Archives mensuelles : février 2009

Dialogues – Février 2009 : sur la relation

Février 2009 : dialogues entre un psy et un coach

 » Nous étions faits pour être libres,
Nous étions faits pour être heureux
Le monde l’est lui pour y vivre
Et tout le reste est de l’hébreu. »
Aragon

Sur la relation, en coaching et en psychothérapie
Nicolas de Beer & Nicolas Koreicho

Nous publions quelques échanges d’un dialogue entre un coach et un psy sur un mode possible de relation coach – client et psychothérapeute – patient, étant entendu que ce dialogue dialectique pose des questions qui touchent à la fois la nature de la relation coach – client mais aussi psy – patient, et sur un point de débat éthique sur le bien-fondé d’une relation authentique.
Les auteurs de l’article courent le risque de dévoiler quelques bribes de leur pratique afin que le lecteur, dans la mesure où il peut situer sa pratique dans un ensemble d’idées qui ne craignent pas de revenir sur des questions de fond, peut s’évite de se reposer sur des certitudes, toujours dangereuses.

Nicolas de Beer :
Le praticien comme re-tisseur de relation sociale.

Nous entendons souvent dans nos séances, avec nos clients, l’expression de difficultés relationnelles. Elles peuvent être directement exprimées dans les entreprises comme des difficultés à communiquer avec un collègue, un adjoint, un membre de son équipe, un supérieur hiérarchique. Hors entreprise comme la difficulté à faire des entretiens, à aller chercher de l’information pour avancer dans son projet… Bien-sûr tous les cas qui se présentent à nous ne sont pas ceux-ci. Et pourtant ils sont fréquents.
Nous pouvons alors souvent remarquer que cette difficulté ne date pas d’hier, que la relation est même parfois inexistante dans la vie de la personne, qu’elle est parfois un peu factice, qu’oser la relation n’a été possible que peu de fois, ou que l’expérience de la relation authentique n’a pas encore eu lieu, et même n’a jamais eu lieu.
Je m’explique. Notre société nous demande toujours plus, nous demande de réussir, de nous montrer forts, d’être beaux et jeunes. Alors comment parler de nous sinon pour dire que ça va ! Que nos relations sont bonnes. Parler, dire, poser des actes, ne pas être d’accord, se confronter, c’est possible, c’est même un signe que nous sommes vivants. Ressentir des moments de doute, de pessimisme, c’est aussi la vie. Mais quand nous n’allons pas, nous serions en échec, quand nous ne sommes pas en forme nous serions en échec, quand nous sommes fâchés, nous ne savons pas nous contrôler, bref nous devrions réussir à avoir de bonnes relations si nous avions fait suffisamment de « travail sur soi ».
Cette vitesse, cette performance, ce manque de temps, la perfection impossible nous soumettant à une la discrétion obligatoire sur notre vie amènent certaines personnes à avoir un discours sans aspérités.
Face à l’émergence de plus en plus forte de ce comportement social obligatoire et isolant, se met à émerger des outils relationnels : FaceBook, YouTube, Flickr, Viadeo, Tweeter, …
Je suis connu, j’ai 3000 personnes dans mon réseau… Je communique avec le monde entier, j’ai des amis partout…Mais ces relations sont pauvres émotionnellement. Nous ne critiquerons pas ces moyens de communication car ils ont le grand avantage d’exister et de remplace une relation devenue quasi inexistante.

Nous avons remplacé la relation de qualité, faite de différences ou on ose se dire avec des risques vivants par une relation lisse, polie, sans relief, virtuelle, une relation quantitative.

Et nous nous retrouvons, nous, coachs, et peut-être aussi certains thérapeutes, comme des personnes aidant à co-créer, à co-inventer une relation humaine authentique, vivante, de qualité, sans enjeu de pouvoir. Avec parfois une seule intention : faire expérimenter, toucher du doigt une relation authentique, vivre une relation de qualité.
Plusieurs clientes et clients avec lesquels j’ai travaillé exposaient des difficultés de rester dans l’organisation car elles/ils n’arrivaient pas à dire leur difficulté, demander de la reconnaissance, se faire respecter, peur de dire au risque d’une fâcherie fatale… Et, vers la fin de la séance, quand je demandai comment elle/il se sentait, les client(e)s me disaient qu’elles appréciaient surtout la qualité de relation, la possibilité de s’exprimer, de dire, d’avoir osé… Vous allez me dire que j’enfonce une porte ouverte, d’accord ! Les métiers de la relation d’aide sont là pour avoir des échanges « profonds ». Non, Non, Non, c’était l’expression de la découverte qu’une relation humaine pouvait se dérouler et exister « vraiment » !
Je suis très interpellé par ce qui arrive, ce n’est pas au départ comme cela que j’envisageais mon travail. Il est au départ de permettre à une personne de trouver ou de retrouver dans sa vie professionnelle l’efficacité dans un certain confort ou de retrouver un lien avec la société par le biais d’un projet. Eh bien, maintenant ce sera aussi de trouver ou de retrouver une relation authentique en société, avec la société
Alors, serions-nous en train de devenir aussi des socio-praticiens ou des éco-praticiens ?

Nicolas Koreicho :
Ce qui s’exprime dans les difficultés relationnelles, particulièrement décelables au sein des entreprises, s’appuie sur des données fondamentales. Il y a bien sûr les systèmes transférentiels auxquels nous sommes habitués, puisque, ainsi que tout professionnel de l’accompagnement, l’on intervient comme le père qui peut protéger de l’administration, de la hiérarchie, des froids organigrammes, comme la mère qui doit nourrir la réflexion, les échanges, la prise en compte des points de vue, comme le grand frère ou la grande soeur qui pallie les défauts de l’autorité pas toujours bienveillante, loin s’en faut. Alors en effet, ces difficultés ne datent pas d’hier, elles sont même carrément archaïques.
Tout cela nous ramène, du coup, à la personne elle-même, et à ses capacités à dépasser des éléments, communicationnels, personnels, relationnels, qui n’ont pas encore eu lieu. « Nous ne sommes pas encore nés, nous ne sommes pas encore au monde, il n’y a pas encore de monde, les choses ne sont pas encore faites, la raison d’être n’est pas trouvée, la seule question est d’avoir un corps ».
Cela n’a l’air de rien, mais qu’avons-nous à opposer au discours de la performance, de l’efficacité, de l’immédiateté, de la jeunesse médiatique, sinon un corps en accompagnant un autre. Seulement ça, pourrait-on arguer, et comment ! Mais oui !

Les réseaux sociaux permettent-ils que l’on puisse retrouver un corps ? Choix de la photo, du profil, des référents, ils nous autorisent une autre image en tout cas. Ils sont censés se substituer à une réalité sociétale décevante. Mais en effet, qu’en est-il de la relation, où est l’échange, la vie, où sont les « aspérités » ?
Voilà en effet peut-être ce que nous faisons nous, professionnels de la relation, psys ou coachs : reconstituer une possibilité de relation, et, de là, réinventer l’idée de la personne, c’est-à dire un corps et une âme, pourvus de relief de manière que l’on fasse autre chose que glisser, lisser, policer : ralentir, s’accrocher, se rencontrer.

Nicolas de Beer :
J’ai envie d’ouvrir une autre porte dans cette digression sur la relation : que le client se connecte à l’authenticité (1), l’espoir personnel face à ou plutôt à la place de l’exigence sociale. Découvrir son histoire personnelle, celle qui peut l’entrainer vers l’envie, l’espoir, l’authenticité, plutôt que l’histoire qui est imposée, qui le formate, le norme. En fait un « semblable ».
Le corps ? Oui, a le droit à ses propres ressentis et émotions.

Et j’aime beaucoup ce passage ou tu parles du « lisse ». Je dirais passer du lisse au rugueux. A l’accident, à la froissure, à la fêlure, à l’événement, à l’erreur nécessaire. « Le monde réel se manifeste là où nos constructions échouent » disait Francisco Varela. Que faire sans l’erreur nécessaire ? Le lisse, comme un savon mouillé, est inappréhendable. Le rugueux permet la préhension, la circulation par ses creux et bosses… L’apprentissage…

Et puis, de cet échange me vient une idée. J’ai pu remarquer que la relation authentique qui se crée peut faire que le problème pour lequel le client était venu se dissolve peu à peu. Car beaucoup des problèmes qui nous sont proposés viennent possiblement de relations inexistantes, en morceau, pauvre, affaiblies, fragiles. Les personnes pouvant retrouver le droit à la parole personnelle, à donner et même affirmer leur avis s’en trouvent affermies.

NOTE
Pour Charles Taylor, l’authenticité suppose qu’on accepte les trois prémisses suivantes :
1/ que l’authenticité est vraiment un idéal qu’il vaut la peine d’adopter
2/ que vous pouvez définir rationnellement ce qu’il implique
3/ que ce genre d’argument peut avoir des conséquences pratiques – c’est-à-dire que vous ne pouvez pas croire que les gens sont à ce point conditionnés, par l’évolution sociale, à l’atomisme et à la raison instrumentale, qu’ils seraient incapables de modifier leurs façons d’être, même si vous les persuadez qu’il le faudrait.

Ncolas Koreicho :
D’accord sur l’authenticité à trouver ou à retrouver. Ce qui peut équivaloir à un discours, comme d’ailleurs peut l’être un idéal de la relation, non immédiat, non superficiel, non mensonger. Alors oui, on peut parler d’authenticité. Cependant, il ne s’agit pas d’imposer à l’autre son idée de l’authenticité. L’autre a peut-être besoin de temps pour accéder à cet idéal, peut-être lui faut-il un certain temps de partage, de confiance, certains changements de perspective pour comprendre qu’il est plus intéressant de tendre vers cette forme d’authenticité dont on parle, plutôt que de rester recroquevillé dans ses certitudes, son intérêt matériel, sa survie. Et pour cela, il faut d’abord aller vers ces certitudes immédiates, superficielles, mensongères, accepter (comprendre : prendre avec soi) la rugosité, la fragilité dont tu parles, et les soumettre par la démonstration, au bien-fondé de la profondeur et de la densité d’un moi retrouvé.

Nicolas de Beer :
Nous ne sommes pas plus pressés que nos clients. Nous pouvons être juste attentifs et restant proches de leurs attentes et de leurs intentions. Et, quand je lis le mot idéal, je ne sais comment le prendre. Est-ce l’idéalisation du client sur le praticien, l’idéal du moi, un idéal de vie. C’est un concept très usité et de différentes manières.
Digression : face à la possible idéalisation du praticien par le client, je proposerais d’être simplement démonstratif ou encore « exemplaire » de ce que souhaite le client, courageux comme lui, à sa hauteur, à la hauteur de son challenge. Oser risquer autant que lui.
L’idéal de vie, le rêve, la vision, c’est un attracteur utile permettant de réaliser et de franchir des étapes (intermédiaires réalistes et réalisables ou objectifs).
Quant à l’idéal du moi, je te le laisse, c’est un terme trop spécifique, du langage psychanalytique, pour que je m’y risque. Chasse gardée, expression ésotérique.
Idéal vient d’idée. L’idée est souvent simple, et peut souvent se réaliser. L’idéal est bien plus ambitieux. Je donnerais ma préférence à des petits pas faciles et réussis presque à tout coup plutôt qu’aux grandes aspirations, aux idéaux qui ont parfois fait du mal, qui ont souvent aveuglé ou inhibé, muselé le présent pour améliorer le futur. L’idée peut être personnelle. L’idéal ne serait-il pas celui dont je veux convaincre les autres de sa pertinence ? Vouloir le bien des autres ?
Brrrr, cela m’effraie. Mais je suis parti loin de la relation.

Ncolas Koreicho :
Les attentes et les attentions du « client » ne sont pas tout, disais-tu, il peut cacher les vraies causes de sa venue. De fait, le psy risque toujours plus que son patient. C’est d’ailleurs pour cela qu’il est payé. Il doit comprendre, mais aussi il est supposé porter, tout ou partie, ce que l’autre attend, avant d’en faire quelque chose dans l’interprétation et la résolution. Ainsi, je n’ai pas parlé d’idéal du moi, le débat est ailleurs, il est général, non spécifique d’autre chose que de la relation d’accompagnement. Je n’emploie pas de termes psychanalytiques à dessein ; au passage, rien d’ésotérique dans un terme scientifique précis comme celui d’idéal du moi. Nos cours de philo nous préservent d’un emploi intempestif de propos raccourcis, sans pour autant que l’on puisse se passer de termes techniques. Bref, là n’est pas le propos. L’idéal est simplement une piste, une idée en ligne d’horizon, rien de plus, mais rien de moins : un cap.
Enfin, ne faut-il pas accepter aussi les échecs comme, encore une fois, représentant la personne qu’il faut prendre (comprendre) dans son ensemble et dans ses particularités ? La personne est dans son pas, qu’il soit droit et réussi ou qu’il soit torve et mal assuré. Vouloir son bien ce serait ne pas lui dire que son pas est réussi lorsqu’il ne l’est pas, mais que c’est une indication de la correspondance entre lui et son action.

Février 2009