Archives mensuelles : avril 2009

Dialogues – Avril 2009 : intégrisme, intégrité

Avril 2009 : dialogue entre un psy et deux coaches

« Qui a le goût de l’absolu renonce par là au bonheur. »
Aragon

Intégrisme, intégrité
Nicolas de Beer, Isabelle Laplante & Nicolas Koreicho

Nicolas Koreicho
Tu souhaitais que l’on différencie Intégrité et Intégrisme. Voilà qui nous fait passer de l’intégrité, c’est-à-dire ce qui est intact, entier, « droit dans ses bottes », la probité, voire l’irréprochabilité, à l’intégrisme, c’est-à-dire la soumission à une vieille doctrine d’étroite observance, la tradition, (à l’origine une subordination de l’Etat à l’Eglise), l’opposition au moderne, bref, toute forme d’obscurantisme.
Dans les métiers de l’accompagnement, il s’agit donc :
– pour ce qui est de la métapsychologie, d’œuvrer pour l’intégrité, de permettre que le patient puisse redevenir intègre, ce qui ne va pas de soi, compte tenu de la place de l’Autre dans les processus d’évolution de la personnalité : « L’enfer c’est l’autre », et il faut devenir soi-même comme le disait l’ami Nietzsche, dans toute son estime et sa confiance de soi retrouvées. L’intégrité du professionnel n’est pas en question, dès lors qu’il se situe dans une forme actuelle de l’éthique, approfondie de la technique, et qu’il est allé jusqu’aux termes d’un travail sur soi réussi.
– pour ce qui est du coaching, les conditions d’exercice de son intégrité sont les mêmes, puisqu’il s’agit pour lui, non plus de permettre l’autonomie, mais de la considérer comme une condition sine qua non de l’action et de la réflexion de son client. Son intégrité à lui serait de ne pas trop laisser parler son envie de délivrer une solution qui mettrait son patient dans une position de soumission à l’autre.
Pour le psy et le coach, il est question facilement d’intégrisme, dans la mesure où la tentation est grande de remplacer les éléments non complètement identifiés dans un travail sur soi qui ne serait pas mené soigneusement et régulièrement (grâce à l’analyse des processus relationnels spécifiques dans les définitions personnelles intersubjectives et inconscientes, et grâce aux remises en question dont ils sont – et tant mieux – les objets) par une doctrine, une grille, un gourou, une école, une association où les maîtres à penser se sont réfugiés dans la position de conserver (coûte que coûte : c’est le cas de le dire) leur forteresse dans un discours inextinguible, exemptés de remise en question dès lors qu’ils sont arrivés. Leur sécurité (sociale) les fait passer avant celle de leurs patients et de leurs clients.
Dis-moi dans quelle madrasa tu as fait tes classes et je te dirai qui tu es.
Les deux métiers, psy et coach, se rejoignent dans la nécessité de favoriser l’autonomie de la personne, selon deux acceptions différentes et toutes deux respectables de l’éthique.
Bon. Je vais courir pour sauvegarder mon intégrité physique au présent, en observant les intégristes du jogging lutter contre le temps passé !

Isabelle Laplante
J’ai envie de m’inclure dans votre conversation, car elle résonne. Quand je pense à l’intégrité, j’entends se décliner sa famille sémantique, intègre, intégrer, intégration, et son anti-famille, intégrisme.
A mon sens l’intégrité relève d’un processus d’unification (l’intact, l’entier, comme tu le dis Nicolas), d’harmonie. Une femme intègre (et un homme aussi, d’ailleurs) est fidèle à l’éthique, loyale à ses principes et engagements de vie, respectueuse de ses valeurs et de ce qui est précieux pour elle/lui. Elle/il est dans une dynamique d’inclusion, d’intégration de la pensée, de l’affect. Intègre serait être un, intégré serait être uni.
J’oppose l’intégrisme à l’intégrité en ce sens qu’il me semble relever d’un processus d’unification pervertie, c’est-à-dire d’un principe d’exclusion. Un homme intégriste (et une femme aussi d’ailleurs) prêche une morale reposant sur le rejet de toute proposition différente. Il/elle n’est pas animé par la loyauté, mais enkysté, sclérosé, et se révolte contre ceux qui ne pensent pas ou ne ressentent pas comme lui. L’intégrisme mène à la désintégration.

Ainsi, sous la même apparence de recherche de l’entier, du « un », l’intègre est dans un mouvement « aller vers » (vers les valeurs qui le portent) et l’intégriste est dans un mouvement « éviter de » (éviter les anti-valeurs qu’il refuse). Avec pour résultat l’intégration pour l’un et la désintégration pour l’autre.
L’intègre propose le dialogue, garantie d’une fertilisation croisée –c’est de la rencontre que l’émergence de nouveauté peut jaillir– et l’intégriste impose la soumission à sa loi –la rencontre lui est une menace pour exactement la même raison– avec violences pour ceux qui voudraient en discuter.
Alors, le coach et le psy dans tout ça ? Moi, j’en ai rencontré des deux bords. Mais, dans toutes les familles, il y a des voyous aussi.

Nicolas de Beer
Je mets mon grain de sel, je prendrai l’intégrité ici dans le sens : « l’intégralité de soi ». Alors cela voudrait-il dire que l’on ne fait pas un accompagnement « à moitié », ou encore avec une seule partie de soi ? Que l’on s’investit auprès du client ? « Utilisant » certaines démarches, approches, certains pourraient croire qu’il est possible de n’intervenir qu’avec des outils, grilles, classifications. S’il est parfois pertinent d’utiliser ces outils, grilles… ce n’est pas à la place de… mais comme complémentarité, comme une aide possible, en plus de l’indispensable : la connaissance de ses limites en lien avec la demande du client, la posture adaptée, la capacité d’accompagner avec sa personne entièrement, un travail étoffé sur soi et sur le soi praticien.
Et, l’intégrité se pratique dans un contexte précis, accompagné du respect en lien avec l’autre. Le professionnel intègre serait en vigilance dans un contexte partagé avec son client, et est bien délimité par ses compétences. Elle ne peut s’envisager dans l’absolu. Alors peut-être doit-elle se manifester par le respect du client et le respect de soi, la tolérance à l’autre et à soi, partager une éthique. L’éthique régule, tempère ; ce sont des règles que l’on va choisir pour mieux vivre ensemble.
Par ailleurs, l’intégrité accueille le doute, la critique la remise en question. Ethique, intégrité, vont bien ensemble.

Au contraire, l’intégrisme est intolérant, affirmatif sur ses savoirs, n’a pas de doutes, veut séduire, voire conquérir, n’a pas de limites, utilise tous les moyens. Séducteur et/ou répressif, son objectif : rassembler pour convaincre plus de monde, être complimenté, voire admiré ou/et craint. La critique n’est pas de mise.
L’intégrisme est ambiant, subreptice, feutré de nos jours en Occident. Oui, je suis d’accord, c’est une doctrine, des idées reçues, des théories incontestables sur la relation, sur les clients. Elle a quitté l’Eglise pour se réfugier aussi dans la société civile. Combien de couleuvres avalons-nous ? Combien de vérités toutes faites, d’idées reçues ? Comme de croire que certains clients viennent nous voir et n’ont pas vraiment envie de s’en sortir, ou qu’on serait capable de les changer, ou que telle hypothèse de travail est passé au statut de vérité. Tomber amoureux de sa théorie au point de la croire vraie peut amener à de l’intégrisme ? Pas toujours, mais possiblement. Les modernes en sont souvent capables tels ceux qui pensent que la recherche de la vérité est nécessaire, « la solution économique » sera trouvée un jour, la vitesse est inéluctable, ainsi que la performance, la réussite ou … Tous ces enjeux que nous n’avons pas choisi et qui nous poussent habillement vers un intégrisme envers soi. Les normes imposées seraient-elles de cette nature ? Les modernes ne sont-ils pas tombés amoureux de leur voie unique, la recherche de la solution, de la vérité. Convaincre même par la force que la pensée occidentale est la meilleure, voire la seule ?

Responsables d’une école, nous sommes évidemment vigilants à notre travail et à notre position. Bien conscients des risques d’imposer, nous pensons nécessaire d’avoir un espace théorique suffisamment large pour éviter de se laisser séduire par une seule démarche spécifique quelle soit scientifique, philosophique, thérapeutique. Vigilants à prioriser éthique et pratique sur les théories et concepts, les démarches seront vérifiées en rapport à la pertinence, au fait qu’elles soient actionnables et donnent des résultats chez celles et ceux qui viennent se former.
Quant à l’outil, le dogme, la grille, la classification, ils sont au coin de la rue. Au-delà de l’étique et de l’intégrité, l’autonomie de penser, s’autoriser à penser différemment de la pensée dominante, être attentifs à prioriser l’autonomie du client, voilà d’autres attentions nécessaires, que nous soyons psy ou coachs.

Nicolas Koreicho
Je trouve très pertinent le balancé que fait Isabelle entre l’intégrisme et la désintégration. On touche là à l’intégration de la politique dans la personne elle-même et à ce qu’elle fait de ses convictions. Ce qui est à relever ici, c’est l’idée que le geste, le mouvement, l’effectivité du propos révèle l’homme même. Celui qui, pour défendre une idée, vilipende, critique, détruit, ne démontre en fait d’idée que son agressivité, sa violence, son incomplétude, l’absence de travail sur soi.
Par conséquent, en ce qu’il fait violence à l’autre, à l’éthique du respect de la pensée de l’autre, l’intégriste impose la soumission non pas à une loi, mais à l’absence de loi, puisque la justice ne s’y trouve pas : une loi injuste ne saurait être légitime bien longtemps.

Pertinente également, Nicolas, l’idée selon laquelle on ne doit pas faire les choses à moitié : Le psy qui ne moufte pas, enfermé dans un dogme obsolète et nuisible, le coach qui ne donne pas un conseil, emmitouflé dans une certitude confortable et facile.
Bref tout enfermement est une régression, pour soi comme pour l’autre. A ce titre, l’intégrisme ne veut pas séduire, il veut soumettre, ce qui est son inverse. La séduction oriente, incline, suggère, alors que l’intégrisme impose, détourne, pervertit. La séduction propose, construit, fait exister, cependant que l’intégrisme impose, détruit, anéantit.
Rien de tout cela dans nos démocraties ? C’est pourtant là où règnent les maîtres à penser, les sommités auto proclamées, les people de la superficialité et de l’imposition de leur image. Et en effet, si le dogme est au coin de la rue, il est peut-être deux ou trois principes qui peuvent désacraliser l’autonomie, notion complexe, aléatoire et subjective : c’est par exemple le bien être, le bien vivre, le libre arbitre, la parole libérée, etc. … Cependant, le laisse émerger les associations qui peuvent naître de la belle métaphore d’un qui vient d’entrer dans la cour des grands : « Aux dirigeants de la planète qui sèment le conflit et rejettent la responsabilité de leurs maux sur l’Occident, sachez que vos peuples vous jugeront sur ce que vous avez bâti et non sur ce que vous avez détruit. » (Discours d’investiture, Barack H. Obama. 20 janvier 2009).

Avril 2009