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Mai 2011 : Pourquoi les frontières ?

« L’amour surgira dans votre cœur quand vous aurez abattu les barrières entre vous et l’autre, quand vous rencontrerez et observerez les gens sans les juger, quand vous regarderez simplement le bateau à voile sur le fleuve et jouirez de la beauté du spectacle. »
KRISHNAMURTI

Pourquoi les frontières ?

On retrouve la notion de frontière, de limite, d’éthique inhérente à l’idée de respect de l’autre, dans toutes les sphères d’activité et de pensée du vivant, dans tout le mouvement de l’évolution.

Une des raisons pour lesquelles l’univers nous inquiète (et nous fascine) est qu’il paraît infini. « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie » (Pascal).
C’est la prise en compte du cosmique jusque dans la formation de l’humain qui fait que l’on comprend à quel point cette notion est vitale et nécessaire, ainsi que l’a démontré Ferenczi dans le rapport de l’eau des océans avec l’eau du liquide amniotique (Thalassa). A ce titre, du point de vue planétaire, la limite est l’atmosphère, du point de vue du corps, la limite est la peau.

C’est ainsi que les frontières, les limites, la raison morale nous rassurent, et pour de bonnes causes. Il s’agit donc d’aider à leur établissement les nouveaux venus au monde.

Le nourrisson est rassuré (et psychiquement contenu, c’est-à-dire hors des facteurs prépsychotiques) par le holding, le handling, et l’object-presenting qui présentent trois gestes parentaux déterminant l’intégrité du moi, l’interrelation unifiante et le développement libératoire qui le mettent hors de danger de déréalisation, de dépersonnalisation, de suicide (Winnicott).
L’enfant est rassuré également dans son discours, et dans l’interrelation de son discours avec celui de l’autre (intersubjectivité) son narcissisme se développant  en liberté, sauf lorsque celui du parent prend la place de celui de l’enfant, et que le langage l’accompagne.
L’adolescent lui aussi est rassuré et orienté lorsque son parent reste dans la maîtrise de sa propre adolescence et qu’il ne participe à ses « crises » que d’une façon compréhensive et distanciée. Une limite œdipienne en quelque sorte.

De la sorte, par exemple, la sexualité sans fondations narcissique et relationnelle ainsi que ses avatars peuvent représenter un profond contre-sens pour la prise en compte d’un autre respectable, et d’un soi acceptable sinon aimable, avec la dénaturation de la relation et son cortège de précarité, de prostitution, de perversion, de polygamie, d’inceste, de punition corporelle, de violence verbale, de soumission…  puisque ces comportements conduisent au flou des relations, des corps, des personnes, au déséquilibre entre le principe de plaisir et le principe de réalité ainsi qu’à l’aliénation narcissique et personnelle et à de nombreux phénomènes contingents qui empêchent toute relation de qualité. Le no limit est aliénant, pour soi et pour l’autre (Cf. Sade).

D’ailleurs, la personnalité limite (borderline) témoigne dans la symptomatologie corporelle, psychique et relationnelle du flou nosographique, de l’instabilité des mécanismes pathologiques des psycho-limites où l’on retrouve des caractéristiques des névroses et des psychoses, des comportements pathogènes et des types pathologiques, des excès retournés sur soi et des aberrations, sexuelles, sentimentales, relationnelles, orientées vers les autres objectalisés, c’est-à-dire non reconnus comme sujets. A ce titre, le borderline projette sur l’environnement son absence de limites, dans une hésitation fondamentale entre homosexualité, perversion, passage à l’acte, tout en étant avide affectivement. Quant à l’étiologie des personnalités limites, on peut déceler dans la généalogie l’absence, éducative, corporelle ou affective, de limites (le manque, la faille, le trop, de violence, d’intimité, de contrôle).

De l’évidence philosophique jusque dans le fait religieux, tout n’est pas possible, et les idées, les préceptes sont constitués de limites. La liberté s’arrête où commence celle des autres ; les tables de la loi représentent une indication sur les exigences à respecter pour que chacun puisse vivre avec les autres dans le respect réciproque ; le bien et le mal ont un sens logique et biologique, sont opposés et, sinon définissables scientifiquement, du moins descriptibles en termes de respect, de souffrance, d’intégrité, de distinction, de transmission, de bienveillance… Cela concerne les personnes bien entendu, mais aussi les animaux, et, pourquoi pas, la nature. Un paysage peut être en souffrance, c’est-à-dire absent de lui-même, comme une lettre peut être en souffrance.

D’un autre point de vue, littéraire, l’idée qui voulait jusque dans les années 90 que l’on ne dissociât pas  une œuvre de la personne qui l’avait produite, et qui amalgamait l’ensemble en une matière unique, était techniquement fausse et scientifiquement infondée. La psychanalyse dans ses liens avec la littérature nous a prouvé que les deux étaient dissociables, que les écrits et la personne n’étaient pas liés ontologiquement, et avec bonheur et créativité.

Au quotidien, sur un plan sociétal, s’autoriser les attaques, les violences, les incivilités personnelles n’est au mieux qu’une réminiscence exprimée de problématiques  psychiques, surtout de l’attaquant, et, souvent, de son incomplétude intellectuelle et affective. C’est d’ailleurs le cas lorsque les humains ne considèrent pas la souffrance animale ou, pire encore, qu’ils l’érigent en spectacle, comble de l’amoralité, en une apologie du crime sur le vivant.
Nous touchons alors au libre cours, toujours mortifère, de la pulsion brute, non bordée et investie de limites morales et esthétiques.

Sur le plan du système relationnel, les incivilités, les violences verbales ou physiques laissent la part libre aux pulsions dès lors que les interactions sont exemptes de la Loi symbolique (tabous) qui aurait du être transmise par les parents.
Par conséquent, l’absence d’interdits sexuels et corporels, de définitions de territoires et de différenciations éclairantes non seulement empêche les phénomènes de sublimation nécessaires à l’art, au travail relationnel (personnel : avec l’autre et avec soi-même), au travail professionnel (pouvoir donner le meilleur de soi-même dans une tâche à laquelle on croit et qui nous épanouit), au travail social ou politique (orienter ses pulsions vers des buts élevés libérateurs), mais au contraire est propice aux abus de toute nature.
L’intolérance religieuse et politique (attentats, lutte des classes, obscurantisme, extrémisme, conformisme), sont une des conséquences de l’absence d’une morale éthique, c’est-à-dire sentie et appuyée sur l’idée de la civilisation, intégrée individuellement, et se constitue fatalement dans un totalitarisme, toujours assigné au social, qui menace les personnalités insuffisamment étayées ou contenues en une consistance individuelle. De la sorte, les dogmes privilégiant le collectif sont forcément aliénants et, d’une certaine façon, totalitaires.

La séparation des églises et de l’Etat, des extrêmes et des compréhensions, des pensées uniques et des originalités intellectuelles, préserve des possibles toujours franchissables s’il n’existe pas de frontière, de limite, de loi.
Ce n’est pas par moralité qu’il faut les frontières de la morale, c’est parce que l’absence de ces frontières est suicidaire.

Nicolas Koreicho – Institut Français de Psychanalyse © – mai 2011