II De Narcisse au narcissisme

De Narcisse au narcissisme                        Nicolas Koreicho


II Genèse du narcissisme

Les grandes tendances du narcissisme 

la-mort-de-narcisse-1814-francois-xavier-fabre-national-gallery-of-australia

La mort de Narcisse – François-Xavier Fabre – 1814

Compte tenu, d’une part, de l’acception commune et courante du narcissisme qui le discerne comme une sorte d’amour propre un peu poussé, un nombrilisme exagéré, une tendance marquée à l’égocentrisme ou plus littérairement déjà comme un égotisme, et, d’autre part, de l’extrême diversité des conceptions recouvrant le concept de narcissisme, laquelle révèle à la fois sa complexité, sa richesse et le grand nombre de phénomènes psychanalytiques dans lesquels il a sa part, il convient de poser, en préalable à la compréhension directe de ses axes, de ses lignes de force et de ses mouvements plus subtils, les définitions qui mettent, après Freud, les spécialistes d’accord[1], à partir desquelles il sera possible d’en proposer un certain nombre de règles d’interprétation.

Ainsi, les auteurs s’accordent pour reconnaître l’existence d’un narcissisme primaire et d’un narcissisme secondaire, le premier étant la preuve de la prévalence, temporelle et structurale, de l’amour de soi sur l’amour des autres, le second marquant le retour effectif de l’amour des autres vers soi-même par introjection de l’objet et identification à celui-ci. Le narcissisme primaire et le principe de liaison sont également reconnus, dans leur étroite association corrélative, comme déterminants dans la cohésion de la personnalité, tandis que le narcissisme secondaire et la régression d’une part et le narcissisme secondaire et l’introjection d’autre part sont inséparables dans leur acception générique.
De la même façon, il est admis que le narcissisme se développe selon des formes qui varient en fonction des conflits régissant la vie et le psychisme des personnes, c’est-à-dire ceux des pulsions et de leur décharge, du conscient et de l’inconscient, du plaisir et de la réalité, des instances (moi, ça, surmoi), des pulsions (particulièrement celles de vie et de mort lesquelles du reste englobent les autres pulsions), de la sexualité, de l’Œdipe.
Par ailleurs, les éléments cliniques concordent pour affirmer le caractère originaire du narcissisme dans la constitution de la libido, l’aspect objectal ne se révélant que dans un second temps, constitution elle-même instable mais dont la nature tend cependant à l’unité et à l’union, forçant les expériences anciennes à se répéter de manière compulsive sous différents aspects ou formations de compromis, délires, symptômes, lapsus, rêves, actes créatifs ou non.
En outre, si le concept de narcissisme recouvre des phénomènes multiples, ce qui est dû à l’organisation dont il est le seuil dans la genèse du moi[2], il est reconnu comme étant spécifié pour une vaste part selon une perspective dialectique, non seulement à cause de ce qu’il procède des caractères primaire et secondaire, mais également, et selon les auteurs, en raison de ses principes de vie et de mort, en cela positif ou négatif, de sa dynamique centripète ou centrifuge (Grunberger), du rôle, gardien de la vie (Nacht) ou anti-narcissisme (Pasche), qu’il joue dans la régulation des énergies psychiques, de la place, normale ou pathologique, qu’il occupe dans l’équilibre de la personne, de l’association ou de la dissociation qu’il établit avec la composante pulsionnelle (Grunberger), de l’identification ou de la différence, de la reconnaissance ou du rejet qui découlent de ses relations avec l’objet, moi considéré comme objet ou l’objet autre (Tausk).
Il est également classiquement admis que l’autoérotisme représente en dernière analyse, à partir du morcellement initial du corps selon les zones érogènes, objets partiels qui correspondent eux-mêmes aux pulsions partielles, l’activité sexuelle privilégiée du narcissisme. Il est d’ailleurs à noter que cette activité s’exerce régulièrement dans les différents stades prégénitaux, ce qui donne lieu aux différents plaisirs d’organe.
Il est à relever également la permanence du rôle joué par une partie du narcissisme, non dévolue aux objets, par rapport à l’idéal du moi, modèle vers lequel cette partie se tourne, sous l’influence des relations objectales et corrélativement à la projection du narcissisme sur l’instance parentale ou éducatrice, à quoi il faut ajouter l’importance de l’investissement obtenu par le bon équilibre des stimulations frustrantes et satisfaisantes, nécessaire à une bonne estime de soi, estime de soi découlant directement du narcissisme primaire. Il est également admis que l’objet, dès lors qu’il est idéalisé par projection narcissique, prend une dimension proportionnelle au remplacement de l’idéal voulu par le moi. De leur côté, le moi idéal, issu de l’identification primitive à la mère, et le phénomène d’idéalisation, au sens freudien, y afférent, entretiennent avec le narcissisme des relations privilégiées.
Ainsi, le narcissisme est un concept à la fois concevable selon une perspective phénoménale, en tant que du point de vue clinique il s’est édifié empiriquement, et pensable en fonction d’une acception transcendantale, comme pouvant être appréhendé en dehors de l’expérience, ce qui lui donne alors une envergure capitale pour la compréhension de la personnalité dans ses composantes sexuelle et affective. De la sorte, pour Béla Grunberger, le narcissisme est à considérer comme une instance psychique à part entière, à l’instar du moi, du surmoi et du ça.

Evolution du narcissisme chez Freud

Si autrefois, ainsi que cela est confirmé dans les textes de Näcke ou de Ellis, le narcissisme était considéré comme une perversion, les définitions qui prévalent aujourd’hui sont moins normatives que descriptives.
Dès 1914, Freud développe le concept psychanalytique, dans ce qu’il faut considérer comme les prolégomènes du sujet abordé respectivement et en plusieurs temps dans L’Interprétation des rêves (1900), les Trois essais sur la théorie sexuelle (1905), L’Homme aux rats (1909), Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci (1910), Cinq psychanalyses, « Le président Schreber : une paranoïa. » (1911) et Totem et tabou (1912), puis de façon synthétique dans « Pour introduire le narcissisme » in La Vie sexuelle (1914).
En un premier temps, dans L’Interprétation des rêves, le narcissisme est spécifié de manière indirecte, puisqu’il y est fait allusion comme synonyme d’un amour-propre démesuré chez l’enfant, lequel est capable de souhaiter la mort d’une personne qui le dérangerait.
En un second temps, dans le point portant sur l’inversion, situé dans le paragraphe des déviations par rapport à l’objet sexuel et dans la partie des Trois essais consacrée aux aberrations sexuelles, Freud rapproche le narcissisme de l’homosexualité mais en le considérant sous l’angle d’un compromis provenant de la coexistence des deux caractères sexuels, masculin et féminin, au sein d’un même individu, qui a la forme d’un « hermaphrodisme psychique ».
En un troisième temps, dans le chapitre sur la théorie de la libio, situé dans la partie
concernant les métamorphoses de la puberté, Freud, distinguant la libido d’objet et la libido du moi ou libido narcissique, considère cette dernière comme provenant d’un état originel de la prime enfance qui persiste toute la vie.
En un quatrième temps, Freud, dans la relation de l’analyse du Dr Langer (l’« homme aux rats »), décèle dans la névrose obsessionnelle de son patient la part prépondérante tenue par le narcissisme du personnage en rapport avec la figure du père et la problématique du miroir.
En un cinquième temps, dans une note ajoutée en 1910 et complétant le point sur l’inversion, situé dans le paragraphe des déviations par rapport à l’objet sexuel et dans la partie des Trois essais consacrée aux aberrations sexuelles, Freud précise sa conception de l’homosexualité et la caractérise comme étant non seulement issue de la quête chez la même personne d’objets des deux sexes, ce que Freud éclairera en 1915 par le biais synthétique du reflet de la nature bisexuelle de l’individu, mais également comme reproduisant l’amour porté par la mère dans la recherche d’objets sexuels identiques à soi :
« Nous avons établi dans tous les cas examinés que les futurs invertis traversent, au cours des premières années de leur enfance, une phase de fixation très intense et cependant éphémère à la femme (le plus souvent à la mère) et qu’après avoir surmonté cette phase, ils s’identifient à la femme et se prennent eux-mêmes comme objets sexuels, autrement dit que, partant du narcissisme, ils recherchent de jeunes hommes semblables à leur propre personne, qu’ils veulent aimer comme leur mère les a aimés eux-mêmes. »
Cette dernière caractérisation du narcissisme dans son versant homosexuel implique que le présent est une reproduction mutatis mutandis du passé et qu’il s’y produit un triple déplacement métonymique. En effet, si, au présent, l’affect Y du sujet A envers l’objet C (l’individu envers un semblable) est similaire à l’affect X, au passé, du sujet B envers l’objet A (la mère envers l’individu), il s’ensuit que l’objet C étant assimilable au sujet A (C comme image de l’ancien A) et l’objet A étant assimilable au sujet B (A comme image de l’ancien B), l’affect Y (de A vers C) est la métaphore de l’affect X (de B vers A). Ce mouvement, dans lequel A est tour à tour (ou à la fois) objet et sujet, produit le triple déplacement métonymique de B vers A (sujets), de A vers C (objets) et de X vers Y (affects). Ainsi, la complexité relationnelle inaugurée par cette introduction au narcissisme tel qu’il apparaît dans son acception contemporaine se trouve dès l’abord dans la première ébauche du concept, lequel met ici en conjonction trois personnes, trois dimensions, l’amour, une recherche et un système de ressemblance, une triple relation d’analogie et une modalité temporelle.
En un sixième temps, dans le chapitre III de Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, Freud reprend sans la modifier l’hypothèse, en l’occurrence certainement hâtive[3], d’une homosexualité du créateur comme résultant de la fixation à l’image de la mère observée dans les Trois essais.
En un septième temps, Freud, après avoir évoqué l’homosexualité en relation avec la
problématique du miroir, dans le chapitre consacré au mécanisme de la paranoïa dans la psychanalyse relatée du président Schreber, considère le narcissisme comme un véritable stade obligé et transitoire prenant place entre l’autoérotisme et l’objectalité, indispensable à une première unification des pulsions partielles, qui autorise le passage de l’intérêt sexuel au corps propre et qui permet l’édification de la sexualité.
Enfin, et en un huitième temps, Freud, dans le chapitre consacré à l’animisme, la magie et la toute-puissance des idées de son Totem et tabou, confirme le narcissisme dans sa valeur de stade normal demeurant en la personne toute la vie, et le rapproche de l’autoérotisme, en décomposant celui-ci en autoérotisme proprement dit et en narcissisme, unifié et dirigé vers un moi déjà constitué. S’ajoutent à cela dans ce chapitre l’hypothèse de la transposition d’une pensée encore très sexualisée chez le primitif à une croyance en la toute-puissance des idées et de l’individu sur le monde, ainsi que le postulat de l’art comme étant le seul maintien contemporain de cette toute-puissance intellectuelle.
Dans « Pour introduire le narcissisme » le concept, en une synthèse générale, prend toute sa dimension de stade normal complémentaire à la libido objectale et de phénomène permanent du développement sexuel de la personne. Le narcissisme est analysé selon diverses perspectives dont la schizophrénie, la paranoïa, l’état de sommeil qui permet d’étudier l’axe du retrait narcissique, la maladie organique, l’hypocondrie, la vie amoureuse, la neurasthénie, la névrose d’angoisse qui dépendent de la libido du moi, cependant que l’hystérie et la névrose obsessionnelle dépendent elles de la libido d’objet. Le phénomène est alors subdivisé en deux catégories, le narcissisme primaire et le narcissisme secondaire. Le premier, en faveur duquel deux arguments sont développés (absence de génération spontanée et surestimation des parents vis-à-vis de l’enfant), renvoyant la personne à ses objets sexuels originaires, lui-même et sa mère, le second caractérisant le retour en le moi de la libido ôtée aux objets. L’investissement libidinal est assimilé à un balancement de l’énergie sexuelle, tantôt dévolue au moi, et se retirant alors des objets, tantôt dévolue aux objets et les investissant. C’est le moment de la métaphore du corps protoplasmique et de ses pseudopodes :
« Nous nous formons ainsi la représentation d’un investissement libidinal originaire du moi ; plus tard une partie en est cédée aux objets, mais, fondamentalement, l’investissement du moi persiste et se comporte envers les investissements d’objet comme le corps d’un animalcule protoplasmique envers les pseudopodes qu’il a émis. »
Outre la différenciation que Freud établit alors entre les deux types de choix d’objet, choix d’objet par étayage et choix d’objet narcissique, il met en évidence le complexe de castration comme étant la plus importante perturbation du narcissisme originaire de l’enfant, cependant qu’il explicite la formation d’un idéal du moi, déplacement narcissique de la mégalomanie primaire de l’enfant pouvant avoir des prolongements dans la vie sociale, et du sentiment d’estime de soi, legs direct du narcissisme infantile.

Le narcissisme chez Lacan, Green, Grumberger

L’importance du narcissisme primaire est relevée d’abord par Freud puis par Lacan, dont le narcissisme est la partie principale de la théorie, celui-ci donnant la primauté à l’aspect symbolique et imaginaire du discours et à la prévalence du désir de la mère, tandis que les relations entretenues par cet aspect du concept avec la liaison sont équivalentes pour les deux auteurs. Mais alors que pour le premier la liaison englobe des opérations se situant à des niveaux différents du fonctionnement de l’appareil psychique et est chargée par leur cohésion de l’équilibre du moi, pour le second cette liaison s’établit en fonction du discours et de lui-seul[4]. En ce sens, pour cet auteur, le narcissisme primaire se différencie de celui développé par Freud par le fait qu’il réside dans la faculté d’intégration du désir de la mère par le discours de l’enfant. Ainsi, le narcissisme primaire freudien correspond chez Lacan à la naissance du moi (du je). L’enfant pour Freud est narcissique d’emblée, intériorisé, tandis que pour Lacan il le devient, étant au départ tourné vers l’extérieur, à partir de la phase du miroir. Enfin, en une dernière distinction, lorsque Freud explique le choix d’objet narcissique par une conversion du facteur agressif en sentiment d’amour, Lacan, lui, postule la coexistence d’emblée de l’amour et de l’agressivité.
André Green propose, pour sa part, une définition dialectique du narcissisme primaire : c’est pour cet auteur à la fois l’organisation des pulsions partielles du moi en investissement unitaire de celui-ci et l’expression de la tendance à la réduction des investissements au niveau zéro :
«  Dans ces deux cas, le Moi trouve en lui-même sa propre satisfaction, se donne l’illusion d’auto-suffisance, se délivre des vicissitudes et de la dépendance à un objet éminemment variable dans ce qu’il donne ou refuse à son gré. »
André Green a développé, dans son ouvrage consacré au narcissisme[5], des hypothèses sur la prégnance des phénomènes narcissiques pour l’ensemble des concepts de la théorie freudienne et a inauguré des développements narcissiques inédits. Ainsi, il réalise dans les articles qui composent son livre la conjonction entre la théorie du narcissisme et la dernière théorie des pulsions, en établissant la différence entre un narcissisme de vie, dont la vocation est l’accomplissement de l’unité du moi, et un narcissisme de mort, dont le but est au contraire l’abolition du moi. Il resitue également la notion de désir et sa possible réalisation par l’identification, repense la question de l’idéalisation, repose le problème de l’unification et de ses opérations constitutives, dans leurs correspondances avec le narcissisme, ce qui permet à cet auteur de reformuler le concept en fonction d’éléments qu’il introduit tels le double, l’un, le zéro. Il insiste, à la suite de Freud, sur l’importance du regard dans les problématiques narcissiques et explicite les rapports existant entre le narcissisme et la réalité, rétablit le rôle, abandonné par Freud après la dernière théorie des pulsions, joué par l’idéal du moi. L’auteur reprend également la composition du narcissisme primaire afin de la confronter aux instances générales de la psychanalyse telles que les pulsions et le refoulement. Il élabore ainsi une véritable théorie de l’angoisse dans sa relation avec le narcissisme et décompose le concept en narcissisme corporel, intellectuel et moral. Finalement, cet auteur met à jour le complexe de la mère morte, directement dérivé du phénomène narcissique, pour, en tout dernier lieu et en bonne logique, conclure sur la constitution du moi.
Egalement dans la lignée de Freud, Béla Grunberger a donné au narcissisme une envergure considérable jusque là inédite, et développe le concept dans une série de directions recouvrant un ensemble quasiment exhaustif de faits cliniques qui mettent en évidence les questions narcissiques personnelles et relationnelles, normales et pathologiques. Cet auteur fait du narcissisme un concept qui régit la totalité du développement de la personnalité en fonction d’une visée de complétude narcissique, et un phénomène à la fois présent dès l’origine et se qui se réfère constamment à la personne, tant pour ce qui concerne le rétablissement toujours à effectuer de son narcissisme originaire que pour la valorisation, par la confirmation narcissique, de chacune des étapes de son évolution. Débordant les conceptions freudiennes dans la valeur de puissance du narcissisme primaire chez la personne, Grunberger considère que l’état d’élation prénatale demeure un pôle déterminant toutes les variantes du narcissisme. Il met en outre en valeur le phallus comme étant l’image primordiale de la complétude narcissique et de ses épisodes conséquents de satisfaction, de gratification, d’intégration ou au contraire d’absence, d’échec et de castration. Modestement dans la titulation des chapitres de son ouvrage princeps consacré exclusivement au narcissisme (essai, préliminaires, considérations, note, étude…), l’auteur élargit considérablement les perspectives proposées jusque là par l’étude des champs d’influence du concept. Partant, après une mise en relief du narcissisme dans la théorie freudienne des pulsions, des aspects narcissiques de la cure, lesquels lui permettent d’envisager les problématiques liées aux pulsions, aux complexes et aux instances selon ce concept, il dégage les relations entretenues par le narcissisme avec les stades oral, anal et phallique, pour les organiser autour de la seule image phallique. Les éléments ainsi obtenus sont ensuite utilisés pour une compréhension nouvelle de la dépression, de la mélancolie et de l’Œdipe.
Le narcissisme secondaire, mis en évidence également par Freud, qui se caractérise par le repli sur le sujet lui-même de la libido investie auparavant dans les objets desquels elle s’est détachée, est considéré dans la théorie comme un mouvement de balancement, régressif lorsqu’il revient vers le moi du sujet, à l’occasion duquel la libido prend le moi pour objet. Cette seconde composante du narcissisme, censée restaurer le narcissisme primaire, s’oppose à celui-ci, dont le schéma est la vie fœtale, en ce qu’il est contemporain de la formation du moi. Pour Lacan, la narcissisme secondaire est à considérer en fonction de la perspective de l’image spéculaire du sujet dans son ravissement par cette image, dès lors que celle-ci est coordonnée avec l’image du désir de la mère. Pour d’autres auteurs, le moi se construit par projection identificatoire en l’image de soi que constitue le regard des autres, ce qui n’établit pas de contradiction avec les acceptions précédentes, spécialement en la mère et en sa parole dont la voix est l’écho du désir de celle-là :
« Selon cette perspective le narcissisme secondaire consisterait en l’intériorisation d’une relation, particulièrement celle que l’enfant entretient avec sa mère. Cette relation, médiatisée par la parole paternelle gratuite, participe aussi du désir de la mère. Ce qui importe dans cette parole, c’est plus la voix entendue par l’enfant une fois sa satisfaction pulsionnelle apaisée, que ce qui est dit. Les mots qui viennent en plus de la satisfaction pulsionnelle participent d’expériences privilégiées qui, pour certains analystes, seraient les organisateurs les plus fondamentaux du narcissisme[6]. »
Le narcissisme secondaire, qui s’accompagne d’un certain nombre de mécanismes de défense (refoulement, déni, dénégation, forclusion) contre les investissements d’objet, autorise un certain nombre d’opérations compatibles avec sa vocation premièrement régressive et introjective. Parmi celles-là figure au premier chef l’identification, identification narcissique à l’objet, qui permet d’en sauvegarder une partie lorsque par exemple l’objet disparaît, et des opérations telles que l’incorporation orale et les phénomènes de projection.

Le narcissisme pour Rosolato

Freud a développé la thématique conceptuelle narcissique à partir de phénomènes de différentes natures, telles les psychoses, certaines maladies physiques, en particulier les troubles psychogéniques de la vision[7], la période du sommeil, la vie amoureuse.
Lacan, quant à lui, a fondé sa théorie sur la narcissisme avec les apports fondamentaux constitués par la découverte du stade du miroir.
Green et Grunberger ont permis d’élargir le concept de narcissisme à un certain nombre de phénomènes non reliés logiquement jusque là.
Un des auteurs ayant insufflé avec le plus de force une partie de l’avancée de cette recherche, Guy Rosolato, a analysé le concept de narcissisme avec la rigueur du scientifique, mais sans rejeter l’imagination du créateur. Il a mis en valeur non seulement les aspects classiquement relevés par les théoriciens de la psychanalyse, comme le retrait libidinal, le développement de questions ayant particulièrement trait à son versant secondaire ou la place de la pulsion de mort dans le narcissisme, mais également des composantes structurelles du concept non encore identifiées en tant que telles et qui étaient déjà présentes en gestation au cœur du mythe de Narcisse, en les considérant toujours selon les modes pathogène et bénéfique. Cet auteur a ainsi déterminé ce qu’il considère comme la composition même de la structure du narcissisme en examinant dans le détail la matière de ce qu’il a isolé dans sa démonstration comme étant les axes du concept :
« Surtout il importera de bien préciser les cinq courants qui sont à la base de sa structure : le retrait libidinal, l’idéalisation, le dédoublement, la double entrave et l’oscillation métaphoro-métonymique, en sachant que chacun étaie les autres, enrichit leur compréhension dans la réciprocité de leurs articulations. »
Comme Grunberger, l’auteur considère que le narcissisme conditionne l’intégralité de la vie psychique et ses étapes, à la fois dans leurs expressions vitale, mortifère et artistique, observables en chacun de ces cinq piliers du narcissisme :
« Toute théorie du narcissisme en est nécessairement imprégnée à son apparition par reflet spéculaire de la réalité qu’elle représente, à tout le moins psychique[8]. »

Nicolas KOREICHO – octobre 2002

[1]Il ne s’avère naturellement pas pertinent de considérer les conceptions des auteurs qui nient l’existence du narcissisme, qui l’ignorent ou qui le réduisent de façon drastique dans la théorie (Klein, Winnicott, Bion, Balint).
[2] Et, peut-être, à ce que du moi et au moi de chacun il dit.
[3] Ainsi que le montre Jean Bellemin-Noël dans son Psychanalyse et Littérature.
[4] Sauf si, ainsi que le postule Pierre Dessuant dans son Le Narcissisme, Paris, P.U.F., Que sais-je ?, 1994  « […] l’on admet que le discours déborde la seule parole pour s’étendre aux mouvements impliquant aussi le corps dans ses expressions et ses mimiques. »
[5] A. Green, Narcissisme de vie, narcissisme de mort.
[6] P. Dessuant, Le Narcissisme.
[7] Conforme à la toute première importance, dans la théorie du narcissisme, du regard et de la pulsion scopique.
[8] G. Rosolato, « Le Narcissisme », in Narcisses, Paris, Gallimard, Nouvelle Revue de Psychanalyse, N° 13, Printemps 1976.