Culpabilité et autorité dysfonctionnelle

Culpabilité et autorité dysfonctionnelle

But : investiguer les liens complexes entre ces 2 notions

Différence entre la culpabilité au sens commun et la culpabilité au sens psychanalytique

Dans la vie quotidienne, on est coupable d’un acte que l’on a commis en transgressant des lois établies. En psychanalyse, on peut se sentir fautif à cause d’un acte que l’on a fantasmé, que l’on a seulement rêvé de commettre.
Inconsciemment, on est coupable de pensées que l’on a eues, et que l’on ignore avoir eues, car elles n’ont jamais accédé à la conscience. Cette culpabilité dont on ne saisit pas la raison alimente beaucoup le recours à la psychanalyse

Culpabilité : d’où vient-elle ?

Trois origines sont repérées dans l’approche freudienne

– Il y a d’abord une culpabilité « originaire », issue de la détresse du tout-petit, trop immature (physiquement et psychiquement) pour réaliser ses envies, se mouvoir, attraper un objet convoité… Il vit son impuissance comme un défaut, dont il se sent coupable et qui le rend haineux vis-à-vis de lui-même. En fait, cette culpabilité liée à l’imperfection et au sentiment d’impuissance nous poursuit, plus ou moins consciemment, notre vie durant.

– Apparaît ensuite la culpabilité qui dérive de la sexualité infantile. Le jeune enfant qui se masturbe ne peut se satisfaire totalement. Et, une fois de plus, l’impuissance va se métamorphoser en culpabilité. Devenus adultes, nous convoquons les interdits sociaux, moraux, pour l’expliquer.

– Il existe aussi une culpabilité issue de la phase œdipienne, vers 5 ou 6 ans
L’enfant qui nourrit des fantasmes incestueux à l’endroit du parent du sexe opposé craint les représailles du parent du même sexe. Cette angoisse, dite de « castration », se transforme en culpabilité. Car, inconsciemment, l’enfant se met à désirer la disparition du rival, et s’en veut. Le sentiment de faute qui s’installe à cette période est essentiellement dû à l’ambivalence affective ressentie par l’enfant à l’égard du parent rival. Incapable de l’aimer ou de le haïr totalement, il se sent en plein désarroi.

l’étau du Surmoi :

Il n’y a pas de culpabilité avant l’apparition, vers 5-6 ans, de cet élément du psychisme que Freud a appelé le surmoi. Ce juge intérieur fixe les frontières entre le bien et le mal, le permis et l’interdit, et fait de nous des êtres moraux. Malheureusement, le surmoi n’est pas objectif. Il nous punit pour les désirs qui contrarient les attentes de nos proches et de la société, autant que pour nos fautes réelles.
Pire : il redouble de sévérité quand nous lui obéissons trop. Si, croyant apaiser notre culpabilité, nous devenons des modèles de vertu, le surmoi nous rend immédiatement coupables d’avoir lâchement renoncé à nos désirs. Résultat : ne pas l’écouter du tout fait de nous des psychopathes, mais trop l’écouter transforme notre vie en enfer.

Jacques Lacan : la culpabilité née du renoncement au désir
Il évoque lui aussi la situation de tension, de paradoxe permanent mélant désir et culpabilité : ce qui nous conduit à la plus terrible des culpabilités, c’est de renoncer à son désir, c’est-à-dire à nos aspirations les plus fondamentales…
Très souvent, nous y renonçons de peur de perdre l’amour des autres ignorant de fait que, nous renoncons à suivre notre voie, nous cesserons d’être aimés car nous aurons perdu quelque chose de nous-mêmes.
Surtout, nous serons persécutés par une culpabilité dont, la plupart du temps, nous ignorerons la cause. Car le surmoi, notre juge intérieur, ne se limite pas à nous poser des interdits. Il nous demande aussi des comptes sur ce que nous faisons de notre vie, de nos désirs.

– Personne ne se dit jamais : « Je me sens coupable d’avoir renoncé à mon désir. » On se dit même exactement le contraire : « Je me sens fautif, vis-à-vis de ma femme, de ma mère, de ceux que j’aime, de penser autant à moi. » Or, céder sur son désir n’est jamais sans conséquence. En effet, la plupart du temps, lorsque l’on « cède sur son désir », on s’arrange pour se rendre coupables de méfaits qui nous vaudront une punition. Certains vont même jusqu’à devenir délinquants afin d’être enfin châtiés d’avoir trahi leur véritable désir. Il y a ainsi une sorte de déplacement de la culpabilité : les coupables réels qui agissent mal dans l’espoir d’être punis

– Ceux qui s’interdisent tout
C’est généralement un reliquat de la culpabilité œdipienne. Pour ces sujets, tout ce qui peut ressembler à du plaisir, à la réalisation d’un désir, est aussitôt entaché de culpabilité. Ils stagnent dans des situations amoureuses ou professionnelles qui ne les satisfont pas, c’est plus fort qu’eux : ils n’osent pas bouger. Ce type de blocage explique l’impuissance sexuelle ou l’incapacité à travailler.
De plus, la culpabilité nous fait trouver d’excellentes raisons de ne pas agir, par exemple : « Je ne peux pas entreprendre ce projet, voyager, changer de vie, à cause du manque d’argent. » Mais, du même coup, nous nous sentons doublement coupables. D’une part de renoncer et, d’autre part, d’adhérer à des critères aussi bassement matériels.

Dans cette perspective, une thérapie joue le rôle d’aménagement.

Par un travail progressif de « désidéalisation » : je ne suis pas tout-puissant et mes désirs ne sont pas si merveilleux… Et également en apprenant à repérer nos motivations inconscientes. Un autre équilibre est redéfini.

Cependant une thérapie ne fait pas totalement disparaître la culpabilité. Elle permet seulement d’aménager un rapport à celle-ci plus supportable. S’en délivrer une fois pour toutes signifierait que l’on a éliminé tout désir.
D’ailleurs, socialement, la culpabilité n’est pas inutile puisqu’elle limite nos pulsions destructrices. Le tout est de ne pas en abuser.

Ce mouvement de va-et-vient, cet équilibre instable et dynamique se retrouve par miroir dans l’exercice de l’Autorité.
l’autorité poursuit des objectifs différenciés.

Elle proscrit, elle interdit : c’est d’abord ce qui vient à l’esprit et représente sa fonction la plus évidente : elle impose le renoncement pulsionnel en disant « non » !
Un « non » qui mérite qu’on s’intéresse à sa formulation.
Du « non » tranchant et disqualifiant jusqu’au « non » ferme et assuré en passant par le « non mais », le « non oui », le « non si », le « non par pitié », le « non mon chéri », etc… Comment ce « non » témoigne-t-il de l’inconscient du sujet qui le profère ?
Omnipotence, hostilité, culpabilité, séduction, voire inceste… Et aussi bien sûr dans sa forme optimale, comment le « non » témoigne-t-il de l’amour et de la protection y compris lorsqu’il s’énonce par un « non, un point c’est tout ! ». L’autorité alors s’internalise et va muter en surmoi peu à peu, selon un cheminement jamais achevé.

Mais l’autorité prescrit aussi : des actes, des valeurs, des objectifs : « Maintenant tu dors, tu fais tes devoirs, aimes ton prochain, lis Freud… », depuis les injonctions sévères ou tendres de la vie quotidienne, jusqu’aux commandements sacrés des tables de la loi, en passant par les idéaux narcissiques aliénants.

Il entre dans la fonction de l’autorité d’autoriser, de dire « oui » à bon escient : « Tu peux jouer, tu peux associer librement… ». Ce « oui », cette autorisation, est le corrélat du « non », de l’interdit. L’investissement des limites ouvre un champ d’expérience, un espace de liberté, une potentialité, comme pour la culpabilité.

Enfin on ne saurait oublier que l’autorité peut faire preuve d’humour, comme le surmoi.?C’est l’humour, qui permet, au mieux, de métaboliser les contradictions, et donc la violence inhérente au processus d’autorité.

L’autorité dysfonctionnelle

On peut dire que dans notre culture l’autorité abusive dans sa forme systématisée, idéologisée n’occupe plus le devant de la scène. Les catastrophes générées par les états totalitaires, comme les ravages des modèles éducatifs rigides ont discrédité pour longtemps l’excès autoritaire. Sans doute de tels excès ont-ils contribué justement à confusionner autorité, pouvoir et violence. De fait, une telle forme de l’autorité abusive discrédite l’interdit ou plutôt elle transforme la séquence autorité-obéissance en un exercice de coexcitation sadomasochique à potentialité incestuelle. Corrélativement, elle use de séduction narcissique et d’emprise. Elle impose des identifications aliénantes et la suspension des capacités de jugement. De tels excès ont disqualifié l’autorité, jetée alors avec l’eau du bain et promu la recherche de formes éducatives qui visent idéologiquement la non-violence.

Par le jeu des formations réactionnelles, des contre-investissements, des renversements identificatoires, qu’on voit bien s’effectuer d’une génération à l’autre, s’installe alors une autre forme d’autorité dysfonctionnelle, par défaut, insuffisante qui a gagné largement toutes les sphères de la société. Autorité permissive, tolérante, compréhensive, explicative… On pourrait multiplier les adjectifs qui qualifient cette mouvance que chacun connaît bien. Certains éléments méritent d’être soulignés.

L’agent de l’autorité, le parent, est saisi par le sentiment conscient ou inconscient de culpabilité, lorsque se présente la nécessité d’exercer l’autorité, représentée alors comme une forme de la violence et de la méchanceté. On peut penser que le sujet-parent, ne pouvant plus s’étayer sur des formations culturelles légitimant l’autorité éducative, met en latence, voire disqualifie son surmoi protecteur et voit s’activer, en quelque sorte, son surmoi sévère, « sur fort », dit Freud. De ce fait, le parent met en œuvre, par contre-investissement, une forme manifeste d’autorité, un acte d’autorité qui, même s’il s’affirme bruyamment comme légitime, contient une excessive auto-réprobation de la force morale qu’il nécessite. D’où la forme paradoxale du surmoi, en double message. Car dans les « non si », « non mais », « non oui »… c’est toute la petite musique de la culpabilité et de l’ambivalence parentale que la psyché infantile décode. L’enfant, fort de la lecture de ce double message, se dérobe alors aux exigences de l’autorité parentale et cherche à imposer les siennes, avec plus ou moins de bonheur pour lui, puisque, aussitôt après le triomphe, il est gagné par la culpabilité d’avoir ainsi inversé l’ordre générationnel.

L’inversion générationnelle est le second élément constitutif de cette autorité dysfonctionnelle par défaut. Elle s’installe souvent dès la fin de la première année en dehors même de toute psychopathologie familiale avérée. L’exclamation : « Il a 18 mois et c’est lui qui commande », véhicule un mélange de plainte, de colère et de fierté. Les restes encore actifs dans la psyché parentale d’omnipotence infantile blessée et de récusation d’autorité se sont projectivement installés dans la psyché de l’enfant qui, d’enfant roi, devient enfant tyran. Le parent, coupable à l’idée d’être violent en étant autoritaire, désinvestit les limites organisatrices de la psyché et laisse l’enfant déployer une forme violente d’affirmation de soi. L’enfant personnifie alors dans le réel, pour le parent, l’autorité grand-parentale que ce dernier croyait avoir récusée.

De telles modalités de lien générationnel s’accompagnent le plus souvent d’une accentuation des mouvements de séduction du parent envers l’enfant, ne serait-ce que sous la forme d’une inflation de l’explication de l’acte autoritaire au nom de la compréhension que l’enfant doit avoir des motifs de celui-ci. Ce peut être une des formes de la « confusion des langues ».
La persuasion, l’influence, la séduction, pour convaincre l’enfant d’obéir, dépasse son but, l’intelligibilité de l’autorité, et devient un nivellement des différences entre adultes et enfants et une des formes de la séduction séductrice et non plus simplement séduisante. L’enfant use et abuse de ce dispositif ainsi érotisé, d’où un nouveau cycle de culpabilité et de dérive de l’organisation œdipienne familiale. On en déduit, a contrario, l’importance, pour l’instauration d’une autorité de bon aloi, d’un minimum d’impératif catégorique : « Non, un point c’est tout », qui signifie l’investissement des limites nécessaire à la croissance psychique, en référence implicite aux valeurs collectives.

Cette autorité dysfonctionnelle est très fréquente dans ces familles en souffrance où alternent, selon les périodes, voire d’un instant à l’autre, ou encore dans le même mouvement, l’abus autoritaire, et le laisser-faire, l’injonction à soumission et la démission. À quoi viennent souvent se mêler, on vient d’y faire allusion, diverses formes de séduction, voire de « chantage » ou à l’inverse de menaces, notamment d’abandon.

De telles formes incohérentes de la mise en acte de l’autorité disqualifient la valeur des sujets qui y sont impliquées et la valeur de l’autorité elle-même.


Sylvain BRASSART
– Mai 2016