La migraine, une maladie psychique ?

Psychanalyse Magazine N° 8

La migraine, une maladie psychique ?

La migraine a toujours été considérée comme une maladie honteuse tant elle met à mal les relations du migraineux avec son entourage personnel. Un patient sur deux, sur les quelques sept millions de personnes concernées par la migraine, ne consulte pas. Cette constations repose, a priori, sur le fait que, majoritairement, la migraine est pensée non guérissable par ceux qui la subissent.
Le docteur Nicolas A. Koreicho, psychanalyste et psychothérapeute à Paris, a établi un questionnaire s’adressant à ce type de malades ; il l’a proposé au centre anti-migraineux de l’hôpital Pitié-Salpêtrière et a obtenu ainsi des témoignages utiles quant à la nécessité de prendre en compte ces patients qui souffrent, de toute façon, à aujourd’hui, du fait que la cause de la migraine reste mystérieuse.

La migraine dérange, parce qu’elle est difficile à soigner, difficile à évaluer puisqu’elle dépend de la parole du patient. Elle s’accompagne souvent de symptômes peu ragoûtants (nausées, vomissements, diarrhées). Elle peut aussi faire référence à une sexualité inaccomplie (« Non chéri, pas ce soir, j’ai la migraine »). La migraine n’est pas considérée comme une pathologie pouvant avoir une cause et, a fortiori, une origine psychique mais comme l’expression d’une série de symptômes qui existent par la douleur qu’ils suscitent. En général, au grand dam du patient pour qui les migraines sont une véritable torture, parfois un enfer de solitude et de dépression, elles durent, s’estompent parfois, mais ne guérissent pas dans la plupart des cas. Sept millions de personnes, concernées par cette pathologie, pensent que la cause de leur maladie est profonde, signe d’un dysfonctionnement ancien, quasiment impossible à résoudre. Cependant, il existe des solutions, à la fois médicamenteuse et psychothérapeutique, à condition que l’on considère la migraine comme une véritable maladie, plus proche de la dépression, une dépression temporaire, avec un choix de symptôme isolant, que d’un mal bénin que l’on peut faire taire avec des médicaments souvent efficaces par ailleurs.

Personne n’a trouvé la cause de la migraine, la raison de son apparition, de son développement, de sa fréquence ; aucun gène de la migraine n’a, à ce jour, été identifié. Mon hypothèse est que, si l’on ne trouve pas de cause à la migraine, c’est qu’il en existe plusieurs et qu’il y a autant de raisons à la migraine, qu’il y a de personnes souffrant de migraines. Je prétends que la cause de la migraine est lisible dans l’histoire personnelle de chaque patient.

Il existe des relations directes et différenciées entre le cerveau et les activités humaines. Les troubles occasionnés par certains dysfonctionnements des systèmes nerveux, cardio-vasculaires et hormonaux se traduisent au niveau de ce qu’on peut aujourd’hui appeler les maladies migraineuses. Les moyens d’examens auxquels sont soumis les patients souffrant de cette affection, une fois éliminés les risques tumoraux ou structurels détectables par les examens de scanner ou d’imagerie à résonance magnétique, ne permettent pas de déterminer les causes de la migraine. Ainsi, c’est le dialogue avec le patient qui va amener le praticien à identifier un faisceau symptomatologique. Les associations et représentations des patients sont fondamentales pour comprendre ces maladies, particulièrement sous les aspects de la symbolique, de la mémoire et de l’imaginaire intégrés dans le discours.
Durant l’année 1999 au Centre antimigraineux de l’hôpital Pitié-Salpêtrière, j’ai mis au point un questionnaire destiné aux patients migraineux et établi un certain nombre de faits à partir des réponses qui m’ont été données…

Depuis quand avez-vous des migraines et à quelle fréquence ?
– Pour plus de la moitié des cas, elles se sont manifestées avant l’âge de dix-sept ans. L’affection migraineuse représente une souffrance qui veut être ignorée par le patient. La migraine est un mal difficilement accepté par l’entourage parental ; les parents ne sont pas prêts à faire examiner un enfant pour un mal de tête, craignant d’être plus ou moins tenus pour responsables de cette migraine. On perçoit déjà ici que cette pathologie peut être investie par un sentiment de culpabilité latent.

Associez-vous la migraine à une circonstance particulière, une période, une situation dans votre vie ?
– Si un quart des personnes interrogées répondent à cette question par la négative, toutes finissent par associer à leur migraine, une circonstance, une période, une situation. Le refoulé ici règne d’emblée. Soixante-dix pour cents des patients la relient à un stress, une contrariété, un changement. Trente-cinq pour cent de ces personnages associent leur migraine à une situation négative (anxiété, activité professionnelle, entourage…). Ainsi, la majorité des patients rattachent leur migraine à des éléments de stress, de trouble émotionnel, de contrariété.

Qu’est-ce qui, d’après vous, déclenche une migraine ?
– La grande diversité de ce que l’on appelle les facteurs déclenchants ne peut, à mon sens, s’expliquer autrement que par la résonance que ces éléments suscitent en chacune des personnes victimes de crises de migraine. On peut supposer que l’absorption de tel aliment, l’inhalation de telle odeur, la survenue de tel facteur climatique ou la réalisation de telle activité, fait référence à un moment de l’enfance du patient, pendant lequel cette situation chimique et corporelle sera intervenue à l’occasion d’une circonstance défavorable (dysphorique).

Que ressentez-vous pendant une migraine ?
– L’implication des yeux dans la relation de la personne met directement en question le regard et son rôle dans la constitution de la personnalité affective, déterminant la façon dont l’enfant a été aimé, accepté, rejeté, toléré. C’est par le regard qu’il jauge, apprécie ce qu’on lui donne, ce qu’on lui transmet, ce qu’on lui refuse : la nourriture, l’impatience, l’amour… Le cerveau a gardé la trace des évènements les plus défavorables de cette période et la douleur morale ressentie alors est prête à être réactivée. Le découragement, la fuite, voire le suicide sont évoqués par soixante-dix pour cent des personnes interrogées. On pourrait parler à propos de la migraine, d’un véritable épisode psychotique temporaire, tant sont importants les déséquilibres psychiques qui menacent tout à coup le migraineux.

Qu’est-ce qui se passe lorsque vous avez une migraine ?
– Ce sont toujours des syntagmes d’une grande violence qui sont utilisés par les patients pour décrire leurs douleurs ; des éléments sadiques et masochiques font surface pendant les crises de migraine (quelque chose s’enfonce, pointes, coups d’aiguille…).

Comment pourriez-vous qualifier votre douleur, vos crises ?
– Pour qualifier leur douleur, les personnes interrogées nomment le lieu du mal : la tête, bien sûr, mais aussi les yeux. Cependant, ce qui est atteint c’est bien le siège de la pensée. Autrement dit, on peut faire le lien entre le siège de la douleur et la mémoire. L’inconscient choisit donc le symptôme le plus proche de la réalité pour s’exprimer. L’adulte ne peut toujours pas comprendre ce qui lui arrive comme il n’a pu comprendre ce qui lui est arrivé jadis. Le petit d’homme s’en tient la plupart du temps responsable, comme tous les malheurs qui arrivent à l’enfant ; ainsi le suicide est-il fréquemment évoqué, directement ou non (« Je me taperais la tête contre les murs »).

Y a-t-il des symptômes qui accompagnent votre migraine ?
– La moitié des personnes interrogées souffrent de nausées ce qui renvoie (si j’ose dire), au premier mode de communication vital de l’enfant, c’est-à-dire la nourriture et l’alimentation. Il s’agit d’un mode de communication archaïque qui conditionne une multitude d’attitudes relationnelles futures. Chez un quart des personnes interrogées, se produisent des vomissements associés à des diarrhées, comme s’il s’agissait d’expulser des éléments fondateurs d’une personnalité non acceptée. Après la tête et le ventre, que manque-t-il au tableau pour être complet ? Et bien le cœur. Les symptômes évoqués sont à tonalité dépressive, neutralisant les défenses intellectuelles et replaçant la personne dans un contexte de grande vulnérabilité, d’où le repli sur soi, dans sa chambre, le noir, le silence…

Avez-vous eu d’autres problèmes de santé ?
– Il existe, pour les migraineux, une prédominance des allergies et des maladies graves, durant l’enfance. Elles représentent, selon moi, des modes de communication archaïques qu’on ne saurait réduire à une érotisation de l’organe. Un certain nombre de femmes mettent en avant des circonstances qui concernent leur vie hormonale ; il s’agit d’évènements psychoaffectifs et psychosexuels et non d’un facteur hormonal déclenchant.

Qu’est-ce qui vous soulage : médicaments, obscurité, silence… ?
– La moitié des personnes interrogées se disent soulagées par une association médicaments plus autre chose (silence, obscurité, position allongée, absence de l’autre, chaleur…). Ces attitudes représentent une régression narcissique.

Voyez-vous autre chose par rapport à votre entourage, votre famille, votre alimentation, votre sommeil ?
– La moitié des personnes interrogées considèrent comme déterminant le fait que des membres de la famille soient également migraineux. C’est ce qui a pu faire penser que la migraine ne pouvait avoir quelque chose d’héréditaire ; il n’en est rien. La migraine se transmet mais de manière intersubjective. Viennent ensuite les problèmes de sommeil et les difficultés avec l’entourage. Sur soixante-dix-huit personnes interrogées, l’enfer c’est l’autre !
La double consultation (médecin et psychanalyste ou psychothérapeute) apporte un soulagement immédiat, la souffrance des patients étant au premier plan des préoccupations des soignants par le biais de la parole, du discours du patient. Le médicament agit vite, la psychothérapie agit en profondeur.
La migraine ne doit plus être considérée comme une maladie honteuse ou imaginaire qui doit la plupart du temps être camouflée, suscitant rejet, incompréhension ou agressivité ; elle peut-être traitée efficacement et durablement.


Nicolas A. KOREICHO – Juin 1997