Archives mensuelles : janvier 2017

Un point de vue de la psychanalyse sur la corrida

« Torturer un taureau pour le plaisir, l’amusement, c’est plus que torturer un animal, c’est torturer une conscience. Tant qu’il y aura des êtres qui paieront pour voir une corrida, il y aura des guerres. »
Victor Hugo

« L’œil animal n’est pas un œil. L’œil esclave non plus n’est pas un œil, et le tyran n’aime pas le voir »
Alain

Un point de vue de la psychanalyse sur la corrida

Historiquement (hystériquement aimerions-nous plaisanter sur un rituel que sa sécularité n’excuse pas et qui demeure moralement inacceptable), même si la corrida pouvait s’apparenter aux jeux du cirque de l’ancienne Rome, au moment où ces spectacles de tuerie, de combat entre hommes et animaux, sonnaient l’heure de la plongée de la civilisation romaine dans la décadence, la corrida est née dans les abattoirs (Séville – XVIème siècle).
Voici ce qu’il en est de la tradition, voilà ce qu’il en est de la culture.
C’est dans les abattoirs que les bouchers et leurs commis, avant de tuer les taureaux, s’amusaient, et amusaient leurs femmes, puis, moyennant finance, les bourgeoises et les bourgeois à les faire courir, à les piquer, à les poignarder, à les couper, à les saigner vivants, à les tailler en pièces pour distribuer queue, testicules, oreilles aux spectatrices et aux spectateurs fétichistes.
Certes il est nécessaire de considérer la terreur infligée aux animaux qui satisfait les perversions voyeuristes, fétichistes et sadiques des spectateurs avides de sang, compte tenu de la pulsion d’emprise perverse qui veut considérer l’autre (le faible, l’entravé, l’enfant, la femme, l’animal sans voix : la victime potentielle) comme un objet, en une conjugaison archaïque qui mêle pulsion de destruction et pulsion pornophile.
Une condition acceptable de cet abus de pouvoir aurait été que cela restât dans la fiction d’une littérature ou d’une peinture ou d’une sculpture. Pourquoi pas ?
Cependant, il est nécessaire également de prendre en compte pour l’analyse, outre la composante perverse de l’exercice, la dimension psychopathique intrinsèque au rejet d’autrui. Et c’est bien ce qui apparaît dans un tel spectacle : l’abject.
La violence tortionnaire proposée en spectacle à l’esthétique fruste « sublime » une expression sadique brutale, complexe, masquée, ambivalente, issue de la pulsion de destruction, et, plus précisément, issue des pulsions de mort sous leur forme perverse et psychopathique.
L’Autre y est pris en otage sous le statut de chose, d’objet réduit à l’impuissance par des corps impuissants, les tortionnaires et les voyeurs.
Complexité, car l’expression sado-tauro-machique se construit sur un anthropocentrisme borné selon lequel c’est le point de vue de l’observateur (de l’archaïque voyeur) qui est privilégié, et ce nonobstant la torture de l’animal. Un cortège d’arguments prétendument artistiques, sur ce qui reste une esthétique de foire, est appelé en renfort. Justification complexe de la pulsion scopique sous son aspect voyeuriste, donc. Pour autant, cette esthétique foraine populacière doit-elle prendre le pas sur la souffrance et la morale et piétiner la valeur compassionnelle de l’humanité ?
Masque, car l’énergie du taureau peut facilement le faire passer pour un animal agressif par nature, alors que tout est fait, dans son éducation (inculcation violente, incarcération, déportation, contention, brutalité, torture clandestine) pour réduire l’animal à une Chose répondant à l’exigence d’un commerce fondé sur l’abaissement d’une créature unique de beauté au rang de chair à la merci de ce que le peuple a de plus bas, d’un mammifère dont la noblesse, plus que l’homme, en impose. La force déployée par le taureau pour que cesse sa peur et sa souffrance est justifiée ab absurdo par les organisateurs dans son combat contre le torero, c’est-à-dire en inversant le véritable agressif qu’est l’homme, alors que les coups se portent sur le taureau, ivre de terreur, frappé de tous côtés par les picadors.
Ambivalence, car la violence impressionnante des scènes qui se succèdent devant la foule avide relève de la double contiguïté de la douleur de la bête et de l’acharnement de l’humain placée au rang d’une énergie vitale orientée à la fois vers une esthétique sommaire et bouchère (l’étal, l’énergie mortifère, la gestuelle répétitive, les couleurs criardes) et, en fin de compte, vers une mort abjecte (le sang, les tripes, les excréments, l’odeur) au point de faire oublier au spectateur que la soi-disant esthétique dont il est parfois question pour justifier la tenue des toréadors, des picadors, des opérateurs, tortionnaires excusés parce qu’ils donnent à un public demandeur, les autres, ce public, excusés par ce qu’ils ne commettent pas directement, esthétique qui ne devrait pas s’appliquer au crime sur un condamné.
Enfin, la question que pose l’exhibition du spectacle mortifère n’est pas due seulement au développement répétitif d’une danse ridicule (« olé ») s’il n’était question d’épuiser, de saigner et de tuer un animal qui ne veut que faire cesser son calvaire et qui lutte pour conserver sa vie, exhibition manifestement valorisée par les costumes clinquants d’une mise en scène grossière, camouflage du côté obscur et honteux de la référence à la peur de la mort.
C’est aussi que cette manifestation d’un autre âge, l’âge de cette pulsion parmi les premières, de la bête qu’on craint et que des bêtes humaines torturent et regardent pour repousser l’angoisse d’être par elle blessées, dans la nuit d’une jouissance primaire des temps des hommes d’avant l’histoire, que l’on sacrifie aux peurs les plus immédiates, peurs d’être blessé par les crises, l’inculture, la décadence, manifestation proposée en un spectacle admis, toléré, légal.
C’est spécialement là que le bât blesse.
Il existe dans ce spectacle de torture une contradiction dans les faits. Ce qui est encore légalement accepté représente d’une part le règne du plus fort et, paradoxalement, de l’irresponsable – quel exemple dans une démocratie que ce totalitarisme toléré du spectacle de la peine de mort -, ainsi que le règne de ceux qui, contre l’animal seul luttant de peur contre tous, ont la force lâche du plus grand nombre, les chevaux, les épées, les pointes, et ne laissent aucune chance à la bête nue jetée dans l’arène.
Cependant, d’autre part, la poursuite de ce rituel qu’on caractérisera un jour comme l’un des plus ignobles derniers crimes autorisés de ce siècle, implique philosophiquement que l’absence d’empathie, l’impossibilité de se mettre à la place de l’autre souffrant, amoralité à l’origine des pathologies narcissiques, ouvre par l’exemple la possibilité de tous les crimes.
 » Tant qu’il y aura des êtres qui paieront pour voir une corrida, il y aura des guerres. « 
Or, on l’a vu, la conjonction atroce de la pulsion sadique avec le légal n’est rien moins qu’un exercice agréé de la perversité et de la psychopathie, ce qui, encore une fois, ne devrait être possible que dans l’expression littéraire ou artistique, est une condition sine qua non du versant mortifère de la régression narcissique. Le crime doit être montré, infligeant ainsi au spectateur, jouisseur étriqué, la confusion grotesque du bien de la lumière et du mal de la souffrance.

Alexandre SANTEUIL
Le 1er décembre 2008

Pour des informations sur le mouvement contre la corrida : http://www.allianceanticorrida.fr/

Décembre 2016 : l’engourdissement

« Un bateau est conçu pour aller sur l’eau, mais l’eau ne doit pas y entrer. De la même façon, nous sommes conçus pour vivre dans le monde, mais le monde ne doit pas nous envahir. »
Sathya Sai Baba

Une année de l’engourdissement

Cette année qui se termine aura vu l’aménagement, par le souci de bien faire de responsables murés de bonnes et dogmatiques intentions et d’ignorance, de salles de shoot, au grand dam de toxicomanes ou de psychotiques encouragés à consolider leur addiction ou à autoriser de graves décompensations ; elle aura vu le bégaiement des responsables dans leur difficulté de donner une origine sociétale aux auteurs des attentats, contre les principes de reconnaissance pacifique ; elle aura vu la bonne conscience des acteurs de certains syndicats et de quelques associations plaider pour des migrants quittant leurs pays et souvent réduits à être de nouveaux allocataires, parfois délinquants, plus rarement activistes en Europe, au détriment des pays et des familles ; elle aura vu les mendiants se coucher dans les rues avec l’affirmation du droit de ces autres nomades haïs, cependant encouragés dans leur déchéance assistée par des administratifs bureaucrates, imposant régulièrement malhonnêteté et parfois maltraitance des enfants et des animaux.

L’engourdissement des responsables et des spectateurs encourage la misère des corps et des âmes à prospérer et la condition de cet engourdissement est l’ignorance et la bien-pensance dogmatique.

Il s’ensuit chez nombre de personnes le sentiment d’une effraction par l’autre, sous la forme d’attentats, de violence contre les biens et les personnes, d’incivilité, et l’angoisse de ne pas en être protégé.

Pour vieillir heureux et profiter de la vie, sans être accablé par les dogmes de la bien-pensance, il nous faudrait des liens humains forts dans de petites contrées non surpeuplées, un équilibre entre le travail et le repos de l’esprit et du corps, des activités physiques trophiques, et des nourritures terrestres et affectives.

Le grand nombre, qui sent tout au fond de son cœur palpiter un espoir faible qu’un sens, une raison, une hiérarchie fasse entendre leur vérité, un souci navré pour que l’image, la posture, la place de ceux qui doivent prendre soin de nous s’imposent à nouveau.
En attendant, tout cela ouvre la place dans les cabinets des psys à ceux qui doivent retrouver un sens, une raison, une hiérarchie dans les choses et dans les personnes, dans les inconscients aussi pour retrouver l’image nourrissante d’une mère, la posture accompagnante d’un psy, la place protectrice d’un père.

Luc Safrani – Décembre 2016