Notre-Dame et Quasimodo

Notre-Dame et Quasimodo

Le terrible incendie qui a ravagé une partie de la cathédrale Notre-Dame révèle une émotion puissante qui pourrait être le symptôme d’une configuration inconsciente récapitulative, active chez tout un chacun. 
En effet, si le président représente le Père de la nation, et même et surtout si depuis Sarkozy il s’agit plutôt du Frère de la nation (cf. l’article de Santeuil sur le phénomène anti Sarkozy), Notre-Dame représente, dans une première immédiate acception, la Mère, non seulement pour la religion, qui relit (le livre, les mystères), ce que je fais ici, et qui relie (passé et présent, soi aux autres), mais pour nous tous, la défaillance du père protecteur (attentats, délinquance généralisée, destruction des symboles de la civilisation) ayant favorisé à notre insu le report de notre énergie psycho-affective inconsciente sur la mère nourricière.

« Cette unité qu’un message présidentiel, prévu le même soir, n’aurait probablement pas réussi à renouer, Notre-Dame, la Vierge Sainte, l’accomplissait sous nos yeux éberlués. »
Père de Menthière. 16.4.2019

Unité de lieu

Statues métaphoriques d’un lieu psychique.
Deux statues-métaphores de la cathédrale Notre-Dame ponctuent la structure centrale de l’édifice. Notre-Dame du Seuil, représentant la vierge de la naissance, une mère portant son nourrisson, heureux tous deux de leur regard spéculaire, qui découle de l’allant de la pulsion de vie, au seuil et sur la droite du chœur, et Notre-Dame de la Pietà, représentant la vierge de l’accomplissement, ainsi que le malheur de la mère portant le corps de son fils adulte, sous l’égide de la pulsion de mort, au fond du chœur. Ce parcours, figuré, entre les deux expériences, les deux épreuves, naissance et développement, évolution et fin de vie, font se rejoindre le mystère de l’inconscient et le mystère du récit christique. 
C’est le début, la réalisation et la fin de l’Œdipe qui pourraient être représentés, en une deuxième acception figurée, plus perturbante, plus intime, plus problématique.

Ces représentations, symbolisées par la direction de l’édifice, ses œuvres, son histoire, sont les objets d’une mémoire qui dépasse le cadre historique et religieux de la cathédrale. Elles placent la dimension figurée de la lecture et du lien d’une construction humaine personnelle dans une émotion imaginable pour qui veut faire du déroulé de son existence et des figures qui la composent un réservoir de souvenirs inconscients toujours agissant. Ces statues, début et fin de l’histoire de l’Homme, pour le constat que l’on peut faire, à un moment, de sa propre vie, intra et intersubjective, représentent, eu égard à la lecture que l’on peut décider de faire et du point de vue de la réédification et de la restauration à partir d’une psychopathologie personnelle, notre propre roman névrotique, qui n’a pu faire autrement que nous confronter au réel du corps et de son devenir.

Unité de temps

Évolution amoureuse narcissique puis œdipienne. L’anamnèse comme construction édifiante.
En les deux statues, l’amour de la mère, tout puissant. Amour narcissique, chérubin, puis œdipien, charnel, puis invocant, infini. Entre les deux représentations symboliques, le chemin du petit d’homme se dessine d’épreuves en découvertes et constitue sa personnalité marquée, dans l’inconscient, par le souvenir de sa construction affective faite de renoncements, de batailles et d’esquives. Chez le narrateur proustien, objet-symbole, souvenir et corps sont agencés dans l’inconscient à la manière d’une architectonique majestueuse.

« II y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n’était pas le théâtre et le drame de mon coucher, n’existait plus pour moi, quand un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. II m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse : ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi. J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D’où avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D’où venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où l’appréhender ? Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde. II est temps que je m’arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi. Il l’y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que répéter indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage que je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir lui redemander et retrouver intact à ma disposition, tout à l’heure, pour un éclaircissement décisif. Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C’est à lui de trouver la vérité. Mais comment ? Grave incertitude, toutes les fois que l’esprit se sent dépassé par lui-même ; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher ? pas seulement : créer. II est en face de quelque chose qui n’est pas encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa lumière. Et je recommence à me demander quel pouvait être cet état inconnu, qui n’apportait aucune preuve logique, mais l’évidence, de sa félicité, de sa réalité devant laquelle les autres s’évanouissaient. Je veux essayer de le faire réapparaître. Je rétrograde par la pensée au moment où je pris la première cuillerée de thé. Je retrouve le même état, sans une clarté nouvelle. Je demande à mon esprit un effort de plus, de ramener encore une fois la sensation qui s’enfuit. Et, pour que rien ne brise l’élan dont il va tâcher de la ressaisir, j’écarte tout obstacle, toute idée étrangère, j’abrite mes oreilles et mon attention contre les bruits de la chambre voisine. Mais sentant mon esprit qui se fatigue sans réussir, je le force au contraire à prendre cette distraction que je lui refusais, à penser à autre chose, à se refaire avant une tentative suprême. Puis une deuxième fois, je fais le vide devant lui, je remets en face de lui la saveur encore récente de cette première gorgée et je sens tressaillir en moi quelque chose qui se déplace, voudrait s’élever, quelque chose qu’on aurait désancré, à une grande profondeur ; je ne sais ce que c’est, mais cela monte lentement ; j’éprouve la résistance et j’entends la rumeur des distances traversées. Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit être l’image, le souvenir visuel, qui, lié à cette saveur, tente de la suivre jusqu’à moi. Mais il se débat trop loin, trop confusément ; à peine si je perçois le reflet neutre où se confond l’insaisissable tourbillon des couleurs remuées ; mais je ne peux distinguer la forme, lui demander, comme au seul interprète possible, de me traduire le témoignage de sa contemporaine, de son inséparable compagne, la saveur, lui demander de m’apprendre de quelle circonstance particulière, de quelle époque du passé il s’agit. Arrivera-t-il jusqu’à la surface de ma claire conscience, ce souvenir, l’instant ancien que l’attraction d’un instant identique est venue de si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi ? Je ne sais. Maintenant je ne sens plus rien, il est arrêté, redescendu peut-être ; qui sait s’il remontera jamais de sa nuit ? Dix fois il me faut recommencer, me pencher vers lui. Et chaque fois la lâcheté qui nous détourne de toute tâche difficile, de toute œuvre importante, m’a conseillé de laisser cela, de boire mon thé en pensant simplement à mes ennuis d’aujourd’hui, à mes désirs de demain qui se laissent remâcher sans peine. Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût, c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté ; peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de Combray pour se lier à d’autres plus récents ; peut-être parce que, de ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne survivait, tout s’était désagrégé ; les formes – et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel sous son plissage sévère et dévot – s’étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la force d’expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience. Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir. »
Marcel Proust, « Combray », Du coté de chez Swann, À la Recherche du temps perdu, 1913

Unité d’action

Quasimodo. Le corps abîmé, l’intellect sublimé.
Le corps de Quasimodo, si singulier, est investi d’une nouvelle histoire à déplorer ou à inventer, à partir du corps abîmé (petit autre pour Lacan : projection de l’ego), et en fonction d’une aube nouvelle (grand Autre pour cet auteur : altérité radicale, un discours, une loi ; lieu psychique pour Freud.).

Premier mot latin de l’introït du deuxième dimanche de Pâques : Quasimodo geniti infantes signifie « Comme des enfants nou­veau-nés ». Le dimanche octave de Pâques, les nouveaux baptisés de la Vigile pascale apparaissaient sans les aubes qu’ils avaient portées durant la semaine : c’est pourquoi on appelait ce jour le dimanche in albis (sous-entendu in albis depositis : « dimanche aux aubes déposées »). Ils avaient ôté l’aube la veille, le samedi in albis (sous-entendu in albis deponendis : « samedi aux aubes à déposer »). 
L’homme est nu et vulnérable, son histoire est à reconstituer, le corps souffrant imposant un nouveau devenir, comme pour l’enfant nouveau-né, cruellement et dans la douleur ou, par le truchement de la pensée, crûment et dans la transparence.

Le souvenir est inscrit, toujours de manière figurée, dans la douleur du corps marqué dont le récit a conduit l’homme à dépasser ce corps lui-même. Corps supplicié, du petit a, corps sublimé, vers le grand A. L’inconscient se maintient dans l’accomplissement discursif de son désir grâce à la reconstruction affective – vers Esméralda pour Quasimodo, vers Notre-Dame pour Hugo – au-delà du renoncement du corps de l’homme recroquevillé. Plus définitivement que le corps de l’homme-enfant quasimodo du récit hugolien, la cathédrale est dévastée. Le feu a détruit, sans préparation ni pitié, la charpente, l’ossature de l’édifice. La question du devenir matériel des corps, une fois sans vie, se pose. Incinération, gommage immédiat du corps et de l’image de la personne, mais non de sa mémoire, inhumation, disparition lente et pensée du sommeil profond, mais non de son souvenir.


Notre-Dame est bien vieille : on la verra peut-être
Enterrer cependant Paris qu’elle a vu naître ;
Mais, dans quelque mille ans, le Temps fera broncher
Comme un loup fait un bœuf, cette carcasse lourde,
Tordra ses nerfs de fer, et puis d’une dent sourde
Rongera tristement ses vieux os de rocher !
Bien des hommes, de tous les pays de la terre,
Viendront, pour contempler cette ruine austère,
Rêveurs, et relisant le livre de Victor :
Alors, ils croiront voir la vieille basilique,
Toute ainsi qu’elle était, puissante et magnifique,
Se lever devant eux comme l’ombre d’un mort !
Gérard de Nerval, Odelettes, 1842

Nicolas Koreicho – Avril 2019

Destins psychiques de la souffrance physique

Destins psychiques de la souffrance physique

« Dans certains passages fameux, on sait que des animaux sans nom dorment sans inquiétude »
A. Breton et Ph. Soupault

Douleur ou souffrance.

La douleur suppose un état, un préjudice, un dol. Elle est un reflet de notre ressenti, une sensation close.
La souffrance, elle, suppose une durée, une douleur élaborée. Souffrir c’est endurer, patienter, différer. Que se passe-t-il pendant ce chemin (de croix ?), où, à qui renvoie-t-elle ?

La souffrance comme modification ou comme passage ?

La souffrance physique, sorte d’envahissement du réel corporel dans le présent, implique-t-elle une modification pérenne de notre « être au monde », ou bien propose-t-elle un passage, représentatif d’une reviviscence vers un monde connu, en une sorte de double refuge, d’une part selon les lois de l’intra-subjectivité, c’est-à-dire par un recours direct au corps ou d’autre part selon les lois de l’intersubjectivité, c’est-à-dire par le recours à la relation à l’autre ?

Les pulsions d’appel, au sens d’appel vers la survie, dont on pourrait dire qu’elles sont elles-mêmes une subdivision de la pulsion d’autoconservation, se dirigent-elles vers la résolution de l’intégrité du corps dans le temps, dans l’espace, dans sa propre image, dans le désir de soi (avec pour moi idéal son propre corps en santé, son propre corps désirant), ou bien ces pulsions d’appel se dirigent-elles vers l’autre comme pouvant représenter, c’est-à-dire présenter à nouveau, un point d’appui, de référence pour l’idéal du moi, d’évaluation de soi en fonction du regard de l’autre dont on attend le désir

Lorsque l’on souffre, et que l’on doit être entendu, – pulsion d’appel – peut-on s’appuyer sur un Moi narcissique trophique, de nouveau heureux, ou au contraire un moi narcissique coupable, dont l’estime de soi a été soumise jadis à la précarité d’un désamour, ou bien peut-on se confier à un Autre de l’amour, d’où provenait jadis un amour parental inconditionnel cependant mesuré ou au contraire sur un Autre de la haine, c’est-à-dire d’un trop d’amour, de la part d’un parent excessivement castrateur ? 
L’épreuve subie lors de cette violence particulièrement intime qu’est la souffrance physique ressentie est-elle formée de ce qui nous occupe ici, de la possibilité de faire le deuil, éventuellement inaugural, d’un narcissisme retrouvé ou bien de l’occasion proposée, dans la douleur d’être livré à soi-même, de faire le deuil, terminal, du système de l’Œdipe ?

Tristesse – Courage – Consolation

Autrement formulé, si la blessure physique entraîne un affaiblissement qui lui-même entraîne un abattement qui à son tour oriente vers une dépressivité, nous sommes alors confronté à une intra-subjectivité négative, par contamination et par anticipation, à un narcissisme dysphorique, dans la mesure où c’est la pulsion de mort qui est convoquée pour nous. La référence ontologique qu’est amené à faire la personne injuriée en son miroir est celle du loup malade ou blessé rejeté par la meute. L’animal sans nom peut-il ainsi dormir sans inquiétude ?
C’est alors la tristesse qui nous envahit, qui fait retour sous les oripeaux du sentiment de culpabilité. Peut survenir aussi comme une lumière ancienne la ressource salutaire du courage découvert ou retrouvé.

De même, si la blessure physique entraîne un affaiblissement qui, au contraire de l’hypothèse précédente, ouvre la possibilité de ressources à inventer dans le déploiement d’une idée de l’autre comme pouvant normaliser le regard sur soi, nous sommes dans ce cas confronté à une intersubjectivité positive, par le regard apaisant, a-conflictuel, et appréciatif, à un Œdipe compréhensif, dans la mesure où c’est la pulsion de vie qui est pour nous invoquée. La référence ontologique est alors celle d’un versant de l’amour œdipien dès lors qu’il se montre inconditionnel. 
Dès lors, c’est la consolation qui nous enveloppe, à condition que nous puissions dépasser à nouveau le versant castrateur de l’Œdipe.

Narcissisme secondaire – Œdipe – Narcissisme primaire

Une hypothèse logique répondant à la nécessité de dépasser le caractère mortifère et destructif de la douleur serait de traverser à nouveau des périodes de la vie nous ayant confronté à des liens archaïques primordiaux qui se sont produits à des moments de la construction de la personnalité déterminants pour notre survie, mais rétrospectivement : d’abord en un passage de l’être souffrant par le narcissisme secondaire, puis par l’Œdipe complet, et enfin vers le narcissisme primaire, en fonction des fluctuations de la douleur qui, dans sa brutalité, nous force à toujours puiser plus loin, dans la construction affective de notre ontogenèse.
La souffrance entraînerait un retour pour le moi vers le Narcissisme secondaire, sollicité pour compenser la déception, conséquente à la solitude essentielle engendrée par la souffrance physique puis, si celui-ci n’offre pas le refuge attendu dans une image de soi re-constituante contre cette petite désintégration du moi clivé par l’oscillation entre ces deux instances, narcissique et oedipienne, constitutives de la personnalité, continue son chemin récapitulatif en quelque manière vers l’Œdipe, second recours envisagé pour résoudre le déchirement entre l’image de soi et l’amour de l’autre, pour peu que l’un des deux parents nous ait aimé, encore une fois, inconditionnellement, par-delà notre image, puis vers un Narcissisme primaire élationnel, dépourvu d’affect, expurgé de tout jugement, de toute culpabilité, qui nous montre enfin, en une régression attendue, aimable à nous-même.

Nicolas Koreicho– IFP – Février 2019

Notre-Dame et Quasimodo. Suite : Nos Dames

Prolongement dans l’espace et dans le symbole.

Dans la description du lieu, je réalise à quel point les élévations dédiées à notre Dame sont multiples. Nous devons sans doute y trouver la quête de l’unité dans le masculin alors que nous nous rassemblons dans le féminin. Le parcours de Notre Dame de Paris diffère, en cela, de celui de Notre Dame d’Amiens. Point intéressant, la flèche d’Amiens est d’origine et a servi de modèle à Viollet Le Duc pour ériger celle de Paris. L’incendie corrigerait-il une incongruité phallique ? Ne pas recoiffer la cathédrale de cette forme élancée redonnerait un caractère de basilique, sanctuaire de notre mère à tous. Les mots de Gérard de Nerval rejoignent ma pensée en contemplant la première photographie connue de l’édifice (1839). Étrange lapsus, alors, cette volonté journalistique de qualifier les tours de beffrois par synecdoque.


J’ai pris plaisir à lire Proust et je retiens de sa Madeleine la valve rainurée de la coquille Saint-Jacques qui pourrait lui avoir servie de moule. Symbole de fécondité, d’amour, de purification spirituelle, de renaissance et de résurrection, elle est l’objet du pèlerinage accompli, celui que l’on accomplit symboliquement sur le tracé du labyrinthe d’Amiens. Tel est le lien qui relie les deux Dames, un même désir de cheminer, à la différence qu’à Amiens la condition humaine se cantonne à la présence d’un petit ange pleureur du XVIIème, la main gauche posée sur un sablier, et le coude du bras soutenant la tête du chérubin reposant sur un crâne.

Autre relique, autre rédemption, le trésor de Notre Dame d’Amiens recèle le crâne de Saint Jean-Baptiste, prédicateur apocalyptique, message que véhicule ce livre de pierre que John Ruskin nomma la bible d’Amiens. Initiatique par la profusion de symboles, elle agit comme un palais de mémoire à l’image d’un tarot, recension d’une révélation. Par ses dimensions, elle peut contenir deux fois Notre Dame de Paris, l’immense vaisseau écrase le vacuité du visiteur et l’invite à s’élever dans cette nef démesurée. En deçà du désir, reside la jouissance et l’angoisse, tryptique du vagabond qui contient en son sein la nef des fous.

L’image n’est pas sans rappeler « Le Chariot de foin » du même Jérôme Bosch, ce chariot du tarot qui nous invite à prendre un départ triomphant et à dompter nos impulsions et nos craintes pour enfin marcher dans une direction choisie avec discernement, sagesse, enthousiasme et optimisme. L’arcane le Chariot symbolise le cocher, la faculté mentale des humains, apprenant à prendre soin de son véhicule (son corps), notamment en maîtrisant ses pulsions et émotions (les chevaux).

Je retiens alors ce passage dans « Le Moi et le Ça » de Freud :
« L’importance fonctionnelle du Moi s’exprime en ceci qu’il lui est concédé normalement la maîtrise des passages à la motilité. Il est semblable ainsi, par rapport au Ça, au cavalier censé tenir en bride la force supérieure du cheval, à ceci près que le cavalier tente la chose avec des forces propres, tandis que le Moi le fait avec des forces empruntées. Cette comparaison nous emmène un peu plus loin. De la même façon qu’il ne reste souvent pas d’autre solution au cavalier, s’il ne veut pas se séparer du cheval, que de le conduire là où il veut aller, le Moi a coutume lui aussi de convertir la volonté du Ça en action, comme si cette volonté était la sienne propre. »

Vincent Caplier – Avril 2019

Gilets jaunes – le non-dit

Gilets jaunes – le non-dit

Une particularité de la révolte des gilets jaunes est la résistance des personnes à produire un discours organisé, laquelle résistance altère l’aspect malgré tout rationnel de ce mouvement. C’est ce qui nous fait dire que le fond de la cause de cette révolte n’est pas de l’ordre de l’articulé, mais de celui du pulsionnel.
Ce mouvement, cette révolte, cette jacquerie si l’on veut est encore trop dépendante de ce que l’Autre, le politique, le journaliste, l’artiste, va en dire. Pourtant il y a justement du non-dit, de l’implicite, du sous-entendu dans les revendications qui s’expriment tant bien que mal. On sent une difficulté à exprimer ce qui blesse, une difficulté à nommer les choses, les failles, les manques.
De la même façon que le polythéisme ancien n’est compréhensible que lorsque l’on est prêt à mettre à distance critique autant les cultures anciennes que les cultures des religions monothéistes, la révolte des gilets jaunes ne peut trouver de débouché partageable, audible, qu’en se dégageant de la bien-pensance et du conformisme d’interprétations orientées. Elle ne remplira le rôle qui en est attendu qu’en se désolidarisant de ce que l’Autre (cf. supra) en dira.
Il faut comprendre que ce mouvement est d’abord le reflet d’une souffrance, c’est-à-dire d’un manque, comme l’on dit d’une lettre non reçue qu’elle est en souffrance.
Manque de reconnaissance, manque à gagner, deux manques qui à l’inverse profitent à ceux qui sont vus les uns comme des privilégiés et les autres comme des assistés, puisqu’en effet ce que ceux-là coûtent aux citoyens est maintenu dans le non-dit, l’implicite, le sous-entendu de la part du politique, du journaliste, de l’artiste cette fois.
Deux non-dits, deux implicites, deux sous-entendus se croisent.
Dans les rêves, la voiture représente le moyen par lequel nous menons notre vie, nous la prenons nous-mêmes en charge, et elle représente la liberté, l’indépendance, la force retrouvée. Or, cette fonction métaphorique, essentielle pour ceux qui n’ont guère que leurs déplacements, cet entre-deux d’une liberté temporaire, pour oublier les opérations dont ils sont les dupes, est ôtée à la société des classes moyennes dans la mesure où elles ne savent pas ce que l’État fait de l’argent de leurs taxes et de leurs impôts, tout en enregistrant d’une part que les privilèges sont maintenus pour une élite qui prospère et d’autre part que les administrations prennent en charge des communautés adventices coûteuses parfois malhonnêtes, parfois hostiles, tout en courbant l’échine.
Le gilet jaune est celui que l’on enfile en voiture lorsque l’on est en panne, et particulièrement pour éviter le sur-accident. Il signale une vulnérabilité et il est donc le signe par excellence de l’insécurité. Si l’on considère l’insécurité face à l’installation d’une délinquance généralisée, l’insécurité dont il est le symbole est, outre l’insécurité économique et l’insécurité culturelle, l’insécurité personnelle.

Nicolas Koreicho – Décembre 2018

Janvier 2018 : Johnny, héros des mal-aimés

Johnny, héros des mal-aimés

 

Cette fin d’année aura vu advenir deux événements extraordinaires d’un point de vue psychanalytique et mythologique.

D’une part la mort de Johnny Hallyday, d’autre part ses obsèques.

Nous pensions cet homme invincible, indestructible, lui qui avait survécu au double abandon de ses parents et à son élévation, seul, à travers toutes les épreuves et les couronnements de sa vie, au statut d’étoile.

D’une enfance psychotique ou le jet de déjections lui tenait lieu d’expression jusqu’à l’âge avancé du patriarche rassurant, Johnny s’est vu construire, au fur et à mesure des années et des épisodes de sa vie, une existence de destruction et de construction.

Véritable héros français résilient, adulé des mal-aimés, de ceux qui n’ont pas eu tout l’amour désiré de leurs parents, éducateurs, maîtres, l’homme a représenté au plus juste choix de ses chansons les projections de ceux qui, dans les familles, dans la société, pour les bien-pensants, demeurent les mal-aimés.

D’ailleurs ce sont eux, les mal-aimés, les mauvais élèves, les mal-pensants de la République caviar qui ont porté aux nues religieuses l’un des leurs, en l’exact fantasme de celui qui n’est jamais allé à l’école et qui fut obligé de paraître, dans le paradoxal rôle de la vedette, à la fois simple et éblouissant.

Mauvais exemple mais bonne énergie, sa mort fut saluée par « les petits, les obscurs, les sans-grades », certes, mais par les honnêtes gens, pas par ceux qui font la une des faits divers, et ces mêmes honnêtes gens reconnurent en lui le statut de héros qui fit être moins seul puisqu’il avait la charge de veiller sur nos tourments en « force qui va », en frère devenant le père qui leur avait manqué.

Tel est souvent, d’ailleurs, le rôle de la chanson qui va demeurer la grande consolatrice de nos existences parfois inachevées.

Nicolas Koreicho – Janvier 2018

La liste noire des thérapies

Le liste noire des thérapies

Voici une liste de thérapies établie entre autres dans un guide de 2012 par la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires pour lutter contre les danger d’emprises sectaires de médecines et de psychothérapies non conventionnelles qui sont, compte tenu de leurs insuffisances conceptuelles et de leur manque de scientificité, dans le collimateur de la Miviludes, en raison de leur risque supposé de « dérives sectaires », ou de manipulation de personnes insuffisamment informées. En tant que pratiques, pas forcément sectaires, et pas systématiquement inintéressantes, mais non réglementées et potentiellement dangereuses, elles ont pu faire l’objet de plaintes et de procès avec constitution d’associations de victimes et de remontées de signalements aux parlementaires et à la justice, pour atteinte à l’intégrité des personnes, abus de l’état de faiblesse ou d’ignorance, mise en danger de la vie d’autrui, escroquerie, exercice illégal de la médecine, de la psychothérapie*, de la kinésithérapie… Ces quelques exemples de méthodes s’appuient sur des approches tour à tour « psychologisantes, déviantes, par ingestion de substances, aux fins de prévention, de développement personnel, de rééquilibrage de l’énergie » :

Amaroli (traitement du cancer par ingestion de sa propre urine)
Analyse transactionnelle
Ayurvédique
Biomagnétisme
Biopsychologie systémique
Breux (t. du cancer par cure de jus de légumes)
Budwig (t. du cancer par ingestion huile de lin et lait caillé)
Constellation systémique et familiale
Décodage biologique
Énergiologie
Ennéagramme
EMDR (eye movment desensitization and repossessing)
Etats de conscience modifiés
Gemmothérapie
Gestalt-thérapie
Hamer (méthode) ou Médecine Nouvelle Germanique
Holistique
Hygiénisme
Instinctothérapie
Iridologie
Kinésiologie
Kryeon (EMF) (enfants « indigo » ou « cristal »)
Lefoll (t. du cancer par ingestion d’un composé de trois acides)
Libération des cuirasses (MLC)
Massage Tui Na
Médecine énergétique
Mythe de l’enfant parfait
Naturopathie
Neo chamanisme
Neuro quantique
Ozonothérapie
PNL (programmation neuro-linguistique)
Psychobiologie
Psychogénéalogie
Psychologie quantique
Psychosomatoanalyse
Médecine quantique
Rebirth
Reiki
Résonance
Respirianisme
Scohy (t. du cancer par ingestion de jus de citron)
SHI (spiritual human yoga)
Simoncini (t. du cancer par ingestion de bicarbonate de soude)
Simonton
Sophrologie
Systémique
Systémique orientée solution
Tabitah’s place
Thérapie(s)
Thérapies du rêve éveillé
Thérapie systémique
Tipi
Vittoz
Yunâni

La Miviludes précise que d’autres méthodes, non citées ici (il en existerait environ 400 au total), ne sont pas non plus exemptes de risques.

NB : Mises régulièrement en question, Fasciathérapie, Anthroposophie (Rudolf Steiner), Colibris (Pierre Rahbi) ne sont pas considérées officiellement comme relevant de dérive sectaire.

*L’article 52 (de la loi sur le titre de psychothérapeute) est venu combler un vide juridique qui permettait à tout un chacun dans notre pays de s’autoproclamer psychothérapeute, de visser sa plaque ou de figurer dans les annuaires et d’être alors en situation de répondre, sans aucune garantie de formation ni de compétence, à des sollicitations de personnes par définition fragiles courant le risque de voir leur détresse ou leur maladie aggravées, et souvent, hélas, d’être abusées par des personnes ou des organisations présentant une vision « particulière » ou mensongère ou obsolète (le new age, le structuralisme, la psychologie des organisations…) du monde ou de la société, philosophique ou sociologique ou cosmique ou de la conscience ou de l’énergie ou de la joie…
Nous avions pourtant déjà fort à faire avec les professionnels en titre (Cf. Le monde des psys : les reconnaître), cependant qu’à présent, d’autres malins ne pouvant pas usurper le titre de psychothérapeute, utilisent d’autres titres courants, possibles ou imaginables, afin de s’insinuer dans les méandres d’organisations, d’entreprises, d’organismes de formation, de cabinets de RH et de pratiquer une psychothérapie ou une psychanalyse sauvages :

En effet, reste à présent aux instances d’éthique et de vigilance, ainsi qu’aux patients et aux clients, de répondre par la loi à l’utilisation et au détournement, par certains praticiens de la psychologie, de la psychosociologie, de la relation d’aide, du développement personnel, du coaching…, soit de titres et de discours indûment empruntés, soit de méthodes psychothérapistes sans solide fondement théorique assimilé, ou illégales et souvent dangereuses.
L’exemple de titres empruntés est par exemple témoigné par l’emploi, volontairement générique, du vocable thérapeute, ou de praticien, qui veulent ainsi donner l’idée du soin, en une imposture qui joue sur une ambiguïté lexicale métonymique, et par laquelle l’on ne sait de quel statut, diplôme, formation, ni de quelle thérapie le soi-disant thérapeute ou le quelquechose thérapeute ou le thérapeute quelquechose se targue, ou le « praticien »…
Ce même souci éthique et de vigilance, qui devra s’appliquer également aux pseudos professionnels de l’accompagnement qui s’avancent à présent masqués derrière un de ces titres, coachs, mentors, thérapeutes, psychanalystes, praticiens, consultants…, doit se manifester entre autres dans la dénonciation de discours qui se font jour dans l’emploi erroné de termes (dont celui de thérapie, ou de psychothérapie) empruntés à la psychanalyse, à la psychopathologie, à la psychologie, à la psychiatrie, par des « professionnels » en mal de crédibilité ou de rationalité.
Ceux-là utilisent de façon abusive des termes scientifiques propres à ces sciences humaines et médicale, obéissant ainsi à un besoin de consommation : celui de la culture psychanalysante ou psychologisante à prise rapide. Ce psychanalysme, ce psychologisme, ce psychiatrisme de forme sont source d’erreur et de confusion pour deux raisons :
D’abord parce que de telles utilisations de la terminologie et du lexique de ces disciplines scientifiques sont sans fondement justement scientifique (et par surcroît systématiquement inexactes). Des assertions, fausses dans les termes et sur le fond laissent penser que ces « professionnels » font par exemple, comme nombre de soi-disant psys, du Lacan sans le savoir dans ce qu’il a produit de plus discutable, lorsqu’en utilisant abusivement une connaissance superficielle de certains axiomes mathématiques il en inférait des logiques absurdes ou de la prose, comme superficiellement ces M. Jourdain d’aujourd’hui le professent.
Ensuite, et c’est là que les utilisateurs de disciplines d’accompagnement à la mode, mais qui se cherchent encore, doivent, pour leur propre crédibilité, dénoncer les abus et les abuseurs, car il est nécessaire que soient critiqués ceux qui, pour faire sérieux et professionnel et psy, utilisent des discours psychologistes ou psychanalytistes ou psychiatristes, et qui profitent ensuite de contrats et de conventions d’accompagnement, de relation d’aide, de suivi personnel et professionnel, de coaching, de mentoring (liste non exhaustive) pour pratiquer dans un deuxième temps une psychothérapie sauvage (et coûteuse) en entreprise ou en cabinet, aux dépens de leurs clients, en réalité sans droit ni titre…

AS – Décembre 2012

Un point de vue de la psychanalyse sur la corrida

« Torturer un taureau pour le plaisir, l’amusement, c’est plus que torturer un animal, c’est torturer une conscience. Tant qu’il y aura des êtres qui paieront pour voir une corrida, il y aura des guerres. »
Victor Hugo

« L’œil animal n’est pas un œil. L’œil esclave non plus n’est pas un œil, et le tyran n’aime pas le voir »
Alain

Un point de vue de la psychanalyse sur la corrida

Historiquement (hystériquement faudrait-il ajouter), même si la corrida pourrait s’apparenter aux jeux du cirque de l’ancienne Rome, au moment où ces spectacles de tuerie, de combat entre hommes et animaux, sonnaient l’heure de la plongée de la civilisation romaine dans la décadence, la corrida est née dans les abattoirs.
Voici ce qu’il en est de la tradition, voilà ce qu’il en est de la culture.
C’est dans les abattoirs que les bouchers et leurs commis, avant de tuer les taureaux, s’amusaient, et amusaient leurs femmes, puis, moyennant finance, les bourgeoises et les bourgeois à les faire courir, à les piquer, à les poignarder, à les couper, à les saigner vivants, à les tailler en pièces pour distribuer queue, testicules, oreilles aux spectatrices et aux spectateurs fétichistes.
Certes il est nécessaire de considérer la terreur infligée aux animaux qui satisfait les perversions voyeuristes, fétichistes et sadiques des spectateurs, compte tenu de la pulsion d’emprise perverse qui veut considérer l’autre (le faible : l’entravé, l’enfant, la femme, l’animal sans voix : la victime potentielle) comme un objet, en une conjugaison archaïque qui mêle pulsion de destruction et pulsion érotique.
La violence tortionnaire proposée en spectacle esthétique sublime une expression sadique complexe, masquée, ambivalente, issue de la pulsion de destruction, mais, plus certainement encore, issue de la pulsion perverse.
L’autre comme objet.
Complexité, car l’expression tauromachique se construit sur l’anthropocentrisme dont il est difficile de sortir et selon lequel c’est le point de vue de l’observateur (du voyeur) qui est privilégié, malgré le cortège d’arguments formels sur l’esthétique appelé en renfort. Justification complexe de la pulsion scopique voyeuriste donc. L’esthétique doit-il prendre le pas sur la souffrance ?
Masque, car l’énergie du taureau peut facilement le faire passer pour un animal agressif par nature, alors que tout est fait, dans son éducation (inculcation, incarcération, déportation, contention, brutalité) pour réduire l’animal à une chose répondant au désir d’un commerce fondé sur l’abaissement au rang de chair à peuple, d’un mammifère unique dans l’imposition de sa noblesse. La violence du taureau pour que cesse sa peur et sa souffrance est construite par les organisateurs dans son combat contre le torero, c’est-à-dire contre ce que ses tortionnaires focalisent sur le soi-disant auteur de ses affres, le torero, alors que les coups se portent sur le taureau de toutes parts.
Ambivalence, car la violence impressionnante des tableaux qui se succèdent devant le foule avide relève la double continuité de la douleur de la bête et de l’acharnement de l’humain au rang d’énergie vitale orientée à la fois vers l’esthétique (le spectacle, l’énergie, la geste, les couleurs, des hommes et une victime) et vers la mort (le sang, le noir, les tripes, l’odeur, l’horreur) au point de faire oublier au spectateur que le soi-disant respect dont il est parfois question pour justifier la tenue des tortionnaires et des aficionados, ces lâches tortionnaires par personne interposée, ne devrait pas s’appliquer au crime sur un condamné.
Enfin, la question que pose l’exhibition du spectacle mortifère n’est pas due seulement au développement d’une mise en scène sadique improvisée et fruste dans son principe (fatiguer, saigner et tuer un animal qui ne veut que faire cesser son calvaire), manifestement valorisée par les costumes brillants et la mise en scène colorée qui ne font que camoufler le côté sombre, obscur de la référence à la mort.
C’est aussi que cette manifestation d’un autre âge, l’âge de cette pulsion parmi les premières, de la bête qu’on craint et qu’on torture pour repousser l’angoisse d’être par elle blessé, dans la nuit des temps des premiers hommes, que l’on sacrifie aux peurs les plus immédiates, d’être blessé par la crise, la guerre, le mésamour, est proposé en un spectacle admis, toléré, légal.
C’est spécialement là que le bât blesse.
Il existe dans ce spectacle de torture une contradiction dans les faits. Ce qui est encore légalement toléré représente d’une part le règne du plus fort – quel exemple dans une démocratie que ce totalitarisme accepté -, le règne de ceux qui, contre l’animal seul déféquant de peur, ont le plus grand nombre, les chevaux, les épées, les pointes, les protections, ne laissent aucune chance à la bête nue jetée dans l’arène. Mais, d’autre part, la poursuite de ce rituel qu’on caractérisera un jour comme l’un des derniers crimes autorisés du vingtième siècle, implique philosophiquement que l’absence d’empathie, l’impossibilité de se mettre à la place de l’autre souffrant, à l’origine des pathologies narcissiques, entraîne la possibilité de tous les crimes.
Or, on l’a vu, la conjonction apparemment absurde de la pulsion sadique avec le légal n’est rien moins qu’un exercice de la perversité. Le pervers et sa confrontation avec la loi sont les deux conditions sine qua non de l’élaboration pathologique narcissique. Le crime doit être montré, infligeant ainsi au spectateur la confusion grotesque du bien de la lumière et du mal du sang noir.

Alexandre SANTEUIL
Le 1er décembre 2008

Pour plus de précision sur le mouvement contre la corrida : http://www.allianceanticorrida.fr/

Décembre 2016 : l’engourdissement

« Un bateau est conçu pour aller sur l’eau, mais l’eau ne doit pas y entrer. De la même façon, nous sommes conçus pour vivre dans le monde, mais le monde ne doit pas nous envahir. »
Sathya Sai Baba

Une année de l’engourdissement

Cette année qui se termine aura vu l’aménagement, par le souci de bien faire de responsables murés de bonnes et dogmatiques intentions et d’ignorance, de salles de shoot, au grand dam de toxicomanes ou de psychotiques encouragés à consolider leur addiction ou à autoriser de graves décompensations ; elle aura vu le bégaiement des responsables dans leur difficulté de donner une origine sociétale aux auteurs des attentats, contre les principes de reconnaissance pacifique ; elle aura vu la bonne conscience des acteurs de certains syndicats et de quelques associations plaider pour des migrants quittant leurs pays et souvent réduits à être de nouveaux allocataires, parfois délinquants, plus rarement activistes en Europe, au détriment des pays et des familles ; elle aura vu les mendiants se coucher dans les rues avec l’affirmation du droit de ces autres nomades haïs, cependant encouragés dans leur déchéance assistée par des administratifs bureaucrates, imposant régulièrement malhonnêteté et parfois maltraitance des enfants et des animaux.

L’engourdissement des responsables et des spectateurs encourage la misère des corps et des âmes à prospérer et la condition de cet engourdissement est l’ignorance et la bien-pensance dogmatique.

Il s’ensuit chez nombre de personnes le sentiment d’une effraction par l’autre, sous la forme d’attentats, de violence contre les biens et les personnes, d’incivilité, et l’angoisse de ne pas en être protégé.

Pour vieillir heureux et profiter de la vie, sans être accablé par les dogmes de la bien-pensance, il nous faudrait des liens humains forts dans de petites contrées non surpeuplées, un équilibre entre le travail et le repos de l’esprit et du corps, des activités physiques trophiques, et des nourritures terrestres et affectives.

Le grand nombre, qui sent tout au fond de son cœur palpiter un espoir faible qu’un sens, une raison, une hiérarchie fasse entendre leur vérité, un souci navré pour que l’image, la posture, la place de ceux qui doivent prendre soin de nous s’imposent à nouveau.
En attendant, tout cela ouvre la place dans les cabinets des psys à ceux qui doivent retrouver un sens, une raison, une hiérarchie dans les choses et dans les personnes, dans les inconscients aussi pour retrouver l’image nourrissante d’une mère, la posture accompagnante d’un psy, la place protectrice d’un père.

Luc Safrani – Décembre 2016

Le Projet de paix perpétuelle

Philosophie

Nicolas Stroz

Le Projet de paix perpétuelle, nexus téléologico-politique de la pensée kantienne

Le Projet de paix perpétuelle d’Emmanuel Kant, publié en 1795, est un petit ouvrage court, lumineux, et qui peut passer inaperçu entre les ouvrages imposants que sont la Critique de la raison pure, la Critique de la raison pratique, ou la Métaphysique des mœurs. Néanmoins il serait prématuré de l’ignorer en raison de son apparente faible densité. Le Projet constitue en effet une entrée dans la pensée kantienne hors des cadres des « grandes questions » (à savoir l’esthétique transcendantale, le jugement de goût et la loi morale –bien que ce dernier point sous-tende le propos du Projet). Cet opuscule en effet ouvre une porte qui débouche sur deux autres grands aspects de la pensée kantienne : la question du jugement téléologique (relatif aux fins de la nature), et la question du droit (en l’occurrence traitée dans la deuxième partie de la Métaphysique des Mœurs, Doctrine du droit, qui est directement postérieure au Projet, publiée en 1797). S’il est court et synthétique, il constitue néanmoins une articulation profonde et subtile entre ces deux grands axes de l’anthropologie politique kantienne.

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Maturation humaine, animale, végétale

Nicolas Stroz


Y a-t-il de bonnes raisons de comparer la maturation humaine à la maturation animale ou végétale ?

Nous avons tendance à séparer hermétiquement l’animal et la plante de l’homme, voire à séparer chacun hermétiquement l’un de l’autre, considérant que la plante est inerte ou passive, l’animal actif mais limité, et l’homme, au sommet du vivant, voire étranger au « simple » vivant, disposant de plus de facultés que les autres créatures, de par ses capacités logo-théorique (à parler, raisonner et abstraire) et opératoire (utiliser, créer et perfectionner des outils toujours plus sophistiqués), ainsi que sa capacité à une conscience de soi, à une conscience également morale (différencier le bien du mal, savoir agir avec autrui). D’un autre côté leurs développements biologiques présentent beaucoup de similitudes (certes le règne végétal est moins proche de la biologie humaine que la reproduction et la maturation d’un singe, par exemple), surtout entre mammifères, ce qui n’est pas sans présenter des questions : l’homme est-il si distinct du reste du vivant qu’il le croit ? La maturation du petit d’homme est-elle si distincte de celle de l’animal (a fortiori social) ?

S’il est a priori acquis que l’homme n’est pas un animal ordinaire et que son développement et sa maturations sont uniques dans le règne animal, nous verrons qu’il n’est pas certain que la maturation humaine soit à séparer hermétiquement de la maturation animale, et peut-être juste un peu moins de la maturation végétale.

I/ En quoi l’homme serait-il distinct du reste du vivant ?
D’un point de vue biologique, on peut déterminer des différences entre l’homme et le reste du vivant dans leurs mécaniques de maturation :
Dans le cas de la maturation végétale, l’arbre ou la plante est d’abord une graine, un oignon, voire des spores (les champignons). Elle va s’enraciner dans la terre pour se nourrir, et grâce à la photosynthèse, va se développer d’un bourgeon à sa forme finale (arbre, fleur, etc.). La plante est généralement déterminée, et sa forme globalement certaine (à part certaines fleurs aux couleurs variables et les variétés de fruits et légumes qui peuvent légèrement différer en termes de forme –les pommes de terre par exemple) ; la plante contient toutes ses déterminations actuelles dès les germes.
Dans le cas de la maturation animale, le petit est souvent déjà déterminé, il naît en général déjà prêt à survivre (les faons, poulains, girafons ou cobayes naissent déjà constitués, les yeux ouverts et sont capables de se mouvoir très vite). D’autres petits (oisillons ou rongeurs tels la souris ou le hamster) naissent nus, aveugles et fragiles, mais vont très vite se développer. Le chaton naît aveugle, mais il est déjà pourvu de poils et ses yeux sont ouverts, et nonobstant les dents de lait, il a déjà tout ce qui lui sera nécessaire à exister. L’animal solitaire ou le poisson en bancs n’acquiert pas la manducation (se nourrir) tant qu’elle lui sera instinctive une fois sevrée (pour le mammifère, immédiate pour les autres espèces, les oiseaux qui régurgitent les aliments aux petits, des poissons qui se nourrissent directement, etc.). Le code social est presqu’évident chez l’animal, qui sait identifier le territoire ou la menace très vite.
La maturation humaine est un peu différente : le bébé naît « à moitié » complet (il sait à la naissance se redresser, les garçons peuvent être capables d’éjaculer, les filles ont un semblant de menstruation), mais tout disparaît ensuite et la maturation se clôt hors du ventre de la mère (ce qui explique pourquoi il faut en moyenne une grosse dizaine, voire une quinzaine d’années avant d’atteindre la maturité sexuelle, et pourquoi il lui faut jusqu’à une année pour marcher, là où les animaux en sont capables au bout de quelques semaines au plus –chez le félin par exemple). Là où l’animal (du moins social) et l’homme se rapprochent, c’est dans l’apprentissage des gestes : si l’homme, comme les autres mammifères, une fois assez mûr, « apprend » la manducation, les gestes de mâcher lui sont moins automatiques et l’apprentissage sera plus long. De même la propreté lui est plus lentement acquise (alors que, par exemple, les petits hamsters, nus et aveugles, savent néanmoins se rendre au coin « sanitaire » du nid pour y faire leurs besoins, ou que, comme le mentionne Emmanuel Kant dans l’introduction de ses Propos sur l’éducation, les hirondelles écloses savent déjà faire tomber leurs excréments hors du nid, citons aussi le chaton qui apprend où est la litière par pure imitation de la mère, avant d’en faire son propre savoir), il lui faudra quelques années au plus pour apprendre où et comment faire ses besoins. De même il faut à l’homme beaucoup plus de temps pour développer ses dispositions (ne serait-ce que les plus primaires comme la station, la déambulation,  se repérer dans l’espace, identifier les sons, voire ensuite chasser, se vêtir, s’abriter), sans parler de l’acquisition des codes sociaux, très lente chez l’homme (probablement aussi parce qu’ils peuvent changer assez vite –a fortiori dans nos sociétés contemporaines plus fluides). Le point le plus unique est la complexité théorique de l’homme, qui ne va pas apprendre seulement des pratiques utiles, mais aussi un vaste champ théorique et abstrait qui ne sert pas immédiatement la vie, mais a des implications à long terme (développement technique, scientifique, culturel, spirituel, large champ des représentations), qui échappe au reste du règne animal.
On s’accorde à dire que les représentations de l’animal sont factuelles, instrumentales, elles ne concernent que son confort et sa vie immédiate et son adaptation aux conditions (climat, raréfaction de la nourriture, concurrence, rivalité avec les nouvelles générations). L’exemple des animaux faisant des réserves reste caduque, car il est conditionné à l’imminence de l’hibernation à l’instinct plus qu’à une prévision, et se révèle inutile en captivité (ou chez un animal apprivoisé). L’homme au contraire, se contenterait rarement de la vie telle qu’il « l’a », telle qu’elle est ; là où l’animal « fait avec », l’homme lui rêve, espère, interroge, cherche à changer le cadre au lieu d’agir dedans, et ce travail ne fait que commencer réellement avec l’âge adulte (que l’on se place du point de vue juridique –l’âge légal, ou biologique –puberté et fertilité), l’apprentissage et le perfectionnement des savoir le poussent à sans cesse adapter ses représentations, voire à y adapter le cadre quand sa puissance opératoire est assez développée (pour l’exemple le plus primaire, le bâtiment permet à l’homme d’adapter le milieu à sa représentation d’un abri). En ceci on peut considérer l’homme comme très différencié de l’animal (le nid animal ne transforme que superficiellement le milieu, qu’il s’agisse d’un terrier ou d’un nid ; le barrage du castor est plus particulier car il modifie les cours d’eaux). De même, l’animal adulte limite souvent ses représentations aux moyens d’accéder à l’objet de son appétence (reproductrice ou alimentaire). L’homme en revanche explorera des champs hypothétiques (par exemple dans l’art, la musique, ou la littérature, notamment celle dite « d’anticipation », où l’auteur imagine un monde possible où des règles changent, et en explore les implications par la narration, ou encore la recherche dans les sciences théoriques et appliquées –physiques, mécaniques, mathématiques, sciences humaines…).
En ceci, on peut considérer que le développement de l’homme n’a que peu de points communs avec ceux de l’animal et du végétal, et qu’il serait faux de les comparer. Nous avons néanmoins identifié déjà des similarités qui rendent cette position caduque du point de vue mécanique, notamment en ce qui concerne l’animal social. Ajoutons que certains animaux, les méduses notamment, mélangent reproduction sexuée (fécondation de gamètes) et bourgeonnement de spores sur un sol propice pour produire un individu adulte, et les frontières semblent de plus en plus ténues. Remarquons également que l’homme, comme la grande majorité des mammifères (excluons l’ornithorynque et l’échidné, mammifères ovipares d’Australie pour notre propos) est vivipare, allaite ses petits, et que le petit du kangourou naît quasiment prématuré et termine sa gestation dans la poche marsupiale de sa mère, totalement dépendant durant tout l’allaitement, à l’instar du bébé humain, et nous trouvons de nombreux points biologiques de rapprochement. Plus fondamentalement, le fait que les trois règnes commencent par de petites formes faibles et incomplètes et aient besoin de se nourrir pour croître, forcir, et cherchent tous à se reproduire réduit les distances les séparant. Voyons maintenant en quoi cette porosité des frontières est plus profonde encore qu’il n’y paraît.

II/ La proximité entre l’homme et les autres vivants
Nous avons dit que l’animal et la plante naissaient a priori déjà suffisamment formés en vue de leur fin ((sur)vivre, puis se reproduire), la plante étant le modèle absolu, déjà toute déterminée dans sa forme comme son lieu. Néanmoins on a vu les espèces animales les plus intelligentes (dauphins, corbeaux, grands singes, perroquets) apprendre et transmettre des jeux, des outils, ce qui n’est pas si éloigné des hommes s’échangeant ou inventant des règles de jeux, ou se transmettre ce que l’on appelle vulgairement « les bons tuyaux » ou « le système D » (les petits trucs et astuces pour se débrouiller au quotidien). On sait également que l’animal sait, à son échelle, mentir (le renard qui fait le mort, le rat qui sait simuler, le perroquet ou le corbeau qui savent imiter). D’ailleurs la plante n’est pas vraiment une monade, elle a besoin de l’eau du sol, de la lumière du Soleil, et enfin des insectes pollinisateurs pour se reproduire.
La séparation entre l’homme et l’animal pas un universel philosophique. Rappelons qu’Aristote comme Saint Thomas considèrent l’homme comme un animal (Aristote parle de ζωον πολιτικον, et Saint Thomas, dans sa Somme théologique, secunda pars, dit que l’animalité fait partie de l’homme) et que les Grecs anciens accordaient une âme aux plantes, aux animaux et à l’homme (triplicité de l’âme –du moins dans ses catégories de fonctions, reprise dans la philosophie médiévale, avec l’âme végétative pour les fonction vitales de base, sensitive pour la perception du dehors qui permet de se mouvoir dans un contexte, et intellective pour la capacité abstraite et théorique qui caractérise l’homme). Ce schéma assume une continuité entre la plante, l’animal et l’homme, qui partagent donc tous un fond commun.
Emmanuel Kant emploie souvent des comparaisons avec les végétaux et les animaux. Dans ses Propos sur l’éducation, il pense que l’enseignement du chant par les oiseaux aux petits est assez proche de l’apprentissage de la parole humaine, et compare l’éducation à la culture des oreilles d’ours (une variété de fleurs) : si l’on replante la fleur (ou qu’on la dédouble par marcottage par exemple), la couleur des pétales sera identique. En revanche, si l’on en sème les graines, les couleurs obtenues varieront. Il en conclut que l’homme, de même, a en lui des germes qu’il devra faire fructifier par lui-même, et que si l’animal tire de lui-même sa destination, l’homme a d’abord besoin d’une représentation de celle-ci, il faudra donc se placer à l’échelle de l’espèce, d’où la difficulté de trouver une éducation et des éducateurs adaptés. Dans son Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique, Proposition V, il emploie également une analogie botanique pour illustrer l’insociable sociabilité, le principe selon lequel la concurrence des hommes entre eux dans la société les pousse à tirer le meilleur d’eux-mêmes en se disciplinant : un arbre seul dans une clairière poussera tordu et rabougri, tandis que dans une forêt, confronté aux autres arbres pour jouir de la lumière, il poussera droit, grand et solide.
Philippa Foot, dans Le Bien naturel, considère que l’adjectif « bon » appliqué aux plantes ou aux animaux est comparable à son acception dans le champ humain, car il s’agit à chaque fois d’un jugement téléologique (lié aux fins de la vie). Ainsi parle-t-on de bonnes racines quand elles accrochent solidement le chêne en terre, d’un bon poulain quand il se tient debout dans l’heure suivant sa naissance et d’une bonne personne quand ses qualités bénéficient à autrui.
Il existe néanmoins un hiatus entre ces acceptions, qu’il faut remarquer, et qui ne lui échappe pas : le terme « bon » appliqué aux plantes ou animaux se réfère en général à des dispositions mécaniques et factuelles, alors qu’un homme frappé des mêmes défauts ne peut être simplement classifié ainsi. Un « mauvais » arbre sera grêle, aux racines faibles. Un « mauvais » poulain serait un petit incapable de marcher dans l’heure suivant sa naissance, donc condamné à mort dans la nature. En revanche, un « mauvais homme » mécaniquement peut être « bon » (par exemple un brillant scientifique comme Stephen Hawking) ou « mauvais » (comme l’Homme-crabe, monstre de foire né malformé, aux mains et pieds comme des pinces, alcoolique notoire et connu pour battre régulièrement sa femme et ses enfants). La notion de « bon » ou « mauvais » a donc deux dimensions, de même qu’un « bon » cheval (fort, endurant et alerte) peut avoir un « mauvais » caractère qui le rend impropre à l’emploi domestique. Cette différence amène Philippa Foot à parler d’excellences « primaire » (liée à la téléologie propre de l’espèce) et « secondaire » (liée à l’usage qu’autrui peut faire des dispositions d’une espèce).1
Les frontières étaient déjà poreuses du point de vue biologique, nous voyons que l’injection du langage rend les différences encore plus ténues. Avec l’animal social, nous avons un élément supplémentaire –les applications pratiques (comprendre morales), pour montrer que les maturations végétale, animale et humaines ne sont peut-être pas si éloignées.

III/ Les applications pratiques
L’animal social a, comme l’homme, un enseignement du bien et du mal : les singes apprennent les attitudes acceptables dans leur société, les éléphantes et les lionnes se partagent le soin des petits, les colonies de rats laissent les aînés se risquer à goûter les aliments douteux ou repérer le terrain pour épargner les jeunes (comparons cela aux ouvriers japonais âgés qui désiraient se sacrifier pour examiner et travailler sur les réacteurs endommagés à Fukushima en 2011, arguant qu’il serait injuste de condamner les jeunes alors qu’eux sont déjà très avancés dans la vie), les dholes (chiens sauvages d’Asie, de l’Inde à la Corée) privilégient toujours les chiots et les mères lors des repas. À partir de ces considérations, nous pouvons revenir sur les propos de Philippa Foot, qui dans Le Bien naturel, explique que l’homme, comme l’animal, a des rôles à jouer dans le cadre social, et que l’on peut parler de défaut s’il y faillit.2 L’homme va un pas plus loin que l’animal avec les principes moraux de la promesse par exemple. Ainsi chez Philippa Foot de l’exemple de Maklaï,3 un photographe russe en voyage en Malaisie, qui aurait pu très bien prendre une photographie de son guide pendant son sommeil sans aucune conséquence négative –celui-ci, par croyance, avait peur de perdre son âme une fois pris sur le cliché, mais Maklaï s’y est refusé. En termes kantiens, il s’est donné pour fin le pur devoir de tenir sa promesse.
Philippa Foot suggère d’ailleurs qu’un homme privé du langage serait certes capable de survivre et de se reproduire, mais serait « en état de privation  »4, incapable d’accéder à la dimension sociale qui fait de l’homme un homme. Bien que Kant considère l’homme comme unique, en ceci qu’il doive s’éduquer pour devenir homme alors que l’animal est déterminé, il assure dans ses Propos sur l’éducation qu’il est possible de « simplement » dresser un petit d’homme, tout en affirmant ensuite que cela serait une mauvaise entreprise car elle le laisserait incomplet.
Les concepts de cadre, rôles, moyens et éducation rendent possible de voir ici une proximité car l’animal social, comme l’homme, ne dresse pas ses petits. Nous en avons donné des exemples, il leur fait acquérir des gestes et attitudes qui servent une communauté, un contexte dans lequel ils vont s’inscrire. C’est d’ailleurs ce point que vise Philippa Foot quand elle dit qu’un homme privé de langage aurait une « défectuosité humaine possible », et que ceci n’est pas très éloigné des défectuosités naturelles de l’animal et de la plante. Dans le cas de l’homme comme de l’animal social, cette éducation permet d’avoir confiance dans le groupe et de survivre par et pour lui, avec lui. Sans possibilité de confiance, et surtout de conscience de cette confiance, il n’est pas de possibilité de promesse ni de survie. En un sens, quand mon chat miaule parce que j’ai oublié l’heure de son repas, il me rappelle que je lui ai promis de lui fournir sa nourriture, de prendre soin de lui pour que nous puissions jouir de la compagnie de l’un et de l’autre, que je dois garder en tête la conscience de sa confiance en moi.
Par le langage, nous accédons à un point crucial qui nous permet de rapprocher étroitement animal, plante et homme : le contexte. La plante a besoin de s’enraciner dans le sol (ou de s’accrocher à un hôte dans le cas de champignons ou d’orchidées arboricoles, mais le fond reste le même), d’être accrochée quelque part pour se développer. L’animal a besoin d’un territoire ou d’un groupe (troupeau, meute, clan, banc), ou des deux. Et de même manière, l’homme a besoin d’un enracinement dans un groupe, une culture, une société, une nation, un État, appelez-cela comme bon vous semble. Les trois créatures ont besoin d’un endroit à habiter pour développer leurs déterminations et leurs potentiels. Ce qui nous permet de relier ici Kant, Foot et Heidegger, qui avait beaucoup insisté sur l’importance de l’habiter comme médiation de l’authentique pour le Dasein. Sans un habiter, un lieu d’enracinement et de contextualisation, il n’y a pas moyen de s’ancrer pour être au monde, autrement dit pleinement présent, et tirer du sens de ses expériences pour sa vie. Or Kant, empruntant à Rousseau, considère que sans État, l’homme est condamné à ne pas être libre, car l’état de nature est un état de perpétuelle angoisse et de conflit.5 Or la liberté ne peut s’exercer que si on a défini au préalable des limites, ce que fait l’entrée dans l’état de culture (autrement dit la société). Il a donc besoin d’être enraciné dans un contexte où pourront se développer des valeurs, qui elles-mêmes serviront de condition de possibilité au développement de ses germes. Philippa Foot suit une ligne similaire quand elle parle des « nécessités aristotéliciennes » (dont notre mode de vie dépend) ; sans contexte dans lequel s’inscrire et sans fins en vue desquelles agir (le groupe social et le bénéfice que tous en retirent), il n’y a en effet ni bien ni mal mais la seule urgence de la survie.
Notre anthropologie « postmoderne » semble pousser à l’extrême les opinions des Lumières anglaises (Locke, Hume, Mandeville, Smith, notamment), qui voient la société comme une coagulation forcée d’individus par un État toujours trop présent pour laisser chacun faire ce qu’il désire. Si chez Locke, comme chez Hobbes, cette coagulation est nécessaire pour éviter la guerre civile et de s’entretuer, chez Hume et Smith elle n’est qu’une série de conventions servant au confort, toujours trop présente vis-à-vis des aspirations de l’individu (ceci est plus marqué chez Adam Smith, qui prône un gouvernement laxiste, à la suite de Mandeville et de sa Fable des abeilles, où la transformation des vices privés en marché assure l’opulence et le bonheur de la Cité). Le bien et le mal ne sont que relatifs et la société n’est pas un projet commun, mais un simple état de fait lié à des frontières et des accords (plus ou moins unilatéraux) suite aux conflits. Nous en venons à considérer l’État comme toujours mal venu (combien en entendons-nous se plaindre en payant leurs impôts qu’il est le plus grand pillard ?), nous prenons les transports en commun comme acquis, voire comme une gêne à notre circulation individuelle en voiture ou en deux-roues, nous en venons à espérer la privatisation de tous les services par souci d’efficacité (comprendre que j’aurai ce que je cherche plus vite, et non qu’à long terme cela profitera à tous). Notre propos ici n’est pas de nous lancer dans l’analyse au peigne fin des théories de philosophie politique, ou de départager l’exagération et la justesse des reproches faits à l’État contemporain, mais de présenter sommairement une vision qui fait fi de l’enracinement mentionné précédemment.
Or pour Philippa Foot, Kant et Aristote, le bien fait partie intégrante du projet de vie commune constituant l’existence humaine. Aristote, comme Platon, cherche et le bon gouvernement et comment bien gouverner. Kant leur emboîte le pas dans son Projet de paix perpétuelle et dans Théorie et pratique. Il faut d’abord un gouvernement adapté, qui assure que chacun n’ait plus à craindre autrui, avant que de pouvoir bien gouverner (cette idée se rencontre en croisant en plus l’Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique). Sans aller jusqu’à la philosophie politique, Philippa Foot s’appuie au moins sur la même recherche des conditions de possibilité dans Le Bien naturel, et en arrive à la conclusion que le Bien contient une dimension naturelle en ceci qu’il est indispensable à la vie commune. Chez ces trois auteurs il y a donc téléologie, articulation autour d’une fin. Il y a donc un Bien naturel pour l’animal, un Bien naturel pour l’homme et l’animal et le végétal ensemble, et un Bien pour les hommes, et il n’est pas impossible qu’il soit le même car le τελος qui s’y rattache semble chaque fois être de réussir à vivre ensemble (remarquons qu’en broutant et en foulant le sol, les herbivores aident à désherber et aérer la terre, et qu’en les chassant les carnivores empêchent leur surpopulation qui nuirait au sol qui les nourrit ; toute cette mécanique peut être vue comme obéissant à une téléologie qui vise comme fin que la vie puisse continuer à se perpétuer).

Conclusion
Nous avons pu voir que, même au niveau le plus mécanique, les maturations végétale, animale et humaine ne sont pas forcément très éloignées. Nous avons remarqué ensuite en quoi les animaux comme les hommes dépendent d’une téléologie liant les moyens dont ils disposent aux fins de leurs espèces, et en quoi ils sont d’autant plus proches de nous, car animal, végétal et humain sont en constante interaction, qui leur bénéficie à tous. Avec l’introduction du langage, nous avons même pu donner des formes aux moyens en vue de ces fins, voire de cette fin, notamment avec le terme d’enracinement. Il n’apparaît pas certain qu’il faille séparer l’animal, la plante et l’homme. Au contraire, il nous semble qu’en examinant de plus près les trois espèces, nous en apprendrons beaucoup plus sur l’homme en réalisant ce qui était évident jusqu’à la Scolastique, et que la phénoménologie a redécouvert : que toutes les espèces vivantes ont besoin les unes des autres. L’homme n’est pas une exception, il en a peut-être même plus besoin encore de par l’immense quantité de potentialités qu’il peut déployer à l’échelle de son espèce.

1 Le Bien naturel, trad. Jean-Marc Tétaz, Labor et Fides, Paris, 2014, chapitre 2, p.69

2 Le Bien naturel, op.cit., chapitre 1, pp.52-53

3 Cette anecdote est racontée et analysée au chapitre 3 du Bien naturel, op.cit., pp.101-106

4 Le Bien naturel, op.cit., p.95

5 Notamment dans La religion dans les limites de la simple raison, section consacrée à « l’état de nature éthique ».