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Au-delà du bien et du mal – L’autre éthique de Freud

Au-delà du bien et du mal – L’autre éthique de Freud

« Lorsque l’enfant était enfant, vint le temps des questions comme celles-ci  :
Pourquoi suis-je moi et pourquoi ne suis-je pas toi ?
Pourquoi suis-je ici et pourquoi … pas là ?
Quand commence le temps et où finit l’espace ?
La vie sous le soleil n’est-elle rien d’autre qu’un rêve ?
Ce que je vois, ce que j’entend et sens, n’est-ce pas…simplement l’apparence d’un monde devant le monde ?
Le mal existe t-il vraiment avec des gens qui sont vraiment les mauvais ?
Comment se fait-il que moi qui suis moi, avant de le devenir je ne l’étais pas, et qu’un jour moi… qui suis moi, je ne serai plus ce moi que je suis ?« 
Lied vom Kindsein – Peter Handke
Poème d’ouverture  du film Der Himmel über Berlin (Les Ailes du désir), 1987

Der Himmel über Berlin (Les Ailes du désir), 1987 – Réalisation Wim Wenders

À Berlin, les anges errent. Ils ne voient le monde qu’en noir et blanc, et ne peuvent qu’assister aux événements – sans rien sentir, goûter, ou toucher. Mais ils entendent les pensées des humains, et ont le pouvoir de leur apporter du réconfort (Supra : séquence de la bibliothèque. Le désir de préhension de l’ange Cassiel).

La moralité n’est pas la cause du  refoulement. Séquentiellement, c’est le refoulement qui rend possible la moralité. « L’impuissance originelle de l’être humain devient aussi la source première de tous les motifs moraux » (Esquisse d’une psychologie scientifique, Sigmund Freud, 1896). Freud ne se faisait guère d’illusions sur la nature humaine et encore moins sur sa moralité. « Les morales ne sont, elles aussi, qu’un langage figuré des passions » (Par delà le bien et le mal, Friedrich Nietzsche, 1886) et d’enchaîner « De l’air ! De l’air ! Cette officine où l’on fabrique les idéaux, il me semble qu’elle pue le mensonge à plein nez » (La généalogie de la morale, Friedrich Nietzsche, 1887). En ce sens Freud était étranger à la morale. Freud était amoral. C’est ainsi qu’il tenta d’expliquer à sa fille de 14 ans son métier :  « Tu vois ces maisons avec leurs belles façades ? Les choses ne sont pas toujours aussi belles derrière les façades. C’est la même chose avec les êtres humains... « 

Ce constat n’en fait pas pour autant un étranger à l’éthique et il en précise les contours au Pasteur Pfister le 9 octobre 1918 :

« L’éthique m’est étrangère et vous êtes un pasteur d’âmes. Je ne me casse pas beaucoup la tête au sujet du bien et du mal, mais, en moyenne, je n’ai découvert que fort peu de « bien » chez les hommes. D’après ce que j’en sais, ils ne sont pour la plupart que de la racaille, qu’ils se réclament de l’éthique de telle ou telle doctrine – ou d’aucune. Cela, vous ne pouvez pas le dire tout haut, peut-être pas même le penser, bien que votre expérience de la vie ne puisse pas être très différente de la mienne. S’il faut parler d’une éthique, je professe pour ma part un idéal élevé, dont les idéaux qui me sont connus s’écartent en général d’une manière des plus affligeantes. »

Une éthique des sujets

Pour Freud la responsabilité éthique du sujet est la recherche de la signification inconsciente, infantile de ses désirs. C’est avec L’interprétation des rêves (1900) qu’il aborde la question morale de ces désirs inconscients : « Si l’on considère le fonctionnement de l’appareil psychique et les relations du conscient et de l’inconscient, tout ce que nos rêveries peuvent avoir de choquant disparaît presque complètement ». Et de préciser plus tard que « le narcissisme éthique de l’être humain devrait se contenter de recueillir dans la réalité de la déformation du rêve, dans les rêves d’angoisse et de punition, des preuves patentes de son essence morale, tout comme il trouve par l’interprétation des rêves des justificatifs de l’existence et de la force de son essence maléfique. Celui qui, insatisfait de tout  cela, veut être « meilleur » que sa nature ne l’y dispose peut toujours essayer de voir si, dans la vie, il réussit à produire autre chose qu’hypocrisie ou inhibition. » (Quelques additifs à l’ensemble de l’interprétation des rêves, Sigmund Freud, 1925). On remarque au passage l’évolution qui fait apparaître le narcissisme comme une instance au service des valeurs positives de l’Idéal du Moi.

Ainsi se dessine la téléologie de la pratique de la psychanalyse, où « l’art consiste à donner aux gens la possibilité d’être moral et de dominer leurs pulsions avec philosophie » (Lettre du 14 mai 1911 à Sándor Ferenczi). Une philosophie qui répudie tout appel aux transcendances et s‘ancre dans le désir et la réalité. Une éthique de l’immanence « indifférente […] aux tendances pratiques-hygiéniques » (Lettre à C.G.Jung du 24 novembre 1911), affaire de l’analysé et de l’analysant au sein du transfert.

À propos des « pervers » en général, Freud parle de « groupes entiers d’individus dont la vie sexuelle diffère d’une façon frappante de la représentation moyenne et courante […] Leurs folies, singularités et horreurs jouent dans leur vie exactement le même rôle que la satisfaction sexuelle normale […] ils font, pour obtenir leur satisfaction, les mêmes sacrifices souvent très grands, que nous […] En réalité, les pervers sont plutôt des pauvres diables qui expient très durement la satisfaction qu’ils ont tant de peine à se procurer. » (Introduction à la psychanalyse, Sigmund Freud, 1915-1917). En résumé, ils « déchargent »… Un principe de constance, présent dès les premiers travaux, un fondement de la théorie économique freudienne qui n’est pas sans rappeler le conatus de Spinoza. 

Choses et destin des choses

Chaque chose, autant qu’il est en elle, s’efforce de persévérer dans son être.
Spinoza – Éthique III, Proposition VI

Concept fondamental de l’Éthique de Spinoza, Le conatus est cette puissance propre et singulière de tout étant à persévérer dans cet effort pour conserver et même augmenter sa puissance d’être. Le terme s’applique universellement à tout étant-existant singulier pour prendre le nom moins abstrait d’appétit par restriction aux êtres vivants. Mais Freud condamne sous le nom de philosophie, péjoratif, les tendances panthéistes des philosophies romantiques de la nature et il évoque « sa défense devant la philosophie pure, [le] sentiment qu’il éprouve qu’au fond il faudrait lutter contre le besoin rationnel d’une unité définitive des choses, parce qu’il provient d’une racine et d’habitudes hautement anthropomorphiques et deuxièmement parce qu’il peut être gênant ou troublant pour la recherche positive scientifique » (Lou Andréa-Salomé, Journal d’une année, 23 février 1913).

Freud condamne le symptôme philosophique, le penser philosophique, survivance du « mode de penser animiste », reproche qu’il fera à Georg Groddeck dans une lettre du 5 juin 1917, ce qui ne l’empêchera pas de se réapproprier le Ça concerné : 
« Pourquoi quitter votre base solide pour vous précipiter dans la mystique, pourquoi supprimer la différence entre le psychique et le somatique et vous arrêter à des théories philosophiques qui ne sont plus de mise ? J’ai bien peur que vous ne soyez philosophe et que vous ayez la tendance moniste à dédaigner les belles différences offertes par la nature en faveur des séductions de l’unité ; mais sommes-nous pour autant débarrassés des différences ? »

Métaphysique à l’échappée 

Freud, intransigeant sur le destin scientifique de la psychanalyse, ne sombre pas pour autant dans le scientisme. Il développe un nouvel appetitus : « j’ai choisi maintenant comme aliment le thème de la mort, j’y suis venu en butant sur une curieuse idée des pulsions et me voici obligé de lire tout ce qui concerne cette question, comme par exemple et pour la première fois, Schopenhauer » (Lettre à Lou Andréas-Salomé du 1er août 1919).
Nous sommes à l’orée de la grande période spéculative, l’échappée métaphysique de l’amour et de la mort. Il ne s’agit plus d’un emprunt technique, d’un thème circonscrit mais de l’adoption dans sa globalité :

« qu’en soi-même tout notre être est déjà pure volonté de vivre, qu’à son sens la vie doit par suite valoir comme le bien suprême, si amère, si brève, si incertaine même d’ailleurs qu’elle puisse être ; c’est enfin qu’en soi et à l’origine cette volonté est aveugle et dépourvue de connaissance. La connaissance, au contraire, bien loin d’être la source de cet attachement à la vie, agit en sens opposé ; elle dévoile le peu de valeur de cette vie et combat ainsi la crainte de la mort. Vient-elle à l’emporter et l’homme marche-t-il au-devant de la mort le cœur ferme et tranquille, nous honorons sa conduite comme noble et grande ; nous célébrons alors le triomphe de la connaissance sur l’aveugle volonté de vivre, sur cette volonté qui n’en est pas moins le germe de notre propre existence. De même nous méprisons l’homme chez lequel la connaissance succombe dans cette lutte, l’homme qui s’attache sans réserve à la vie, qui se raidit de toutes ses forces à l’approche de la mort et se désespère en la recevant, et pourtant ce qui parle en lui, ce n’est autre chose que le fond originel de notre moi et de la nature »
(Schopenhauer, Chap. XLI des Suppléments au Monde comme volonté et comme représentation, 1844).

Mais moins que la fascination pour le problème de la mort, à l’origine pour Freud de la philosophie, c’est l’angoisse de la brève tentation du monisme jungien qui s’exprime. L’introduction de la mort vient rétablir, préserver le dualisme freudien en passe d’être perdu avec l’introduction du narcissisme et l’unité de la libido :

« Il est peut-être plus difficile de se faire une vue d’ensemble sur les transformations du concept de « pulsions du moi ». À l’origine, nous appelions ainsi tous les courants pulsionnels, mal connus de nous, qu’on peut distinguer des pulsions sexuelles dirigées vers l’objet et nous opposions les pulsions du moi aux pulsions sexuelles dont l’expression est la libido. Plus tard, nous nous rapprochâmes de l’analyse du moi ; nous reconnûmes alors qu’une partie des « pulsions du moi» est elle aussi de nature libidinale et a pris le moi propre comme objet. Ces pulsions narcissiques d’autoconservation devaient donc désormais être rangées parmi les pulsions sexuelles libidinales. L’opposition entre pulsions du moi et pulsions sexuelles se changeait en celle des pulsions du moi et des pulsions d’objet – les unes et les autres de nature libidinale. Mais, à la place de la première opposition, il s’en dégagea une nouvelle entre les pulsions libidinales (pulsions du moi et d’objet) et d’autres pulsions qu’il convient de situer dans le moi et qu’il faut peut-être reconnaître dans les pulsions de destruction. La spéculation transforme cette opposition en celle des pulsions de vie (Éros) et des pulsions de mort. »
(Au-delà du principe de plaisir, Sigmund Freud, 1920)

Le chassé-croisé entre les théories poétiques, scientifiques et métaphysiques, source selon Jean Laplanche d’un fourvoiement biologisant de la sexualité, apparaît pourtant comme une constance depuis l’Esquisse d’une psychologie scientifique (1895-1896) :
« Au départ des processus de pensée scindés il y a la formation du jugement à laquelle parvint le Je grâce à une trouvaille dans son organisation, grâce à la coïncidence, déjà introduite en partie, des investissements de perception avec les informations issues du corps propre. Les complexes de perception se séparent par là, en une partie constante, incomprise, la Chose (das Ding), et [en une partie] changeante, compréhensible, l’attribut ou mouvement de la Chose. »

Das Ich, Das Es, Das Ding

C’est cet impensable, cet indicible, cet innommable, das ding, en manque de symbolisation qu’il faut élucider. Un noyau indéfectible, irréductible, indivisible, clivé, qui différencie la colère blanche, la violence sans objet de l’affect maîtrisable, une source pulsionnelle inaugurale, extérieure à la sexualité, à savoir la pulsion d’emprise. Telle est l’impasse de l’effroi de l’infans en perte de sa toute puissance avec l’érotisation comme subterfuge. Le prédisposé pervers polymorphe n’est pas un enfant de cœur.

Le terme Bernächtigung, emprise, côtoie fréquemment celui assez voisin de Bewältigung , maîtrise, employé plus généralement par Freud pour désigner le fait de se rendre maître de l’excitation. On trouve également des termes  comme bändigen (dompter) et Triebbeherrschung  (domination sur la pulsion), qui engagent une responsabilité du sujet, maître de ses actes, de son destin et des valeurs qu’il décide d’adopter. La psychanalyse serait-elle existentielle ? Après la théorie de la sexualité, la théorie des pulsions reconsidérerait la condition humaine à partir de la position du sujet au monde en tant qu’être sous emprise. C’est ce que semble confirmer la lettre de Freud à Marie Bonaparte du 27 mai 1937 :

« La sublimation est un concept qui comprend un jugement de valeur. En fait, elle signifie une application à un autre domaine où des réalisations socialement plus valables sont possibles. On voit alors que des déviations semblables s’écartant du but de destruction et d’exploitation pour se tourner vers d’autres réalisations sont démontrables sur une large échelle en ce qui concerne l’instinct de destruction. Toutes les activités qui organisent ou affectent des changements sont, dans une certaine mesure, destructrices et redirigent ainsi une portion de l’instinct loin de son but destructeur original. Même l’instinct sexuel, comme nous le savons, ne peut agir sans une certaine dose d’agression. Par conséquent, il y a dans la combinaison normale des deux instincts une sublimation partielle de l’instinct de destruction. »

Mais cette idée était déjà bien présente lorsque Freud considérait que « la pulsion de savoir ne peut être ni mise au nombre des composantes pulsionnelles élémentaires ni exclusivement subordonnée  à la sexualité. Son action correspond d’un côté à une forme sublimée de l’emprise, d’un autre côté elle travaille avec l’énergie du désir-plaisir de regarder » (Trois essais sur la théorie sexuelle, Sigmund Freud, 1905-1915). 
En 1923, dans Le Moi et le Ça, il resitue la place de la sublimation, au sein du dualisme Éros-Thanatos, comme une énergie de déplacement, de la libido désexualisée issue du processus sublimatoire. Les pulsions érotiques, plus plastiques, seraient alors plus susceptibles de dérivation et de déplacement que les pulsions de destruction qui favoriseraient la stase libidinale. 

Mais le dessein (Skopos) du Dasein (être-le-là) se fracture sur le roc de la castration, le roc d’origine, l’en-deçà, la limite indépassable. Il n’est qu’un être (Sein) jeté ici-bas (Da) « sous l’empire d’une conscience de culpabilité dont au reste il ne sait rien, donc d’une conscience de culpabilité inconsciente » (Actions compulsionnelles et exercices religieux, Sigmund Freud, 1907). Le sujet est alors confronté au choix de succomber à son désir (choix de l’inhibition, de l’idéalisation, de l’aliénation, de l’addiction, de la perversion, de la paranoïa, du délire) fait de petites morts ou transporter ce deuil au sein du Moi par le renoncement des pulsions, « la plus haute prouesse psychique qui soit à la portée d’un humain » (Le Moïse de Michel-Ange, Sigmund Freud, 1914).
Un impératif de savoir (Logos) lesté du devoir de réel, un destin nécessaire (Ananké).

Vincent Caplier – Novembre 2020 – Institut Français de Psychanalyse©

34RL1H3 Copyright Institut Français de Psychanalyse

Maurizio Cattelan, « America »

Maurizio Cattelan – « America » – 2016

Maurizio Cattelan, « America » 

Ces chiottes en or illustrent la pensée de l’artiste Maurizio Cattelan. Elles nous parlent, nous interrogent, puis finissent par servir de coin contre Trump et d’objet du désir dans un château anglais…

Musée Guggenheim de New York.  L’installation de Maurizio Cattelan goguenard remplace une des toilettes des WC du musée par une réplique entièrement fonctionnelle d’un ensemble siège, cuvette et chasse d’eau… en or 18 carats. Il nomme l’ensemble America. Elles seront utilisées gratuitement par quelque 100 000 personnes entre septembre 2016 et l’été 2017.

Dans ce dispositif, démocratisation rime avec provocation, tendance pour laquelle l’artiste est connu et dont il s’amuse… et qui révèle un sens plus profond.

America dénonce, agit et symbolise…

L’œuvre, un produit de luxe extravagant, est présentée comme égalitariste par l’artiste de 58 ans qui affirme à l’AFP qu’il s’agit « de l’art du 1 % (comprenant les personnes les plus riches de la planète) pour les 99 autres pour cent », elle se veut le « symbole des inégalités du système capitaliste », et lance un clin d’œil aux excès du marché de l’art, tout en évoquant le rêve américain d’opportunité pour tous, d’Eldorado, de richesse possible, mais finalement si vaine. A tel point que le visiteur peut s’asseoir dessus (a minima).

Maurizio Cattelan fait aussi allusion aux luxueux biens immobiliers de Donald Trump, sorte de moderne Midas, celui qui voulait posséder toutes les richesses du monde.

Cupidité et bêtise sont reines et le trône invite à la réflexion personnelle. Car la nature participative de America conduit les visiteurs à utiliser l’installation dans l’individualité, dans l’intimité, offrant une expérience de proximité avec l’œuvre d’art. Son utilité nous rappelle finalement les réalités physiques communes à toute l’humanité.

La chiotte dorée incite de plus à relire un extrait d’une lettre adressée à Wilhelm Fliess par Sigmund Freud : « J’ai lu un jour que l’or donné par le diable à ses victimes se transforme immanquablement en excrément ».

WC ready-made

Selon Giovanni Lista, la démarche artistique de Maurizio Cattelan se caractérise par « la volonté de jouer de façon provocatrice avec la déstabilisation de la conscience, en manipulant toute perception acquise à travers la mise en place, dans des contextes impropres, surprenants ou incongrus, de formes communes à l’imaginaire collectif. Ses sculptures brouillent l’entendement en créant un court-circuit de sens. Pour faire advenir ce procédé de détournement du sens et pour que se produise un dépaysement brutal, un choc non récupérable par la conscience, Cattelan a besoin de faire appel à des sujets connus de l’imaginaire, à des formes symboliques immédiatement reconnaissables, qu’il dévie vers des zones radicalement inhabituelles de l’interprétation. »

Ici, ce n’est pas la forme plastique qui interroge au premier chef (vs. L.O.V.E. de Cattelan, 2010), car le WC est un ready made, mais ses symboles issus du matériau, du titre, de l’emplacement de l’œuvre et de son contexte politique. Ainsi l’œuvre ready made rencontre les fèces : chacune n’est rien en elle-même, mais prend uniquement un sens dans la mesure où elle représente un enjeu.

America, petit coin politique

L’humour de l’œuvre a ensuite été appuyé par le sensationnalisme… Le WC avait fait parler de lui quand le Président américain Donald Trump se l’était vu proposer en prêt par le musée Guggenheim, après que la conservatrice, Nancy Spector, eut refusé de mettre à sa disposition en juin 2018 Paysage enneigé, sorte de toile-églogue de Vincent Van Gogh (je passe le jeu de mots facile en français), comme l’avait demandé la Maison Blanche.

Colère de Trump. Colère rentrée de Trump… comme les fèces que l’on retient. Encoprésidentielle… et étonnant clin d’œil à Fédor Ferenczi qui posait : « Les matières fécales ainsi retenues sont réellement les premières « économies » de l’être de devenir, et comme telles restent en corrélation permanente avec toute activité physique ou mentale qui a quelque chose à voir avec l’action d’amasser, d’accumuler et d’épargner ».

Vol des gogues

Cacastrophe… Estimé à plus d’un million d’euros, America est volé en 2019 en Angleterre, fauché en pleine gloire, faisant entrer cette grosse pépite dans la légende et alimentant le buzz : l’œuvre conchiante reste introuvable à ce jour…

Deux questions cruciales et angoissantes demeurent : « Où sont partis les WC ? » et « Que devient mon caca ? »

Serge-Henri Saint-Michel – Psychiart© – Novembre 2020

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Références de l’œuvre : Maurizio Cattelan, America, 2016, musée Guggenheim, New York

© Ill. : Musée Guggenheim https://www.guggenheim.org/exhibition/maurizio-cattelan-america

Sandor Ferenczy, Ontogénèse de l’intérêt pour l’argent, 1914

Sigmund Freud, Lettres à Wilhelm Fliess, 1887 – 1904, lettre du 24 janvier 1897 https://www.puf.com/content/Lettres_%C3%A0_Wilhelm_Fliess_1887-1904

Jean-Pierre Garcia, Entre plaisir et réalité : l’argent dans la cure analytique, 2011/2 (n° 82), pages 51 à 57 https://www.cairn.info/revue-empan-2011-2-page-51.htm#

Alain Gibeault, Symbolique de l’argent et psychanalyse, 1989, 50 pp. 51-79 https://www.persee.fr/doc/comm_0588-8018_1989_num_50_1_1756  

Van Gogh, Paysage enneigé https://www.guggenheim.org/artwork/1486

Giovanni Lista, Le digitus impudicus de Maurizio Cattelan, Ligeia 2010/2 (N° 101-104), pages 3 à 11 https://www.cairn.info/revue-ligeia-2010-2-page-3.htm

Le Monde, 14 septembre 2019 https://www.lemonde.fr/international/article/2019/09/14/america-les-toilettes-en-or-massif-de-l-artiste-maurizio-cattelan-volees-dans-un-palais-anglais_5510518_3210.html

Eros et Thanatos : d’Empédocle à Freud – Les deux théories des pulsions

« Je te dirai encore : il n’est de naissance pour aucun
Tous mortels, point de fin à la mort funeste
Mélange seulement, échange des mélanges.
Naissance est son nom pour les hommes »
Empédocle

Une inspiration freudienne : Empédocle

Evelyn de Morgan – L’Ange de la mort (1890)

Freud voyait en Empédocle (490 av. JC, Agrigente, 430, Etna), biologiste, médecin*, ingénieur, poète, devin, croyant en la métempsychose, – la transmigration des âmes -, « une des plus importantes et des plus remarquables [personnalités] de l’histoire grecque » incluse dans cette immense civilisation et laquelle possède en elle une inspiration issue d’ « une spéculation cosmique d’une hardiesse d’imagination étonnante. »
Empédocle offre pour Freud la garantie de la qualité du chercheur épistémologique dont le champ d’exploration se magnifie dans la rencontre entre la mythologie et la science. 

Freud découvre Empédocle grâce à la lecture du livre de Wilhelm Capelle, Die Vorsokratiker, chez Alfred Kröner, 1935.
Il le citera à plusieurs reprises et notamment dans Analyse avec fin et analyse sans fin (1937) et dans l’Abrégé de psychanalyse (1938).

Dans le premier texte, Freud parle d’Empédocle à propos de sa nouvelle théorie des pulsions et se plaint de la difficulté qu’il éprouve lui-même à la faire accepter aux psychanalystes. Il argumente par l’antériorité et la validité philosophique le bien-fondé de sa théorie : « J’ai eu beaucoup de plaisir à retrouver récemment notre théorie chez un des grands penseurs de l’antiquité grecque : Empédocle d’Agrigente, né vers 495 av. J.-C., nous apparaît comme l’une des plus grandes et surprenantes figures de la civilisation hellénique. »
Freud argue de la similitude de leurs doctrines : « On pourrait même être tenté de tenir les deux théories comme identiques et : Philia et Neikos sont, par le nom, comme par la fonction, les équivalents de nos deux pulsions primitives : Éros et la destruction. L’un s’efforce d’englober en des unités toujours plus vastes tout ce qui est, l’autre cherche à dissocier les combinaisons et à détruire les structures qu’a édifiées Éros. »
Pour Empédocle, la Philia est harmonie, équilibre, union. A l’inverse, le Neikos non seulement sépare, clive, mais dissocie les corps, les membres (fantasme courant chez les schizophrènes que cette dispersion corporelle), produit des monstres mi humains, mi animaux (figurations habituelles du diable, du mal) et des humains bisexués (et non pas bisexuels).
Freud reprend cette idée et s’appuie sur le mythe d’Aristophane dans Le banquet de Platon selon lequel l’accouplement sexuel aurait pour objectif de rétablir l’unité perdue d’un être asexué originairement androgyne antérieur à la séparation des sexes.

Dans l’Abrégé de psychanalyse, lorsqu’il expose sa deuxième théorie des pulsions, en fonction de leur but et de leur fonctionnement en biologie, et qu’il en propose une extension dans le domaine physique, Freud, dans une note, précise à nouveau : « Le philosophe Empédocle d’Agrigente avait déjà adopté cette façon de considérer les forces fondamentales ou pulsions, opinion contre laquelle tant d’analystes s’insurgent encore. »

Empédocle a par ailleurs intéressé beaucoup de penseurs et de philosophes de son époque, ceci jusqu’à nos jours. Il exerce en particulier une forte influence sur Hölderlin, lequel écrit un drame sur sa destinée (La Mort d’Empédocle) et sur Nietzsche qui le place, à côté de Goethe et de Spinoza, au rang des ancêtres fondateurs (La naissance de la philosophie). On lui attribue couramment comme ses maîtres Pythagore, Parménide, Xénophane, Héraclite.

Selon, en résumé, la théorie d’Empédocle, il existe quatre éléments : la terre, l’eau, l’air et le feu, qui ont toujours existé et qui produisent le changement (on pourrait dire un conflit ou même une dynamique ?) en se mélangeant et en se séparant par l’action des deux forces : la Philia, Amitié (Amour, Concorde) et le Neikos, Conflit (Haine, Discorde).
Cette combinaison entre
les quatre éléments et les deux forces sont antagonistes. L’une construit en liant les éléments entre eux pour produire la parfaite et immense harmonie de la Sphère (Sphairos), tandis que l’autre produit en emportant dans un redoutable tourbillon le Vortex (Neikos), les deux se trouvant aux pôles opposés d’un cycle cosmique obligé. « Ils sont égaux et de même noblesse. Chacun règne avec d’autres honneurs, à chacun sa nature. Mais ils dominent tout à tour dans les cercles du temps. »

Il existe enfin deux périodes de transition, d’une part de la Haine à l’Amour et d’autre part de l’Amour à la Haine.
La question de la quantité dans les deux pulsions (pour Freud) ou dans les deux forces (pour Empédocle) conditionne leur harmonie.
Freud note, dans l’Abrégé : « Un excès d’agressivité sexuelle fait d’un amoureux un assassin sadique, une forte diminution du facteur agressif le rend timide et impuissant. » C’est dire à quel point l’aspect quantitatif est important. Pour Empédocle, la proportion dont parle ici Freud est aussi importante, cependant qu’il parle de proportion ou d’harmonie (étymologie : cheville, joint, accord, juste proportion).


Freud et les deux théories des pulsions

La pulsion est surtout un processus dynamique. Dans leur évolution les théories freudiennes maintiennent un dualisme pratiquement constant : à la pulsion sexuelle s’opposent d’autres pulsions. Au cours du premier dualisme, les pulsions d’autoconservation ou pulsions du Moi s’opposent aux pulsions sexuelles (1915’s). La dernière théorie des pulsions oppose les pulsions de vie (Éros) et les pulsions de mort (Destruction) (1920’s).

– 1ère théorie des pulsions (1915’s) :

Le premier dualisme est celui des pulsions sexuelles et des pulsions du Moi ou d’autoconservation, lesquelles pulsions d’autoconservation correspondent à de grands besoins comme la faim et la nécessité de s’alimenter : la pulsion sexuelle se détache des fonctions d’autoconservation sur lesquelles elle s’étaye d’abord. Les pulsions partielles décrivent bien le phénomène et on y peut voir déjà une certaine conjonction paradoxale (les lèvres par exemple, zone érogène de la faim et de la satiété sur laquelle s’étayera le baiser, avec cet ambivalent plaisir qui consiste à absorber et à donner).

Cependant, Freud spécifiait en 1915 : « La haine, en tant que relation à l’objet, est plus ancienne que l’amour ; elle prend source dans la récusation, aux primes origines, du monde extérieur dispensateur de stimulus, récusation émanant du Moi narcissique. En tant que manifestation de la réaction de déplaisir suscitée par ces objets, elle demeure toujours en relation intime avec les pulsions de conservation du Moi, de sorte que pulsions du Moi et les pulsions sexuelles peuvent facilement en venir à une opposition qui répète celle de haïr et aimer. Quand les pulsions du Moi dominent la fonction sexuelle, comme au stade de l’organisation sadique-anale, elles confèrent au but pulsionnel lui aussi les caractères de la haine. » (Freud – Pulsion et destin des pulsions).

L’introduction, intermédiaire au deux théories, du concept de narcissisme (1914), principe de vie, force de liaison (à rapprocher d’«Eros, qui assure la cohésion et l’unité de tout ce qui existe dans le monde»), est susceptible de redistribuer les pulsions selon que leur orientation se manifeste vers le moi ou vers l’objet, dans la perspective d’une possibilité d’agencement, d’ajustement qui tend vers l’équilibre de la personne.

– 2ème théorie des pulsions (1920’s) :

Freud introduit cette deuxième théorie des pulsions dans Au-delà du principe du plaisir (1920), théorie déjà annoncée dans Pulsions et destins des pulsions (1915), à l’occasion de considérations sur le sadisme et la haine, approfondie dans Le problème économique du masochisme (1924), nuancée toutefois dans Inhibition, symptôme et angoisse (1926) avant d’être résumée dans l’Abrégé de psychanalyse (1938).

Ainsi, pulsions de mort et pulsions de vie sont deux grandes catégories de pulsions que Freud oppose dans sa dernière théorie.
Les pulsions de vie tendent à constituer des unités toujours plus grandes et à les maintenir. Désignées par le terme d’Eros, elles recouvrent non seulement les pulsions sexuelles mais aussi les pulsions d’auto-conservation.
Les pulsions de mort, quant à elles, tendent à la réduction complète des tensions, à ramener l’être vivant à l’état anorganique. Elles sont régressives. Tournées d’abord vers l’intérieur et tendant à l’autodestruction, elles seraient secondairement dirigées vers l’extérieur, se manifestant sous la forme de pulsions d’agression ou de destruction.

Pour résumer la théorie freudienne :
– la pulsion de mort représente la tendance fondamentale de tout être vivant à retourner à l’état anorganique. Cela concorde avec la formule selon laquelle cette pulsion tend à un retour à l’état antérieur. On pourrait oser une perspective cosmologique en parlant de l’avant Big Bang.
– la libido a pour tâche de rendre inoffensive cette pulsion destructrice et tente de neutraliser son caractère mortifère en la dérivant en grande partie vers l’extérieur, en la dirigeant contre les objets, assez tôt à l’aide de la musculature puis de la vision. Cette pulsion s’appelle alors pulsion de destruction, pulsion d’emprise, ou, si l’on puit dire, en termes nietzschéens, volonté de puissance.
– une partie de cette pulsion est placée directement au service de la fonction sexuelle (sadisme) et une autre partie ne suit pas ce déplacement vers l’extérieur ; elle demeure dans l’organisme où elle est liée de façon libidinale (masochisme originaire, érogène).

Notons que Freud emploie couramment les substantifs Eros et destruction. Il n’emploie pas le mot Thanatos ; et comme la carte sans nom du tarot, nous aurions ici le concept sans nom de la théorie freudienne ?

Pour conclure, je me cite si vous m’y autorisez, dans un article du site de l’IFP de novembre 2019 (Agressivité – Violence – Ambivalence ; pulsion de vie, pulsion de mort) :
« Nous pouvons dire alors que la haine est chargée de produire une action dans le cadre de la pulsion d’autoconservation, action qui projette hors du moi la pulsion de mort, le moi se protégeant ainsi des pulsions d’emprise et de destructivité qui peuvent se retourner vers soi, en les attribuant au monde, à l’autre, aux objets, afin de relativiser leur potentiel d’annihilation. Si les termes de cette projection-protection-circulation ne sont pas précisément relativisés, grâce à la prise en compte d’une heureuse ambivalence, exactement dans ce qui peut être aménagé d’une homéostasie du moi pouvant s’enrichir d’une relation équilibrée, le narcissisme, primaire encore à ce moment, devra se porter garant de la possibilité pour la personne confrontée à la déceptivité d’une haine réfrénée mais agissante, de revenir vers un moi dénué de culpabilité. La pulsion de mort s’en trouvera neutralisée.
L’agressivité séparatrice (processus d’individuation), réconciliatrice (colère, revendication : pulsion d’appel) et créatrice (sexuel ou séduction, sexualité ou sublimation) peut alors trouver sa place dans l’intrapsychique et construire pour le sujet un devenir civilisationnel. De la déliaison vers la liaison. 
»

*Il aurait permis à la cité voisine de Sélinonte de mettre fin à une violente épidémie, en faisant drainer les eaux stagnantes des estuaires !

Nicolas Koreicho – Octobre 2020 – Institut Français de Psychanalyse©

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Eros et Thanatos – Quelques repères mythologiques à l’usage de la psychanalyse

Quelques repères mythologiques à l’usage de la psychanalyse

François Gérard – Cupidon et Psyché – 1798

Et si le monde était une pulsation rythmée de vie et de mort, de mouvements perpétuels, d’apparition et de disparition – « Il court, il court, le furet » – pointait Lacan pour illustrer le caractère métonymique du désir et d’aspiration à l’équilibre, à la satiété, à l’image de la mort. Telle pourrait être la représentation du couple oxymore d’Eros et Thanatos dans la mythologie grecque. 
La mythologie demeure elle-même structurée sur un couple cardinal de contraires conflictuels, constitué de Mythos («Tu racontes des bobards », pouvons-nous imaginer dans le propos de Platon soulignant une origine chaotique) et de Logos, expression d’une parole discursive et organisée. Chaos, conflictuel, pulsions et contre-pulsions, fait advenir l’engendrement des divinités.
La théorie des pulsions selon Freud est notre mythologie et les dieux de la mythologie ne sont que des figures de nos pulsions.
Pour les mythologues, les généalogies fluctuent selon les auteurs, poètes ou philosophes, des pré- aux post-socratiques.

Un profil d’Eros

Dans la théogonie (engendrement des dieux) d’Hésiode, au commencement était le Chaos : l’abime, la béance, le non-lieu, d’où il ne sort rien, « l’ouvert » pour Jean-Pierre Vernant.
De ce Chaos émergeront cinq divinités dont Eros, le plus beau des immortels, Gaia, la terre mère primordiale matrice de la vie, Tartare, le lieu divin du châtiment, Nyx, la nuit et Erèbe, les ténèbres.  La Terre engendrera le Ciel (Ouranos : le Père).
Pour Pierre Legendre (La 901° conclusion : étude sur le théâtre de la raison, Fayard, 1998) ce Père – Ouranos sorti de la mère archaïque serait l’expression d’un fantasme infantile du sexe unique.

Si ces divinités sont toutes des lieux constitutifs de l’espace, Eros apparait comme la force qui pousse à l’engendrement, le dynamisme, la puissance qui met en mouvement, la propulsion qui met hors de soi, le principe universel qui assure les générations en rendant les êtres attractifs.
Enfant qu’il est, il incarne l’amour, le désir, l’érotisme, la pulsion de vie.

Eros a pour frère Antéros, présenté selon les auteurs comme frère rival créateur de désamour, ou comme l’amour retourné, réciproque, et représente dans le discours de Socrate sur l’amour le sentiment amoureux d’un jeune garçon Éromène pour Éraste.
Dans la théogonie orphique (Orphée, initiateur mythique), il nait d’un œuf primordial nommé Protogonos (le premier né) ou Pharès (qui fait étinceler les ailes d’or sur son dos) qui, en unissant tous les éléments, crée l’origine du monde.
Ce serait pour Jean-Pierre Vernant le premier Eros non sexué (France culture : Le bon plaisir, 1994). Le second Eros, sexué, naitrait de l’émasculation d’Ouranos par l’un de ses fils, Chronos, qui jette son sexe à la mer. Ainsi naissent Aphrodite, de l’écume spermatique (« Aphros » signifie écume) et Eros, sexué à l’origine, de l’union entre les mâles et les femelles. 
Aphrodite sortant nue des flots et chevauchant une conque est magistralement représentée dans le tableau de Botticelli. 
Il est à noter que cette beauté absolue émerge d’une sanglante horreur, de l’émasculation d’un homme… Gérard Miller (Malaise, Seuil, 1992) fait remarquer que cette perfection (la Vénus) sera voilée, habillée par des hommes couturiers homosexuels qui mettront en scène dans un défilé de mode ces belles femmes mannequins inaccessibles en tenues vaporeuses, irréelles, telles des muses au regard porté vers un au-delà. Ces beautés parfaites « médusent » les photographes hommes rendus quasiment impuissants, rivés à leur bien le plus précieux, leurs gigantesques téléobjectifs phalliques. Dans cette comédie des sexes, beauté absolue et horreur de la castration se côtoient.
Face à l’événement traumatique de la découverte de la castration, notamment maternelle, événement à la lisière de l’imaginable, événement qui conduit Lacan à forger le néologisme de « troumatisme », le sujet invente alors quelque substitut pour combler le trou dans le Réel, ce trou lié au trauma.
Pour la plupart des auteurs, Eros est fils d’Aphrodite, déesse de l’Amour et d’Arès, dieu de la Guerre. Chez les Romains, la correspondance d’Eros est Cupidon, fils de Vénus et de Mars.
Eros est représenté en enfant ailé muni d’un arc et d’un carquois garni de deux types de flèches : en or et pointues, elles génèrent désir et amour, en plomb et émoussées, elles immunisent contre toute avance. Les Erotidies, en quelque sorte notre « Saint-Valentin », sont célébrées dans son sanctuaire à Thespies.

Le mythe d’Eros et Psyché illustre « l’amour aveugle » ou l’amour de deux êtres, impossible au grand jour, allégorie entre un amour charnel et un amour divin, une histoire d’ailes entre Psyché aux ailes de papillon (« Psyché » signifiant papillon) et Eros aux ailes d’oiseau.

Psyché, l’une des trois filles d’un roi de Grèce, est dotée d’une beauté extraordinaire. Aphrodite se montre jalouse et demande à Eros de décocher une flèche pour qu’elle tombe amoureuse de la créature la plus laide. Par erreur, Eros se blesse et tombe amoureux de Psyché qu’il emmène secrètement dans son palais.  Il la rencontre dans le noir et il lui fait promettre de ne jamais découvrir son visage, mais la curiosité trop forte l’entraine à découvrir ce mystérieux être tant aimé.  Pendant son sommeil elle approche une bougie, mais une goutte huile tombe et réveille Eros. Elle découvre alors la beauté du dieu de l’amour. La promesse est rompue, Eros s’envole dans la douleur. Psyché part à sa recherche et prie Aphrodite qui demeure d’autant plus jalouse que Psyché entretient une relation amoureuse avec son fils. Aphrodite va alors lui imposer une série d’épreuves dont la dernière est de rencontrer Perséphone dans le royaume d’Adès et de lui rapporter une boîte contenant une partie de sa beauté. Une fois encore, Psyché dérogera à cette injonction en ouvrant la boîte. Une brume sort de la boîte et l’endort (Serait-ce Hypnos, frère de Thanatos ?). Eros interprète ces épreuves comme autant de manifestations d’amour. Emu, il part à sa rencontre et remet la malédiction dans la boîte. Psyché se réveille alors et ils s’enlacent. Elle devient alors immortelle et déesse de l’Esprit. Ils ont pour descendante une fille nommée Edone, déesse de la volupté.

Ce mythe de Psyché est fondamental, en tant que la psychanalyse est l’analyse de Psyché, et mérite un développement. Guy Massat, dans un séminaire du 30-10-2006 sur le mythe de Psyché, avance l’idée que les trois figures illustrent des pulsions de vie : Eros la libido, Aphrodite la beauté et Psyché le charme et la force vitale inconsciente, laquelle devient immortelle après une série d’épreuves.
Aphrodite et Psyché illustreraient alors deux figures de femme.

Dans le banquet de Platon, six personnes essaient de définir la nature d’Eros.
Pour Socrate, il apparaît comme un intermédiaire entre les Dieux et les hommes : il naît de Poros, dieu de l’ingéniosité, de l’abondance, doté de savoirs et de ressources  (son étymologie montre qu’il n’est jamais dans l’aporie) et de Pénia, figure de pauvreté, de misère, dépourvue de savoirs et toujours dans le manque !
Eros héritera de ces deux parents. Il sera « va-nu-pieds », malpropre, sans gîte, telle sa mère, mais à l’affut de tout ce qui est beau et bon, viril, chasseur redoutable, rusé, magicien à l’instar de son père ; il sera pauvre mais toujours astucieux pour charmer, toujours dans le manque de l’être aimé, en un mot en désir, à l’image de Don Juan.
Eros reste intrinsèquement contradictoire, exaltant et décevant, et quelle que soit sa généalogie, il est plus ou moins redouté, grâce à son pouvoir de faire aimer.

Une esquisse de Thanatos

Dans la Théogonie d’Hésiode, Thanatos est tantôt fils d’Erèbe, dieu des enfers et de Nyx, déesse de la nuit, tantôt, par parthénogenèse, Nyx l’a conçu seule sans union sexuelle. Thanatos « le trépas » possède un frère jumeau, Hypnos, personnalisation du sommeil et d’une petite mort, et une sœur Lyssa, déesse de la folie furieuse destructrice.
Thanatos est la personnification de la mort, réfugié dans le Tartare, séjour des morts.  Redouté, son nom est tu par superstition, et il est représenté dans un corps amaigri, squelettique et souvent recouvert d’un voile, tenant une faux et une urne contenant des cendres. Ennemi des humains, au cœur d’airain, il considère les hommes comme faibles et sans intérêt.

Thanatos reste une figure mineure qui ne donne pas lieu à un mythe. Il est essentiellement attaché à deux épisodes : ceux de Sisyphe et d’Héraclès.
Sisyphe le rusé défie la mort et piège Thanatos en l’enchaînant avec des menottes, mais dans un second temps, Thanatos, aidé de Zeus, amène Sisyphe aux enfers où il sera condamné à rouler un rocher jusqu’au sommet d’une butte. Le rocher dévalera la pente et Sisyphe devra recommencer à perpétuité : on n’échappe pas à la mort qui gagne toujours… Nous sommes seulement en sursis.
Héraclès entre en lutte contre la mort, attache Thanatos pour délivrer Alceste (fille de Pélias) des enfers.

Le couple oxymore Eros et Thanatos  

Ce couple de dieux grecs sera retenu par Freud comme figures antagonistes et articulées sous les noms de pulsion de vie et pulsion de mort. Le monde apparaît alors comme une pulsation rythmée de vie créative et de mort destructrice.
Eros est conçu dans un entre-deux, entre un Dieu et une mortelle, à la porte du palais, ni dedans, ni dehors. Il est l’expression du jeu dans cet entre-deux. C’est la vie dans son perpétuel renouvellement, dans son esthétisme à travers le plaisir de créer et de susciter le désir amoureux et sexuel. Le désir est étymologiquement l’arrachement à la fixation de l’étoile, la « dé-sidération », toujours en mouvement déséquilibrant, mouvement qui entraine vers le semblable. Ce désir qu’on ne peut jamais attraper est à l’image du furet pour Lacan : « il court il court le furet, le furet du bois mesdames »,  allusion sexuelle dans la contrepèterie de cette comptine de 1720 faisant référence au cardinal Dubois réputé pour son amour des femmes.
Thanatos sera au contraire l’aspiration à l’équilibre, la stabilité, la satiété hors de la faim, de la soif, image de la mort à l’instar d’un organisme parfait sans besoin de son environnement. Sur l’Olympe, Zeus et les treize autres olympiens viennent de gagner la guerre contre les Titans, ils se retrouvent dans un monde paisible, harmonieux et commencent à s’ennuyer. Le besoin de vie, Eros, se fait sentir pour ne pas chuter dans cet équilibre paradoxalement mortifère qu’est Thanatos. Alors ils inventent les humains pour se distraire !

Guy Decroix – Octobre 2020 – Institut Français de Psychanalyse©

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Distanciation, isolement, solitude

Distanciation, isolement, solitude. Ecoute, parole, dialogue. Un éclairage de la psychanalyse et de la psychopathologie.

« Souffrir de la solitude est mauvais signe ; je n’ai jamais souffert que de la multitude. »
Friedrich Nietzsche

Edward Hopper – Western Motel, 1957

A l’occasion de la crise sanitaire que nous traversons, nous sommes projetés dans une étrange époque de remise en question du sens des mots, de la signification des discours, du positionnement des personnes, bref, de la subjectivité des valeurs.
Dès lors, pour s’y retrouver, il importe plus que jamais de tenter d’y voir plus clair dans trois situations qui placent d’ordinaire la personne dans des moments de détresse, de repli ou de crise, tous phénomènes pouvant être à l’origine de maladies physiques, de pathologies psychiques, de passages à l’acte, mais qui proposent aussi des espaces de vérité pertinente susceptible de créativité, d’intégrité, de joie : la distanciation, l’isolement, la solitude.
Ces concepts peuvent être considérés et discutés dans leurs différentes acceptions afin de ne pas favoriser de contre-sens préjudiciables à la prise en compte des personnes et de la singularité de leurs ressentis.
Il n’y a pas d’écoute sans dialogue. Si nous ne parlons pas, nous n’écoutons pas.

Distanciation

Outre les maladresses, pour le moins, des autorités politiques, médiatiques, sanitaires, le syntagme « distanciation sociale » n’est pas approprié.
Au moment où le covid bouleverse à la fois les personnes physiquement et des personnes vis-à-vis de leur environnement, la société et ses valeurs de responsabilité individuelle, il fallut parler de « distance physique ». En effet, « distanciation » implique prise de distance psychologique, voire affective. L’adjectif « social(e) » en rajoute une couche supplémentaire dans l’injonction de s’éloigner de nos semblables socialisés.
Ceci provient de la confusion entre distancer et distancier, verbes formés à partir de distance, et qui n’ont pas le même sens.
Distancer signifie « dépasser », lorsque l’on parle de choses ou de personnes en mouvement, au figuré distancer signifie « faire mieux que ».
Distancier signifie « prendre du recul », c’est l’acception freudienne, par rapport à quelque chose, souvent pour tenter de considérer les choses de manière objective. C’est de ce verbe que provient le nom « distanciation » qui a été utilisé au théâtre par Bertolt Brecht pour désigner une pratique théâtrale qui consiste, pour le comédien, à jouer son personnage de manière détachée, afin que le spectateur ne puisse s’y identifier et qu’il se concentre sur le message délivré par la pièce dans son entier afin de développer son esprit critique. Le synonyme serait « prendre du recul ».
Le message implicite contenu dans « distanciation sociale » peut hélas être équivalent, du point de vue sémantique, à « distinction », « différenciation », mais aussi, et c’était le cas au 19ème siècle, « ségrégation » (Zola : « discrimination » de classe), ce qui peut impliquer, pour des personnes fragiles, l’idée de se défier, se méfier, voire ignorer l’autre.
A ce titre, le covid est devenu une maladie honteuse. L’absence de remise en question des termes et des slogans inappropriés, encore aujourd’hui, est préjudiciable.
Alors que la période que nous traversons devrait nous inciter au contraire à se rapprocher de nos proches, de nos collègues, de nos relations, de nos appelants, de nos patients, l’idée de « distanciation » est particulièrement mal venue. Au passage, en cours de psychopathologie, on apprend en 1ère année que la distanciation est nécessaire, mutatis mutandis, dans des acceptions de formes de distanciation très différentes, vis-à-vis d’un parent à tendance incestueuse, d’un psychothérapeute vis-à-vis de son patient, d’un juge vis-à-vis du délinquant, d’un témoin vis-à-vis de l’avocat, d’un avocat vis-à-vis de la victime… Autrement dit, la distanciation est pertinente dans des situations où la trop grande proximité affective est contre indiquée, voire nocive. C’est précisément l’inverse que nous devons respecter dans les périodes de crise, et spécifiquement dans nos activités d’écoutant ou de psychothérapeute. Nous devons laisser le transfert se déployer, quitte bien entendu à l’analyser. Il s’agit pour nous avant tout de rétablir ou d’établir du lien pour favoriser rapprochement social, dialogue, compréhension.

Liaison – déliaison

En effet, ces temps-ci, chacun aura pu mesurer dans ses relations avec les autres, famille, amis, rencontres, certaines modifications dans le lien. La difficulté n’est pourtant pas d’établir des liens avec les autres. C’est d’une part de rétablir ou, et c’est le cas la plupart du temps, d’établir le lien avec sa propre biographie, et de revisiter particulièrement les moments de dépendance que nous avons tous eu, par rapport à l’autre, la mère, le père, la fratrie, dans un trop d’amour ou dans un trop de haine et, dans le meilleur des cas, de rétablir ou d’établir le lien avec ne serait-ce qu’une seule personne – un seul animal ? – ne serait-ce qu’un instant, que l’espace d’un regard, avec qui on pourra échanger ou, simplement, communiquer, sur la vérité de notre vie, de l’instant, du regard. Cependant, nous sommes à nous-même notre propre référence.
Il s’agit de retrouver, ou de trouver, l’équilibre avec soi, d’abord, « être en accord avec soi-même » (mais qui est ce soi-même ? Un moi altéré par des relations excessives, en passion, en haine ou en indifférence ? Ou un moi retrouvé, ou trouvé, identifié comme notre véritable moi ?) et il s’agit de retrouver ou de trouver, l’équilibre avec l’autre.
Ce double équilibre, qui consiste à exercer une pulsion de vie répartie entre deux forces qui ne sont pas forcément compatibles, se construit par ce que l’on appelle en psychologie l’individuation, elle-même sous-tendue par l’intra-subjectivité et l’intersubjectivité du sujet.
Une individuation rendue réalisable par la prise en compte du développement d’un premier concept l’intra-subjectivité, concept socle de la personnalité, en ce qu’il est le garant d’une individuation, qui s’établit dans le rapport à soi, à ses besoins, par le truchement de la pulsion d’auto-conservation, dans la considération de sa priorité personnelle, de sa sécurité, de son intégrité, sans le basculement dans les formes des psychoses que l’on connaît, et une individuation rendue réalisable par la prise en compte d’un second concept tout aussi important que le concept d’intra-subjectivité, savoir le concept d’intersubjectivité, qui se développe dans l’idée de la satisfaction de ses besoins, autre condition de la construction de la personnalité, en ce qu’il est lui le garant d’une individuation dans le rapport à l’autre, dans la pulsion, sexuelle à l’origine, dans l’évolution de notre relation aux autres, dans l’espoir, l’empathie, le soin, idéalement sans dépendance, et sans emprise.
A ce titre, nous pourrions avoir le choix entre une empathie obligée, imposée par des systèmes de soumission à l’autre, selon des formes d’autorité ancienne, inadaptée à l’adulte, et une empathie spécifique agissant en conformité avec notre désir et nos besoins réels.
En effet, nous devrions être en mesure d’affirmer une distanciation de sauvegarde, en particulier lorsque l’autre, perçu cette fois sous le jour de la responsabilité et non plus en fonction d’une empathie qui nous fait le dédouaner d’emblée de toute intentionnalité. L’empathie ne doit pas faire le lit de l’hostilité. La question de la responsabilité de l’autre doit advenir et à sa suite la possibilité d’une distanciation par rapport à lui et par rapport à cette empathie obligée nonobstant la nécessité du lien dans la construction de la personnalité.

Isolement et solitude

Ces deux termes sont souvent confondus. Il est de première importance de les distinguer précisément.
L’isolement est une donnée sociale qui peut être mortifère. En particulier lorsqu’il est imposé par les circonstances, car il peut être alors assimilé à une punition. Et qui dit punition dit culpabilité ou à tout le moins, sentiment de culpabilité, ce qui renvoie à des temps d’individuation archaïques (enfance, adolescence).
L’isolement peut affaiblir considérablement le système immunitaire physique (on parle d’« immunodépression »). Le stress, continu, à bas bruit, est sans doute un des principaux vecteurs de maladies particulièrement sévères : pathologies cardio-vasculaires, troubles de l’anxiété (angoisse…), troubles de l’humeur (dépressions…), troubles du comportement (addictions…), pathologies neurologiques (maladie d’Alzheimer…), démences (confusions…) ou en tout cas d’un affaiblissent immunitaire physiologique (le rôle du cortisol, l’hormone du stress, dans cet affaiblissement physique est démontrée).
Pour ne pas être malade, il vaut mieux être en bonne santé physique.
Cependant, ce n’est pas l’isolement qui est directement responsable des maladies psychiques. L’isolement agit plutôt comme un révélateur, ou un précipitant comme disent les chimistes, de pathologies psychiques préexistantes qui à leur tour entraînent des pathologies physiques (cf. l’hormone du stress).
L’isolement qui concerne spécifiquement les personnes qui souffrent de psychopathologies est donc une résultante secondaire aux psychopathologies proprement dites. Autrement dit, ce sont les psychopathologies qui tendent à isoler les personnes, et non pas l’isolement qui crée les pathologies. La pathologie isole, dans la mesure où la souffrance n’est pas partagée, d’abord formulée, explicitée en discours, puis dans la mesure où la souffrance n’est pas comprise, prise avec soi (étymologiquement, comprendre c’est « prendre avec ») par l’autre.
L’absence de formulation relègue les causes de la souffrance dans les tréfonds de l’inconscient et du sentiment de culpabilité, et l’absence de compréhension relègue la possibilité d’attribuer une logique à ce que nous sommes devenu dans la privation d’un autre attentif, l’isolement (le sentiment de solitude) ne proposant plus d’espace de socialité (de parole, de proximité) à la personne.
C’est précisément cet isolement, social, pas physique, qui peut entraîner des moments de crise, des moments « hors-limites », ce que l’on appelle des décompensations. En effet, le discours de soi et le discours de soi dans la présence de l’autre instaurent des frontières pouvant constituer un territoire psychique, d’abord dicible, puis compréhensible.
Ce n’est donc pas l’isolement physique qui crée la maladie psychique mais l’isolement par rapport à la compréhension de soi, par soi, et par quelqu’un d’autre. L’isolement met simplement au jour des maladies psychiques latentes, lesquelles ont précipité l’isolement.
L’absence de solutions profondes pouvant être données par l’entourage – et pour cause : nous sommes ontologiquement seuls, et seuls à pouvoir changer – et cette absence de solutions données par l’autre, l’objet, confirme bien évidemment que les solutions ne sont qu’en nous en tant que nous sommes sujet (la subjectivité, intra- et inter- dont j’ai parlé tout-à-l’heure), sujet de notre propre vie, sujet que nous sommes de nous-même, de notre propre partition, peut faire la personne se renfermer sur un sentiment de solitude, tandis que, par conséquent, peu à peu, l’isolement pourrait suivre.
C’est cet isolement qui risque d’exposer à une solitude non assumée comme étant notre lot d’être vivant, du début jusqu’à la fin, la solitude étant, entre autres, la faculté de se considérer, avec ses qualités et ses travers comme sujet de soi. C’est la fameuse « capacité d’être seul » développée par le psychanalyste Donald Winnicott.
Le professionnel, l’écoutant, le psy, est là très utile, dans la mesure où c’est un objet qui ne se substitue pas au sujet que vous êtes mais qui peut néanmoins restaurer, grâce au partage distancié et, paradoxalement, à sa faculté de consolation et de réagencement, dans la profondeur de l’intime prenant place en un cadre de qualité, pour un temps ou plus durablement, le narcissisme détérioré de la personne, c’est-à-dire le regard que la personne pose sur elle-même, comme l’ont détérioré l’excès et les blessures causées par la haine, la négligence, l’insécurité.
A l’inverse, un isolement trophique, bénéfique, nécessaire peut advenir en tant que période de reconstitution personnelle, intime, apaisante, qui peut correspondre à une introspection positive et possiblement re-narcissisante de retour sur soi, surtout si l’on découvre en l’autre une hostilité, prolégomènes à l’observation de son axe propre comme priorité, en cet isolement qui forge ou qui consolide une intégrité, un quant-à-soi revigorant.
Ces processus d’élaboration supposent que la considération de l’autre soit prise en tant qu’environnement, humain, et non comme une donnée intrinsèque à nous.
L’équilibre de la personne dépend de l’équilibre, de la cohérence entre la relation intra-subjective, celle que l’on développe avec soi-même, dans l’acceptation de toutes nos composantes, selon une homéostasie psychique, et de la relation intersubjective, celle que l’on construit avec les autres, en se défiant de toute dépendance, dans une juste proxémie : ni dépendance, ni retrait. Un partage distancié. Une reconnaissance de la place du sujet et de l’objet.
La solitude est une donnée ontologique à laquelle nous ne pouvons nous soustraire. C’est une condition humaine et biologique. Le sentiment de solitude est tout autre chose et s’apparente à un isolement psychique. Ce sentiment correspond la plupart du temps à la réminiscence d’un trop d’affect, d’amour, ou plutôt de passion, de haine, pouvant se manifester en haine de soi, ce qui équivaut à une saturation, qui envahit l’espace affectif, d’une absence, qui, au passage, engage le rôle de l’autre, ou d’une privation, qui engage la responsabilité de l’autre. Il existe ainsi trois écueils à la bonne construction de l’intersubjectivité, en lien avec le narcissisme du sujet, l’autre se plaçant dans ces moments de partage, comme un miroir, mais déformant, de soi. Ceci peut donner naissance à un moi déformé qui, pour se reconstituer (de manière erronée : le système de l’addiction est un faux ami : un faux autre) fera appel aux « ressources » des pathologies narcissiques addictives.
La solitude est un principe de la condition humaine en tant que la « plus originaire et plus constante expérience » (Grimaldi).
Il y a une différence entre la solitude, acceptable donc, et le sentiment de solitude. La solitude est un thème hyper investi par l’art, par l’histoire, par la fiction, par les mouvements littéraires. Le sentiment de solitude, par contre, est un ressenti durable qui concerne une réalité pragmatique, personnelle, intime, en particulier dans la clinique, clinique analysable dans le monde du soin (thérapeutique : étymologiquement « besoin ») et dans l’idée du soin (attention : étymologiquement « souci »).
Si la personne naît dans une parfaite dépendance par rapport à son environnement, dépendance qui correspond à la nécessité de nous adapter au monde, d’advenir au monde, un processus d’individuation acceptable, sécure, devra cependant s’instaurer pour que d’objet, de l’autre, de soin, d’amour, ou de haine, de négligence, la personne puisse devenir sujet, d’elle-même, de son histoire, de son discours.
A ce titre, il faut que la personne comprenne qu’il y a autre chose à décliner que la plainte, nécessaire mais pas suffisante, et que tout ne peut pas être dépendant ou investi en l’autre. Il n’y a pas que la voix, de l’objet, il y a la voie, du sujet.
Ceci se fait au cours d’un apprentissage idéalement étayé par l’autre, mais souvent, pour la personne qui s’isole, un apprentissage construit de bric et de broc, c’est-à-dire de ses expériences et, surtout, dans ce qu’elle peut faire de ses expériences, selon qu’elle a été suffisamment aimée ou détestée, ou négligée. En psychanalyse cet apprentissage est un des domaines investis par le préconscient.
De ces premiers affects reçus, la personne pourra investir à la fois son narcissisme et le monde de l’autre au travers d’un sentiment de sécurité qui va déterminer ses rencontres, acceptables, avec la distance, l’isolement, la solitude.
Si ce premier environnement humain, de la mère, du père, a été insuffisamment sécure, ou même partiellement défaillant, l’enfant n’aura pas un objet de projection fiable, sur lequel il pourrait facilement s’appuyer pour se construire en tant que sujet (toujours cette intersubjectivité décrite par les philosophes du langage). Il devra désormais trouver la possibilité de cet objet en lui-même et par lui-même.
Le sujet doit être distancié affectivement parce qu’il aura eu un amour nécessaire et suffisant, il pourra donc se trouver sécure d’abord par lui-même et indépendant de l’excès d’amour, de haine, de négligence de la part de l’autre. Sinon, il devra faire la balance entre la possibilité de puiser dans les ressources proposées par l’autre et les ressources, à trouver, en devenir de soi.
Secondairement, si la haine ou la négligence n’ont pas investi trop profondément, souvent grâce à l’amour donné par l’autre parent suffisamment aimant, ses images intrapsychiques de soi et de l’autre, la relation à l’autre sera elle-même sécure, c’est-à-dire proximale si la confiance est au rendez-vous, ou distale si l’autre est hostile. Dans tous les cas, la relation est, peut être, doit être, distanciée.
A l’inverse, si la personne a été privée de soin, de compréhension, d’empathie dans son enfance et dans son adolescence, elle gardera une vulnérabilité longtemps, jusqu’à ce que sa propre maturité psychique, à condition qu’elle se développe dans une ou deux relations de qualité, marquée par des limites, des cadres, des valeurs, lui permette d’accéder à une solitude non dépressive, non angoissante : une solitude acceptable.
Le sentiment de solitude, quant à lui, renvoie à l’angoisse, qui elle-même, renvoie à la séparation, à la privation, affects mortifères et de souffrance différents de la solitude qui renvoie au manque, moins douloureux, qui lui-même, grâce à la dynamique vitale qu’il présuppose, renvoie au désir.
Le sentiment de solitude, plus que la solitude, donc, implique une privation ancienne qui étayera en strates successives un narcissisme défaillant, lequel sera faussement comblé (là aussi saturé) par les faux amis des pathologies addictives, perverses, sociopathiques, limites, ou par les troubles de l’humeur, dépression, manie, mélancolie.
Incidemment, le sentiment de solitude pour les personnes âgées en particulier peut se compliquer d’un mécanisme d’étrangeté, étrangeté fondée sur la distance qui se crée entre elles et un monde qui, trop construit sur les liens sociaux et les contraintes de rôle et pas suffisamment sur la conscience de ressources internes au sujet ou externes eu égard à des relations défaillantes, les fait glisser vers l’indifférence, à l’autre, de l’autre et, plus mortifère encore, à soi-même.
Ici, nous pouvons parler à nouveau de la distanciation, dans la mesure où il est possible d’établir une distance avec ses propres habitudes de souffrance pour faire de la solitude une alliée, en exploitant et en aimant sa solitude.
Cette solitude remplie, plus que d’une capacité à être seul, d’un travail sur soi et d’amour de soi, amour ponctué par la toujours possible rencontre de l’autre de qualité, solitude consolidée d’activités artistiques, manuelles, intellectuelles, de pensées identitaires toujours possiblement actuelles et en devenir, de relâchements récupérateurs aussi, peut être la condition d’existence d’un univers intérieur constitutif d’une vie personnelle indépendante assumée.

Nicolas Koreicho – Septembre 2020 – Institut Français de Psychanalyse©

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Transhumanisme et psychanalyse : un nouveau désordre

Actualité du transhumanisme et psychanalyse

L’Homme de Vitruve « augmenté » (1490) – D’après Léonard de Vinci

L’homme amélioré, fantasme de toujours, devient aujourd’hui réalité : l’Homme est en mesure de prendre le contrôle de l’évolution pour proposer au grand public d’ici à 2030 des possibilités d’implants Homme-Technologies.

Dans l’histoire de l’humanité, plusieurs changements de paradigme ont été opérés du fait des évolutions techniques : sédentarisation, avènement de la conscience, ère industrielle, ère de l’information. D’ores et déjà en cours, l’homme amélioré (transhumanisme) est une authentique révolution. Le questionnement éthique généré semble surréaliste : « Comment allons-nous rester humain ? ». La science fiction d’hier devient l’actualité ontologique.

il ne s’agit plus de prothèses et autres opérations réparant l’homme, d’ordinateurs de poches connectant chacun en permanence mais de prothèses intégrées au corps (implants dans le cerveau, organes modifiés, …) et de programmation génétique. Une professeure de médecine chinoise a aussi développé un utérus artificiel. L’homme mâle pourra être enceint. Des sociétés américaines commercialisent déjà des embryons sélectionnés pour leurs caractéristiques génétiques. Les pratiques américaines d’eugénisme (appliquées par 33 états américains entre 1930 et 1950 via la stérilisation forcée des handicapés, des alcooliques, …) sont et seront décuplées.

A l’horizon des 10-15 ans, l’homme normal de demain sera amélioré (Google développe ses implants neuronaux : la recherche actuelle finalise leur positionnement au sein du cerveau ). L’homme normal d’aujourd’hui sera handicapé.
Le vieillissement sera un choix, une maladie réversible, une option commerciale. Jusqu’alors l’homme se concevait comme supérieur à la nature, aujourd’hui il se distancie de sa naturalité.

Le hasard de la création s’élimine progressivement (il ne s’agit plus seulement de choisir le sexe du nourrisson mais aussi ses caractéristiques génétiques). La procréation devient rationnelle, déterminée.
Jusqu’alors la vie humaine avait une fin et était tissée de hasard. Ces deux conditions disparaissent progressivement, entrainant avec elles la fin du sens de la vie et de la mort, sens qui sera donc questionné.

Sylvain Brassart – Mai 2020

Transhumanisme, désir de maîtrise et coronavirus

Le projet post humaniste s’adosse à la réflexion post cartésienne de l’homme « comme maître et possesseur de la nature » et Heideggérienne où « le projet de la technique est d’arraisonner le monde ». Il désire mettre l’homme en « trans »… en transgressant les limites, le symbole étant l’homme H+. En évacuant le symbolique,  en tentant d’éradiquer la castration, le corps, la sexualité, la mort, en réduisant l’homme à ses organes, il s’autorise de toutes les transgressions. Deux fantasmes délirants mégalomaniaques émergent de cette pensée magique déguisée en science : La toute maîtrise de la mort, où il s’agit d’abolir le tabou anthropologique de « tuer la mort », et la reproduction d’un homme parfait.
Le monde postindustriel se colore de ce désir de maîtrise, depuis la gestion des risques où tout se veut encadré,  ressources humaines comprises, jusqu’au principe  de précaution inscrit désormais dans la Constitution…

Depuis 2004, Jean-Pierre Dupuy, philosophe des sciences et disciple d’Ivan Illich, penseur de l’écologie, conduit une réflexion sur le destin apocalyptique de l’humanité dans son ouvrage  «  Pour un catastrophisme éclairé » sous-titré « Quand l’impossible est certain ». Il avance que les théories du risque ne suffisent plus, que c’est à l’inévitable de la catastrophe et non à sa simple possibilité que nous devons désormais nous confronter. Plutôt que de s’abriter sous un pseudo principe de précaution que l’on n’applique jamais,  mieux vaut inscrire cette catastrophe dans notre quotidien. Seul ce scénario conduit à la prudence !
La société postindustrielle tend à rejeter l’idée de catastrophe.. Or l’événement actuel du coronavirus illustre l’imprévisible !

Les transhumanistes apparaissent plus prolixes sur les banques de données (Big DATA) que sur l’attaque d’un virus venu de nulle part.. Il est vrai que « la pensée » du transhumanisme est quasi inexistante, faute de concepts et qu’elle est paradoxalement obsédée par le changement. Comme chez beaucoup de sujets psychotiques, l’imprévu est inenvisagé… 
Il apparaît de fait que ce fantasme de toute maîtrise avancé par les transhumanistes puisse être annihilé par la pandémie imprévisible de la Covid 19 ; ce fantasme aurait déjà pu être démenti par l’événement mondial du SIDA.

Cynthia Fleury dans son journal du confinement repère un certain nombre d’impacts liés à cette situation.
Je retiendrais trois rappels qui infligent à cette « théorie » une quasi blessure narcissique liée au virus.
Cette catastrophe actuelle imprévisible et non « maîtrisée » vient rappeler en premier lieu notre vulnérabilité ontologique : nous sommes mortels et potentiellement malades. Rappelons Lacan pour qui « La mort est du domaine de la foi. Vous avez bien raison de croire que vous allez mourir bien sûr ; ça vous soutient. Si vous n’y croyez pas, est-ce que vous pourriez supporter la vie que vous avez ? Si on n’était pas solidement appuyé sur cette certitude que ça finira, est-ce que vous pourriez supporter cette histoire ? Néanmoins ce n’est qu’un acte de foi ; le comble du comble c’est que vous n’en êtes pas sûr. ».
Et Woody Allen pour qui avec un brin d’humour « L’éternité c’est long, surtout vers la fin. ».
En d’autres termes, à la différence du transhumanisme, les Lumières avançaient un avenir mais limité par une fin. Accéder à cette finitude nous permet de vivre… Bien sûr, accepter le retour du risque dans le quotidien reste source d’angoisse… 

En un second rappel, l’événement signe l’interdépendance entre les hommes et entre l’homme et l’animal. Freud avait pointé  ce second démenti  infligé à l’humanité «… en réduisant à rien les prétentions de l’homme à une place privilégiée dans l’ordre de la création, en établissant sa descendance du règne animal et en montrant l’indestructibilité de sa nature animale. ». Il pourrait s’agir désormais de changer nos comportements égocratiques adossés à une hypertrophie du moi et, selon Foucault, pour  » penser ensemble et ajuster nos règles « .

Enfin en un troisième rappel, il s’agit de notre corps, qui se définit par l’oubli selon Leriche pour lequel « La santé c’est la vie dans le silence des organes… » et dont nous n’avons plus conscience, lequel se signale désormais à chacun, voire nous permet d’en jouir dès lors que l’on recouvre sa santé.. Notre corps est entravé à ce jour par l’injonction du « Pas touche » comme si l’ennemi invisible dans une visée animiste était au cœur du désir de la tendresse et de l’amour qui deviennent dangereux. Est-il pour autant entravé pour chacun ?  Pour Jean Baudrillard, après Mai 68, où l’impératif était de se toucher, de « jouir sans entrave »,  nous serions entrés dans « Le temps d’après l’orgie » où le toucher est insupportable hors règle, où l’asepsie est reine, où la phobie de la chair s’est exprimée hier dans le minitel rose, aujourd’hui dans les sites pornographiques qui n’auront jamais été tant visités que pendant cette période de confinement…

L’embryon, le génome et la mort 

Depuis 30 ans nous assistons à une explosion incontrôlée des technologies dans le monde de la procréation.
Cette dérive avait été pointée par Jean-Claude Guillebaud dans son ouvrage sur « La refondation du monde ». Cette technoscience, et non la science qui s’investit dans la recherche du comment, autorise le passage à l’acte.. Il s’agit en réalité de la réalisation de fantasmes inconscients infantiles tels que la quête de l’immortalité ou la maîtrise de son origine…
Ce déchainement épistémophilique, ou désir de savoir, est de nature à créer un véritable malaise dans la procréation au point où Jean Baudrillard fait remarquer que nous accédons à un monde fait de « cadavres chauds », de morts au cœur battant  et « d’embryons froids congelés » dans des cercueils de verre, à l’image des vampires…
Ce monde traduit un brouillage temporel des générations, « un froid entre les sexes », selon l’expression de Monette Vaquin.

Jusqu’alors, à la question « Qu’est-ce qu’un homme ? », l’anthropologie, la philosophie, la littérature, la religion étaient convoquées pour tenter de circonscrire une réponse, tandis que la biomédecine visait à soulager la souffrance… Désormais  la technoscience est destinataire de cette question pour « guérir » de la condition humaine à renfort de clonage de génome…Mais quelle réponse peut-on attendre de la science sur la difficulté de vivre, sur le malentendu amoureux, sur le « non rapport sexuel » selon l’expression de Lacan ?….

Ces nouvelles biotechnologies génèrent une véritable mutation anthropologique.

Nous sommes passés d’un engendrement à la fabrication d’un enfant à l’aide de matériaux de laboratoire.
La loi universelle et immuable pour engendrer un enfant nécessitait un homme et une femme et cet enfant « maturait » dans l’utérus de sa mère. Aujourd’hui cette procréation peut être médicalement assistée (PMA) par un médecin en place de tiers… à telle enseigne que Testard et Frydman ont pu être nommés « Pères des enfants… ». Les interventions s’opèrent hors processus naturel pour les « bébés éprouvettes », les FIV, les transferts d’embryons..
L’utérus peut devenir artificiel (ectogénése..) et l’enfant peut être porté par une autre mère (mère porteuse : GPA) rémunérée dans certains pays du tiers monde. Il existe déjà des contrats de location aux Etats-Unis !.. 

Nous sommes en présence de la mise en acte de quelques grands mythes cristallisant certains fantasmes tels le mythe de Dionysos (le « deux fois né ») incubé dans la cuisse de Jupiter.
Le principe du droit romain irréfragable « mater semper certa est » ne s’applique plus depuis 1978, puisqu’un enfant peut avoir à la fois une mère génétique, et une mère de naissance (la mère devient incertaine…) est-elle désormais la donneuse d’ovule ou la porteuse de l’enfant ?.. 
Quelle est la mère de Dionysos ? Est-ce Zeus portant son enfant dans sa cuisse ou Sémélé (C’est mêlé…) ? Le père qui était incertain « pater est semper incertus » devient certain avec les tests génétiques… 
Paradoxalement tout se passe comme si simultanément on exaltait et liquidait la maternité. 

Les fantasmes qui sous-tendent ces pratiques

Tous les fantasmes stimulent la culture, la science.. et permettent de naviguer entre le possible et l’impossible. Ils expriment des désirs non réalisables. 
Daniel Sibony resitue le cas d’une femme qui demande une FIV et exprime le fantasme de faire un enfant seule sans homme, telle autre femme demande une césarienne dans le fantasme de rester vierge… (Situation déjà jouée il y a 2000 ans..).
Pour Françoise Héritier deux types de  grands fantasmes émergent dans la création scientifique : le tout autre sous la figure du monstre et le même sous celle du clone.  Ces fantasmes se cristallisent ainsi dans des mythes constituant une mise en mémoire d’objets culturels. Ils ne sont pas troublants en soi tant qu’ils ne sont pas passages à l’acte !
Dans les « Trois essais sur la théorie sexuelle », Freud nous éclaire sur la pulsion épistémophilique : Toute recherche, toute création chez l’adulte repose sur le désir de l’enfant de répondre aux questions des origines… ce qui fait énigme pour lui. Sur le chemin du désir de savoir ( » voir ça « ) il rencontre la Loi, l’Interdit de l’inceste, paradigme de toute interdiction : Désormais il ne peut pas tout faire et ne peut occuper toutes les places.

Alors que rechercheraient aujourd’hui les scientifiques dans ce domaine de la génétique ? 
Le bien de l’humanité sans doute… Nous connaissons tous cette belle dénomination légitime et respectable de « bienfaiteurs de l’humanité ». Ne s’agit-il pas là d’une rationalisation, alors que les motivations inconscientes portent respectivement sur l’origine, avec la procréation artificielle et sur la maitrise de la mort, avec la question des greffes d’organes, qui retarderaient la mort, enfin sur la mémoire, avec les manipulations génétiques ?…  

Les fantasmes d’enfants tout puissants sont à l’œuvre et  la pulsion épistémophilique conduit à transformer l’autre en objet expérimental. Les fantasmes d’auto engendrement ont déjà été réalisés dans le Golem et dans  la créature de Frankenstein.
Le Golem, être inachevé fait d’argile, élaboré par le Rabbin de Prague (ville des marionnettes..), échappera à l’homme dans certaines versions pour incarner la figure du monstre incontrôlable. Pour d’autres il sera protecteur de la communauté juive, et c’est ainsi que le premier ordinateur israélien sera nommé « Golem aleph »… 
La créature du Docteur Frankenstein n’aura pas de nom comme innommable non inscrite dans le symbolique, à telle enseigne que chacun confond créateur et créature comme si l’un était le double de l’autre. C’est une créature artificielle faite par un homme qui signe au passage la domination masculine de la science. La créature sans femme sera née de la mort ainsi que de la maitrise et non de l’amour.

Marie Shelley exprimait déjà le danger de l’utilisation du savoir médical et dénonçait le positivisme rationaliste du 19° siècle et son culte de l’utilité.
Aujourd’hui l’humain est réalisé sans sexualité avec la PMA.
Daniel Cohen, responsable de recherche du génome humain, intitule « On va bien s’amuser » le premier chapitre de son ouvrage « Les gènes de l’espérance ». Comment mieux signer l’activité infantile et le plaisir de la transgression.. ?
Jacques Testard avait écrit sur la porte de son laboratoire « éprouveur-inventreur », nomination qui n’est pas anodine quand on se prénomme Jacques !.. La pulsion de mort serait-elle ici à l’œuvre ?

Ces interventions ne sont pas sans évoquer l’ubris du transhumanisme : désir de maitrise de la reproduction…
Il s’agit moins d’une problématique prométhéenne, dans l’ambition de recréer la vie avec le don d’organes, qu’œdipienne, où la jouissance est à l’œuvre : ce que l’homme  peut faire, il le fera les yeux fermés… Jacques Testard arrêtera ses recherches devant cette jouissance inattendue qui envahit la science, réalisant que le féminin devenait objet de science, que les réponses aux questions « Qui sommes nous ? » et « D’où venons-nous ? »  cessaient d’être une métaphore pour s’accomplir en laboratoire et que l’établissement du code génétique ouvrait à la fabrication de l’homme à sa convenance.

Autour de quelques fantasmes

Des fantasmes infantiles archaïques touchant à l’origine sont réalisés dans la FIV (« ma mère est vierge », « Je ne suis pas né d’un rapport sexuel », « mes parents ne sont pas mes parents ») et le « bébé éprouvette » dissocie l’origine de son ancrage sexuel.
L’enfant de la PMA (Assistance Médicale à la Procréation) est programmé avec des adultes en l’espèce désexualisés, à l’aide d’un tiers.. 

Déjà Baudrillard, dans « la transparence du mal » en 1990, notait cette évolution très particulière de la société « Du temps de la libération sexuelle, [où] le mot d’ordre fut celui du maximum de sexualité, avec le minimum de reproduction. Aujourd’hui, le rêve d’une société clonique serait plutôt l’inverse, le maximum de reproduction avec le moins de sexe possible. »
Michel Soulé s’interrogeait sur l’impact de l’irruption prématurée du regard intra-utérin avec l’arrivée de l’échotomographie ce qu’il nommait IVF (Interruption Volontaire de Fantasmes).
Il s’avère au fil du temps que la puissance du fantasme l’emporte sur l’image médicale qui demeure floue et toujours à interpréter. Les projections de certaines mères demeurent permanentes (effet de paréidolie) qui peuvent toujours voir un fœtus malformé en fonction de l’ enfance de la mère…

Un « malaise dans la procréation » émerge avec l’abolition des tabous dans deux domaines

 Celui de la manipulation du génome en vue de correction d’anomalies, de prévention d’handicaps dans l’attente du bébé « quasi parfait », faute de quoi le narcissisme des parents ne serait pas assuré, la grossesse gémellaire où la malformation  d’un jumeau peut conduire à une injection létale. Comment alors vivre cette grossesse en chosifiant l’un pour le deuil et investir l’autre comme humain, la transformation de cellules somatiques en gamètes permettant de « fabriquer » des enfants sans sexualité, enfin la transgénèse y introduisant un gêne étranger ? 

Celui du clonage : il nous faut distinguer deux types de clonage :
– Le clonage procréatif où un enfant est destiné à naitre et le clonage thérapeutique, réservoir de tissus cellulaires et permettant des autogreffes.
– Le clonage procréatif qui permet de « fabriquer » du même et d’abolir toute différence est à prohiber pour deux raisons :
Premièrement, il s’agirait d’une véritable régression phylogénétique : L’évolution du vivant procède de l’asexualité, du clone à la sexualité.
Les formes primitives du vivant indifférenciées ignorent le sexe et donc la mort. La vie infinie repose sur la reproduction à l’identique, sur la répétition et non sur la transmission.
L’émergence de la sexualité, « sexus » signifiant sexe du latin « escarre », qui coupe, divise, différencie les individus. C’est la naissance de l’altérité et de la mort. La vie meurt en chacun mais se transmet à d’autres par générations via un rapport sexuel et un désir. La procréation est le passage par l’autre partenaire sexuel. 
Deuxièmement, l’identité serait altérée par brouillage de l’ordre symbolique et des générations. Ainsi mon clone serait en même temps mon frère, mon fils (figure d’inceste avec soi-même..), sans plus de conflictualité œdipienne où chacun est amené à se situer par rapport à ses deux géniteurs.
Chacun serait le reflet narcissique de l’autre dans un déni d’altérité.
Remarquons que la créature vivante du docteur Frankenstein élaborée avec de la mort, sans sexualité, ne sera pas nommée, innommable et sans identité… 
En réalité,  n’avons-nous pas affaire à un fantasme, car étant peu déterminé chacun peut jouer dans un entre deux, entre chaos et ordre ? Même quand on croit faire du semblable le champ du désir fait du différent par le parlêtre que nous sommes.

 Le clonage non reproductif thérapeutique reste ouvert à la discussion..  Il s’agit d’un enfant médicament ou sauveur… déjà anticipé comme organisation défensive sous la figure métaphorique du « nourrisson savant » de Ferenczi… Pour autant n’aurions-nous pas ici une inversion de l’ordre du don et de la dette ? En principe il en est de la place du père de donner son sang ou autre… Comment rembourser une telle dette dans cette situation du clonage ?

Quelques ébauches de réflexion à déployer en guise d’épilogue       

Les comités d’éthique essentiellement composés de médecins et de biologistes donc juges et parties… opèrent telles des instances surmoïques qui rationnellement énoncent l’injonction « Stop !», mais transmettent inconsciemment « Jouis !», car les questions posées actuellement  à la science portent moins sur la curiosité que sur la  jouissance et la logique de la science dans ce domaine qui est d’aller à son terme les yeux fermés…

  Une crise de la transmission se fait jour, crise des interdits protecteurs de nous-même, crise des repères symboliques… Monette Vaquin voit dans ces investigations sur le génome humain une recherche dans le corps d’un message codé de nos pères et de la Loi. Cependant  seul le génome singulier existe et non un génome humain « générique »… 
Il apparaît enfin paradoxal de rechercher la Loi tout en la bafouant par instrumentalisation de l’embryon pour en corriger certains défauts.

Ces travaux signent le désir d’évacuer la question de la castration et de la sexualité… où l’homme et la femme seraient virtuellement désaliénés l’un à l’autre, travaux qui ne sont pas sans écho avec l’idéologie transhumaniste…

Enfin à l’instar de Rabelais pour qui « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme », science sans objectivité ne serait plus une science, mais en revanche, vouloir porter un regard objectif sur l’homme ne serait pas une science mais une perversion. Paolo Lévi dans « Si c’est un homme » rapporte ce propos lors de sa convocation comme chimiste par le chef de camp nazi : « Son regard ne fut pas celui d’homme à homme. Il me contempla à travers la vitre d’un aquarium. »
Pour Levinas le visage n’éveille rien chez le pervers !…

Guy Decroix – Mai 2020

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Pieter Brueghel l’Ancien, La Chute d’Icare

La Chute d’Icare – Pieter Brueghel l’Ancien, 1583 – Bruxelles

Le laboureur méthodique, le berger contemplatif regardant les oiseaux, le troupeau au pâturage, paisible… Le vent souffle, gonfle les voiles des navires mais n’agite pas la tunique plissée du paysan qui trace son chemin, impassible. Pieter Brueghel peint les humbles, le quotidien, le temps immuable et lent, celui des éléments, en privilégiant la terre et l’eau ; quelques rares oiseaux se partageant un ciel comme Turner les peindra si bien… mais aussi la modernité de l’époque, avec les deux galions.

Brueghel semble vouloir attirer notre œil sur les manches rouges du personnage central, pour le guider dans le sillon qui mène au bœuf, et finir d’errer entre les grandes masses de cette vue plongeante, sans jamais s’arrêter sur le sujet de la toile : Icare.

Le fils de Dédale est exilé à la périphérie de la toile, réduit au rang de « gimmick », sa chute ne trouble personne, ni le pêcheur proche de lui, ni les autres personnages en surplomb, qui illustrent la vie, cette vie quotidienne immuable qui suit son cours, imperturbable malgré la tragédie qui se joue dans un espace ultra-réduit.

Plongée dans un interstice

Cette toile est aussi celle du moment, du kaïros, du laps temps pendant lequel Icare s’abîme en mer.

Ce momentum est un instant choisi par l’artiste. Ce n’est ni celui d’avant l’envol ou de l’envol, comme l’ont fait Van Dyck (1620), Canova (1778), Leighton (1869), Matisse (1947) ou Picasso (1958), ni celui d’après la catastrophe, traité par Saraceni (1606), Slodtz (1743) ou Draper (1898).

Pieter Brueghel l’Ancien, pour sa part, se concentre sur la chute d’Icare, dans la mer qui portera son nom, au moment où l’impact a lieu.

La chute d’Icare est le pendant de l’envol de son hybris…

Envol de l’hybris

Avant de partir, Dédale a prodigué ses consignes à son fils : « Icare, prends le milieu des airs, et crois mes avis ; car si ton vol s’abaisse, l’onde appesantira tes ailes ; s’il s’élève trop haut, le feu les brûlera. Vole entre ces deux écueils » (Ovide, Métamorphoses, in Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/410).

Mais Icare n’a écouté que son hybris, cette forme d’ivresse qui finit par une noyade, rappelant au passage la nécessité d’écouter l’expérience et les conseils d’un expert, a fortiori quand ils viennent de son propre père.

Cette histoire est celle de la démesure, du dépassement de soi à « tue-tête » car Icare n’en fait qu’à la sienne. Victime de son arrogance et de son impétuosité, il tombe, les pieds en l’air. Voilà la catastrophe, le renversement, au sens étymologique ! Elle s’illustre par une posture moqueuse, qui ridiculise Icare, le rendant bien moins majestueux que dans ses représentations habituelles. Peut-être est-ce la conséquence de la forte couverture du dogme chrétien au XVIe siècle, qui érode les représentations mythologiques et leur intérêt, et oriente les esprits vers le travail et la collectivité.

L’indifférence des autres personnages vient alors renforcer une des morales de ce mythe : « ton ascension n’intéresse que toi, n’enivre que toi ; ta débâcle et ta punition t’appartiennent. Et la vie continue », de père en fils.

Appel du père

Icare, anticipant sa chute, crie le nom de son père : « Sa bouche répète le nom de son père » (Nisard, op. cit.djvu/411). Il finit dans la mer salée.  S’est-il douté qu’en s’envolant il restait cloué au sol ad vitam aeternam par le crime de son père ?

En effet, Dédale avait tué Perdix, son neveu, trop doué à ses yeux, en le précipitant du haut de l’Acropole. Selon Ovide, Athéna le changea en perdrix avant qu’il ne touche le sol. Dédale, reconnu coupable, s’enfuit (ou est exilé) en Crête, auprès de Minos, pour lequel, en tant qu’ingénieur, il œuvrera.

Etonnant parallèle entre le neveu et le fils, entre la perdrix et le premier homme volant.

Etonnant symbole d’une faute initiale d’un ancêtre, portée comme un fantôme, qui doit toujours être expiée (en plus d’être conscientisée) et à laquelle aucun personnage, fût-il descendant des légendaires rois d’Athènes ne peut échapper… mais que le travail peut racheter.

Et Brueghel tue une deuxième fois Icare, presque en l’ostracisant : il n’est pas reconnaissable ; son nom est attribuable à ses jambes avec pour seule aide que le titre de l’œuvre…

Espoir en vue

Icare est donc mis à l’écart, au-dessus d’une diagonale séparant réalité et rêve. Car, justement, Icare ose ! Il ose expérimenter la liberté. Il ose concrétiser le rêve d’évasion et « mettre les voiles » vers la Lumière… dans un XVIe siècle où la Hollande était sous domination étrangère. Espoir, donc !

Et si la chute d’Icare était une invitation de Brueghel à nous faire réfléchir à l’élévation de l’âme et à l’affirmation de notre volonté, si personnelles ?

Serge-Henri Saint-MichelPsychiart©- Mai 2020

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Sur la fonction paternelle

Compte-rendu du séminaire de l’IFP par visioconférence du 8-4-2020

Freud et sa fille

Dialogue entre Guy Decroix et José Seknadjé :

La discussion met en regard deux modes de paternité selon deux figures légendaires opposées, pour symboliser les deux positions extrêmes de la paternité. Laïos (dans la mythologie grecque) et Abraham (dans la Bible hébraïque) illustrent pour l’un la paternité toute puissante, qui ne laisse pas le sujet à être le fils, qui indifférencie tout et pour l’autre la paternité qui renonce à occuper toutes les places, qui marque l’interdit de l’inceste tout en dégageant pour le fils la possibilité de sexualité avec une « autre » que la mère.
Laïos – qui a déjà violé son protégé, Chrysippe, en préfiguration de la «causalité indifférenciante» mythique de l’histoire – édicte que tout enfant à naître devra mourir sur le champ, à cause du risque qu’il «prenne sa place». 
Abraham constituerait l’antidote de cette « paternité destructrice ». Sur une apparente injonction divine il est prêt à sacrifier son fils, Isaac. Mais un messager vient, sur ordre divin, l’en empêcher – « tu es fou? Comment peux-tu imaginer que le Dieu qui libère (allusion au premier des Dix Commandements) – vienne t’enjoindre de sacrifier ton fils ? » (commentaire rabbinique). En substitut du fils « empêché d’être » par le père archaïque, advient le fils continuateur de la lignée, rendu possible par la dissolution du père archaïque, devenu garant de la succession des générations ; en gage de ceci est tué un agneau « duquel chacun aura sa part, y compris l’affamé venu frapper à la porte quémander un peu de nourriture » (rituel de la Pâque juive ») : à chacun sa place, tout le monde a droit à une place, même si chacune sera différente (cf. la bénédiction donnée à Agar concernant son fils – Agar étant la femme qui donne à Abraham son autre fils, auquel est promis le lignage d’un peuple spécifique entier).
Rappelons à cette occasion que la véritable paternité dépend de sa condition de possibilité, la maternité : la reconnaissance de la première femme, Sarah, à enfanter, malgré les apparences.
La fonction paternelle obéit donc à une triple condition :
– Le respect de la place de la mère, sans laquelle rien ne peut advenir (JS), alors que pour GD il est impérieux que le père désigné à l’enfant par la mère croie en cette désignation. Ainsi le père reconnait et nomme l’enfant ;
– L’assomption de l’interdit de l’inceste, non pas comme castration réelle, mais comme castration symbolique (« à chacun sa place » fondant le « mais chacun a droit à une place », pour que la succession des générations s’inscrive dans une linéarité prenant et donnant sens) (JS). Le père réalise une double négation en direction de la mère sous l’injonction « Tu ne réincorporeras pas ton enfant » et à l’enfant sous la forme « Tu ne désireras pas l’objet de mon désir » (GD) ;
– La différenciation des sexes, et des positions dans la famille. Cette question de la différenciation est fondamentale.

José Seknadjé – avril 2020

Biblio Guy Decroix :
– Bernard This, Le père acte de naissance, Points, 1991
– Simone et Moussa Nabati, Le père à quoi ça sert ?, Dervy, 2015
– Didier Dumas, Sans père et sans parole, Fayard, 1990
– Jean-Pierre Winter, L’avenir du père, Albin Michel, 2019

Biblio José Seknadjé :
– Alain Fine, Laïos pédophile et infanticide, Revue française de Psychanalyse, 1993/2, n° 57
– Simone et Moussa Nabati, Le père à quoi ça sert ? (voir en particulier le chapitre « Deux pères célèbres : Laïos et Abraham »), Edition refondue, Dervy, 2015
– Gérard Haddad, Ismael et Isaac, essai sur la fraternité heureuse, Editions Premier Parallèle, 2018

Dans un second temps, des considérations théorico-cliniques sur la question de la fonction paternelle sont avancées (Nicolas Koreicho) :
– Le père c’est l’autre (en opposition de place ou en complément à la mère qui elle conforte le narcissisme du sujet en lui offrant une sorte d’extension).
– Il est de sexe masculin (en l’idée de savoir si une femme peut le remplacer ou, à tout le moins, en proposer ou en offrir une figure, le débat fait rage).
– L’analyste représente transférentiellement, à certains moments de la psychothérapie et de l’analyse, le père et/ou la mère.
– Le précepte candide  » il faut tuer le père  » se place dans la limite de la référence à Freud et à la théorisation de son modèle autour de l’hypothèse centrale de Totem et tabou selon laquelle il faut mettre à distance les religions, l’organisation sociale, la transmission héréditaire des traces d’un assujettissement de l’individu.

– La fonction du père est, principalement, de transmettre les termes d’une Loi symbolique :
Proscription du meurtre et de l’inceste.
Nomination de la parenté pour le respect des générations.
Prohibition du vol, du viol, de l’abus de pouvoir.
Prescription de la différence des sexes.
– C’est aussi de protéger, de valoriser, de guider.
– C’est enfin d’autoriser la résolution de l’Œdipe, de transférer en le sujet en développement une partie du narcissisme secondaire, de poser les bases de l’indispensable différenciation, dans la suite du processus non moins essentiel de l’identification, comme cela doit s’imposer après une épreuve, un choc, une répulsion.

Ces différentes opérations doivent permettre au père de proposer l’accès :
à l’amour Eros, qui offre une issue à la fin d’une logique strictement œdipienne, 
à la distanciation, qui distingue solitude et isolement, 
à la rencontre de Thanatos, en un autre ombrageux.

Nicolas Koreicho – Avril 2020 – Institut Français de Psychanalyse©

Biblio Nicolas Koreicho :
Freud, Sigmund, Totem et tabou, Payot, 1972
Lévi-Strauss, Claude, Les structures élémentaires de la parenté, PUF, 1949

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Sapho se précipitant du rocher de Leucade

Antoine-Jean Gros – Sapho se précipitant du rocher de Leucade (1801)

Sapho s’élance, s’appuie sur sa jambe gauche, le pied assuré et nu ; elle semble s’être hâtée, son étole caressant le rocher sous l’effet du vent, celui qui fait vaciller la flamme du phare, qui crée le clapotis au pied de la falaise et brosse les nuages, qui anime la scène, lui apporte un souffle de gauche à droite (qui vient étonnamment du sud), avant que le vent de l’inspiration de Sapho ne soit emporté dans un mouvement inverse.

Le pied dans l’oeuvre

Paradoxalement, un seul élément est peint figé, dans un entre-deux temporel : Sapho, figurée à l’instant où tout devient irréversible, sans que rien ne soit encore accompli ; Sapho dans son Kaïros, similaire à celui de Bonaparte au pont d’Arcole. Et le temps s’arrête, mêlant équilibre et déséquilibre, posant la question de l’après, bien que nous en connaissions déjà l’issue.

Dans ces mouvements et cet arrêt, Sapho est le point d’équilibre, de concentration du regard, mais aussi de tensions et de paradoxes….

Tension entre le soleil de la vie qui se couche et le phare, feu de la vie que l’on entretient, accrue par le sens de lecture inversé dans lequel le passé est à droite. Antoine-Jean Gros nous inviterait-il à réfléchir au sens de la vie ? Ou au personnage a-normal qu’est Sapho ?

Tension entre les deux feux, à équidistance de son sexe, mais qui la placent sur une pente qui bascule.

Tension encore entre la beauté de la servante de l’amour idéal, qui tient une lyre en hommage à Apollon, révélée par une robe diaphane, et la mort. Et si cette robe était déjà un linceul ?

Tension enfin entre Eros et Thanatos… rappelée par une atmosphère sombre, des teintes funèbres, une palette réduite, dans laquelle le blanc, le Leukos, domine finalement. Comme la falaise vertigineuse de Leukade d’où Sapho, musicienne aux moeurs qualifiées de dissolues et en même temps vestale accomplie des lettres, se précipite.

Ses yeux sont déjà fermés pour l’éternité ; sa résolution a été prise en femme libre, autonome, en droite ligne de la vie qu’elle a menée, au gré de ses envies, de ses désirs. Sapho, en se suicidant, reste libre. Libre de choisir de mourir et de choisir le lieu et le moment, hic et nunc, en toute cohérence.

Le saut dans le temps

En 1801, Antoine-Jean Gros présente Sapho se précipitant du rocher de Leucade, une commande du général Dessolles. Il a trente ans et sa toile est une prémonition. Cette oeuvre a 20 ans d’avance sur les romantiques, classant Antoine-Jean Gros dans les pré-romantiques, comme Chateaubriand, car elle propose une originalité de style et de personnalité, s’appuie sur la poésie qui détient une

place-clé dans la philosophie romantique, parce qu’elle affiche une réelle sensibilité, et réhabilite les passions et le Moi.

Sapho se précipitant du rocher de Leucade a aussi un siècle d’avance sur Freud. Le suicide Sapho s’explique-t-il par sa sexualité ? Par un amour déçu ? Par un amour contraire aux relations qu’on lui prêtait alors ? Par des injonctions sociales ? Comme si Sapho, ne pouvant vivre avec sa double facette, était « victime » de son destin, si cher aux Grecs depuis Jason et OEdipe, permettant ainsi à la morale d’être sauve : l’homosexualité est mortifère et les dieux sont là pour rappeler la nécessaire vertu, par la mobilisation de symboles.

Vertu… Diomède de Thrace, connu pour nourrir ses chevaux avec la chair de ses hôtes, sert d’illustration à ces interdits mythologiques. Il sera demandé à Hercule de dérober ses chevaux pour son huitième travail et de les ramener à Argos. Antoine-Jean Gros envoie au Salon Hercule écrasant Diomède. Ce sera sa dernière contribution.

Le 25 juin 1835, il se suicidera en se jetant dans la Seine aux environs de Meudon. On retrouvera dans son chapeau les lignes suivantes : « las de la vie, et trahi par les dernières facultés qui me la rendaient supportable, j’ai résolu de m’en défaire ».

Le promontoire de Leucate, prémonitoire de Meudon ?

Serge-Henri Saint-Michel – Psychiart* – Mai 2020

*Psychiart© illustre les grands concepts de la psychanalyse, les principales pathologies en s’appuyant sur une œuvre d’art. Psychiart, interprétation personnelle d’oeuvres d’art inspirantes dans ma pratique de la psychanalyse, livre une approche curieuse, anglée, personnelle, transversale, motivée par mon goût pour la mythologie, les arts, la philosophie, la communication et la sociologie et, bien entendu, pour la psychanalyse, qui trouvent ici un point de cristallisation.
Les articles à la fois destinés au grand public et aux professionnels invitent le lecteur à prendre à son tour posture, à élaborer sa propre vision de l’oeuvre.
En somme, ces billets ouvrent et proposent des voies plus qu’ils n’en bouclent, suscitent l’interrogation, pour amener le lecteur à se positionner face à l’oeuvre. Un peu comme en analyse…

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Coronavirus et psychanalyse

Coronavirus et psychanalyse – Le covid, résultat d’une conjonction mortifère : maltraitance animale, porosité des frontières, inconséquence des discours

« L’art, rien que l’art, nous avons l’art pour ne point mourir de la vérité. »
Fridriech Nietzsche – Ainsi parlait Zarathoustra

« Qui sait si le coup de vent qui abat un toit ne dilate pas toute une forêt ? Pourquoi le volcan qui bouleverse une ville ne féconderait-il pas une province ? Voilà encore de notre orgueil : nous nous faisons le centre de la nature, le but de la création et sa raison suprême. Tout ce que nous voyons ne pas s’y conformer nous étonne, tout ce qui nous est opposé nous exaspère. »
Gustave Flaubert – Pensées

« Morituri te salutant » 

L’Ange déchu – Alexandre Cabanel – 1847

Le covid est le résultat de la maltraitance animale (Wuhan, Chine : le marché aux animaux), du no-limit, de l’ignorance de la sensibilité de l’Autre, humain, non-humain, de la porosité des frontières, de l’inconséquence des discours.
En ces temps d’épidémie, causée par l’invraisemblable stupidité d’humains abrutis de croyance et/ou d’immédiateté qui séquestrent, torturent, chassent, déportent, dévorent tout ce qui a des plumes, des poils, des écailles, civettes, chauve-souris, pangolins, singes, chiens, chats, serpents, requins, dauphins, ours, loups, taureaux… sans une once de compréhension pour la beauté du sauvage, l’écologie du monde, la fragilité de la vie, nous sommes confrontés à trois discours habituels dans les grands événements et qui se révèlent dans toute leur précarité :
Le discours politique, détaché, insincère, amusé parfois, appris, surjoué, dont on attendait qu’il eût une épaisseur paternelle.
Le discours médiatique, stéréotypé, complaisant, interrogatif parfois, conformiste, compassé, dont on attendait la neutralité du tiers.
Le discours médical, contradictoire, approximatif, exigeant parfois, révolté, captivant, dont on attendait a minima une justesse, sinon une justice.
Les trois se rejoignent donc en cette sinistre aubaine dans la valorisation de leurs intérêts.
La question embarrassante des masques est à cet égard révélatrice. Le masque c’est à la lettre, paradoxalement, ce qui gomme le sujet, et en même temps, ce qui représente son théâtre (la persona), la personnalité, ou personne. Le masque est une négation, comme l’indique son étymologie (les notions de « noir », cf. mascara, et de «sorcier, démon» sont étroitement associées dans l’imagination populaire).
Le masque est ce qui fait de l’humain des individus anonymes, dociles, consommateurs : maudits en tant que sujets. C’est aussi la « mascarade », ce qui cache, camoufle, protège, l’esquive (l’embrouille) par excellence. Ainsi, chacun peut s’y retrouver, s’abstraire et, faute de compréhension, absoudre la défaillance de l’Etat et des institutions.
Les trois discours, et leurs représentants les plus satisfaits, nous ont tout d’abord affirmé d’une seule voix que le virus se transmettait par la toux et les éternuements. Dans un second temps qu’il se transmettait également par les postillons. Dans un troisième temps qu’il se transmettait par la proximité et la parole. Or, depuis le début de l’épidémie, et ce n’est qu’aujourd’hui que les trois corps partagent timidement ce fait que tout le monde avait intégré simplement en regardant les images du monde, que le coronavirus est aérodispersible, et dès lors qu’il se propage par le souffle, la vapeur de la respiration, qu’il est dans l’air, selon des modalités et des conditions variables en fonction de la densité virale ou de la promiscuité propre à tel ou tel environnement.
Les trois discours se rejoignent sur cette caractéristique : l’inconséquence.

Du côté du peuple, tour à tour inquiet, aveuglé, rassuré, désolé, trompé, excédé, le suivisme est partagé, dénotant une population délaissée, privée de masques, car selon les trois corps, il y a encore quelques heures, «réservés aux soignants et aux malades, car inutiles pour les autres», de tests, de soins (abandon des anciens chez eux ou en institution) et de traitements, qui existent pourtant et qui éviteraient que l’on pût se retrouver en réanimation à l’hôpital, et qui sont adaptés aux personnes en début de maladie, dénotant une population infantilisée par les explications qui lui sont données, confrontée au système D, au chacun pour soi et/ou à une certaine solidarité afin de se protéger a minima de l’isolement, des fautes, des arrogances, des malhonnêtetés.
Il est possible de déceler trois types de comportement généraux à l’œuvre chez une grande partie des personnes, confrontées à cette étrange «pause» dans la destructivité explosive de la démographie irresponsable et du mondialisme, placées soudain dans l’interrogation de paradigmes existentiels remis en question :

Une régression généralisée, s’adjoignant le rappel du souvenir d’une Mère, et pour celui-ci le confinement tombe à pic, qui offre le confort contenant et maternant de l’amnios, et conduisant selon les tempéraments à l’infantile, au gnangnan des réseaux sociaux (le pire : qui édulcore), au papier toilette pour satisfaire au stade anal, aux coquillettes pour complaire au stade oral, à la servilité de l’infans, pour désobéir à l’accession au stade phallique, qui tente en vain d’être considéré, avec, comme ressort primaire face à la sidération, à la détresse, à l’angoisse, la pulsion d’autoconservation.

La peur, empruntant le recours transférentiel au refuge substitutif vers le Père dans l’admiration de tel politique, éditorialiste, scientifique ; peur éprouvée par la jeunesse dont témoignent les applaudissements au personnel soignant ou l’humiliant et insupportable «si vous êtes malade, restez chez vous» (les médecins apprécieront), sauf si vous êtes dans un état quasi désespéré, alors allez mourir à l’hôpital (et puis quid de l’oubli de ceux qui vont travailler, et des éboueurs, gens de ménage, livreurs, employés de caisse, artisans, commerçants, indépendants, policiers, chauffeurs, pompiers… ?) ; peur ressentie par des «jeunes» et des «marges» qui profitent d’une délinquance commune protégée et à présent ouvertement tolérée ; peur de l’hôpital qui peine à exercer son rôle, réduit à l’article de la mort ; peur envisagée par les enfants, qui retrouvent leurs devoirs et leurs histoires de famille, étonnés des spasmes du monde de l’humain expansif et délirant dont ils sont en train d’hériter.

Le renouveau de la personne, tout en réagencement vers le libre adulte responsable, honnête et respectueux, dans la créativité, le lien retrouvé, les réseaux sociaux (le meilleur : qui éveille), en un retour nostalgique et attendrissant (défis des photos d’enfance, des livres, des films), en la découverte du bien-fondé de notre culture, et, paradoxalement, de la nature dévoilée soudain, de l’ouverture à l’autre, reconnu et reconnaissant, en le courage du retour sur soi et de l’introspection, un des possibles de la dépressivité, le travail intellectuel et artistique, la beauté, une certaine spiritualité, toutes manières de déjouer la pulsion de mort en des productions éphémères, durables, sublimatoires.

Baignés dans la pléthore des discours anxiogènes (insincères donc manipulatoires), les professionnels de la santé mentale, les malades, leurs proches, sont amenés à observer une nécessaire vigilance vis-à-vis des décompensations psychiques des personnes âgées, outre les classiques confusions, chutes, désorientations, ainsi que vis-à-vis des très jeunes touchés par l’autisme, le TDAH, les TOC, compte tenu des risques d’aggravation de ces troubles, sans oublier les problématiques iatrogènes des interactions possibles de la maladie et des psychotropes.
Cependant, avec en arrière plan psychique la reviviscence soudaine de la pulsion d’auto-conservation, des comportements particuliers se font jour à l’occasion de phénomènes dus à la réalisation de cette angoisse que la peur d’un objet bien contenu eût suffi à juguler, angoisse d’abord consécutive aux névroses, qui proviennent d’un conflit interne suivi d’un refoulement, ensuite aux psychoses, qui représentent la reconstruction d’une réalité hallucinatoire, enfin aux pathologies narcissiques, qui sont constituées du désir que suppose l’idéal d’un objet inanimé, tous troubles, en l’occurrence réactionnels à la crise épidémique, en décompensation ou en involution :
– La névrose d’angoisse va se trouver régénérée par la proximité de la mort, le risque de la perte d’autonomie, la peur de l’isolement. Troubles de l’alimentation, du sommeil, de la sexualité, hyperactivité du système nerveux végétatif, anxiété idéique sont au programme.
– La névrose phobique qui est finalement une forme de gestion de l’angoisse, va plutôt se stabiliser ou migrer vers des TOC. Malgré tout, pensons au refuge assez providentiel dans le confinement pour les agoraphobiques et ayons une pensée brûlante pour les personnes souffrant du TOC de lavage des mains (!).
– La névrose hystérique verra quant à elle apparaître une avidité affective, relativement épuisante, et des états paroxystiques de conversion, parfois un abattement de ce corps devenu pour l’autre invisible.
– La névrose obsessionnelle serait plutôt celle qui semble le mieux s’accommoder, avec des moments, voire des univers, ritualisés, rationalisés, intellectualisés, et qui correspondraient assez bien à une forme d’adaptation circonstancielle, qui peut tourner à l’autosatisfaction.
– Le trouble hypocondriaque, dont les affres prophylactiques contraignent à la documentation effrénée et à l’examen physique énervé, et qui nourrit à l’envi la conjonction vibrante du mental et du corporel.
– Les stress post-traumatiques, dans les conditions de chocs consécutifs aux mauvaises nouvelles qui ponctuent nos informations, vont provoquer des refus, des dissociations, une agitation, ou, à l’inverse, un syndrome de glissement, une soumission, et, pensons aux soignants, une profonde lassitude.
– Les psychoses, schizophréniques, paranoïaques, maniaco-dépressives, qui sont placées dans une relation à l’autre complexe et systématiquement dysphorique, autre pour elles vecteur de dangerosité, vont davantage se stabiliser et faire faire le gros dos, comme si elles trouvaient dans les événements un environnement adapté, une nourriture environnementale idoine, qui colle (qui contient) à la souffrance psychotique.
– Les pathologies narcissiques, qui sont de faux amis, des solutions superficielles à des problématiques profondes, la perversion, la toxicomanie, la psychopathie, les troubles limites de la personnalité, qui posent l’éminente question de la responsabilité, ne vont pas être modifiées par les événements qui malheureusement, ceci étant dû à une permissivité retrouvée, vont être l’occasion de passages à l’acte, possiblement violents.

Nicolas Koreicho – Avril 2020 – Institut Français de Psychanalyse©

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