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Transhumanisme et psychanalyse : un nouveau désordre

Actualité du transhumanisme et psychanalyse

L’Homme de Vitruve « augmenté » (1490) – D’après Léonard de Vinci

L’homme amélioré, fantasme de toujours, devient aujourd’hui réalité : l’Homme est en mesure de prendre le contrôle de l’évolution pour proposer au grand public d’ici à 2030 des possibilités d’implants Homme-Technologies.

Dans l’histoire de l’humanité, plusieurs changements de paradigme ont été opérés du fait des évolutions techniques : sédentarisation, avènement de la conscience, ère industrielle, ère de l’information. D’ores et déjà en cours, l’homme amélioré (transhumanisme) est une authentique révolution. Le questionnement éthique généré semble surréaliste : « Comment allons-nous rester humain ? ». La science fiction d’hier devient l’actualité ontologique.

il ne s’agit plus de prothèses et autres opérations réparant l’homme, d’ordinateurs de poches connectant chacun en permanence mais de prothèses intégrées au corps (implants dans le cerveau, organes modifiés, …) et de programmation génétique. Une professeure de médecine chinoise a aussi développé un utérus artificiel. L’homme mâle pourra être enceint. Des sociétés américaines commercialisent déjà des embryons sélectionnés pour leurs caractéristiques génétiques. Les pratiques américaines d’eugénisme (appliquées par 33 états américains entre 1930 et 1950 via la stérilisation forcée des handicapés, des alcooliques, …) sont et seront décuplées.

A l’horizon des 10-15 ans, l’homme normal de demain sera amélioré (Google développe ses implants neuronaux : la recherche actuelle finalise leur positionnement au sein du cerveau ). L’homme normal d’aujourd’hui sera handicapé.
Le vieillissement sera un choix, une maladie réversible, une option commerciale. Jusqu’alors l’homme se concevait comme supérieur à la nature, aujourd’hui il se distancie de sa naturalité.

Le hasard de la création s’élimine progressivement (il ne s’agit plus seulement de choisir le sexe du nourrisson mais aussi ses caractéristiques génétiques). La procréation devient rationnelle, déterminée.
Jusqu’alors la vie humaine avait une fin et était tissée de hasard. Ces deux conditions disparaissent progressivement, entrainant avec elles la fin du sens de la vie et de la mort, sens qui sera donc questionné.

Sylvain Brassart – Mai 2020

Transhumanisme, désir de maîtrise et coronavirus

Le projet post humaniste s’adosse à la réflexion post cartésienne de l’homme « comme maître et possesseur de la nature » et Heideggérienne où « le projet de la technique est d’arraisonner le monde ». Il désire mettre l’homme en « trans »… en transgressant les limites, le symbole étant l’homme H+. En évacuant le symbolique,  en tentant d’éradiquer la castration, le corps, la sexualité, la mort, en réduisant l’homme à ses organes, il s’autorise de toutes les transgressions. Deux fantasmes délirants mégalomaniaques émergent de cette pensée magique déguisée en science : La toute maîtrise de la mort, où il s’agit d’abolir le tabou anthropologique de « tuer la mort », et la reproduction d’un homme parfait.
Le monde postindustriel se colore de ce désir de maîtrise, depuis la gestion des risques où tout se veut encadré,  ressources humaines comprises, jusqu’au principe  de précaution inscrit désormais dans la Constitution…

Depuis 2004, Jean-Pierre Dupuy, philosophe des sciences et disciple d’Ivan Illich, penseur de l’écologie, conduit une réflexion sur le destin apocalyptique de l’humanité dans son ouvrage  «  Pour un catastrophisme éclairé » sous-titré « Quand l’impossible est certain ». Il avance que les théories du risque ne suffisent plus, que c’est à l’inévitable de la catastrophe et non à sa simple possibilité que nous devons désormais nous confronter. Plutôt que de s’abriter sous un pseudo principe de précaution que l’on n’applique jamais,  mieux vaut inscrire cette catastrophe dans notre quotidien. Seul ce scénario conduit à la prudence !
La société postindustrielle tend à rejeter l’idée de catastrophe.. Or l’événement actuel du coronavirus illustre l’imprévisible !

Les transhumanistes apparaissent plus prolixes sur les banques de données (Big DATA) que sur l’attaque d’un virus venu de nulle part.. Il est vrai que « la pensée » du transhumanisme est quasi inexistante, faute de concepts et qu’elle est paradoxalement obsédée par le changement. Comme chez beaucoup de sujets psychotiques, l’imprévu est inenvisagé… 
Il apparaît de fait que ce fantasme de toute maîtrise avancé par les transhumanistes puisse être annihilé par la pandémie imprévisible de la Covid 19 ; ce fantasme aurait déjà pu être démenti par l’événement mondial du SIDA.

Cynthia Fleury dans son journal du confinement repère un certain nombre d’impacts liés à cette situation.
Je retiendrais trois rappels qui infligent à cette « théorie » une quasi blessure narcissique liée au virus.
Cette catastrophe actuelle imprévisible et non « maîtrisée » vient rappeler en premier lieu notre vulnérabilité ontologique : nous sommes mortels et potentiellement malades. Rappelons Lacan pour qui « La mort est du domaine de la foi. Vous avez bien raison de croire que vous allez mourir bien sûr ; ça vous soutient. Si vous n’y croyez pas, est-ce que vous pourriez supporter la vie que vous avez ? Si on n’était pas solidement appuyé sur cette certitude que ça finira, est-ce que vous pourriez supporter cette histoire ? Néanmoins ce n’est qu’un acte de foi ; le comble du comble c’est que vous n’en êtes pas sûr. ».
Et Woody Allen pour qui avec un brin d’humour « L’éternité c’est long, surtout vers la fin. ».
En d’autres termes, à la différence du transhumanisme, les Lumières avançaient un avenir mais limité par une fin. Accéder à cette finitude nous permet de vivre… Bien sûr, accepter le retour du risque dans le quotidien reste source d’angoisse… 

En un second rappel, l’événement signe l’interdépendance entre les hommes et entre l’homme et l’animal. Freud avait pointé  ce second démenti  infligé à l’humanité «… en réduisant à rien les prétentions de l’homme à une place privilégiée dans l’ordre de la création, en établissant sa descendance du règne animal et en montrant l’indestructibilité de sa nature animale. ». Il pourrait s’agir désormais de changer nos comportements égocratiques adossés à une hypertrophie du moi et, selon Foucault, pour  » penser ensemble et ajuster nos règles « .

Enfin en un troisième rappel, il s’agit de notre corps, qui se définit par l’oubli selon Leriche pour lequel « La santé c’est la vie dans le silence des organes… » et dont nous n’avons plus conscience, lequel se signale désormais à chacun, voire nous permet d’en jouir dès lors que l’on recouvre sa santé.. Notre corps est entravé à ce jour par l’injonction du « Pas touche » comme si l’ennemi invisible dans une visée animiste était au cœur du désir de la tendresse et de l’amour qui deviennent dangereux. Est-il pour autant entravé pour chacun ?  Pour Jean Baudrillard, après Mai 68, où l’impératif était de se toucher, de « jouir sans entrave »,  nous serions entrés dans « Le temps d’après l’orgie » où le toucher est insupportable hors règle, où l’asepsie est reine, où la phobie de la chair s’est exprimée hier dans le minitel rose, aujourd’hui dans les sites pornographiques qui n’auront jamais été tant visités que pendant cette période de confinement…

L’embryon, le génome et la mort 

Depuis 30 ans nous assistons à une explosion incontrôlée des technologies dans le monde de la procréation.
Cette dérive avait été pointée par Jean-Claude Guillebaud dans son ouvrage sur « La refondation du monde ». Cette technoscience, et non la science qui s’investit dans la recherche du comment, autorise le passage à l’acte.. Il s’agit en réalité de la réalisation de fantasmes inconscients infantiles tels que la quête de l’immortalité ou la maîtrise de son origine…
Ce déchainement épistémophilique, ou désir de savoir, est de nature à créer un véritable malaise dans la procréation au point où Jean Baudrillard fait remarquer que nous accédons à un monde fait de « cadavres chauds », de morts au cœur battant  et « d’embryons froids congelés » dans des cercueils de verre, à l’image des vampires…
Ce monde traduit un brouillage temporel des générations, « un froid entre les sexes », selon l’expression de Monette Vaquin.

Jusqu’alors, à la question « Qu’est-ce qu’un homme ? », l’anthropologie, la philosophie, la littérature, la religion étaient convoquées pour tenter de circonscrire une réponse, tandis que la biomédecine visait à soulager la souffrance… Désormais  la technoscience est destinataire de cette question pour « guérir » de la condition humaine à renfort de clonage de génome…Mais quelle réponse peut-on attendre de la science sur la difficulté de vivre, sur le malentendu amoureux, sur le « non rapport sexuel » selon l’expression de Lacan ?….

Ces nouvelles biotechnologies génèrent une véritable mutation anthropologique.

Nous sommes passés d’un engendrement à la fabrication d’un enfant à l’aide de matériaux de laboratoire.
La loi universelle et immuable pour engendrer un enfant nécessitait un homme et une femme et cet enfant « maturait » dans l’utérus de sa mère. Aujourd’hui cette procréation peut être médicalement assistée (PMA) par un médecin en place de tiers… à telle enseigne que Testard et Frydman ont pu être nommés « Pères des enfants… ». Les interventions s’opèrent hors processus naturel pour les « bébés éprouvettes », les FIV, les transferts d’embryons..
L’utérus peut devenir artificiel (ectogénése..) et l’enfant peut être porté par une autre mère (mère porteuse : GPA) rémunérée dans certains pays du tiers monde. Il existe déjà des contrats de location aux Etats-Unis !.. 

Nous sommes en présence de la mise en acte de quelques grands mythes cristallisant certains fantasmes tels le mythe de Dionysos (le « deux fois né ») incubé dans la cuisse de Jupiter.
Le principe du droit romain irréfragable « mater semper certa est » ne s’applique plus depuis 1978, puisqu’un enfant peut avoir à la fois une mère génétique, et une mère de naissance (la mère devient incertaine…) est-elle désormais la donneuse d’ovule ou la porteuse de l’enfant ?.. 
Quelle est la mère de Dionysos ? Est-ce Zeus portant son enfant dans sa cuisse ou Sémélé (C’est mêlé…) ? Le père qui était incertain « pater est semper incertus » devient certain avec les tests génétiques… 
Paradoxalement tout se passe comme si simultanément on exaltait et liquidait la maternité. 

Les fantasmes qui sous-tendent ces pratiques

Tous les fantasmes stimulent la culture, la science.. et permettent de naviguer entre le possible et l’impossible. Ils expriment des désirs non réalisables. 
Daniel Sibony resitue le cas d’une femme qui demande une FIV et exprime le fantasme de faire un enfant seule sans homme, telle autre femme demande une césarienne dans le fantasme de rester vierge… (Situation déjà jouée il y a 2000 ans..).
Pour Françoise Héritier deux types de  grands fantasmes émergent dans la création scientifique : le tout autre sous la figure du monstre et le même sous celle du clone.  Ces fantasmes se cristallisent ainsi dans des mythes constituant une mise en mémoire d’objets culturels. Ils ne sont pas troublants en soi tant qu’ils ne sont pas passages à l’acte !
Dans les « Trois essais sur la théorie sexuelle », Freud nous éclaire sur la pulsion épistémophilique : Toute recherche, toute création chez l’adulte repose sur le désir de l’enfant de répondre aux questions des origines… ce qui fait énigme pour lui. Sur le chemin du désir de savoir ( » voir ça « ) il rencontre la Loi, l’Interdit de l’inceste, paradigme de toute interdiction : Désormais il ne peut pas tout faire et ne peut occuper toutes les places.

Alors que rechercheraient aujourd’hui les scientifiques dans ce domaine de la génétique ? 
Le bien de l’humanité sans doute… Nous connaissons tous cette belle dénomination légitime et respectable de « bienfaiteurs de l’humanité ». Ne s’agit-il pas là d’une rationalisation, alors que les motivations inconscientes portent respectivement sur l’origine, avec la procréation artificielle et sur la maitrise de la mort, avec la question des greffes d’organes, qui retarderaient la mort, enfin sur la mémoire, avec les manipulations génétiques ?…  

Les fantasmes d’enfants tout puissants sont à l’œuvre et  la pulsion épistémophilique conduit à transformer l’autre en objet expérimental. Les fantasmes d’auto engendrement ont déjà été réalisés dans le Golem et dans  la créature de Frankenstein.
Le Golem, être inachevé fait d’argile, élaboré par le Rabbin de Prague (ville des marionnettes..), échappera à l’homme dans certaines versions pour incarner la figure du monstre incontrôlable. Pour d’autres il sera protecteur de la communauté juive, et c’est ainsi que le premier ordinateur israélien sera nommé « Golem aleph »… 
La créature du Docteur Frankenstein n’aura pas de nom comme innommable non inscrite dans le symbolique, à telle enseigne que chacun confond créateur et créature comme si l’un était le double de l’autre. C’est une créature artificielle faite par un homme qui signe au passage la domination masculine de la science. La créature sans femme sera née de la mort ainsi que de la maitrise et non de l’amour.

Marie Shelley exprimait déjà le danger de l’utilisation du savoir médical et dénonçait le positivisme rationaliste du 19° siècle et son culte de l’utilité.
Aujourd’hui l’humain est réalisé sans sexualité avec la PMA.
Daniel Cohen, responsable de recherche du génome humain, intitule « On va bien s’amuser » le premier chapitre de son ouvrage « Les gènes de l’espérance ». Comment mieux signer l’activité infantile et le plaisir de la transgression.. ?
Jacques Testard avait écrit sur la porte de son laboratoire « éprouveur-inventreur », nomination qui n’est pas anodine quand on se prénomme Jacques !.. La pulsion de mort serait-elle ici à l’œuvre ?

Ces interventions ne sont pas sans évoquer l’ubris du transhumanisme : désir de maitrise de la reproduction…
Il s’agit moins d’une problématique prométhéenne, dans l’ambition de recréer la vie avec le don d’organes, qu’œdipienne, où la jouissance est à l’œuvre : ce que l’homme  peut faire, il le fera les yeux fermés… Jacques Testard arrêtera ses recherches devant cette jouissance inattendue qui envahit la science, réalisant que le féminin devenait objet de science, que les réponses aux questions « Qui sommes nous ? » et « D’où venons-nous ? »  cessaient d’être une métaphore pour s’accomplir en laboratoire et que l’établissement du code génétique ouvrait à la fabrication de l’homme à sa convenance.

Autour de quelques fantasmes

Des fantasmes infantiles archaïques touchant à l’origine sont réalisés dans la FIV (« ma mère est vierge », « Je ne suis pas né d’un rapport sexuel », « mes parents ne sont pas mes parents ») et le « bébé éprouvette » dissocie l’origine de son ancrage sexuel.
L’enfant de la PMA (Assistance Médicale à la Procréation) est programmé avec des adultes en l’espèce désexualisés, à l’aide d’un tiers.. 

Déjà Baudrillard, dans « la transparence du mal » en 1990, notait cette évolution très particulière de la société « Du temps de la libération sexuelle, [où] le mot d’ordre fut celui du maximum de sexualité, avec le minimum de reproduction. Aujourd’hui, le rêve d’une société clonique serait plutôt l’inverse, le maximum de reproduction avec le moins de sexe possible. »
Michel Soulé s’interrogeait sur l’impact de l’irruption prématurée du regard intra-utérin avec l’arrivée de l’échotomographie ce qu’il nommait IVF (Interruption Volontaire de Fantasmes).
Il s’avère au fil du temps que la puissance du fantasme l’emporte sur l’image médicale qui demeure floue et toujours à interpréter. Les projections de certaines mères demeurent permanentes (effet de paréidolie) qui peuvent toujours voir un fœtus malformé en fonction de l’ enfance de la mère…

Un « malaise dans la procréation » émerge avec l’abolition des tabous dans deux domaines

 Celui de la manipulation du génome en vue de correction d’anomalies, de prévention d’handicaps dans l’attente du bébé « quasi parfait », faute de quoi le narcissisme des parents ne serait pas assuré, la grossesse gémellaire où la malformation  d’un jumeau peut conduire à une injection létale. Comment alors vivre cette grossesse en chosifiant l’un pour le deuil et investir l’autre comme humain, la transformation de cellules somatiques en gamètes permettant de « fabriquer » des enfants sans sexualité, enfin la transgénèse y introduisant un gêne étranger ? 

Celui du clonage : il nous faut distinguer deux types de clonage :
– Le clonage procréatif où un enfant est destiné à naitre et le clonage thérapeutique, réservoir de tissus cellulaires et permettant des autogreffes.
– Le clonage procréatif qui permet de « fabriquer » du même et d’abolir toute différence est à prohiber pour deux raisons :
Premièrement, il s’agirait d’une véritable régression phylogénétique : L’évolution du vivant procède de l’asexualité, du clone à la sexualité.
Les formes primitives du vivant indifférenciées ignorent le sexe et donc la mort. La vie infinie repose sur la reproduction à l’identique, sur la répétition et non sur la transmission.
L’émergence de la sexualité, « sexus » signifiant sexe du latin « escarre », qui coupe, divise, différencie les individus. C’est la naissance de l’altérité et de la mort. La vie meurt en chacun mais se transmet à d’autres par générations via un rapport sexuel et un désir. La procréation est le passage par l’autre partenaire sexuel. 
Deuxièmement, l’identité serait altérée par brouillage de l’ordre symbolique et des générations. Ainsi mon clone serait en même temps mon frère, mon fils (figure d’inceste avec soi-même..), sans plus de conflictualité œdipienne où chacun est amené à se situer par rapport à ses deux géniteurs.
Chacun serait le reflet narcissique de l’autre dans un déni d’altérité.
Remarquons que la créature vivante du docteur Frankenstein élaborée avec de la mort, sans sexualité, ne sera pas nommée, innommable et sans identité… 
En réalité,  n’avons-nous pas affaire à un fantasme, car étant peu déterminé chacun peut jouer dans un entre deux, entre chaos et ordre ? Même quand on croit faire du semblable le champ du désir fait du différent par le parlêtre que nous sommes.

 Le clonage non reproductif thérapeutique reste ouvert à la discussion..  Il s’agit d’un enfant médicament ou sauveur… déjà anticipé comme organisation défensive sous la figure métaphorique du « nourrisson savant » de Ferenczi… Pour autant n’aurions-nous pas ici une inversion de l’ordre du don et de la dette ? En principe il en est de la place du père de donner son sang ou autre… Comment rembourser une telle dette dans cette situation du clonage ?

Quelques ébauches de réflexion à déployer en guise d’épilogue       

Les comités d’éthique essentiellement composés de médecins et de biologistes donc juges et parties… opèrent telles des instances surmoïques qui rationnellement énoncent l’injonction « Stop !», mais transmettent inconsciemment « Jouis !», car les questions posées actuellement  à la science portent moins sur la curiosité que sur la  jouissance et la logique de la science dans ce domaine qui est d’aller à son terme les yeux fermés…

  Une crise de la transmission se fait jour, crise des interdits protecteurs de nous-même, crise des repères symboliques… Monette Vaquin voit dans ces investigations sur le génome humain une recherche dans le corps d’un message codé de nos pères et de la Loi. Cependant  seul le génome singulier existe et non un génome humain « générique »… 
Il apparaît enfin paradoxal de rechercher la Loi tout en la bafouant par instrumentalisation de l’embryon pour en corriger certains défauts.

Ces travaux signent le désir d’évacuer la question de la castration et de la sexualité… où l’homme et la femme seraient virtuellement désaliénés l’un à l’autre, travaux qui ne sont pas sans écho avec l’idéologie transhumaniste…

Enfin à l’instar de Rabelais pour qui « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme », science sans objectivité ne serait plus une science, mais en revanche, vouloir porter un regard objectif sur l’homme ne serait pas une science mais une perversion. Paolo Lévi dans « Si c’est un homme » rapporte ce propos lors de sa convocation comme chimiste par le chef de camp nazi : « Son regard ne fut pas celui d’homme à homme. Il me contempla à travers la vitre d’un aquarium. »
Pour Levinas le visage n’éveille rien chez le pervers !…

Guy Decroix – Mai 2020

Pieter Brueghel l’Ancien, La Chute d’Icare

La Chute d’Icare – Pieter Brueghel l’Ancien, 1583 – Bruxelles

Le laboureur méthodique, le berger contemplatif regardant les oiseaux, le troupeau au pâturage, paisible… Le vent souffle, gonfle les voiles des navires mais n’agite pas la tunique plissée du paysan qui trace son chemin, impassible. Pieter Brueghel peint les humbles, le quotidien, le temps immuable et lent, celui des éléments, en privilégiant la terre et l’eau ; quelques rares oiseaux se partageant un ciel comme Turner les peindra si bien… mais aussi la modernité de l’époque, avec les deux galions.

Brueghel semble vouloir attirer notre œil sur les manches rouges du personnage central, pour le guider dans le sillon qui mène au bœuf, et finir d’errer entre les grandes masses de cette vue plongeante, sans jamais s’arrêter sur le sujet de la toile : Icare.

Le fils de Dédale est exilé à la périphérie de la toile, réduit au rang de « gimmick », sa chute ne trouble personne, ni le pêcheur proche de lui, ni les autres personnages en surplomb, qui illustrent la vie, cette vie quotidienne immuable qui suit son cours, imperturbable malgré la tragédie qui se joue dans un espace ultra-réduit.

Plongée dans un interstice

Cette toile est aussi celle du moment, du kaïros, du laps temps pendant lequel Icare s’abîme en mer.

Ce momentum est un instant choisi par l’artiste. Ce n’est ni celui d’avant l’envol ou de l’envol, comme l’ont fait Van Dyck (1620), Canova (1778), Leighton (1869), Matisse (1947) ou Picasso (1958), ni celui d’après la catastrophe, traité par Saraceni (1606), Slodtz (1743) ou Draper (1898).

Pieter Brueghel l’Ancien, pour sa part, se concentre sur la chute d’Icare, dans la mer qui portera son nom, au moment où l’impact a lieu.

La chute d’Icare est le pendant de l’envol de son hybris…

Envol de l’hybris

Avant de partir, Dédale a prodigué ses consignes à son fils : « Icare, prends le milieu des airs, et crois mes avis ; car si ton vol s’abaisse, l’onde appesantira tes ailes ; s’il s’élève trop haut, le feu les brûlera. Vole entre ces deux écueils » (Ovide, Métamorphoses, in Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/410).

Mais Icare n’a écouté que son hybris, cette forme d’ivresse qui finit par une noyade, rappelant au passage la nécessité d’écouter l’expérience et les conseils d’un expert, a fortiori quand ils viennent de son propre père.

Cette histoire est celle de la démesure, du dépassement de soi à « tue-tête » car Icare n’en fait qu’à la sienne. Victime de son arrogance et de son impétuosité, il tombe, les pieds en l’air. Voilà la catastrophe, le renversement, au sens étymologique ! Elle s’illustre par une posture moqueuse, qui ridiculise Icare, le rendant bien moins majestueux que dans ses représentations habituelles. Peut-être est-ce la conséquence de la forte couverture du dogme chrétien au XVIe siècle, qui érode les représentations mythologiques et leur intérêt, et oriente les esprits vers le travail et la collectivité.

L’indifférence des autres personnages vient alors renforcer une des morales de ce mythe : « ton ascension n’intéresse que toi, n’enivre que toi ; ta débâcle et ta punition t’appartiennent. Et la vie continue », de père en fils.

Appel du père

Icare, anticipant sa chute, crie le nom de son père : « Sa bouche répète le nom de son père » (Nisard, op. cit.djvu/411). Il finit dans la mer salée.  S’est-il douté qu’en s’envolant il restait cloué au sol ad vitam aeternam par le crime de son père ?

En effet, Dédale avait tué Perdix, son neveu, trop doué à ses yeux, en le précipitant du haut de l’Acropole. Selon Ovide, Athéna le changea en perdrix avant qu’il ne touche le sol. Dédale, reconnu coupable, s’enfuit (ou est exilé) en Crête, auprès de Minos, pour lequel, en tant qu’ingénieur, il œuvrera.

Etonnant parallèle entre le neveu et le fils, entre la perdrix et le premier homme volant.

Etonnant symbole d’une faute initiale d’un ancêtre, portée comme un fantôme, qui doit toujours être expiée (en plus d’être conscientisée) et à laquelle aucun personnage, fût-il descendant des légendaires rois d’Athènes ne peut échapper… mais que le travail peut racheter.

Et Brueghel tue une deuxième fois Icare, presque en l’ostracisant : il n’est pas reconnaissable ; son nom est attribuable à ses jambes avec pour seule aide que le titre de l’œuvre…

Espoir en vue

Icare est donc mis à l’écart, au-dessus d’une diagonale séparant réalité et rêve. Car, justement, Icare ose ! Il ose expérimenter la liberté. Il ose concrétiser le rêve d’évasion et « mettre les voiles » vers la Lumière… dans un XVIe siècle où la Hollande était sous domination étrangère. Espoir, donc !

Et si la chute d’Icare était une invitation de Brueghel à nous faire réfléchir à l’élévation de l’âme et à l’affirmation de notre volonté, si personnelles ?

Serge-Henri Saint-MichelPsychiart©- Mai 2020

Sur la fonction paternelle

Compte-rendu du séminaire de l’IFP par visioconférence du 8-4-2020

Freud et sa fille

Dans un premier temps s’instaure un dialogue entre Guy Decroix et José Seknadjé :

La discussion met en regard deux modes de paternité selon deux figures légendaires opposées, pour symboliser les deux positions extrêmes de la paternité. Laïos (dans la mythologie grecque) et Abraham (dans la Bible hébraïque) illustrent pour l’un la paternité toute puissante, qui ne laisse pas le sujet à être le fils, qui indifférencie tout et pour l’autre la paternité qui renonce à occuper toutes les places, qui marque l’interdit de l’inceste tout en dégageant pour le fils la possibilité de sexualité avec une « autre » que la mère.
Laïos – qui a déjà violé son protégé, Chrysippe, en préfiguration de la «causalité indifférenciante» mythique de l’histoire – édicte que tout enfant à naître devra mourir sur le champ, à cause du risque qu’il «prenne sa place». 
Abraham constituerait l’antidote de cette « paternité destructrice ». Sur une apparente injonction divine il est prêt à sacrifier son fils, Isaac. Mais un messager vient, sur ordre divin, l’en empêcher – « tu es fou? Comment peux-tu imaginer que le Dieu qui libère (allusion au premier des Dix Commandements) – vienne t’enjoindre de sacrifier ton fils ? » (commentaire rabbinique). En substitut du fils « empêché d’être » par le père archaïque, advient le fils continuateur de la lignée, rendu possible par la dissolution du père archaïque, devenu garant de la succession des générations ; en gage de ceci est tué un agneau « duquel chacun aura sa part, y compris l’affamé venu frapper à la porte quémander un peu de nourriture » (rituel de la Pâque juive ») : à chacun sa place, tout le monde a droit à une place, même si chacune sera différente (cf. la bénédiction donnée à Agar concernant son fils – Agar étant la femme qui donne à Abraham son autre fils, auquel est promis le lignage d’un peuple spécifique entier).
Rappelons à cette occasion que la véritable paternité dépend de sa condition de possibilité, la maternité : la reconnaissance de la première femme, Sarah, à enfanter, malgré les apparences.
La fonction paternelle obéit donc à une triple condition :
– Le respect de la place de la mère, sans laquelle rien ne peut advenir (JS), alors que pour GD il est impérieux que le père désigné à l’enfant par la mère croie en cette désignation. Ainsi le père reconnait et nomme l’enfant ;
– L’assomption de l’interdit de l’inceste, non pas comme castration réelle, mais comme castration symbolique (« à chacun sa place » fondant le « mais chacun a droit à une place », pour que la succession des générations s’inscrive dans une linéarité prenant et donnant sens) (JS). Le père réalise une double négation en direction de la mère sous l’injonction « Tu ne réincorporeras pas ton enfant » et à l’enfant sous la forme « Tu ne désireras pas l’objet de mon désir » (GD) ;
– La différenciation des sexes, et des positions dans la famille. Cette question de la différenciation est fondamentale.

José Seknadjé – avril 2020

Biblio Guy Decroix :
– Bernard This, Le père acte de naissance, Points, 1991
– Simone et Moussa Nabati, Le père à quoi ça sert ?, Dervy, 2015
– Didier Dumas, Sans père et sans parole, Fayard, 1990
– Jean-Pierre Winter, L’avenir du père, Albin Michel, 2019

Biblio José Seknadjé :
– Alain Fine, Laïos pédophile et infanticide, Revue française de Psychanalyse, 1993/2, n° 57
– Simone et Moussa Nabati, Le père à quoi ça sert ? (voir en particulier le chapitre « Deux pères célèbres : Laïos et Abraham »), Edition refondue, Dervy, 2015
– Gérard Haddad, Ismael et Isaac, essai sur la fraternité heureuse, Editions Premier Parallèle, 2018

Dans un second temps, des considérations théorico-cliniques sur la question de la fonction paternelle sont avancées (Nicolas Koreicho) :
– Le père c’est l’autre (en opposition de place ou en complément à la mère qui elle conforte le narcissisme du sujet en lui offrant une sorte d’extension).
– Il est de sexe masculin (en l’idée de savoir si une femme peut le remplacer ou, à tout le moins, en proposer ou en offrir une figure, le débat fait rage).
– L’analyste représente transférentiellement, à certains moments de la psychothérapie et de l’analyse, le père et/ou la mère.
– Le précepte candide  » il faut tuer le père  » se place dans la limite de la référence à Freud et à la théorisation de son modèle autour de l’hypothèse centrale de Totem et tabou selon laquelle il faut mettre à distance les religions, l’organisation sociale, la transmission héréditaire des traces d’un assujettissement de l’individu.

– La fonction du père est, principalement, de transmettre les termes d’une Loi symbolique :
Proscription du meurtre et de l’inceste.
Nomination de la parenté pour le respect des générations.
Prohibition du vol, du viol, de l’abus de pouvoir.
Prescription de la différence des sexes.
– C’est aussi de protéger, de valoriser, de guider.
– C’est enfin d’autoriser la résolution de l’Œdipe, de transférer en le sujet en développement une partie du narcissisme secondaire, de poser les bases de l’indispensable différenciation, dans la suite du processus non moins essentiel de l’identification, comme cela doit s’imposer après une épreuve, un choc, une répulsion.

Ces différentes opérations doivent permettre au père de proposer l’accès :
à l’amour Eros, qui offre une issue à la fin d’une logique strictement œdipienne, 
à la distanciation, qui distingue solitude et isolement, 
à la rencontre de Thanatos, en un autre ombrageux.

Nicolas Koreicho – Avril 2020

Biblio :
Freud, Sigmund, Totem et tabou, Payot, 1972
Lévi-Strauss, Claude, Les structures élémentaires de la parenté, PUF, 1949

Sapho se précipitant du rocher de Leucade

Sapho se précipitant du rocher de Leucade – Antoine-Jean Gros – 1801

Sapho s’élance, s’appuie sur sa jambe gauche, le pied assuré et nu ; elle semble s’être hâtée, son étole caressant le rocher sous l’effet du vent, celui qui fait vaciller la flamme du phare, qui crée le clapotis au pied de la falaise et brosse les nuages, qui anime la scène, lui apporte un souffle de gauche à droite (qui vient étonnamment du sud), avant que le vent de l’inspiration de Sapho ne soit emporté dans un mouvement inverse.

Le pied dans l’oeuvre

Paradoxalement, un seul élément est peint figé, dans un entre-deux temporel : Sapho, figurée à l’instant où tout devient irréversible, sans que rien ne soit encore accompli ; Sapho dans son Kaïros, similaire à celui de Bonaparte au pont d’Arcole. Et le temps s’arrête, mêlant équilibre et déséquilibre, posant la question de l’après, bien que nous en connaissions déjà l’issue.

Dans ces mouvements et cet arrêt, Sapho est le point d’équilibre, de concentration du regard, mais aussi de tensions et de paradoxes….

Tension entre le soleil de la vie qui se couche et le phare, feu de la vie que l’on entretient, accrue par le sens de lecture inversé dans lequel le passé est à droite. Antoine-Jean Gros nous inviterait-il à réfléchir au sens de la vie ? Ou au personnage a-normal qu’est Sapho ?

Tension entre les deux feux, à équidistance de son sexe, mais qui la placent sur une pente qui bascule.

Tension encore entre la beauté de la servante de l’amour idéal, qui tient une lyre en hommage à Apollon, révélée par une robe diaphane, et la mort. Et si cette robe était déjà un linceul ?

Tension enfin entre Eros et Thanatos… rappelée par une atmosphère sombre, des teintes funèbres, une palette réduite, dans laquelle le blanc, le Leukos, domine finalement. Comme la falaise vertigineuse de Leukade d’où Sapho, musicienne aux moeurs qualifiées de dissolues et en même temps vestale accomplie des lettres, se précipite.

Ses yeux sont déjà fermés pour l’éternité ; sa résolution a été prise en femme libre, autonome, en droite ligne de la vie qu’elle a menée, au gré de ses envies, de ses désirs. Sapho, en se suicidant, reste libre. Libre de choisir de mourir et de choisir le lieu et le moment, hic et nunc, en toute cohérence.

Le saut dans le temps

En 1801, Antoine-Jean Gros présente Sapho se précipitant du rocher de Leucade, une commande du général Dessolles. Il a trente ans et sa toile est une prémonition. Cette oeuvre a 20 ans d’avance sur les romantiques, classant Antoine-Jean Gros dans les pré-romantiques, comme Chateaubriand, car elle propose une originalité de style et de personnalité, s’appuie sur la poésie qui détient une

place-clé dans la philosophie romantique, parce qu’elle affiche une réelle sensibilité, et réhabilite les passions et le Moi.

Sapho se précipitant du rocher de Leucade a aussi un siècle d’avance sur Freud. Le suicide Sapho s’explique-t-il par sa sexualité ? Par un amour déçu ? Par un amour contraire aux relations qu’on lui prêtait alors ? Par des injonctions sociales ? Comme si Sapho, ne pouvant vivre avec sa double facette, était « victime » de son destin, si cher aux Grecs depuis Jason et OEdipe, permettant ainsi à la morale d’être sauve : l’homosexualité est mortifère et les dieux sont là pour rappeler la nécessaire vertu, par la mobilisation de symboles.

Vertu… Diomède de Thrace, connu pour nourrir ses chevaux avec la chair de ses hôtes, sert d’illustration à ces interdits mythologiques. Il sera demandé à Hercule de dérober ses chevaux pour son huitième travail et de les ramener à Argos. Antoine-Jean Gros envoie au Salon Hercule écrasant Diomède. Ce sera sa dernière contribution.

Le 25 juin 1835, il se suicidera en se jetant dans la Seine aux environs de Meudon. On retrouvera dans son chapeau les lignes suivantes : « las de la vie, et trahi par les dernières facultés qui me la rendaient supportable, j’ai résolu de m’en défaire ».

Le promontoire de Leucate, prémonitoire de Meudon ?

Serge-Henri Saint-Michel – Psychiart* – Mai 2020

*Psychiart© illustre les grands concepts de la psychanalyse, les principales pathologies en s’appuyant sur une œuvre d’art. Psychiart, interprétation personnelle d’oeuvres d’art inspirantes dans ma pratique de la psychanalyse, livre une approche curieuse, anglée, personnelle, transversale, motivée par mon goût pour la mythologie, les arts, la philosophie, la communication et la sociologie et, bien entendu, pour la psychanalyse, qui trouvent ici un point de cristallisation.
Les articles à la fois destinés au grand public et aux professionnels invitent le lecteur à prendre à son tour posture, à élaborer sa propre vision de l’oeuvre.
En somme, ces billets ouvrent et proposent des voies plus qu’ils n’en bouclent, suscitent l’interrogation, pour amener le lecteur à se positionner face à l’oeuvre. Un peu comme en analyse…

Coronavirus et psychanalyse

Coronavirus et psychanalyse – Le grand bluff

« L’art, rien que l’art, nous avons l’art pour ne point mourir de la vérité. »
Fridriech Nietzsche – Ainsi parlait Zarathoustra

 » Qui sait si le coup de vent qui abat un toit ne dilate pas toute une forêt ? Pourquoi le volcan qui bouleverse une ville ne féconderait-il pas une province ? Voilà encore de notre orgueil : nous nous faisons le centre de la nature, le but de la création et sa raison suprême. Tout ce que nous voyons ne pas s’y conformer nous étonne, tout ce qui nous est opposé nous exaspère. « 
Gustave Flaubert – Pensées

 » Morituri te salutant  » 

L’Ange déchu – Alexandre Cabanel – 1847

En ces temps d’épidémie, causée par l’invraisemblable stupidité d’humains abrutis de croyance et/ou d’immédiateté qui séquestrent, torturent, chassent, dévorent tout ce qui a des plumes, des poils, des écailles, chauve-souris, pangolins, singes, chiens, chats, requins, dauphins, ours, loups, taureaux, sur tous les continents… sans une once de compréhension pour la beauté du sauvage, l’écologie du monde, la fragilité de la vie, nous sommes confrontés à trois discours habituels dans les grands événements et qui se révèlent dans toute leur précarité :
Le discours politique, détaché, insincère, amusé parfois, appris, surjoué, dont on attendait qu’il eût une épaisseur paternelle.
Le discours médiatique, stéréotypé, complaisant, interrogatif parfois, conformiste, compassé, dont on attendait la neutralité du tiers.
Le discours médical, contradictoire, approximatif, exigeant parfois, révolté, captivant, dont on attendait a minima une justesse, sinon une justice.
Les trois se rejoignent donc en cette sinistre aubaine dans la valorisation de leurs intérêts.
La question embarrassante des masques est à cet égard révélatrice. Le masque c’est à la lettre, paradoxalement, ce qui gomme le sujet, et en même temps, ce qui représente son théâtre (la persona), la personnalité, ou personne. Le masque est une négation, comme l’indique son étymologie (les notions de « noir », cf. mascara, et de «sorcier, démon» sont étroitement associées dans l’imagination populaire).
Le masque est ce qui fait de l’humain des individus anonymes, dociles, consommateurs : maudits en tant que sujets. C’est aussi la « mascarade », ce qui cache, camoufle, protège, l’esquive (l’embrouille) par excellence. Ainsi, chacun peut s’y retrouver, s’abstraire et, faute de compréhension, absoudre la défaillance de l’Etat et des institutions.
Les trois discours, et leurs représentants les plus satisfaits, nous ont tout d’abord affirmé d’une seule voix que le virus se transmettait par la toux et les éternuements. Dans un second temps qu’il se transmettait également par les postillons. Dans un troisième temps qu’il se transmettait par la proximité et la parole. Or, depuis le début de l’épidémie, et ce n’est qu’aujourd’hui que les trois corps partagent timidement ce fait que tout le monde avait intégré simplement en regardant les images du monde, que le coronavirus est aérodispersible, et dès lors qu’il se propage par le souffle, la vapeur de la respiration, qu’il est dans l’air, selon des modalités et des conditions variables en fonction de la densité virale ou de la promiscuité propre à tel ou tel environnement.
Les trois discours se rejoignent sur cette caractéristique : l’inconséquence.

Du côté du peuple, tour à tour inquiet, aveuglé, rassuré, désolé, trompé, excédé, le suivisme est partagé, dénotant une population délaissée, privée de masques, car selon les trois corps, il y a encore quelques heures, «réservés aux soignants et aux malades, car inutiles pour les autres», de tests, de soins (abandon des anciens chez eux ou en institution) et de traitements, qui existent pourtant et qui éviteraient que l’on pût se retrouver en réanimation à l’hôpital, et qui sont adaptés aux personnes en début de maladie, dénotant une population infantilisée par les explications qui lui sont données, confrontée au système D, au chacun pour soi et/ou à une certaine solidarité afin de se protéger a minima de l’isolement, des fautes, des arrogances, des malhonnêtetés.
Il est possible de déceler trois types de comportement généraux à l’œuvre chez une grande partie des personnes, confrontées à cette étrange «pause» dans la destructivité explosive de la démographie irresponsable et du mondialisme, placées soudain dans l’interrogation de paradigmes existentiels remis en question :

Une régression généralisée, s’adjoignant le rappel du souvenir d’une Mère, et pour celui-ci le confinement tombe à pic, qui offre le confort contenant et maternant de l’amnios, et conduisant selon les tempéraments à l’infantile, au gnangnan des réseaux sociaux (le pire : qui édulcore), au papier toilette pour satisfaire au stade anal, aux coquillettes pour complaire au stade oral, à la servilité de l’infans, pour désobéir à l’accession au stade phallique, qui tente en vain d’être considéré, avec, comme ressort primaire face à la sidération, à la détresse, à l’angoisse, la pulsion d’autoconservation.

La peur, empruntant le recours transférentiel au refuge substitutif vers le Père dans l’admiration de tel politique, éditorialiste, scientifique ; peur éprouvée par la jeunesse dont témoignent les applaudissements au personnel soignant ou l’humiliant et insupportable «si vous êtes malade, restez chez vous» (les médecins apprécieront), sauf si vous êtes dans un état quasi désespéré, alors allez mourir à l’hôpital (et puis quid de l’oubli de ceux qui vont travailler, et des éboueurs, gens de ménage, livreurs, employés de caisse, artisans, commerçants, indépendants, policiers, chauffeurs, pompiers… ?) ; peur ressentie par des «jeunes» et des «marges» qui profitent d’une délinquance commune protégée et à présent ouvertement tolérée ; peur de l’hôpital qui peine à exercer son rôle, réduit à l’article de la mort ; peur envisagée par les enfants, qui retrouvent leurs devoirs et leurs histoires de famille, étonnés des spasmes du monde de l’humain expansif et délirant dont ils sont en train d’hériter.

Le renouveau de la personne, tout en réagencement vers le libre adulte responsable, honnête et respectueux, dans la créativité, le lien retrouvé, les réseaux sociaux (le meilleur : qui éveille), en un retour nostalgique et attendrissant (défis des photos d’enfance, des livres, des films), en la découverte du bien-fondé de notre culture, et, paradoxalement, de la nature dévoilée soudain, de l’ouverture à l’autre, reconnu et reconnaissant, en le courage du retour sur soi et de l’introspection, un des possibles de la dépressivité, le travail intellectuel et artistique, la beauté, une certaine spiritualité, toutes manières de déjouer la pulsion de mort en des productions éphémères, durables, sublimatoires.

Baignés dans la pléthore des discours anxiogènes (insincères donc manipulatoires), les professionnels de la santé mentale, les malades, leurs proches, sont amenés à observer une nécessaire vigilance vis-à-vis des décompensations psychiques des personnes âgées, outre les classiques confusions, chutes, désorientations, ainsi que vis-à-vis des très jeunes touchés par l’autisme, le TDAH, les TOC, compte tenu des risques d’aggravation de ces troubles, sans oublier les problématiques iatrogènes des interactions possibles de la maladie et des psychotropes.
Cependant, avec en arrière plan psychique la reviviscence soudaine de la pulsion d’auto-conservation, des comportements particuliers se font jour à l’occasion de phénomènes dus à la réalisation de cette angoisse que la peur d’un objet bien contenu eût suffi à juguler, angoisse d’abord consécutive aux névroses, qui proviennent d’un conflit interne suivi d’un refoulement, ensuite aux psychoses, qui représentent la reconstruction d’une réalité hallucinatoire, enfin aux pathologies narcissiques, qui sont constituées du désir que suppose l’idéal d’un objet inanimé, tous troubles, en l’occurrence réactionnels à la crise épidémique, en décompensation ou en involution :
– La névrose d’angoisse va se trouver régénérée par la proximité de la mort, le risque de la perte d’autonomie, la peur de l’isolement. Troubles de l’alimentation, du sommeil, de la sexualité, hyperactivité du système nerveux végétatif, anxiété idéique sont au programme.
– La névrose phobique qui est finalement une forme de gestion de l’angoisse, va plutôt se stabiliser ou migrer vers des TOC. Malgré tout, pensons au refuge assez providentiel dans le confinement pour les agoraphobiques et ayons une pensée brûlante pour les personnes souffrant du TOC de lavage des mains (!).
– La névrose hystérique verra quant à elle apparaître une avidité affective, relativement épuisante, et des états paroxystiques de conversion, parfois un abattement de ce corps devenu pour l’autre invisible.
– La névrose obsessionnelle serait plutôt celle qui semble le mieux s’accommoder, avec des moments, voire des univers, ritualisés, rationalisés, intellectualisés, et qui correspondraient assez bien à une forme d’adaptation circonstancielle, qui peut tourner à l’autosatisfaction.
– Le trouble hypocondriaque, dont les affres prophylactiques contraignent à la documentation effrénée et à l’examen physique énervé, et qui nourrit à l’envi la conjonction vibrante du mental et du corporel.
– Les stress post-traumatiques, dans les conditions de chocs consécutifs aux mauvaises nouvelles qui ponctuent nos informations, vont provoquer des refus, des dissociations, une agitation, ou, à l’inverse, un syndrome de glissement, une soumission, et, pensons aux soignants, une profonde lassitude.
– Les psychoses, schizophréniques, paranoïaques, maniaco-dépressives, qui sont placées dans une relation à l’autre complexe et systématiquement dysphorique, autre pour elles vecteur de dangerosité, vont davantage se stabiliser et faire faire le gros dos, comme si elles trouvaient dans les événements un environnement adapté, une nourriture environnementale idoine, qui colle (qui contient) à la souffrance psychotique.
– Les pathologies narcissiques, qui sont de faux amis, des solutions superficielles à des problématiques profondes, la perversion, la toxicomanie, la psychopathie, les troubles limites de la personnalité, qui posent l’éminente question de la responsabilité, ne vont pas être modifiées par les événements qui malheureusement, ceci étant dû à une permissivité retrouvée, vont être l’occasion de passages à l’acte, possiblement violents.

Nicolas Koreicho – Avril 2020 – Institut Français de Psychanalyse

Emotions, sentiments, affects

« Tout ce qui se manifeste est vision de l’invisible. »
Anaxagore – 4ème s. av. JC

« J’envoie les sentiments dans la gueule des gens, dans leur cerveau, dans leur corps. »

Johnny Hallyday – Paris Match, 2012

 “ Nous ne savons renoncer à rien. Nous ne savons qu’échanger une chose contre une autre.”
Sigmund Freud – Essais de psychanalyse appliquée

Le Monde de Christina – Andrew Wyeth – 1948 – MOMA, NYC

Emotions, sentiments, affects
Statut du corps et de la mémoire dans les émotions, les sentiments, les affects.

Distinction rapide préalable pulsion – émotion – sentiment – affect, tous éléments constitutifs du développement psychophysique :

Une pulsion est une poussée sans sujet et sans objet. C’est une force organique qui fait tendre le corps vers un but. La source en est biologique. Une émotion est un mouvement, un représentant psychique d’excitation, s’exprimant en un sujet corporel. Un sentiment implique un sujet et un objet réels. C’est déjà l’idée de relation ou de distanciation qui est incluse dans le sentiment. La présence ou l’absence d’une autre, puis d’un autre, sujet et objet, conditionne la transformation de l’émotion en sentiment puis en affect. Un affect suppose un sujet, un objet et une mémoire. L’affect est une des deux formes complexes, avec la représentation, que peut prendre la pulsion. L’affect est l’expression qualitative de l’énergie mise en mouvement par la pulsion. Nous avons avec l’affect la densité du sentiment à laquelle nous devons adjoindre la complexité du souvenir et de son potentiel d’édification. Le devenir de chacun de ces concepts dans la construction psychophysique de la personne ou de l’animal est conditionné par la qualité de leur développement intra et intersubjectif, ainsi que des passages de l’un à l’autre de ces instances.

Les émotions

Les émotions sont des phénomènes internes puis externes (un ressenti, une expression) suite à la modification ou au maintien physiologique ou psychologique (une sensation, une impression) d’un environnement physique ou psychique (un événement, une situation) ressenties par une personne ou un animal. Elles sont généralement brutales, intenses et de courte durée, à l’inverse des sentiments.

Emotion : de « mettre en mouvement ». Etymologie : latin emotionem, de emotum, supin de emovere, émouvoir. Mouvoir (-motion) vers l’extérieur (é-). Historiquement, « mouvement, trouble d’une population ; mouvement, trouble du corps », perceptible par soi ou par l’extérieur. Aujourd’hui, « trouble de la sensation ».

L’expérience émotionnelle est induite par la modification ou le maintien d’un environnement corporel et sensitif actif qui peut, conditionnant ainsi ses effets sur le sujet, être immédiat, instantané, durable, univoque, complexe, multiforme, unique ou répété. Par ailleurs, cet environnement, qui agit sur le fonctionnement neuronal, en fonction du rôle des nocicepteurs en particulier, concerne les régions impliquées dans la pensée complexe (cortex cingulaire antérieur, amygdale). L’environnement corporel, sensitif et actif, tour à tour électrique, chimique, ondulatoire, de la personne ou de l’animal, à partir de la naissance de l’embryon jusqu’à la fin de la vie, transmet au cerveau, qui l’enregistre, la nature, la localisation, la durée et l’intensité de l’expérience en question.
Les émotions sont aussi précoces que les véhicules de la sensorialité. En effet, l’embryon, puis le fœtus, réagissent positivement ou négativement aux stimuli et aux informations qui lui parviennent de l’intérieur du corps et du corps de la mère (accordage affectif et simultanée d’une dyade mère-enfant co-investie) ou de l’extérieur, à travers, dans l’ordre de développement des fonctions physiologiques, les sensibilités cutanée et vestibulaire, toucher et spatialisation, les sensibilités chimiques, goût et odorat, la sensibilité auditive, ouïe, la sensibilité visuelle, vue, ainsi que toutes les sensorialités pouvant être composées par la conjonction de plusieurs de ces fonctions.
Par ailleurs, pour être complet, et afin de situer les émotions dans la physiologie embryonnaire, les émotions se constituent en rapport aux sensations initialement attachées aux trois feuillets primaires – endoderme, mésoderme, ectoderme – à partir desquels se développent tous les tissus et les organes du corps : la sensibilité intéroceptive (liée aux appareils digestif, respiratoire, génital, endocrinien..), issue de l’endoderme, feuillet interne de l’embryon ; la sensibilité proprioceptive (le squelette, les muscles, le sang, les reins..), issue du mésoderme, feuillet intermédiaire de l’embryon ; la sensibilité extéroceptive (dépendant des cinq sens), issue de l’ectoderme, feuillet externe de l’embryon (la peau, les yeux, le système nerveux..).
Les émotions primaires, décelables dans les expressions de la sensorialité (activité faciale, corporelle, organique qui s’adresse aux cinq sens d’un supposé témoin) chez l’homme et chez l’animal sont dites primaires car elles permettent de construire des émotions composées, et parce qu’elles sont universelles : surprise, dégoût, peur, colère, tristesse, joie.

Les émotions correspondent à l’origine organique des sentiments concernant la personne et l’animal. Elles prédisposent et incitent le sujet à établir, à maintenir, à distendre et à interrompre la relation à soi et/ou à l’autre, ce qui sera réalisé en fonction des sentiments du sujet.

Les sentiments 

Les sentiments sont des perceptions intellectuelles et affectives actuelles qui, contrairement aux émotions, supposent un processus (une résonnance), une certaine durée et une intensité marquée.

Sentiment : de « sentir ». Successivement dans l’histoire du mot (du XIIème siècle à aujourd’hui) : « perception d’une sensation ; connaissance ; intelligence ; opinion ; science ; idée ; jugement ; faculté de sentir un ordre des choses, de valeurs ; manière de penser ; dévouement ; intérêt ; passion ; qualité artistique de sensibilité ; état affectif complexe composé d’éléments de perception, d’intellection, d’émotion ». Etymologie : bas latin, sentiments de sentire, sentir. Senti-, et le suffixe -ment  (fait de sentir) ; XIIème s. sentement. Provençal sentiment  ; espagnol sentimiento  ; italien sentimento. Aujourd’hui : composante de la sensibilité affective.

L’expérience sentimentale est produite par une émotion unique ou composée qui a, dans le système neuronal, grâce à des modifications chimiques, électriques, ondulatoires, particulièrement selon le rôle des neurotransmetteurs, une intensité, une durée et une résonnance entretenues par les conséquences physiques et psychiques induites par l’émotion ou par une composition d’émotions.
Le rôle de l’amygdale est prépondérant dans le développement, la construction et la modification des sentiments. 
Dans sa fonction d’input : elle reçoit des faisceaux de neurones qui acheminent des stimulations extérieures en provenance des régions sensorielles du thalamus et du cortex. La mémoire mise ainsi en branle est contextuelle. Elle permet de situer la stimulation en fonction des expériences antérieures et des souvenirs constitués.
Dans sa fonction d’output : les informations reçues sont réacheminées vers d’autres structures (locus cœruleus et hypothalamus).
L’amygdale active la production d’hormones (noradrénaline, adrénaline). Elle est naturellement impliquée dans les circuits de l’émotion, et en particulier dans ceux de la peur, de l’anxiété, du sentiment de danger. Son activité est réduite au contact de l’ocytocine (un peptide du plaisir). Elle est également impliquée dans les mécanismes des neurones-miroirs qui concernent le partage des sentiments d’un sujet à un autre.
L’intérêt de cette parenthèse neuro-psychologique dans la physiologie de l’émotion est que celle-ci précise que le sentiment qui va découler d’une émotion ou d’un composé de plusieurs émotions est paradoxal. C’est le tremblement vital – et mortifère – induit par l’émotionnel, dysphorique et euphorique, qui colore le sentiment d’une nature profondément ambivalente.
Le sentiment se développe à la manière d’une forme d’imaginaire alimenté par l’émotion et entretenu par ses résonnances passées, présentes et anticipatoires en trois types de processus :
Un processus aversif, comme dans les sentiments de culpabilité, de honte, d’envie, d’antipathie, de jalousie, de frustration, de rivalité, de méfiance, de désespoir, d’abandon, de rage, de mélancolie, de supériorité, d’infériorité, de haine.
Un processus expectatif, comme dans les sentiments de peur, d’angoisse, d’envie, de frustration, d’imposture, de nostalgie, de mépris, d’humiliation, de tentation, érotique, artistique, religieux, de correspondance.
Un processus attractif, comme dans les sentiments d’appartenance, de confiance, océanique, de toute puissance, d’empathie, de tranquillité, de triomphe, de plénitude, d’amour.
Les sentiments, comme indiqué précédemment, sont des processus constitués d’une durée, d’une intensité et d’une résonnance, auxquels sont associés des contextes, des circonstances, des modalités de sensibilité, ceux-ci étant fonction de l’histoire du sujet et de sa position dans sa propre histoire, ainsi que dans sa possibilité de confier, de relier, de relire, de relater et de dépasser cette histoire, consciente et/ou inconsciente.

Les sentiments correspondent à la transformation des émotions dans le devenir psychique et physique du sujet, animal ou humain, et sont destinés à alimenter les composantes d’une mémoire affective, incrustée au cœur des circuits aversif, expectatif et attractif liés au plaisir, au déplaisir, au désir et au manque, les affects.

Les affects

Les affects, contrairement aux sentiments, qui eux sont qualifiés dans la majorité des cas par un complément de nom (sentiment de culpabilité…), sont la plupart du temps employés sans prédicat, comme par exemple le désir, hormis dans les expressions affect de plaisir ou affect de déplaisir[1], et sont issus de l’impact et de l’empreinte des sentiments renforcés par leur potentiel de modification ou d’édification de la personnalité. Les affects sont une des composantes de l’énergie provenant du ça où elle circule librement (processus primaire). Pour accéder au système préconscient-conscient, cette énergie (affect) doit être liée à une représentation (processus secondaire). 
Cependant que les émotions sont relativement « pures » et que les sentiments sont des composés de diverses émotions, l’affect, de son côté, est un concept limite entre le psychique et le somatique, entre l’idée et la chose. 

Affect : du latin affectus, « état affectif, disposition de l’âme ». En ancien français, affecte(e), « sentiment, passion » (1180, Cantique des cantiques). Jusqu’au XVIème s. « état, disposition ». En français, dans son sens actuel : à partir de 1942, « état affectif élémentaire ». Freud, à partir de la terminologie psychologique allemande Affect « mouvement ou état affectif impétueux », fait la distinction entre l’aspect subjectif de l’affect et sa dimension énergétique. Ainsi, selon lui (Etudes sur l’hystérie, 1895), l’affect ne se comprend que par l’intermédiaire de la pulsion, laquelle s’exprime sous deux formes : la représentation (l’image, la situation, l’idée) et l’affect (l’énergie, le mouvement, la force), puis dans son aspect économique dit quantum d’affect Affektbetrag.

Les affects, éprouvés affectifs, états d’esprit, émotions ré-agencées, constituent les aspects subjectifs, qualitatifs, touchant au sujet, donc, des émotions puis des sentiments. Les affects sont construits sur les relations intra et intersubjectives des sujets, et, par conséquent, à la manière des aménagements psychiques entretenus avec les arts (« Comme toute conversion, la découverte de l’art est la rupture d’une relation entre un homme et le monde. Elle connaît l’intensité profonde de ce que les psychanalystes nomment les affects. » A. Malraux – Les voix du silence), les affects retracent « l’attention et l’exploration » (Piéron – 1969), « l’expansion et la recherche » (Ibid.), « le retrait et la fuite » (Ibid.), tous syntagmes que l’on pourrait enrichir à l’envi et que, pour ma part, je résumerais dans l’idée d’attitude inconsciente par rapport aux épreuves de la vie, à un moment donné, selon les trois modalités positionnelles de l’esquive, du combat et de la fuite.
Ainsi, et à ce moment de notre développement, nous pouvons résumer l’affect selon sa valeur – aversive, expectative, attractive –, son intentionnalité – esquive, combat, fuite -, sa potentialité – plaisir, déplaisir, manque, désir -.
Le devenir des affects peut s’exprimer en terme de développement régressif, défensif ou expansif.
Sur le plan de la régression, l’alexithymie représente une incapacité à exprimer verbalement ses affects, une pauvreté de l’imagination et de l’intellection, une tendance à ne vouloir recourir qu’à l’action pour résoudre ses difficultés, une imperméabilité à l’aspect subjectif des événements, des situations, des relations au profit de leur dimension objective.
Sur le plan de la défense, les mécanismes de défense sont construits par l’inconscient du sujet pour pallier la rigueur du refoulé institué malgré soi, en le coupant de ses représentations. Ainsi, le déni, la dénégation, le déplacement, le clivage, la projection, l’idéalisation, l’introjection, l’idéalisation projective, la rationalisation, l’inhibition…, permettent au sujet d’éviter le désagrément de se voir confronté à des représentations inacceptables ou douloureuses.
Sur le plan de l’expansion, l’abréaction est la possibilité offerte à chacun d’accueillir le refoulé, malgré ses liens avec le souvenir d’une expérience de déplaisir. Compte tenu de la potentialité douloureuse de ces liens, affect et souvenir de déplaisir étant maintenus dans le refoulé et liés dans l’inconscient, la possibilité expansive consiste à déjouer cette inscription dysphorique grâce à la verbalisation, parfois difficile, du souvenir et de l’affect y associé. De la sorte, l’abréaction réalise l’expression, dans le champ de la conscience, de la coïncidence affective entre souvenir et affect et autorise ainsi la compréhension et la neutralisation des conséquences de l’inscription dysphorique.
Ainsi, les affects sont aptes à être reconnus, compris et modifiés par le sujet souffrant, offerts par le travail sur soi à la représentation.

Nicolas Koreicho – Mars 2020 – Institut Français de Psychanalyse©


[1]Plaisir – déplaisir : l’ensemble de l’activité mentale a pour but d’éviter le déplaisir et de procurer du plaisir. Ce principe rend compte de l’axe trophique fondamental nécessaire à toute élaboration cognitive des événements et des situations. 

L’Inquiétant singulier

L’INQUIÉTANT SINGULIER
L’angoissante étrangeté de l’objet Désir

« (…) Interrogé sur l’espérance qu’il avait 
D’une longue vieillesse, le devin répondit : “ S’il ne se connaît pas.”« 
Ovide – Les Métamorphoses (Livre III, 346-347)

Narcisse – Le Caravage – Huile sur toile (vers 1598-1599) – Galerie nationale d’art ancien, Rome

Le fantasme du Caravage

La parole sibylline de Tirésias résume la dramatique condition de Narcisse. Laconique, l’indication proleptique (l’adresse au lecteur est double, le narrateur anticipant les faits au travers des mots de l’oracle) amorce l’épisode des destins spéculaires du chasseur mythique et de la plus loquace des nymphes. De l’intrigue, Le Caravage résout l’énigme du devin par une ellipse (le peintre par un procédé de raccourci assimilable condense la narration et oblige le récepteur à rétablir mentalement ce que le tableau passe sous silence). Absence de récit, tout au plus l’oreille du personnage tendue dans le vide s’en fait l’écho, prêtant à l’attribut perceptif une pulsion scopique. La source renvoie des mots qui ne parviennent à l’ouïe.

La bouche offerte, le jeune homme embrasse une fata morgana, contemple son double, s’éprend de cet être sans corps qu’est son ombre. Empreint de paraphrénie, seul au monde, l’enfant sidéré, au-delà de scruter son reflet à la surface de l’Érèbe, sonde un puit sans fond. Inconscient, il plonge son regard dans le sien et sombre dans les eaux du Styx. Illusion fatale !

L’amoureux, sujet du désir, investit son propre désir, objet du désir, désire son désir à s’y perdre lui-même, point critique où il admire une image fugace qui lui échappe, mélancolie de l’homme du kairos.

Ce numen pictural » geste silencieux d’un dieu qui donne existence à un destin par une simple inflexion de sa volonté, sans même commenter ou expliciter ce destin  » comme défini par Roland Barthes – noue avec le punctum, instantanéité de l’émotion piquant le sujet, zébrure traversant le champ de la toile. Le peintre lombard, dont le réalisme fit dire à Poussin qu’il était venu pour « détruire la peinture », nous montre un autre, un miroir révélateur, le tableau, lieu d’expérimentation de l’image de soi.

« L’ Histoire est hystérique : elle ne se constitue que si on la regarde – et pour la regarder, il faut en être exclu. »
Roland Barthes – La Chambre claire

Le Faux miroir
René Magritte – huile sur toile, 1928
MOMA, New-York

Le faux miroir

Les conditions de la spectature réunies, le spectator, happé par le tableau, inconsciemment fait face à un faux semblant devant le spectre de Narcisse, la polysémie du mythe s’inscrivant dans le regard de l’interprète.

 » Que voit-il ? Il ne sait ; mais ce qu’il voit le brûle, Et l’erreur qui abuse ses yeux les excite pareillement. Naïf, pourquoi chercher en vain à saisir une image fugace ? Ce que tu cherches n’existe pas ; ce que tu aimes, tourne-toi, tu le perds. L’ombre que tu distingues est celle d’un pur reflet. Elle est sans consistance, est apparue avec toi et demeure de même.  »
OvideLes Métamorphoses

Le tableau du Caravage n’est qu’un oeil baigné de larmes, la ligne de flottaison une pliure, les bras du héros les contours de l’oculus, le genou la pupille focale de la scène. Pétrifiés par l’orbite exacerbée, au vu de l’angoisse d’un seul face à lui-même, nous sommes Écho, tiers esseulé, exclu de l’équation. La question nous consume : que voit-il ? Peut-être le visage du désespoir, du horla ou d’un monstre d’argile… Un étranger à la place de l’aimé dont l’image à peine effleurée s’en est déjà allée. Perte, manque, absence ? Le vide comme état de désêtre.

 » La chose la plus miséricordieuse qui fut jamais accordée à l’homme est son incapacité à faire le rapprochement entre toutes ses connaissances. Nous vivons sur une île d’ignorance placide, au beau milieu de mers noires et infinies sur lesquelles il n’a jamais été prévu que nous naviguions très loin. Les sciences, dont chaque branche avance péniblement et exclusivement dans son domaine propre, ne nous ont pas vraiment fait de tort. Mais, un jour, le puzzle reconstitué de toutes nos connaissances encore dissociées, nous ouvrira de telles perspectives effroyables de la réalité et de notre terrifiante situation que cette révélation nous rendra fous ou nous fera fuir ces lumières mortelles pour replonger dans un âge des ténèbres paisible et sûr.« 
Howard Philips Lovecraft – L’Appel de Cthulhu

Le Désespéré – Gustave Courbet – Huile sur toile
Le Horla – Guy de Maupassant – Couverture Le livre de poche, Edition de 1979

 » Je me dressai en me tournant si vite que je faillis tomber. On y voyait comme en plein jour, et je ne me vis pas dans la glace ! Elle était vide, claire, pleine de lumière. Je n’étais pas dedans, et j’étais en face, cependant. Je la regardais avec des yeux affolés. Je n’osais pas aller vers elle, sentant bien qu’il était entre nous, lui, l’Invisible, et qu’il me cachait.
Oh ! comme j’eus peur ! Et voilà que je commençai à m’apercevoir dans une brume au fond du miroir, dans une brume comme à travers de l’eau ; et il me semblait que cette eau glissait de gauche à droite, lentement, me rendant plus précis de seconde en seconde. C’était comme la fin d’une éclipse. Ce qui me cachait n’avait pas de contours, mais une sorte de transparence opaque s’éclaircissant peu à peu.

Et je pus enfin me distinguer nettement, ainsi que je fais tous les jours en me regardant.

Je l’avais donc vu !

Et je ne l’ai pas revu. « 
Guy de Maupassant – Journal d’un fou

L’inquiétant singulier

En saisissant l’instant opportun, en l’excluant du continuum, l’artiste nous donne à voir la symbolisation (prise de conscience du manque ou de la perte d’élaboration face à l’inconcevable), le retour du refoulé (condensation de l’ambivalence des sentiments successifs) et la répétition (appropriation itérative du traumatisme et émergence du symbolique) aux prises d’une seule et même stupeur, siège d’un entre-deux, d’un Fort-da. Ce sentiment étrange, « Das Unheimliche », est singulier par son unicité en lien avec le sujet (unité de lieu, de temps et d’acteur), mais également par sa singularité (« Qui attire l’attention par son caractère étonnant, étrange, curieux » – Dictionnaire Larousse) qui renvoie à la situation, au complexe, à l’objet (unité d’action, de péril).

Si « le psychanalyste ne se sent que rarement appelé à faire des recherches d’esthétique« , sans doute du fait que Freud se considère sourd au sentiment océanique, la détresse infantile qui nous concerne ici relève pleinement d’une étude de cas. En représentant la complétude, l’Un, l’indifférenciation originaire sur le point de se scinder, le peintre élude la question qui nous taraude. Il ne propose pas une interprétation du mythe mais une attention flottante. Il donne à penser cette perturbation, ce malaise. Le problème n’est plus tant ce que Narcisse a vu ni ce qu’il va en advenir, puisque la réponse est connue, mais le vacillement de la scène.

 » De la solitude, du silence, de l’obscurité, nous ne pouvons rien dire, si ce n’est que ce sont là vraiment les éléments auxquels se rattache l’angoisse infantile qui jamais ne disparaît tout entière chez la plupart des hommes. De ce problème, l’investigation psychanalytique s’est occupée ailleurs.« 
Sigmund Freud – L’inquiétante étrangeté

 » Là où était du ça, doit advenir du moi.« 
Sigmund Freud – Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse

Cet Un-Heim-liche qui ne relève pas de l’inclusif (Moi), mais du hors champ (Ça) contient cette négation qui porte à la connaissance le refoulé, le caché, le secret,  » objet même de la psychanalyse : Das Unheimliche – ce qui n’appartient pas à la maison mais y demeure  » (Jean-Bertrand Pontalis – Avertissement de l’éditeur – L’inquiétante étrangeté et autres textes).

 » Là où c’était, je dois advenir. « 
Jacques Lacan – Le désir et son interprétation

Narcisse est une figure du déni généralement appréhendée négativement par la culture populaire, marquée du sceau du jugement de l’Autre. Le Caravage en isolant le sujet le transfigure, pose sur lui le regard finalement bienveillant d’Écho, à la fois absente et présente, au dedans et en dehors. Sentence, le déni de Narcisse serait de se nier lui même. Son drame, son incapacité à s’approprier sa dimension étrangère, Das Unheimliche.

 » C’est moi qui suis toi, je le devine ; et mon image ne me leurre point. Je brûle de l’amour de moi, déclencheur de ce feu et foyer à la fois. Que faire ? Attendre les questions, les formuler ? Et qu’ajouter de plus ? Ce que je désire est inséparable de moi, une richesse qui crée le manque. Ah ! si je pouvais me séparer de mon corps ! « 
Ovide – Les Métamorphoses

La métamorphose, le retournement sont à l’oeuvre. Retour du récit en boucle, comme le retour du narcisse au printemps. Cycle du deuil et de la renaissance, figure de la répétition des pulsions et leur destin, entre besoin et satisfaction, plaisir et déplaisir. Ainsi en va-t-il de l’ambivalence du sujet et de l’Heimlich, cet inquiétant familier.

NB : Traduction des Métamorphoses d’Ovide par Danièle Robert aux Éditions Actes Sud, “Thesaurus”, 2001 ; Babel no 1573.

Vincent Caplier – Février 2020

Fantasmes originaires

Fantasmes originaires

Les nymphes et le satyre - William-Adolphe Bouguereau
Les Nymphes et le satyre – 1873 – William-Adolphe Bouguereau

« Au temps où nous avons choisi de commencer le conte, l’univers vit sans maître, tout entier plongé dans l’harmonie de son chaos. Et s’il connaît le mouvement, il ignore toute idée de début et de fin, ignore jusqu’à sa forme et bat, indifférencié, à la seule fréquence de sa vibration fondamentale. » 
« Erda seule veille ou rêve qu’elle veille. » 
(L’anneau du Nibelung, Indications dramatiques pour l’adaptation de l’opéra de Richard Wagner par M. Béjart, E. Cooper, P. Godefroy.)

Le fantasme

Avant de développer et de préciser la nature et l’objet des fantasmes originaires, nous devons rappeler ce qu’est un fantasme et ce qu’il représente. La définition traditionnelle du fantasme se rapporte selon Laplanche et Pontalis dans leur Vocabulaire de la psychanalyse à un « scénario imaginaire où le sujet est présent et qui figure, de façon plus ou moins déformée par les processus défensifs, l’accomplissement d’un désir et, en dernier ressort, d’un désir inconscient ».
La clinique nous apprend que ce « désir » peut figurer lui-même une pulsion, une excitation, une envie, un besoin, une crainte, une déception, un espoir…

Le terme « fantasme », avant d’avoir été popularisé par la psychanalyse, selon un sens que nous allons préciser, provient du grec phantasma qui signifie « fantôme, hallucination visuelle », puis « fantaisie » repris en proximité du grec phantasia signifiant « apparition, vision », puis « imagination », jusqu’à l’actuel« fantasme » de la famille de phainein « apparaître ». 
Le mot « fantasme », ayant signifié d’abord « fantôme », s’est déplacé vers le sens d’« illusion » au XIVème siècle jusqu’au XIXème siècle où il est devenu un terme médical, avec le sens d’« image hallucinatoire ». Puis, d’après Le Robert historique, son emploi s’est restreint au sens de « production de l’imaginaire qui permet au moi d’échapper à la réalité » (1866).
Une définition du mot « fantasme » dans le Nouveau Larousse illustré de 1906 nous intéresse dans la mesure où elle fait intervenir une production mentale ayant un double sens, au passage tout comme le symptôme, d’un contenu latent et d’une forme manifeste : « Chimère qu’on se forme dans l’esprit ». Une forme, une origine en lien avec cette forme, donc.
Par ailleurs, le fantasma latin, un peu postérieur, signifiant « image extraordinaire » et relié à phantasia, au sens d’« opération mentale », confirme la double acception précédente vers le sens ultérieur de « fantôme, ombre » avec le français fantosme du XIIème siècle.
En allemand, et dans l’emploi qu’en fait Freud, die Phantasie, signifie « l’imagination » avec ce double sème d’un monde imaginaire et d’une activité de création qui lui donne vie, inclus dans das Phantasieren,verbe substantivé de fantasieren, qui traduit à la fois ce monde extraordinaire, et l’activité onirique, imaginative, créatrice de scénarios ou d’images, cependant qu’en français, au Moyen-Âge, les deux mots fantasme et fantaisie sont distincts, l’un représentant la vision extraordinaire et l’autre la capacité d’imaginer.
Notons qu’aucun de ces deux termes ne présuppose l’idée de la psychanalyse, curieusement insuffisamment développée, selon laquelle il y a une origine psychique personnelle à l’image et à sa réalisation.

« Couvrez ce sein que je ne saurais voir : – Par de pareils objets les âmes sont blessées, – Et cela fait venir de coupables pensées. »  (Molière – Tartuffe ou l’imposteur)

D’après A.-J. Coudert dans le Manuel alphabétique de psychiatrie clinique et thérapeutique d’Antoine Porot, précisant simplement la pensée freudienne, les fantasmes « transcendent le vécu individuel et ont un certain caractère d’universalité. En ce sens, ils sont à rapprocher des mythes collectifs. Ils « mettent en scène » ce qui aurait pu dans la préhistoire de l’humanité participer à la réalité de fait et à ce titre ils entrent dans le cadre de la réalité psychique ».
Freud développera cette acception toute particulière avec l’emploi de ce terme Phantasie, polysémique : un monde, images, scénarios, et une activité, à partir de laquelle lui sera conféré le sens de « fantasme » tel que nous lui connaissons aujourd’hui.
Il en propose tout d’abord une explication phylogénétique (phylogenèse : histoire évolutive de l’espèce à laquelle appartient un individu) et, dans la même note, ontogénétique (ontogenèse : concerne le développement d’un individu, depuis l’enfance jusqu’à l’âge adulte), aspect toujours insuffisamment développé, ce que curieusement n’ont pas repéré les exégètes. Comme si le fait de ne pas aborder une question s’agissant des fantasmes concernait avant tout dans le présent l’histoire personnelle des commentateurs de laquelle peut-être ils souhaiteraient se préserver. Et pourtant, la « vérité individuelle » relève bien de l’ontogénétique.

« Il est possible que tous les fantasmes qu’on nous raconte aujourd’hui dans l’analyse aient été jadis, au temps originaire de la famille humaine, réalité, et qu’en créant des fantasmes l’enfant comble seulement, à l’aide de la vérité préhistorique, les lacunes de la vérité individuelle. » (Freud – Introduction à la psychanalyse)

Les fantasmes originaires

Les fantasmes originaires sont constitués par des scénarios, sous la forme de scènes, de saynètes, d’images dramatisées le plus souvent visuellement, et dans lesquelles le sujet joue un rôle, comme participant ou comme spectateur, place qui prend tout son sens dans la relation, écrite ou orale, du fantasme. La dimension interdite, inter-dite dirait le lacanien de service, du fantasme originaire, tient sa spécificité dans la dialectique même du désir et de sa répression surmoïque vis-à-vis d’un ça toujours agissant et apte à prendre de multiples formes.
Nous pouvons poser que pour Freud les fantasmes sont originaires en ce qu’ils découlent d’un héritage préhistorique, qu’ils sont par là conséquents à une phylogénétique, mais qu’ils s’étayent d’un enracinement personnel, psychobiologique, et ainsi, donc, qu’ils naissent d’une constitution historique, proprement ontogénétique.
Scènes essentielles ou scénarios typiques, les fantasmes originaires constituent « ce trésor de fantasmes inconscients que l’analyse peut découvrir chez tous les névrosés et probablement chez tous les enfants des hommes », écrivait Freud en 1915. Certains de ses commentateurs poursuivront : « Ces fantasmes fondamentaux représentent l’ensemble des solutions que l’homme peut inventer face aux énigmes du monde. » (Faure, Pragier – Complétude des fantasmes originaires). Dans leur simplicité, ils sont des matrices qui permettent une infinité de représentations « comme les couleurs fondamentales suffisent à toute la peinture ».
Dès lors, mis en valeur par Laplanche et Pontalis, chacun des quatre fantasmes originaires retenus d’abord par ces deux auteurs comporterait trois aspects : 
il est en rapport avec la situation originaire ; – mais laquelle ?
il constitue le fantasme des origines ; – mais lesquelles ?
il est schéma fondateur, organisateur d’autres schémas de fonctionnement intrapsychiques mais aussi culturels ; – mais lesquels ?
En effet on ne reconnaît le plus souvent que quatre fantasmes originaires : retour au sein maternel, séduction, scène primitive, castration. Tous les quatre sont susceptibles de représenter des possibilités essentielles de relation en référence aux origines du sujet : 
Fantasme de retour au sein maternel ou de retour in utero, « Je ne veux pas de ce monde, des autres ».
Fantasme de séduction, « Il ou elle ou ce couple m’aime trop ».
Fantasme de scène primitive, « Il et elle s’aiment l’un l’autre dans le conflit » : ici, des partenaires accomplissent un acte de plaisir, peut-être de jouissance, vécue par l’enfant comme un combat, une lutte.
Fantasme de castration, « Il ou elle, ou les deux veulent me réduire, me figer ».

« Des structures fantasmatiques typiques (vie intra utérine, scène originaire, castration, séduction) que la psychanalyse retrouve comme organisant la vie fantasmatique, quelles que soient les expériences personnelles des sujets ; l’universalité de ces fantasmes s’explique, selon Freud, par le fait qu’ils constitueraient un patrimoine transmis phylogénétiquement.» (Laplanche et Pontalis – Vocabulaire de la psychanalyse)

Encore une fois, l’aspect ontogénétique du fantasme est quelque peu relégué au profit de sa dimension phylogénétique. Mais revenons-en à Freud.
Il utilise donc le terme d’« Urphantasie », de Ur, origine et phantasie, fantasme, en 1915 en proposant une première mise en place du fantasme de scène primitive, occasion en laquelle il fait allusion aux autres fantasmes originaires, sans beaucoup plus de précision, ce qui sera d’ailleurs le cas dans le reste de son œuvre :

« L’observation du commerce amoureux entre les parents est une pièce rarement manquante dans le trésor des fantasmes inconscients qu’on peut découvrir par l’analyse chez tous les névrosés, et vraisemblablement chez tous les enfants des hommes. Ces formations fantasmatiques, celle de l’observation du commerce sexuel des parents, celle de la séduction, de la castration et d’autres, je les appelle fantasmes originaires…» (Freud – « Un cas de paranoïa en contradiction avec la théorie »)

Cependant, il précise qu’il est nécessaire de considérer dans cette première acception de l’idée de fantasme originaire, en note ajoutée en 1920 aux Trois essais sur la théorie sexuelle, les fantasmes concernant « le ventre de la mère, le séjour et les événements vécus dans le ventre de la mère » ; cette note donne également sa place au fantasme de « roman familial, parmi les fantasmes sexuels de la puberté universellement répandus ». (Freud – Trois essais sur la théorie de la sexualité – 1920).
Voilà donc, avec le « ventre de la mère » et le « roman familial », les cinq fantasmes originaires.

En fait, les fantasmes originaires sont subsumés ontologiquement, comme c’est le cas dans le complexe d’Œdipe. Nous avons l’intuition qu’ils sont également subsomption dans le mythe de Narcisse. En effet, les Urphantasien sont, dit Freud, « les fantasmes communs à tous les êtres humains, fantasmes inconscients que l’analyse révèle ».  Si après 1920 Freud n’utilise plus cette expression de fantasmes originaires, c’est qu’il parle directement des concepts psychanalytiques auxquels renvoient les fantasmes originaires. Il en est ainsi par exemple de l’Œdipe construit sur le socle des fantasmes originaires de la « scène primitive », de la « séduction » et de la « castration ». Qu’en est-il des deux autres fantasmes de « retour in utero » et de « roman familial » ? A quoi renverraient-ils ?

 « D’où viennent le besoin de ces fantasmes et leur matériel ? Il ne peut y avoir de doutes que les sources de ces fantasmes originaires se trouvent dans les pulsions. Mais il faut encore expliquer pourquoi les mêmes fantasmes avec le même contenu, sont créés en chaque occasion. J’ai une réponse prête dont je sais qu’elle vous paraîtra audacieuse. Je crois que ces fantasmes primitifs, ces trajectoires ne sont pas linéaires, elles décrivent des boucles paradoxales, et les fantasmes de scène primitive, de séduction et de castration sont les produits tardifs d’une auto-symbolisation qui fonde les symbolisations originaires qui l’ont pourtant rendue possible. et sans doute quelques autres, sont une possession phylogénétique. En eux l’individu atteint, au-delà de son expérience propre, à l’expérience de la nuit des temps. » (Freud – Introduction à la psychanalyse) 

Nous postulerons que le « retour in utero » et le « roman familial », outre qu’ils ramènent également le sujet à une constante de l’humain dans « la nuit des temps », renvoient aux socles mythiques de la personne, c’est à dire au narcissisme (un drame), un des deux grands mythes organisateurs de la constitution de la personnalité avec l’Œdipe (une tragédie). Cette proposition du bien-fondé d’un lien structurel entre l’histoire de l’humanité et l’histoire du sujet met un terme à l’opposition de l’ontogenèse et de la phylogenèse que l’on ne peut plus guère, en psychanalyse, dissocier.

Selon Laplanche et Pontalis, les quatre fantasmes, puisqu’ils n’en ont retenu que quatre, sur les cinq mentionnés par Freud, il est vrai sans développement ultérieur de la part de Sigmund, se rapportent aux origines.
Précisons d’emblée, et pour respecter la logique de l’ordre des fantasmes originaires, que dans le retour in utero, c’est l’origine du monde pour le petit d’homme qui est représenté.
« Dans la scène primitive, c’est l’origine de l’individu qui se voit figurée, dans les fantasmes de séduction c’est l’origine, le surgissement, de la sexualité ; dans les fantasmes de castration, c’est l’origine de la différence des sexes. »(Laplanche et Pontalis – Vocabulaire de la psychanalyse).
Complétons pour finir que pour le roman des origines, c’est l’origine de l’accession à la génitalité et à l’indépendance qui se manifeste.

Freud avait repéré ce qu’il baptise fantasmes originaires car communs à l’histoire de tous les humains et à l’histoire du sujet : retour in utero, séduction, scène primitive, castration, roman familial.
L’opuscule de Laplanche et Pontalis, (Fantasme originaire, fantasmes des origines, origine du fantasme), reprend la généalogie de la découverte par Freud du fantasme, puis des fantasmes originaires. Il évoque le lien entre les représentations des grottes ornées (premières illustrations des fantasmes dans la grotte de Cussac, – 22 000 ans, dans la culture gravettienne) et les fantasmes de l’homme moderne.
Les mêmes fantasmes chez tous les hommes, depuis l’origine, illustrent ce que notre pensée doit à l’ordre symbolique pour se développer. 
Le fantasme serait l’insertion du symbolique dans le corps. On pourrait compléter cette proposition en ajoutant à l’insertion du symbolique dans la relation (entre les corps ?). La naissance de l’activité fantasmatique, chez l’enfant, est contemporaine de l’auto-érotisme : arrêter de sucer, mais suçoter pour le plaisir, tout en rêvassant au charme de la mère. Les soins maternels seraient la première rencontre avec les fantasmes originaires. 

 Les fantasmes originaires représentent la matière psychique à partir de laquelle peut s’élaborer une table de proscriptions et de prescriptions. Nous renvoyons les correspondances en termes d’interdits et d’obligations à mon article sur la Loi symbolique.

. Le premier, Retour au sein maternel, ou retour in utero, ou retour au ventre maternel, renvoie à la toute-puissance absolue (puisqu’illimitée) de l’embryon puis du fœtus. On peut aussi considérer que ce fantasme renvoie à la plus extrême des faiblesses, reposant sur une illusion, un sentiment océanique. Par conséquent, ce fantasme est bien imaginé comme une position de l’au-delà et de l’en-deçà des choses, sans puissance et sans faiblesse, une totale neutralité pulsionnelle. Si le fantasme renvoie au « paradis perdu » (la vie intra utérine est d’abord comprise comme « paradis perdu ». Ferenczi théorise plusieurs stades de toute-puissance dont celui de la vie fœtale) on doit admettre que l’état représenté, est une totale indifférence, terme pris au sens de l’être magique, de l’être en soi.
Ce fantasme renvoie à l’idée d’un état sans limite, ni et si corporel, ni et si psychique, ni et si moral, et introduit à la possibilité et à la proscription du meurtre et de l’inceste. En effet, on ne saurait tuer ni copuler avec celle qui nous a mis au monde, ce qui représenterait une réalisation inouïe de la pulsion de mort.

. Le second, Séduction, renvoie à la séduction dont aurait été victime l’enfant de la part de l’adulte. Ce fantasme originaire renvoie ici à la proscription de passages à l’acte pédocriminels. De l’abus du fort envers le faible.
La scène de séduction, élaborée par Freud dans sa compréhension de l’hystérie, est l’explication imaginaire de l’origine de la sexualité. 
Dans un premier temps, et compte tenu de l’influence qu’exerce sur certains une telle scène, Freud voit dans un premier temps l’origine de ce fantasme imaginaire dans la scène réelle d’un viol subi dans l’enfance, ce qui l’amène à considérer le viol comme fréquent. Il revient plus tard sur la pertinence d’une telle idée. Ferenczi s’interroge sur ce renoncement, pensant que cette scène peut bien, dans certains cas, avoir pour origine une expérience apparentée réelle. Freud renonce à l’idée d’une agression authentique, mais explique cette idée comme étant l’expression du complexe d’Œdipe.Freud renoncera à la théorie de la réalité des événements développée dans sa neurotica (lettre à Fliess du 21/09/1897) parce que la recherche d’un événement premier (la perversion du parent) est selon lui une impasse, et que tous les pères ne peuvent être pervers ; si la réalité se dérobe, reste la fiction, l’imaginaire, le mythe. Dans la réalité, la parenté doit être verbalisée.

. Le troisième, Scène primitive, renvoie à la scène de copulation réalisée par les parents dont aurait été témoin l’enfant, interprétée comme un combat, une lutte entre eux deux dont il pourrait bien être la cause, ouvrant la possibilité du développement du fameux sentiment de culpabilité de l’enfant. Nous avons déjà là une possible résolution de la jalousie chez l’enfant suscitée par les amours parentaux et la rivalité des parents vis-à-vis de l’enfant qui pourrait faire mieux que ses parents, sur tous les plans. S’il y a combat, la chose est moins difficile à accepter pour le petit d’homme qu’un amour tendre. C’est la différence des générations qui doit être affirmée et l’impertinence d’une quelconque rivalité entre elles.

. Le quatrième, Castration, renvoie à l’idée selon laquelle originellement tout individu serait pourvu d’un pénis, la fille ayant été castrée. Ordinairement, chez le garçon, ce fantasme laisse la place à la crainte de pouvoir être castré, avec le désir de consolider un manque toujours d’actualité, tandis que chez la fille, il laisse la place au désir de récupérer le pénis coupé, avec la crainte de ne pouvoir combler le manque. Cependant, il ne faut évidemment pas prendre cette idée de la castration à la lettre. On doit considérer à présent la castration comme étant éminemment symbolique et s’appliquer au phallus, et à ce titre concerner autant les filles que les garçons, et non plus au pénis. L’origine de ce fantasme est l’observation chez l’enfant de la différence des sexes, de la différence anatomique et ontologique des sexes, le phallus étant commun aux deux sexes, sans naturellement exclure ce qui fait mystère dans cette différence.

. Le cinquième, Enfant trouvé, renvoie à l’idée d’auto-engendrement, et s’établit selon l’idée de l’enfant qu’il mérite mieux que de vivre au milieu du couple au sein duquel et par lequel il est venu au monde.

C’est l’idée du fantasme nommé par Freud « roman familial ». On y retrouve l’idée de totipotentialité, terme emprunté à la biologie végétale et qui caractérise la capacité d’une cellule de reproduire à elle seule tout l’organisme. C’est un peu comme dans le mythe de Protée, ce dieu de la mythologie capable de prendre toutes les formes possibles pour échapper à ses mortels questionneurs, et portant l’autoérotisme à son apogée.
Ce fantasme représente pour l’enfant les idées consistant à imaginer avoir été kidnappé ou adopté à son insu et mériter de pouvoir retrouver, en s’inventant, éventuellement, des parents plus aimables et aimants, plus méritants, plus prestigieux. Le fantasme de l’enfant trouvé est une révolte contre le vol, le viol, l’abus de pouvoir réels ou supposés, s’opposant au développement harmonieux de l’adolescent possiblement contrecarré par une imposition aléatoire à son devenir ou une déprivation.

Enfin, du point de vue un peu daté mais pouvant éclairer synthétiquement de la structure, les fantasmes originaires prennent pour objets problématiques avec les pulsions y afférentes : le sein, dans ses différentes acceptions (Retour in utero) avec l’oralité ; l’excrément, au sens d’objet par excellence des primo-relations (Séduction) avec l’analité ; le regard, sur l’autre, sur soi, sur le regard (Scène primitive) avec le scopique ; la voix, comme objet performatif (Castration) avec l’invocation ; le phallus, en tant que réalisation, conquête toujours et partout possible (Enfant trouvé) avec l’autoérotisme.

Nicolas Koreicho – Janvier 2020 – Institut Français de Psychanalyse©

Agressivité – Violence – Ambivalence ; pulsion de vie, pulsion de mort.

Gabriel Ferrier - Petit chaperon rouge
Gabriel Ferrier – Petit chaperon rouge

Agressivité – Violence – Ambivalence ; pulsion de vie, pulsion de mort.

« C’est précisément l’accent mis sur le commandement « Tu ne tueras point » qui nous donne la certitude que nous descendons d’une lignée infiniment longue de meurtriers qui avaient dans le sang le plaisir au meurtre, comme peut-être nous-mêmes encore. » (S. Freud, Actuelles sur la guerre et la mort)

L’expression originaire de la violence – étymologiquement « violentia : abus de la force » -, dans sa polysémie, peut s’analyser en termes scientifiques et métapsychologiques. Elle est d’abord l’expression, issue d’une haine primaire, d’une action naturelle, l’agressivité, devant être orientée, voire élaborée, maîtrisée, voire interdite. Elle est en cela principe de déliaison. Le besoin et le droit à la sécurité de chacun est prééminent. Principe de liaison.
La source de la violence est inscrite aux tout premiers temps de la vie et particulièrement dans la très petite enfance, à partir de l’agressivité, comme transformation de la haine primaire – étymologiquement « haïne : malveillance profonde, aversion » -, elle-même provenant de la pulsion de mort. 
Cette agressivité n’est pas forcément intentionnelle, mais elle est, en tant qu’agressivité non maîtrisée, la part haineuse de parents (parentèle, fratrie) qui vous ont trop (amour-haine sont les deux faces d’un même affect) (dés-)aimé, et surtout si vous avez eu la particularité de la grâce, de la beauté, de l’intelligence, parents qui demeurent responsables de cette haine-amour (ils sont responsables de ce qu’ils ont fait de ce qu’on leur a fait) : violence, naturelle et acceptable si elle est limitée au sursaut vite réprimé par une maturation bien comprise, transgressive et régressive et si elle s’affirme dans la violence des gestes, des mots, des regards, des rivalités, de la déloyauté, du silence, de l’absence. Passion ou indifférence, c’est tout comme.
Cette agressivité – étymologiquement « ad-gressere : aller vers » – peut se manifester par une violence du sujet lui-même, envers lui-même en dernière analyse, excédé par un oedipe trop aimant, trop détestant, du parent qui, à force de harcèlement ou d’indifférence, a enfermé le sujet dans une lutte sans cesse répétée.
Cette agressivité peut se réaliser de la part de la mère vis-à-vis du foetus et du nourrisson, si elle n’est pas suffisamment bonne, c’est-à-dire préoccupée premièrement (Cf. « La Préoccupation paternelle primaire » de Winnicott) par le narcissisme duel qu’elle doit constituer avec son petit, cependant que l’agressivité du père se traduira elle par une propension à négliger de préserver cette symbiose narcissique en n’assurant pas la protection et la préservation d’un environnement apaisé du couple mère-enfant.
Cette agressivité peut se manifester par une violence directe contre soi, ainsi qu’en attestent les traces laissées par le puissant sentiment de culpabilité de l’enfance. Psychose, mélancolie suicidaire, démence, mutilation, dysmorphophobie, addiction. Elle peut se dissoudre dans la violence contre l’autre, elle rencontre alors la loi et l’irrésolution : violence corporelle et aporétique, crime psychotique, perversion, toxicomanie, psychopathie, états limites.
Cette agressivité peut donner lieu à des passages à l’acte, étrangement socialement tolérés, de la part de personnes frustes ou ignorant la place de l’autre : violence relationnelle, incivilité, malveillance, maltraitance, harcèlement, abus de pouvoir ou de faiblesse, négligence, délaissement, abandon envers l’animal (superstition, négationnisme de la part de peuples entiers), l’enfant, le vieillard, le dissemblable. Cette délinquance généralisée a l’absence de père, réel ou symbolique, pour cause.
Cette agressivité peut s’exercer et se répandre à partir de communautés dominées par des dogmes obscurantistes, sectaires et/ou religieux et/ou politiques, trop peu sanctionnées : violence contra-civilisationnelle, collectivisme, procréation irresponsable, profits malhonnêtes, tenues discriminantes, exclusions du sexe (et du sexuel) différent, de l’infidèle, du bien commun, de la culture, du beau langage*.
Toutes ces occasions offertes à l’agressivité pour se développer, dès lors qu’elles sont le résultat d’une haine primaire non élaborée, non seulement peuvent se transformer en violence, mais de surcroit proviennent d’autant de transferts, issus de l’enfance des humains, de la part de personnes inconscientes de l’attribution erronée de leurs propres haines, à travers la délinquance ordinaire, le militantisme inculte, la conviction arrogante, la critique de principe (critique de la psychanalyse en particulier : et pour cause).

Que ce soit dans le domaine anthropologique, dans le domaine socio-historique, dans le domaine politique, la violence a été considérée d’abord dans les relations entre les personnes comme étant le résultat logique de l’opposition d’un groupe à un autre, en contrepartie duquel ont été développées les conditions qui seront chargées d’établir des règles juridiques et des structurations politiques.
Par contre, il n’a pas encore été établi de lien stable entre la violence collective et la violence intersubjective, qui concerne la violence d’une personne avec un autre, d’une part, et la violence intra-subjective, qui concerne le conflit d’une personne envers elle-même, d’autre part.
Nous postulons que la violence sociale, au sens le plus large des termes, est une métaphore de la violence personnelle. Il en est ainsi du militantisme forcené.
De la sorte, nous pouvons considérer que la violence personnelle, intersubjective et intra-subjective, est une des conséquences de cette motion plus brute, organique, biologique, partie du roc d’origine (Freud), de la haine primaire, donc, agissant par le biais de l’agressivité, mais à laquelle il n’a pas été donné de cadre, de limites, de frontières.
Ces deux acceptions d’un sème commun, agressivité et violence, constituent une dialectique obligée de transformation de la relation à l’autre dont la seconde, explosive, unidirectionnelle, malveillante est directement issue du ça et spécialement de l’instance issue de la pulsion de mort, la haine primaire, cependant que l’agressivité, plus expansive, moins directement dirigée vers les corps, moins délibérée se révèle plus souple, multidirectionnelle, plastique. Dans les deux cas, violence et agressivité, l’élaboration de l’ambivalence, nécessaire dans l’affect partagé avec l’autre, et permettant d’éviter les phénomènes de dépendance, ne s’est pas encore faite, et demeure encore dénuée de la structuration proposée d’une part, par les pulsions du moi, telle l’autoconservation, d’autre part, par des éléments du surmoi, telles la loi, la règle, la limite, la différence. 
Par suite, dans la relation aux autres, étant entendu que la violence est l’action que se donne l’agressivité non délimitée pour s’assouvir, se justifient et doivent s’imposer la réalité et la pertinence d’une métamorale, précisément d’une Loi symbolique, susceptible de donner une limite à la pulsion de mort et aux pulsions secondaires à la pulsion de mort, savoir la pulsion d’emprise et la pulsion de destructivité.
Cette limite, et par conséquent cette liberté, que peuvent (re)prendre les personnes soumises à de telles forces négatives, adoptera la forme d’une imposition de soi, personnelle et discursive, sans violence. Elle s’exprimera à partir de la négociation avec des interdictions, des proscriptions, et avec des résolutions, des prescriptions, laquelle imposition de soi, négociée donc, offrira les possibilités de sublimation de la violence qui à leur tour permettront à la personne de se libérer de la contrainte exercée dans l’immédiateté par ces deux pulsions, emprise et destructivité, et d’en faire quelque chose. Liaison, élaboration, déploiement. Ce quelque chose est en tout premier lieu la possibilité de patienter, ainsi qu’en atteste l’étymologie de souffrir, de différer, de résoudre, d’expérimenter, et d’élaborer un quelque chose à partir même de cette souffrance, apprivoisée et comprise (liée) par le truchement du jeu, de l’effort, de la sexualité, de la sublimation, enfin de la circulation (lier encore : ne pas garder pour soi, contre soi) et de la réattribution, afin de reprendre les rênes de la responsabilité et d’annihiler, tant que faire se peut, le sentiment puissant, et souverain pour l’enfant, de culpabilité.

« La souffrance nous menace de trois côtés : dans notre propre corps qui, destiné à la déchéance et à la dissolution, ne peut même se passer de ces signaux d’alarme que constituent la douleur et l’angoisse ; du côté du monde extérieur, lequel dispose de forces invincibles et inexorables pour s’acharner contre nous et nous anéantir ; la troisième menace enfin provient de nos rapports avec les autres êtres humains. La souffrance issue de cette source nous est plus dure peut-être que tout autre ; nous sommes enclins à la considérer comme un accessoire en quelque sorte superflu, bien qu’elle n’appartienne pas moins à notre sort et soit aussi inévitable que celle dont l’origine est autre. » (S.Freud. Malaise dans la culture.)

La violence représente ainsi en tout premier lieu non pas une résolution de la souffrance, mais, étant intrinsèque de la relation au monde, à l’autre, à soi, une solution, immédiate, inélaborée, grossière, mortifère, morcelante (déliaison) car ainsi que nous l’avons suggéré, la haine est non seulement première comme le posait Freud, mais primaire.

« La haine, en tant que relation à l’objet, est plus ancienne que l’amour ; elle prend source dans la récusation, aux primes origines, du monde extérieur dispensateur de stimulus, récusation émanant du Moi narcissique. En tant que manifestation de la réaction de déplaisir suscitée par ces objets, elle demeure toujours en relation intime avec les pulsions de conservation du Moi, de sorte que pulsions du Moi et pulsions sexuelles peuvent facilement en venir à une opposition qui répète celle de haïr et aimer. Quand les pulsions du Moi dominent la fonction sexuelle, comme au stade de l’organisation sadique-anale, elles confèrent au but pulsionnel lui aussi les caractères de la haine » (S. Freud. Pulsion et destin des pulsions).

Ce nonobstant, la haine peut, et doit, se transformer. La pulsion de mort, projetée ainsi vers l’extérieur et à qui il est offert une possible décharge, et pouvant dès lors laisser toute sa place à la pulsion de vie, ne va pas tarder à se transformer en agressivité. Elle est le premier affect, logiquement d’ailleurs, qui découle du fait que l’on doive affronter un autre environnement, se séparer de l’autre, et d’abord des premiers objets, pour venir au monde et pour exister.
Ainsi l’enfant doit se séparer, en partie, se distancier éventuellement d’un amour-haine excessif, qui pourrait le faire n’être que le désir, la pensée, le fruit de ses parents, et en partie il doit se séparer du monde et de l’instinct de conservation y afférent, pour pouvoir transformer un être fondu dans la masse de l’existence (corps, monde, autre) afin de se forger un moi, c’est-à-dire un moi issu de son propre corps et de sa propre pensée, lesquels pourront, dans une combinatoire vitale, la pulsion du moi, construire un lieu symbolique, un topos, une maison qui, à la suite de cette conjonction corps-esprit, deviendra une personne sujet. L’idéal est que cette combinatoire vitale ait lieu dans un environnement sécure, sans haine, sans violence, sans agressivité autre que celle qu’il pourra, là encore, comprendre et apprivoiser.
Cependant, cette séparation, comme toute séparation, sera d’abord productrice d’angoisse, naturelle dans la rencontre de l’inconnu, du monde, de l’autre, du corps, puis devra devenir distanciation, dans cette acception du lien créé (liaison contre déliaison) avec l’accès intellectuel et cognitif à l’ambivalence, permissive d’une sexualité, de l’indispensable succession des stades de développement de la personnalité, d’un amour-haine apaisé résolutoire, en provenance de ce fameux principe de plaisir, lui-même issu de la pulsion de vie.

« Quand dans un être humain, le ça élève une revendication pulsionnelle de nature érotique ou agressive, le plus simple et le plus naturel est que le moi se tienne à la disposition de l’appareil de pensée et de muscles, qu’il le satisfasse par une action. » (Freud, L’Homme-Moïse et la religion monothéiste). 

Nous pouvons dire alors que la haine est chargée de produire une action dans le cadre de la pulsion d’autoconservation, action qui projette hors du moi la pulsion de mort, le moi se protégeant ainsi des pulsions d’emprise et de destructivité qui peuvent se retourner vers soi, en les attribuant au monde, à l’autre, aux objets, afin de relativiser leur potentiel d’annihilation. Si les termes de cette projection-protection-circulation ne sont pas précisément relativisés, grâce à la prise en compte d’une heureuse ambivalence, exactement dans ce qui peut être aménagé d’une homéostasie du moi pouvant s’enrichir d’une relation équilibrée, le narcissisme, primaire encore à ce moment, devra se porter garant de la possibilité pour la personne confrontée à la déceptivité d’une haine réfrénée mais agissante, de revenir vers un moi dénué de culpabilité. La pulsion de mort s’en trouvera neutralisée.
L’agressivité séparatrice (processus d’individuation), réconciliatrice (colère, revendication : pulsion d’appel) et créatrice (sexuel ou séduction, sexualité ou sublimation) peut alors trouver sa place dans l’intrapsychique et construire pour le sujet un devenir civilisationnel. De la déliaison vers la liaison.
C’est au passage dans un premier temps le cadeau de la mère à son enfant de faire en sorte que l’objet perde son potentiel de haine, en favorisant l’amour (la nourriture affective) dans la relation filiale, pour à la fois faire du moi de l’enfant un moi narcissiquement aimable et, par conséquent, dans un second temps, faire de l’autre, le père, un objet ambivalent, acceptable, qui consolide ce narcissisme et le relativise, en lui donnant la possibilité de se confronter au monde et à l’autre, sous sa protection, ce qui ouvre sur un troisième temps offrant alors l’idée d’une mère également ambivalente, pouvant à son tour imposer des limites. 
Par suite, l’ambivalence, qui découle du renoncement à la haine primaire, pourra qualifier la relation œdipienne, ainsi que chacun des parents, puis le monde, l’autre, les autres, en faveur du développement intersubjectif de l’enfant, pour peu qu’aucune des trois options du devenir affectif de l’enfant, amour, haine, retrait, ne s’exerce exclusivement. Sans cette condition, c’est la passion ou la dépendance ainsi que leur cortèges de souffrance qui marqueront les choix inconscients développés lors de l’apparition du symptôme : néant en lieu et place du désir et de sa condition préalable le manque, silence en lieu et place de la distanciation et de son antécédent la séparation.

Nicolas Koreicho – Novembre 2019 – Institut Français de Psychanalyse

*L’ensauvagement des mots préfigure l’ensauvagement des actes.

La République et son mythe

Sur « L’Allégorie de la République » : De l’allégorie comme voie négative

Thomas Couture (1815-1879) – Allégorie de la République

Le tableau, accroché à l’entrée gauche de l’hémicycle de l’Assemblée Nationale, dépeint Marianne (Marie-Anne) scellant l’union de deux jeunes hommes issus de classes diamétralement distinctes. Loin de l’allégorie révolutionnaire et guerrière, la figure centrale, hiératique et maternelle, sein droit et genou gauche nus, s’inscrit comme pilier de bénignité.

Le Tao engendre Un. Un engendre Deux. Deux engendre Trois.
Trois engendre tous les êtres.
Lao Tseu – Tao Te King

Ordonnance et triangulation d’une dyade

A droite, l’allure robuste, poignée franche, le personnage presque primitif semble précurseur des figures du symbolisme à venir. A l’opposé, le naturalisme de la figure noble, glabre et précieuse, s’impose d’ores et déjà comme alter ego : Force
et Forme. Se dessine en creux un plérôme, une aporie de la monade et la dyade indéfinie. La position des bras est sans équivoque, la composition est un triangle, une idéation, une genèse, un re-commencement.

Liberté – Egalité/Fraternité

Ce que l’homme perd par le contrat social, c’est sa liberté naturelle et un droit illimité à tout ce qui le tente et qu’il peut atteindre ; ce qu’il gagne, c’est la liberté civile et la propriété de tout ce qu’il possède.
Jean-Jacques Rousseau – Du contrat social (1762)

La liberté préexiste par rapport à la culture. L’individu est par essence libre. Néanmoins un renoncement à la liberté pulsionnelle s’impose, compromis nécessaire à la sauvegarde de la vie. Ce processus au service de l’Eros vise à réunir des individus isolés en une vaste unité, un combat de l’espèce humaine pour la vie.

L’homme primitif avait en fait la part belle, puisqu’il ne connaissait aucune restriction à ses instincts. En revanche, sa certitude de jouir longtemps d’un tel bonheur était très minime. L’homme civilisé a fait l’échange d’une part de bonheur possible contre une part de sécurité.
Sigmund Freud – Le malaise dans la civilisation (1930)

Cette altérité diffuse prend toute sa consistance dans la quête d’équité poursuivie par la civilisation, égalité entre les membres qui requiert une réciprocité, clés de la Philia. Cette capacité créatrice de lien participe d’une illusion dé-vouée à la destruction, de la pulsion de mort. Création et destruction s’auto-contiennent.

La pulsion de mort se manifesterait désormais – bien que ce ne soit vraisemblablement que d’une manière partielle – sous la forme de pulsion de destruction tournée contre le monde extérieur et d’autres êtres vivants.
Sigmund Freud – Le moi et le ça (1923)

Quand une communauté humaine sent s’agiter en elle une poussée de liberté, cela peut répondre à un mouvement de révolte contre une injustice patente, devenir ainsi favorable à un nouveau progrès culturel et demeurer compatible avec lui. Mais cela peut être aussi l’effet de la persistance d’un reste de l’individualisme indompté, et former alors la base de tendances hostiles à la civilisation. La poussée de liberté se dirige, de ce fait, contre certaines formes ou certaines exigences culturelles, ou bien même contre lacivilisation.
Sigmund Freud – Le malaise dans la civilisation (1930)

La valorisation indéniable de l’état de nature est mise en balance avec l’état de civilisé, sans le renier, montrant l’imperfection des principes et leur complémentarité. Cette ambivalence marque le but affiché de transcender le clivage au sein d’une communauté fraternelle, non d’intérêts, la poursuite d’un idéal d’Agapé.

LAMOUREVX

Lamourevx

Quel est cet amoureux aux multiples facettes ? Conséquence d’une chute, puisque l’on tombe amoureux, l’amoureux est le symbole du libre arbitre, associant la volonté (spontanéité) et la raison (intentionnalité). Il est l’expression d’un manque : l’amour naît de la division, le désir est visée de l’unité, nostalgie de la perfection perdue. Le mythe de l’androgyne, le discours d’Aristophane dans Le Banquet de Platon, nous donne à comprendre l’origine, la nature et la fonction d’Eros, résultant d’un drame primordial : « l’amour recompose l’antique nature, s’efforce de fondre deux être en un seul, et de guérir la nature humaine. »

Cupidon, prêt à décocher sa flèche, observe le pauvre jeune homme face à un choix cornélien. A gauche, la femme mature, la rigueur, porteuse de connaissance et de compréhension (Sophia), stabilisante. A droite, la jeune fille, la prudence, la sagesse pratique (Phronésis), énergisante. En filigrane de la scène badine, la polarité de deux principes, archétypes du culte populaire de Sainte Anne dans sa composition trinitaire

Albrecht Dürer (1471 – 1528) – La Vierge et l’Enfant avec sainte Anne. – Albrecht Dürer (1471-1528)

Devant elle, la mère contemple sa fille, qui à son tour contemple son fils par delà le corps de son époux. C’est là la marche de l’invisible sur la terre.
Nikos Kazantzaki – Ascèse, Salvatores Dei (1922)

Sainte Anne Trinitaire, Grand-Mère (Mater Matris) ou Grande Mère (Magna Mater) ? Les deux mères dont la fécondité est due à l’intervention divine, incarnent deux aspects complémentaires de la féminité, l’une très jeune (Animus, aspect masculin, épanchant), l’autre très âgée (Anima, aspect féminin, recevant). Au sommet, la Jérusalem Céleste, le Jardin d’Eden, lieu de l’émanation, de l’équilibre parfait, la Mère de tous, origine de tout.

Mais la Jérusalem d’en haut est libre : c’est elle qui est notre mère ; car il est écrit :  » Réjouis-toi, stérile, toi qui n’enfantais point ! Éclate en cris de joie et d’allégresse, toi qui ne connaissais pas les douleurs de l’enfantement ! Car les enfants de la délaissée seront plus nombreux que les enfants de celle qui avait l’époux.
Épître aux Galates 4:26-27

Mise en abîme

La Monade est principe de toute chose, l’Un, principe premier qui échappe à l’être et à la connaissance comme à la parole. Il est unité, limite. Il est genre suprême, mesure des nombres, condition d’où dérive tout être, cause de la vérité et source d’excellence. Il est la voie de l’équilibre.

La dyade est génératrice de quantité, multiple et illimitée. Elle est altérité, dissemblance et mouvement: pair-impair, positif-négatif, masculin-féminin, actif-passif, force-forme, kinétique-statique, construction-destruction, rigueur-émotion…

La continuité (Philia), le renouvellement (Éros) et la singularité de la vie (individuation) participent de cette diasophie, pensée symbolique reflet d’une identité humaine identifiée dans le temps et l’espace d’une culture.

Vanité des vanités, dit l’Ecclésiaste, vanité des vanités, tout est vanité.
Ecclésiaste 1:2

La République de Thomas Couture est gardienne de l’hémicycle, siège du multipartisme, lieu du consensus. Elle est Jana/Janus bifrons, gardienne des portes, ouverture et fermeture, ordonnance du temps, commencement et fin. Cette République est ineffable, obligeant le peintre à faire usage de l’allégorie et en appeler au mythe.

Vincent Caplier – Août 2019