Moi idéal et Idéal du moi

Moi idéal et Idéal du moi
Le narcissisme de l’écoutant.

 

La fonction d’écoutant place en apparence la personne qui appelle au premier plan. Pourtant, celui qui écoute, l’écoutant, se trouve investi d’un rôle qui fait de lui le pilier de la relation. C’est de lui, l’écoutant, que va dépendre la parole de l’autre, et c’est de lui dont dépend le bon vouloir de celui qui appelle. L’écoutant est aussi l’objet du transfert de l’appelant, c’est donc celui à qui l’appelant s’adresse, l’écoutant, qui va proposer implicitement à l’appelant de lui raconter (de lui refaire) sa vie.

Au passage, dans le terme « appeler », il y a quelque chose d’une urgence, urgence à toucher l’autre dans son identité, ainsi qu’en atteste l’étymologie. Appeler c’est « s’adresser à quelqu’un », c’est donc le viser spécifiquement, c’est « l’invoquer », c’est « l’appeler par son nom ».
Comment t’appelles-tu ? Je m’appelle Narcisse. Narcisse, parce que c’est lui, l’écoutant, qui est investi. Et quel enjeu ! Question de vie et de mort, n’être qu’un écho ou bien partager un discours, même silencieux.

Dans la mythologie grecque, Écho (du grec Ἠχώ, « bruit répercuté », « rumeur qui se répand ») était une oréade, une nymphe des montagnes, qui vivait sur le mont Cithéron. Pour avoir aidé Zeus à tromper la jalousie d’Héra sa femme, elle encourut la colère de celle-ci et fut condamnée à ne plus pouvoir parler, sauf pour répéter les derniers mots qu’elle avait entendus.
Tombée amoureuse de Narcisse et incapable de lui faire part de ses sentiments, elle mourut de chagrin.

On appelle quelqu’un. Posons que lorsque quelqu’un vous appelle, il va modifier votre destin. On va faire de vous la cible de ses tourments. En effet, ce n’est pas l’écoute en général qui fait l’intérêt de ce métier d’écoutant ; c’est plus précisément qu’il est question d’une écoute, de cette écoute-là, de ce discours et de cette situation d’interlocution.

Vous vous souvenez peut-être qu’il existe plusieurs acceptions du terme « narcissisme ».

Couramment, c’est une sorte d’amour propre un peu poussé, un nombrilisme exagéré, une tendance à l’égocentrisme.

Précisément cette fois, en psychopathologie, le narcissisme constitue un stade de développement de la personnalité, au même titre que le stade oral, anal, phallique, latent, génital. Ce stade se situe entre le 6èmeet le 18ème mois, entre l’auto-érotisme et le choix d’objet, c’est-à-dire entre la pulsion du moi et le choix de l’autre. C’est le stade où littéralement nous découvrons qu’il y a un autre et, par conséquent, qu’il y a un moi. C’est dire à quel point ce stade intermédiaire est un des fondements de la personnalité.

Au-delà de cette détermination en tant que stade, on discerne un narcissisme primaire et un narcissisme secondaire. Le premier marque la prévalence, dans l’histoire de l’individu, de l’amour de soi sur l’amour des autres. Le second revient pour la personne à aimer l’autre, mais par détournement, secondairement, à s’aimer soi, dans la mesure où, si on aime l’autre, c’est par identification, c’est parce que l’autre nous aime ou parce qu’il nous ressemble.

Ainsi, de cette façon, on peut dire que l’homosexualité représente un aspect d’identification du narcissisme dans la mesure où l’homosexuel fait en sorte que son objet amoureux soit semblable, c’est-à-dire ayant le même sexe, à lui-même, étant donné qu’il va aimer l’autre comme sa mère l’a aimé lui. Cette tendance, que nous traversons tous, deviendra soit une orientation sexuelle, soit le fondement des liens sociaux, d’amitié, d’affect vis-à-vis de nos relations.

 


Le narcissisme primaire 
est un état précoce de l’organisation des pulsions de l’enfant qui investit la totalité de son énergie sur lui-même. Tout ce qu’il fait découle de ses besoins à l’autosatisfaction.

A l’intérieur de ce stade, il n’y a pas de distinction entre le soi et le non-soi, le dedans et le dehors, la personne et le monde. Le nourrisson, sur un plan pulsionnel, se suffit à lui-même. En ce sens, comme la vie intra-utérine, le sommeil, le rêve, la maladie, la dépression sont des sortes de narcissisme primaire retrouvé.
Tout d’abord, les objets (ce qui est différent du sujet) qui sont investis sont des parties du corps, des organes, des objets partiels. Nous appelons ces tendances des pulsions partielles. Les parties du corps qui sont le plus sollicitées sont les orifices. Ce n’est d’ailleurs pas étonnant, l’orifice étant le lieu de passage par excellence entre soi et le monde, le lieu des premiers échanges, des premières relations à l’autre.
Ensuite, c’est le corps tout entier qui est sollicité et le plaisir corporel s’étend au corporel dans son entier afin que l’on puisse se procurer de la satisfaction dans l’assouvissement de nos besoins vitaux pulsionnels et parallèlement mais à bas bruit, comme si de rien n’était, affectifs.
Enfin, progressivement, c’est le corps de l’autre qui est sollicité, en particulier le corps de la mère, dès lors que celui-ci peut procurer le maximum de satisfactions et qu’il accompagne l’enfant dans la voie d’une unification et d’une construction.
C’est alors qu’intervient le fameux stade du miroir, encore dans le narcissisme primaire, mais avec l’affirmation toujours plus prononcée que l’affect s’impose comme partie sine qua non du développement de la personne. Développement de l’affect et développement du corps sont indissociables. Le stade du miroir est cette période où l’identité de la personne prend corps et âme. C’est l’image de son corps qui donnera à l’enfant l’idée d’une unité de sa personne, également sur le plan psychique.
1. La personne que l’enfant voit dans le miroir est une personne différente de lui-même.
2. Le reflet de lui-même n’est pas une personne. C’est seulement un reflet.
3. Ce qu’il voit dans le miroir c’est bel et bien lui-même.
C’est ce stade que Lacan décrira comme formateur de la fonction du Je, c’est-à-dire formateur de la fonction d’identification du sujet à lui-même. C’est la fonction sujet qui prend corps ici.
Cela se passe avant que le petit d’homme ne puisse s’identifier à un autre.

C’est en effet une identification à un autre qui permettra à la personne de parfaire son unité corporelle. C’est parce que quelqu’un le regarde en train de se regarder et approuve cette image que l’idée de l’autre comme pouvant parfaire l’idée de soi s’impose.
C’est un peu cela que la relation d’appelant à écoutant propose. Un regard, une écoute, une approbation.
Celle qui regarde le nourrisson en train de se regarder, c’est d’abord la mère qui l’assure qu’il est beau, qu’il est aimé. C’est aussi le moment où la possibilité de l’abandon peut s’exercer. C’est l’angoisse du 8éme mois, l’angoisse de séparation, prélude à la névrose d’abandon. L’enfant comprend qu’il ne fait pas vraiment partie de sa mère, mais qu’elle est importante en ce qu’elle permet le renvoi d’une image, et une bonne image de soi, c’est-à-dire une image juste.

Le narcissisme secondaire parachève ce processus de subjectivation et d’identification, après la découverte d’une réalité extérieure, de manière affective sous les traits de la mère, puis du père, puis de la fratrie, naturelle ou reconstituée, et des autres, de l’autre, dirons-nous. Les besoins, vitaux et affectifs, se répartissent dans le plaisir qui passe, qui s’échange dans ces allers et venues d’une projection, vers l’autre, à l’introjection, vers soi.
Cela se passe d’autant mieux que l’image de soi, dans ces diverses opérations de partage du bon regard, est valorisée.
L’énergie corporelle et affective se dispense en soi et en l’autre, ce qui offre un cadre propice au développement simultané des deux dimensions de la personne, le corporel et l’affectif, ce qui propose à son tour la possibilité du conceptuel, de l’intellectuel, de l’artistique.

Ce sont les épreuves, les difficultés, les obstacles, qui vont permettre à la libido de s’éloigner de l’objet décevant pour en revenir au sujet, secondairement, donc. Si l’autre est déceptif, la personne peut en revenir au moi pour puiser de l’énergie positive et se recharger en image satisfaisante de soi. Le moi peut ainsi intérioriser les bonnes relations qui l’ont construit et se dire qu’il a en lui tout ce qu’il faut pour mener une vie intérieure, étant donné que sa mère, puis son père, l’ont gratifié d’un bon retour, d’une bonne appréciation, outre par le tactile, le proximal, le geste, par le miroir des yeux et par le miroir de la voix, d’une bonne image de soi. Il peut s’aimer comme ses parents l’ont aimé.
L’important, c’est d’avoir été bien aimé.

 

Le narcissisme primaire se construit lui en fonction de ce que l’on veut être pour soi-même. Ce que le sujet attend pour lui-même dépasse ce qu’il veut montrer pour l’autre. C’est un retour au plus ancien de l’imaginaire. Le socle du narcissisme primaire c’est lemoi idéal. Le moi idéal représente la perfection narcissique de la toute-puissance, ancienne toute-puissance de sa majesté le bébé, ainsi que le nommait Freud. J’aimerais être un héros, au moins me voir comme tel, être le bien, me donner à moi-même toutes les qualités que je pense, au fond, être miennes.
C’est ce que propose le moi idéal en ce qu’il permet au sujet de se conformer à une bonne image de lui-même, qu’il a reçue des autres, de l’autre, ou bien, faute de mieux, qu’il s’est construite. Dans ce cas, il a fallu faire jouer le « deviens ce que tu es », c’est-à-dire sois ce que tu aurais été si l’autre ne t’avait pas modifié, si l’autre ne t’avait pas amené à ériger des défenses qui te freinent, te ralentissent, te conditionnent.

Le narcissisme secondaire s’édifie également à partir de cet autre qui reconnaît (reconnaître c’est renaitre avec) le sujet qui, à son tour, va tenter de se conformer à l’évaluation de cet autre qui l’apprécie. C’est l’apparition du symbolique. Le sujet peut s’identifier aux idéaux parentaux, altruistes, qui en principe font le bien du sujet, qui font du bien au sujet. C’est l’idéal du moi. Ce que l’on veut être pour faire plaisir à l’autre, pour se montrer à sa hauteur.

L’écoutant, est, comme on l’a vu, appelé. Il est amené à représenter la cible d’un destin, a priori différent de celui de l’appelant.
L’écoutant représente pour l’appelant l’idéal du moi. L’idéal du moi, lié au narcissisme secondaire donc, est ce que le moi voudrait être pour être apprécié de l’autre. Cet idéal du moi s’apparente au surmoi mais cependant que le surmoi est contraignant, l’idéal du moi est exaltant. C’est d’ailleurs ce qui fait de l’idéal du moi une instance morale, d’obéissance aux règles sociales, d’admiration de l’autorité, de relation respectueuse. Ainsi, inconsciemment, l’appelant va tenter de se conformer à ce qu’il pense que l’écoutant attend de lui, quitte à le provoquer, le nier, le contredire, le mettre à l’épreuve. Par ailleurs, en même temps qu’il obéit à la règle de la relation humaine à maintenir, au passage fonction que Lacan attribue à l’Idéal du Moi : « L’idéal du moi commande le jeu de relations d’où dépend toute la relation à autrui. »,il peut jouer l’enfant rebelle, dissipé, difficile, enfant dont on sait que sa mère le préfère et à partir de quoi le père s’intéresse à lui.

En dehors de cette fonction maternelle première que l’appelant suscite et projette chez l’écoutant, puis de cette fonction paternelle qu’il demande et provoque, que va-t-il lui être, à lui l’écoutant, en échange de sa présence à l’autre, restitué ? Qu’en est-il du narcissisme de l’écoutant ? Que va devenir la place de l’écoutant dans sa propre lignée cependant que l’appelant, au fond, cherche à reconstituer une famille, mère, père, dont il n’a pu qu’imparfaitement bénéficier ?

L’écoutant va alors, en tant que moi idéal, lié au narcissisme primaire, cette fois, pouvoir être apprécié, et prendre la place que lui donne l’appelant le plus souvent dans le berceau du silence, autrement dit l’appelant va pouvoir s’adresser à lui, apprécier son silence englobant, offrant l’espace à la parole de l’autre, c’est-à-dire sa présence, comme lorsque sa mère et son père, d’une simple présence rassurante, lui donnaient leur amour.
Grâce à une dialectique d’accord affectif profond, l’idéal du moi, au passage l’écoutant pour l’appelant, va pouvoir conforter son moi idéal, au passagel’écoutant pour lui-même. L’idéal du moi doit pouvoir correspondre au moi idéal. Prestige, gloire, grandeur, en définitive l’écoutant qui fait son métier au mieux, appartiennent au moi idéal. Ce que je crois que l’autre attend de moi, va me revenir sous la forme d’un moi satisfait, idéal, dans la mesure où j’ai rempli ma mission d’écoutant à l’occasion de laquelle je cherche implicitement une reconnaissance.
Et puis, si j’ai bien écouté, et c’est ce qui fait que l’autre m’a bien parlé, je serai l’idéal du moi de l’appelant. Il m’a confié son secret mortifère, j’ai su l’écouter, j’ai tenu sa parole, à la vie, à la mort.

Ce sont des fantasmes bien entendu, l’appel et l’écoute ne sont pas des absolus. Cependant, c’est la transformation du regard en voix, transformation de la pulsion scopique en ce que les psychanalystes appellent la pulsion invocante, qui va vers le rétablissement d’un moi archaïque, d’en deçà de l’intellection, ne concernant que l’affection, autant chez l’appelant que chez l’écoutant.

Rappelez-vous que « appeler » c’est étymologiquement invoquer et nommer. L’enjeu de l’interaction est donc bel et bien de faire exister d’abord l’autre puis, ceci fait, de faire exister soi, pour les deux protagonistes. Les deux doivent s’y retrouver. Les deux se cherchant leur propre reflet dans la voix de l’autre.

 

Le moi idéal porte quant à lui l’image valorisée que l’écoutant doit se faire de lui-même dans l’accord entre deux voix. Dans les deux cas, moi idéal ou idéal du moi, se joue la pulsion invocante, en ce qu’elle est chargée de trouver, même en un simple reflet, un répondant.

L’idéal du moi est chargé d’élaborer les futurs choix d’objet, c’est-à-dire les futures relations à l’autre, de manière intime. L’appelant veut retisser des liens qui sont pour lui plein de nœuds.

Le suicidaire qui appelle veut en appelant reconstituer une relation à l’autre, gravement endommagée et confirmée par l’idée de tenter de contrôler soi-même le réel, sans regard ni entente d’autrui, il invoque et convoque l’oreille de l’autre, à distance, relation qui n’a eu lieu que de manière imparfaitement reconnaissante. On pourrait dire que le suicidaire, celui qui n’appelle pas et qui passe à l’acte, faute de satisfaction ancienne de l’idéal du moi, retourne dans une idée régressive du moi idéal, où sa toute-puissance est rétablie.

 

Si le développement du moi se fait par les étapes du moi intra-subjectif, la personne par rapport à elle-même, en référence au moi idéal, puis du moi intersubjectif, la personne par rapport à l’autre, en référence à l’idéal du moi, le regard de l’embryon puis du nourrisson se fait, après les relations prototypiques du tactile, de l’olfactif, du gustatif, du vestibulaire, d’abord vocalement, par les oreilles, puis scopiquement, par les yeux, et il se fait lui-même dans un dialogisme corporel et affectif, en miroir.Le regard élaboré le plus lointain, vocal et scopique, se fait à partir du désir du nourrisson, au temps ou désir et besoin ne faisaient qu’un, nourrisson qui s’est d’abord désiré lui-même de manière intra-subjective, au sein du narcissisme primaire.
Dans un passé archaïque, sorte de proto-désir pour autrui, il y a eu ensuite désir du désir de l’objet (la mère), puis désir du désir de l’autre (le père), de manière intersubjective, étant entendu que le désir de soi au mieux représente pour toujours soit un havre de paix, un refuge, un moi idéal, soit une rassurance, une consolation, un idéal du moi.
Tout ceci a commencé par se faire par l’oreille et la voix, puis par le regard. L’oreille et la voix étant les premières structures élaborées en langage, comme cosubstantifs du langage, dans la construction du moi, et, pour l’oreille, en tant qu’orifice de communication qu’on ne peut fermer et qui s’impose à l’embryon.
La différence entre la pulsion vocale du narcissisme primaire, celle du moi idéal et la pulsion invocante du narcissisme secondaire, celle de l’idéal du moi, c’est que dans le premier cas il s’agit d’une décharge de tension, et dans le second cas, il s’agit d’une expression intentionnelle. C’est alors une voix d’appel, d’invocation, qui appelle un retour, un dialogue.
En ce sens, le bon écoutant c’est celui qui transforme l’écoute en entente.

Nicolas Koreicho – septembre 2018