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Maturation humaine, animale, végétale

Y a-t-il de bonnes raisons de comparer la maturation humaine à la maturation animale ou végétale ?

Nous avons tendance à séparer hermétiquement l’animal et la plante de l’homme, voire à séparer chacun hermétiquement l’un de l’autre, considérant que la plante est inerte ou passive, l’animal actif mais limité, et l’homme, au sommet du vivant, voire étranger au « simple » vivant, disposant de plus de facultés que les autres créatures, de par ses capacités logo-théorique (à parler, raisonner et abstraire) et opératoire (utiliser, créer et perfectionner des outils toujours plus sophistiqués), ainsi que sa capacité à une conscience de soi, à une conscience également morale (différencier le bien du mal, savoir agir avec autrui). D’un autre côté leurs développements biologiques présentent beaucoup de similitudes (certes le règne végétal est moins proche de la biologie humaine que la reproduction et la maturation d’un singe, par exemple), surtout entre mammifères, ce qui n’est pas sans présenter des questions : l’homme est-il si distinct du reste du vivant qu’il le croit ? La maturation du petit d’homme est-elle si distincte de celle de l’animal (a fortiori social) ?

S’il est a priori acquis que l’homme n’est pas un animal ordinaire et que son développement et sa maturation sont uniques dans le règne animal, nous verrons qu’il n’est pas certain que la maturation humaine soit à séparer hermétiquement de la maturation animale, et peut-être juste un peu moins de la maturation végétale.

I/ En quoi l’homme serait-il distinct du reste du vivant ?
D’un point de vue biologique, on peut déterminer des différences entre l’homme et le reste du vivant dans leurs mécaniques de maturation :
Dans le cas de la maturation végétale, l’arbre ou la plante est d’abord une graine, un oignon, voire des spores (les champignons). Elle va s’enraciner dans la terre pour se nourrir, et grâce à la photosynthèse, va se développer d’un bourgeon à sa forme finale (arbre, fleur, etc.). La plante est généralement déterminée, et sa forme globalement certaine (à part certaines fleurs aux couleurs variables et les variétés de fruits et légumes qui peuvent légèrement différer en termes de forme –les pommes de terre par exemple) ; la plante contient toutes ses déterminations actuelles dès les germes.
Dans le cas de la maturation animale, le petit est souvent déjà déterminé, il naît en général déjà prêt à survivre (les faons, poulains, girafons ou cobayes naissent déjà constitués, les yeux ouverts et sont capables de se mouvoir très vite). D’autres petits (oisillons ou rongeurs tels la souris ou le hamster) naissent nus, aveugles et fragiles, mais vont très vite se développer. Le chaton naît aveugle, mais il est déjà pourvu de poils et ses yeux sont ouverts, et nonobstant les dents de lait, il a déjà tout ce qui lui sera nécessaire à exister. L’animal solitaire ou le poisson en bancs n’acquiert pas la manducation (se nourrir) tant qu’elle lui sera instinctive une fois sevrée (pour le mammifère, immédiate pour les autres espèces, les oiseaux qui régurgitent les aliments aux petits, des poissons qui se nourrissent directement, etc.). Le code social est presqu’évident chez l’animal, qui sait identifier le territoire ou la menace très vite.
La maturation humaine est un peu différente : le bébé naît « à moitié » complet (il sait à la naissance se redresser, les garçons peuvent être capables d’éjaculer, les filles ont un semblant de menstruation), mais tout disparaît ensuite et la maturation se clôt hors du ventre de la mère (ce qui explique pourquoi il faut en moyenne une grosse dizaine, voire une quinzaine d’années avant d’atteindre la maturité sexuelle, et pourquoi il lui faut jusqu’à une année pour marcher, là où les animaux en sont capables au bout de quelques semaines au plus –chez le félin par exemple). Là où l’animal (du moins social) et l’homme se rapprochent, c’est dans l’apprentissage des gestes : si l’homme, comme les autres mammifères, une fois assez mûr, « apprend » la manducation, les gestes de mâcher lui sont moins automatiques et l’apprentissage sera plus long. De même la propreté lui est plus lentement acquise (alors que, par exemple, les petits hamsters, nus et aveugles, savent néanmoins se rendre au coin « sanitaire » du nid pour y faire leurs besoins, ou que, comme le mentionne Emmanuel Kant dans l’introduction de ses Propos sur l’éducation, les hirondelles écloses savent déjà faire tomber leurs excréments hors du nid, citons aussi le chaton qui apprend où est la litière par pure imitation de la mère, avant d’en faire son propre savoir), il lui faudra quelques années au plus pour apprendre où et comment faire ses besoins. De même il faut à l’homme beaucoup plus de temps pour développer ses dispositions (ne serait-ce que les plus primaires comme la station, la déambulation,  se repérer dans l’espace, identifier les sons, voire ensuite chasser, se vêtir, s’abriter), sans parler de l’acquisition des codes sociaux, très lente chez l’homme (probablement aussi parce qu’ils peuvent changer assez vite –a fortiori dans nos sociétés contemporaines plus fluides). Le point le plus unique est la complexité théorique de l’homme, qui ne va pas apprendre seulement des pratiques utiles, mais aussi un vaste champ théorique et abstrait qui ne sert pas immédiatement la vie, mais a des implications à long terme (développement technique, scientifique, culturel, spirituel, large champ des représentations), qui échappe au reste du règne animal.
On s’accorde à dire que les représentations de l’animal sont factuelles, instrumentales, elles ne concernent que son confort et sa vie immédiate et son adaptation aux conditions (climat, raréfaction de la nourriture, concurrence, rivalité avec les nouvelles générations). L’exemple des animaux faisant des réserves reste caduque, car il est conditionné à l’imminence de l’hibernation à l’instinct plus qu’à une prévision, et se révèle inutile en captivité (ou chez un animal apprivoisé). L’homme au contraire, se contenterait rarement de la vie telle qu’il « l’a », telle qu’elle est ; là où l’animal « fait avec », l’homme lui rêve, espère, interroge, cherche à changer le cadre au lieu d’agir dedans, et ce travail ne fait que commencer réellement avec l’âge adulte (que l’on se place du point de vue juridique –l’âge légal, ou biologique –puberté et fertilité), l’apprentissage et le perfectionnement des savoir le poussent à sans cesse adapter ses représentations, voire à y adapter le cadre quand sa puissance opératoire est assez développée (pour l’exemple le plus primaire, le bâtiment permet à l’homme d’adapter le milieu à sa représentation d’un abri). En ceci on peut considérer l’homme comme très différencié de l’animal (le nid animal ne transforme que superficiellement le milieu, qu’il s’agisse d’un terrier ou d’un nid ; le barrage du castor est plus particulier car il modifie les cours d’eaux). De même, l’animal adulte limite souvent ses représentations aux moyens d’accéder à l’objet de son appétence (reproductrice ou alimentaire). L’homme en revanche explorera des champs hypothétiques (par exemple dans l’art, la musique, ou la littérature, notamment celle dite « d’anticipation », où l’auteur imagine un monde possible où des règles changent, et en explore les implications par la narration, ou encore la recherche dans les sciences théoriques et appliquées –physiques, mécaniques, mathématiques, sciences humaines…).
En ceci, on peut considérer que le développement de l’homme n’a que peu de points communs avec ceux de l’animal et du végétal, et qu’il serait faux de les comparer. Nous avons néanmoins identifié déjà des similarités qui rendent cette position caduque du point de vue mécanique, notamment en ce qui concerne l’animal social. Ajoutons que certains animaux, les méduses notamment, mélangent reproduction sexuée (fécondation de gamètes) et bourgeonnement de spores sur un sol propice pour produire un individu adulte, et les frontières semblent de plus en plus ténues. Remarquons également que l’homme, comme la grande majorité des mammifères (excluons l’ornithorynque et l’échidné, mammifères ovipares d’Australie pour notre propos) est vivipare, allaite ses petits, et que le petit du kangourou naît quasiment prématuré et termine sa gestation dans la poche marsupiale de sa mère, totalement dépendant durant tout l’allaitement, à l’instar du bébé humain, et nous trouvons de nombreux points biologiques de rapprochement. Plus fondamentalement, le fait que les trois règnes commencent par de petites formes faibles et incomplètes et aient besoin de se nourrir pour croître, forcir, et cherchent tous à se reproduire réduit les distances les séparant. Voyons maintenant en quoi cette porosité des frontières est plus profonde encore qu’il n’y paraît.

II/ La proximité entre l’homme et les autres vivants
Nous avons dit que l’animal et la plante naissaient a priori déjà suffisamment formés en vue de leur fin ((sur)vivre, puis se reproduire), la plante étant le modèle absolu, déjà toute déterminée dans sa forme comme son lieu. Néanmoins on a vu les espèces animales les plus intelligentes (dauphins, corbeaux, grands singes, perroquets) apprendre et transmettre des jeux, des outils, ce qui n’est pas si éloigné des hommes s’échangeant ou inventant des règles de jeux, ou se transmettre ce que l’on appelle vulgairement « les bons tuyaux » ou « le système D » (les petits trucs et astuces pour se débrouiller au quotidien). On sait également que l’animal sait, à son échelle, mentir (le renard qui fait le mort, le rat qui sait simuler, le perroquet ou le corbeau qui savent imiter). D’ailleurs la plante n’est pas vraiment une monade, elle a besoin de l’eau du sol, de la lumière du Soleil, et enfin des insectes pollinisateurs pour se reproduire.
La séparation entre l’homme et l’animal pas un universel philosophique. Rappelons qu’Aristote comme Saint Thomas considèrent l’homme comme un animal (Aristote parle de ζωον πολιτικον, et Saint Thomas, dans sa Somme théologique, secunda pars, dit que l’animalité fait partie de l’homme) et que les Grecs anciens accordaient une âme aux plantes, aux animaux et à l’homme (triplicité de l’âme –du moins dans ses catégories de fonctions, reprise dans la philosophie médiévale, avec l’âme végétative pour les fonction vitales de base, sensitive pour la perception du dehors qui permet de se mouvoir dans un contexte, et intellective pour la capacité abstraite et théorique qui caractérise l’homme). Ce schéma assume une continuité entre la plante, l’animal et l’homme, qui partagent donc tous un fond commun.
Emmanuel Kant emploie souvent des comparaisons avec les végétaux et les animaux. Dans ses Propos sur l’éducation, il pense que l’enseignement du chant par les oiseaux aux petits est assez proche de l’apprentissage de la parole humaine, et compare l’éducation à la culture des oreilles d’ours (une variété de fleurs) : si l’on replante la fleur (ou qu’on la dédouble par marcottage par exemple), la couleur des pétales sera identique. En revanche, si l’on en sème les graines, les couleurs obtenues varieront. Il en conclut que l’homme, de même, a en lui des germes qu’il devra faire fructifier par lui-même, et que si l’animal tire de lui-même sa destination, l’homme a d’abord besoin d’une représentation de celle-ci, il faudra donc se placer à l’échelle de l’espèce, d’où la difficulté de trouver une éducation et des éducateurs adaptés. Dans son Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique, Proposition V, il emploie également une analogie botanique pour illustrer l’insociable sociabilité, le principe selon lequel la concurrence des hommes entre eux dans la société les pousse à tirer le meilleur d’eux-mêmes en se disciplinant : un arbre seul dans une clairière poussera tordu et rabougri, tandis que dans une forêt, confronté aux autres arbres pour jouir de la lumière, il poussera droit, grand et solide.
Philippa Foot, dans Le Bien naturel, considère que l’adjectif « bon » appliqué aux plantes ou aux animaux est comparable à son acception dans le champ humain, car il s’agit à chaque fois d’un jugement téléologique (lié aux fins de la vie). Ainsi parle-t-on de bonnes racines quand elles accrochent solidement le chêne en terre, d’un bon poulain quand il se tient debout dans l’heure suivant sa naissance et d’une bonne personne quand ses qualités bénéficient à autrui.
Il existe néanmoins un hiatus entre ces acceptions, qu’il faut remarquer, et qui ne lui échappe pas : le terme « bon » appliqué aux plantes ou animaux se réfère en général à des dispositions mécaniques et factuelles, alors qu’un homme frappé des mêmes défauts ne peut être simplement classifié ainsi. Un « mauvais » arbre sera grêle, aux racines faibles. Un « mauvais » poulain serait un petit incapable de marcher dans l’heure suivant sa naissance, donc condamné à mort dans la nature. En revanche, un « mauvais homme » mécaniquement peut être « bon » (par exemple un brillant scientifique comme Stephen Hawking) ou « mauvais » (comme l’Homme-crabe, monstre de foire né mal formé, aux mains et pieds comme des pinces, alcoolique notoire et connu pour battre régulièrement sa femme et ses enfants). La notion de « bon » ou « mauvais » a donc deux dimensions, de même qu’un « bon » cheval (fort, endurant et alerte) peut avoir un « mauvais » caractère qui le rend impropre à l’emploi domestique. Cette différence amène Philippa Foot à parler d’excellences « primaire » (liée à la téléologie propre de l’espèce) et « secondaire » (liée à l’usage qu’autrui peut faire des dispositions d’une espèce).1
Les frontières étaient déjà poreuses du point de vue biologique, nous voyons que l’injection du langage rend les différences encore plus ténues. Avec l’animal social, nous avons un élément supplémentaire –les applications pratiques (comprendre morales), pour montrer que les maturations végétale, animale et humaines ne sont peut-être pas si éloignées.

III/ Les applications pratiques
L’animal social a, comme l’homme, un enseignement du bien et du mal : les singes apprennent les attitudes acceptables dans leur société, les éléphantes et les lionnes se partagent le soin des petits, les colonies de rats laissent les aînés se risquer à goûter les aliments douteux ou repérer le terrain pour épargner les jeunes (comparons cela aux ouvriers japonais âgés qui désiraient se sacrifier pour examiner et travailler sur les réacteurs endommagés à Fukushima en 2011, arguant qu’il serait injuste de condamner les jeunes alors qu’eux sont déjà très avancés dans la vie), les dholes (chiens sauvages d’Asie, de l’Inde à la Corée) privilégient toujours les chiots et les mères lors des repas. À partir de ces considérations, nous pouvons revenir sur les propos de Philippa Foot, qui dans Le Bien naturel, explique que l’homme, comme l’animal, a des rôles à jouer dans le cadre social, et que l’on peut parler de défaut s’il y faillit.2 L’homme va un pas plus loin que l’animal avec les principes moraux de la promesse par exemple. Ainsi chez Philippa Foot de l’exemple de Maklaï,3 un photographe russe en voyage en Malaisie, qui aurait pu très bien prendre une photographie de son guide pendant son sommeil sans aucune conséquence négative –celui-ci, par croyance, avait peur de perdre son âme une fois pris sur le cliché, mais Maklaï s’y est refusé. En termes kantiens, il s’est donné pour fin le pur devoir de tenir sa promesse.
Philippa Foot suggère d’ailleurs qu’un homme privé du langage serait certes capable de survivre et de se reproduire, mais serait « en état de privation  »4, incapable d’accéder à la dimension sociale qui fait de l’homme un homme. Bien que Kant considère l’homme comme unique, en ceci qu’il doive s’éduquer pour devenir homme alors que l’animal est déterminé, il assure dans ses Propos sur l’éducation qu’il est possible de « simplement » dresser un petit d’homme, tout en affirmant ensuite que cela serait une mauvaise entreprise car elle le laisserait incomplet.
Les concepts de cadre, rôles, moyens et éducation rendent possible de voir ici une proximité car l’animal social, comme l’homme, ne dresse pas ses petits. Nous en avons donné des exemples, il leur fait acquérir des gestes et attitudes qui servent une communauté, un contexte dans lequel ils vont s’inscrire. C’est d’ailleurs ce point que vise Philippa Foot quand elle dit qu’un homme privé de langage aurait une « défectuosité humaine possible », et que ceci n’est pas très éloigné des défectuosités naturelles de l’animal et de la plante. Dans le cas de l’homme comme de l’animal social, cette éducation permet d’avoir confiance dans le groupe et de survivre par et pour lui, avec lui. Sans possibilité de confiance, et surtout de conscience de cette confiance, il n’est pas de possibilité de promesse ni de survie. En un sens, quand mon chat miaule parce que j’ai oublié l’heure de son repas, il me rappelle que je lui ai promis de lui fournir sa nourriture, de prendre soin de lui pour que nous puissions jouir de la compagnie de l’un et de l’autre, que je dois garder en tête la conscience de sa confiance en moi.
Par le langage, nous accédons à un point crucial qui nous permet de rapprocher étroitement animal, plante et homme : le contexte. La plante a besoin de s’enraciner dans le sol (ou de s’accrocher à un hôte dans le cas de champignons ou d’orchidées arboricoles, mais le fond reste le même), d’être accrochée quelque part pour se développer. L’animal a besoin d’un territoire ou d’un groupe (troupeau, meute, clan, banc), ou des deux. Et de même manière, l’homme a besoin d’un enracinement dans un groupe, une culture, une société, une nation, un État, appelez-cela comme bon vous semble. Les trois créatures ont besoin d’un endroit à habiter pour développer leurs déterminations et leurs potentiels. Ce qui nous permet de relier ici Kant, Foot et Heidegger, qui avait beaucoup insisté sur l’importance de l’habiter comme médiation de l’authentique pour le Dasein. Sans un habiter, un lieu d’enracinement et de contextualisation, il n’y a pas moyen de s’ancrer pour être au monde, autrement dit pleinement présent, et tirer du sens de ses expériences pour sa vie. Or Kant, empruntant à Rousseau, considère que sans État, l’homme est condamné à ne pas être libre, car l’état de nature est un état de perpétuelle angoisse et de conflit.5 Or la liberté ne peut s’exercer que si on a défini au préalable des limites, ce que fait l’entrée dans l’état de culture (autrement dit la société). Il a donc besoin d’être enraciné dans un contexte où pourront se développer des valeurs, qui elles-mêmes serviront de condition de possibilité au développement de ses germes. Philippa Foot suit une ligne similaire quand elle parle des « nécessités aristotéliciennes » (dont notre mode de vie dépend) ; sans contexte dans lequel s’inscrire et sans fins en vue desquelles agir (le groupe social et le bénéfice que tous en retirent), il n’y a en effet ni bien ni mal mais la seule urgence de la survie.
Notre anthropologie « postmoderne » semble pousser à l’extrême les opinions des Lumières anglaises (Locke, Hume, Mandeville, Smith, notamment), qui voient la société comme une coagulation forcée d’individus par un État toujours trop présent pour laisser chacun faire ce qu’il désire. Si chez Locke, comme chez Hobbes, cette coagulation est nécessaire pour éviter la guerre civile et de s’entretuer, chez Hume et Smith elle n’est qu’une série de conventions servant au confort, toujours trop présente vis-à-vis des aspirations de l’individu (ceci est plus marqué chez Adam Smith, qui prône un gouvernement laxiste, à la suite de Mandeville et de sa Fable des abeilles, où la transformation des vices privés en marché assure l’opulence et le bonheur de la Cité). Le bien et le mal ne sont que relatifs et la société n’est pas un projet commun, mais un simple état de fait lié à des frontières et des accords (plus ou moins unilatéraux) suite aux conflits. Nous en venons à considérer l’État comme toujours mal venu (combien en entendons-nous se plaindre en payant leurs impôts qu’il est le plus grand pillard ?), nous prenons les transports en commun comme acquis, voire comme une gêne à notre circulation individuelle en voiture ou en deux-roues, nous en venons à espérer la privatisation de tous les services par souci d’efficacité (comprendre que j’aurai ce que je cherche plus vite, et non qu’à long terme cela profitera à tous). Notre propos ici n’est pas de nous lancer dans l’analyse au peigne fin des théories de philosophie politique, ou de départager l’exagération et la justesse des reproches faits à l’État contemporain, mais de présenter sommairement une vision qui fait fi de l’enracinement mentionné précédemment.
Or pour Philippa Foot, Kant et Aristote, le bien fait partie intégrante du projet de vie commune constituant l’existence humaine. Aristote, comme Platon, cherche et le bon gouvernement et comment bien gouverner. Kant leur emboîte le pas dans son Projet de paix perpétuelle et dans Théorie et pratique. Il faut d’abord un gouvernement adapté, qui assure que chacun n’ait plus à craindre autrui, avant que de pouvoir bien gouverner (cette idée se rencontre en croisant en plus l’Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique). Sans aller jusqu’à la philosophie politique, Philippa Foot s’appuie au moins sur la même recherche des conditions de possibilité dans Le Bien naturel, et en arrive à la conclusion que le Bien contient une dimension naturelle en ceci qu’il est indispensable à la vie commune. Chez ces trois auteurs il y a donc téléologie, articulation autour d’une fin. Il y a donc un Bien naturel pour l’animal, un Bien naturel pour l’homme et l’animal et le végétal ensemble, et un Bien pour les hommes, et il n’est pas impossible qu’il soit le même car le τελος qui s’y rattache semble chaque fois être de réussir à vivre ensemble (remarquons qu’en broutant et en foulant le sol, les herbivores aident à désherber et aérer la terre, et qu’en les chassant les carnivores empêchent leur surpopulation qui nuirait au sol qui les nourrit ; toute cette mécanique peut être vue comme obéissant à une téléologie qui vise comme fin que la vie puisse continuer à se perpétuer).

Conclusion
Nous avons pu voir que, même au niveau le plus mécanique, les maturations végétale, animale et humaine ne sont pas forcément très éloignées. Nous avons remarqué ensuite en quoi les animaux comme les hommes dépendent d’une téléologie liant les moyens dont ils disposent aux fins de leurs espèces, et en quoi ils sont d’autant plus proches de nous, car animal, végétal et humain sont en constante interaction, qui leur bénéficie à tous. Avec l’introduction du langage, nous avons même pu donner des formes aux moyens en vue de ces fins, voire de cette fin, notamment avec le terme d’enracinement. Il n’apparaît pas certain qu’il faille séparer l’animal, la plante et l’homme. Au contraire, il nous semble qu’en examinant de plus près les trois espèces, nous en apprendrons beaucoup plus sur l’homme en réalisant ce qui était évident jusqu’à la Scolastique, et que la phénoménologie a redécouvert : que toutes les espèces vivantes ont besoin les unes des autres. L’homme n’est pas une exception, il en a peut-être même plus besoin encore de par l’immense quantité de potentialités qu’il peut déployer à l’échelle de son espèce.

Nicolas STROZ – Septembre 2016

1 Le Bien naturel, trad. Jean-Marc Tétaz, Labor et Fides, Paris, 2014, chapitre 2, p.69

2 Le Bien naturel, op.cit., chapitre 1, pp.52-53

3 Cette anecdote est racontée et analysée au chapitre 3 du Bien naturel, op.cit., pp.101-106

4 Le Bien naturel, op.cit., p.95

5 Notamment dans La religion dans les limites de la simple raison, section consacrée à « l’état de nature éthique ».

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Dialogue – II – La pleine écoute

Dialogue entre un psy et un coach

« Chercher le bonheur dans cette vie, c’est là le véritable esprit de rébellion »
Henrik Ibsen

II La pleine écoute

Nicolas de Beer
La pleine écoute, ne se satisfait pas d’écouter les mots, attentivement, d’être présent, bienveillant et pour beaucoup, « reformuler » ce qui a été dit pour signaler au client qu’on l’écoute et le comprend. Serait-ce une envie de nous légitimer de cette façon, aurions-nous peur que notre client ne se sente pas compris ? A ce sujet, nous nous sommes aperçu depuis un certain temps que faire reformuler le client est bien plus efficace que de reformuler soi-même ses propos.
Ecouter, c’est aussi observer avec les yeux, avec le corps, les oreilles et aussi faire appel à la pensée.
Observer, pour agir, ne pas agir, aider, ne pas aider. Pour certains aussi interpréter les propos.
Regarder l’autre avec ses yeux, c’est être attentif aux expressions de son visage, ses expressions par rapport aux mots qu’il exprime, aux mots que j’exprime, aux silences que je pose, aux silences qu’il pose. C’est aussi être attentif à la position de son corps, en avant, droit, en arrière, détendu, tendu, etc.
Part-il en réflexion, alors je me tais ? Se détend-il, je le laisse ? A-t-il un visage interrogateur, je me peux me demander si je réponds ou me tais. A-t-il besoin de moi, j’y suis attentif, comment ? Ou pas ?
Observer avec mes oreilles, écouter donc. Je peux écouter à plusieurs niveaux. Ecouter les mots, certains pour y trouver du sens, y relever une répétition, un mode culturel, des contradictions, des répétitions, etc. Certains vont écouter ce que les mots disent qui n’est pas dit, l’absent mais implicite, inspiré des travaux de Derrida ; certains vont chercher la demande cachée ; certains vont chercher des associations de mots ; d’autres vont écouter les stratégies derrière l’expression ; d’autres encore vont observer ce qui se dit entre eux et le client, se demandant s’il y a une analogie avec un dialogue de mon client dans son contexte problématique. Etc.
Ecouter aussi à l’intérieur de soi, les associations, ce que soudain « un moi me dit », les voix intérieurs utiles ou inutiles. Et être attentif à son « courant de conscience » dont parle William James et qui s’écoule sans fin dans mon cerveau. « la conscience de soi n’est pas le point de départ mais un point d’arrivée, celui d’interactions sociales et publiques, de notions communes (langage, croyances…) déterminant notre conscience.
Expérimenter physiquement ce qui nous arrive, c’est une écoute du corps, des ressentis. Ayant un thérapeute pour traiter de ses propres difficultés, de ses résonances, il est possible que certains de des ressentis du praticien soient le vécu d’une partie de l’expérience que le client vit.
Tout ceci, nous amène à des négociations intérieures qui nous feront prendre une décision d’agir ou de ne pas agir, de proposer ou de se taire, ou tout autre chose.
Etre attentif à ne pas réagir, à faire ce qu’Alfred Korzybski appelait « une pause sémantique », mettre de l’espace entre le message reçu et son propre message, s’il y a lieu. Et toujours se laisser plusieurs choix, répondre et alors de multiples manières, ou ne pas répondre, ou encore donner un délai à sa réponse…
La pleine écoute implique d’être conscient à de multiples niveaux, que l’on utilise le paradigme psychodynamique, cognitivo-comportementaliste, gestaltiste, systémique, socio-narratif ou d’autres.
Elle semble indispensable pour respecter le client, respecter sa demande, co-élaborer ensemble les séances.

Nicolas Koreicho
Quel titre, et quel défi, pour nous qui nous honorons d’avoir la meilleure écoute, c’est-à-dire la plus juste.
Pour cela, nous disposons en effet de notre regard, dans le sens naturel, de nos yeux qui à leur tour sont observés (attendus même), et dans le sens culturel, avec toute notre histoire personnelle et professionnelle.
A quelques moments, il est d’ailleurs bon que les regards s’abandonnent, dans la contemplation de l’autre, ou dans le vide d’un mur, d’un tableau, d’un velours, afin de laisser l’autre prendre sa liberté, remplir l’espace de ses yeux.
Nous disposons également de notre écoute, éminemment complexe et enchevêtrée dans les discours de l’autre, et dans nos propres discours intérieurs. La justesse et la stratégie d’accompagnement nous font jouer là un merveilleux rôle quasi tactile pour jouer et tourner dans nos discours qui se cherchent, s’exaltent, se résolvent, en émotions, en illuminations, en sanglots, en rires, en consolation et en rationalisation, toujours…
Nous devons demeurer scientifiques et analystes dans nos circonvolutions platoniques.
Cependant, il nous arrivera d’observer et de compléter notre vision (regard, écoute, compréhension) par tous ces moments qui font le sel de nos métiers, c’est-à-dire la chaleur ou la froideur du visage, la souplesse ou la raideur d’un corps, la manière dont la vie a sculpté une silhouette, lui a donné rythme, respiration, battement ou gestualité, l’odeur d’une personne, de son pays, de sa ville, de sa maison, de sa peau, du soin qu’elle a de son apparence, de la qualité de son énergie, défaite, subjuguée, à côté, ou prompte à bander l’arc de ce qu’elle a de conquête.
En effet, c’est ce que tu appelles les « négociations intérieures » et qui me paraissent être une des clés du bon professionnel, on doit là aussi être au plus juste de ce que l’on fait de ce qu’on ressent, de ce qui se tait et de ce qui se défait. Tout n’est pas à relever, à prendre, à renvoyer. L’analyse du transfert et du contre-transfert sont là pour nous y aider. Il faut prendre le temps de l’accueil, de l’interstice, du « je ne sais quoi et du presque rien ».
Dès lors, le respect se développera et s’imposera comme La qualité profonde et entière à restaurer et à nourrir sans cesse pour que, finalement, elle s’impose d’elle-même dans un paradigme analytique responsable.

Nicolas de Beer
Je prends au vol deux mots : complexité et respect.
Oui, honorer la complexité, baigner dans la complexité, écouter la complexité, respecter la complexité de l’humain, et d’autant plus la relation entre deux êtres. Accepter l’ambiguïté. Une écoute respectueuse ne cherchant pas à simplifier la parole de l’autre, la réduire, à l’appauvrir pour se simplifier la vie de praticien. Vivre et accepter le mystère. « Il est bien vrai que les gens gagnent à être connus. Ils y gagnent en mystère ». (Jean Paulhan)

Nicolas Koreicho
Je dirais, et comme c’est la Centième de la Newsletter du site de Médiat-coaching, que le thème intitulé par toi, Nicolas, « La pleine écoute », est non seulement important pour l’efficacité et l’éthique de nos métiers de l’accompagnement, mais qu’en outre ce thème est peut-être un de ceux qui reflètent le mieux les plus profonds malentendus de notre société.
En effet, ce que nous disent l’adolescent qui commet un geste violent envers son professeur, l’épouse qui fait disparaître son enfant, le militant qui promène son vote entre différents refus, et par respect pour notre démocratie, si complexe soit-elle, il faut apprendre (et enseigner) que l’on peut croiser le sauvageon tout puissant qui doit rencontrer la Loi, l’épouse délaissée qui doit saisir le bien fondé de la sanction, l’idéologue déçu qui doit subir pleinement le discours des urnes, que ceux-là n’ont pas été écoutés, et qu’il y a encore bien du mystère à connaître. Médiat a encore de beaux jours devant elle.

Nicolas de Beer – Nicolas Koreicho – Juin 2009 – Institut Français de Psychanalyse©

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Dialogue – I – L’écoute, une qualité

Dialogue entre un psy et un coach

« Qui a le goût de l’absolu renonce par là au bonheur. »
Louis Aragon

I L’écoute, une qualité

Nicolas Koreicho
Bien loin de ce qui était pertinent à la fin du 19ème siècle à Vienne pour une société fonda-mentalement différente de la notre, culturellement et en complexité, je postule que tout est dans la présence non pas flottante mais constante et effective du thérapeute que repose la qualité de la psychothérapie. Dès lors, le bon psy est celui d’abord qui peut instaurer une forme de dialogue intime, sincère, adapté, serré, précis, attentif, bienveillant, profond, analysé transférentiellement.

Ces quelques lignes reflètent les plaintes des analysants et des patients vis-à-vis des psychanalystes neutres, absents, silencieux. D’abord de la part des gens ordinaires, mais il peut de plus en plus souvent s’agir de psychanalystes en formation qui ont été abusés trois fois par semaine pendant 10 ans, simplement pour être inscrits sur les annuaires de sociétés sectaires, d’écoles prestigieuses, d’associations lucratives pour les titulaires, dans lesquelles les notables, les copains et les coquins font leur beurre, qui écrivent des livres assertifs (ni démonstratifs, ni logiques, ni argumentés), n’ayant que peu de patients, ils ont le temps pour ça, mais qui soumettent et exploitent leurs quelques pairs nourriciers… à coup de règlements intérieurs, de statuts, de contraintes qui transpirent le mépris et l’absence de considération pour la vie, la vraie vie, celle des histoires des gens qui veulent être, à tous prix, considérés !

Je suis pour ma part celui vers qui l’on va après. Après avoir essuyé les absences… Celles de psychiatres iatrogènes, de psychologues sauveurs, de psychanalystes supposés savoir et appliqués à ne rien en dire… Ces patients, mes patients, se voient reprendre les grandes étapes de leur propre analyse pour les structurer enfin, les relativiser alors, les repenser sans honte à la lumière d’une psychopathologie clinique, pour remettre en perspective leurs véritables capacités à faire le bien, pour eux, et le moins de mal possible aux autres…

Ces lignes s’inscrivent contre une psychothérapie toute puissante et volontiers culpabilisante qui laisse dans le silence, qui n’argumente pas, qui n’explique pas, qui ne discute pas, en faveur d’une psychanalyse ou d’une psychothérapie analytique efficace et libératrice qui rend plus heureux et qui n’empêchent en aucun cas que se développent chacun des éléments constitutifs d’une psychanalyse, ou d’une psychothérapie analytique, réussie. Etre heureux ? Ce mot ne doit pas faire peur. Il est l’idée qui envoie les déçus de tous les « psys » vers nous. Aller mieux. Allez ! Mieux ?
Et du côté des coaches, comment ça marche ?

Nicolas De Beer
Qu’est-ce que l’écoute, à quoi ça sert dans la relation d’aide ? Dans le coaching ?
C’est une question que nous pouvons nous poser. En effet c’est un concept tellement acquis, tellement évident, une qualité tellement nécessaire, qu’il serait peut-être temps de dépoussiérer, voire de remettre « en questions » cette vaste et floue qualité. Remettre en question veut simplement dire, se poser des questions à ce propos et non remettre en question le fait qu’écouter doive exister !

Souvent nous entendons de la part de personnes qui viennent nous voir pour apprendre le métier, l’écoute est une qualité essentielle. Certes ! Mais laquelle ?
L’écoute flottante, l’écoute active, l’écoute tournée vers le praticien, l’écoute tournée vers le client ? La double écoute ? Poser un silence ?

L’écoute tournée vers le praticien est une écoute orientée vers « le besoin d’information » en vue de décoder, diagnostiquer, avoir une représentation du client ou de son problème. Les questions vont alors aller dans ce sens : « Dites m’en plus à ce propos » … C’est une écoute qui cherche à des fils pour remplir les trous de la tapisserie, de trouver une ou plusieurs pièces du puzzle dans l’objectif de qualifier, caractériser voir classifier le client. C’est en quelque sorte, une curiosité tournée vers soi.

L’écoute tournée vers le client, est une écoute faite de curiosité, d’attention au récit de l’autre, à la découverte de sa différence. Donc, en tant que praticien, je ne raccroche pas mon client vers le connu, mais je le distingue. Mes questions vont avoir pour objectif de le faire travailler pas de m’aider à comprendre. Ce sont des questions-tâches. « Quand vous me dites cela, qu’être-vous en train de me dire ? » « Racontez-moi une histoire ou ça c’est passé différemment de cette fois ? Comment cela se passe-t-il quand le problème n’apparaît pas ? » …
Alors écouter, oui. Mais écouter quoi ? Et jusqu’à quand ? L’information qui augmente le savoir du praticien, écouter afin de parler, de poser une question qui aidera le client à relier des idées, des concepts, des événements ?

Et puis, une autre option souvent bien utile, c’est l’écoute remplacée parfois par le silence posé. Le silence extérieur et intérieur. Soudain, au coin d’un propos, je pose un silence. Ce n’est pas un silence gêné, un silence hésitant, un silence venu parce qu’on ne sait pas quoi faire, pas qui être. Celui qui surgit de ces circonstances marque possiblement une attitude peu professionnelle.
Dans le silence posé, nous sommes dans un espace fort différent de « l’écoute ». C’est une intervention, un silence actif, un espace concave, un espace d’accueil, un lieu de libre pensée pour le client, un temps où le client chemine, monologue, agit, surgit.

Nicolas Koreicho – Nicolas de Beer – Mai 2009 – Institut Français de Psychanalyse©

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Dialogues – Intégrisme, intégrité

Dialogue entre un psy et deux coaches

« Qui a le goût de l’absolu renonce par là au bonheur. »
Aragon

Intégrisme, intégrité

Nicolas Koreicho
Tu souhaitais que l’on différencie Intégrité et Intégrisme. Voilà qui nous fait passer de l’intégrité, c’est-à-dire ce qui est intact, entier, « droit dans ses bottes », la probité, voire l’irréprochabilité, à l’intégrisme, c’est-à-dire la soumission à une vieille doctrine d’étroite observance, la tradition, (à l’origine une subordination de l’Etat à l’Eglise), l’opposition au moderne, bref, toute forme d’obscurantisme.
Dans les métiers de l’accompagnement, il s’agit donc :
– pour ce qui est de la métapsychologie, d’œuvrer pour l’intégrité, de permettre que le patient puisse redevenir intègre, ce qui ne va pas de soi, compte tenu de la place de l’Autre dans les processus d’évolution de la personnalité : « L’enfer c’est l’autre », et il faut devenir soi-même comme le disait l’ami Nietzsche, dans toute son estime et sa confiance de soi retrouvées. L’intégrité du professionnel n’est pas en question, dès lors qu’il se situe dans une forme actuelle de l’éthique, approfondie de la technique, et qu’il est allé jusqu’aux termes d’un travail sur soi réussi.
– pour ce qui est du coaching, les conditions d’exercice de son intégrité sont les mêmes, puisqu’il s’agit pour lui, non plus de permettre l’autonomie, mais de la considérer comme une condition sine qua non de l’action et de la réflexion de son client. Son intégrité à lui serait de ne pas trop laisser parler son envie de délivrer une solution qui mettrait son patient dans une position de soumission à l’autre.
Pour le psy et le coach, il est question facilement d’intégrisme, dans la mesure où la tentation est grande de remplacer les éléments non complètement identifiés dans un travail sur soi qui ne serait pas mené soigneusement et régulièrement (grâce à l’analyse des processus relationnels spécifiques dans les définitions personnelles intersubjectives et inconscientes, et grâce aux remises en question dont ils sont – et tant mieux – les objets) par une doctrine, une grille, un gourou, une école, une association où les maîtres à penser se sont réfugiés dans la position de conserver (coûte que coûte : c’est le cas de le dire) leur forteresse dans un discours inextinguible, exemptés de remise en question dès lors qu’ils sont arrivés. Leur sécurité (sociale) les fait passer avant celle de leurs patients et de leurs clients.
Dis-moi dans quelle madrasa tu as fait tes classes et je te dirai qui tu es.
Les deux métiers, psy et coach, se rejoignent dans la nécessité de favoriser l’autonomie de la personne, selon deux acceptions différentes et toutes deux respectables de l’éthique.
Bon. Je vais courir pour sauvegarder mon intégrité physique au présent, en observant les intégristes du jogging lutter contre le temps passé !

Isabelle Laplante
J’ai envie de m’inclure dans votre conversation, car elle résonne. Quand je pense à l’intégrité, j’entends se décliner sa famille sémantique, intègre, intégrer, intégration, et son anti-famille, intégrisme.
A mon sens l’intégrité relève d’un processus d’unification (l’intact, l’entier, comme tu le dis Nicolas), d’harmonie. Une femme intègre (et un homme aussi, d’ailleurs) est fidèle à l’éthique, loyale à ses principes et engagements de vie, respectueuse de ses valeurs et de ce qui est précieux pour elle/lui. Elle/il est dans une dynamique d’inclusion, d’intégration de la pensée, de l’affect. Intègre serait être un, intégré serait être uni.
J’oppose l’intégrisme à l’intégrité en ce sens qu’il me semble relever d’un processus d’unification pervertie, c’est-à-dire d’un principe d’exclusion. Un homme intégriste (et une femme aussi d’ailleurs) prêche une morale reposant sur le rejet de toute proposition différente. Il/elle n’est pas animé par la loyauté, mais enkysté, sclérosé, et se révolte contre ceux qui ne pensent pas ou ne ressentent pas comme lui. L’intégrisme mène à la désintégration.

Ainsi, sous la même apparence de recherche de l’entier, du « un », l’intègre est dans un mouvement « aller vers » (vers les valeurs qui le portent) et l’intégriste est dans un mouvement « éviter de » (éviter les anti-valeurs qu’il refuse). Avec pour résultat l’intégration pour l’un et la désintégration pour l’autre.
L’intègre propose le dialogue, garantie d’une fertilisation croisée –c’est de la rencontre que l’émergence de nouveauté peut jaillir– et l’intégriste impose la soumission à sa loi –la rencontre lui est une menace pour exactement la même raison– avec violences pour ceux qui voudraient en discuter.
Alors, le coach et le psy dans tout ça ? Moi, j’en ai rencontré des deux bords. Mais, dans toutes les familles, il y a des voyous aussi.

Nicolas de Beer
Je mets mon grain de sel, je prendrai l’intégrité ici dans le sens : « l’intégralité de soi ». Alors cela voudrait-il dire que l’on ne fait pas un accompagnement « à moitié », ou encore avec une seule partie de soi ? Que l’on s’investit auprès du client ? « Utilisant » certaines démarches, approches, certains pourraient croire qu’il est possible de n’intervenir qu’avec des outils, grilles, classifications. S’il est parfois pertinent d’utiliser ces outils, grilles… ce n’est pas à la place de… mais comme complémentarité, comme une aide possible, en plus de l’indispensable : la connaissance de ses limites en lien avec la demande du client, la posture adaptée, la capacité d’accompagner avec sa personne entièrement, un travail étoffé sur soi et sur le soi praticien.
Et, l’intégrité se pratique dans un contexte précis, accompagné du respect en lien avec l’autre. Le professionnel intègre serait en vigilance dans un contexte partagé avec son client, et est bien délimité par ses compétences. Elle ne peut s’envisager dans l’absolu. Alors peut-être doit-elle se manifester par le respect du client et le respect de soi, la tolérance à l’autre et à soi, partager une éthique. L’éthique régule, tempère ; ce sont des règles que l’on va choisir pour mieux vivre ensemble.
Par ailleurs, l’intégrité accueille le doute, la critique la remise en question. Ethique, intégrité, vont bien ensemble.

Au contraire, l’intégrisme est intolérant, affirmatif sur ses savoirs, n’a pas de doutes, veut séduire, voire conquérir, n’a pas de limites, utilise tous les moyens. Séducteur et/ou répressif, son objectif : rassembler pour convaincre plus de monde, être complimenté, voire admiré ou/et craint. La critique n’est pas de mise.
L’intégrisme est ambiant, subreptice, feutré de nos jours en Occident. Oui, je suis d’accord, c’est une doctrine, des idées reçues, des théories incontestables sur la relation, sur les clients. Elle a quitté l’Eglise pour se réfugier aussi dans la société civile. Combien de couleuvres avalons-nous ? Combien de vérités toutes faites, d’idées reçues ? Comme de croire que certains clients viennent nous voir et n’ont pas vraiment envie de s’en sortir, ou qu’on serait capable de les changer, ou que telle hypothèse de travail est passé au statut de vérité. Tomber amoureux de sa théorie au point de la croire vraie peut amener à de l’intégrisme ? Pas toujours, mais possiblement. Les modernes en sont souvent capables tels ceux qui pensent que la recherche de la vérité est nécessaire, « la solution économique » sera trouvée un jour, la vitesse est inéluctable, ainsi que la performance, la réussite ou … Tous ces enjeux que nous n’avons pas choisi et qui nous poussent habillement vers un intégrisme envers soi. Les normes imposées seraient-elles de cette nature ? Les modernes ne sont-ils pas tombés amoureux de leur voie unique, la recherche de la solution, de la vérité. Convaincre même par la force que la pensée occidentale est la meilleure, voire la seule ?

Responsables d’une école, nous sommes évidemment vigilants à notre travail et à notre position. Bien conscients des risques d’imposer, nous pensons nécessaire d’avoir un espace théorique suffisamment large pour éviter de se laisser séduire par une seule démarche spécifique quelle soit scientifique, philosophique, thérapeutique. Vigilants à prioriser éthique et pratique sur les théories et concepts, les démarches seront vérifiées en rapport à la pertinence, au fait qu’elles soient actionnables et donnent des résultats chez celles et ceux qui viennent se former.
Quant à l’outil, le dogme, la grille, la classification, ils sont au coin de la rue. Au-delà de l’étique et de l’intégrité, l’autonomie de penser, s’autoriser à penser différemment de la pensée dominante, être attentifs à prioriser l’autonomie du client, voilà d’autres attentions nécessaires, que nous soyons psy ou coachs.

Nicolas Koreicho
Je trouve très pertinent le balancé que fait Isabelle entre l’intégrisme et la désintégration. On touche là à l’intégration de la politique dans la personne elle-même et à ce qu’elle fait de ses convictions. Ce qui est à relever ici, c’est l’idée que le geste, le mouvement, l’effectivité du propos révèle l’homme même. Celui qui, pour défendre une idée, vilipende, critique, détruit, ne démontre en fait d’idée que son agressivité, sa violence, son incomplétude, l’absence de travail sur soi.
Par conséquent, en ce qu’il fait violence à l’autre, à l’éthique du respect de la pensée de l’autre, l’intégriste impose la soumission non pas à une loi, mais à l’absence de loi, puisque la justice ne s’y trouve pas : une loi injuste ne saurait être légitime bien longtemps.

Pertinente également, Nicolas, l’idée selon laquelle on ne doit pas faire les choses à moitié : Le psy qui ne moufte pas, enfermé dans un dogme obsolète et nuisible, le coach qui ne donne pas un conseil, emmitouflé dans une certitude confortable et facile.
Bref tout enfermement est une régression, pour soi comme pour l’autre. A ce titre, l’intégrisme ne veut pas séduire, il veut soumettre, ce qui est son inverse. La séduction oriente, incline, suggère, alors que l’intégrisme impose, détourne, pervertit. La séduction propose, construit, fait exister, cependant que l’intégrisme impose, détruit, anéantit.
Rien de tout cela dans nos démocraties ? C’est pourtant là où règnent les maîtres à penser, les sommités auto proclamées, les people de la superficialité et de l’imposition de leur image. Et en effet, si le dogme est au coin de la rue, il est peut-être deux ou trois principes qui peuvent désacraliser l’autonomie, notion complexe, aléatoire et subjective : c’est par exemple le bien être, le bien vivre, le libre arbitre, la parole libérée, etc. … Cependant, le laisse émerger les associations qui peuvent naître de la belle métaphore d’un qui vient d’entrer dans la cour des grands : « Aux dirigeants de la planète qui sèment le conflit et rejettent la responsabilité de leurs maux sur l’Occident, sachez que vos peuples vous jugeront sur ce que vous avez bâti et non sur ce que vous avez détruit. » (Discours d’investiture, Barack H. Obama. 20 janvier 2009).

Nicolas Koreicho – Isabelle Laplante – Nicolas de Beer – Avril 2009 – Institut Français de Psychanalyse©

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Dialogue – Co-incidences…

Dialogues entre un psy et un coach

« Nul n’a jamais écrit ou peint, sculpté, modelé, construit, inventé, que pour sortir en fait de l’enfer »
Antonin Artaud

Co-incidences, reliance, associations d’idées, synchronicité…

Nicolas de Beer :
« La coïncidence n’est due qu’à l’homme qui fait le lien entre deux événements. » Karl Popper

Interrogeons-nous sur le concept de synchronicité, ou de co-incidence, c’’est-à-dire deux événements que nous, êtres humains verrions comme reliés. Certains diront « il n’y a pas de hasard », d’autres « reliances », d’autres encore utiliseront le terme de « synchronicité ». Ce concept prend, pour beaucoup, une grande place dans l’interprétation de le vie, nous permettrait de filtrer et donc d’interpréter notre vécu, donner du sens à notre vie.
Tout aurait du sens, relié à un autre événement, geste… La reliance, la synchronicité pourrait-elle être, pour certains abusivement la clé du sens ?
». « Tout a du sens ». « Il a eu des difficultés lors de la dernière séance, il n’est pas venu à la suivante, il n’y a pas de hasard… »

Mais comment ce concept pourrait-il être pertinent, comment l’utiliser sans en user ?
OK, c’est une possible porte d’entrée pour le praticien, il peut questionner cette co-incidence, forcer le trait, exagérer, provoquer, influencer. Il peut donc utiliser la synchronicité de même qu’il utilise l’analogie. C’est un artifice, une intervention pour aider le client. Cela permet de poser des hypothèses dans l’espace, de générer des questions différentes. Mais cela ne dévoile pas la vérité derrière l’inquiétante brume, cette vérité qu’il nous faudrait découvrir, car grâce à elle nous serions sauvés ! La séduisante vérité à trouver, magie derrière le réel.
« La finalité n’est importée dans la nature que par notre intellect qui s’émerveille d’un miracle dont il est en premier lieu l’auteur » (Schopenhauer)

En tant que praticien de la relation d’aide, il est nécessaire de me poser la question : relier des éléments entre eux pour comprendre le client, en tirer des déductions, ou aider le client à relier des éléments entre eux et le laisser trouver ce qui est pertinent pour lui ?

On ne fait de liens qu’avec ce que nous percevons et décidons de sélectionner ! Alors, quand un client nous parle nous ne percevons qu’une partie de son discours. Les liens que nous faisons nous concerneraient donc. Il n’y a de sens que pour celui qui perçoit, voit, entend, sélectionne et relie des éléments, événements entre eux.
Quid du client ?
Ce n’est pas l’univers qui fait des liens, ce sont les hommes, pour leur propre confort, pour donner du sens, mais qu’y a-t-il de réel dans tout cela ?
« Souvenons-nous que nous n’observons pas la nature elle-même, mais la nature soumise à notre méthode d’investigation » (Heisenberg)

L’outil qui se prend pour la théorie, c’est une dérive possible. Percevoir la « synchronicité » comme réelle peut en être une. Une personne décodée pour des co-incidences et qui par les conséquences qu’elle subit peut se retrouver responsable et donc fautive voire coupable. Si elle a des maux de dos c’est qu’elle a voulu trop porter, elle n’était pas obligée. Son cancer vient de son refus d’accepter la réalité. C’est un conflit interne…
La personne est non seulement blessée dans son corps mais en plus victime de la toute puissance de la cause à effet injustement soulignée par le corps social en mal de savoir fast-food.

« Quand les événements nous échappent, feignons de les avoir organisé ». Tant d’entre nous voudraient pouvoir donner du sens à tous les événements, trouver une cause à un effet, comme si notre vie en dépendait.
Créer des règles, des normes pour établir une universalité. Donner du sens à sa vie par ce moyen.

Nicolas Koreicho :
Evidemment, tout a du sens. Comment pourrait-il en être autrement ?
Ce que recouvre le terme de synchronicité répond à une double facilité : de discours, puisqu’il n’est pas toujours question dans l’emploi du terme de « temporalité mise en commun », de sémantique, car il est une façon de dire qu’on ne va pas au-delà du terme lui-même. Or, il est des milliers d’occurrences différentes d’une simple coïncidence qui vont au-delà du sens manifeste, et qui sont simplement autant de correspondances entre un sens caché et un sens apparent, lui, facile à relever.
En effet, à partir de l’intuition ou de la coïncidence que l’emploi du mot « synchronicité » (néologisme) présuppose, on peut analyser ce qui fait dire « Tiens, il y a synchronicité » (synchronie suffirait). Oui. On peut, et on doit, lorsqu’on est en position d’accompagner une personne qui ne comprend pas forcément tout à sa vie, professionnelle ou personnelle, analyser. Pour découvrir (ou inventer : mettre au vent de la lumière de la vérité, pourquoi pas ?) ce que tu appelles la magie derrière le réel, c’est-à-dire selon moi une interprétation qu’on doit faire la plus exacte possible, seul ou dans le dialogue, selon les cas.
Dès lors, à partir de cette intuition que quelque chose se passe du côté, non plus du réel, mais de la réalité de l’interprétation à faire, à produire, à partager, on peut tendre des perches, faire des ponts, établir des liens, ouvrir des portes, afin que l’autre ne se voit pas servir une réalité toute crue et indigeste, mais bien de lui permettre de se déplacer dans un espace nouveau qui ne correspond pas à une partie de son discours mais à une vérité pleine et entière « à un moment donné », la synchronie étant rejointe ici.
A ce moment, cette lumière posée sur la réalité et son plaisir trouvé, c’est ce que l’interprétation réussie modifie, provoque, convoque, touche dans le monde de l’autre, à condition d’être là pour faire quelque chose des conséquences de cette interprétation esquissée, si possible dans une certaine délicatesse, ce qui n’est pas toujours chose aisée.
Il est certaines réalités qui peuvent cependant être dites, dénoncées. Là, tout va dépendre, pour choisir ce qui peut ou ne peut se dire et comment, de techniques de fond, les concepts, et de techniques de forme, les talents.
Finalement l’idée étant de faire coïncider ce que l’on comprend avec ce que l’autre peut en faire : une synchronie engagée.

Nicolas De Beer :
Tu as raison de parler de synchronie plutôt que de synchronicité.
La synchronie c’est : envisager une situation à un moment donné – c’est un état – un arrêt sur image – relier des éléments (événements ?) entre eux à l’intérieur d’une frontière oui (thème partagé) mis hors du temps. S’arrêter pour donner du sens ?
Quoique ce soit existe-t-il sans temps ?
La diachronie propose d’introduire la dimension temporelle (qu’il n’y a pas dans la synchronie) : c’est envisager une situation comme évolutive – un processus plutôt qu’un état – relier des événements (ou des éléments)) entre eux autour d’un thème commun à travers le temps. On y ajoute la dimension temporelle.
La première systémique établissait qu’un système ne pouvait que rechercher l’équilibre (homéostasie) et reproduisait ainsi le même problème. Perception désespérante puisque plus on change moins on change.
La seconde systémique (dite dynamique ou encore biologique) introduit le « processus », le temps dans la situation arrêtée. Celle-ci ne tourne plus en rond mais est un continuum. Et alors ce n’est plus un scénario qui se répète mais une histoire qui se déroule.

Tu dis que tout a du sens. Alors je te demande si il serait possible plutôt de formuler ainsi « Dans mon paradigme, que tout ait du sens est souvent utile au client » ?
Et si la vie n’avait pas de sens, et que nous ayons besoin de lui en donner un comme si cela nous aidait à vivre ? Ce n’est pas nouveau. Donner du sens est important pour nous, cela nous permet de rester cohérents. Comme le disait Cioran « Ce matin, après avoir entendu un astronome parler de milliards de soleils, j’ai renoncé à faire ma toilette : à quoi bon se laver encore ?

Tu me parles d’intuition. Si tu te sers de la synchronie comme moyen pour aider un client à envisager autrement, éclairer le paysage différemment et non comme une vérité, je suis à côté de toi, évidemment. C’est convoquer, inviter à envisager d’autres possibles, et c’est une « voix » d’intervention.
La synchronie serait-elle le moyen pour chacun de commencer à raconter une histoire hors du temps, comme on disait « Il était une fois… » Dans ce cas, et si cela aide le client à se dire une histoire différente et plus confortable ou plus aidante que celle qu’il se raconte, oui, trois fois oui. Parfois ! Gardons cela comme une possible intervention parmi d’autres, mais pas la « clé des champs ».
Ma façon d’intervenir serait plutôt d’aider à quitter la synchronie pour aller vers la diachronie, c’est-à-dire passer d’une histoire que le client se raconte en boucle et ou la dimension temporelle est absente générant « un jour sans fin », pour passer à la ré-inscription d’événements dans l’histoire de la personne réintroduisant ainsi la dimension temporelle.
Relier des événements entre eux pour créer une nouvelle histoire qui continue à s’écrire et continue même après la mort de la personne, car elle continue tant que l’on parle d’elle oui. Belle et vivante est alors cette histoire. Belle aussi est la vie des personnes.

Nicolas Koreicho :
En effet, peu de choses existent sans temps, sauf une, qui est de taille : l’inconscient. Il est lui atemporel et anhistorique. Des éléments en sont inscrits, qu’on peut éventuellement dater, mais nos cellules, notre corps, notre esprit en sont pénétrés, et à jamais.
La vie n’a pas de sens tant qu’on ne l’a pas saisi. Ensuite, à partir de ce qui est saisissable, tu as raison de dire qu’il faut jouer à l’aiguilleur et garder, distribuer, approfondir, transmettre, en tant que de besoin et, comme tu le soulignes, en fonction d’une utilité.
Oui, l’intuition c’est un de nos trésors, comme ce que l’on ressent. Cela nous appartient, et il faut y tenir dur comme fer. C’est une chose que l’on peut garder et donner aussi. Ainsi, le moi se renforce, et la confiance suit, le dialogue ne peut que s’y retrouver.
Très belle idée de vouloir permettre à – je préfère à aider – l’autre à passer de la synchronie bouclée, trop inscrite et obstinée, à la diachronie, qui réinscrit les événements dans la vraie vie et dans le présent qui se poursuit sur une histoire réappropriée. Je suis cependant étonné par la licence – c’en est une, n’est-ce pas ? – qui te fait dire que la vie des personnes est belle, j’y veux voir autre chose que de l’optimisme et j’y trouve moi de la poésie ce dont je suis, comment dire, comme deux ronds de flanc !

Nicolas de Beer – Nicolas Koreicho – Mars 2009 – Institut Français de Psychanalyse©

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Dialogue – Sur la relation

Dialogue entre un psy et un coach

 » Nous étions faits pour être libres,
Nous étions faits pour être heureux
Le monde l’est lui pour y vivre
Et tout le reste est de l’hébreu. »
Louis Aragon

Sur la relation, en coaching et en psychothérapie

Nous publions quelques échanges d’un dialogue entre un coach et un psy sur un mode possible de relation coach – client et psychothérapeute – patient, étant entendu que ce dialogue dialectique pose des questions qui touchent à la fois la nature de la relation coach – client mais aussi psy – patient, et sur un point de débat éthique sur le bien-fondé d’une relation authentique.
Les auteurs de l’article courent le risque de dévoiler quelques bribes de leur pratique afin que le lecteur, dans la mesure où il peut situer sa pratique dans un ensemble d’idées qui ne craignent pas de revenir sur des questions de fond, peut s’évite de se reposer sur des certitudes, toujours dangereuses.

Nicolas de Beer :
Le praticien comme re-tisseur de relation sociale.

Nous entendons souvent dans nos séances, avec nos clients, l’expression de difficultés relationnelles. Elles peuvent être directement exprimées dans les entreprises comme des difficultés à communiquer avec un collègue, un adjoint, un membre de son équipe, un supérieur hiérarchique. Hors entreprise comme la difficulté à faire des entretiens, à aller chercher de l’information pour avancer dans son projet… Bien-sûr tous les cas qui se présentent à nous ne sont pas ceux-ci. Et pourtant ils sont fréquents.
Nous pouvons alors souvent remarquer que cette difficulté ne date pas d’hier, que la relation est même parfois inexistante dans la vie de la personne, qu’elle est parfois un peu factice, qu’oser la relation n’a été possible que peu de fois, ou que l’expérience de la relation authentique n’a pas encore eu lieu, et même n’a jamais eu lieu.
Je m’explique. Notre société nous demande toujours plus, nous demande de réussir, de nous montrer forts, d’être beaux et jeunes. Alors comment parler de nous sinon pour dire que ça va ! Que nos relations sont bonnes. Parler, dire, poser des actes, ne pas être d’accord, se confronter, c’est possible, c’est même un signe que nous sommes vivants. Ressentir des moments de doute, de pessimisme, c’est aussi la vie. Mais quand nous n’allons pas, nous serions en échec, quand nous ne sommes pas en forme nous serions en échec, quand nous sommes fâchés, nous ne savons pas nous contrôler, bref nous devrions réussir à avoir de bonnes relations si nous avions fait suffisamment de « travail sur soi ».
Cette vitesse, cette performance, ce manque de temps, la perfection impossible nous soumettant à une la discrétion obligatoire sur notre vie amènent certaines personnes à avoir un discours sans aspérités.
Face à l’émergence de plus en plus forte de ce comportement social obligatoire et isolant, se met à émerger des outils relationnels : FaceBook, YouTube, Flickr, Viadeo, Tweeter, …
Je suis connu, j’ai 3000 personnes dans mon réseau… Je communique avec le monde entier, j’ai des amis partout…Mais ces relations sont pauvres émotionnellement. Nous ne critiquerons pas ces moyens de communication car ils ont le grand avantage d’exister et de remplace une relation devenue quasi inexistante.

Nous avons remplacé la relation de qualité, faite de différences ou on ose se dire avec des risques vivants par une relation lisse, polie, sans relief, virtuelle, une relation quantitative.

Et nous nous retrouvons, nous, coachs, et peut-être aussi certains thérapeutes, comme des personnes aidant à co-créer, à co-inventer une relation humaine authentique, vivante, de qualité, sans enjeu de pouvoir. Avec parfois une seule intention : faire expérimenter, toucher du doigt une relation authentique, vivre une relation de qualité.
Plusieurs clientes et clients avec lesquels j’ai travaillé exposaient des difficultés de rester dans l’organisation car elles/ils n’arrivaient pas à dire leur difficulté, demander de la reconnaissance, se faire respecter, peur de dire au risque d’une fâcherie fatale… Et, vers la fin de la séance, quand je demandai comment elle/il se sentait, les client(e)s me disaient qu’elles appréciaient surtout la qualité de relation, la possibilité de s’exprimer, de dire, d’avoir osé… Vous allez me dire que j’enfonce une porte ouverte, d’accord ! Les métiers de la relation d’aide sont là pour avoir des échanges « profonds ». Non, Non, Non, c’était l’expression de la découverte qu’une relation humaine pouvait se dérouler et exister « vraiment » !
Je suis très interpellé par ce qui arrive, ce n’est pas au départ comme cela que j’envisageais mon travail. Il est au départ de permettre à une personne de trouver ou de retrouver dans sa vie professionnelle l’efficacité dans un certain confort ou de retrouver un lien avec la société par le biais d’un projet. Eh bien, maintenant ce sera aussi de trouver ou de retrouver une relation authentique en société, avec la société
Alors, serions-nous en train de devenir aussi des socio-praticiens ou des éco-praticiens ?

Nicolas Koreicho :
Ce qui s’exprime dans les difficultés relationnelles, particulièrement décelables au sein des entreprises, s’appuie sur des données fondamentales. Il y a bien sûr les systèmes transférentiels auxquels nous sommes habitués, puisque, ainsi que tout professionnel de l’accompagnement, l’on intervient comme le père qui peut protéger de l’administration, de la hiérarchie, des froids organigrammes, comme la mère qui doit nourrir la réflexion, les échanges, la prise en compte des points de vue, comme le grand frère ou la grande soeur qui pallie les défauts de l’autorité pas toujours bienveillante, loin s’en faut. Alors en effet, ces difficultés ne datent pas d’hier, elles sont même carrément archaïques.
Tout cela nous ramène, du coup, à la personne elle-même, et à ses capacités à dépasser des éléments, communicationnels, personnels, relationnels, qui n’ont pas encore eu lieu. « Nous ne sommes pas encore nés, nous ne sommes pas encore au monde, il n’y a pas encore de monde, les choses ne sont pas encore faites, la raison d’être n’est pas trouvée, la seule question est d’avoir un corps ».
Cela n’a l’air de rien, mais qu’avons-nous à opposer au discours de la performance, de l’efficacité, de l’immédiateté, de la jeunesse médiatique, sinon un corps en accompagnant un autre. Seulement ça, pourrait-on arguer, et comment ! Mais oui !

Les réseaux sociaux permettent-ils que l’on puisse retrouver un corps ? Choix de la photo, du profil, des référents, ils nous autorisent une autre image en tout cas. Ils sont censés se substituer à une réalité sociétale décevante. Mais en effet, qu’en est-il de la relation, où est l’échange, la vie, où sont les « aspérités » ?
Voilà en effet peut-être ce que nous faisons nous, professionnels de la relation, psys ou coachs : reconstituer une possibilité de relation, et, de là, réinventer l’idée de la personne, c’est-à dire un corps et une âme, pourvus de relief de manière que l’on fasse autre chose que glisser, lisser, policer : ralentir, s’accrocher, se rencontrer.

Nicolas de Beer :
J’ai envie d’ouvrir une autre porte dans cette digression sur la relation : que le client se connecte à l’authenticité (1), l’espoir personnel face à ou plutôt à la place de l’exigence sociale. Découvrir son histoire personnelle, celle qui peut l’entrainer vers l’envie, l’espoir, l’authenticité, plutôt que l’histoire qui est imposée, qui le formate, le norme. En fait un « semblable ».
Le corps ? Oui, a le droit à ses propres ressentis et émotions.

Et j’aime beaucoup ce passage ou tu parles du « lisse ». Je dirais passer du lisse au rugueux. A l’accident, à la froissure, à la fêlure, à l’événement, à l’erreur nécessaire. « Le monde réel se manifeste là où nos constructions échouent » disait Francisco Varela. Que faire sans l’erreur nécessaire ? Le lisse, comme un savon mouillé, est inappréhendable. Le rugueux permet la préhension, la circulation par ses creux et bosses… L’apprentissage…

Et puis, de cet échange me vient une idée. J’ai pu remarquer que la relation authentique qui se crée peut faire que le problème pour lequel le client était venu se dissolve peu à peu. Car beaucoup des problèmes qui nous sont proposés viennent possiblement de relations inexistantes, en morceau, pauvre, affaiblies, fragiles. Les personnes pouvant retrouver le droit à la parole personnelle, à donner et même affirmer leur avis s’en trouvent affermies.

NOTE
Pour Charles Taylor, l’authenticité suppose qu’on accepte les trois prémisses suivantes :
1/ que l’authenticité est vraiment un idéal qu’il vaut la peine d’adopter
2/ que vous pouvez définir rationnellement ce qu’il implique
3/ que ce genre d’argument peut avoir des conséquences pratiques – c’est-à-dire que vous ne pouvez pas croire que les gens sont à ce point conditionnés, par l’évolution sociale, à l’atomisme et à la raison instrumentale, qu’ils seraient incapables de modifier leurs façons d’être, même si vous les persuadez qu’il le faudrait.

Ncolas Koreicho :
D’accord sur l’authenticité à trouver ou à retrouver. Ce qui peut équivaloir à un discours, comme d’ailleurs peut l’être un idéal de la relation, non immédiat, non superficiel, non mensonger. Alors oui, on peut parler d’authenticité. Cependant, il ne s’agit pas d’imposer à l’autre son idée de l’authenticité. L’autre a peut-être besoin de temps pour accéder à cet idéal, peut-être lui faut-il un certain temps de partage, de confiance, certains changements de perspective pour comprendre qu’il est plus intéressant de tendre vers cette forme d’authenticité dont on parle, plutôt que de rester recroquevillé dans ses certitudes, son intérêt matériel, sa survie. Et pour cela, il faut d’abord aller vers ces certitudes immédiates, superficielles, mensongères, accepter (comprendre : prendre avec soi) la rugosité, la fragilité dont tu parles, et les soumettre par la démonstration, au bien-fondé de la profondeur et de la densité d’un moi retrouvé.

Nicolas de Beer :
Nous ne sommes pas plus pressés que nos clients. Nous pouvons être juste attentifs et restant proches de leurs attentes et de leurs intentions. Et, quand je lis le mot idéal, je ne sais comment le prendre. Est-ce l’idéalisation du client sur le praticien, l’idéal du moi, un idéal de vie. C’est un concept très usité et de différentes manières.
Digression : face à la possible idéalisation du praticien par le client, je proposerais d’être simplement démonstratif ou encore « exemplaire » de ce que souhaite le client, courageux comme lui, à sa hauteur, à la hauteur de son challenge. Oser risquer autant que lui.
L’idéal de vie, le rêve, la vision, c’est un attracteur utile permettant de réaliser et de franchir des étapes (intermédiaires réalistes et réalisables ou objectifs).
Quant à l’idéal du moi, je te le laisse, c’est un terme trop spécifique, du langage psychanalytique, pour que je m’y risque. Chasse gardée, expression ésotérique.
Idéal vient d’idée. L’idée est souvent simple, et peut souvent se réaliser. L’idéal est bien plus ambitieux. Je donnerais ma préférence à des petits pas faciles et réussis presque à tout coup plutôt qu’aux grandes aspirations, aux idéaux qui ont parfois fait du mal, qui ont souvent aveuglé ou inhibé, muselé le présent pour améliorer le futur. L’idée peut être personnelle. L’idéal ne serait-il pas celui dont je veux convaincre les autres de sa pertinence ? Vouloir le bien des autres ?
Brrrr, cela m’effraie. Mais je suis parti loin de la relation.

Ncolas Koreicho :
Les attentes et les attentions du « client » ne sont pas tout, disais-tu, il peut cacher les vraies causes de sa venue. De fait, le psy risque toujours plus que son patient. C’est d’ailleurs pour cela qu’il est payé. Il doit comprendre, mais aussi il est supposé porter, tout ou partie, ce que l’autre attend, avant d’en faire quelque chose dans l’interprétation et la résolution. Ainsi, je n’ai pas parlé d’idéal du moi, le débat est ailleurs, il est général, non spécifique d’autre chose que de la relation d’accompagnement. Je n’emploie pas de termes psychanalytiques à dessein ; au passage, rien d’ésotérique dans un terme scientifique précis comme celui d’idéal du moi. Nos cours de philo nous préservent d’un emploi intempestif de propos raccourcis, sans pour autant que l’on puisse se passer de termes techniques. Bref, là n’est pas le propos. L’idéal est simplement une piste, une idée en ligne d’horizon, rien de plus, mais rien de moins : un cap.
Enfin, ne faut-il pas accepter aussi les échecs comme, encore une fois, représentant la personne qu’il faut prendre (comprendre) dans son ensemble et dans ses particularités ? La personne est dans son pas, qu’il soit droit et réussi ou qu’il soit torve et mal assuré. Vouloir son bien ce serait ne pas lui dire que son pas est réussi lorsqu’il ne l’est pas, mais que c’est une indication de la correspondance entre lui et son action.

Nicolas de Beer – Nicolas Koreicho – Février 2009 – Institut Français de Psychanalyse©

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Vers du meilleur

Vers du meilleur

«Nous ne sommes pas encore nés, nous ne sommes pas encore au monde, il n’y a pas encore de monde, les choses ne sont pas encore faites, la raison d’être n’est pas trouvée, la seule question est d’avoir un corps.»
Antonin Artaud

Quoi de neuf depuis l’an dernier ?

Il y a toujours quatre catégories dans le monde des psys :
Des psychothérapeutes, des psychanalystes, des psychiatres, des psychologues. Tous doivent être psychothérapeutes.

Les psychothérapeutes ne peuvent apporter comme garantie de la scientificité de leur pratique, et donc de leur efficacité, une auto proclamation, une inscription sur un annuaire, un autre titre, fût-il prestigieux.
Ils doivent pouvoir apporter pour exercer des informations sur trois dimensions :
Leurs pratiques, leurs concepts, leurs formations.

Leurs pratiques :
Les pratiques concernent la durée des séances, les principes de fonctionnement, les prix appliqués. Une séance qui dure moins de 45 minutes ne laisse pas au patient la possibilité d’être porté par le processus thérapeutique, de développer l’alternance des modalités d’expression nécessaire au travail sur soi (les associations, les raisonnements, les mouvements émotionnels), d’intégrer les langages (l’inconscient, le corporel, le rêve…) indispensables à la réalisation de soi, de se voir pleinement reconnu.
Dans les principes de fonctionnement des séances, la parole du thérapeute est indispensable. Son silence n’est plus d' »attention flottante ». L’époque ne s’y prête plus. Il doit parler, expliquer, orienter, interroger, répondre.
Les tarifs se doivent d’être adaptés à la situation du patient. Il ne saurait être question de faire payer des séances un prix excessif, sans rapport avec le service rendu, ni de faire payer des séances loupées, dès lors que le patient a prévenu suffisamment tôt de son absence, ou que manifestement son absence ne peut lui être imputée.

Leurs concepts :
Les concepts, classiques et reconnus par les psychothérapeutes, les psychanalystes, les psychiatres, les psychologues, et utilisés par le praticien, doivent pouvoir être transmis au patient, dès lors que cet apport peut lui faire gagner du temps, et donc de l’argent, de l’énergie, du mieux être. Ainsi, l’explicitation des principes de fonctionnement des composantes et des mécanismes physiques, psychiques et relationnels de l’humain sont susceptibles de donner au patient des alliances de compréhension de ses propres troubles, dysfonctions, désirs. Dès lors, il se trouve à même de s’approprier les conditions de son émancipation du désir, du savoir, du confort de l’autre.

Leurs formations :
Les formations des psychothérapeutes sont de deux ordres.
Pour se prévaloir de ce titre et de l’habilitation à exercer, le psychothérapeute doit pouvoir justifier d’abord :
d’un cursus universitaire ou d’école agréée au titre de l’enseignement supérieur d’une durée de 5 ans incluant les domaines indispensables à la compréhension du fonctionnement psychique de la personne : organisation de l’appareil psychique, psychopathologie, concepts fondamentaux de la psychanalyse.
Le psychothérapeute doit également pourvoir faire état d’une spécialisation dans au moins un domaine : psychologie, psychiatrie, psychanalyse, psychosomatique, psychanalyse de groupe, psychothérapie analytique, relaxologie…
Voici succinctement les éléments que chacun doit connaître pour choisir un « psy ». Triez le bon grain de l’ivraie, embrassez ce que vous voudrez, choisissez ce que vous aimez.

Nicolas KOREICHO – Novembre 2006 – Institut Français de Psychanalyse©

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Zascandyl

Zascandyl

Zascandyl, c’est là où tout commence et tout finit.
C’est l’histoire d’un amour passé dans lequel est conservé la plus pure substance de moi-même, ma vie conservée intacte.
S’il existe un avant la chute originelle, c’est avant la mort de Zascandyl.
Je devais avoir onze ans quand j’ai découvert ce cheval, oui je sais, un équidé, cela peut sembler désuet mais lorsque l’on ne connaît ni père ni mère, un cheval c’est un monde tout entier.
Zascandyl aura été mon pégase dont les ailes me portèrent au-dessus de tout ce qui, par ma condition, étouffait mon regard assoiffé de lumière. Il me semble que je suis née de ses crins d’or.
Le bourricot a grandi dans les montagnes de Saragosse, et pour des raisons climatiques, n’a justement pas beaucoup grandi. Etalon, petites pattes, gros ventre, l’œil opiacé et des crins jusqu’au milieu de l’encolure ; buisson de terre et de paille séché par le vent.
Un nom impossible à prononcer, Zascandyl de Anciles, un véritable mantra que je répétais comme le nom de la salvation.
Mère et père respectivement allemande et français, né en Espagne ; un apatride orphelin, nous étions prédestinés.
Il avance doucement son museau vers moi, souvent. Il me renifle, mais reste cependant immobile et balance sa tête, dédaigneux. Moi aussi je le renifle, et ce contact primaire m’emplit pour toujours de la chaleur dont je manquais.
Lorsque Zascandyl avait peur de quelque chose, je mettais mes mains sur ses yeux, ses yeux globuleux pour le lui cacher et il se rassurait. Nous étions là l’un pour l’autre et avions instaurés une sorte de dialectique où nous n’avions pas même besoin de communiquer, nous étions faits de la même substance. J’ai percé son regard, et le moindre frémissement d’une oreille me le révèle jusqu’au plus profond de son âme.
Oh le nombre de fois que je me suis échappée la nuit pour aller le rejoindre, et me suis blottie pour dormir entre les pattes de mon géant. Il n’a jamais bougé d’un millimètre pendant mon sommeil.
A force d’entraînements quotidiens il devint beau, très beau, sculpté à la limite de l’hellénisme. Le buisson de terre et de paille se fit buisson ardent, vecteur de ma propre révélation.
Parfois nous partions en forêt sans autre attache que la confiance et la reconnaissance mutuelle.
Un claquement de langue et il entamait son trot saccadé, inconfortable, tandis que j’appréciais à distance une plante chlorophyllienne traversée par un rayon de soleil qui en ressortait teinté de sa couleur, et en révélait les fines nervures internes ; alchimie des éléments offrant une vision du sublime inhérent aux phénomènes.
J’étais Artémis, et je conduisais ma monture au point d’eau. Il y avait en effet dans la forêt que nous avions coutume de visiter, une rivière où coulait de l’eau fraîche et musicale.
Sur le fond reposent de gros galets lisses qui, lorsque le courant les caresse, produisent une petite musique. Mon esprit s’y arrête, et Zascandyl aussi ; il sait ces choses là.
C’est un endroit relativement caché par de grands arbres, avec juste une lame de lumière qui vient solidifier la fumée qui s’en dégage par temps humides.
Zascandyl est parti, il est mort très tôt, me laissant de nouveau orpheline. J’ai eu peur que mon fidèle ami n’eut été qu’un songe.
Si son amour était vrai, il ne fallait pas qu’il meure.
La contradiction métaphysique qui réside entre l’amour, la présence d’une personne et sa disparition radicale est tellement forte qu’elle en devient paradoxe ; paradoxe insoutenable que l’on préfère nier la qualité même de l’amour échangé plutôt que d’admettre son annihilation.
J’ai du mal à fixer mon souvenir, ses traits son désormais fuyants. Ils m’ont pourtant tellement hanté. Parfois je le renifle encore, mais c’est le goût de l’eau salée sur mes joues qui me rappelle à moi.
L’éternelle âme enfant que je suis pleure toujours à ton évocation, elle a pleuré de son sang.
Je n’ai plus jamais réussi à dire je t’aime, de te ne l’avoir jamais dit, car tu n’étais qu’un cheval.
Je t’aime, j’ai mal, j’oublie. J’ai mal car j’oublie. J’oublie qui nous étions, deux gosses tournés vers l’avenir, et tu as désormais ce statut inatteignable que prennent les nobles défunts.
Je l’ai déjà oublié, mais il ne peut m’en tenir rigueur, parce que je n’ai pas le temps de m’en souvenir ; je me suis levée et j’ai marché.

Peut-être n’y a-t-il pas d’Age Nouveau de la promesse, peut-être n’y a-t-il ni Eden ni nouveau règne à venir.
Mais l’amour, la mémoire, la nostalgie, la parole, l’érotisme sont des réalités. Elles savent ensuite se faire idéelles, et on les promeut parfois au rang d’idéaux.
Tous ces éléments sont rassemblés dans l’histoire de Zascandyl, pourtant ce qui y prévaut, c’est l’espoir.
L’espoir, c’est tout simplement l’ouverture à la modernité de l’existence, c’est-à-dire à son perpétuel progrès, qui rompt sans cesse avec les représentations passées.
L’idéaliste chérit l’amour, la mémoire, la nostalgie, l’érotisme, mais ce sont ses idéaux d’espérance, non point des attachements négatifs au passé.
Il n’est pas celui qui dénie les souffrances passées, et s’infantilise dans un monde imaginaire, bien au contraire.
L’idéaliste sait reconnaître ce qui fut, il sait pleurer ce qui n’est plus. Il n’est point nauséeux devant ses racines. Il ne saurait néanmoins être passéiste, car il assume ensuite son constat dans le présent. Il se lève et marche, sourit même.
L’idéaliste est résolument moderne.

Diane D. – Septembre 2005 – Institut Français de Psychanalyse©

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Les Mercuriens : troubles psychiques et amalgames dentaires

Un documentaire d’Inès Léraud et Lionel Quantin

Les amalgames dentaires ou plombages, ces petits morceaux gris que beaucoup d’entre nous portons en bouche, ne contiennent en fait pas de plomb mais sont constitués à cinquante pour cent par l’un des toxiques les plus puissants du monde : le mercure. Celui-ci se libère en petites quantités qui se stockent dans l’organisme et détruisent, selon les autorités de certains pays, à petit feu notre santé. C’est pourquoi l’Allemagne, l’Autriche, la Suède, le Japon et la Russie en ont restreint l’usage, et que la Norvège les a interdits. Mais en France nos autorités sanitaires considèrent que la libération du mercure est inférieure aux seuils de toxicité et les dentistes continuent d’en poser.
Des gens pourtant luttent pour la reconnaissance officielle de leur intoxication au mercure dentaire. Personne ne veut les croire, personne même, ne veut les écouter, et notre autorité sanitaire les a classés cas psychiatriques. Avec eux pendant une heure, il sera affaire d’intime conviction, de contestation des certitudes, et peut-être… de lancement d’alerte.

Producteur coordonnateur : Joseph Confavreux
Productrice déléguée : Inès Léraud
Réalisation : Lionel Quantin
L e s   M e r c u r i e n s

France Culture

Dans « Sur les Docks »

Le mercredi 26 Mars 2008 de 16h à 17h