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Une interview de Valois Robichaud : A la retraite, continuer à se sentir utile

À la retraite, continuer à se sentir utile – Interview de Valois Robichaud par Audrey Guiller.

Beaucoup de personnes lient leur plaisir de vivre à un sentiment d’utilité. Comment continuer alors à se sentir utile à la retraite, qui semble être une pause du « faire » ? En osant « être » davantage, répond Valois Robichaud (1), docteur en sciences de l’éducation, gérontologue et psychothérapeute. Il est l’auteur de La retraite, la rencontre de soi et L’ego au cours des âges de la vie (Du Cram).

Arbre de peinture – Cours de Valois Robichaud

Continuer à « faire », à être très actif doit-il être le but d’une retraite épanouie ?

La première réaction des jeunes retraités est souvent de remplir leurs agendas, de se donner dans le bénévolat à plein. L’humain a toujours été habitué à cela. Depuis son entrée à l’école, puis plus tard dans sa vie professionnelle, il est identifié à ce qu’il fait. Comme si le verbe « faire » le définissait. Toute sa vie, il développe « l’hémisphère gauche » de son cerveau, siège de l’ego et du faire et néglige « l’hémisphère droit », qui abrite davantage le soi, l’être. Il est donc compréhensible qu’une personne qui a toujours appris à montrer en quoi elle était utile accueille la retraite avec inquiétude : « qu’est-ce que je vais faire ? » Elle se trouve face à sa peur de ne plus compter, d’être désormais seule, en face-à-face avec son journal et son café. Derrière une frénésie de faire, c’est l’ego qui s’exprime. L’ego qui nous fait croire que pour continuer à être quelqu’un, s’affirmer et être reconnu est nécessaire.

À la retraite, comment continuer être utile, à contribuer ?

Être utile, c’est d’abord être en relation avec ceux qui nous entourent. Parler à la voisine, s’occuper de ses petits-enfants, aider sa communauté. Mais être utile, c’est surtout être en relation avec soi-même. Je demande aux retraités : Avez-vous prévu de vous consacrer un temps avec vous-même ? Une marche en pleine nature où vous regardez les oiseaux, sentez votre respiration. Où vous vous connectez au vivant autour de vous et en vous. Ma grand-mère Micmac me demandait : « Peux-tu te laisser regarder par un arbre ? »

À 70 ans, « être », à quoi ça sert ?

Être, qu’est-ce que ça veut dire ? C’est un retour à un chez soi intérieur. Être capable de revenir sur sa vie, poser lucidement un regard sur le chemin parcouru, avec les zones de soleil et d’ombre. Tenir un journal, mener un travail avec un thérapeute. Relire son histoire, ses hauts et ses bas. Et accueillir les sentiments de peur, fierté, culpabilité, douleur ou plaisir qui y sont liés. Ça, c’est être. C’est aussi observer les changements hormonaux à l’intérieur de soi, qui poussent les hommes à renouer avec une sensibilité, une douceur et les femmes à gagner en hardiesse. La retraite crée une crise identitaire. L’intérêt de revisiter sa vie, de re-convoquer l’enfant, l’adolescent, l’adulte qu’on a été, c’est de gagner en conscience. Car de toute façon, ces trois résidents sont à notre table tous les jours. Sans qu’on en prenne forcément conscience. Il faut du courage pour emprunter ce chemin. Car la société et ses normes ne nous invite pas à cela, ne nous l’apprend pas. Mais rendons-nous compte que finalement, la retraite n’existe pas. Une personne se retire peut-être d’une activité économique, mais elle continue à apprendre, à vouloir, à se comprendre, à se développer tout au long de sa vie.

En quoi approfondir sa relation à soi est-il utile aux autres ?

Vouloir se sentir utile répond à besoin humain de donner, léguer, transmettre. Derrière la question de l’utilité apparaît celle de la recherche de sens. Que puis-je laisser à mes enfants et petits-enfants autre que des biens matériels ? La lucidité sur son histoire personnelle est justement le plus bel héritage qu’on puisse laisser à ses descendants. Quand on débloque des nœuds en soi, c’est l’entourage qui en profite. Car la personne qui fait cet effort sort de son donjon. Elle est amenée à assumer davantage ses responsabilités, y compris dans ses relations aux autres. Elle évite de tomber dans la rigidité, le déni, l’évasion, l’amertume ou les reproches aux autres. Cela peut aussi éclairer ses enfants sur leur propre part d’ombres.

Quand une personne crée des tabous, tait son passé, ses difficultés ou ses vulnérabilités à ses proches, sous prétexte de les épargner, elle leur renvoie une fausse image de vie idéale qu’ils ne pourront jamais atteindre. En fait, la personne s’éloigne des autres. En laissant tomber la frénésie de faire, d’être le meilleur, en allant chercher en soi pour ressentir davantage, on retrouve son lien aux autres humains. Nous sommes des êtres relationnels. Le temps de la retraite nous offre cet espace, cette opportunité de nous relier aux autres, d’être touchés par ce qui se passe autour de nous et d’en tirer l’envie de faire notre part pour contribuer.

Audrey Guiller – Février 2020 – Institut Français de Psychanalyse©

(1) www.valoisrobichaud.ca

Eros et Thanatos : une dualité post-hellénique ?

Éros et Thanatos : une dualité post-hellénique ?

“When all of your wishes are granted, many of your dreams will be destroyed.”
Marilyn Manson, “Man That You Fear” (album Antichrist Superstar, 1996)

Kali

Le courant littéraire romantique, l’idéalisme allemand du XIX° siècle, ainsi que l’imaginaire collectif contemporain, présentent Eros et Thanatos comme intimement liés, le premier constituant une pente savonneuse vers le second. De la façon la plus caricaturale, nous pouvons songer à la manière dont certaines campagnes de sensibilisation au sida amalgamaient sexe et mort ; le désir devait alors être jugulé par la raison (ici la conservation de soi, voire une forme de méfiance envers l’autre) sinon la mort nous attend[1]. Souvent cette dualité est présenté comme éternelle et vraie dans toutes les régions du monde depuis toujours. Les deux entités ayant des noms grecs, on suppose même que les Grecs anciens les opposaient déjà.

Néanmoins, une lecture attentive des écrits des Grecs anciens nous montre qu’il est fort possible que le rapport entre Eros et Thanatos, le désir et la mort, tel que nous le connaissons, ne saurait avoir une origine strictement hellénique et pourrait provenir des monothéismes contemporains ou postérieurs à l’âge d’or hellénique, ainsi que, partiellement, de l’hindouisme.

En effet, la première chose à remarquer est la famille mythologique de Thanatos (Θαναθος). Son frère mythologique, d’après Homère, dans l’Iliade, est Hypnos (Υπνος), le sommeil. Tous deux sont fils de Nyx (Νυξ), la nuit. Thanatos, au demeurant, n’est jamais représenté ou figuré, il est une force évanescente et absolue, sachant que les dieux grecs peuvent mourir, comme l’ont fait les premiers dieux, Ουρανος (Ouranos, le ciel), puis Χρονος (le temps), et à leur suite de nombreux Titans lors de la grande guerre qui couronnera Zeus. On peut même considérer qu’il préexistait à sa propre naissance, tout comme Eros, étant donné que ce sont les forces qui mèneront à l’avènement de Zeus. De ce point de vue, il est juste de dire que le rapport entre les deux pulsions peut s’observer même si la culture grecque ne le fait pas elle-même.

On peut d’ailleurs remarquer que, jusqu’au Moyen-Âge, de nombreux évanouis ou catatoniques furent enterrés vivants par erreur ; ils étaient seulement trop profondément endormis. C’est pour éviter ces accidents qu’on eut recours à la veillée mortuaire ou qu’on équipait les tombes de petites cloches dont le fil était relié au poignet du mort, et, si au bout de 3 jours la cloche n’avait pas tinté, on coupait le fil ; cela faisait partie des tâches du fossoyeur. Cette anecdote illustre la proximité entre le sommeil et la mort et pourquoi la mythologie grecque les rapproche.

Éros, quant à lui, est fils d’Aphrodite. Elle est l’amour et la beauté, il est inspirateur du désir et quand Psyché le contemple elle est saisie par sa beauté. En outre, les mythes grecs montrent que la mort elle-même est désirante. Hadès, suite à un envoûtement décide d’épouser sa nièce Perséphone, provoquant ainsi le cycle des saisons, en deux périodes par an. Elle est aux enfers avec son oncle et mari (qui a refusé de renoncer après avoir repris ses esprits) et sa mère Déméter la cherche partout, négligeant de nourrir le sol et donc les plantes.

Similairement, Orphée est trompé par les esprits des Enfers qui le poussent à trahir Eurydice, simplement parce que la mort refuse de lâcher ce qu’elle a (même par accident). Quant aux traditions relatives aux mânes (les esprits des ancêtres) elles demandaient lors des jours consacrés à les nourrir de pois chiches et de graines et de battre un morceau de métal pour les chasser de la maison afin que leur présence n’entrave pas la bonne fortune de la maison. La mort elle-même est donc désirante.

Enfin, chez Homère et approximativement jusqu’au théâtre d’Euripide, où les personnages assument leurs velléités vis-à-vis du public, nos désirs n’ont jamais d’origine personnelle. Ce sont les dieux qui provoquent en moi la colère, la haine, la joie, la jalousie (l’enthousiasme veut étymologiquement dire « le dieu (Θεος) inspire, provoque [en moi] »). Narcisse, figure importante de la psychanalyse, qui meurt de faim en admirant son reflet qu’il ne peut toucher car il n’aime rien de moins beau que lui-même, ne le fait pas par orgueil mais parce qu’il est maudit (tout comme la majorité des mortels importants de la mythologie grecque).

Il faut aussi se rappeler que, similairement aux Babyloniens ou aux Celtes, dans le monde grec, la mort est l’autre face du monde et les morts vivent une sorte de non-vie, miroir de la vie. De fait, la mort n’est qu’une étape de l’univers et les esprits des morts peuvent être consultés, ils restent présent à l’univers.

Les penseurs grecs eux-mêmes font souvent peu de cas de la mort, la vie les intéresse beaucoup plus. Epicure, dans son incontournable Lettre à Ménécée, rappelle que la mort n’est rien, avec un petit renversement binaire (ici paraphrasé) : « tant que nous sommes là, la mort n’est pas, et quand elle est là nous ne sommes plus, alors à quoi bon s’en inquiéter au lieu de vivre ? ». Il faut préciser toutefois qu’en bon atomiste, Epicure pensait qu’après la mort il ne restait rien, le corps et l’âme se désagrégeant pour redevenir des atomes libres qui iront se combiner en autre chose dans l’univers. De même les désirs ne sont pas vus comme pouvant mener à la mort. Il rappelle qu’il existe des désirs naturels, des désirs non-naturels, parmi eux soit nécessaires soit superflus, et que la vie heureuse consiste à privilégier les désirs naturels et nécessaires, voie vers l’ataraxie (absence de troubles). Si l’on privilégie le non-naturel et le superflu, c’est dans le pire des cas parce qu’on a peur de mourir : on s’inquiète alors plus de la postérité que de la vie.

Epictète puis Sénèque diront que la mort est inévitable et qu’il faut simplement le savoir et s’accoutumer au fait que tout passe, que chaque jour est peut-être le dernier, pour ne pas être chagriné de son impuissance face à ce qui ne dépend pas de nous. La vie est une épreuve de courage et de tempérance.

Aristote, de son côté, ne parle de la mort que pour citer les honneurs et poèmes qui rappellent les grands noms et il voit le désir comme la force motrice de tout, jusqu’à l’intelligence, sans le παθειν (ressentir), pas de μαθειν (réflexion) possible. De fait le désir n’a de rapport avec la mort qu’en tant qu’il est vie. La pulsion n’est pas perçue, on peut même considérer la mort globalement absente de ses écrits.

Dans le théâtre (ou la poésie) antique également, ce n’est pas l’amour qui mène à la folie et au meurtre, mais le destin qui emploie l’amour comme vecteur. Deux exemples : l’Orestie d’Eschyle et Antigone de Sophocle.

Si dans l’Orestie Clytemnestre assassine Agamemnon parce qu’il a sacrifié sa fille Iphigénie pour gagner la Guerre de Troie, c’est à cause d’un mauvais tour d’Aphrodite, furieuse que la famille royale (les légendaires Atrides, maudits pour toujours) ait osé suggérer que leur enfant puisse être au moins aussi belle, voire plus, que la déesse de l’Amour. Elle les punit par le moyen de l’hubris car il faut respecter les Dieux et l’ordre de l’univers. Mais Iphigénie est sauvée de la falaise et deviendra prêtresse d’Apollon à Delphes, permettant à Oreste, à la fin des Euménides (épisode final de la trilogie), de demander pardon aux dieux (premier Atride à faire ce geste) par l’intermédiaire d’Apollon, sauvant ainsi toute sa dynastie. Mais il accomplit néanmoins une prophétie, il ne choisit pas d’être celui qui purge les Atrides, c’est sa destination.

Quant à Antigone, si son désir d’honorer ses frères en tant que famille, contre la loi qui interdit d’enterrer les bannis, cause sa mort, ce n’est pas de son fait, c’est une question d’opposition entre des lois humaines et des lois divines sur l’amour filial.

On pourrait encore citer l’histoire de Myrrha (je tire cette version des Métamorphoses d’Ovide), désirant charnellement son père car maudite, père qui voudra la tuer lorsqu’il réalisera que sa fille l’a enivré pour le conduire dans sa couche (comme le firent les filles de Lot dans la Bible), car le père avait droit de vie et de mort sur ses enfants.

Myrrha fuira, sera changée en arbre et enfantera Adonis, qui sera le bel amant d’Aphrodite, provoquant la jalousie d’Arès (qui n’est même pas son mari mais son amant) qui enverra son sanglier de guerre l’étriper. Myrrha n’est pas punie par les dieux, elle est pardonnée et sauvée telle une victime, la changer en arbre c’est lui épargner le bannissement de toute cité, d’être fille-mère. D’ailleurs c’est Héra elle-même, patronne des sages-femmes, qui viendra délivrer l’enfant avec douceur et mansuétude. La jalousie proverbiale d’Héra d’ailleurs relève plus de la reine qui défend son patrimoine que de l’épouse possessive. Hors de question que les bâtards de Zeus viennent quémander un statut à l’Olympe juste en vertu de leur royal géniteur.

Ce long prologue pour en arriver à deux points qui servent de tournants : le monothéisme d’une part (spécifiquement judéo-chrétien) et d’autre part Platon.

Platon d’abord. Dans le Banquet, dernière partie, Socrate rapporte les paroles de la prêtresse Diotime quant à Eros. C’est un grand démon et non un dieu et il est l’enfant de deux pauvres : Poros, l’expédient et Penia, la pauvreté, qui s’est faite engrosser à un banquet de dieux en abusant de Poros abruti, voire endormi par le vin (202d sqq.). Eros ici est loin d’être le bel enfant ailé d’Aphrodite, c’est un mendiant laid qui dort à la belle étoile, qui désire ce qu’il n’a pas et s’il est rusé et à l’affut du beau et du bon comme son père et rusé pour l’acquérir (il est dit magicien n’ayant de cesse de tramer des ruses, 203e, – on peut alors le rapprocher du séducteur -), il ne peut jamais l’avoir longtemps car sa mère lui a laissé l’indigence en héritage. Il pousse aussi à chercher l’immortalité, par la procréation comme par la recherche de savoir et la production de beaux discours qui resteront à la postérité (207a-209e).

Platon en posant ces éléments, à mes yeux, place le prototype de notre conception du rapport pulsion de vie/mort et donc le rapport direct et essentiel (et non accidentel) entre Eros et Thanatos : nous cherchons à fuir la mort car le désir est son contraire.

On retrouve cette idée dans les monothéismes juif et chrétien, mais cette fois sur une base déjà métaphysique. En effet, contrairement aux polythéismes où les dieux cohabitent, pour ces deux religions D.ieu (comme on l’écrit dans le judaïsme pour ne pas invoquer son nom en vain) s’est retiré du monde après la création, lui étant étranger, afin d’assurer que le libre-arbitre et le jugement aient un sens. Autrement quelle utilité à la perfectibilité humaine et au jugement de Dieu si nous sommes déterminés par Sa présence continuelle dans notre monde ? En outre la théologie chrétienne pense que la substance-même de Dieu est étrangère à ce monde, créé pour la créature, Dieu se tenant donc en-dehors, respectant les lois de la nature qu’Il a créées par respect et amour pour la créature.

Si pour les juifs le but est de rendre le monde digne du retour de D.ieu via la venue de Machiah, par le biais des mitzvot, pour les Chrétiens il faut se rendre digne de retourner à Dieu après la mort (l’exitvs/reditvs de la scolastique, la créature est venue de Dieu sur cette Terre et sera rappelée à son Créateur à la fin de sa vie), mais aussi assurer la possibilité de la Béatitude (ou contemplation de Dieu) pour soi (et les autres sur Terre également) par les bonnes actions, ou mérites (Somme Théologique, Ia IIae, Art.1, Q.7).

Dans les deux cas l’âme quitte ce monde pour de bon, la mort est la disparition de l’univers. Alors les désirs doivent bien plus être surveillés car c’est chacun qui met non seulement son repos post mortem mais aussi le monde entier en danger par ses actions, a fortiori avec l’idée des péchés capitaux ou du péché originel. Toute l’humanité doit se racheter et certaines fautes sont si graves qu’elles condamnent immédiatement et parfois sur des générations (Exode 20.6 : Dieu dit que celui qui l’offense il le punira sur trois ou quatre générations). Rappelons également que les Tables de la Loi contiennent en majorité des interdits, qui s’opposent à des envies qu’on pourrait qualifier de « bestiales » (vénérer un autre Dieu, faire des images taillées – donc de potentielles idoles et les adorer -, l’adultère, convoiter ce qui est à autrui, tuer, faire un faux témoignage).

Tandis que chez les polythéistes le village peut souffrir temporairement du mauvais sort, mais les Dieux ne punissent pas excessivement le mort ou le sacrifié, c’en est fini une fois que l’équilibre est rétabli. Les Dieux pratiquent ce qu’ils interdisent aux hommes, mais ne les en punissent pas toujours, les lois humaines réprouvent l’ivresse publique, mais les Dieux n’en ont cure, ni de la gourmandise (sauf le cannibalisme ou l’anthropophagie[2] – Tantale, qui à défaut d’être maudit se révèle stupide -), ni de l’adultère (Zeus en premier).

Une nuance est à faire avec l’hindouisme. Il est entendu que pour les Hindous nous faisons partie du cycle de résurrection (Samsarâ) et que notre tâche est de nous en libérer par la méditation et l’expiation à travers les cycles. Il faut aussi voir que les dieux sont tous émanations d’une divinité première et unique, y compris la Trimurti (le trio majeur de Brahma, Vishnu et Shiva, complété par leurs épouses). Il y a donc ici déjà, dès l’Antiquité, l’idée que nous avons un rôle à jouer vis-à-vis de l’univers car nous sommes responsables de nous remémorer nos fautes passées pour les racheter afin de ne plus ressusciter. En outre, on trouve aussi un rapport explicite entre Eros (aussi bien désir charnel que désir du bien) et Thanatos dans la figure de Kali, la déesse de la destruction (y compris de l’ignorance). En effet, elle est l’alter ego de Parvati, la shakti – ou épouse -, de Shiva, devenue monstrueuse, selon un des mythes, après avoir tué un démon qui avait pris les traits de Shiva, pour qui sa dévotion était sans bornes, ivre de rage et emportée par sa victoire, elle se mit à faire trembler le sol par sa danse. Shiva s’est interposé et elle l’a piétiné ; réalisant ensuite qu’elle bousculait son bien aimé, elle signifia sa honte en tirant la langue et se calma pour redevenir Parvati. Ici le rapport occidental entre le désir, comme force motrice vers le bien comme le mal, et la mort, en tant que destruction potentiellement absolue, se rencontre, c’est d’ailleurs le désir en tant qu’amour qui guérit Parvati de son état altéré. C’est aussi par amour qu’elle s’est fâchée.

On peut d’ailleurs raisonnablement hasarder que les théories de Platon sur la métempsychose (transmigration des âmes et résurrection après avoir oublié la vie passée en buvant de l’eau du Léthé (Ληθη « l’oubli »), le fleuve des Enfers qui fait perdre la mémoire, proposées dans la République (dernier livre) peuvent provenir d’échanges via la vallée de l’Indus avec les Hindous, sachant que ces légendes sont au moins aussi anciennes que l’époque de Platon (V° siècle av. JC). Chez Platon il y a aussi cette question, choisira-t-on de retenter l’aventure humaine pour cette fois être digne de contempler l’intelligible comme le font les Dieux aidé par les souvenir de nos vies antérieures (théorie du savoir universel que l’âme oublie via la naissance, présentée également dans le Ménon) ou choisira-t-on d’abandonner la forme humaine pour de bon ? Dans le second cas on restera animal, dans le premier on prendra une forme humaine ou animale suivant notre mérite (par ordre décroissant homme, femme, puis les animaux par rang de noblesse) et nous devrons redevenir dignes d’être des hommes (mâles – n’oublions pas que la Grèce dans son ensemble était très misogyne -).

La jonction donc, outre les tables de la loi, Shéma Yisraël (prière première et en un sens profession de foi judaïque), et toutes les règles de cacherout dont certaines seront différemment reprises par les Chrétiens (les jours maigres et gras au Moyen-Âge), entre l’Antiquité païenne et la morale du désir et de la mort judéo-chrétienne se fait surtout dans le Christianisme via la Grèce tardive. Plotin et les néo-platoniciens poussent à l’extrême la théorie des Idées de Platon pour remonter jusqu’à l’Un, purement intelligible et dénué des sens, donc de désirs. Il faut donc apprendre à désirer quitter le sensible.

On retrouvera cette influence dans La Cité de Dieu de Saint Augustin, père de l’Église, et qui affirmera que la Cité terrestre est sensible et faite de désirs, tandis que la Cité céleste est faite du seul amour envers Dieu. Céder aux désirs revient donc à risquer l’éloignement de Dieu et l’absence de salut de l’âme après la mort. Rappelons au demeurant que les pères de l’Église trouvaient Platon, avec son Démiurge pure intelligence et créateur du monde, le païen le plus facilement adaptable au christianisme. En outre, Augustin, cité par Thomas d’Aquin (ST, Ia IIae, Art.1 Q.4, Objection 1) dit que « la vision [de Dieu] est toute la récompense de la foi », autrement dit le pur désir de foi dégagé de tout désir « sensible » qui aurait un quelconque lien avec la mort.

À travers la séparation radicale entre le monde sensible et le monde intelligible par Plotin et la fusion avec le christianisme opérée par Augustin, se dessine notre conception morale de l’opposition entre les deux forces. C’est là, à mon sens, dans le syncrétisme Gréco-Judéo-Chrétien que naît réellement l’opposition entre Eros et Thanatos telle que l’Occident la connaît. Naturellement des exemples des liens modernes existent dans les mythes grecs (comme Hercule et le Centaure Nessos, qui tenta de violer Déjanire, qui mourut d’une flèche d’Héraclès mais réussit à se venger en empoisonnant sa tunique de son sang), mais soit il s’agit du destin (les Centaures, excepté Chiron, étaient des êtres mauvais et fourbes par nature), soit les mythes que nous racontons ont été christianisés (l’Andromaque ou la Phèdre de Racine ne croient pas aux Dieux. Quand à la fin d’Andromaque Oreste trahi prononce son célèbre monologue aux Furies – « Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ? » -, il est décrit comme délirant, fou, il n’était pas possible à l’époque de Racine d’admettre les croyances païennes comme autre chose que folie. Par conséquent son écriture, bien que parlant de récits grecs, n’est pas hellénique – il n’y a d’ailleurs jamais de chœur pour commenter, on voit des personnages dans un paradigme chrétien, seuls avec leurs angoisses et expiant leurs péchés capitaux – jalousie, envie, colère -).

Et c’est d’ailleurs cette forme qui inspirera ensuite aussi bien le désespoir de Kierkegaard que la théorie du vouloir-vivre de Schopenhauer (pour qui la Volonté ou force vitale pure se sent perdue au milieu de la Représentation – la diversité des choses sensibles – et souffre de ne pas se reconnaître avant la contemplation des œuvres d’art, spécialement la musique car elle parle son langage : les émotions) ou les appels à l’ivresse de Baudelaire, Verlaine, Rimbaud. Atteindre par les désirs le moment où l’on parvient à tuer la mort un instant dans l’extase pour s’être senti au moins une fois immortel devient alors le triomphe d’Eros sur Thanatos dans notre mythologie contemporaine, que l’on perçoit déjà dans le célèbre « Enivrez-vous, de vin, de poésie ou de vertu » de Baudelaire.

Ainsi donc, si les racines de notre dualité moderne en psychologie comme dans l’imaginaire collectif plongent bien jusqu’à l’Antiquité, il ne serait pas juste de dire que les Grecs anciens la pensaient déjà, au contraire des Hindous. Toutefois leurs mythes ont joué un rôle quand ils furent exploités par la pensée judéo-chrétienne, qui elle, tout au contraire, avait besoin de cette opposition pour constituer le rapport de vertu à Dieu et ses interdits.


[1] Il n’est pas question ici de remettre en cause l’importance des préservatifs dans la lutte contre l’épidémie, uniquement de parler de l’imagerie employée.

[2] Nous les entendons ici de la manière suivante : anthropophagie signifie manger de l’humain et cannibalisme manger des individus de sa propre espèce. Dans le récit de Tantale les dieux auraient commis l’anthropophagie, mais Tantale lui aurait été cannibale s’il avait mangé de son fils en ragoût servi aux dieux.

Nicolas Stroz – Décembre 2020 – Institut Français de Psychanalyse©

34RL1H3 Copyright Institut Français de Psychanalyse

Covid et psychanalyse

Covid et psychanalyse


Le covid, résultat d’une conjonction mortifère : maltraitance animale, porosité des frontières, inconséquence des discours

« Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde.»
Albert Camus

« Qui sait si le coup de vent qui abat un toit ne dilate pas toute une forêt ? Pourquoi le volcan qui bouleverse une ville ne féconderait-il pas une province ? Voilà encore de notre orgueil : nous nous faisons le centre de la nature, le but de la création et sa raison suprême. Tout ce que nous voyons ne pas s’y conformer nous étonne, tout ce qui nous est opposé nous exaspère. »
Gustave Flaubert – Pensées

« Ave Cesar. Morituri te salutant »
Suétone –  
Phrase prononcée en l’an 52 par des soldats renégats que l’empereur Claude avait forcé à combattre, et qui furent condamnés à mourir.

L’Ange déchu – Alexandre Cabanel, 1847

Le covid est le résultat de la maltraitance animale (Wuhan, Chine : l’épouvantable marché aux animaux), du no-limit, de l’ignorance de la sensibilité de l’Autre, humain, non-humain, de la porosité des Frontières, de l’inconséquence des discours.
En ces temps d’épidémie, causée par l’invraisemblable stupidité d’humains abrutis de croyance et/ou d’immédiateté qui séquestrent, torturent, chassent, déportent, dévorent tout ce qui a des plumes, des poils, des écailles, civettes, chauve-souris, pangolins, singes, chiens, chats, serpents, louveteaux, avec la responsabilité de ceux aussi qui tolèrent l’abominable exemplarité des spectacles de taureaux, la férocité inouïe de la chasse aux requins, des fermes à ours, le commerce des cornes de rhinocéros, des défenses d’éléphant… sans une once de compréhension pour la beauté du sauvage, l’écologie du monde, la souffrance, la fragilité de la vie – destruction des écosystèmes, nouveaux pathogènes qui franchissent la barrière des espèces, surpopulation irresponsable -, nous sommes confrontés à trois discours habituels dans les grands événements et qui se révèlent dans toute leur précarité :
Le discours politique, détaché, insincère, amusé parfois, appris, surjoué, dont on attendait qu’il eût une épaisseur paternelle.
Le discours médiatique, stéréotypé, complaisant, interrogatif parfois, conformiste, compassé, dont on attendait la neutralité du tiers.
Le discours médical, contradictoire, approximatif, exigeant parfois, révolté, captivant, dont on attendait a minima une justesse, sinon une justice.
Les trois se rejoignent donc en cette sinistre aubaine dans la valorisation de leurs intérêts.
La question embarrassante des masques est à cet égard révélatrice. Le masque c’est à la lettre, paradoxalement, ce qui gomme le sujet, et en même temps, ce qui représente son théâtre (la persona), la personnalité, ou personne. Le masque est une négation, comme l’indique son étymologie (les notions de « noir », cf. mascara, et de «sorcier, démon» sont étroitement associées dans l’imagination populaire).
Le masque est ce qui fait de l’humain des individus anonymes, dociles, consommateurs : maudits en tant que sujets. C ’est aussi la « mascarade », ce qui cache, camoufle, protège, l’esquive (l’embrouille) par excellence. Ainsi, chacun peut s’y retrouver, s’abstraire et, faute de compréhension, absoudre la défaillance de l’Etat et des institutions.
Les trois discours, et leurs représentants les plus satisfaits, nous ont tout d’abord affirmé d’une seule voix que le virus se transmettait par la toux et les éternuements. Dans un second temps qu’il se transmettait également par les postillons. Dans un troisième temps qu’il se transmettait par la proximité et la parole. Or, depuis le début de l’épidémie, et ce n’est qu’aujourd’hui que les trois corps partagent timidement ce fait que tout le monde avait intégré simplement en regardant les images du monde, que le coronavirus est aérodispersible, et dès lors qu’il se propage par le souffle, la vapeur de la respiration, qu’il est dans l’air, selon des modalités et des conditions variables en fonction de la densité virale ou de la promiscuité propre à tel ou tel environnement.
Les trois discours se rejoignent sur cette caractéristique : l’inconséquence.

Du côté du peuple, tour à tour inquiet, aveuglé, rassuré, désolé, trompé, excédé, le suivisme est partagé, dénotant une population délaissée, privée de masques, car selon les trois corps, il y a encore quelques heures, «réservés aux soignants et aux malades, car inutiles pour les autres», de tests, de soins (abandon des anciens chez eux ou en institution) et de traitements, qui existent pourtant et qui éviteraient que l’on pût se retrouver en réanimation à l’hôpital, et qui sont adaptés aux personnes en début de maladie, dénotant une population infantilisée par les explications qui lui sont données, confrontée au système D, au chacun pour soi et/ou à une certaine solidarité afin de se protéger a minima de l’isolement, des fautes, des arrogances, des malhonnêtetés.
Il est possible de déceler trois types de comportement généraux à l’œuvre chez une grande partie des personnes, confrontées à cette étrange «pause» dans la destructivité explosive de la démographie irresponsable et du mondialisme, placées soudain dans l’interrogation de paradigmes existentiels remis en question :

– Une régression généralisée, s’adjoignant le rappel du souvenir d’une Mère, et pour celui-ci le confinement tombe à pic, qui offre le confort contenant et maternant de l’amnios, et conduisant selon les tempéraments à l’infantile, au gnangnan des réseaux sociaux (le pire : qui édulcore), au papier toilette pour satisfaire au stade anal, aux coquillettes pour complaire au stade oral, à la servilité de l’infans, pour désobéir à l’accession au stade phallique, qui tente en vain d’être considéré, avec, comme ressort primaire face à la sidération, à la détresse, à l’angoisse, la pulsion d’autoconservation.

– La peur, empruntant le recours transférentiel au refuge substitutif vers le Père dans l’admiration de tel politique, éditorialiste, scientifique ; peur éprouvée par la jeunesse dont témoignent les applaudissements au personnel soignant ou l’humiliant et insupportable «si vous êtes malade, restez chez vous» (les médecins apprécieront), sauf si vous êtes dans un état quasi désespéré, alors allez mourir à l’hôpital (et puis quid de l’oubli de ceux qui vont travailler, et des éboueurs, gens de ménage, livreurs, employés de caisse, artisans, commerçants, indépendants, policiers, chauffeurs, pompiers… ?) ; peur ressentie par des «jeunes» et des «marges» qui profitent d’une délinquance commune protégée et à présent ouvertement tolérée ; peur de l’hôpital qui peine à exercer son rôle, réduit à l’article de la mort ; peur envisagée par les enfants, qui retrouvent leurs devoirs et leurs histoires de famille, étonnés des spasmes du monde de l’humain expansif et délirant dont ils sont en train d’hériter.

– Le renouveau de la personne, tout en réagencement vers le libre adulte responsable, honnête et respectueux, dans la créativité, le lien retrouvé, les réseaux sociaux (le meilleur : qui éveille), en un retour nostalgique et attendrissant (défis des photos d’enfance, des livres, des films), en la découverte du bien-fondé de notre culture, et, paradoxalement, de la nature dévoilée soudain, de l’ouverture à l’autre, reconnu et reconnaissant, en le courage du retour sur soi et de l’introspection, un des possibles de la dépressivité, le travail intellectuel et artistique, la beauté, une certaine spiritualité, toutes manières de déjouer la pulsion de mort en des productions éphémères, durables, sublimatoires.

Baignés dans la pléthore des discours anxiogènes (insincères donc manipulatoires), les professionnels de la santé mentale, les malades, leurs proches, sont amenés à observer une nécessaire vigilance vis-à-vis des décompensations psychiques des personnes âgées, outre les classiques confusions, chutes, désorientations, ainsi que vis-à-vis des très jeunes touchés par l’autisme, le TDAH, les TOC, compte tenu des risques d’aggravation de ces troubles, sans oublier les problématiques iatrogènes des interactions possibles de la maladie et des psychotropes.
Cependant, avec en arrière plan psychique la reviviscence soudaine de la pulsion d’auto-conservation, des comportements particuliers se font jour à l’occasion de phénomènes dus à la réalisation de cette angoisse que la peur d’un objet bien contenu eût suffi à juguler, angoisse d’abord consécutive aux névroses, qui proviennent d’un conflit interne suivi d’un refoulement, ensuite aux psychoses, qui représentent la reconstruction d’une réalité hallucinatoire, enfin aux pathologies narcissiques, qui sont constituées du désir que suppose l’idéal d’un objet inanimé, tous troubles, en l’occurrence réactionnels à la crise épidémique, en décompensation ou en involution :
– La névrose d’angoisse va se trouver régénérée par la proximité de la mort, le risque de la perte d’autonomie, la peur de l’isolement. Troubles de l’alimentation, du sommeil, de la sexualité, hyperactivité du système nerveux végétatif, anxiété idéique sont au programme.
– La névrose phobique qui est finalement une forme de gestion de l’angoisse, va plutôt se stabiliser ou migrer vers des TOC. Malgré tout, pensons au refuge assez providentiel dans le confinement pour les agoraphobiques et ayons une pensée brûlante pour les personnes souffrant du TOC de lavage des mains (!).
– La névrose hystérique verra quant à elle apparaître une avidité affective, relativement épuisante, et des états paroxystiques de conversion, parfois un abattement de ce corps devenu pour l’autre invisible.
– La névrose obsessionnelle serait plutôt celle qui semble le mieux s’accommoder, avec des moments, voire des univers, ritualisés, rationalisés, intellectualisés, et qui correspondraient assez bien à une forme d’adaptation circonstancielle, qui peut tourner à l’autosatisfaction.
– Le trouble hypocondriaque, dont les affres prophylactiques contraignent à la documentation effrénée et à l’examen physique énervé, et qui nourrit à l’envi la conjonction vibrante du mental et du corporel.
– Les stress post-traumatiques, dans les conditions de chocs consécutifs aux mauvaises nouvelles qui ponctuent nos informations, vont provoquer des refus, des dissociations, une agitation, ou, à l’inverse, un syndrome de glissement, une soumission, et, pensons aux soignants, une profonde lassitude.
– Les psychoses, schizophréniques, paranoïaques, maniaco-dépressives, qui sont placées dans une relation à l’autre complexe et systématiquement dysphorique, autre pour elles vecteur de dangerosité, vont davantage se stabiliser et faire faire le gros dos, comme si elles trouvaient dans les événements un environnement adapté, une nourriture environnementale idoine, qui colle (qui contient) à la souffrance psychotique.
– Les pathologies narcissiques, qui sont de faux amis, des solutions superficielles à des problématiques profondes, la perversion, la toxicomanie, la psychopathie, les troubles limites de la personnalité, qui posent l’éminente question de la responsabilité, ne vont pas être modifiées par les événements qui malheureusement, ceci étant dû à une permissivité retrouvée, vont être l’occasion de passages à l’acte, possiblement violents.

Nicolas Koreicho – Avril 2020 – Institut Français de Psychanalyse©

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Gilets jaunes – le non-dit

Gilets jaunes – le non-dit

Une particularité de la révolte des gilets jaunes est la résistance des personnes à produire un discours organisé, laquelle résistance altère l’aspect malgré tout rationnel de ce mouvement. C’est ce qui nous fait dire que le fond de la cause de cette révolte n’est pas de l’ordre de l’articulé, mais de celui du pulsionnel, précisément de la pulsion d’autoconservation.
Ce mouvement, cette révolte, cette jacquerie si l’on veut est encore trop dépendante de ce que l’Autre, le politique, le journaliste, l’artiste, va en dire. Pourtant il y a justement du non-dit, de l’implicite, du sous-entendu dans les revendications qui s’expriment tant bien que mal. On sent une difficulté à exprimer ce qui blesse, une difficulté à nommer les choses, les failles, les manques.
De la même façon que le polythéisme ancien n’est compréhensible que lorsque l’on est prêt à mettre à distance critique autant les cultures anciennes que les cultures des religions monothéistes, la révolte des gilets jaunes ne peut trouver de débouché partageable, audible, qu’en se dégageant de la bien-pensance et du conformisme d’interprétations lourdement orientées. Elle ne remplira le rôle qui en est attendu qu’en se désolidarisant de ce que l’Autre (cf. supra) en dira.
Il faut comprendre que ce mouvement est d’abord le reflet d’une souffrance, c’est-à-dire d’un manque, comme l’on dit d’une lettre non reçue qu’elle est en souffrance.
Manque à gagner, manque de reconnaissance, deux manques qui à l’inverse profitent à ceux, intouchables selon la bien-pensance, qui sont perçus, identifiés et compris inconsciemment les uns comme des privilégiés et les autres comme des assistés, puisqu’en effet ce que ces deux groupes coûtent à la grande classe moyenne des citoyens payeurs placés entre les deux, entre les uns, dans les entreprises publiques, les parlements, les ministères, et les autres, à travers les banlieues, les écoles, les hôpitaux, est maintenu dans le non-dit, l’implicite, le sous-entendu de la part du politique, du journaliste, de l’artiste cette fois, et ce coût est, tabou et déshonorant, car issu du marché de la mondialisation.
Deux non-dits, deux implicites, deux sous-entendus se croisent.
Dans les rêves, la voiture représente le moyen par lequel nous menons notre vie, nous la prenons nous-mêmes en charge, et elle représente la liberté, l’indépendance, la force retrouvée. Or, cette fonction métaphorique, essentielle pour ceux qui n’ont guère que leurs déplacements, cet entre-deux d’une liberté temporaire, pour oublier les opérations dont ils sont les dupes, est ôtée à la société des classes moyennes dans la mesure où elles ne savent pas précisément ce que l’État fait de l’argent de leurs taxes et de leurs impôts, tout en enregistrant d’une part que les privilèges sont maintenus pour de soi-disant élites qui prospèrent et, en un même mouvement tendant vers un soulagement des consciences, d’autre part que les organisations prennent en charge des communautés adventices imposées coûteuses, parfois malhonnêtes, parfois hostiles, parfois violentes, tout en courbant l’échine sous une apparente fierté.
Le gilet jaune est celui que l’on enfile en voiture lorsque l’on est en panne, et particulièrement pour éviter le sur-accident. Il signale une vulnérabilité et il est donc le signe par excellence de l’insécurité. Si l’on considère l’insécurité face à la domination de prérogatives confortées et d’une délinquance généralisée, l’insécurité dont il est le symbole est, outre l’insécurité économique et l’insécurité culturelle, l’insécurité personnelle.

Nicolas Koreicho – Décembre 2018 – Institut Français de Psychanalyse©

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Moi idéal et Idéal du moi

Moi idéal et Idéal du moi – Narcissisme primaire, narcissisme secondaire

Vladimir Borovikovski, Maria Lopukhina, 1797 – Galerie Tretiakov, Moscou

Les différences à admettre pour comprendre les notions de Moi idéal et d’Idéal du moi et les articulations à réaliser avec le narcissisme primaire et le narcissisme secondaire sont difficiles à appréhender a priori. C’est la raison pour laquelle nous nous appuierons sur un contexte concret.
Ainsi, cet article se décline sur la relation qui se tisse entre un « écoutant » et un « appelant », dans les associations de bénévoles qui travaillent par téléphone autour de la demande d’amitié, de l’écoute au suicide, de l’accompagnement à la détresse. A l’occasion de cette interaction temporaire mais concrète, les échanges permettent de saisir avec exactitude la nature des notions de Moi idéal et d’Idéal du moi, et de comprendre, à partir du narcissisme de l’écoutant et de celui de l’appelant, en quoi les concepts de narcissisme primaire et de narcissisme secondaire délimitent ces notions.
Le présupposé théorico-clinique de cet article facilitera ainsi l’appréhension de ces thèmes psychanalytiques tant ces notions et ces concepts sont liés, complexes et singuliers.

La fonction d’écoutant place en apparence la personne qui appelle au premier plan. Pourtant, celui qui écoute, l’écoutant, se trouve investi d’un rôle qui fait de lui le pilier de la relation. C’est de lui, l’écoutant, que va dépendre la parole de l’autre, et c’est de lui dont dépend le bon vouloir de celui qui appelle. L’écoutant est aussi l’objet du transfert de l’appelant, c’est donc celui à qui l’appelant s’adresse, l’écoutant, qui va proposer implicitement à l’appelant de lui raconter (de lui refaire) sa vie.

Au passage, dans le terme « appeler », il y a quelque chose d’une urgence, urgence à toucher l’autre dans son identité, ainsi qu’en atteste l’étymologie. Appeler c’est « s’adresser à quelqu’un », c’est donc le viser spécifiquement, c’est « l’invoquer », c’est « l’appeler par son nom ».
Comment t’appelles-tu ? Je m’appelle Narcisse. Narcisse, parce que c’est lui, l’écoutant, qui est investi. Et quel enjeu ! Question de vie et de mort, n’être qu’un écho ou bien partager un discours, même silencieux.

Dans la mythologie grecque, Écho (du grec Ἠχώ, « bruit répercuté », « rumeur qui se répand ») était une oréade, une nymphe des montagnes, qui vivait sur le mont Cithéron. Pour avoir aidé Zeus à tromper la jalousie d’Héra sa femme, elle encourut la colère de celle-ci et fut condamnée à ne plus pouvoir parler, sauf pour répéter les derniers mots qu’elle avait entendus.
Tombée amoureuse de Narcisse et incapable de lui faire part de ses sentiments, elle mourut de chagrin.

On appelle quelqu’un. Posons que lorsque quelqu’un vous appelle, il va modifier votre destin. Quelqu’un va faire de vous la cible de ses tourments. En effet, ce n’est pas l’écoute en général qui fait l’intérêt de ce métier d’écoutant ; c’est plus précisément qu’il est question d’une écoute, de cette écoute-là, de ce discours et de cette situation d’interlocution.

Vous vous souvenez peut-être qu’il existe plusieurs acceptions du terme « narcissisme ».
Couramment, c’est une sorte d’amour propre un peu poussé, un nombrilisme exagéré, une tendance à l’égocentrisme.

Précisément cette fois, en psychopathologie, le narcissisme constitue un stade de développement de la personnalité, au même titre que le stade oral, anal, phallique, latent, génital. Ce stade se situe entre le 6ème et le 18ème mois, entre l’auto-érotisme et le choix d’objet, c’est-à-dire entre la pulsion du moi et le choix de l’autre. C’est le stade où littéralement nous découvrons qu’il y a un autre et, par conséquent, qu’il y a un moi. C’est dire à quel point ce stade intermédiaire est un des fondements de la personnalité.

Au-delà de cette détermination en tant que stade, on discerne un narcissisme primaire et un narcissisme secondaire. Le premier marque la prévalence, dans l’histoire de l’individu, de l’amour de soi sur l’amour des autres. Le second revient pour la personne à aimer l’autre, mais par détournement, secondairement, à s’aimer soi, dans la mesure où, si on aime l’autre, c’est par identification, c’est parce que l’autre nous aime ou parce qu’il nous ressemble.

Ainsi, de cette façon, on peut dire que l’homosexualité représente un aspect d’identification du narcissisme dans la mesure où l’homosexuel fait en sorte que son objet amoureux soit semblable, c’est-à-dire ayant le même sexe, à lui-même, étant donné qu’il va aimer l’autre comme sa mère l’a aimé lui. Cette tendance, que nous traversons tous, deviendra soit une orientation sexuelle, soit le fondement des liens sociaux, d’amitié, d’affect relatif vis-à-vis de nos relations.

Le narcissisme primaire est un état précoce de l’organisation des pulsions de l’enfant qui investit la totalité de son énergie sur lui-même. Tout ce qu’il fait découle de ses besoins à l’autosatisfaction.

A l’intérieur de ce stade, il n’y a pas de distinction entre le soi et le non-soi, le dedans et le dehors, la personne et le monde. Le nourrisson, sur un plan pulsionnel, se suffit à lui-même. En ce sens, comme la vie intra-utérine, le sommeil, le rêve, la maladie, la dépression sont des sortes de narcissisme primaire retrouvé.
Tout d’abord, les objets (ce qui est différent du sujet) qui sont investis sont des parties du corps, des organes, des objets partiels. Nous appelons ces tendances des pulsions partielles. Les parties du corps qui sont le plus sollicitées sont les orifices. Ce n’est d’ailleurs pas étonnant, l’orifice étant le lieu de passage par excellence entre soi et le monde, le lieu des premiers échanges, des premières relations à l’autre.
Ensuite, c’est le corps tout entier qui est sollicité et le plaisir corporel s’étend au corporel dans son entier afin que l’on puisse se procurer de la satisfaction dans l’assouvissement de nos besoins vitaux pulsionnels et parallèlement mais à bas bruit, comme si de rien n’était, affectifs.
Enfin, progressivement, c’est le corps de l’autre qui est sollicité, en particulier le corps de la mère, dès lors que celui-ci peut procurer le maximum de satisfactions et qu’il accompagne l’enfant dans la voie d’une unification et d’une construction.
C’est alors qu’intervient le fameux stade du miroir, encore dans le narcissisme primaire, mais avec l’affirmation toujours plus prononcée que l’affect s’impose comme partie sine qua non du développement de la personne. Développement de l’affect et développement du corps sont indissociables. Le stade du miroir est cette période où l’identité de la personne prend corps et âme. C’est l’image de son corps qui donnera à l’enfant l’idée d’une unité de sa personne, également sur le plan psychique.
1. La personne que l’enfant voit dans le miroir est une personne différente de lui-même.
2. Le reflet de lui-même n’est pas une personne. C’est seulement un reflet.
3. Ce qu’il voit dans le miroir c’est bel et bien lui-même.
C’est ce stade que Lacan décrira comme formateur de la fonction du Je, c’est-à-dire formateur de la fonction d’identification du sujet à lui-même. C’est la fonction sujet qui prend corps ici.
Cela se passe avant que le petit d’homme ne puisse s’identifier à un autre.

C’est en effet une identification à un autre qui permettra à la personne de parfaire son unité corporelle. C’est parce que quelqu’un le regarde en train de se regarder et approuve cette image que l’idée de l’autre comme pouvant parfaire l’idée de soi s’impose.
C’est un peu cela que la relation d’appelant à écoutant propose. Un regard, une écoute, une approbation.
Celle qui regarde le nourrisson en train de se regarder, c’est d’abord la mère qui l’assure qu’il est beau, qu’il est aimé. C’est aussi le moment où la possibilité de l’abandon peut s’exercer. C’est l’angoisse du 8éme mois, l’angoisse de séparation, prélude à la névrose d’abandon. L’enfant comprend qu’il ne fait pas vraiment partie de sa mère, mais qu’elle est importante en ce qu’elle permet le renvoi d’une image, et une bonne image de soi, c’est-à-dire une image juste.

Le narcissisme secondaire parachève ce processus de subjectivation et d’identification, après la découverte d’une réalité extérieure, de manière affective sous les traits de la mère, puis du père, puis de la fratrie, naturelle ou reconstituée, et des autres, de l’autre, dirons-nous. Les besoins, vitaux et affectifs, se répartissent dans le plaisir qui passe, qui s’échange dans ces allers et venues d’une projection, vers l’autre, à l’introjection, vers soi.
Cela se passe d’autant mieux que l’image de soi, dans ces diverses opérations de partage du bon regard, est valorisée.
L’énergie corporelle et affective se dispense en soi et en l’autre, ce qui offre un cadre propice au développement simultané des deux dimensions de la personne, le corporel et l’affectif, ce qui propose à son tour la possibilité du conceptuel, de l’intellectuel, de l’artistique.

Ce sont les épreuves, les difficultés, les obstacles, qui vont permettre à la libido de s’éloigner de l’objet décevant pour en revenir au sujet, secondairement, donc. Si l’autre est déceptif, la personne peut en revenir au moi pour puiser de l’énergie positive et se recharger en image satisfaisante de soi. Le moi peut ainsi intérioriser les bonnes relations qui l’ont construit et se dire qu’il a en lui tout ce qu’il faut pour mener une vie intérieure, étant donné que sa mère, puis son père, l’ont gratifié d’un bon retour, d’une bonne appréciation, outre par le tactile, le proximal, le geste, par le miroir des yeux et par le miroir de la voix, d’une bonne image de soi. Il peut s’aimer comme ses parents l’ont aimé.
L’important, c’est d’avoir été bien aimé.

Le narcissisme primaire se construit lui en fonction de ce que l’on veut être pour soi-même. Ce que le sujet attend pour lui-même dépasse ce qu’il veut montrer pour l’autre. C’est un retour au plus ancien de l’imaginaire. Le socle du narcissisme primaire c’est le moi idéal. Le moi idéal représente la perfection narcissique de la toute-puissance, ancienne toute-puissance de sa majesté le bébé, ainsi que le nommait Freud. J’aimerais être un héros, au moins me voir comme tel, être le bien, me donner à moi-même toutes les qualités que je pense, au fond, être miennes.
C’est ce que propose le moi idéal en ce qu’il permet au sujet de se conformer à une bonne image de lui-même, qu’il a reçue des autres, de l’autre, ou bien, faute de mieux, qu’il s’est construite. Dans ce cas, il a fallu faire jouer le « deviens ce que tu es », c’est-à-dire sois ce que tu aurais été si l’autre ne t’avait pas modifié, si l’autre ne t’avait pas amené à ériger des défenses qui te freinent, te ralentissent, te conditionnent.

Le narcissisme secondaire s’édifie également à partir de cet autre qui reconnaît (reconnaître c’est renaitre avec) le sujet qui, à son tour, va tenter de se conformer à l’évaluation de cet autre qui l’apprécie. C’est l’apparition du symbolique. Le sujet peut s’identifier aux idéaux parentaux, altruistes, qui en principe font le bien du sujet, qui font du bien au sujet. C’est l’idéal du moi. Ce que l’on veut être pour faire plaisir à l’autre, pour se montrer à sa hauteur.

L’écoutant, est, comme on l’a vu, appelé. Il est amené à représenter la cible d’un destin, a priori différent de celui de l’appelant.
L’écoutant représente pour l’appelant l’idéal du moi. L’idéal du moi, lié au narcissisme secondaire donc, est ce que le moi voudrait être pour être apprécié de l’autre. Cet idéal du moi s’apparente au surmoi mais cependant que le surmoi est contraignant, l’idéal du moi est exaltant. C’est d’ailleurs ce qui fait de l’idéal du moi une instance morale, d’obéissance aux règles sociales, d’admiration de l’autorité, de relation respectueuse. Ainsi, inconsciemment, l’appelant va tenter de se conformer à ce qu’il pense que l’écoutant attend de lui, quitte à le provoquer, le nier, le contredire, le mettre à l’épreuve. Par ailleurs, en même temps qu’il obéit à la règle de la relation humaine à maintenir, au passage fonction que Lacan attribue à l’Idéal du Moi : « L’idéal du moi commande le jeu de relations d’où dépend toute la relation à autrui. », il peut jouer l’enfant rebelle, dissipé, difficile, enfant dont on sait que sa mère le préfère et à partir de quoi le père s’intéresse à lui.

En dehors de cette fonction maternelle première que l’appelant suscite et projette chez l’écoutant, puis de cette fonction paternelle qu’il demande et provoque, que va-t-il lui être, à lui l’écoutant, en échange de sa présence à l’autre, restitué ? Qu’en est-il du narcissisme de l’écoutant ? Que va devenir la place de l’écoutant dans sa propre lignée cependant que l’appelant, au fond, cherche à reconstituer une famille, mère, père, dont il n’a pu qu’imparfaitement bénéficier ?

L’écoutant va alors, en tant que moi idéal, lié au narcissisme primaire, cette fois, pouvoir être apprécié, et prendre la place que lui donne l’appelant le plus souvent dans le berceau du silence, autrement dit l’appelant va pouvoir s’adresser à lui, apprécier son silence englobant, offrant l’espace à la parole de l’autre, c’est-à-dire sa présence, comme lorsque sa mère et son père, d’une simple présence rassurante, lui donnaient leur amour.
Grâce à une dialectique d’accord affectif profond, l’idéal du moi, au passage l’écoutant pour l’appelant, va pouvoir conforter son moi idéal, au passage l’écoutant pour lui-même. L’idéal du moi doit pouvoir correspondre au moi idéal. Prestige, gloire, grandeur, en définitive l’écoutant qui fait son métier au mieux, appartiennent au moi idéal. Ce que je crois que l’autre attend de moi, va me revenir sous la forme d’un moi satisfait, idéal, dans la mesure où j’ai rempli ma mission d’écoutant à l’occasion de laquelle je cherche implicitement une reconnaissance.
Et puis, si j’ai bien écouté, et c’est ce qui fait que l’autre m’a bien parlé, je serai l’idéal du moi de l’appelant. Il m’a confié son secret mortifère, j’ai su l’écouter, j’ai tenu sa parole, à la vie, à la mort.

Ce sont des fantasmes bien entendu, l’appel et l’écoute ne sont pas des absolus. Cependant, c’est la transformation du regard en voix, transformation de la pulsion scopique en ce que les psychanalystes appellent la pulsion invocante, qui va vers le rétablissement d’un moi archaïque, d’en deçà de l’intellection, ne concernant que l’affection, autant chez l’appelant que chez l’écoutant.

Rappelez-vous que « appeler » c’est étymologiquement invoquer et nommer. L’enjeu de l’interaction est donc bel et bien de faire exister d’abord l’autre puis, ceci fait, de faire exister soi, pour les deux protagonistes. Les deux doivent s’y retrouver. Les deux se cherchant leur propre reflet dans la voix de l’autre.

Le moi idéal porte quant à lui l’image valorisée que l’écoutant doit se faire de lui-même dans l’accord entre deux voix. Dans les deux cas, moi idéal ou idéal du moi, se joue la pulsion invocante, en ce qu’elle est chargée de trouver, même en un simple reflet, un répondant.

L’idéal du moi est chargé d’élaborer les futurs choix d’objet, c’est-à-dire les futures relations à l’autre, de manière intime. L’appelant veut retisser des liens qui sont pour lui plein de nœuds.

Le suicidaire qui appelle veut en appelant reconstituer une relation à l’autre, gravement endommagée et confirmée par l’idée de tenter de contrôler soi-même le réel, sans regard ni entente d’autrui, il invoque et convoque l’oreille de l’autre, à distance, relation qui n’a eu lieu que de manière imparfaitement reconnaissante. On pourrait dire que le suicidaire, celui qui n’appelle pas et qui passe à l’acte, faute de satisfaction ancienne de l’idéal du moi, retourne dans une idée régressive du moi idéal, où sa toute-puissance est rétablie.

Si le développement du moi se fait par les étapes du moi intra-subjectif, la personne par rapport à elle-même, en référence au moi idéal, puis du moi intersubjectif, la personne par rapport à l’autre, en référence à l’idéal du moi, le regard de l’embryon puis du nourrisson se fait, après les relations prototypiques du tactile, de l’olfactif, du gustatif, du vestibulaire, d’abord vocalement, par les oreilles, puis scopiquement, par les yeux, et il se fait lui-même dans un dialogisme corporel et affectif, en miroir. Le regard élaboré le plus lointain, vocal et scopique, se fait à partir du désir du nourrisson, au temps ou désir et besoin ne faisaient qu’un, nourrisson qui s’est d’abord désiré lui-même de manière intra-subjective, au sein du narcissisme primaire.
Dans un passé archaïque, sorte de proto-désir pour autrui, il y a eu ensuite désir du désir de l’objet (la mère), puis désir du désir de l’autre (le père), de manière intersubjective, étant entendu que le désir de soi au mieux représente pour toujours soit un havre de paix, un refuge, un moi idéal, soit une rassurance, une consolation, un idéal du moi.
Tout ceci a commencé par se faire par l’oreille et la voix, puis par le regard. L’oreille et la voix étant les premières structures élaborées en langage, comme cosubstantifs du langage, dans la construction du moi, et, pour l’oreille, en tant qu’orifice de communication qu’on ne peut fermer et qui s’impose à l’embryon.
La différence entre la pulsion vocale du narcissisme primaire, celle du moi idéal et la pulsion invocante du narcissisme secondaire, celle de l’idéal du moi, c’est que dans le premier cas il s’agit d’une décharge de tension, et dans le second cas, il s’agit d’une expression intentionnelle. C’est alors une voix d’appel, d’invocation, qui appelle un retour, un dialogue.
En ce sens, le bon écoutant c’est celui qui transforme l’écoute en entente.

Nicolas Koreicho – septembre 2018 – Institut Français de Psychanalyse©

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Johnny, héros des mal-aimés

5 décembre 2017. Mort de Johnny, héros des mal-aimés.

Johnny Hallyday 2012 ; Crédit photo AFP

Cette fin d’année aura vu advenir deux événements extraordinaires d’un point de vue psychanalytique et mythologique, au sens de Barthes.

D’une part la mort de Johnny Hallyday, d’autre part ses obsèques.

Nous pensions cet homme invincible, indestructible, lui qui avait survécu au double abandon de ses parents et à son élévation, seul, à travers toutes les épreuves et les couronnements de sa vie, au statut d’étoile.

D’une enfance psychotique ou le jet de déjections lui tenait lieu d’expression jusqu’à l’âge avancé du patriarche rassurant, Johnny s’est vu construire, au fur et à mesure des années et des épisodes de sa vie, une existence de destruction et de construction.

Véritable héros français résilient, adulé des mal-aimés, de ceux qui n’ont pas eu tout l’amour désiré de leurs parents, éducateurs, maîtres, l’homme a représenté au plus juste choix de ses chansons les projections de ceux qui, dans les familles, dans la société, pour les bien-pensants, demeurent les mal-aimés.

D’ailleurs ce sont eux, les mal-aimés, les mauvais élèves, les mal-pensants de la République caviar qui ont porté aux nues religieuses l’un des leurs, en l’exact fantasme de celui qui n’est jamais allé à l’école et qui fut obligé de paraître, dans le paradoxal rôle de la vedette, à la fois simple et éblouissant.

Mauvais exemple mais bonne énergie, sa mort fut saluée par « les petits, les obscurs, les sans-grades », certes, mais par les honnêtes gens, pas par ceux qui font la une des faits divers, et ces mêmes honnêtes gens reconnurent en lui le statut de héros qui fit être moins seul puisqu’il avait la charge de veiller sur nos tourments en « force qui va », en frère devenant le père qui leur avait manqué.

Tel est souvent, d’ailleurs, le rôle de la chanson qui va demeurer la grande consolatrice de nos existences parfois inachevées.

Nicolas Koreicho – Janvier 2018 – Institut Français de Psychanalyse©

34RL1H3 Copyright Institut Français de Psychanalyse

La liste noire des thérapies

Le liste noire des thérapies

Voici une liste de thérapies établie entre autres dans un guide de 2012 par la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires pour lutter contre les danger d’emprises sectaires de médecines et de psychothérapies non conventionnelles qui sont, compte tenu de leurs insuffisances conceptuelles et de leur manque de scientificité, dans le collimateur de la Miviludes, en raison de leur risque supposé de « dérives sectaires », ou de manipulation de personnes insuffisamment informées. En tant que pratiques, pas forcément sectaires, et pas systématiquement inintéressantes, mais non réglementées et potentiellement dangereuses ou inutiles ou mensongères, elles ont pu faire l’objet de plaintes et de procès avec constitution d’associations de victimes et de remontées de signalements aux parlementaires et à la justice, pour atteinte à l’intégrité des personnes, abus de l’état de faiblesse ou d’ignorance, mise en danger de la vie d’autrui, escroquerie, exercice illégal de la médecine, de la psychothérapie*, de la kinésithérapie… Ces quelques exemples de méthodes s’appuient sur des approches tour à tour « psychologisantes, déviantes, par ingestion de substances, aux fins de prévention, de développement personnel, de rééquilibrage de l’énergie… » :

Amaroli (traitement du cancer par ingestion de sa propre urine)
Analyse transactionnelle
Ayurvédique
Biomagnétisme
Biopsychologie systémique
Breux (t. du cancer par cure de jus de légumes)
Budwig (t. du cancer par ingestion huile de lin et lait caillé)
Constellation systémique et familiale
Décodage biologique
Énergiologie
Ennéagramme
EMDR (eye movment desensitization and repossessing)
Etats de conscience modifiés
Gemmothérapie
Gestalt-thérapie
Hamer (méthode) ou Médecine Nouvelle Germanique
Holistique
Hygiénisme
Instinctothérapie
Iridologie
Kinésiologie
Kryeon (EMF) (enfants « indigo » ou « cristal »)
Lefoll (t. du cancer par ingestion d’un composé de trois acides)
Libération des cuirasses (MLC)
Massage Tui Na
Médecine énergétique
Mythe de l’enfant parfait
Naturopathie
Neo chamanisme
Neuro quantique
Ozonothérapie
PNL (programmation neuro-linguistique)
Psychobiologie
Psychogénéalogie
Psychologie quantique
Psychosomatoanalyse
Médecine quantique
Rebirth
Reiki
Résonance
Respirianisme
Scohy (t. du cancer par ingestion de jus de citron)
SHI (spiritual human yoga)
Simoncini (t. du cancer par ingestion de bicarbonate de soude)
Simonton
Sophrologie
Systémique
Systémique orientée solution
Tabitah’s place
Thérapie(s)
Thérapies du rêve éveillé
Thérapie systémique
Tipi
Vittoz
Yunâni

La Miviludes précise qu’un grand nombre d’autres méthodes, non citées ici (il en existerait environ 400 au total), ne sont pas non plus exemptes de risques.
De nombreuses thérapies, qui font les beaux jours de praticiens peu exigeants sur le plan de la validité scientifique et conceptuelle de leur activité, se développent au gré des modes, puis s’éteignent.

NB : Mises régulièrement en question, Fasciathérapie, Anthroposophie (Rudolf Steiner), Colibris (Pierre Rahbi), Végétothérapie caractéro-analytique (Wilhelm Reich) ne sont pas considérées officiellement comme relevant de dérive sectaire.
Les organisations religieuses ne sont pas listées, dans la mesure où elles font l’objet d’un traitement particulier par les services spécialisés des ministères compétents qui exercent une surveillance spécifique sur leurs activités.

*L’article 52 (de la loi sur le titre de psychothérapeute) est venu combler un vide juridique qui permettait à tout un chacun dans notre pays de s’autoproclamer psychothérapeute, de visser sa plaque ou de figurer dans les annuaires et d’être alors en situation de répondre, sans aucune garantie de formation ni de compétence, à des sollicitations de personnes par définition fragiles courant le risque de voir leur détresse ou leur maladie aggravées, et souvent, hélas, d’être abusées par des personnes ou des organisations présentant une vision « particulière » ou mensongère ou obsolète (le new age, le structuralisme, la psychologie des organisations…) du monde ou de la société, philosophique ou sociologique ou cosmique ou de la conscience ou de l’intelligence émotionnelle ou de l’énergie ou de la joie, etc…
Nous avions pourtant déjà fort à faire avec les professionnels en titre (Cf. Le monde des psys : les reconnaître), cependant qu’à présent, d’autres malins ne pouvant pas usurper le titre de psychothérapeute, utilisent d’autres titres courants, possibles ou imaginables, afin de s’insinuer dans les méandres d’organisations, d’entreprises, d’organismes de formation, de cabinets de RH et de pratiquer une psychothérapie ou une psychanalyse sauvages :

En effet, reste à présent aux instances d’éthique et de vigilance, ainsi qu’aux patients et aux clients, de répondre par la loi à l’utilisation et au détournement, par certains professionnels de la psychologie, de la psychanalyse, de la psychosociologie, de la relation d’aide, du développement personnel, du coaching…, soit de titres et de discours indûment empruntés, soit de « méthodes », d' »approches », de « thérapies » psychothérapistes sans solide fondement théorique assimilé, ou illégales et souvent dangereuses.
L’exemple de titres empruntés est par exemple témoigné par l’emploi, volontairement générique, du vocable thérapeute, ou de praticien, qui veulent ainsi donner l’idée du soin, en une imposture qui joue sur une ambiguïté lexicale métonymique, et par laquelle l’on ne sait de quel statut, diplôme, formation, ni de quelle « thérapie » le soi-disant thérapeute ou le « quelque chose thérapeute » ou le « thérapeute quelque chose » ou le « quelque chose praticien » ou  le « praticien quelque chose » se targue…
Ce même souci éthique et de vigilance, qui devra s’appliquer également aux professionnels du marketing qui s’avancent à présent masqués derrière un de ces titres, ou qui usent de faux diplômes, des coachs, mentors, thérapeutes, psychanalystes, praticiens, consultants…, doit se manifester entre autres dans la dénonciation de discours qui se font jour dans l’emploi erroné de termes (dont celui de « thérapie », ou de « psychothérapie ») empruntés à la psychanalyse, à la psychopathologie, à la psychologie, à la psychiatrie, par des « professionnels » en mal de crédibilité ou de rationalité provenant de cursus superficiels ou à prise rapide.
Ceux-là utilisent de façon abusive des termes scientifiques propres à ces sciences humaines et médicale, obéissant ainsi à un besoin de consommation : celui de la culture psychanalysante ou psychologisante à prise rapide. Ce psychanalysme, ce psychologisme, ce psychiatrisme de forme sont source d’erreur et de confusion pour deux raisons :
D’abord parce que de telles utilisations de la terminologie et du lexique de ces disciplines scientifiques sont sans fondement justement scientifique (et par surcroît systématiquement inexactes). Des assertions, fausses dans les termes et sur le fond laissent penser que ces professionnels font par exemple, comme nombre de soi-disant psys, du Lacan sans le savoir dans ce qu’il a produit de plus discutable, car de plus éloigné du patient, lorsqu’en utilisant abusivement une connaissance superficielle de certains axiomes mathématiques il en inférait des logiques absurdes ou de la prose, comme superficiellement ces M. Jourdain d’aujourd’hui le professent.
Ensuite, et c’est là que les utilisateurs de disciplines d’accompagnement à la mode, mais qui se cherchent encore, doivent, pour leur propre crédibilité, dénoncer les abus et les abuseurs, car il est nécessaire que soient critiqués ceux qui, pour faire sérieux et professionnel et psy, utilisent des discours psychologistes ou psychanalytistes ou psychiatristes, et qui profitent ensuite de contrats et de conventions d’accompagnement, de relation d’aide, de suivi personnel et professionnel, de coaching, de mentoring (liste non exhaustive) pour pratiquer dans un deuxième temps une psychothérapie sauvage (et coûteuse) en entreprise ou en cabinet, aux dépens de leurs clients, en réalité sans droit ni titre…

NB : L’usage, sans droit, d’un titre attaché à une profession réglementée par l’autorité publique ou d’un diplôme officiel ou d’une qualité dont les conditions d’attribution sont fixées par l’autorité publique est puni d’un an d’emprisonnement et de 15 000 euros d’amende. Article 433-17 du Code pénal

Alexandre Santeuil – Décembre 2012 – Institut Français de Psychanalyse©

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Un point de vue de la psychanalyse sur la corrida

« La corrida, ni un art, ni une culture ; mais la torture d’une victime désignée. »
Émile Zola

« Torturer un taureau pour le plaisir, l’amusement, c’est plus que torturer un animal, c’est torturer une conscience. Tant qu’il y aura des êtres qui paieront pour voir une corrida, il y aura des guerres. »
Victor Hugo

« L’œil animal n’est pas un œil. L’œil esclave non plus n’est pas un œil, et le tyran n’aime pas le voir »
Alain

Un point de vue de la psychanalyse sur la corrida

Historiquement (hystériquement aimerions-nous plaisanter sur un rituel que sa sécularité n’excuse pas et qui demeure moralement inacceptable), même si la corrida pouvait s’apparenter aux jeux du cirque de l’ancienne Rome, au moment où ces spectacles de tuerie, de combat entre hommes et animaux, sonnaient l’heure de la plongée de la civilisation romaine dans la décadence, la corrida est née dans les abattoirs (Séville – XVIème siècle).
Voici ce qu’il en est de la tradition, voilà ce qu’il en est de la culture.
C’est dans les abattoirs que les bouchers et leurs commis, avant de tuer les taureaux, s’amusaient, et amusaient leurs femmes, puis, moyennant finance, les bourgeoises et les bourgeois à les faire courir, à les piquer, à les poignarder, à les couper, à les saigner vivants, à les tailler en pièces pour distribuer queue, testicules, oreilles aux spectatrices et aux spectateurs fétichistes.
Certes il est nécessaire de considérer la terreur infligée aux animaux qui satisfait les perversions voyeuristes, fétichistes et sadiques des spectateurs avides de sang, compte tenu de la pulsion d’emprise perverse qui veut considérer l’autre (le faible, l’entravé, l’enfant, la femme, l’animal sans voix : la victime potentielle) comme un objet, en une conjugaison archaïque qui mêle pulsion de destruction et pulsion pornophile.
Une condition acceptable de cet abus de pouvoir aurait été que cela restât dans la fiction d’une littérature ou d’une peinture ou d’une sculpture. Pourquoi pas ?
Cependant, il est nécessaire également de prendre en compte pour l’analyse, outre la composante perverse de l’exercice, la dimension psychopathique intrinsèque au rejet d’autrui. Et c’est bien ce qui apparaît dans un tel spectacle : l’abject.
La violence tortionnaire proposée en spectacle à l’esthétique fruste « sublime » une expression sadique brutale, complexe, masquée, ambivalente, issue de la pulsion de destruction, et, plus précisément, issue des pulsions de mort sous leur forme perverse et psychopathique.
L’Autre y est pris en otage sous le statut de chose, d’objet réduit à l’impuissance par des corps impuissants, les tortionnaires et les voyeurs.
Complexité, car l’expression sado-tauro-machique se construit sur un anthropocentrisme borné selon lequel c’est le point de vue de l’observateur (de l’archaïque voyeur) qui est privilégié, et ce nonobstant la torture de l’animal. Un cortège d’arguments prétendument artistiques, sur ce qui reste une esthétique de foire, est appelé en renfort. Justification complexe de la pulsion scopique sous son aspect voyeuriste, donc. Pour autant, cette esthétique foraine populacière doit-elle prendre le pas sur la souffrance et la morale et piétiner la valeur compassionnelle de l’humanité ?
Masque, car l’énergie du taureau peut facilement le faire passer pour un animal agressif par nature, alors que tout est fait, dans son éducation (inculcation violente, incarcération, déportation, contention, brutalité, torture clandestine) pour réduire l’animal à une Chose répondant à l’exigence d’un commerce fondé sur l’abaissement d’une créature unique de beauté au rang de chair à la merci de ce que le peuple a de plus bas, d’un mammifère dont la noblesse, plus que l’homme, en impose. La force déployée par le taureau pour que cesse sa peur et sa souffrance est justifiée ab absurdo par les organisateurs dans son combat contre le torero, c’est-à-dire en inversant le véritable agressif qu’est l’homme, alors que les coups se portent sur le taureau, ivre de terreur, frappé de tous côtés par les picadors.
Ambivalence, car la violence impressionnante des scènes qui se succèdent devant la foule avide relève de la double contiguïté de la douleur de la bête et de l’acharnement de l’humain placée au rang d’une énergie vitale orientée à la fois vers une esthétique sommaire et bouchère (l’étal, l’énergie mortifère, la gestuelle répétitive, les couleurs criardes) et, en fin de compte, vers une mort abjecte (le sang, les tripes, les excréments, l’odeur) au point de faire oublier au spectateur que la soi-disant esthétique dont il est parfois question pour justifier la tenue des toréadors, des picadors, des opérateurs, tortionnaires excusés parce qu’ils donnent à un public demandeur, les autres, ce public, excusés par ce qu’ils ne commettent pas directement, esthétique qui ne devrait pas s’appliquer au crime sur un condamné.
Enfin, la question que pose l’exhibition du spectacle mortifère n’est pas due seulement au développement répétitif d’une danse ridicule (« olé ») s’il n’était question d’épuiser, de saigner et de tuer un animal qui ne veut que faire cesser son calvaire et qui lutte pour conserver sa vie, exhibition manifestement valorisée par les costumes clinquants d’une mise en scène grossière, camouflage du côté obscur et honteux de la référence à la peur de la mort.
C’est aussi que cette manifestation d’un autre âge, l’âge de cette pulsion parmi les premières, de la bête qu’on craint et que des bêtes humaines torturent et regardent pour repousser l’angoisse d’être par elle blessées, dans la nuit d’une jouissance primaire des temps des hommes d’avant l’histoire, que l’on sacrifie aux peurs les plus immédiates, peurs d’être blessé par les crises, l’inculture, la décadence, manifestation proposée en un spectacle admis, toléré, légal.
C’est spécialement là que le bât blesse.
Il existe dans ce spectacle de torture une contradiction dans les faits. Ce qui est encore légalement accepté représente d’une part le règne du plus fort et, paradoxalement, de l’irresponsable – quel exemple dans une démocratie que ce totalitarisme toléré du spectacle de la peine de mort -, ainsi que le règne de ceux qui, contre l’animal seul luttant de peur contre tous, ont la force lâche du plus grand nombre, les chevaux, les épées, les pointes, et ne laissent aucune chance à la bête nue jetée dans l’arène.
Cependant, d’autre part, la poursuite de ce rituel qu’on caractérisera un jour comme l’un des plus ignobles derniers crimes autorisés de ce siècle, implique philosophiquement que l’absence d’empathie, l’impossibilité de se mettre à la place de l’autre souffrant, amoralité à l’origine des pathologies narcissiques, ouvre par l’exemple la possibilité de tous les crimes.
« Tant qu’il y aura des êtres qui paieront pour voir une corrida, il y aura des guerres. »
Or, on l’a vu, la conjonction atroce de la pulsion sadique avec le légal n’est rien moins, d’une part, qu’une condition sine qua non du versant mortifère de la régression narcissique et n’est rien moins, d’autre part, qu’un exercice agréé de la perversité et de la psychopathie, ce qui, encore une fois, ne devrait être possible que dans l’expression littéraire ou artistique. Le crime est montré, infligeant ainsi au spectateur convulsé, tortionnaire par procuration, la confusion grotesque du bien de la lumière et du mal de la souffrance.

Alexandre SANTEUIL – 1er décembre 2008 – Institut Français de Psychanalyse©

Sur « No Corrida » en hommage au courage de leurs combats.

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Pour l’évaluation (bis) !

Pour l’évaluation (bis) !

L’actualité nous permet aujourd’hui de revenir sur cette nécessité de l’évaluation, particulièrement à l’endroit des psys, des magistrats, mais aussi vis à vis des médecins et des professeurs.

Les crimes relatifs à des récidives, qui impliquent en premier lieu les psys et les magistrats, mais également ces événements fâcheux que sont les maladies et le chômage, qui concernent spécialement les médecins et les profs, font dire aux journalistes ou aux politiques, ces frères de toujours, que ce ne sont pas des sciences exactes.
Certes. Aussi, concernant les membres de ces corporations, nous ne pouvons plus nous contenter de leurs titres, de leurs appuis ou des protections dont ils bénéficient.
Toutes raisons pour évaluer au premier chef les psys qui procèdent aux expertises avec précision ou sommairement, les magistrats qui ordonnent des mesures réglementaires ou pas assez contraignantes, mais pareillement les médecins qui sont proches de leurs patients qu’ils comprennent ou n’exercent pas leur métier avec toute la proximité et l’humanité qu’il faudrait, les profs qui connaissent leurs élèves et leurs étudiants comme leurs propres enfants ou ne savent pas qui sont leurs élèves et leurs étudiants tant ils en sont distants.
Il est nécessaire d’évaluer les psys sur leurs résultats – et sur le nombre de leurs patients, tant sont nombreux ceux qui se disent psychanalystes mais n’ont que trois patients – et non sur leur notoriété dans l’édition, ou sur le nombre de leurs livres ou leur poste dans l’université ou dans leurs associations ; les magistrats sur leur apport dans la sécurité des biens et des personnes, et non sur leur autorité personnelle et leur entregent ; les médecins sur le nombre de leurs patients sauvés, guéris, améliorés, et non sur leur train de vie, le prestige de leurs voitures ou de leurs résidences ; les profs sur le nombre de leurs élèves et de leurs étudiants qui trouvent du travail et réussissent, et non sur leur influence dans l’administration, les syndicats et le devenir de leur carrière.

Nicolas Koreicho – Novembre 2011 – Institut Français de Psychanalyse

Pour l’évaluation !

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Pour l’évaluation !

Pour l’évaluation !

Pour l’évaluation des psys, des profs, des médecins, des magistrats.
Les patients, les élèves, les clients sont soumis depuis toujours à l’évaluation et, incidemment l’exercent à leur tour, sans que leur avis ne soit pris autrement en compte que par le bouche à oreille, de manière individuelle, artisanale. C’est une anomalie.
En effet, nous avons entendu toute notre vie (de psychothérapeute) les patients qui se plaignaient d’un psy trop silencieux, trop dogmatique, trop jargonnant, voire sadisant, malveillant à force de ne pas s’impliquer ; nous avons subi, écolier, accepté ou ruminé toute notre vie de collégien, de lycéen, d’étudiant, que tel prof était génial, passionné, inspiré et que tel autre était nul, mauvais, conformiste, rabâcheur de ses propres bouquins ; nous avons avalé les prescriptions inutiles, puissantes, nocives des médecins qui travaillent dans l’abattage, n’expliquent pas, ne mesurent pas les conséquences d’ordonnances rédigées à la hâte, par habitude ; nous avons vu et revu les victimes de magistrats abusifs, tout puissants, démiurges, condamner, enfermer, humilier.
Les psys, les profs, les médecins, les magistrats ont l’occasion de se glisser dans les hardes du père, et, nécessairement – c’est la motivation du métier qui parle ici -, du père abusif. Il faut de cet Œdipe-là, en partie, s’il est appréhendé avec discernement et soin de la parole du professionnel et de celle de l’autre, l’autre comme personne, ayant une vie respectable et précieuse. Ils doivent représenter la Loi, chacun dans leur spécialité, mais avec une conscience de ce rôle éminemment transférentiel qu’ils sont amenés à jouer, et prendre une infinie précaution de leurs décisions, et de la manière dont ils évaluent leurs semblables.
Enfin, l’honneur et l’importance de nos fonctions doivent stimuler nos pairs et les inciter à accepter d’être évalués, pour la qualité de nos prestations, de notre présence au monde, de l’amour que l’on porte au vivant.

Nicolas Koreicho – Octobre 2011 – Institut Français de Psychanalyse

Pour l’évaluation (bis) !

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