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Le Diable au corps – Radiguet

Préface Nicolas Koreicho

The Kiss – 1964 – Roy Lichtenstein – Guggenheim Museum – NYC

Raymond Radiguet meurt le 12 décembre 1923 à tout juste vingt ans. Il avait sans doute l’intuition de sa fin précoce lorsqu’il écrivait dans les dernières pages du Diable au corps : « Un homme désordonné et qui va mourir et ne s’en doute pas met souvent de l’ordre autour de lui. Sa vie change. Il classe ses papiers. Il se lève tôt, il se couche de bonne heure. Il renonce à ses vices. Ainsi sa mort brutale semble-t-elle d’autant plus injuste. Il allait vivre heureux. »

Dans la préface du Bal du Comte d’Orgel, publié en 1924, Jean Cocteau évoque ainsi la mort de son jeune ami :
« Voici ses dernières paroles :
« Ecoutez, me dit-il le 9 décembre, écoutez une chose terrible. Dans trois jours je vais être fusillé par les soldats de Dieu ». Comme j’étouffais de larmes, que j’inventais des renseignements contradictoires : « Vos renseignements, continua-t-il, sont moins bons que les miens. L’ordre est donné. J’ai entendu l’ordre. »
Plus tard, il dit encore : « Il y a une couleur qui se promène et des gens cachés dans cette couleur. »
Je lui demandai s’il fallait les chasser. Il répondit : « Vous ne pouvez pas les chasser, puisque vous ne voyez pas la couleur. »
Ensuite, il sombra.
Il remuait la bouche, il nous nommait, il posait ses regards avec surprise sur sa mère, sur son père, sur ses mains. »*

Ce roman, un chef d’œuvre précisent d’aucuns, tant les beautés de toute nature se succèdent dans le texte, raconte le destin d’un tout jeune garçon pendant les années de guerre : de douze ans à seize ans, il découvre, oscillant de tragédies en « polissonneries », l’inattendue, puissante et contradictoire guerre initiatique de l’amour.
Aux limites de la paix et de la guerre, mais aussi limites d’un enfant et d’un homme, limites de l’amour et de la mort, limites de la folie et du quotidien, limites de la délinquance et de la tolérance, limites de la sexualité et de l’interdit, limites de la ville et de la campagne, l’action se déroule dans les petites villes de la banlieue, paisibles en ces temps-là, et Paris.
Et, comme d’habitude chez les intellectuels intelligents, c’est-à-dire qui ont du style, c’est l’extrême qualité de l’écriture qui autorise le déploiement des pensées les plus subtiles et les plus profondes : respect de la logique de l’intrigue, de la préciosité simple des tournures, de l’impromptu ou de la fulgurance de l’idée, de la parfaite syntaxe, de la concordance des temps, de l’exactitude des termes.
La première scène, édifiante pour le roman, mêle la tragédie à la trivialité en la métaphore, outrée – atténuée par le récit d’un amour, empreint comme chacun sait d’une certaine gravité –, d’un corps féminin en proie à la déraison et à l’ostentation. C’est de cela que le narrateur devra se départir dans la lutte qu’il mène pour vivre son histoire d’amour : comment raison garder dans la passion amoureuse sans exhiber l’excès – où l’on croit jouer sa vie (et où on la risque quelquefois) – des signes de ses propres affects ? La fin du récit en propose une réponse, implacable. Car en effet, tout dans cet immense petit roman est signe de quelque chose d’autre où toujours, ainsi qu’il en est dans le symptôme, quelque chose se montre et quelque chose échappe.

Nicolas Koreicho

[…] « Il est rare qu’un cataclysme se produise sans phénomènes avant-coureurs. L’attentat autrichien, l’orage du procès Caillaux répandaient une atmosphère irrespirable, propice à l’extravagance. Aussi, mon vrai souvenir de guerre précède la guerre.

Voici comment.

Nous nous moquions, mes frères et moi, d’un de nos voisins, bonhomme grotesque, nain à barbiche blanche et à capuchon, conseiller municipal, nommé Maréchaud. Tout le monde l’appelait le père Maréchaud. Bien que porte à porte, nous nous défendions de le saluer, ce dont il enrageait si fort qu’un jour, n’y tenant plus, il nous aborda sur la route et nous dit : « Eh bien ! on ne salue pas un conseiller municipal ! » Nous nous sauvâmes. À partir de cette impertinence, les hostilités furent déclarées. Mais que pouvait contre nous un conseiller municipal ? En revenant de l’école, et en y allant, mes frères tiraient sa sonnette, avec d’autant plus d’audace que le chien, qui pouvait avoir mon âge, n’était pas à craindre.

La veille du 14 juillet 1914, en allant à la rencontre de mes frères, quelle ne fut pas ma surprise de voir un attroupement devant la grille des Maréchaud. Quelques tilleuls élagués cachaient mal leur villa au fond du jardin. Depuis deux heures de l’après-midi, leur jeune bonne étant devenue folle se réfugiait sur le toit et refusait de descendre. Déjà les Maréchaud, épouvantés par le scandale, avaient clos leurs volets, si bien que le tragique de cette folle sur un toit s’augmentait de ce que la maison parût abandonnée. Des gens criaient, s’indignaient que ses maîtres ne fissent rien pour sauver cette malheureuse. Elle titubait sur les tuiles, sans, d’ailleurs, avoir l’air d’une ivrogne. J’eusse voulu pouvoir rester là toujours, mais notre bonne envoyée par ma mère vint nous rappeler au travail. Sans cela je serais privé de fête. Je partis la mort dans l’âme, et priant Dieu que la bonne fût encore sur le toit, lorsque j’irais chercher mon père à la gare.

Elle était à son poste, mais les rares passants revenaient de Paris, se dépêchaient pour rentrer dîner, et ne pas manquer le bal. Ils ne lui accordaient qu’une minute distraite.

Du reste, jusqu’ici, pour la bonne, il ne s’agissait encore que de répétition plus ou moins publique. Elle devait débuter le soir, selon l’usage, les girandoles lumineuses lui formant une véritable rampe. Il y avait à la fois celle de l’avenue et celles du jardin, car les Maréchaud, malgré leur absence feinte, n’avaient osé se dispenser d’illuminer, comme notables. Au fantastique de cette maison du crime, sur le toit de laquelle se promenait, comme sur un pont de navire pavoisé, une femme aux cheveux flottants, contribuait beaucoup la voix de cette femme : inhumaine, gutturale, d’une douceur qui donnait la chair de poule.

Les pompiers d’une petite commune étant des « volontaires », ils s’occupent tout le jour d’autre chose que de pompes. C’est le laitier, le pâtissier, le serrurier, qui, leur travail fini, viendront éteindre l’incendie, s’il ne s’est pas éteint de lui-même. Dès la mobilisation, nos pompiers formèrent en outre une sorte de milice mystérieuse faisant des patrouilles, des manœuvres, et des rondes de nuit. Ces braves arrivèrent enfin et fendirent la foule.

Une femme s’avança. C’était l’épouse d’un conseiller municipal, adversaire de Maréchaud, et qui depuis quelques minutes, s’apitoyait bruyamment sur la folle. Elle fit des recommandations au capitaine. « Essayez de la prendre par la douceur : elle en est tellement privée, la pauvre petite, dans cette maison, où on la bat. Surtout, si c’est la crainte d’être renvoyée, de se trouver sans place, qui la fait agir, dites-lui que je la prendrai chez moi. Je lui doublerai ses gages. »

Cette charité bruyante produisit un effet médiocre sur la foule. La dame l’ennuyait. On ne pensait qu’à la capture. Les pompiers, au nombre de six, escaladèrent la grille, cernèrent la maison, grimpant de tous les côtés. Mais à peine l’un d’eux apparut-il sur le toit, que la foule, comme les enfants à Guignol, se mit à vociférer, à prévenir la victime.

— Taisez-vous donc ! criait la dame, ce qui excitait les « En voilà un ! En voilà un ! » du public. À ces cris, la folle, s’armant de tuiles, en envoya une sur le casque du pompier parvenu au faîte. Les cinq autres redescendirent aussitôt.

Tandis que les tirs, les manèges, les baraques, place de la Mairie, se lamentaient de voir si peu de clientèle, une nuit où la recette devait être fructueuse, les plus hardis voyous escaladaient les murs et se pressaient sur la pelouse pour suivre la chasse. La folle disait des choses que j’ai oubliées, avec cette profonde mélancolie résignée que donne aux voix la certitude qu’on a raison, que tout le monde se trompe. Les voyous, qui préféraient ce spectacle à la foire, voulaient cependant combiner les plaisirs. Aussi, tremblants que la folle fût prise en leur absence, couraient-ils faire vite un tour de chevaux de bois. D’autres, plus sages, installés sur les branches des tilleuls, comme pour la revue de Vincennes, se contentaient d’allumer des feux de Bengale, des pétards.

On imagine l’angoisse du couple Maréchaud chez soi, enfermé au milieu de ce bruit et de ces lueurs.

Le conseiller municipal, époux de la dame charitable, grimpé sur le petit mur de la grille, improvisait un discours sur la couardise des propriétaires. On l’applaudit.

Croyant que c’était elle qu’on applaudissait, la folle saluait, un paquet de tuiles sous chaque bras, car elle en jetait une chaque fois que miroitait un casque. De sa voix inhumaine, elle remerciait qu’on l’eût enfin comprise. Je pensai à quelque fille, capitaine corsaire, restant seule sur son bateau qui sombre.

La foule se dispersait, un peu lasse. J’avais voulu rester avec mon père, tandis que ma mère, pour assouvir ce besoin de mal de cœur qu’ont les enfants, conduisait les siens de manège en montagnes russes. Certes, j’éprouvais cet étrange besoin plus vivement que mes frères. J’aimais que mon cœur batte vite et irrégulièrement. Ce spectacle, d’une poésie profonde, me satisfaisait davantage. « Comme tu es pâle », avait dit ma mère. Je trouvai le prétexte des feux de Bengale. Ils me donnaient, dis-je, une couleur verte.

— Je crains tout de même que cela l’impressionne trop, dit-elle à mon père.

— Oh, répondit-il, personne n’est plus insensible. Il peut regarder n’importe quoi, sauf un lapin qu’on écorche.

Mon père disait cela pour que je restasse. Mais il savait que ce spectacle me bouleversait. Je sentais qu’il le bouleversait aussi. Je lui demandai de me prendre sur ses épaules pour mieux voir. En réalité, j’allais m’évanouir, mes jambes ne me portaient plus.

Maintenant on ne comptait qu’une vingtaine de personnes. Nous entendîmes les clairons. C’était la retraite aux flambeaux.

Cent torches éclairaient soudain la folle, comme, après la lumière douce des rampes, le magnésium éclate pour photographier une nouvelle étoile. Alors, agitant ses mains en signe d’adieu, et croyant à la fin du monde, ou simplement, qu’on allait la prendre, elle se jeta du toit, brisa la marquise dans sa chute, avec un fracas épouvantable, pour venir s’aplatir sur les marches de pierre. Jusqu’ici j’avais essayé de supporter tout, bien que mes oreilles tintassent et que le cœur me manquât. Mais quand j’entendis des gens crier : « Elle vit encore », je tombai, sans connaissance, des épaules de mon père.

Revenu à moi, il m’entraîna au bord de la Marne. Nous y restâmes très tard, en silence, allongés dans l’herbe.

Au retour, je crus voir derrière la grille une silhouette blanche, le fantôme de la bonne ! C’était le père Maréchaud en bonnet de coton, contemplant les dégâts, sa marquise, ses tuiles, ses pelouses, ses massifs, ses marches couvertes de sang, son prestige détruit.

Si j’insiste sur un tel épisode, c’est qu’il fait comprendre mieux que tout autre l’étrange période de la guerre, et combien, plus que le pittoresque, me frappait la poésie des choses. » […]

Raymond Radiguet, Le Diable au corps

*sur des propos tenus par Radiguet trois jours avant sa mort et rapportés par Cocteau, car ni Cocteau, ni son père, ni sa mère, ni sa fiancée n’étaient présents à 5 heures du matin, à l’hôpital, le jour de sa mort.
Aucun doute malgré tout à avoir sur la relation (mais de quelle nature ?) de Cocteau avec Radiguet. Cependant, le très précoce Raymond avait la réputation bien établie d’un jeune homme à femmes, extraordinaire dandy d’intelligence et de singularité.

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La transmutation des sentiments – Le Temps retrouvé

Le Temps retrouvé – Proust

« La transmutation de M. de Charlus en une personne nouvelle était si complète que non seulement les contrastes de son visage, de sa voix, mais rétrospectivement les hauts et les bas eux-mêmes de ses relations avec moi, tout ce qui avait paru jusque-là incohérent à mon esprit, devenait intelligible, se montrait évident »
Marcel Proust

Albert Lynch – La Belle époque, 1890

Proust a, entre autres qualités littéraires, celle de nous proposer une manière, qui lui est toute personnelle, de transmutation (une transmutation est le fait qu’un corps change de substance, passant d’une « nature vile » à une « nature noble » – or, esprit, par exemple -, ceci grâce à des opérations techniques – alchimiques – et/ou spirituelles – initiatiques –, Riffard, Ésotérisme, 1983). Cette transmutation prend la forme dans le délié du texte proustien de la transformation, grâce à la précision et à la subtilité de son écriture – propre d’ailleurs à la poésie – d’une sensation, d’un sentiment ou d’un affect, d’apparence triviale (mais les neurologues savent à quel point l’olfaction demeure, par exemple, et peut-être à jamais, au fond de la mémoire) en élaboration intellectuelle. La plus célèbre en est certainement l’épisode de « la petite madeleine ».
Il en est ainsi de certains personnages et de ce que ces personnages et leurs actions font éprouver au narrateur.
Il est une autre forme de transmutation, cette fois propre à la sensibilité de l’artiste Marcel Proust, qui fait que c’est jusqu’au plomb de l’abjection, de la médiocrité ou de la malhonnêteté de certaines personnes ou bien la nature immédiate, qui peuvent, par le truchement de la correspondance qu’établit l’artiste, être transformées en l’or puissant d’une observation conséquente, provînt-elle d’un vil sujet, en une élégante équation, vérité, loi ou généralité utile.
Ceci ne pourrait représenter qu’un fin exercice intellectuel. Cependant, chez l’écrivain, cela prend la forme très aboutie d’une auto-analyse didactique et d’un exercice de distanciation, c’est-à-dire d’un point de vue sur une œuvre, fût-elle la sienne. Pour cela, l’auteur, j’allais dire l’analyste, est susceptible de se placer au-dessus des méandres de son écriture pour apercevoir et en comprendre l’idée générale, celle qui dessinera une logique de vérité. A cet égard, Proust a sans doute dessiné plus que tout autre une écriture de la conséquence, qu’avec une certaine modestie il appelle simplement une œuvre d’art.

Nicolas Koreicho

Il n’est pas certain que, pour créer une œuvre littéraire, l’imagination et la sensibilité ne soient pas des qualités interchangeables et que la seconde ne puisse pas sans grand inconvénient être substituée à la première, comme des gens dont l’estomac est incapable de digérer chargent de cette fonction leur intestin. Un homme né sensible et qui n’aurait pas d’imagination pourrait malgré cela écrire des romans admirables. La souffrance que les autres lui causeraient, ses efforts pour la prévenir, les conflits qu’elle et la seconde personne cruelle créeraient, tout cela, interprété par l’intelligence, pourrait faire la matière d’un livre non seulement aussi beau que s’il était imaginé, inventé, mais encore aussi extérieur à la rêverie de l’auteur s’il avait été livré à lui-même et heureux, aussi surprenant pour lui-même, aussi accidentel qu’un caprice fortuit de l’imagination.
Les êtres les plus bêtes, par leurs gestes, leurs propos, leurs sentiments involontairement exprimés, manifestent des lois qu’ils ne perçoivent pas, mais que l’artiste surprend en eux. À cause de ce genre d’observations le vulgaire croit l’écrivain méchant, et il le croit à tort, car dans un ridicule l’artiste voit une belle généralité, il ne l’impute pas plus à grief à la personne observée que le chirurgien ne la mésestimerait d’être affectée d’un trouble assez fréquent de la circulation ; aussi se moque-t-il moins que personne des ridicules. Malheureusement il est plus malheureux qu’il n’est méchant : quand il s’agit de ses propres passions, tout en en connaissant aussi bien la généralité, il s’affranchit moins aisément des souffrances personnelles qu’elles causent. Sans doute, quand un insolent nous insulte, nous aurions mieux aimé qu’il nous louât, et surtout quand une femme que nous adorons nous trahit, que ne donnerions-nous pas pour qu’il en fût autrement ! Mais le ressentiment de l’affront, les douleurs de l’abandon auraient alors été les terres que nous n’aurions jamais connues, et dont la découverte, si pénible qu’elle soit à l’homme, devient précieuse pour l’artiste. Aussi les méchants et les ingrats, malgré lui, malgré eux, figurent dans son œuvre. Le pamphlétaire associe involontairement à sa gloire la canaille qu’il a flétrie. On peut reconnaître dans toute œuvre d’art ceux que l’artiste a le plus haïs et, hélas, même celles qu’il a le plus aimées. Elles-mêmes n’ont fait que poser pour l’écrivain dans le moment même où bien contre son gré elles le faisaient le plus souffrir. Quand j’aimais Albertine, je m’étais bien rendu compte qu’elle ne m’aimait pas, et j’avais été obligé de me résigner à ce qu’elle me fit seulement connaître ce que c’est qu’éprouver de la souffrance, de l’amour, et même, au commencement, du bonheur.
Et quand nous cherchons à extraire la généralité de notre chagrin, à en écrire, nous sommes un peu consolés peut-être par une autre raison encore que toutes celles que je donne ici, et qui est que penser d’une façon générale, qu’écrire, est pour l’écrivain une fonction saine et nécessaire dont l’accomplissement rend heureux, comme pour les hommes physiques l’exercice, la sueur, le bain. À vrai dire, contre cela je me révoltais un peu. J’avais beau croire que la vérité suprême de la vie est dans l’art, j’avais beau, d’autre part, n’être pas plus capable de l’effort de souvenir qu’il m’eût fallu pour aimer encore Albertine que pour pleurer encore ma grand-mère, je me demandais si tout de même une œuvre d’art dont elles ne seraient pas conscientes serait pour elles, pour le destin de ces pauvres mortes, un accomplissement. Ma grand-mère que j’avais, avec tant d’indifférence, vue agoniser et mourir près de moi ! Ô puissé-je, en expiation, quand mon œuvre serait terminée, blessé sans remède, souffrir de longues heures, abandonné de tous, avant de mourir ! D’ailleurs, j’avais une pitié infinie même d’êtres moins chers, même d’indifférents, et de tant de destinées dont ma pensée en essayant de les comprendre avait, en somme, utilisé la souffrance, ou même seulement les ridicules. Tous ces êtres qui m’avaient révélé des vérités et qui n’étaient plus, m’apparaissaient comme ayant vécu une vie qui n’avait profité qu’à moi, et comme s’ils étaient morts pour moi. Il était triste pour moi de penser que mon amour auquel j’avais tant tenu, serait, dans mon livre, si dégagé d’un être que des lecteurs divers l’appliqueraient exactement à ce qu’ils avaient éprouvé pour d’autres femmes. Mais devais-je me scandaliser de cette infidélité posthume et que tel ou tel pût donner comme objet à mes sentiments des femmes inconnues, quand cette infidélité, cette division de l’amour entre plusieurs êtres, avait commencé de mon vivant et avant même que j’écrivisse ? J’avais bien souffert successivement pour Gilberte, pour Mme de Guermantes, pour Albertine. Successivement aussi je les avais oubliées, et seul mon amour dédié à des êtres différents avait été durable. La profanation d’un de mes souvenirs par des lecteurs inconnus, je l’avais consommée avant eux. Je n’étais pas loin de me faire horreur, comme se le ferait peut-être à lui-même quelque parti nationaliste au nom duquel des hostilités se seraient poursuivies, et à qui seul aurait servi une guerre où tant de nobles victimes auraient souffert et succombé, sans même savoir (ce qui pour ma grand-mère du moins eût été une telle récompense) l’issue de la lutte. Et ma seule consolation qu’elle ne sût pas que je me mettais enfin à l’œuvre était que (tel est le lot des morts) si elle ne pouvait jouir de mon progrès, elle avait cessé depuis longtemps d’avoir conscience de mon inaction, de ma vie manquée, qui avaient été une telle souffrance pour elle. Et certes il n’y aurait pas que ma grand-mère, pas qu’Albertine, mais bien d’autres encore dont j’avais pu assimiler une parole, un regard, mais qu’en tant que créatures individuelles je ne me rappelais plus ; un livre est un grand cimetière où sur la plupart des tombes on ne peut plus lire les noms effacés. Parfois au contraire on se souvient très bien du nom, mais sans savoir si quelque chose de l’être qui le porta survit dans ces pages. Cette jeune fille aux prunelles profondément enfoncées, à la voix traînante, est-elle ici ? Et si elle y repose en effet, dans quelle partie, on ne sait plus, et comment trouver sous les fleurs ? Mais puisque nous vivons loin des êtres individuels, puisque nos sentiments les plus forts, comme avait été mon amour pour ma grand-mère, pour Albertine, au bout de quelques années nous ne les connaissons plus, puisqu’ils ne sont plus pour nous qu’un mot incompris, puisque nous pouvons parler de ces morts avec les gens du monde chez qui nous avons encore plaisir à nous trouver quand tout ce que nous aimions pourtant est mort, alors s’il est un moyen pour nous d’apprendre à comprendre ces mots oubliés, ce moyen ne devons-nous pas l’employer, fallût-il pour cela les transcrire d’abord en un langage universel mais qui du moins sera permanent, qui ferait de ceux qui ne sont plus, en leur essence la plus vraie, une acquisition perpétuelle pour toutes les âmes ? Même cette loi du changement qui nous a rendu ces mots inintelligibles, si nous parvenons à l’expliquer, notre infirmité ne devient-elle pas une force nouvelle ?
D’ailleurs, l’œuvre à laquelle nos chagrins ont collaboré peut être interprétée pour notre avenir à la fois comme un signe néfaste de souffrance et comme un signe heureux de consolation. En effet si on dit que les amours, les chagrins du poète lui ont servi, l’ont aidé à construire son œuvre, si les inconnues qui s’en doutaient le moins, l’une par une méchanceté, l’autre par une raillerie, ont apporté chacune leur pierre pour l’édification du monument qu’elles ne verront pas, on ne songe pas assez que la vie de l’écrivain n’est pas terminée avec cette œuvre, que la même nature qui lui a fait avoir telles souffrances, lesquelles sont entrées dans son œuvre, cette nature continuera de vivre après l’œuvre terminée, lui fera aimer d’autres femmes dans des conditions qui seraient pareilles, si ne les faisait légèrement dévier tout ce que le temps modifie dans les circonstances, dans le sujet lui-même, dans son appétit d’amour et dans sa résistance à la douleur. À ce premier point de vue l’œuvre doit être considérée seulement comme un amour malheureux qui en présage fatalement d’autres et qui fera que la vie ressemblera à l’œuvre, que le poète n’aura presque plus besoin d’écrire, tant il pourra trouver dans ce qu’il a écrit la figure anticipée de ce qui arrivera. Ainsi mon amour pour Albertine, tant qu’il en différât, était déjà inscrit dans mon amour pour Gilberte, au milieu des jours heureux duquel j’avais entendu pour la première fois prononcer le nom et faire le portrait d’Albertine par sa tante, sans me douter que ce germe insignifiant se développerait et s’étendrait un jour sur toute ma vie.
Mais à un autre point de vue, l’œuvre est signe de bonheur, parce qu’elle nous apprend que dans tout amour le général gît à côté du particulier, et à passer du second au premier par une gymnastique qui fortifie contre le chagrin en faisant négliger sa cause pour approfondir son essence. En effet, comme je devais l’expérimenter par la suite, même au moment où l’on aime et où on souffre, si la vocation s’est enfin réalisée dans les heures où on travaille on sent si bien l’être qu’on aime se dissoudre dans une réalité plus vaste qu’on arrive à l’oublier par instants et qu’on ne souffre plus de son amour en travaillant que comme de quelque mal purement physique où l’être aimé n’est pour rien, comme d’une sorte de maladie de cœur. Il est vrai que c’est une question d’instant et que l’effet semble être le contraire, si le travail vient un peu plus tard. Car les êtres qui, par leur méchanceté, leur nullité, étaient arrivés malgré nous à détruire nos illusions, s’étaient réduits eux-mêmes à rien et séparés de la chimère amoureuse que nous nous étions forgée, si alors nous nous mettons à travailler, notre âme les élève de nouveau, les identifie, pour les besoins de notre analyse de nous-même, à des êtres qui nous auraient aimé, et dans ce cas la littérature, recommençant le travail défait de l’illusion amoureuse, donne une sorte de survie à des sentiments qui n’existaient plus. Certes nous sommes obligé de revivre notre souffrance particulière avec le courage du médecin qui recommence sur lui-même la dangereuse piqûre. Mais en même temps il nous faut la penser sous une forme générale qui nous fait dans une certaine mesure échapper à son étreinte, qui fait de tous les copartageants de notre peine, et qui n’est même pas exempte d’une certaine joie. Là où la vie emmure, l’intelligence perce une issue, car s’il n’est pas de remède à un amour non partagé, on sort de la constatation d’une souffrance, ne fût-ce qu’en en tirant les conséquences qu’elle comporte. L’intelligence ne connaît pas ces situations fermées de la vie sans issue.
Aussi fallait-il me résigner, puisque rien ne peut durer qu’en devenant général et si l’esprit meurt à soi-même, à l’idée que même les êtres qui furent le plus chers à l’écrivain n’ont fait en fin de compte que poser pour lui comme chez les peintres.
Parfois, quand un morceau douloureux est resté à l’état d’ébauche, une nouvelle tendresse, une nouvelle souffrance nous arrivent qui nous permettent de le finir, de l’étoffer. Pour ces grands chagrins utiles on ne peut pas encore trop se plaindre, car ils ne manquent pas, ils ne se font pas attendre bien longtemps*. Tout de même il faut se dépêcher de profiter d’eux, car ils ne durent pas très longtemps : c’est qu’on se console, ou bien, quand ils sont trop forts, si le cœur n’est plus très solide, on meurt. Car le bonheur seul est salutaire pour le corps ; mais c’est le chagrin qui développe les forces de l’esprit. D’ailleurs, ne nous découvrît-il pas à chaque fois une loi, qu’il n’en serait pas moins indispensable pour nous remettre chaque fois dans la vérité, nous forcer à prendre les choses au sérieux, arrachant chaque fois les mauvaises herbes de l’habitude, du scepticisme, de la légèreté, de l’indifférence. Il est vrai que cette vérité, qui n’est pas compatible avec le bonheur, avec la santé, ne l’est pas toujours avec la vie. Le chagrin finit par tuer. À chaque nouvelle peine trop forte, nous sentons une veine de plus qui saillit, développe sa sinuosité mortelle au long de notre tempe, sous nos yeux. Et c’est ainsi que peu à peu se font ces terribles figures ravagées du vieux Rembrandt, du vieux Beethoven, de qui tout le monde se moquait. Et ce ne serait rien que les poches des yeux et les rides du front s’il n’y avait la souffrance du cœur. Mais puisque les forces peuvent se changer en d’autres forces, puisque l’ardeur qui dure devient lumière et que l’électricité de la foudre peut photographier, puisque notre sourde douleur au cœur peut élever au-dessus d’elle, comme un pavillon, la permanence visible d’une image à chaque nouveau chagrin, acceptons le mal physique qu’il nous donne pour la connaissance spirituelle qu’il nous apporte ; laissons se désagréger notre corps, puisque chaque nouvelle parcelle qui s’en détache vient, cette fois lumineuse et lisible, pour la compléter au prix de souffrances dont d’autres plus doués n’ont pas besoin, pour la rendre plus solide au fur et à mesure que les émotions effritent notre vie, s’ajouter à notre œuvre. Les idées sont des succédanés des chagrins ; au moment où ceux-ci se changent en idées, ils perdent une partie de leur action nocive sur notre cœur, et même, au premier instant, la transformation elle-même dégage subitement de la joie. Succédanés dans l’ordre du temps seulement, d’ailleurs, car il semble que l’élément premier ce soit l’idée, et le chagrin, seulement le mode selon lequel certaines idées entrent d’abord en nous. Mais il y a plusieurs familles dans le groupe des idées, certaines sont tout de suite des joies.
Ces réflexions me faisaient trouver un sens plus fort et plus exact à la vérité que j’ai souvent pressentie, notamment quand Mme de Cambremer se demandait comment je pouvais délaisser pour Albertine un homme remarquable comme Elstir. Même au point de vue intellectuel je sentais qu’elle avait tort, mais je ne savais pas ce qu’elle méconnaissait : c’était les leçons avec lesquelles on fait son apprentissage d’homme de lettres. La valeur objective des arts est peu de chose en cela ; ce qu’il s’agit de faire sortir, d’amener à la lumière, ce sont nos sentiments, nos passions, c’est-à-dire les passions, les sentiments de tous. Une femme dont nous avons besoin, qui nous fait souffrir, tire de nous des séries de sentiments autrement profonds, autrement vitaux qu’un homme supérieur qui nous intéresse. Il reste à savoir, selon le plan où nous vivons, si nous trouvons que telle trahison par laquelle nous a fait souffrir une femme est peu de chose auprès des vérités que cette trahison nous a découvertes et que la femme heureuse d’avoir fait souffrir n’aurait guère pu comprendre. En tout cas ces trahisons ne manquent pas. Un écrivain peut se mettre sans crainte à un long travail. Que l’intelligence commence son ouvrage, en cours de route surviendront bien assez de chagrins qui se chargeront de le finir. Quant au bonheur, il n’a presque qu’une seule utilité, rendre le malheur possible. Il faut que dans le bonheur nous formions des liens bien doux et bien forts de confiance et d’attachement pour que leur rupture nous cause le déchirement si précieux qui s’appelle le malheur. Si l’on n’avait pas été heureux, ne fût-ce que par l’espérance, les malheurs seraient sans cruauté et par conséquent sans fruit.
Et plus qu’au peintre, à l’écrivain, pour obtenir du volume et de la consistance, de la généralité, de la réalité littéraire, comme il lui faut beaucoup d’églises vues pour en peindre une seule, il lui faut aussi beaucoup d’êtres pour un seul sentiment. Car si l’art est long et la vie courte, on peut dire en revanche que, si l’inspiration est courte, les sentiments qu’elle doit peindre ne sont pas beaucoup plus longs**. Quand elle renaît, quand nous pouvons reprendre le travail, la femme qui posait devant nous pour un sentiment ne nous le fait déjà plus éprouver. Il faut continuer à le peindre d’après une autre, et si c’est une trahison pour l’être, littérairement, grâce à la similitude de nos sentiments, qui fait qu’une œuvre est à la fois le souvenir de nos amours passées et la prophétie de nos amours nouvelles, il n’y a pas grand inconvénient à ces substitutions. C’est une des causes de la vanité des études où on essaye de deviner de qui parle un auteur. Car une œuvre, même de confession directe, est pour le moins intercalée entre plusieurs épisodes de la vie de l’auteur, ceux antérieurs qui l’ont inspirée, ceux postérieurs, qui ne lui ressemblent pas moins, les amours suivantes, leurs particularités étant calquées sur les précédentes. Car à l’être que nous avons le plus aimé nous ne sommes pas si fidèle qu’à nous-même, et nous l’oublions tôt ou tard pour pouvoir – puisque c’est un des traits de nous-même – recommencer d’aimer. Tout au plus à cet amour celle que nous avons tant aimée a-t-elle ajouté une forme particulière, qui nous fera lui être fidèle même dans l’infidélité. Nous aurons besoin avec la femme suivante des mêmes promenades du matin ou de la reconduire de même le soir, ou de lui donner cent fois trop d’argent. (Une chose curieuse que cette circulation de l’argent que nous donnons à des femmes, qui à cause de cela nous rendent malheureux, c’est-à-dire nous permettent d’écrire des livres – on peut presque dire que les œuvres, comme dans les puits artésiens, montent d’autant plus haut que la souffrance a plus profondément creusé le cœur.) Ces substitutions ajoutent à l’œuvre quelque chose de désintéressé, de plus général, qui est aussi une leçon austère que ce n’est pas aux êtres que nous devons nous attacher, que ce ne sont pas les êtres qui existent réellement et sont par conséquent susceptibles d’expression, mais les idées. Encore faut-il se hâter et ne pas perdre de temps pendant qu’on a à sa disposition ces modèles ; car ceux qui posent pour le bonheur n’ont généralement pas beaucoup de séances à donner, ni hélas, puisqu’elle aussi, elle passe si vite, ceux qui posent la douleur. D’ailleurs, même quand elle ne fournit pas en nous la découvrant la matière de notre œuvre, elle nous est utile en nous y incitant. L’imagination, la pensée peuvent être des machines admirables en soi, mais elles peuvent être inertes. La souffrance alors les met en marche. Et les êtres qui posent pour nous la douleur nous accordent des séances si fréquentes, dans cet atelier où nous n’allons que dans ces périodes-là et qui est à l’intérieur de nous-même ! Ces périodes-là sont comme une image de notre vie avec ses diverses douleurs. Car elles aussi en contiennent de différentes, et au moment où on croyait que c’était calmé, une nouvelle. Une nouvelle dans tous les sens du mot : peut-être parce que ces situations imprévues nous forcent à entrer plus profondément en contact avec nous-même, ces dilemmes douloureux que l’amour nous pose à tout instant, nous instruisent, nous découvrent successivement la matière dont nous sommes fait. Aussi quand Françoise, voyant Albertine entrer par toutes les portes ouvertes chez moi comme un chien, mettre partout le désordre, me ruiner, me causer tant de chagrins, me disait (car à ce moment-là j’avais déjà fait quelques articles et quelques traductions) : « Ah ! si Monsieur à la place de cette fille qui lui fait perdre tout son temps avait pris un petit secrétaire bien élevé qui aurait classé toutes les paperoles de Monsieur ! » j’avais peut-être tort de trouver qu’elle parlait sagement. En me faisant perdre mon temps, en me faisant du chagrin, Albertine m’avait peut-être été plus utile, même au point de vue littéraire, qu’un secrétaire qui eût rangé mes paperoles. Mais tout de même, quand un être est si mal conformé (et peut-être dans la nature cet être est-il l’homme) qu’il ne puisse aimer sans souffrir, et qu’il faille souffrir pour apprendre des vérités, la vie d’un tel être finit par être bien lassante. Les années heureuses sont les années perdues, on attend une souffrance pour travailler. L’idée de la souffrance préalable s’associe à l’idée du travail, on a peur de chaque nouvelle oeuvre en pensant aux douleurs qu’il faudra supporter d’abord pour l’imaginer. Et comme on comprend que la souffrance est la meilleure chose que l’on puisse rencontrer dans la vie, on pense sans effroi, presque comme à une délivrance, à la mort.
Pourtant si cela me révoltait un peu, encore fallait-il prendre garde que bien souvent nous n’avons pas joué avec la vie, profité des êtres pour les livres mais tout le contraire. Le cas de Werther, si noble, n’était pas, hélas, le mien. Sans croire un instant à l’amour d’Albertine, j’avais vingt fois voulu me tuer pour elle, je m’étais ruiné, j’avais détruit ma santé pour elle. Quand il s’agit d’écrire on est scrupuleux, on regarde de très près, on rejette tout ce qui n’est pas vérité. Mais tant qu’il ne s’agit que de la vie, on se ruine, on se rend malade, on se tue pour des mensonges. Il est vrai que c’est de la gangue de ces mensonges-là que (si l’âge est passé d’être poète) on peut seulement extraire un peu de vérité. Les chagrins sont des serviteurs obscurs, détestés, contre lesquels on lutte, sous l’empire de qui on tombe de plus en plus, des serviteurs atroces, impossibles à remplacer et qui par des voies souterraines nous mènent à la vérité et à la mort. Heureux ceux qui ont rencontré la première avant la seconde, et pour qui, si proches qu’elles doivent être l’une de l’autre, l’heure de la vérité a sonné avant l’heure de la mort !
De ma vie passée je compris encore que les moindres épisodes avaient concouru à me donner la leçon d’idéalisme dont j’allais profiter aujourd’hui. Mes rencontres avec M. de Charlus, par exemple, ne m’avaient-elles pas, même avant que sa germanophilie me donnât la même leçon, permis, mieux encore que mon amour pour Mme de Guermantes ou pour Albertine, que l’amour de Saint-Loup pour Rachel, de me convaincre combien la matière est indifférente et que tout peut y être mis par la pensée ; vérité que le phénomène si mal compris, si inutilement blâmé, de l’inversion sexuelle grandit plus encore que celui, déjà si instructif, de l’amour. Celui-ci nous montre la beauté fuyant la femme que nous n’aimons plus et venant résider dans le visage que les autres trouveraient le plus laid, qui à nous-même aurait pu, pourra un jour déplaire ; mais il est encore plus frappant de la voir, obtenant tous les hommages d’un grand seigneur qui délaisse aussitôt une belle princesse, émigrer sous la casquette d’un contrôleur d’omnibus. Mon étonnement, à chaque fois que j’avais revu aux Champs-Élysées, dans la rue, sur la plage, le visage de Gilberte, de Mme de Guermantes, d’Albertine, ne prouvait-il pas combien un souvenir ne se prolonge que dans une direction divergente de l’impression avec laquelle il a coïncidé d’abord et de laquelle il s’éloigne de plus en plus ?
L’écrivain ne doit pas s’offenser que l’inverti donne à ses héroïnes un visage masculin. Cette particularité un peu aberrante permet seule à l’inverti de donner ensuite à ce qu’il lit toute sa généralité. Racine avait été obligé, pour lui donner ensuite toute sa valeur universelle, de faire un instant de la Phèdre antique une janséniste ; de même, si M. de Charlus n’avait pas donné à l’« infidèle » sur qui Musset pleure dans La Nuit d’octobre ou dans Le Souvenir le visage de Morel, il n’aurait ni pleuré, ni compris, puisque c’était par cette seule voie, étroite et détournée, qu’il avait accès aux vérités de l’amour. L’écrivain ne dit que par une habitude prise dans le langage insincère des préfaces et des dédicaces : « mon lecteur ». En réalité, chaque lecteur est quand il lit le propre lecteur de soi-même. L’ouvrage de l’écrivain n’est qu’une espèce d’instrument optique qu’il offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que sans ce livre il n’eût peut-être pas vu en soi-même. La reconnaissance en soi-même, par le lecteur, de ce que dit le livre, est la preuve de la vérité de celui-ci, et vice versa, au moins dans une certaine mesure, la différence entre les deux textes pouvant être souvent imputée non à l’auteur mais au lecteur. De plus, le livre peut être trop savant, trop obscur pour le lecteur naïf, et ne lui présenter ainsi qu’un verre trouble avec lequel il ne pourra pas lire. Mais d’autres particularités (comme l’inversion) peuvent faire que le lecteur a besoin de lire d’une certaine façon pour bien lire ; l’auteur n’a pas à s’en offenser, mais au contraire à laisser la plus grande liberté au lecteur en lui disant : « Regardez vous-même si vous voyez mieux avec ce verre-ci, avec celui-là, avec cet autre. »

Marcel ProustA la recherche du temps perdu – Le Temps retrouvé

* En amour, notre rival heureux, autant dire notre ennemi, est notre bienfaiteur. À un être qui n’excitait en nous qu’un insignifiant désir physique il ajoute aussitôt une valeur immense, étrangère, mais que nous confondons avec lui. Si nous n’avions pas de rivaux, le plaisir ne se transformerait pas en amour. Si nous n’en avions pas, ou si nous ne croyions pas en avoir. Car il n’est pas nécessaire qu’ils existent réellement. Suffisante pour notre bien est cette vie illusoire que donnent à des rivaux inexistants notre soupçon, notre jalousie.

** Ce sont nos passions qui esquissent nos livres, le repos d’intervalle qui les écrit.

Le Temps retrouvé : https://fr.wikisource.org/wiki/Le_Temps_retrouv%C3%A9

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La carte et le territoire, métapsychologie du Fol

« Devant la maladie mentale, il vous faut rester toujours perplexe. La chose qui me ferait le plus affreusement peur, si je devenais fou, ce serait que vous adoptiez l’attitude du bon sens ; que vous puissiez tenir pour acquis que je délirais. »
Ludwig Wittgenstein

« J’ai pour me guérir du jugement des autres toute la distance qui me sépare de moi. »
Antonin Artaud

Le Septième Sceau, Ingmar Bergman, 1957

Qu’est-ce qu’une limite ? Un bord, un contour, une surface, un passage, une enceinte, une extrémité. Elle est sentier, frontière (Latin : limes, -itis), séparant deux étendues, deux pays ou terrains contigus. Fin d’un territoire, début d’un autre, elle est la ligne qui circonscrit l’espace et le temps. Elle définit un écart, un intervalle, rend possible l’organisation d’éléments et la sortie du confus. Borne, point au-delà duquel ne peuvent aller ou s’étendre une action, une influence, un état, elle devient degré extrême de quelque chose, de ce qui est acceptable. En opposition, elle indique un seuil au-delà duquel quelque chose n’appartient plus à un ensemble donné.

À la limite (si on envisage le cas extrême), être limite (familièrement, être peu acceptable) reviendrait à connaître ses limites : « Dépasser les limites n’est pas un moindre défaut que de rester en deçà » (Confucius, Entretiens VI 11) et « L’homme ne saurait connaître la loi, mesurer ses limites, qu’en passant outre » (Arthur Adamov, L’aveu). Aussi, les limites séparent et contiennent, servent à organiser le monde et préservent du chaos originel. De la naissance d’un espace, la limite crée du lien, un nouveau temps, une chronologie. Mais les mythes théogoniques nous enseignent qu’elle appelle également le manque, l’écart, l’attente, l’absence. L’impatience pourrait être une caractéristique des pathologies anaclitiques et archaïques, marquées par une grande souffrance identitaire, « pathologies de la liberté au sens d’une liberté mal contenue, sans orientation et sans but, parfois hors sens, ouvrant la voie au désordre et à la contingence. Toute révolte peut être saine, si elle ne manque pas son but… Si elle le rate, elle entre dans une spirale du négatif » (Maurice Corcos, Fonctionnements limites à l’adolescence : psychopathologie et clinique psychodynamique, in L’information psychiatrique, vol. 92, 2016).

Topique du Fol

La limite se caractérise chez l’humain par le corps, la peau, l’Autre, le lien, la séparation, la loi, l’interdit, le sens, le parcours, la mémoire, l’identité. Elle s’organise et se construit par des opérations de délimitation : limites imposées par l’extérieur et d’autres de l’intérieur, psychiques ou corporelles. Elle s’exprime en psychopathologie par les automutilations, la somatisation, les conduites à risques, les transgressions, les passages à l’acte, les angoisses de séparation ou d’intrusion, les troubles des affects et se caractérise par la confusion. Étymologiquement cette confusio est la profusion d’une distinction malaisée et d’un manquement à reconnaître les différences, provoquant la promiscuité, difficulté à garder la réserve d’intimité et d’intériorité. Du manque de distanciation sociale, de pudeur, de nuances et de clarté aux actes auto ou hétéro agressifs, impulsifs, compulsifs et addictifs, celui qui bouleverse (confusor) ébranle l’ordre établi, le met en défaut et advient trouble public.

La transgression (sublimatoire en ce qui nous concerne) est quête, excitation, franchissement, dépassement des limites constitutives de l’interdit (celles du refoulement) véritable « scandale de l’esprit » (Georges Bataille). Exubérante, elle est folie de vivre, exploratoire, insoumise. Ordinaire, elle est maternité, somatisation, création artistique. Au même titre que le symptôme et l’acte manqué, le fonctionnement potentiellement présent en chacun de nous joue sur une zone de fêlure de l’être, un état, un « voisinage de la structure » (Jean-Jacques Rassial, Le sujet en état limite, 1999). Il nous faudrait donc considérer « la limite comme une frontière mouvante et fluctuante dans la normalité comme dans la pathologie » (André Green, Le concept de limite in La folie privée, 1990). Moins une pathologie « à la limite de » qu’une porosité, une pathologie des limites du moi. Cette difficulté à distinguer le moi de l’objet, le dedans du dehors, fait qu’il est dans la tradition d’un cas d’être intrinsèquement limite, c’est à dire de poser « une question sans pouvoir donner une réponse » (Pierre Fédida, Clinique psychopathologique des cas limites et métapsychologie du fonctionnement limite, in Psychanalyse à l’université, 1979).

Échec et mat

En quoi le sujet limite serait-il Le Mat ? Le Mat (ou Fol ou Fou) est l’être qui, dans sa quête, chemine et accepte l’inconnu. Il suit son chemin où il met les pieds au risque de trébucher. Il est le sujet en acte et symbolise le subjectif. C’est un fou, un bouffon qui se moque de son apparence. Guidé par son intuition et ses pulsions, sa vérité intérieure, il est habité par une forme de sagesse que d’autres qualifient de folie. Sur l’échiquier il dénote un « échec imparable mettant fin définitivement à la partie ». En arabe, Mat signifie « mort ». En cas d’échec l’initié est mat. Il signifie symboliquement quelqu’un qui a perdu quelque chose (mort d’un passé, deuil…). Est-ce la raison pour laquelle, dans le Tarot de Marseille, Le Mat (l’arcane sans nombre) se superpose trait pour trait au squelette de l’arcane XIII (sans nom ou dit de la Mort) ? Il peut également être quelqu’un qui a subi un échec ou une perte, éprouvant une souffrance intérieure à en perdre la raison. Si l’image ne tranche pas entre le perdant (personnage mis en échec et qui part avec le reste de ses affaires) et l’homme farfelu (ressemblant à un fou) dans tous les cas il est hors jeu.

Le Mat est un vagabond, un original exclu de l’ordre établi, hors normes. Le chien qui l’accompagne le met en garde, l’alerte ou expose sa blessure (le pantalon déchiré). Il est fou sans finalité marchant vers la destruction ou pèlerin vers un lieu saint. Dans l’interprétation la plus élevée, détaché de tout besoin, de tout complexe, il est illuminé, un dieu vivant, un géant qui puise dans le flux de l’énergie une force incommensurable. Être en transe, il représente l’énergie originelle sans limites, la liberté totale, la poussée créatrice fondamentale. Hors structure, il n’a que pour référence la sienne, au-delà du rationnel et du matériel, du bien et du mal, de la lumière et de l’obscurité, que seul un libre arbitre total dirige vers le pire ou le meilleur. Incarnation d’un mystère, notre rôle consiste à le caractériser, le sien à s’échapper de sa terminologie. Polysémique, folie aux yeux des hommes ou fou de Dieu, il établit une barrière rassurante, dimension publique de l’extrémité, qui se trouve la plus éloignée de la mesure où l’effacement du sujet est au premier plan.

Au moyen-âge, l’homo viator est un pèlerin fou (Marsile Ficin, Théologie platonicienne de l’immortalité des âmes), figure de l’exil terrestre dans le christianisme (Philon d’Alexandrie, De confusione linguarum) et reprise de l’âme en errance de la pensée antique. Jean de Gerson (De Consolatione Theologiae) y ajoute les fantaisies mélancoliques liées à la corruption des humeurs. L’homme ne peut accéder directement à la connaissance de Dieu par la raison, une disposition de l’âme harmonieuse imparfaite, souvent perturbée (voire totalement empêchée chez le bébé, l’ivrogne ou l’insensé).  Ainsi, le pèlerin est gagné par la folie parce que sa compréhension de la réalité repose sur des fluides corporels dont l’équilibre subtil lui échappe. Cette association de la motilité et de la théorie médicale des tempéraments n’est pas sans rappeler la Métapsychologie de Freud où « l’affectivité se manifeste essentiellement en décharge mobile (sécrétoire, vaso-régulatrice) destinée à transformer (de façon interne) le corps propre, sans rapport avec le monde extérieur ; la motilité, en actions destinées à transformer le monde extérieur ».

Mais l’expression italienne « être comme le fou dans le Tarocchi » nous en dit encore plus sur cet électron libre, le plus puissant des arcanes, se déplaçant comme il l’entend, bouleversant les conventions et qui perdure dans la figure du Joker et ses coups de poker. Dans Le songe d’une nuit d’été il est Puck, le bouffon du roi Obéron qui passe d’un monde à l’autre, celui du quotidien, de la matérialité et celui de l’imagination, de l’inconscient et du non verbal. Ailleurs chez Shakespeare, il est l’alter ego du Roi Lear au point de supplanter sa sagesse. Parfois affublé d’une couronne, l’attribut en fait un semblable de l’autorité, inspiré divinement. Il jouit d’un rôle social important, rappelant aux détenteurs du pouvoir que l’anarchie fait partie intégrante de la nature humaine et qu’elle doit être prise en considération. Jusqu’au XVIIème siècle, sa présence au sein des familles nobles revenait à faire une place à l’esprit renégat si ce n’était aux fins d’écarter le mauvais œil.

En permanence dans l’action, il va jusqu’à la provoquer par son intervention, développe l’appétit et nous pousse à vivre là où notre raison nous engagerait à la prudence. Obscène et fertile, un lien direct le relie traditionnellement au phallus, des banquets grecs et romains à la vitalité d’Arlequin. Exorciste, il rend acceptable les pratiques les plus irrationnelles. On lui délègue le rôle de l’espièglerie et des attitudes taboues dont on retrouve la trace dans la fête des fous, saturnale qui perdure dans les fêtes de Carnaval, Halloween, Mardi Gras, Nouvel An…Le fou du village (« les amis de Dieu ») était autrefois pleinement intégré à la communauté. Aujourd’hui son destin est d’être interné ou exclu. Est-ce cette rigidité de la norme qui fait que la rencontre des mondes parallèles, angoissants et distordus, prend forme de nos jours dans les paradis artificiels des drogues (Interzone de Burrough) ?

D’un Fol à l’autre

L’archétype est porteur d’un feu prométhéen, symbole du dieu non manifesté (En Sof), épicentre, point central, cardinal d’un ensemble fini en quête d’ordre. Chiffre, il est zéro utilisé pour garder le rang et marquer une position vide dans l’écriture des nombres en notation positionnelle où le néant devient infini décimal. Dans la mythologie grecque il est Momos, fils de Nyx la déesse primordiale de la nuit, frère des jumeaux hypnos et Thanatos. Personnification du sarcasme et de la moquerie, le bouffon des divinités olympiennes fut chassé pour avoir trop raillé les dieux et ne trouva refuge qu’auprès de Dionysos, seul capable de le supporter. Tenant à la main une marotte, symbole de la folie, il accompagne souvent Comus, dieu de la bonne chair et du libertinage. Le terme même de bouffon est une déformation de bouphonie, le sacrifice du bœuf dans la Grèce antique, où après l’exécution de la victime une comédie sacrée avait lieu pour dépasser la mort de l’animal. Totem et tabou ! En alchimie, il est le symbole du dissolvant, « phase de séparation et de dissolution de la substance qui était, dit-on, la part la plus difficile du Grand Œuvre. On discute encore si cette expression s’appliquait à d’audacieuses expériences sur la matière elle-même ou s’entendait symboliquement des épreuves de l’esprit. Se libérant des routines et des préjugés. Sans doute a-t-elle signifié tour à tour ou à la fois l’un et l’autre » (Marguerite Yourcenar, L’Œuvre au noir, 1968).

Si le bouffon naturel (fol naturel ou fol naïs), réellement atteint de folie, pouvait servir à distraire le roi, le bouffon artificiel, une reproduction du premier, partageait des caractéristiques communes avec le fripon « à la fois intelligent et stupide, proche des dieux par sa primordialité et ses pouvoirs, mais plus voisin des hommes par sa faim gloutonne, sa sexualité exorbitante, son amoralisme » (Mircea Eliade, La nostalgie des origines : méthodologie et histoire des religions, 1971). Équivalent du gnome ou du lutin, de Coyote dans la culture amérindienne ou Loki dans les religions nordiques, le fripon divin est un complément de l’individu civilisé ou conformiste, mais également par son individualisme de l’humain social et coopératif. Pour Paul Radin il est un miroir de l’esprit (speculum mentis) à l’origine de l’enfant intérieur de Carl Gustave Jung. Ici réside toute l’ambivalence et l’ambiguïté du personnage. Il fait sienne la devise des Trolls « suffis-toi toi-même » dont Peer Gynt a du mal à se départir des « sales moutards ». Mais « au dehors, sous la voûte brillante, chez les hommes, on dit :  Homme, sois toi-même ! » (Henri Ibsen, Peer Gynt, Acte II, scène 6). Si Peer Gynt signifie « l’É-per-du, l’Inconnu, ce qui doit venir » (Acte IV, scène 12) nul égotisme nietzschéen, ni culte du moi chez notre héros qui n’advient que lorsque « quelque chose vient de se casser ». C’est dans la boue qu’il triomphe, « hors de soi ! son couronnement est arrivé ! » (Acte IV, scène 13). Le vagabond fait l’expérience de la sombre réputation des carrefours, lieux de la rencontre inattendue, du choix, de l’incertitude et du destin qui peut s’y jouer.

Être ou ne pas être

Comment contenir le sujet sans contention qui en ferait un fou à lier ? Notre Fol serait-il philosophe ? Qu’a-t-il à nous dire de lui ? de nous ? d’eux (les fous) ? Ce solipsiste n’a pour lui que le moi avec ses sensations et ses sentiments qui constituent la seule réalité existante dont il soit sûr. Attitude généralement conçue comme le cas limite de l’idéalisme, selon laquelle l’existence du sujet s’interrogeant constitue l’unique certitude. Notre Fol aurait-il des formes de détachement et de conscience de soi en commun avec la philosophie elle-même ?  Le solipsisme théorisé par Wittgenstein souligne deux positions contradictoires. Le sujet solipsiste affirme qu’il est le seul sujet qui existe et dans un même mouvement s’adresse à nous, autres esprits, impliquant l’existence d’autrui et du monde extérieur. Dit autrement, la compréhension nécessite d’être prise par le monde, par le sens, par l’Autre et le mal du solipsisme serait d’être un malaise de l’incompréhension. L’expérience, extrême, pathologique est vécue alors comme un déchirement lorsque notre philosophe, devenu comme extérieur à lui-même, se voit et se rencontre comme un autre absolu par rapport à lui-même. Voilà qui relève d’un certain panache et d’une esthétique de la modernité.

Dans le tarot de Rider-Waite, The Fool se tient au bord du précipice suggérant le vertige, la proximité de l’effondrement. Doit-il se prémunir du danger et reculer ou affronter la mort ? La question, existentielle, relève d’une angoisse authentique, face au pouvoir immense que lui confère sa liberté. Il n’a pas peur de ce qui lui est extérieur mais de ce qu’il peut faire. Il s’angoisse devant lui-même. L’expérience du vide, de la solitude et de la mort en soi prime sur la luxuriance du délire. On sait depuis Freud que le délire a sa raison d’être comme tentative de guérison. Moins que les symptômes positifs (idées délirantes, hallucinations…) ce sont les symptômes négatifs qu’il convient de souligner (incapacité d’agir, émoussement des affects…). Ni trace d’un débordement, ni d’une destruction de la conscience « mais un détachement à l’égard des formes normales de l’émotion et du désir ; non pas une perte, mais une exacerbation des formes diverses d’attention consciente à soi-même » (Louis A. Sass, Les paradoxes du délire, 1994). S’il ne partage pas avec nous des positions communes sur la réalité, son propos n’est pas nécessairement dénué de sens. Il est un Dasein, être particulier et paradoxal, à qui son propre être importe, qui est confronté à la possibilité constante de sa mort, en a conscience et qui est toujours au monde tout en étant enfermé dans sa solitude.

Être c’est « ce qui est », qui représente le caractère de l’unicité, de la stabilité, de la réalité, de l’autonomie. A contrario, quelqu’un qui est sujet à des variations ou des influences extérieures n’a à proprement parler d’existence, se définissant non plus par lui-même mais par son lien avec le reste du monde. La capacité à être est somme toute très relative. Le seul être véritable est Dieu, existant par lui-même, éternel et immuable. L’homme n’est pas un être stable, libre et autonome et son devenir est intrinsèquement lié à sa perception du monde : projection de l’ego, tentative de maîtriser le futur. La phénoménologie d’Husserl, comme la psychopathologie de Jaspers qui s’en inspire, demeure tributaire d’une pensée du sujet initiée par Descartes selon laquelle le sujet, en tant que res cogitans, est un étant qui n’a pas besoin d’un autre étant pour être ou exister. Le Dasein d’Heidegger est une ouverture à l’être : être au monde (découvrir son être jeté comme sa mortalité à travers l’angoisse) et exister temporellement (être en avant de soi sous la forme de projet et être en arrière de soi sous la forme d’avoir été). Existence qui ne va pas de soi et condamne à s’interroger sur ce que signifie être ou fuir une telle interrogation.

La psychiatrie phénoménologique à son chevet

Binswanger dégage trois formes manquées de la présence humaine :  la présomption, la distorsion et le maniérisme (Ludwig Binswanger, Essai sur la schizophrénie, le cas Jürg Zund, 1956). L’expression d’une incapacité à trouver un style propre, dominé par les attirances multiples et le manque de chez soi (heimatlosigkeit) dénote une présomption (verstiegenheit), un idéal conduisant à se conformer à différents modèles. Le maniérisme, au sens d’une conduite affectée et dépourvue de toute spontanéité, exprime le phénomène. Mais il ne faut pas expliquer la dissociation en termes de psychologie associative et de relâchement des associations (folie dissociative, absence d’unité et de cohérence) mais comprendre la division et le morcellement dans la perspective de la Daseinanalyse. De manière générale, selon Binswanger, ce que la psychopathologie appelle dissociation « signifie que l’ipséité et l’autonomie du Dasein sont menacées par l’éclosion d’un type général étranger au soi et emprunté à l’opinion publique du On ». Le concept de dissociation est ré-élaboré à partir de la thématique heideggerienne de la chute, de l’inauthenticité et de l’emprise du On.

L’angoisse chez Heidegger n’implique ni négation, ni privation de l’autre. Le Dasein angoissé est seul parce que se découvrant unique face à l’autre.  Cela ne signifie pas qu’il ne peut se libérer qu’en se repliant sur lui-même dans l’isolement. Il fait alors une distinction entre solipsisme existential et classique. La réappropriation de soi passe par la désaliénation, l’angoisse singularise, libère du joug du On et des relations faussées. Si le Dasein propre est en retrait, il reste un être-avec (Mitsein) le Dasein d’autrui. La problématique ontologique du solipsisme existential se résumerait ainsi :

« S’il y a dans l’angoisse la possibilité d’un ouvrir privilégié, c’est parce que l’angoisse isole. Cet isolement ramène le Dasein de son échéance et lui rend l’authenticité et l’inauthenticité manifestes en tant que possibilités de son être. Ces possibilités fondamentales du Dasein qui est à chaque fois mien se montrent dans l’angoisse comme en elle-même, non dissimulées par l’étant intramondain auquel le Dasein s’attache de prime abord et le plus souvent » (Martin Heidegger, Être et temps, 1927).

Le langage aliéné

Pris au sens dogmatique, le solipsisme ferait de l’homme « un fou enfermé dans un blockhaus imprenable » (Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation, 1819). Il ne s’agit, dès lors, que d’un « sophisme sceptique », « un faux-semblant ». En tant que conviction sérieuse, il ne se rencontrerait « que dans une maison de fous ». Mais pour Wittgenstein, il relève bien d’une pathologie métaphysique. Une maladie de l’abstraction, de la conscience prenant conscience de soi. Le but de la philosophie étant la clarification logique des pensées, il relèverait d’un trouble du langage. Si le solipsiste doit s’accrocher à son intuition de la position cardinale de sa propre conscience il ne peut seulement avoir des expériences mais doit, d’une façon ou d’une autre, faire l’expérience de ses expériences en se projetant dans une position extériorisée. La subjectivité, poussée dans ses derniers retranchements, s’effondre en objectivité, s’achevant sur un narcissisme sans Narcisse. L’impasse du solipsisme est l’aliénation de l’hyper-réflexivité. Une hypervigilance au monde et à la conscience de cette hypervigilance, une conscience cérébrale.

Lorsque Lacan fait du vide une énergie qui fait sortir le sujet de l’impasse du désir de l’Autre par le biais du langage, ce vide est un reste du manque-à-être fondamental dans la structure du sujet. Enraciné comme une faille dans l’organisation du moi, ce vide s’inscrit dans une pensée de la pathologie liée au vide. Non plus comme condition nécessaire et préalable au désir (vide primaire) mais clinique du vide où il n’advient pas comme préalable à quelque chose mais « comme effondrement dans l’air de confiance, qui retentit sur l’organisation du moi » (D.W. Winnicott, la crainte de l’effondrement, 2002). « Le néant au cœur de la parole, le manque de l’être, le scandale d’une pensée séparée de la vie » comme l’évoque Derrida au sujet d’Artaud, reprenant ses propres termes. Et de poursuivre que ce dont le poète est le témoin, « c’est une essence universelle de la pensée » (Jacques Derrida, L’Écriture et la Différence, 1967). Si pour Rimbaud « Je est un autre », Artaud fait du moi une prison. Il « souffre que l’Esprit ne soit pas dans la vie et que la vie ne soit pas dans l’Esprit » (L’ombilic des limbes, 1925). Lorsqu’on lui parle de Narcissisme, il rétorque qu’il s’agit de sa vie et qu’il a « le culte non pas du moi mais de la chair » (Fragments d’un journal en enfer, 1926).

Il y a une certaine lucidité dans cette dis-location, sans doute banalement présente en chacun de nous et qui nous interroge sur la troublante proximité de sa pensée à la nôtre. Celui qui aimait « les poèmes des affamés, des malades, des parias, des emprisonnés […] et les poèmes des suppliciés du langage qui sont en perte dans leurs écrits et non de ceux qui s’affectent perdus pour mieux étaler leur conscience et leur science de la perte et de l’écrit » (Lettres de Rodez, 1946) nous enseigne peut-être « cette unité antérieure de la dissociation », comme l’énonçait Derrida, où les mots et les choses se confondaient au temps d’avant la chute dans le langage. Par sa présence le Fol a quelque chose à nous dire de l’indicible, c’est son absence qui le rend inaudible. Mais « Il faut que le catastrophé ne soit pas trop catastrophé pour se rendre compte qu’il est catastrophé […] frôler une catastrophe c’est flirter avec elle, l’attirer, chercher à la séduire et au moment où elle est sur le point de se produire, le sujet s’aperçoit qu’il n’a pas pris les précautions préservatrices nécessaires pour la chose en question » (Didier Anzieu, La terreur d’exister, 1998).

Vincent Caplier – Novembre 2021 – Institut Français de Psychanalyse©

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Quelques réflexions psychanalytiques sur les représentations historico-mythologiques de la naissance et de la conception – 1

                                  « La vie utérine et la première enfance sont beaucoup plus en continuité que ne le laisse croire la césure frappante de la naissance. »
Sigmund Freud

La naissance d’Athéna – Amphore attique à figures noires, Vers 540 av. JC, Museum of Fine Arts, Boston

L’origine du processus naturel de la procréation et de la naissance interroge l’humanité depuis l’aube des temps. Des représentations historico-mythologiques, des processus de procréation, des conceptions du fœtus et de l’embryon parcourent le temps depuis les mythes fondateurs, traversent l’antiquité pour parvenir à nos jours. L’embryologie scientifique offrira des idées rationnelles et évincera pour partie seulement un certain nombre de fantasmes.

La dimension obscure de la procréation aura généré craintes et espoirs favorisant dans son sillage un certain nombre de rites et croyances persistant jusqu’à nos jours pour s’efforcer de maitriser l’invisible, de faciliter la fécondité et d’accueillir l’enfant dans les meilleures conditions.

En navigant aux frontières du réel et du fantastique nous tenterons au fil de ces représentations d’apporter quelques réflexions psychanalytiques éclairant un sens crypté de ces idées, de ces pratiques, de ces nouveaux mythes actuels délirants s’inscrivant dans le social et faisant vaciller la frontière entre le fantasme et le passage à l’acte.

1 – Mythologie et naissance

Freud énonce le statut de la mythologie dans deux formules :
« Les mythes sont les rêves de l’humanité » et « La mythologie est une psychologie projetée ».
Il utilisera la mythologie dans l’invention de la psychanalyse pour comprendre les processus inconscients dans « Le complexe d’Œdipe » et dans « L’interprétation des rêves ».
A. Green souligne « La parenté profonde entre la pensée grecque et celle de l’inconscient ».
J. Lacan, se référant à C. Lévi-Strauss dans son article « La structure des mythes » présente le mythe comme un « mi- dire » c’est-à-dire une vérité à moitié dite : « Le mi- dire est la loi interne de toute espèce d’énonciation de la vérité, et ce qui l’incarne le mieux, c’est le mythe ».
J. Lacan dans son Séminaire III sur les psychoses avance l’hypothèse de points d’attache nommés « points de capiton » entre le signifiant et le signifié nécessaires à normaliser l’humain. Les mythes mettent en relief des points de capiton d’où émerge l’inconscient dans son fonctionnement ambivalent et qui satisfont certains besoins humains.

La mythologie ouvre à tous les possibles, de Tirésias devin aveugle thébain ayant eu le « privilège » d’éprouver successivement la sexualité masculine et féminine, aux divinités pouvant émerger de tous les lieux du corps, de la cuisse, de la tête, d’une goutte de sperme… La mythologie gréco-romaine nous offre des exemples extraordinaires de naissance avec Dionysos (Bacchus), Athéna (Minerve) et Aphrodite (Vénus). La mythologie égyptienne nous propose l’extravagance d’une Déesse (Isis) mère avant d’être née. Les textes sacrés Indous relatent la conception miraculeuse de Bouddha. Nous explorerons le concept de « l’immaculée conception de Marie ».

La psychanalyse à la différence des mythologies doit conduire le sujet à se confronter à la question des limites du corps, de la biologie, de l’anatomie, d’un sexe, de la mort, même si aujourd’hui la question « trans » pourrait sembler faire vaciller la distinction homme-femme.

Revisitons quelques naissances extraordinaires après avoir rappelé en préambule que deux courants religieux de la Grèce antique s’opposent radicalement quant à l’origine du vivant : Le modèle orphique et le modèle d’Hésiode.
Dans le premier, un œuf cosmique primordial contenant tous les germes de la vie explose et disperse toutes les formes achevées et parfaites. Pas de progression, pas de combat entre différents protagonistes. Dans cette position fixiste, les enfants sont les fruits d’un émiettement.
Dans le modèle d’Hésiode, une puissance inorganisée chaotique préside à l’origine. Après de nombreuses étapes, des combats gigantesques émergeront des monstres, des Dieux jusqu’à Zeus, enfin des hommes, les autochtones (sans sexualité, sans gestation ni fœtus) issus de la terre Gaïa. Ce modèle est l’expression d’une mythologie évolutionniste du non-être à l’être.

Dionysos né de la cuisse de Jupiter

Demi-Dieu de l’Hubris, de la vigne et du délire mystique, Dionysos est fils de Zeus et Sémélé.
Poussée par la jalousie d’Héra (femme de Zeus), Sémélé exige de son amant divin de le voir dans toute sa puissance. Zeus apparaît alors au milieu des éclairs qui foudroient Sémélé et brûle en quelque sorte de désir… Juste avant qu’elle ne se consume, il extrait l’enfant du ventre de sa mère, ouvre sa cuisse pour le loger et achever sa croissance. Il sera deux fois né (Dionysos).
Pour le soustraire à la malveillance d’Héra, Zeus le travestit en femme chez le Roi Athamas. Caché par Hermès, il est élevé par les nymphes et le sage Silène. Il apprend la flûte et découvre le vin.
Frappé de folie par Héra il devient Bacchus ou « privé de raison » et parcourt le monde en provoquant moult folies jusqu’à la rencontre de la Déesse Cybèle qui le délivre de sa démence et conquiert les peuples par sa puissance mystique.
C. Bormans dans son article « Phallique » de 2003 repère les caractéristiques inconscientes de la phase phallique et les formations de l’inconscient.
Le mythe de Dionysos Dieu de la vigne et du délire extatique illustre cette phase. Outre la double naissance de Dionysos (pour autant toute mère ne fait-elle pas naître deux fois, physiquement et psychologiquement ?) qui se révèle dans certains rêves, l’expression « Être sorti de la cuisse de Jupiter » signerait moins une expression de l’orgueil que l’identification à la puissance sexuelle de Zeus.
Enfant mal né, de l’excès de jouissance maternelle, il sera condamné à l’errance dans son adolescence, puis frappé de folie (manie) à la source de toxicomanies.
Enfin le travestissement soulignerait le refus de la différence des sexes et de la castration symbolique. Pour Ovide (Livre IV des Métamorphoses) c’est l’enfant éternel, Dieu toujours jeune qui n’avance jamais vers la mort…

Athéna née de la tête de Jupiter

Athéna est fille de Zeus et de Métis Déesse de la sagesse, de la guerre stratégique et des arts et métiers. Prévenu par Gaïa qu’il aura de Métis une fille mais aussi un garçon qui le détrônera, Zeus avale Métis enceinte qui avait été transformée en goutte d’eau au cours d’un jeu, pour éviter que la prédiction se réalise et l’évince. Pris de violents maux de tête il demande à Héphaïstos le Dieu forgeron de lui fendre le crâne d’un coup de hache. De son cerveau surgit dans un terrible cri de guerre Athéna de taille adulte et toute armée pour affronter la bataille.
Athéna connaîtra un épisode singulier avec Héphaïstos. Celui-ci va poursuivre Athéna dans un violent désir. Du sperme du Dieu tombe sur sa cuisse qu’elle essuie d’un brin de laine (Erion en grec) qu’elle jette au sol fécondant la terre Gaïa et engendrant un enfant Erichthonios « Laine-Terre » (celui de la terre tribale ou enfant du brin de laine), enfant spontané de la terre ou autochtone (issu de la terre même). Élevé par Athéna il deviendra roi d’Athènes et ouvrira l’histoire mythique de la ville.
Étrange roman familial mythologique de la cité athénienne, où la Grèce offre pour origine une union sexuelle ratée avec une vierge qui repousse le désir sexuel et d’une fécondation de la terre comme mère porteuse faisant de la terre patrie leur mère matrice ou « matrie ». « Notre Mère qui êtes la Terre » aura précédé « Notre Père qui êtes aux Cieux »…
Cette incorporation de Métis par Zeus la rapproche singulièrement de Dionysos (autre enfant de Zeus).  Athéna est ainsi « portée par son père » du crâne devenu matrice auquel elle naît.
Il ne veut pas risquer une descendance qui lui fasse subir le sort qu’il avait lui-même infligé à son père Chronos. Aussi il garde pour lui par introjection sa fille vierge et prévient toute éventualité d’un fils parricide.On assiste à une descendance paternelle, patriarcale, sans mère d’un père imaginaire tout puissant, très éloigné d’un père symbolique où Héphaïstos jouera le rôle d’accoucheur de Zeus.
Pour G. Groddeck ce mythe doit ses origines à l’action de l’inconscient : « Le ça est bizarre, au point que, ne tenant aucun compte de la science anatomo-physiologique, il renouvelle de sa propre autorité l’exploit accompli par Zeus, dans le vieille légende athénienne, et enfante par la tête. »

Aphrodite née d’une goutte de sperme

Selon Hésiode, Gaïa, épuisée par les assauts pulsionnels érotiques d’Ouranos qui la couvre en permanence, demande à Cronos de mettre fins à ses agissements. Son fils s’exécute en tranchant de la main gauche (origine de sinistre pour gauche) les organes sexuels de son père Ouranos. Aphrodite est ainsi née de la semence divine échappée des organes sexuels tranchés qui mêlée à l’écume (aphros) des flots engendrera cette déesse de l’amour et de la beauté sublime.
Dans ce tableau, beauté absolue et horreur de la castration se côtoient. Comme dans un « Œdipe inversé » où Chronos limite la toute-puissance de son père, une certaine « pureté » sera rendue par la séparation de ce premier couple incestueux.
G. Massat dans son article « Psyché, Éros et Aphrodite » interprète Aphrodite comme l’illustration du stade du miroir. Ce moment de jubilation où l’enfant, de morcelé, se percevant dans une « mousse vaporeuse », une écume, accède à l’intégralité de son corps.
Aphrodite sortant nue des flots et chevauchant une conque est magistralement représentée dans le tableau de Botticelli et symbolise un phallo métamorphosé pour G. Devereux dans « La naissance d’Aphrodite ».
Une comparaison pourrait s’établir entre ces deux déesses archétypales de la féminité : Athéna et Aphrodite.
– D’une part, une convergence majeure : l’absence de femme et donc de mère pour accéder à la procréation et par voie de conséquence une certaine féminisation de Zeus par ses accouchements.
Quel pourrait être le bénéfice imaginaire tiré de ces générations transitant par les hommes ? Tout se passe comme si, outre l’exercice de la politique, le privilège de la filiation, l’homme grec ancien exprimait le désir d’éprouver les sensations du corps de la femme et de la mère tant dans le plaisir exprimé dans le mythe de Tirésias dans la jouissance de la grossesse que dans la douleur de l’accouchement.
– D’autre part, une divergence radicale : Athéna la cérébrale « forte tête » née entièrement habillée, protégée de la nudité, casquée, armée, sortie de la tête de son père et qui restera vierge toute sa vie et Aphrodite née seulement du sexe de son père castré, sortie nue, voluptueuse dans l’écume de sang, de sperme et d’eau salée et qui baignera dans les aventures sexuelles jusqu’à devenir le parangon de l’amour. Ces deux figures peuvent représenter dans la seconde Topique freudienne le Surmoi (la tête et la sagesse d’Athéna) et le Ça (l’amour et la volupté d’Aphrodite).
Ces deux naissances illustrent une des problématiques de la naissance voire du traumatisme mis en relief par O. Rank (Le traumatisme de la naissance).  Grand connaisseur et interprète de la mythologie (Le mythe de la naissance du héros), O. Rank exposera le mythe comme un fantasme régressif chez l’adulte et la naissance (à distinguer de l’accouchement) comme un traumatisme générant une ambivalence de la relation à la mère par ce jeu de fusion-défusion, source d’angoisse, de chute voire de morcellement. 
Si le développement psychique répond chez R. Spitz à trois organisateurs (principe d’organisateur emprunté à l’embryologie) :  sourire, angoisse du 8° mois et acquisition du non, on pourrait dire que pour O. Rank, la naissance est l’organisateur princeps qui se déploie dans deux champs : l’angoisse du traumatisme de la naissance et le plaisir de la vie intra-utérine, « libertés illimitées de l’état prénatal ». Angoisse et plaisir prendraient origine donc dans ce moment.
Pour autant Freud avait déjà rédigé une note dans « l’interprétation des rêves » pointant que « L’acte de naissance est le premier vécu d’angoisse, et par conséquent la source et le prototype de l’affect d’angoisse ».

Ainsi ces deux champs de la connaissance, la mythologie grecque et la psychanalyse peuvent s’articuler autour d’une détermination de l’homme : Là où l’homme grec ancien pouvait croire en ses mythes (voire les redouter, la crainte étant quelquefois nécessaire pour donner des limites à l’homme) qui lui étaient extérieurs, en position de surplomb, l’homme moderne  découvrira  qu’il est agi par un inconscient dynamique et autonome, par des forces, des tensions qui lui sont intérieures (« Le moi n’est pas maître en sa demeure » S. Freud – Introduction à la psychanalyse).

Isis « Mère avant sa naissance »

Les jumeaux Osiris et Isis forment le couple fondateur de la civilisation égyptienne. Amoureux dans l’utérus maternel ils s’accouplèrent tant et si bien qu’en naissant Isis « La divine mère » était déjà enceinte d’Horus l’ancien !
Isis s’illustrera plus tard par la reconstitution du corps de son frère Osiris découpé en quatorze morceaux (demi cycle lunaire) par son frère Thot qui l’avait au préalable « coffré » et jeté dans le Nil. Une pièce manquait, le pénis mangé par un poisson…
Ce mythe aura impressionné C. Viardel, chirurgien-accoucheur qui, au XVIIe siècle, n’envisageait qu’une poche amniotique pour les jumeaux de même sexe et deux poches pour les jumeaux de sexe différent afin notait-il « d’inspirer aux hommes, dès le premier moment de leur formation, des lois et des règles pour la chasteté ».
J. Barbaut dans « Histoires de la naissance » fait remarquer que ce modèle divin expliquera que jusqu’à Ptolémée les mariages furent autorisés entre frères et sœurs en Égypte.
Dans une « psychanalysis », Isis qui sera « mère » avant de naître, enceinte de son frère, exprime une conception pour le moins précoce et incestueuse. Elle est l’expression du défi de la mort et de la régénération alors que son frère Osiris incarnera la vie, la mort, la résurrection.
Pour R. Dadoun ce mythe est « parcouru de flux érotiques puissants ». Ainsi, chaque partie retrouvée du cadavre d’Osiris incitera à la vénération d’un phallus de pierre et Isis « mère avant la naissance » manifestera la puissance sexuelle et la maternité.
Isis Déesse aux multiples seins s’exprimera en qualité de mère et non de sœur d’Osiris. « Freud ne savait peut-être pas qu’Isis est censé avoir réveillé par une fellation le pénis endormi de son fils Osiris démembré ».
Il est à remarquer un certain renouvellement de ce mythe dans le christianisme, là où Isis dans la désolation de son frère, Dieu disparu et tant aimé, pleura « la nuit des larmes » provoquant une crue du Nil. L’évangile via un exégète grec rapportera que Jésus « Pleura toutes les larmes de son corps » pour Lazare. 
Enfin, la quête d’Isis pour le corps de son époux-frère entre en résonnance avec la recherche du corps du Christ par Marie-Madeleine témoin de la résurrection de Jésus et croyant s’adresser au jardinier s’exprime en ces termes : « Seigneur, si c’est toi qui l’as pris, dis-moi où tu l’as mis, que j’aille le reprendre moi-même ».

Bouddha « Une naissance par le flanc droit »

Les textes sacrés hindous relatent la conception miraculeuse et l’accouchement indolore de Siddharta-Gautama le futur Bouddha : conçu sans participation d’un mâle, le jeune Prince Siddharta entra dans le flanc droit de sa mère sous forme d’un éléphanteau blanc à six défenses dont elle avait rêvé.
L’embryon du futur Bouddha avait déjà connu des millénaires d’autres vies. La gestation dura dix mois lunaires.
Sa mère accoucha en chantant s’accrochant à une branche de figuier. Il naquit par là où il était entré, en sortant de la hanche droite de sa mère.
Le futur Bouddha ne naquit pas comme l’enfant Jésus par les voies naturelles, « inter faeces et urinas » entre la merde et l’urine comme aimait à dire saint Augustin. Non, pas du tout. Il naquit par là où il était entré, sortant par le flanc droit de sa mère. Déjà Hésiode avait fait naître Ouranos le ciel du flanc de Gaïa.
L’éléphant représente la stabilité, la longévité et la sagesse dans de nombreuses cultures.  Pour Freud, l’éléphant en songe symbolise le sexe masculin, la crainte du père par son phallus imposant, la virilité et l’autorité.
Ces conceptions parthénogénétiques n’expriment-elles pas le refus de la sexualité et une défense contre l’horreur de l’inceste ?

Une naissance biblique : Marie ou l’immaculée conception

Nous ne retiendrons pas la naissance d’Adam né de la terre « sans mère et sans lait » mais celle du fils de Marie ou « l’immaculée conception ». Toutes ces figures d’Athéna, d’Isis, et en dernier lieu de la vierge Marie,  illustrent l’archétype de la Mère vierge (parthénos).
Le dogme de l’immaculée conception déclare Marie « virgo ante partum, in partu, post partum », vierge avant, pendant et après l’accouchement. Le Christ sera conçu par l’opération du Saint Esprit. L’ange Gabriel envoyé de Dieu parla à Marie : « Tu concevras dans ton sein et enfanteras un fils et tu lui donneras le nom de Jésus ». Marie interroge l’ange : « Comment cela se fera-t-il, puisque je ne connais point d’homme ? » L’ange lui répondit : « L’esprit surviendra en toi, et la vertu du Très Haut vous couvrira de son ombre, c’est pourquoi l’enfant sera saint et sera appelé fils de Dieu ». En route vers Bethléem et sentant venir l’accouchement, Joseph part en quête d’une sage-femme. A son retour, accompagné de Gélome la sage-femme, Marie est délivrée. Gélome s’apprête à examiner Marie et s’écrit : « J’ai vu un spectacle merveilleux ! Je n’ai jamais soupçonné ni entendu dire chose semblable ! Une vierge a engendré et elle reste vierge ! ».
Voilà une construction imaginaire fabuleuse, le mythe d’origine de la chrétienté, un mythe fait de projections des imaginaux préverbaux où une femme se soustrait à l’ordre du biologique, du sexuel et de la mort. Illustration d’une conception par l’oreille où les paroles de l’ange Gabriel s’avèrent fécondantes (les Pères de l’Église ont pu prendre pour modèle le vautour qui ne présentant que des femelles, était censé être fécondé par le vent…)
F. Dolto (L’Évangile au risque de la psychanalyse) nous apporte un certain éclairage sur la Sainte Famille où cet extrait des Évangiles n’apparaît pas en contradiction avec les découvertes freudiennes.
Cette famille est une vraie famille en dépit d’un homme sans femme, d’une femme sans homme et d’un enfant sans père biologique car la responsabilité réciproque des parents est engagée.
Cette famille focalise les processus justes de la géniture dans le registre de la spiritualité et illustre le mode de relation au phallus symbolique, au manque fondamental de chacun où l’autre ne comble jamais son conjoint, d’où la distance de Joseph.
Du côté de Joseph : s’il demeure le premier « cocu » chrétien, objet de moquerie illustré dans « Joseph «  de G. Moustaki :  » Je pense à toi Joseph, mon pauvre ami, lorsque l’on rit de toi qui n’avait demandé qu’à vivre heureux avec Marie », le père de Jésus incarne néanmoins un modèle de la paternité spirituel. Il n’est pas le géniteur mais prend l’enfant en charge, fait confiance en la parole de sa femme et ne sera pas le rival de son enfant. Comme tout père, géniteur ou non, celui-ci doit adopter son enfant, sachant qu’il n’aura jamais l’enfant rêvé, fantasmé.
Pour autant cette paternité est clivée entre deux pères, l’un tout puissant, asexué, absent, Dieu le père et Joseph, père présent, distant, sans relation sexuelle avec Marie.
Du côté de Marie : sa virginité exprimant le miracle divin restaure les vieux mythes orientaux de la vierge qui enfante. Vierge, elle est aussi le fantasme de la toute-puissance de l’enfant qui souhaite l’absence de rival in utero et peut croire combler le désir de sa mère. Le fantasme masculin perdure. Marie demeure l’image de la disponibilité. Rappelons que longtemps la femme n’était qu’un vase recevant la semence-vérité de l’être. Faute d’être habitée par l’esprit elle ne pourra faire la messe dans la religion chrétienne.
La parole est fondamentale depuis sa réception est déployée dans la confiance. Cette parole est fécondante sans en connaître le processus (à l’image de toute femme) et en place de l’accouchement d’un corps biologique qui maintient la virginité de Marie.
Marie est le réceptacle du Divin qui se concrétise par un enfant.
Helene Deutsch psychanalyste à Boston et assistante de Freud à Vienne expose dans Psychologie des femmes « une essence féminine » et une capacité à la réception, contrairement à S. de Beauvoir (S. de Beauvoir et H. Deutsch d’Eliane Lecarme-Tabone) : « La passivité est à comprendre comme une aptitude à la réception, déduite de la disposition anatomique de la femme faite pour recevoir la pénétration et la fécondation masculines… La petite fille découvre la sensation vaginale par l’intervention active de l’homme ».
Pour J. Lacan, le féminin est l’aspiration mystique chez l’humain, certes plus marqué chez la femme et causé par la différence des sexes (se sentir du féminin en soi c’est percevoir ce réceptacle destiné à recevoir cet Autre transcendant). Dans la découverte de la différence sexuelle, la petite fille repère un creux en place du sexe là où le petit garçon expose un plein. Ce creux génère une problématique du vide. Dans ce creux de la matrice, Marie peut loger une création spirituelle, là où toute femme héberge un enfant.
Cet enfant divin précieux est de l’ordre de l’objet inconscient (J. Lacan), du désir de Marie d’être mère.
A partir des travaux de France Schott-Billmann qui explore la figure de Marie Madeleine et postule sa réémergence  comme signe du retour du féminin refoulé par les trois religions monothéistes, on pourrait tenter une comparaison entre Marie et Marie-Madeleine à la lumière de la féminité en tant qu’aptitude à la réception du divin. Deux figures générant une véritable schize dans le christianisme. Marie fécondée par Dieu incarnerait le versant de la maternité concrétisé par la naissance ex utero clauso (d’un utérus fermé) d’un enfant sauveur du monde au creux du vide matriciel et Marie-Madeleine fécondée spirituellement par Jésus lors du baiser sur la bouche accèderait à une vision créatrice donnant naissance à une figure du christianisme et représenterait le versant de la jouissance de cette femme dite prostituée, s’agenouillant devant le Christ dans une scène quasi érotique pour lui oindre les pieds de nard, qu’elle couvre de baisers puis de parfum.
Freud, en 1911, rédige un court texte sur la « Grande Diane des Éphésiens » inspiré de la lecture de Félix Sartiaux dans Villes mortes d’Asie Mineure. Diane d’Éphèse « Déesse de la fertilité » et mère de tous est l’Artémis grecque de l’Asie Mineure. Or Artémis est la déesse de la castration et son nom condense « l’Art » et la coupure « Témis ». Guy Massat précise que cette séparation, la plus élaborée, ouvre l’accès à la maturité et au langage.
Freud fera de Diane l’origine d’une lignée maternelle conduisant à la Vierge Marie pure et chaste.
La virginité peut être perçue comme une réponse à l’angoisse face au corps maternel ainsi intouché et désincarné.
Diane Ducret notera dans La chair interdite un retour au Japon de cet idéal de virginité sous le mode marketing où l’on exige de la femme un sexe parfait, sans âge, sans trace de grossesse, « vierge » avant et après l’accouchement…

Guy Decroix – Novembre 2021 – Institut Français de Psychanalyse©

Sources :

– S. Freud, L’Interprétation des rêves, Poche, 2013

– J. Lacan, Le séminaire, livre III. Les psychoses, Le champ Freudien, Seuil, 1955-56

– C. Bormans, Phallique, Psychanalyse, Paris.com, 2003

– Théogonie d’Hésiode, La naissance des Dieux, Rivage, petite bibliothèque

– G. Massat, Psyché, Éros et Thanatos, Cercle psychanalytique de Paris  2006.

– G. Devereux, La naissance d’Aphrodite, Échanges et communication, 1970

– J. Barbaut, Histoire de la naissance, Calman Levy 1990.

– D. Anzieu, L’auto-analyse de Freud et la découverte de la psychanalyse, PUF, 1975

– R. Dadoun, Psychanalysis entre chien et loup, Imago, 1984

– F. Dolto, L’évangile au risque de la psychanalyse, Collection Point, 1980

– O. Rank, Le mythe de la naissance du Héros, Payot et Rivages, 1980

– G. Massat, Artémis d’Éphèse – Déesse de la castration, Séminaire CCP, 22 février 2007

– F. Schott-Billmann, Le féminin et l’amour de l’autre, O. Jacob, 2006

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La Marche nuptiale

Farm with ox cart – Hugo Mühlig

La Marche nuptiale – Georges Brassens
Postface : Nicolas Koreicho

Mariage d’amour, mariage d’argent,
J’ai vu se marier toutes sortes de gens :
Des gens de basse source et des grands de la terre,
Des prétendus coiffeurs, des soi-disant notaires…

Quand même je vivrais jusqu’à la fin des temps,
Je garderais toujours le souvenir content
Du jour de pauvre noce où mon père et ma mère
S’allèrent marier devant Monsieur le Maire.

C’est dans un char à bœufs, s’il faut parler bien franc,
Poussé par les amis, tiré par les parents,
Que les vieux amoureux firent leurs épousailles
Après longtemps d’amour, longtemps de fiançailles.

Cortège nuptial hors de l’ordre courant,
La foule nous couvait d’un œil protubérant :
Nous étions contemplés par le monde futile
Qui n’avait jamais vu de noce de ce style.

Voici le vent qui souffle emportant, crève-cœur !
Le chapeau de mon père et les enfants de chœur…
Voici la pluie qui tombe en pesant bien ses gouttes,
Comme pour empêcher la noces, coûte que coûte.

Je n’oublierai jamais la mariée en pleurs
Berçant comme une poupée son gros bouquet de fleurs…
Moi, pour la consoler, moi, de toute ma morgue,
Sur mon harmonica jouant les grandes orgues.

Tous les garçons d’honneur, montrant le poing aux nues,
Criaient : « Par Jupiter, la noce continue ! »
Par les hommes décriés, par les dieux contrariés,
La noce continue et Vive la mariée !

Quand même je vivrais jusqu’à la fin des temps,
Je garderais toujours le souvenir content
Du jour de pauvre noce où mon père et ma mère
S’allèrent marier devant Monsieur le Maire.

Auteur : Georges Brassens 1972
Copyright : Universal Music Publishing Group

Postface – Nicolas Koreicho
Un mariage et un enterrement.
Le poème sonne comme une union, en tout cas l’affirmation d’une union (devant Monsieur le Maire : Surmoi transcendant le sexe, du sieur et de la mère), mais aussi comme un deuil (après longtemps de fiançailles).
Il émane de ces vers une sorte d’ironie – de prétendus, de soi-disant –, si ce n’était l’emploi d’un ton plutôt doucereux qui la teinte d’une certaine amertume. Mais au fond, ces deux sentiments ne sont-ils pas parents ?
Si le texte est parsemé de vocables associés à la mort, à la déceptivité, son champ lexical ressortit d’une sémantique de courage, non seulement d’acceptation, mais d’actions de grâce et d’affirmation de soi. Le narrateur veut consoler, mettre en musique, invoquant les Dieux.
Gravité du ton, des images, originalité d’un cortège nimbé d’un style tout particulier, la marche nuptiale imprègne d’images surmoïques viriles et combattantes la curieuse cérémonie.
Le témoin semble se trouver confronté à une épreuve dont il va se sortir non seulement avec dignité, mais aussi dans une forme de résignation qui le fera être plus fort, dans le témoignage et le souvenir. L’idée de l’enfant de la consolation, « la mariée en pleurs berçant comme une poupée son gros bouquet de fleurs », s’inverse dans l’évocation qui suit et c’est le fils qui console la mère : « de toute ma morgue, sur mon harmonica jouant les grandes orgues ».
Qu’on ne s’y trompe pas. Car outre la perte des illusions du jeune homme sur la nature de certaines unions de cette terre, c’est la mort de l’enfance – de l’amour inconditionnel sans doute de la mère, de celui, négligeant sa personne peut-être du père – dont il synthétise le deuil.
Il faut compter sur la bonté répartissant cet amour qui finalement se dispense, différent de nature, sur les deux parents – sorte de résolution œdipienne –, certes épuisé par l’épreuve, mais y ayant gagné en générosité. En ce sens, ce poème est une réconciliation.
La conjugaison lucide en un mariage arrangé de la nécessité d’en prendre acte et de le célébrer subsume le chagrin, lequel va avec le renoncement amoureux lorsqu’il place le fils dans l’acceptation avec hauteur et consomption du faux semblant d’un couple sans idéal, certes, mais nonobstant d’un couple nanti en fin de compte d’une forme de bénédiction.
Ce texte est une ode à l’acceptation et au renoncement de l’amour que le jeune homme pouvait attendre, malgré tout, de lui-même et de la mère et du père, ce qu’il observe de bonne grâce.

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Essai sur l’Inconscient aujourd’hui

«Homme libre, toujours tu chériras la mer ! »
Charles Baudelaire

Préambule

Victor Hugo, Ma destinée, 1867

L’Inconscient est la clé de la théorie freudienne. Il en est aussi la pierre d’achoppement, la cible principale des attaques contre cette théorie, jusqu’aujourd’hui : c’est pourquoi il importe de le définir, avec les outils dont nous disposons.


1. L’Homme et la Mer, l’Inconscient

Nul mieux que Baudelaire ne pouvait confronter L’Homme et la Mer, titre suggestif de son poème, « Ton esprit n’est pas un gouffre moins amer (…) Homme, nul n’a sondé le fond de tes abîmes. » (Les Fleurs du Mal, 1857 ; NRF, 2005). Lui qui, tombé à l’eau à l’aube de sa vie, sauva d’une seule main ses livres des flots menaçants en abordant aux côtes de l’île Maurice, s’interrogeait d’abord sur l’homme. Un exploit symbolique de la part du farouche jeune poète, pour qui le trésor des livres devait surnager, quoi qu’il en coûtât…

C’est aussi avec pertinence que Georges-Arthur Goldschmidt a décelé dans la langue allemande le fond inconscient de l’esprit humain dans sa ressemblance avec la mer, la langue de Sigmund Freud. Dans son ouvrage Quand Freud voit la mer, « Als Freud das Meer sah », mot à mot Quand Freud vit la mer, l’auteur aperçoit la première notion de l’Inconscient familière à Freud, sa propre langue, semblable à l’océan mouvant et insondable ; sans compter la coïncidence de résonance entre la mer et « la mère », phoniquement identique en français (G.-A. Goldschmidt, Buchet-Chastel, 2006).


2. La langue allemande et l’Inconscient pulsionnel

Comme le décrit minutieusement G.-A. G., la langue allemande est composée de phrases étendues, aux radicaux facilement désarticulés de leurs préfixes et suffixes, et auxquelles le verbe placé à la fin donne des séquences en forme de vagues, dont on attend longuement le ressac. Une langue ainsi « mouvementée » ressemble à la mer lorsqu’elle est démontée, ou à « la plaine liquide » de Virgile, grosse de tempêtes et de fracas.

Un verbe allemand devrait entre tous mériter un sort : le verbe werden, « devenir », servant à la fois d’auxiliaire et de verbe à part entière. Le mouvement par excellence, et le changement sont inscrits en lui. Werden à lui tout seul représente la démarche humaine et celle de la psychanalyse : nous sommes en devenir et nous pouvons le redevenir, si le cours de notre existence a été entravé. À l’enseigne de l’adage célèbre : Wo Es war, soll Ich werden.  « Nous advenons, hors du chaos », en serait l’une des traductions…

Il est frappant de constater que les différents protocoles de la psychanalyse freudienne sont, eux aussi, comme « agités » :

  • La régression dérivant de son cadre, lors du processus,
  • La méthode d’associations d’idées, on le sait, empruntée à Ludwig Börne, comme un flot divagant,
  • Le dispositif divan-fauteuil  en quinconce aveugle, en décalage institué.

L’Inconscient, au centre de l’œuvre freudienne, ressemble au fond de la mer, un milieu mouvant, obscur, mais aussi un écosystème à l’équilibre propre, obéissant à ses lois homéostatiques. Tout se passe comme si Freud avait interprété sa propre langue, comme une nouvelle philosophie ou une partition musicale novatrice, deux domaines existentiels où ses compatriotes ont excellé : le questionnement originaire et le rythme primordial.

Ici se trouve la source des rébellions contre la psychanalyse, moins contre une thérapeutique, que Freud ne visait d’ailleurs pas vraiment, mais contre une recherche vue comme scandaleuse sur la nature de l’homme, eine Naturwissenshaft. Le cœur de la « jeune science » présentée au monde scientifique dans L’intérêt de la psychanalyse (1913 ; Retz-CEPL, 1980), comme le vit bien son traducteur et commentateur P.-L. Assoun, était bien l’Inconscient. Nous devenions les marins d’un frêle esquif au-dessus d’un gouffre, et sur cet abîme portait l’intérêt de Freud. Décrypter les secrets de l’âme humaine, déchiffrer ses lois obscures et étrangères à la conscience, en un temps annonciateur de périls, résonne comme une recherche prophétique : un monstre va sortir de l’eau, autre que l’homme au commencement de la vie sur terre, l’apothéose de sa malfaisance élémentaire.

Quand on examine les différentes comparaisons suscitées par la psychanalyse, au-delà des plus grossières, telle que celle qui la juge, dans la France médicale, comme « contraire au génie latin », on retiendra l’une des plus paradoxales, laudative quoiqu’iconoclaste, celle du psychanalyste britannique Wilfred Bion.

Ce dernier imagine les pillards qui jadis, au cours des siècles, profanèrent les Pyramides, tombeaux des pharaons, pour s’approprier leurs trésors. Certes, explorer l’Inconscient revenait à s’aventurer dans la nuit de l’esprit, autrefois domaine onirique sacré des prêtres, équivalent du séjour des morts chez les anciens Égyptiens. Mais il s’agit d’une métaphore calme… Si l’action s’apparente à un coup de force sacrilège, le contenu de la découverte est un ensemble de joyaux dormants.

L’intérêt de l’intuition de G.-A. G. réside dans la violence et le mouvement de la mer évoquant le monde pulsionnel, doté de sa propre logique, dans son exactitude. L’homme se risque dans ses profondeurs mais navigue au-dessus, sans s’y aventurer longtemps. Il se laisse pourtant sans cesse inspirer par lui dans une conduction naturelle, puisant son énergie renouvelée au fond des lacs de soufre, au fond du Tartare. À travers sa thérapeutique, méthode et théorie, Freud s’approchait des hauts-fonds de la psychè en les baptisant d’un nom toujours associé à la conscience, Unbewuste, Inconscient. « Enfer » eût été plus approprié : les anciens Grecs l’avaient baptisé Hadès, « celui que l’on ne voit pas », selon une étymologie.

Car une chose est d’imaginer le temps mythique d’après la vie, une autre d’aller plus loin et de reconnaître dans la fantasmagorie des Enfers, l’univers inconnu de nous gisant dans l’être, au tréfonds.


3. L’Inconscient aujourd’hui

Ce scandale est toujours actuel. À l’heure même où, au-delà des conflits internationaux, l’alarme concerne à présent le destin même de la planète et de ses éléments, terre, ciel et eaux, flore et faune, le doute – et le déni – s’exprime encore sur le rôle de l’homme dans un chaos annoncé comme proche. Et les mêmes contempteurs du programme analytique se font entendre, dans tous les milieux sociaux aujourd’hui, y compris celui de la philosophie qui l’avait quelque peu engendrée. Reconnue comme issue des Lumières, la psychanalyse voit s’éteindre une à une ses bases fondatrices : la primauté du langage et spécialement de la parole, clé du transfert, la valeur du silence, le temps à lui consacrer, l’intérêt pour l’introspection.

Identifié comme Bücherwurm, ou fanatique des livres comme les vers qui y grouillaient jadis, Freud était l’héritier de ces temps introspectifs post-révolutionnaires où le retour sur soi était de mise. Le premier de ces Bücherwürmer n’avait-il pas été le général Bonaparte, emportant des centaines d’ouvrages dans des malles confectionnées à cet usage sur les champs de bataille, puis des milliers dans ses villes de résidence, jusqu’à Sainte-Hélène ? Après la chute des féodalités en Europe, on s’était replié sur son monde intérieur au cours de l’ère industrielle naissante.

Dans la mesure où la psychanalyse avait trouvé sa placedans l’histoire de la psychologie et de la psychiatrie, le statut de science lui avait assuré une relative longévité. Mais ne nous y trompons pas : la philosophie était sa première patrie, et par elle, une recherche inédite sur la nature de l’homme.  Science humaine, c’est ce qu’elle était vraiment, à la fois exploratrice de son âme et de son corps mêlés – c’est le statut de la pulsion, déprise du biologique pour devenir psychique – et  douée de prospective sur l’avenir de l’humanité comme un augure infernal.


4. Imaginer l’avenir de l’homme

Les premières décennies du XXème siècle avaient vu décrire l’Inconscient en rapport avec l’art de façon magnifiée, que ce soit à travers la « révélation » proustienne de la littérature, tel un « rayon spécial » nous découvrant d’autres mondes inconnus de nous, ou selon Malraux, comme « un anti-destin » transcendant la condition humaine au long des siècles.

Il fallut attendre Freud pour aborder les remous sombres de l’âme humaine et, par anticipation, les cataclysmes de l’Histoire qui allaient s’ensuivre. Sa vision de l’Inconscient, si elle ouvrait une possible rémission par le cheminement à rebours du processus psychanalytique, s’achevait au point d’orgue des pulsions de mort, affrontant les pulsions de vie dans un conflit incertain.

L’idéalisation propre à un monde toujours plein de promesses laissait place à un combat sans merci. Que restait-il à l’homme dans ce contexte ? Tel était l’enjeu. Sans sortie de sa destructivité intrinsèque, l’homme, même engagé dans le long itinéraire du processus psychanalytique, restait hautement menacé par ses pulsions destructrices originaires.


5. La promesse de Mélanie Klein

Cependant, la conception kleinienne de l’état de « détresse » du nouveau-né, Hilflosigkeit, théorisé par Freud, formule une perspective essentielle.

Pour Klein, pulsions de vie et de mort existent dès le début de la vie, dans une conception non économique mais dynamique, compatible avec le processus transférentiel. La « peur primaire d’une destruction » existerait dès l’origine – et non le « désir d’un retour à l’inorganique », selon Freud.

À cet égard, la théorisation de la position dépressive, en particulier, ouvre un espace essentiel. Le concept de « position », rappelons-le, englobe la totalité de l’espace psychique. Continuant la position schizo-paranoïde, ou la précédant selon les auteurs (cf. Donald Meltzer), elle suppose, après la crainte d’avoir détruit l’objet (i.e. par les attaques schizo-paranoïdes), ou bien nous prémunissant de sa destruction, sa restauration. À la destruction succède, avec la capacité nouvelle de conception de l’objet total, sa régénération, ménageant la voie à la relation d’objet de la maturité.

On trouve dans la littérature suivant la Première Guerre Mondiale l’exemple d’un processus de deuil abouti, ce dernier conçu sur le modèle approximatif de la position dépressive de nos débuts (première année).

Bien que la conception freudienne ait souvent été rapportée en partie à la guerre récente, et critiquée par ce fait objectif même, dans les années 20 paraît l’œuvre de Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, que maints éléments permettent de caractériser comme le récit d’un grandiose processus de deuil. Initiée par l’action du coucher et la traversée de la nuit –endormissement et affect de tristesse à la fois, dans les rêves – (Incipit : «  Longtemps je me suis couché de bonne heure » ),  la perte du temps passé de l’enfance se trouve suivie, après une longue «  Recherche », par la restauration du temps (dernière partie : Le temps retrouvé ), marqué par la révélation de la « réalité psychique » des profondeurs de l’esprit, grâce au ressouvenir :  la réactivation de la mémoire est la faculté capitale du processus de deuil. Le sujet, après avoir « perdu » l’objet, se souvient de lui et le réactualise, en en retrouvant la représentation intacte.

 La mise en œuvre de la mémoire frappe notre époque de façon éminente : le refus de l’Histoire, la rupture instaurée avec des circonstances ou personnages du passé, jusqu’à la destruction de statues et même de la langue (cf. « écriture inclusive »), pour détruire tout ce qui, dans le passé, avait été supposé obérer le présent. Or, dans l’Inconscient décrit par les premiers psychanalystes, il n’existe pas de temps. Tout est au présent et n’importe quelle évocation du passé, définitivement passé, est vécue au présent. Par conséquent, détruire le passé revient à détruire le présent même, et, par voie de conséquence, empêcher tout processus de remémoration et de restauration de la vie de l’esprit.

Malgré sa fin prochaine connue de lui, Marcel Proust ne fut pas empêché de trouver, au plus profond de son esprit, à l’acmè de temps hostiles, la faculté de renaître à travers une œuvre qui, aujourd’hui lui survit. Sur la réalité objective, la réalité psychique –de conception freudienne – prédomine en nous, pour peu que les forces tournées vers la création, la construction, réengendrent la vie, et « que nous misions sur l’Éros. » (Freud, Malaise dans la civilisation, 1930)

« Le mal qui a été fait peut être défait ; ce qui s’est trouvé bloqué peut reprendre son développement ; ce qui n’a pas été donné peut être reçu, à condition de patience, de présence, de lucidité et d’opportunité : ce me semble être là des éléments importants, non pas d’une profession de foi, mais d’une éthique psychanalytique. »

En ces termes mémorables à l’adresse des générations futures, Didier Anzieu, psychanalyste et fin analyste du « processus créatif » qu’il observa sur lui-même, sut exprimer l’aptitude au changement et la force créatrice de son art. (D. Anzieu, La psychanalyse encore, 1975, in Le travail de l’Inconscient, textes choisis et annotés par René Kaës, Dunod, 2009)

Car en dépit des forces destructives qui occupent notre esprit, le processus analytique – dont on sait aujourd’hui que Proust s’y soumit –, en permettant de réélaborer les phases de développement originelles tournées vers la vie, relance les forces primordiales comme une nouvelle naissance.

Alice Tibi – Octobre 2021 – Institut Français de Psychanalyse©

Bibliographie :
Donald Meltzer, Le processus psychanalytique, trad. Jean Bégoin, Payot, 1971.

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La question des limites en psychanalyse

La question des limites : présentation, mise en perspective

L’endroit le plus érotique d’un corps n’est-il pas là où le vêtement bâille ? Dans la perversion (qui est le régime du plaisir textuel) il n’y a pas de “ zones érogènes ” (expression au reste assez casse-pieds) ; c’est l’intermittence, comme l’a bien dit la psychanalyse, qui est érotique : celle de la peau qui scintille entre deux pièces (le pantalon et le tricot), entre deux bords (la chemise entrouverte, le gant et la manche) ; c’est ce scintillement même qui séduit, ou encore : la mise en scène d’une apparition-disparition.
Roland Barthes – Le plaisir du texte

Jules Breton, L’arc-en-ciel au-dessus de Courrières, 1855, Musée de la ville de Paris, Petit Musée.

Sans limites, aucune vie n’est possible. Que ce soit dans la vie sociale, limitée par l’un, par l’autre – c’est parce qu’il y a un code de la route, avec pour l’un des sens interdits, et pour l’autre des invitations à rouler – que la conduite est possible ; dans la vie organique, limitée par l’organisation des organes au premier rang desquels la peau ; dans la vie psychique, notre intérêt principal de cette année, limitée entre autres par la perception, la mémoire, la temporalité, le langage (catégories communes à la psychanalyse, la psychopathologie et la neurologie) – le rôle princeps du psychisme étant de contribuer à l’adaptation de la personne aux environnements -, les limites sont partout tout le temps, mais les liens, les passages pertinents idoines, existent cependant : les affects, les souvenirs, les symptômes, les rêves, les fantasmes…

Nous allons cette saison explorer les attendus des limites, dans, contre et par les univers qui constituent, de près ou de loin, les rapports, sortes de ponts, avec nos inconscients.

Des univers

A propos de la question de l’univers comme ensemble cohérent, logique, Albert Einstein, en 1915, fait paraître une théorie nouvelle de la gravitation – sur la relativité générale – qui prend en compte un univers global, non limité par la physique des objets qui s’y trouvent. L’univers devient alors un ensemble, avec ses propres règles de fonctionnement, différent des objets qui le constituent, échappant singulièrement aux limites de ses objets constitutifs. Ce que l’on nomme aujourd’hui univers, c’est l’espace-temps, notion difficile à appréhender car polysémique, en interaction dynamique, mobile avec les objets qui le constituent et qui le déforment.
Voici une façon métaphorique de signifier qu’il existe des influences réciproques exercées par le général et par le particulier. Que pouvons-nous inférer de cette métaphore concernant la personnalité.
Dire d’abord que la personnalité n’est pas réductible à ses symptômes, non plus que l’ensemble des symptômes ne constituent la personnalité. Par ailleurs, et si vous me permettez de filer un peu plus avant la métaphore de la relativité, symptômes et personnalité sont mobiles et les limites entre les deux doivent s’ajuster sans cesse, à plus forte raison dans l’interprétation.
Un peu plus loin encore dans la métaphore, la dernière théorie de l’univers, la théorie des ensembles causaux – montre que la théorie de la relativité générale présente certaines lacunes. Il se trouve que cette dernière ne produit pas de résultats cohérents dans son application à au moins deux topos particuliers, à savoir, d’une part, le coeur des trous noirs et, d’autre part, le commencement de l’univers. Ces régions, qu’on appelle aussi singularités, sont des points de l’espace-temps où les lois actuelles de la physique ne fonctionnent pas. Au sein de ces deux singularités, la gravité devient notamment extrêmement forte à de très petites échelles de longueur et dès lors, l’application exacte de la théorie des ensembles causaux reviendrait au fait simple d’appréhension que l’univers a toujours existé. Ceci nous intéresse dans la mesure où certaines problématiques psychiques se transmettent, d’une part, ce qui implique mutatis mutandis qu’une forme d’équivalence, de continuité conditionne la nature des liens intrapsychiques, et d’autre part, sur un autre plan, que le symptôme ne dépend pas toujours, loin s’en faut, d’un trauma initial, bien cerné, bien limité. Il en est ainsi de la marque de l’expérience, infantile en particulier, en chacun.

« Nous ne fabriquons pas nos enfants, ils se fabriquent à travers nous, ils demandent amour, patience, fermeté parfois, mais la pièce de théâtre n’est jamais jouée de la même manière. » Julien Cohen-Solal

Inscription des traumatismes sur l’ADN

Les traumatismes, les expériences, les événements s’inscrivent sur l’ADN des cellules, constituant ainsi une sorte de mémoire physico-chimique. Par suite, l’expression des gènes impliqués dans les divers circuits neuronaux est influencée, voire modifiée par ces différents traumatismes, expériences, événements. C’est ce que l’on appelle l’épigénétique. Ces inscriptions complexes (méthylation, compaction, ouverture, petits ARN non codants…), épigénétiques, sont proportionnellement plus nombreuses et marquées si les traumatismes, les expériences, les événements ont été plus précoces ou plus violents. Ces modifications épigénétiques sont lisibles en imagerie dans certains états de stress. Elles sont possiblement transmissibles à la descendance et reproductibles d’un sujet à l’autre dans des proportions que l’on ignore encore.

Voilà ce qu’il en est des limites de l’expérience dans la matérialité des systèmes neuronaux, mais non dans la mémoire et dans l’activité pulsionnelle, qui elle, paraît illimitée. Ainsi en est-il du Ça.

Limites exclues de l’inconscient

– Pour l’inconscient, qui de la même manière, ne connaît ni temporalité ni contradiction, à tout le moins dans ses possibles expressions toujours figurées, travesties, élaborées secondairement, les limites sont celles imposées par la réalité. En effet, il est impossible d’appréhender sans difficulté les limites du Ça, du Moi, du Surmoi dans l’organisation psychique du sujet, hormis par l’intermédiaire de tentatives de schématisation. Sans la réalité, le désir, comme chacun le sait compte tenu de l’infinité des perversions existante, imposerait la loi du sang, du meurtre et de l’inceste. C’est le refoulement de ces motions de désir – ou de jouissance – qui nous permet d’être des névrosés plus ou moins supportables.

« C’est la partie la plus obscure, la plus impénétrable de notre personnalité. [territoire de] Chaos, marmite pleine d’émotions bouillonnantes. Il s’emplit d’énergie, à partir des pulsions, mais sans témoigner d’aucune organisation, d’aucune volonté générale ; il tend seulement à satisfaire les besoins pulsionnels, en se conformant au principe de plaisir. Le ça ne connaît et ne supporte pas la contradiction. On n’y trouve aucun signe d’écoulement du temps. »

Sigmund Freud

L’étude et l’analyse pendant la cure et la thérapie des différents interdits (avec leurs devenirs ersatiques que sont les souvenirs, les rêves, les fantasmes) permet de les repérer et d’y revenir. Les repérer afin de prendre toute la mesure des relations que l’on entretient avec nos congénères, y revenir afin de neutraliser la nocivité de ces tendances sur notre vie narcissique, avec nous-même, et sur notre vie œdipienne, avec les autres, l’idée directrice étant que l’on puisse éviter de mélanger les sentiments actuels avec les affects du passé.

C’est même en rétablissant les liens de l’actuel, plus ou moins pathologique, avec le passé qu’il est possible d’avancer dans le travail analytique et thérapeutique, pour soi et pour l’autre.

Vif du sujet : étymologies et origines

En considérant l’étymologie des interdits, des limites, des règles, on comprend à quel point ces trois notions ont leurs fondations dans le réel le plus matériel.
On s’aperçoit d’abord que l’interdit, du latin interdicere, qui appartient au vocabulaire juridique, et qui intime de défendre quelque chose à quelqu’un, signifie placer « au ban de la société », bannir, ôter « le droit de cité ».
De la sorte, les limites sont définies par les exclusions hors de la cité, et imposent des frontières, c’est-à-dire des limites, de limites, ce qui borne un terrain, un territoire, chemin bordant un domaine, sentier entre deux champs.

Dès lors, pour qu’interdits et limites trouvent leur place dans une configuration d’abord physique, matérielle disions-nous, puis morale et psychique, il est nécessaire d’édicter des règles, du latin regula, « règle servant à mettre droit, étalon servant à juger, bâton droit, barre, latte », c’est-à-dire l’édiction des «  bonnes mesures, de principes, de maximes susceptibles de diriger notre conduite » à travers une « prescription fondée sur l’usage, les conventions, à laquelle il convient de se conformer en certaines circonstances » (Pascal, Pensées).

Ces interdits, limites et règles sont dicibles, selon plusieurs points de vue, mais à coup sûr toujours possiblement liées dans un langage, fût-il symbolique, figuré, propre quelquefois, mais langage toujours à trouver et descriptible, qu’il soit fondé sur un monologue, un dialogue, une relation.

« Il n’est pas de savoir sans discours. »

Jacques Lacan

Puisque les limites sont entre autres les conséquences des interdits et que, pour être édifiées elles nécessitent des règles, nous pouvons admettre que les limites ont besoin d’être libres encore de tout totalitarisme langagier – « La langue est fasciste » disait Barthes*- c’est-à-dire en se référant à une origine non langagière des interdits, des limites, des règles, mais bien plutôt une origine symbolique.
– A partir des règles et des interdits, les limites seront donc alors structurées par des repères : au premier rang desquels ceux dont témoigne la Loi symbolique, savoir :
la Proscription du meurtre et de l’inceste, c’est-à-dire l’interdit du crime,
la Verbalisation avec la nomination de la parenté, c’est-à-dire le respect de la différence des générations et des places,
la Prohibition, avec l’amoralité du vol, du viol, de l’abus de pouvoir, c’est-à-dire la mise à distance de la pulsion de mort,
la Prescription, avec le respect de la différence des sexes et des rôles, c’est-à-dire la possibilité de l’individuation par la génitalité.

Ces repères, lorsqu’ils sont ignorés, donnent lieu non seulement à des transgressions manifestes, plus ou moins prises en compte par la loi des hommes, mais, pour ce qui nous occupe, si ces repères ne trouvent pas d’origine sur le plan des contenus latents, ces repères ignorés donnent libre cours au développement de psychopathologies, éclairées dans la sublimation des œuvres d’artistes, d’écrivains, de mainte manière.

« J’ai, pour me guérir du jugement des autres, toute la distance qui me sépare de moi »
Antonin Artaud

Comme je le disais en liminaire, les limites sont partout tout le temps, mais les liens, les passages, existent cependant. Ce sont les affects, les souvenirs, les symptômes, les rêves, les fantasmes… Ils vont dépendre dans une large mesure du fait que les facultés d’un sujet, ses talents (étym. Wallon, dalant, désir, besoin ; provençal talen, talant, talan, désir, volonté ; espagnol et italien talento, sens identique ; du latin talentum, du grec τάλαντον, sorte de poids, balance. Τάλαντον se rapporte à τλάω, tollere, racine sanscrite tul, soulever, peser. Le sens étymologique est un poids) ne sont pas calibrés, ne sont pas identiques.

Il s’en suit l’importance que l’on doit donner à l’interprétation personnelle du sujet et de son intentionnalité, éventuellement souple et mobile, en tout cas dynamique. Ceci étant fonction de l’histoire personnelle du sujet et de sa singularité, eu égard aux événements, à sa généalogie, sa place, sa position, sa posture, sa responsabilité (on parle aujourd’hui d’éthique de la responsabilité), nous pouvons admettre que la considération du concept de limite doit être inspirée évidemment par la constitution personnelle du sujet et par la nature de sa relation à autrui et au monde, mais aussi par ses buts, ses idéaux, cela incluant en tout premier lieu la délimitation de ses possibles.

Nicolas Koreicho – Octobre 2021 – Institut Français de Psychanalyse©

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Le couple en psychanalyse – Fusion – Confusion – Défusion

Le couple en psychanalyse
Fusion – Confusion – Défusion.

Jean-Antoine Watteau – L’Amant anxieux, 1719

« Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées ; le monde n’est qu’un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange ; mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. On est souvent trompés en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière et on se dit : j’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois ; mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui. »
Alfred de Musset – On ne badine pas avec l’amour

Les motions pulsionnelles originelles

Les motions pulsionnelles originelles doivent satisfaire les besoins d’une dépendance absolue du nourrisson. Union d’éléments distincts en un tout homogène, la fusion est la relation biologique puis affective obligée au cours de laquelle un individu est dans l’impossibilité de se différencier de l’autre.
Après la naissance cette symbiose se poursuit par l’allaitement qui continue à rendre dépendant le bébé de sa mère.
La relation fusionnelle passe également par les soins que prodigue la mère à son enfant (Cf. Winnicott).
C’est la période du narcissisme primaire (désigne un état précoce où l’enfant investit sa libido sur lui-même. L’archétype en est la vie intra-utérine).

Le rôle de l’autre revêt néanmoins une fonction fondamentale pour l’ontogénèse du sujet.
Le fœtus puis le nourrisson se construit en intra-subjectivité et en intersubjectivité, deux conditions du développement (corporel, affectif, cognitif, personnel, culturel, relationnel) qui sont liées.
Cette construction est permise par le jeu des émotions et des compétences précoces eu égard au narcissisme secondaire (désigne le retournement sur le moi de la libido, retirée de ses investissements objectaux) et à la relation d’objet.
Dans la relation d’objet, le rôle de l’autre entraîne vers toujours plus d’indépendance, les besoins devenant de plus en plus individuels, précis, différenciés, en direction de la mère et du père puis concernant les éducateurs, la fratrie, les grands-parents, la parentèle, les semblables, l’autre sexe, l’étranger, les autres.
Rappelons-nous que le sujet se construit par identifications successives et par les dépassements logiques de ces identifications (par les conséquences des séparations), en particulier sur le plan psycho-affectif.
Ce sont ces allers et retours entre narcissisme (secondaire) et relation d’objet, allers et retours entre soi et l’autre, qui permettent à la personne d’advenir petit à petit à l’indépendance.
L’alternance d’allers vers l’objet et de retours vers soi permet l’apprentissage de la séparation, condition sine qua non du développement de la personne susceptible de devenir pour autrui un autre digne de ce nom.

Les motions pulsionnelles, donc, propres à satisfaire les besoins fondamentaux, entre autres à l’origine de la tendance à vouloir faire couple (copuler), pour la sauvegarde de l’espèce, grâce aux juxtapositions des pulsions de vie (p. sexuelles, p. d’autoconservation, p. du moi), ces motions doivent s’assouplir suffisamment pour se déplacer à l’intérieur du désir d’une personne pour une autre dans l’intra- et l’intersubjectivité.
Elles doivent aussi pouvoir changer d’objet si l’autre du couple ne convient pas, de manière partielle ou radicale, de manière temporaire ou définitive.
Cependant, ces motions doivent s’adapter, plus qu’à l’autre, à son propre désir. C’est le jeu dialectique entre son propre désir et le désir de l’autre qui rendent le couple possible. Quelquefois ça ne marche pas et on s’obstine. Pourquoi ? Pour répéter une impossibilité ancienne et, ainsi, la neutraliser, pour comprendre cette impossibilité, et y remédier, la réparer ou bien encore pour la prendre en compte.

L’excès comme confusion

J’introduis le développement de l’excès contenu dans l’ambivalence fusionnelle par la description freudienne de l’affect originel en décrivant le cheminement de ses motions originelles qui donnent une idée du couple fusionnel :

« Ces motions primitives doivent avoir suivi une longue voie de développement avant que leur mise en activité soit admise chez l’adulte. Elles sont inhibées, dirigées vers d’autres buts et d’autres domaines, elles entrent dans des fusions les unes avec les autres, changent leurs objets, se retournent en partie sur la personne propre. Des formations réactionnelles contre certaines pulsions donnent l’illusion d’une transformation de celles-ci quant au contenu, comme si l’égoïsme s’était fait altruisme et la cruauté compassion. Ce qui favorise ces formations réactionnelles, c’est que maintes motions pulsionnelles surviennent presque dès le début par couples d’opposés _ état de choses très remarquable, étranger au savoir populaire et que l’on a nommé l’ »ambivalence de sentiment « . Ce qu’il y a de plus facile à observer et à maîtriser par l’entendement, c’est le fait qu’aimer avec force et haïr avec force se trouvent si fréquemment réunis chez la même personne. La psychanalyse ajoute à cela qu’il n’est pas rare que les deux motions de sentiment opposées prennent la même personne pour objet. »

Sigmund Freud – Considérations actuelles sur la guerre et la mort

Les conditions (actuelles et archaïques) de cette confusion dans le couple sont :
Idéalisation du partenaire, transfert parental, angoisse d’abandon ; narcissisme blessé, faible confiance en soi, mésestime de soi.

La dépendance est tributaire d’une idéalisation, en bien ou en mal (attribution de pouvoir), d’une réactualisation œdipienne (un choix de partenaire par transfert), avec angoisse d’abandon (la rupture est anticipée, voire provoquée).
L’étiologie est celle d’un narcissisme blessé (image de soi altérée), auquel succède une faible confiance en soi (absence de construction en autonomie), à laquelle succède une mésestime de soi (décalage entre un moi cohérent et trophique et un moi vacillant et dysphorique).
Ainsi, à partir d’une période de trauma, le sujet va chercher l’inverse du parent traumatisant, le double du parent traumatisant, une partie de ce parent inverse ou double.

Le couple, outre son rôle dans les toutes premières années de la vie de l’enfant, prend toute sa signification et son importance au moment de l’Œdipe, moment culminant de la différence des sexes, de la différence des générations, des interdits, de la nomination, c’est à dire au moment où l’enfant va devoir inventer son identité et trouver un sens à sa propre vie.
La crise de l’Œdipe est d’ailleurs réactualisée à chaque épreuve rencontrée par la personne, adolescence, séparation, crise de couple (lui ou ses parents), crise de milieu ou de fin de vie, crise des dizaines (d’années).
En cela, les crises sont des occasions de réorganisation de la personnalité, qui verront réapparaître les modalités des expériences et des états vécus de la personne fixés à la première crise œdipienne des cinq ans.

Ce que je vous propose, c’est qu’à l’obligation de fusion, qui provient de la fusion infantile avec la mère, en évitant la confusion de la mésentente du couple, doit succéder la défusion.
Il ne s’agit plus de former un avec l’autre, mais au contraire d’être ensemble en pleine indépendance des sujets.
Il s’agit là non seulement de la responsabilité de la mère (« good-enough mother ») mais aussi du père (protecteur de la fusion-défusion du couple mère-enfant, et pont entre les deux), lesquels au passage doivent réaliser l’Œdipe pendant lequel la dialectique de l’amour – haine est d’actualité.

Le rôle du père

Le père est perçu d’emblée par le bébé comme un objet relationnel (mis en évidence en psychologie du développement), un objet autre.
Son rôle est de relativiser, par le système dyadique, le duo formé par la mère et son bébé, tout en l’approuvant.
En effet, dès les premiers mois, l’enfant s’ajuste aux interactions qui se nouent entre le père et la mère, comme on le voit dans les échanges ludiques.
Les modalités d’attachement, de deux façons différentes, se font pour le bébé autant avec le père qu’avec la mère. Il est donc dès le début confronté à l’altérité, la tiercéité, faudrait-il dire.
Le père n’a pas seulement une fonction d’interdiction œdipienne et castratrice.
D’abord parce qu’il sert de fonction d’appui, de support – apte à approuver, à relativiser, à nuancer (ambivalence) – à la fonction maternelle, le père permet à la mère de s’investir dans sa préoccupation maternelle primaire. Il atténue les angoisses et les vicissitudes émotionnelles que suppose la relation fusionnelle mère-bébé. Il protège la relation entre les deux, et, par là, la relativise.
Il confirme le narcissisme de la mère rendu précaire par l’expérience de la maternité et de ses transformations, comme, d’ailleurs, la mère doit veiller au narcissisme du père, soumis également à une réorganisation psychique très importante.
Ensuite parce qu’il réunit la mère et le bébé. Il a pour fonction de faire se concilier la mère et le bébé en assurant les conditions du lien ainsi que sa propre importance. En ce sens il joue le rôle d’un passage, complexe, dont la fonction est à la fois de séparer et de réunir en même temps. Le passage paternel permet au nourrisson de procéder à des allers et retours entre la fusion et l’identité propre sans risquer de tomber dans le vide de l’abandon.
Cette position des trois figures de la tiercéité est antérieure à celle du triangle œdipien et, cependant, elle le prépare.
Le père protège donc le lien à la fois affectif et nourricier – selon les deux acceptions physiologique et affective – entre la mère et le bébé. Pour que la pulsion d’auto-conversation puisse s’exercer pour le bébé, il est nécessaire que le père protège ces moments par sa fonction de présence et de passage.
Permettre à la mère, au père et au bébé de communiquer tout en faisant en sorte qu’ils soient protégés des tensions externes et internes représente bien une partie du rôle du père, qui va au-delà de la représentation de la Loi symbolique et de la castration.

Couple et dépendance affective

Le père et la mère doivent conjointement assurer la possibilité pour le bébé de les discerner, de les identifier en tant que tels, mais aussi d’être confronté à un objet en soi, le couple. Le couple permet d’organiser chez le bébé le rapport à l’altérité, à la différenciation de ce qui est permis de ce qui est interdit, à la différenciation des sexes, à la différenciation des générations, à la différenciation des nominations.
Le couple représente la Loi symbolique, représentante de l’ordre symbolique, lesquels ouvrent à la possibilité plus générale si importante pour le développement de l’enfant, de la symbolisation, c’est à dire d’abord aux langages et à l’intellection.
Pour que tout cela soit possible, il est nécessaire que le parental et l’érotique soient bien distincts, et que le couple parental ne soit pas fusionnel, lorsque l’enfant paraît.

Le couple qui pourrait être fusionnel doit donc conjointement s’accompagner de la relation de défusion, pour que les adultes laissent et observent l’enfant découvrir son territoire psychique, ceci afin que le narcissisme de l’enfant (autorisant la confiance en soi et l’estime de soi) puisse prendre toute sa place.

Si le couple développe bien ses différences et ses solidarités, les fonctions maternelles et paternelles se retrouveront dans chaque individu, les parents ayant constitué une partie de cette enveloppe psychique dont parle Anzieu, pour fondement du jeu de la bisexualité psychique.
Didier Houzel parle de la combinaison, au sein de la personne, des qualités de solidité et de résistance de l’enveloppe au pôle paternel, et de ses qualités de réceptivité et de contenance au pôle maternel.

Pour que l’Œdipe s’accomplisse, qui commence avant même la naissance de l’enfant, qui concerne l’Œdipe parental et la place des désirs inclus dans le désir d’enfant dans la vie de chacun des parents, la solution pour l’enfant est de faire couple avec chacun des deux parents selon des modalités comparables mais distinctes.
Retrouver le paradis perdu est alors la grande question, constituer le phallus comme symbole de la place de l’enfant dans le couple, afin que puisse se développer un nouveau narcissisme, qui doit commencer à se diriger vers des objets.
Comment ces objets vont-ils pouvoir correspondre à cette demande, c’est une deuxième grande question.
Chacun des membres du couple parental formeront-ils avec l’enfant un couple, selon des modalités différentes, à des moments différents, dans des relations différentes, ou bien les stratégies relationnelles, interactionnelles, symboliques et fantasmatiques de l’enfant se heurteront-ils à un bloc inamovible et fermé ?
Faute de le savoir d’emblée, l’enfant veut être le centre de l’attention des deux parents, positivement ou négativement. Si cela n’est pas possible, il va tenter de faire couple avec l’un des deux parents, quitte à exclure l’autre parent, et en risquant de perdre l’amour de ce parent. Au parent en question de revenir dans le jeu. Plusieurs solutions peuvent se jouer en même temps ou à des périodes différentes.
Notons qu’un divorce, qu’une séparation, que des disputes ont pour effet de faire advenir dans l’économie psychique de l’enfant ou de l’adolescent une intense culpabilité.
Ainsi, d’un côté, si la stratégie de faire couple avec les deux parents marche trop bien, le couple est exclu.Si cela ne marche pas assez, c’est l’enfant qui est exclu. C’est le couple fusionnel.
D’un autre côté, si c’est la stratégie de faire couple avec l’un des deux parents qui marche trop bien, l’un des deux du couple se sent exclu.
Si cela ne marche pas assez bien, c’est l’enfant qui est exclu.
L’Œdipe complet complexifie encore cette équation.
Il est donc nécessaire que le système œdipien soit contenu par un ensemble de limites instituées par les parents suffisamment et bien posées sur les interdits et les permissions, sur la différence des sexes et celle des générations, sur l’obligation des nominations, de façon que soit fondée la personnalité de l’enfant sur des bases saines et fondatrices, pour éviter la dégénérescence personnelle ou bien son hypertrophie.

Christiane Joubert simplifie le couple ainsi :
Couple normalement névrosé (liens d’alliance : libidinaux)
Couple anaclitique (liens établis sur la crainte de la perte)
Couple narcissique (liens établis sur la fusion)

NB : question subsidiaire – Qu’est ce que c’est que la détermination sexuelle ?

Le sexe d’un individu peut être défini à trois niveaux qui correspondent à trois étapes chronologiques de la différenciation sexuelle. On défini tout d’abord le sexe génétique qui est déterminé à la fécondation et qui dépend de la nature des chromosomes sexuels. Le sexe gonadique c’est-à-dire la présence d’ovaires ou de testicules, il est déterminé pendant la vie fœtale et déterminé par la génétique. Enfin le sexe somatique qui s’établit pendant deux périodes différentes :

1 – Vie fœtale et néonatale = apparition des caractères sexuels primaires = caractère sexuels indispensable à la reproduction : mise en place du tractus génital, des organes génitaux externes et la mise en place d’élément du SNC

2 – Puberté = apparition des caractères sexuels secondaires qui ne sont pas indispensables à la conception d’un individu (pilosité, glande mammaire, gravité de la voix, mise en place des dimorphismes sexuels) En général il y a correspondance entre ces « trois » sexes, la différentiation sexuelle est donc séquentielle, ordonnée et conséquente puisque tout dépend du sexe génétique (dans les cas de l’individuation et de la différenciation).

Nicolas Koreicho – Janvier 2014 – Institut Français de Psychanalyse

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Carte de Tendre – Madeleine de Scudéry

Carte de Tendre – Madeleine de Scudéry

Carte de Tendre – Scudéry

L’attraction et la complexité des émotions, des affects, des sentiments, appellent, pour peu que l’on souhaite y comprendre quelque chose tant les forces du désir sont puissantes, des limites, des mots, une vision (une carte), un cadre.
Pour ce faire, Mademoiselle de Scudéry, chez qui le beau langage est la manière éminente de penser la complexité, déploie un discours précis, bien qu’amplement figuré, et oblige le lecteur à puiser dans sa propre sensibilité pour s’y retrouver.

En effet, la responsabilité personnelle ainsi que les affinités électives sont tellement impliquées dans les divers sentiments que l’on peut porter à l’autre, et, concomitamment, à soi-même, que, pour se libérer un tant soit peu de ce que les premiers environnements culturels, parentaux, éducatifs, ont projeté en nous, il est nécessaire d’envisager, de dessiner, voire de prévoir ce que l’on va faire de nos ressentis, de notre éprouvé.

Madeleine de Scudéry, tout en métaphore et en apparente circonvolution, s’y risque, dans cet étrange paradoxe que la plus grande préciosité – au sens de la rareté, de la précision, de l’orfèvrerie – permet une grande pureté (une cruauté dirait Artaud) de description des concepts, avec, sous l’apparence de la légèreté, l’assurance du tracé du géographe et la profondeur du travail du psychanalyste.

Nicolas Koreicho

«  Vous vous souvenez sans doute bien, madame, qu’Herminius avait prié Clélie de luy enseigner par où l’on pouvoit aller de Nouvelle-Amitié à Tendre : de sorte qu’il faut commencer par cette première ville qui est au bas de cette Carte, pour aller aux autres ; car afin que vous compreniez mieux le dessein de Clélie, vous verrez qu’elle a imaginé qu’on peut avoir de la tendresse pour trois causes différentes ; ou par une grande estime, ou par reconnoissance, ou par inclination ; et c’est ce qui l’a obligée d’establir ces trois Villes de Tendre, sur trois rivières qui portent ces trois noms, et de faire aussi trois routes différentes pour y aller. Si bien que comme on dit Cumes sur la Mer d’Ionie, et Cumes sur la Mer Tyrrhène, elle fait qu’on dit Tendre sur Inclination, Tendre sur Estime, et Tendre sur Reconnoissance. Cependant comme elle a présupposé que la tendresse qui naist par inclination, n’a besoin de rien autre chose pour estre ce qu’elle est, Clélie, comme vous le voyez, Madame, n’a mis nul village le long des bords de cette rivière, qui va si vite, qu’on n’a que faire de logement le long de ses rives, pour aller de Nouvelle Amitié à Tendre. Mais, pour aller à Tendre sur Estime, il n’en est pas de mesme : car Clélie a ingénieusement mis autant de villages qu’il y a de petites et de grandes choses, qui peuvent contribuer à faire naistre par estime, cette tendresse dont elle entend parler. En effet vous voyez que de Nouvelle Amitié on passe à un lieu qu’on appelle Grand Esprit, parce que c’est ce qui commence ordinairement l’estime ; ensuite vous voyez ces agréables Villages de Jolis Vers, de Billet galant, et de Billet doux, qui sont les opérations les plus ordinaires du grand esprit dans les commencements d’une amitié. Ensuite pour faire un plus grand progrès dans cette route, vous voyez Sincérité, Grand Cœur, Probité, Générosité, Respect, Exactitude, et Bonté, qui est tout contre Tendre : pour faire connoistre qu’il ne peut y avoir de véritable estime sans bonté : et qu’on ne peut arriver à Tendre de ce costé là, sans avoir cette précieuse qualité. Après cela, Madame, il faut s’il vous plaist retourner à Nouvelle Amitié, pour voir par quelle route on va de là à Tendre sur Reconnoissance. Voyez donc je vous en prie, comment il faut d’abord aller de Nouvelle Amitié à Complaisance : ensuite à ce petit Village qui se nomme Soumission ; et qui en touche un autre fort agréable, qui s’appelle Petits Soins. Voyez, dis-je, que de là, il faut passer par Assiduité, pour faire entendre que ce n’est pas assez d’avoir durant quelques jours tous ces petits soins obligeans, qui donnent tant de reconnoissance, si on ne les a assidûment. Ensuite vous voyez qu’il faut passer à un autre village qui s’appelle Empressement : et ne faire pas comme certaines gens tranquiles, qui ne se hastent pas d’un moment, quelque prière qu’on leur face : et qui sont incapables d’avoir cet empressement qui oblige quelques fois si fort. Après cela vous voyez qu’il faut passer à Grands Services : et que pour marquer qu’il y a peu de gens qui en rendent de tels, ce village est plus petit que les autres. Ensuite, il faut passer à Sensibilité, pour faire connoistre qu’il faut sentir jusques aux plus petites douleurs de ceux qu’on aime. […] »

Madeleine de Scudéry : Carte de Tendre – 1654 – Texte établi par George Saintsbury, Clarendon Press, 1883.

Texte intégral :

https://fr.wikisource.org/wiki/Carte_de_Tendre

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Penny Dreadful, personnages psychopathiques à l’écran

Penny Dreadful,
personnages psychopathiques à l’écran

« … la labilité névrotique du public et l’art du dramaturge à éviter les résistances et à procurer un plaisir préliminaire peuvent seuls fixer la limite de l’utilisation de caractères anormaux. »
Freud, Personnages psychopathiques à la scène, 1905

Penny dreadful

Si le cinéma de genre, ou film de genre, est loin d’être incompatible avec le cinéma d’auteur (pour peu que les cinéastes s’épanouissent dans un genre particulier ou en transcendent les conventions), Il serait réducteur de cantonner Penny Dreadful (2014-2016) à une simple série de genre pour sa dimension fantastique qui culmine à l’horreur. L’envolée gore de la scène d’ouverture ne participe qu’à l’effraction du mal dans le récit pour en évincer définitivement le style. En plus du thriller psychologique scandant le rythme de bout en bout, le ressort dramatique en reste la pierre angulaire. Mais c’est par l’insistance d’une conduite que le produit de loisir livre son intention. Interpellant, il nous somme de recevoir son ambiguïté expansive. Un procédé analysé par Freud en 1905 et qui nous renvoie à l’espace analytique. 

Un univers composite

John Logan, en dramaturge converti au cinéma et à la télévision, fait montre d’une expertise d’auteur par la somme des références explicites et implicites convoquées. Entre intertextualité et transfictionnalité, citations et allusions participent d’un hypotexte et d’un architexte de cette œuvre composite. La littérature est omniprésente du Dracula de Bram Stocker (trame de fond du récit) au Frankenstein de Mary Shelley en passant par Le portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde. Du texte au livre objet, l’univers livresque composé de références hétérogènes emprunte le genre hybride du Penny Dreadful au profit de ce mariage ingénieux du théâtre élisabéthain et du romantisme britannique au Grand Guignol. Mais au-delà des références, un métadiscours sur sa propre esthétique se dessine. 

D’une culture légitime (égyptomanie et spiritisme) se développe une épistémé de l’ésotérisme et de la magie s’accompagnant d’une reconstitution de l’époque victorienne. S’y conjugue une culture populaire (comics, jeux de rôle, Steampunk) participant du mouvement de pastiche que l’on retrouve dans d’autres séries exploitant le genre avec moins de rigueur ( Freud et L’aliéniste, 2020). L’unité, non dénuée d’anachronismes, relève de ces éléments appartenant à un univers imaginaire collectif conjoint du roman gothique et du fantastique britannique. Le scénariste s’en sert plus qu’il ne les sert pour donner naissance à un univers transfictionnel où le spectateur doit naviguer entre le plaisir de la nouveauté et celui de la reconnaissance par un jeu de contamination et de réminiscences littéraires aboutissant à une nouvelle intrigue, un supra-mythe.

Mélange des genres et des registres participent à la création d’un spectacle total, wagnérien. La référence à Shakespeare, dont le docteur Frankenstein est un fervent lecteur, se fait métadiscursive par le réemploi des personnages. Protéus (Les deux gentilshommes de Vérone) deuxième créature mue par le désir mimétique, figure du bon fils Abel, tombe sous le joug fratricide de Caliban (La tempête), première tentative monstrueuse du créateur prométhéen traumatisé par la mort de sa mère et poursuivant l’obsession de vaincre la mort. Ce roman familial, outre la rivalité filiale, touche à la figure de l’inceste avec l’engendrement de la fiancée destinée au fils et faisant naître le désir du père. Brona la prostituée devient alors Lily (Lilith ?), la femme presque parfaite mais incontrôlable. La réécriture et la réinterprétation des mythes bibliques génèrent des mythes de la révolte (récurrents dans la littérature du XIXème) soumis au prisme de la métapsychologie.

Les grandes thématiques de la vie et de la mort s’expriment de fait dans cette longue et lente danse macabre où l’indécence de l’immortalité ouvre les portes d’un demi-monde à la gloire de la souffrance. Normalité et sacralité portent plus sur des questions existentielles que morales dans ce goût du mal et du monstrueux inauguré dans la première série majeure et inaugurale, Twin Peaks (1990). Ce spectacle mis en scène et mis en abyme par l’hommage appuyé au théâtre du Grand Guignol doit-il nous rappeler que le lieu n’est pas sans lien avec le théâtre libre et naturaliste ? Une manière déguisée de convoquer Ibsen, inspirateur de Freud ? Le scénariste ne va-t-il pas jusqu’à donner un sens littéral à la sorcière métaphysique en faisant incarner au même personnage (la confusion va au-delà du réemploi de l’actrice) la sorcière guérisseuse (hedgewitch) et la psychanalyste que consulte le personnage féminin central ? Dans cette galerie de personnages de la marge que sont le lycanthrope, l’occultiste, l’égyptologue inverti, l’immortel dandy et Caliban, le monstre qui n’a de cesse de tenter de s’humaniser (d’exister) dans la douleur, Vanessa Yves, la drôle d’Eve, destinée à devenir la mère du mal, fait figure de force centripète. En prise avec des troubles des plus énigmatiques (entre hystérie et psychose), elle incarne un conflit pulsionnel des plus créatifs entre praxis (action immanente) et poïésis (action transitive). Élue et victime, elle est la proie du mal (mâle) incarné, du diable, du père des démons, d’Amon Ré, de Dracula, un monstre multiple laissant parfois penser qu’il n’est pas unique, allant jusqu’à incarner la gémellité et la figure du double dans un épisode psychiatrique éminemment cathartique.

Un mythe post-moderne

De cette petite boutique des horreurs et du magasin de littérature, composés à la manière d’un cabinet de curiosités, sourd un langage visuel. De l’extrême du monde invisible, dévoilé brutalement en ouverture, se déroule un scénario hollywoodien en trois actes, véritable objet cinématographique à la fin tragique digne d’un opéra  baroque. Le musée de cire rappelle l’esthétique surannée des productions de la Hammer et l’inquiétante étrangeté s’installe de la référence au Fantôme de l’opéra jusqu’à l’hommage haletant à L’exorciste et sanguinolent à Carrie au bal du diable. Ce puzzle épars est à l’image du Dorian Gray esquissé à grands traits que la postérité a gardé de lui. Son attitude dandy, sa corruption morale et sa perversion semblent figées dans un présent intemporel où son immutabilité épouse le destin des personnages avec qui il entre en interaction.

Le spectateur lui-même est en prise avec cette temporalité floue, face à une alternance de scènes longues et de rushs très courts, arythmie faite d’arcs narratifs et d’analepses (procédé majeur de la série Dark en 2017) bouleversant le rythme sériel en exploitant les faux souvenirs du spectateur. Si une série est un récit cumulatif qui se construit au fil du temps (Jason Mittell, 2015) ses éléments rendent possible ce syncrétisme mythique exceptionnel et dense. L’interprétation des différents crédits et intertextes étant différente pour chaque individu, le spectateur devient co-créateur de l’œuvre et participe à cette « vision complexe » (Robin Nelson, 2007). Un syncrétisme mythique se matérialise alors dans un univers nouveau et cohérent qui offre de précieuses réflexions philosophiques et existentielles, illustrant ce que Jason Mittel appelle « la complexité centripète » : « Le mouvement narratif tire les actions et les personnages vers l’intérieur, vers un centre plus cohésif, établissant une épaisseur de fond et de profondeur de caractère qui anime l’action. L’effet est de créer un mode de contes avec une profondeur de caractérisation inégalée, de couches de récits et une complicité psychologique qui s’appuie sur les expériences et les souvenirs des téléspectateurs au cours des nombreuses saisons de l‘émission ».

Le mythe comme système sémiologique

Pour Michael Fuchs (2017), Penny Dreadful est  « une pièce exemplaire de pastiche » qui illustre clairement l’esthétique postmoderne : une production culturelle empruntant les masques et les voix emmagasinées, cannibalisant les styles du passé, créatrice d’un simulacre dans un musée imaginaire. Un art de l’appropriation et d’hybridation des mythes dont émerge une réflexion contemporaine. Ce travail de remédiation par l’hypertextuel où toute lecture est un acte d’écriture, ne relève pas de la déduction logique du texte-source mais résulte d’une série de décisions. Le choix de l’ère victorienne semble dès lors décisif tant elle « se révèle à la fin mûre pour l’appropriation parce qu’elle met en relief bon nombre des préoccupations primordiales de l’ère postmoderne : les questions d’identité » (Julie Sanders, 2006). Une recherche identitaire des différents caractères, véritable ontologie de l’altérité s’appuyant sur la figure du monstre qui « peut se transformer en bien et vice versa, exposant la fragilité de telles frontières, et l’interpénétration entre les deux » (Jannine Jobling, 2010). 

Une surabondance qui fait œuvre, une écriture d’une plus-value infinie que Jacques Derrida qualifie d’ »economimesis ». John Logan fait sienne la conception barthésienne du mythe : un méta-langage qui se saisit d’une chaîne sémiologique, une parole mythique faite d’une matière déjà travaillée, au sens déjà complet, qui postule un savoir, un passé, une mémoire. Langage volé, pillé en retour, cette parole volée est rendue altérée, « dépolitisée », avec vocation principale d’« évacuer le réel ». Le mythe transforme l’histoire en nature où, en devenant forme, le sens se vide, s’appauvrit pour être mis à disposition et pleinement vécu comme un système factuel à la fois vrai et irréel. Au cœur du dispositif le muthos, le récit, une mimèsis, un enchaînement tragique au service de la catharsis, purgation des passions où « nous prenons plaisir à contempler les images les plus exactes de choses dont la vue nous est pénible dans la réalité, comme les formes d’animaux les plus méprisées et des cadavres (…) » (Aristote, Poétique). Une tradition aristotélicienne dans le plus pur sillage de Freud.

Une esthétique psychanalytique 

Le théâtre n’est pas une simple métaphore de l’inconscient mais la possibilité « d’ouvrir l’accès aux sources de plaisir ou de jouissance qui émanent de notre vie affective (tout) comme elles émanent, dans le comique, le trait d’esprit, etc., du travail de notre intelligence, lequel (d’ailleurs) a rendu bon nombre de ses sources inaccessibles » (Freud, Personnages psychopathiques à la scène). La scène théâtrale est à rapprocher du dispositif de la cure et son déroulement de la tragédie. La forme artistique dévoile et dans le même mouvement voile la nature des impulsions, mettant le spectateur au contact de la souffrance tout en lui garantissant le plaisir esthétique attendu sans lequel ne resterait que l’angoisse de la représentation. Le personnage est porte-parole de motions inconscientes alors que l’activité inconsciente du spectateur comble les trous énigmatiques :

« Il me semble que ce soit une condition, pour la forme artistique, que la sollicitation qui lutte pour accéder à la conscience, tout en étant assurément reconnaissable, soit peu nommée en termes clairs, de sorte que le processus s’accomplit à nouveau dans l’auditeur à l’aide de l’attention détournée et que l’auditeur est saisi de sentiments de sentiments au lieu de s’en rendre compte. De ce fait, une part de la résistance est assurément épargnée, comme on le voit dans le processus analytique où par suite d’une moindre résistance, les rejetons du refoulé viennent à la conscience qui se refuse au refoulé lui-même.» (Freud, Personnages psychopathiques à la scène, 1905)

Théâtre et cure sont des espaces d’expérimentation où la production de sens s’apparente à la résolution d’une énigme, lentement, progressivement et partiellement. Une esthétique, un savoir déterminé par les idéaux culturels, relevant de l’immédiateté, intuitif et spontané, source de sensations (aisthesis). Sensations attachées à une variation du plaisir, du ravissant à l’angoissant, de la séduction au dégoût. Une poétique de la cruauté (Artaud), processus primaire et imprévisible de dissociation démultipliant les identifications normales et pathologiques du spectateur lui procurent une jouissance de l’exercice de l’intelligence et de la sensibilité. Une névrose de transfert qui le confronte à l’impuissance de la représentation, la maîtrise symbolique du réel et la compulsion de la pulsion de mort. 

Le théâtre postdramatique, dialectique, est fait de pratiques de rupture, de démultiplication des tableaux et d’éclatement du récit. Un désenchantement par l’exercice cynique, une quête de défusion des affects, un refus de l’induction (cathartique, mimétique) de la pitié, de la compassion, comme autant de tentatives de désidentification et de déliaison. Le texte est sujet au montage, au collage, à la discontinuité afin de maintenir l’exigence difficile et pénible de l’analyse, de lutter contre la tendance à la synthèse qui s’opère automatiquement et d’entretenir le désir de comprendre avec pour promesse d’autres combinaisons et de nouvelles associations.

Si Freud esquisse un pas en direction d’une structuration « cinématographique » de l’appareil psychique, par la référence omniprésente à un ordre spatial et le recours à des métaphores cartographiques et optico-photographiques, le cinéma est essentiellement subordonné aux acquis de la psychanalyse. Mary Ann Doane interprète l’invention du cinéma et la conceptualisation de la métapsychologie par Freud comme une même tendance tentant de résoudre le problème de l’emmagasinage et de la représentation d’une prolifération des flux perceptifs activés par le monde moderne. En rompant avec le postulat attribuant à la production cinématographique le rôle de parangon de la vie psychique, le cinéma se voit restituer une fonction, non pas illustratrice, mais modélisante au sein de la théorie psychanalytique. Par son dispositif complexe, l’auteur de Penny Dreadful pourrait bien en amorcer la créance. 

Vincent Caplier – Septembre 2021 – Institut Français de Psychanalyse©

Bibliographie :

Sigmund Freud (1905). Personnages psychopathiques à la scène.
Roland Barthes (1957). Mythologies.
Mary Ann Doane (1999). Temporality, Storage, Legiblity : Freud, Marey and the Cinema.
Julie Sanders (2006). Adaptation and Appropriation.
Robin Nelson (2007). State of Play. Contemporary « high end » TV drama.
J’annine Jobling (2010). Fantastic Spiritualities: Monsters, Heroes And The Contemporary Religious Imagination.
Jason Mittell (2015). Complex TV. The Poetics of Contemporary Television Storytelling.
Michael Fuchs (2017). It’s a monster mash! Penny Dreadful and the return to (and of) contemporary horror’s victorien roots. In L. Belau & K. Jackson, Horror Télévision in the Age of Consumption: bringing on Fear.

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