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La question des limites actuelles dans les bio-technosciences – 3

« La figure la plus terrifiante et la plus repoussante de notre temps, c’est la conjonction  de l’immaturité psychique la plus complète avec les moyens d’action les plus sophistiqués »
Olivier Rey

La question des limites interpelle le psychanalyste en tant que celui-ci conduit tout sujet désirant à une confrontation de limites. Situation sans doute plus délicate aujourd’hui dans une société et un État de droit plus prompts à défendre des particularismes individuels, telle la liberté de changer de sexe, validée par la Cour européenne des droits de l’Homme que par la protection du bien commun et la participation aux affaires de la cité.  

Prométhée enchaîné, Nicolas-Sébastien Adam, 1762, Musée du Louvre, Paris

Dans notre article – Guy Decroix, Transhumanisme, désir de maitrise et coronavirus -, nous soulignions l’explosion incontrôlée de la technoscience dans l’univers de la procréation, sous la demande sociale qui autorise le passage à l’acte de fantasmes inconscients infantiles, tels que la quête de l’immortalité et la maîtrise de son origine, le brouillage temporel des générations, voire la transgression de certains principes anthropologiques fondateurs de la civilisation. Ces fantasmes inconscients de la conception qui ne répondent à aucun schéma biologique ont traversé tous les temps en s’exprimant dans la mythologie et les contes, alors que désormais on assiste à un déploiement de leur réalisation, l’éprouvette remplaçant le chou d’où naissaient les enfants et le médecin magicien supplantant la cigogne… Qu’adviendra-t-il de notre capacité dans ce contexte à métaphoriser toutes réalités biologiques dès lors que celles-ci s’assimilent aux fantasmes ?
A remarquer que ces idées et pratiques entrent en écho avec le wokisme. Ce courant de pensée idéologique présente de multiples facettes. Parmi celles-ci nous retiendrons pour notre propos les notions de fluidité de genre, de troubles, d’ambiguïté, de brouillage des frontières entre le réel et le fantasmatique, entre l’humain et l’animal dans l’antispécisme (rappelons que le spécisme en référence au racisme ou au sexisme désigne l’affirmation de la supériorité ontologique de l’homme sur toutes les espèces vivantes. Or, comme le précise Alain Finkielkraut dans L’après littérature, la sollicitude pour les autres espèces reste une prérogative humaine), enfin le brouillage entre le sexe et le genre (Les sages femmes au Royaume Uni sont invitées à remplacer les mots « lait maternel » par « lait humain » et les termes père et mère par parent ou personne, pour ne pas blesser un public transgenre ou « non binaire ».
Faut-il rappeler que sans limite (« Un homme ça s’empêche » disait Albert Camus dans Le premier homme) nous n’habitons plus l’humanité mais la nature. Pour l’animal dans la nature fonctionnent l’adéquation et le rapport sexuel. Pour Lacan chez l’être parlant «il n’y a pas de rapport sexuel » ni de complétude et la sexualité est intrinsèquement problématique. 
Enfin sans renoncement pulsionnel et à la toute-puissance du désir, point de culture. A noter à cet égard l’étrange discrétion des présidentiables dans le domaine de la culture.  La culture qui n’est pas un loisir est fondamentale pour l’humanité, « c’est l’ensemble des réponses mystérieuses que peut se faire un homme lorsqu’il regarde dans une glace ce que sera son visage de mort » (André Malraux).

Nous illustrerons notre propos dans deux situations ou pratiques actuelles où les limites anthropologiques sont quelque peu vacillantes : la GPA (gestation pour autrui) et la placentophagie.
Avant de déployer ces quasi-vignettes cliniques, rappelons que toute famille nucléaire dite « normale » père, mère, enfant ne va pas de soi. Un détour par nos mythes fondateurs grecs et sémitiques illustre ces difficultés :
Œdipe abandonné par ses parents et récupéré par une famille d’adoption qui lui occulte ses origines, retournera vers ses parents génétiques avec le destin funeste qu’on lui connait.
Moïse né d’une famille d’hébreux est également abandonné sur le Nil (symbole de vie) dans un berceau pour être épargné d’un destin génocidaire. Il est récupéré et éduqué comme un prince par la fille du pharaon. Bithiah devient alors sa mère adoptive. Moïse, étymologiquement « sauvé des eaux », signe son profil d’orphelin, fils de personne. Les suites du meurtre d’un égyptien qu’il commet pour sauver l’un des siens lui font prendre conscience de son déchirement entre deux familles, égyptienne et naturelle, et le conduit à la fuite.
Ces mythes posent la question de l’origine qui sera interrogée dans la première situation suivante exposée. Cette origine est toujours inscrite dans un réseau fantasmatique, le fantasme de l’origine et l’origine du fantasme, illustration de la question familiale qui ne se réduit pas à deux géniteurs mais interpelle en tiers le langage qui fonctionne comme un extracteur de son origine biologique pour lui associer une origine symbolique et culturelle.

La GPA ou une maternité en pièces détachées

Les scientifiques sont les protagonistes d’une dynamique qui les dépasse et prennent le relai plus ou moins à leur insu d’un discours philosophico-religieux et culturel effondré qui fondait et cisellerait les contours des questions existentielles sur la naissance, la vie, la mort, la transmission, pour aboutir à ce renversement impensable pointé par Monette Vacquin où l’on assiste aujourd’hui à « des embryons congelés en début de vie et des cadavres chauds en fin de vie ».
Le langage est actuellement dévoyé. La GPA est en réalité « un contrat de location d’utérus ». Or le corps humain n’est pas monnayable, c’est un principe d’indisponibilité dans les droits de l’homme et du citoyen sauf à confondre dans une indifférenciation du droit, la chose et la personne morcelée de surcroit.
Les limites sont franchies au nom d’une idéologie sous-jacente : « J’ai le droit à tout, à l’amour », or l’amour est fluctuant et n’est pas une loi qui permet un étayage symbolique.  Ainsi les inséminations post mortem qu’évoquent Monette Vacquin (Frankenstein aujourd’hui) font vaciller la distinction entre la vie et la mort. Le stockage et la congélation de sa descendance est de nature à engendrer des enfants prompts à imaginer des pères tout puissants créateurs après leur mort et des adultes devenant parents en proie à un récit très singulier de leur conception.

L’utérus est le premier de trois niches sensorielles décrites par Boris Cyrulnik avant la niche affective du corps de la mère et la niche humaine faite de récits, de représentations verbales de type « tu es de cette culture ».
L’utérus artificiel (ectogenèse) en se dispensant de cette première niche écologique, sensorielle et contenante pour l’embryon apparait comme le stade ultime de la déshumanisation et pourrait inaugurer une civilisation transhumaniste préparée par la cancel culture ou l’idéologie woke. Ainsi l’homme s’avèrerait réifié par la création d’hommes et de sous hommes, les notions d’homme et de femme tendraient à disparaitre. Dans un document américain du CDC (Centre pour le contrôle et la prévention des maladies), les termes de « personne enceinte » sont substitués à ceux de femmes enceintes et dans le projet écologiste EELV pour 2022 (p. 83) à propos de la PMA et au nom de l’égalité soi-disant réelle des éco-féministes, le mot femme est remplacé par« toute personne en capacité de porter un enfant » enfin le consortium Unicode, instance américaine qui supervise la création des émojis et leur standardisation mondiale sur les plateformes numériques, a validé mi-septembre 2011 l’émoji de l’homme enceint !). Remarquons l’évolution de ces nouvelles productions du langage écrit utilisées par les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) firmes américaines qui dominent le marché mondial. Les émoticônes codées et non personnalisées ont été supplantées par les émojis qui expriment aujourd’hui des questions identitaires extrémistes.
Enfin, l’enfant ne serait plus le fruit d’un désir mais le produit d’un projet parental donc surdéterminé dans son avenir et qui par ailleurs pourrait être abandonné à l’occasion d’un projet de loi française autorisant l’IMG (Interruption Médicale de Grossesse) jusqu’à neuf mois pour « détresse psycho-sociale » (voté à l’Assemblée Nationale en août 2020, rejeté à ce jour par le Sénat). Enfin, qu’en serait-il du lien humain dans cette mécanisation de la gestation ?

Serions-nous par ailleurs sur la voie de l’abolition du tabou de l’inceste ?
« Mater semper certa est », était jusqu’alors le principe irréfragable du droit romain où la mère était toujours certaine et le père une fiction qui devait énoncer au fils « Je suis ton père » qui appelait pour réponse du fils « Tu es mon père ». L’adage est repris par Freud avec l’image de l’astronome : « L’astronome sait à peu près avec la même certitude si la lune est habitée et qui est son père, mais il sait avec une tout autre certitude qui est sa mère ».
Ainsi les technosciences dans le domaine de la procréation conduisent à la « production » d’une mère incertaine (porteuse ou donneuse d’ovocytes ?) et à un père biologique assuré par le contrôle génétique.
Pour autant en cas de différend entre un père biologique attesté par la génétique et la parole de la mère signifiant à l’enfant « Cet homme est ton père », il est probable que la parole de celle-ci, portée par le désir, soit déterminante.
Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité la fonction maternelle se décline en trois femmes : la mère « d’intention » qui élève l’enfant, la gestatrice qui porte l’enfant, la génétique qui donne l’ovocyte. Certes, une mère « d’intention » peut devenir mère sans avoir porté son enfant mais qu’en est-il du vécu de l’enfant dans cette conception ?
Myriam Szejer, psychanalyste, propose l’expression « Complexe de Moïse » pour illustrer la fragilité psychologique de l’enfant qui se vivrait abandonné par sa gestatrice et toute séparation future pourrait être de nature à raviver cette blessure originelle.
« Ma mère est ma grand-mère, mon père est mon oncle » pourra énoncer Uma née par GPA au Nebraska.  Cette grand-mère de 61 ans a accouché de sa petite fille Uma conçue avec le sperme de son fils homosexuel et d’un ovocyte de la sœur du mari (Elliot) de son fils gay. Cette saga familiale se déploie sous le signe de l’amour et du désintéressement !
Dans ce scénario, Natacha Polony (Marianne 3/4/19 : « La science au service des fantasmes » pointe le propos suivant de l’un des pères : « Le fait de pouvoir contrôler tout ce qui se passait était important ». Tout se passe comme si la personne se réduisait alors à un objet fabriqué, sous contrôle, répondant au désir des parents et rendu possible par la technoscience qui éloigne toujours plus les limites au point d’un engendrement possible chez une femme ménopausée. L’enfant programmé est sommé de fournir une obligation de résultat. Conception qui maintien l’enfant dans le giron biologique familial et qui se dispense de tout rapport sexuel entre des sexes opposés en évacuant la question de la castration. On assiste à un déni du fantasme de la scène primitive où tout enfant imagine un rapport sexuel entre ses parents l’ayant engendré. Notons dans un autre domaine avec Caroline Eliacheff et Céline Masson que la sexualité est également évacuée dans la théorie dite « du genre » et qu’un changement de paradigme s’inscrit jusque dans le langage dans la mouvance trans par des glissements sémantiques de « transsexuel » à « transgenre » puis à « trans », scotomisant ainsi la charge émotionnelle et la force de la section dans le sexuel (scare) dont l’étymologie renvoie à la coupure.

Le désir d’enfant tend à devenir une demande et un droit.
L’enfant ne doit pas faire « office de bouchon », terme entendu quelque fois pour satisfaire totalement un parent, mais doit pouvoir déployer son existence dans l’écart entre l’enfant fantasmé et l’enfant réel.  
D’une façon générale ces situations posent le problème de la nomination des liens (cf. La Loi symbolique). Le langage est percuté voire innommable (le nom de « belle-mère » est équivoque dans les familles recomposées) et peut ouvrir sur un imaginaire parfois violent dans un espace juridique vide ; dans ce cas précis émerge au sein de ce brouillage symbolique la figure de Jocaste, mère d’Œdipe, incarnée au pays de l’hubris où la transgression de l’interdit de l’inceste apparait comme l’apogée du progrès et de l’égalité.

La placentophagie

La placentophagie est un comportement animal éthologique sans doute acquis chez les mammifères, excepté chez les cétacés et chez l’homme, pour des raisons trophiques et d’évitement des prédateurs. La dévoration est inhibée par les cris émis par les petits. Bernard This fait remarquer qu’une des fonctions du cri est de bloquer le réflexe incorporatif, en rapportant ce vécu où une truie rendue sourde par un surdosage de streptomycine dévore ses petits  malgré les cris devenus inaudibles pour la mère. 
L’interdit du cannibalisme ou mieux de l’anthropophagie (manger du même) est un des fondements anthropologiques de notre civilisation.  La placentophagie pourrait être une des variantes mineures de l’anthropophagie.
Le cannibalisme est légion dans la mythologie grecque. Cependant un exemple émerge comme exception et provoque l’horreur de l’anthropophagie en la figure de Tantale, fils de Zeus et de la nymphe Plutô. Tantale offrit aux Dieux lors d’un banquet son propre fils Pélops démembré et transformé en ragout.
Zeus horrifié condamnera son fils aux enfers pour l’éternité à subir les affres dévorantes de la faim et de la soif.
Dans de nombreuses cultures dont la nôtre, le placenta et ses annexes s’inscrivaient dans des rites de naissance. Dans ces pratiques les secondines ne devaient pas être vues par la mère. Le placenta avait un destin particulier participant aux cycles naturels, enfoui ou jeté à l’eau, planté au pied d’un arbre, pommier pour un garçon, poirier pour une fille et quelques cendres pouvaient être ingérées plus ou moins symboliquement avec la nourriture du père pour participer au même titre que la couvade à la triangulation.
Ce placenta aura toujours été vécu avec ambivalence. D’une part il apparait « digestible », l’étymologie (galette, tourte) rappelle ce caractère et le rituel partagé actuel de la galette des rois avec la présence du baigneur, de la fève après la naissance de l’enfant Jésus, semble maintenir cette particularité. D’autre part, il suscite une répugnance et à ce titre est fréquemment rejeté car faisant obstacle au fantasme unaire « Ne faire qu’un avec la mère », en une barrière entre la mère et l’enfant.
Depuis quelques temps, cet interdit semble être levé nous rapprochant en cela de l’animalité. La placentophagie vient en place d’une symbolique nourricière.  Comment appréhender cette nouvelle pratique chez certaines femmes ?
Cette placentophagie pourrait s’entendre comme une réappropriation du corps de la mère et de ses sensations plus ou moins dérobées au cours de la péridurale ou de la surmédicalisation.
Autre interprétation : une rationalisation de bienfaits énergétiques dans la récupération et l’ingestion chez certaines femmes de pays anglo-saxons de leur placenta sous forme de granules homéopathiques ou de recettes variées et partagées. Pour Brigitte Mytnik, psychanalyste, (De l’exil à l’enfantement, liens racinaires, liens placentaires) ces mères feraient le deuil de leur grossesse en se réappropriant quelque chose de l’ordre du naturel.  Enfin, on pourrait avancer l’hypothèse que l’utilisation de crèmes et d’injections (symbolique sexuelle) d’extraits placentaires, formes galéniques et moins viscérales dérivées du placenta, constituerait un mode inconscient de récupération recyclée du placenta, pour lutter contre la culpabilité du rejet de cet organe.
Pour Lacan, la mère, fantasmatiquement, veut « réintégrer son produit » c’est-à-dire son enfant qui incarne le phallus absent, en un fétiche comblant.
La placentophagie ne serait-elle pas le passage à l’acte du désir de réincorporation de « son » placenta ?
L’Autre maternel, c’est-à-dire la mère du point de vue de l’inconscient et non de la personne, est généralement dépeint avec bienveillance, comblant à l’égard de sa progéniture et la dyade mère-enfant est évoquée sur un modèle harmonieux. Pour Lacan, l’Autre maternel est animé d’un inconscient mortifère généralement sans passage à l’acte, d’un fantasme morbide et fétichiste à l’égard de son enfant, d’un désir vorace tel celui d’une mère crocodile, « Le rôle de la mère c’est le désir de la mère… Un grand crocodile dans la bouche duquel vous êtes, c’est ça la mère. On ne sait pas ce qui peut lui prendre tout d’un coup, de refermer son clapet. C’est ça le désir de la mère » (Jacques Lacan, Le séminaire XVII).
Le « J’ai envie de te croquer » de la mère n’exprime-t-il pas le désir articulé aux pulsions ? Seul le fantasme peut sauver l’enfant de cette dévoration cannibalique matérielle.
La grossesse est vécue comme comblant le manque, annulant la castration et conférant à la mère un sentiment de toute puissance. La dépression post partum pourrait être pensée comme cette vacuité destinée à accueillir la place du père. Or, comme nous l’avions évoqué dans le second volet sur Les conceptions de la conception, l’enfant n’est pas coupé de sa mère et le placenta ne lui appartient pas. La mère n’a pas perdu « son » placenta mais celui-ci, compagnon des profondeurs, apparait comme le double de l’enfant et fait partie de l’œuf à l’instar de la coquille pour les ovipares.
L’enfant est coupé de lui-même : « Ici, c’est de sa partition que le sujet procède à sa parturition, d’où il résulte qu’à la section du cordon, ce que perd le nouveau-né, ce n’est pas, comme le pensent les analystes, sa mère, mais son complément anatomique. » (Jacques Lacan, « Position de l’inconscient », Écrits, pp. 843 et 845).
Le destin anatomique est jeté. Le placenta perdu est l’objet a dont la pulsion toujours partielle s’aventurera via d’autres objets partiels à compenser la perte.
« A casser l’œuf, se fait l’homme, mais aussi l’hommelette » disait Lacan.
Alexandre Elisabeth dans Suivez le placenta (Libération, 12 août 1981) décrit avec moult détails les pérégrinations du placenta, véritable pétrole maternel, des maternités aux laboratoires pharmaceutiques.
Ainsi, nous pourrions formuler l’hypothèse que sur un mode mineur, l’ingestion de granules homéopathiques et l’usage de crèmes placentaires masqueraient inconsciemment  le désir d’une récupération recyclée du placenta qui avait été éliminé en tant qu’obstacle au fantasme unaire, et ce faisant permettrait de se refaire « une peau de bébé ». Enfin, formulé sur un mode majeur plus viscéral et organique où les recettes variées (pâtés, ragouts) à base de placenta viseraient la réintégration de l’objet perdu dit « mon placenta » par la mère.

Nous avons inauguré notre propos par référence à la mythologie en partie grecque, or tout se passe comme si nous avions glissé en quelques dizaines d’années d’un univers prométhéen avec la visée de « récréer » la vie par le don d’organes à un univers œdipien où la jouissance à l’œuvre conduit le bio-technicien apprenti sorcier actuel à exécuter sans limite les yeux fermés tout ce que l’homme peut faire. Gardons pour boussole cette philosophie grecque pour qui toute transgression de limites, toute outrance, toute succombance à l’hubris devait entrainer la vengeance des Érinyes persécutrices. Quelles formes pourraient prendre demain une vengeance erinyenne ?

« On acquiert ainsi l’impression que la civilisation est quelque chose d’imposé à une majorité récalcitrante par une minorité ayant compris comment s’approprier les moyens de puissance et de coercition »
Sigmund Freud, L’avenir d’une illusion, 1927

Guy Decroix – Juin 2022 – Institut Français de Psychanalyse©

Sources :

  • Élisabeth Alexandre, « Suivez le placenta », Libération, 12 août 1981.
  • Rachel Binhas, « Père, Mère Ces mots jugés discriminatoires du Royaume Uni au Québec », Marianne, 20 février 2021.
  • Caroline Eliacheff et Céline Masson, La fabrique de l’enfant-transgenre, Edition de l’Observatoire, 2022.
  • Sigmund Freud, Des transpositions pulsionnelles en particulier dans l’érotisme anal, Paris, Puf, 2002.
  • Jacques Lacan, « L’envers de la psychanalyse », Le séminaire, Livre XVII, (1969-1970), Paris, Seuil, 1991, p. 129.
  • Jacques Lacan, « Position de l’inconscient », Écrits 1, Paris, Seuil 1966.
  • André Malraux, discours prononcé le 18 avril 1964 à la maison de la Culture de Bourges.
  • Brigitte Mytnik et Danièle Rousseau, « De l’exil à l’enfantement : Liens racinaires, liens placentaires », Le journal des psychologues, n° 259, 2008, pp. 62-64.
  • Bernard This, Naitre et sourire, Paris, Champs Flammarion, 1983.
  • Monette Vacquin, Frankenstein ou les délires de la raison, François Bourin, 1989.

Quelques réflexions psychanalytiques sur les représentations historico-mythologiques de la naissance et de la conception 1
Des conceptions de la conception ou quelques représentations historiques du développement fœtal 2
La question des limites actuelles dans les bio-technosciences 3

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Des conceptions de la conception ou quelques représentations historiques du développement fœtal – 2

Léonard de Vinci – Etude sur l’embryon – 1510-1512, Royal Collection, Château de Windsor, Windsor (Berkshire), Royaume-Uni

Du fœtus, on connaissait la morphologie, c’est-à-dire les résultats des observations post-mortem, la physiologie était ignorée et le domaine relationnel impensable. Alexandre Minkoswski évoquait « l’ignorance du fœtus et du nouveau-né jusqu’au milieu du 20e siècle ».
Les progrès des domaines biomédicaux (biochimie des hormones, immunologie, imageries médicales, explorations intra-utérines) ont contribué au développement d’une discipline, la fœtologie. Cette orientation a pris chez certains psychanalystes tel Bernard This une importance telle, à travers les perceptions somato-sensorielles et psycho-sensorielles du fœtus pendant l’accouchement haptonomique (science du toucher et de l’affectivité, pratiquée par Frans Veldman) qu’elle est devenue une véritable « fête au logis ».
Mais que savait-on avant cette révolution sur le développement fœtal dans l’espèce humaine ? Quels en furent les grands schémas représentatifs ?
Minkowski repère, sans les expliciter, trois phases dans l’histoire de la connaissance du fœtus et du nouveau-né, et précise que deux ont pu exister.
– Une phase mystérieuse où le fœtus n’a d’existence qu’imaginaire, voire magique. C’est la conception qui aurait prévalue tout au long de l’antiquité.
– Une phase artistique, religieuse et mystique au cours de laquelle fœtus et nouveau nés sont « représentés » mais non inclus dans une observation médicale. Ces représentations seront idéalisées durant le Moyen-âge et la Renaissance.
La peinture chrétienne au Moyen Âge figure des vierges enceintes avec un « bébé Jésus » à genoux dans le ventre de sa mère, en prière, paré de son auréole et d’habits somptueux !
La nativité du 14e siècle peinte par Giotto présente un nouveau-né emmailloté telle une momie dans des bandelettes, à fin de rectification des membres et de lutte contre l’animalité, et qui tient sa tête en souriant. Chacun sait que l’hypotonie musculaire ne permettrait pas une telle position de la tête.
– Enfin une phase récente amorcée à la fin du 19e siècle et qui sera le théâtre en quelques années d’une véritable explosion scientifique.
En 1964 seulement, au congrès d’obstétrique de Monaco, Philippe Edelman présente les premières images d’un fœtus dans l’utérus. Cette échotomographie venait heurter nos représentations. Au bébé « auréolé » d’hier succédait un bébé suçant son pouce in utero lorsque la mère est fatiguée.

Mais revenons sur quelques représentations historiques, quelques modèles, idées forces, aphorismes, préjugés relatifs à la formation du fœtus et à son comportement.

1. L’origine et la formation du fœtus

Pour Hippocrate, le fœtus se forme à partir du sperme transformé en sang blanc coagulé au sang menstruel de la femme. L’embryon se nourrira de sang au cours de la grossesse expliquant l’absence de règles pendant cette période.
Pendant plus de vingt siècles, la conception du fœtus aura reposé sur deux systèmes de pensée fonctionnant en parallèle : le système épigéniste et le système préformiste.
Dans le système épigéniste, à chaque génération les deux parents participent à la fabrication du fœtus par apport et mélange de chaque semence particulière dans la matrice. Ce système de la double semence dite séminisme sera de type égalitaire chez Empédocle et Hippocrate et phallocentrique chez Aristote et Galien. Ainsi chez Aristote, la semence paternelle apporte l’idée, le principe efficient qui engendre la forme, tandis que la mère par le sang menstruel fournit la matière à l’embryon. Pour Galien, la semence femelle produite par les « testicules féminins », moins chaude et plus humide que la semence male jouera un moindre rôle dans la fabrication du fœtus. 
Cette représentation conduira dans un mythe binaire à situer la mère et par extension la femme sur le versant liquide et extérieur (mer et mère ont le même signifiant) et l’homme sur le versant sec et extérieur. Opportunité d’offrir un soubassement aux valeurs traditionnelles dévolues aux femmes sous la règle des trois K : Kinder, Kuche, Kirche (enfant, cuisine, église) selon Schopenhauer (Bernard This, neuf mois dans la vie d’un homme). Une répartition des pathologies pourrait s’inspirer de ce mythe, situant la femme du coté de la souffrance et du masochisme et l’homme s’illustrant dans le sadisme.
Le système préformiste émerge à la fin du 17e avec les découvertes de De Graaf et Leeuwenhoek. Un seul parent désormais va fournir le principe essentiel de la génération.
Le fœtus préexiste soit dans l’ovule (École des ovistes) fœtus unique s’il est mâle, fœtus contenant tous ses descendants emboités les uns dans les autres, s’il est femelle, soit dans le spermatozoïde (École des spermatistes ou animalculistes). Cette dernière École est elle même partagée pour expliquer la provenance d’un embryon préformé sur un mode emboité (emboitementalistes) à la manière des poupées russes remontant jusqu’à Adam ou sur un mode disséminé (disséminationnistes).
La palme de l’imagination revient à Hartsoecker qui en 1694 dans son Essai de Dioptrique présente un petit homme accroupi, entièrement formé, les membres repliés en position fœtale, au crâne démesuré où figure en bonne place la fontanelle bregmatique !
Leeuwenhoek distinguera des « animalcules mâles » et des « animalcules femelles » !
Une remarquable convergence peut s’établir entre ces représentations de scientifiques du 17ème siècle et les productions d’enfants de l’école primaire qui dessinent des spermatozoïdes sous forme de têtard à apparence humaine contenant le futur bébé. Sorte d’ontogenèse récapitulant la phylogenèse historique…
Woody Allen dans Tout ce que vous avez voulu savoir sur le sexe sans jamais oser le demander (1972) reprendra sous une forme humoristique ce type de représentations, de projections de type animiste dans les gamètes personnalisées.
L’hypothèse de Françoise Héritier rappelée au fil de ses travaux (Masculin, féminin) entre en écho avec le système préformiste des spermatistes. L’anthropologue repère que partout le masculin est considéré comme supérieur au féminin et qu’en matière de fécondation les hommes sont au principe de la vie et mettent les enfants dans le ventre des femmes réduites à leur utérus Cette « logique » universelle s’impose du constat que seules les femmes peuvent engendrer et de surcroit des deux sexes mais que toute grossesse nécessite un coït signifiant que la fécondation vient du mâle.
L’expression « l’ovule est fécondée par le spermatozoïde » renforce l’idée scientifiquement erronée de la passivité de l’ovule.

2. La détermination du sexe

Découverte seulement à la naissance, cette détermination énigmatique aura intrigué de tout temps et généré bien des explications à caractère déterministe.
La théorie du mélange des semences (séminisme) soutient chez Hippocrate que « la semence la plus vertueuse (celle du mâle) et la plus copieuse donnera le sexe à l’enfant ».
La température intra-utérine génère des mâles chez Empédocle si celle-ci est plus élevée.
Enfin les écoles hippocratiques et galéniques complètent leur système par une localisation des mâles et des femelles dans la procréation : « Les garçons à droite, les filles à gauche » !  Ainsi, la semence émise par le testicule droit engendre les garçons et celle émise par le gauche, les filles. Les fœtus mâles se développent généralement dans la matrice droite qui est plus chaude que la gauche (sinistre)…
De nombreuses pratiques médicales s’appuieront sur cette « théorie de la « répartition anatomique binaire » pour proposer l’engendrement des garçons, chez la femme en s’allongeant sur le flanc droit pendant l’acte sexuel pour attirer la semence, chez l’homme par ligature ou ablation du testicule gauche. Enfin un type de régime alimentaire (testicules de boucs rôtis…) prescrit médicalement pour procréer des mâles sévira au moins jusqu’au 19e siècle. Une certaine presse actuelle fait ressurgir ce type de préoccupations.

3. L’image et le comportement du fœtus

Comment se comporte le fœtus dans cette « antique terre natale du petit homme », ce lieu « où chacun a séjourné une fois et d’abord » écrivait Freud ?
Une fois encore, faute d’investigations scientifiques les représentations les plus fantastiques verront le jour.
Les ouvrages médicaux exposent deux types de représentations du fœtus, dormant ou en apesanteur ayant pour point commun d’être un enfant achevé à terme.

Le fœtus en apesanteur
Dans les représentations iconographiques du 11e au 16e siècle dont le modèle est celui de Rösslin dans son manuel d’obstétrique, le fœtus est un petit homme achevé au corps d’adulte, parfaitement constitué, flottant en apesanteur dans une matrice volumineuse, visiblement trop vaste pour lui, en forme de poire, de goulot renversé et s’essayant à diverses positions gymniques et autres exercices acrobatiques. Cette représentation ne semble pas avoir évoluée depuis Soranus d’Éphèse.
Des travaux rapportés par Danielle Rapoport (Corps de mère, corps d’enfants) sur des dessins de corps d’enfants imaginés pendant la grossesse chez des femmes enceintes de quelques mois, rendent compte d’une incapacité à représenter le fœtus tel qu’il existe réellement, mais tel qu’il sera le jour de sa naissance. Quel que soit son âge fœtal et quel que soit la formation éventuellement médicale de la femme, il est pourvu d’un sexe, de phanères et de divers signes d’investissement affectif… C’est l’enfant du rêve et ajoutons avec Lagache que « La relation mère-enfant n’attend pas l’accouchement pour exister ». Là encore peut-on avancer que ces projections individuelles et actuelles, « une certaine ontogenèse » récapitulerait une série de représentations médicales et historiques ?
Curieusement le tableau de Joan Miro « Trois bleus » illustrerait cette chambre utérine sans haut sans bas où flottent des formes embryonnaires en état d’apesanteur (« Ce sont mes œuvres qui sont à l’état d’embryon répulsives et incompréhensif comme des fœtus »).

Le fœtus dormant
La pensée populaire et la tradition médicale depuis Hippocrate semblent imaginer le fœtus de la même manière : à l’abri, bien au chaud, recevant du sein maternel « gite et couvert », recroquevillé, pelotonné, assis tout au fond de son trou, dans l’obscurité et l’attente, dans un profond sommeil. Dans l’obscurité de la « nuit utérine » il attend sa maturation soit à l’image d’un fruit, métaphore de l’arbre et du fruit, soit à l’image d’une pate à pain, métaphore du four et du pain où le ventre maternel assure la cuisson de l’enfant. Le prématuré était alors un « fœtus pas cuit ». F. Héritier rapporte que les enfants albinos Samos de haute Volta sont considérés comme des enfants trop cuits.
La question de l’enfant endormi est une croyance raged qui persiste pour l’Islam et en particulier au Maghreb quand une femme stérile évoque le sommeil de son enfant imaginaire pour échapper à la répudiation. Selon cette croyance, la croissance du fœtus est arrêtée par magie et peut reprendre dans les cinq ans ! Le film L’enfant endormi de Yasmine Kassari illustre parfaitement cette croyance.
A noter que dans la bible les femmes qui présentent la plus longue infécondité (Sarah femme d’Abraham et mère d’Isaac, Rebecca femme d’Isaac enfantera les jumeaux Ésaü et Jacob, Rachel femme de Jacob et mère de Josef.) produisent les hommes les plus illustres des générations, comme si cet « objet » devait maturer…
Pour Jacques Lacan, l’enfant sort du ventre maternel en tant qu’objet inconscient, objet du désir incestueux de la mère d’avoir un enfant du père, enfant interdit. La femme doit faire vœu d’enfant pour avoir cet enfant et quand il ne vient pas, ce vœu, ce désir ne serait pas formulé au bon lieu. Attendre un enfant serait attendre le surgissement de son objet dans le réel qu’elle pourra couver.
« C’est moi qui ai fait ça » peut dire la jeune mère primipare comme si elle ne croyait pas que l’objet de son désir soit réalisable. Cet enfant est en quelque sorte toujours inespéré. Le Christianisme exploitera cette dimension avec l’Enfant divin.

4. Des obstacles à la recherche scientifique

De nombreux obstacles ont pu freiner l’investigation scientifique et les recherches embryologiques, pré et post natales :
– La grande mortalité infantile d’autrefois générera une résistance certaine.
Comment accorder un intérêt scientifique dans ce contexte de viabilité aussi précaire à des enfants qui meurent presque aussi vite qu’ils naissent quels que soient l’époque et le lieu ?
– Les représentations historiques du petit de l’homme dans la société s’expriment toutes par une insuffisance, un manque par rapport à l’adulte, une faiblesse créatrice d’images négatives à l’origine des statuts d’enfant essentiellement « tube digestif ». Le vocabulaire en usage pour désigner le premier âge rend compte de ce statut : « nourrisson » qui explicite la relation unique à l’aliment, « poupard » référant à la poupe (mamelle), infans privé de langage.
E. Badinter repère la seconde moitié du 18e siècle comme période de modification de l’image sociale du nourrisson, perçu désormais comme un être unique, qui accèdera au statut de personne pour Martino s’inspirant des travaux de Spitz, de Bowlby et de Lebovici. Dans cette perspective, certains s’interrogeront sur le fœtus en tant que personne.
– Une absence de technologie performante (Échotomographie) a pu freiner certaines investigations scientifiques. Cependant, l’histoire des sciences nous persuaderait qu’observation et technique ne suffissent pas aux découvertes et que l’acceptation d’un idée nouvelle révolutionnaire se heurte à une résistance. Il aura fallu près d’un siècle pour que le microscope contribue à un progrès scientifique dans la découverte scientifique.
La pratique de l’échographie poserait une série de questions à explorer :
– Versant échographiste, comment comprendre le ravissement du médecin s’appesantissant sur les images, sur l’exploration du ventre de sa patiente tel un scaphandrier dans le corps de la mère (de sa propre mère ? de la mer intérieure ?) en proie plus ou moins fascinante à la vision de la scène primitive ?
– Versant mère, dans quelle mesure l’échographie ne provoque-t-elle pas pour partie une IVF – Interruption Volontaire de Fantasmes – (Corps de mères, corps d’enfants) par infractions de ces nouvelles informations objectives à métaboliser psychiquement ?
Tous ces obstacles mériteraient un long développement, mais nous nous attarderons à deux obstacles psychiques plus ou moins pérennes : les représentations du contenant, le ventre et l’utérus, et du contenu proprement dit, l’enfant comme bourgeon de la mère.

a. Le contenant du fœtus : le ventre et l’utérus
Freud en son temps avait déjà repéré que la consonance sexuelle de la représentation de cette première demeure matricielle et archaïque allait conduire à un interdit.
Mais revisitons quelques étapes historiques.
Dans l’ancienne médecine l’organisme humain est conçu comme un emboitement de cavités ou ventres : Trois ventres cardinaux, le crâne-ventre supérieur d’où l’expression « Savoir ce qu’il a dans le ventre », le thorax-ventre moyen exprimant l’idée « d’avoir du cœur au ventre », l’abdomen (ventre inférieur) contenant de nombreux petits ventres (ventricules du cerveau, du cœur, de l’estomac) et d’alvéoles (de la dent, des poumons).
Dans la vision métaphysique de Platon (Le Timée) chacun des trois ventres est occupé par une âme : l’âme de la pensée dans la tête, l’âme guerrière du thorax, le thumos, l’âme des instincts et de la nourriture dans l’abdomen, « une bête fauve enragée ».
Le ventre (de venter : cavité ou encore de venturus : ce qui est à venir) de la femme enceinte ou non n’est pas un territoire anatomiquement neutre car il est conçu comme une représentation en creux, en intériorité et infériorisé du système génital masculin présenté comme l’archétype.
Cette image de la femme « homme manqué » dotée de « testicules féminins » aura occulté jusqu’au 17e siècle le regard des savants sur ce corps. Ce corps fait peur car il exprime à la fois le secret et la sécrétion.
La dissection, source de connaissances sur le corps et le contenu du ventre étaient d’autant moins possible que contrairement aux hommes, les femmes condamnées pour hérésie étaient brulées en qualité de sorcières. Dans ces conditions, le ventre des femmes aura été l’objet de mystères, de fantasmes démesurés, d’inquiétantes étrangetés à l’articulation du pur et de l’impur, de la vie de la mort, de l’éprouvé du plein et du vide, autant d’éléments de nature à leur tour à rejeter tout type d’investigation.
Cette horreur du sexe féminin s’exprime chez Freud dans le rêve (L’injection faite à Irma).  Freud en relation épistolaire avec Fliess et ses recherches sur « le sexe de la femme et les cornets du nez » observe le fond de la gorge de sa patiente Irma et aperçoit le gouffre du sexe féminin dans une vision d’horreur !
Historiquement ce ventre peut apparaître sous différents aspects : magique, démoniaque, fantasmatique faisant de la femme une figure inquiétante par sa capacité d’enfanter de surcroit des enfants des deux sexes, et par sa spélonque génitale lieu de monstres castrateurs.
La dangerosité et la culpabilité de la femme pour l’homme prennent origine dans le mythe de Pandore puis sera relayé par les figures de Lilith et d’Ève dans la religion judéo-chrétienne :
– C’est un territoire magique ou véritable laboratoire alchimique par la transformation des aliments d’une part et la formation et le façonnage des bébés engendrés par quelques gouttes de sperme d’autre part. Platon (Le Timée) distinguera deux appartements dans la matrice : un « ventre appartement » à droite et chaud pour les garçons, à gauche et froid pour les filles.
Les médecins du moyen-âge dichotomisent toujours les deux fonctions du ventre valorisés de manière opposée : Le « bon ventre » de la gestation (paradis perdu) et le « mauvais ventre » de la digestion (l’enfer, lieu de la perte d’identité car de la dissolution et des vapeurs). Ces deux fonctions apparaissent en miroir avec une prévalence pour la digestion (stade oral ?)
Le ventre par excellence est le ventre féminin qui est soumis à l’alternance de la cavité (ventre vide) et du plein (ventre repu) et dont la destinée est l’expulsion de son contenu (aliments ou fœtus).
La médecine traditionnelle présente un « ventre-four » (lieu de la coction) où la graine mise dans cette cavité gonfle comme dans un four et engendre au bout de neuf mois, l’enfant suffisamment cuit qui force la porte du four. L’enfant dans cette conception est à l’origine de sa propre naissance et l’image idéale qui se dégage est celle d’un enfant joufflu, rose c’est-à-dire cuit à point (Jacques Gélis). Le placenta est alors le résidu du four ou « gâteau » de « plaçous » pour les praticiens et de « tarte, galette, secondines » pour les matrones et l’opinion publique. Ce ventre peut être encore un « crapaud » en relation avec le monde chtonien à l’inépuisable fécondité, un « verger » d’où tombera le fruit mûr sous les gesticulations ordonnées par les matrones, enfin un « vivier » où l’enfant est vécu comme un poisson baignant dans un liquide.
La perte de sang évoquant une blessure fait de la femme le lieu du secret, de la sécrétion, et de la crainte, pour tous les hommes (Bruno Bettelheim). Ces menstruations vécues comme impures l’excluront de certains lieux (le saloir où la viande risque de tourner).
Enfin lieu du plaisir questionnant et démesuré pour l’homme d’où la demande de réponse de Tirésias dans le diffèrent Zeus-Héra.
A noter que ce lieu énigmatique, originel (d’où je viens) interpelle l’enfant qui s’exprime pour les petites filles essentiellement par l’exploration des sacs de leur mère en vidant puis restituant les contenus : expression de l’alternance pour l’objet creux du vidage et du remplissage.
– C’est un territoire démoniaque d’où tout peut sortir : crustacés, loir, fille à tête de moule… (Ambroise Paré) mais aussi où tout peut entrer par la béance du corps de la femme. C’est ainsi que l’eau et l’air peuvent être des vecteurs de fécondation spontanée en référence à la théorie antique de la panspermie. La fumigation, prescription médicale couramment et longuement pratiquée, s’inscrit dans cette conception et renforce cette croyance.
A remarquer que dans les représentations enfantines le bébé peut sortir par l’anus illustrant les Transpositions pulsionnelles en particulier dans l’érotisme anal (Freud 1917). Ainsi, les objets pulsionnels : anal, cadeau, argent, phallus, enfant sont des équivalents symboliques.
Tous ces objets qui se détachent du corps, des fèces à l’enfant apparaissent précieux et plus ou moins angoissants par peur de la perte. La femme doit donc expulser de son ventre, un objet partiel phallique, un objet anal d’un éclat phallique particulier (l’ »agalma » pour Jacques Lacan).
Mélanie Klein pointera que pour l’enfant le ventre maternel est supposé contenir du lait, le pénis du père et des enfants conçus sous forme d’excréments.
– Enfin c’est un territoire fantastique :fantastique par son pouvoir de destruction, ventre « gaster » siège de la dissolution, de l’enfer, par opposition au ventre gestation paradisiaque, par son pouvoir de captation tentaculaire de la semence masculine, par cette matrice représentée velue intérieurement, à l’image de l’utérus de truie disséquée et présentant de nombreuses villosités (Histoire de femme, Duby et Clapisch-Zuber).

Nombre de mythes et de théories s’enracineront dans ce « continent noir » de la sexualité de Freud :
– Le Mythe du vagin denté :
« De conin qui signifiait lapin en vieux français mais désignait également le sexe féminin ne demeure que le con. On a remplacé lapin par chatte. Le sexe est devenu carnivore » (Roland Topor).
Au-delà de cet humour, Vagina dentata demeure un mythe quasi universel où le vagin (qui possède déjà des lèvres) de certaines femmes serait pourvu de dents destinées à freiner les ardeurs du partenaire sexuel.
Toutes ces représentations fantasmatiques et terrifiantes trouveront leur expression dans la poésie de Rimbaud, La venus Anadyomène, de Baudelaire, Les métamorphoses du vampire ou encore dans la nouvelle Bérénice d’Edgar Poe où le narrateur est obsédé par les dents de sa cousine qui seront extraites à la fin de la nouvelle (symbole de castration pour le narrateur). Élisabeth Badinter rapporte dans X Y de l’identité masculine cette hantise de la dévoration du pénis dans certaines légendes d’Inde entre autres « Les hommes avaient tellement peur de d’effleurer les femmes qu’ils l’offraient, pour la première nuit à un autre, de peur de se faire mordre. Un sexe de femme, des crocs de bêtes ».
Freud aura fait de la méduse la représentation symbolique du sexe de la femme jetant l’effroi de la castration du fascinus romain (phallos grec), de la pétrification devant l’angoisse insoutenable et Jacques Lacan établira une corrélation entre le vagin denté et la femme castratrice.
– Théorie de la migration utérine :
Cet utérus matrice de la vie est conçu par Hippocrate comme un organe autonome, voyageur dans le corps de la femme, véritable animal dans un autre animal« quaerens quem devoret », doué d’une avidité de semence mâle. Il aura servi de parangon explicatif de la névrose hystérique exclusivement féminine (utérus, « hystéro ») jusqu’à Freud et Breuer.
Étrangement cette « migration » fantasmatique d’un placenta, organe avide d’enfant entre en résonance aujourd’hui avec les attentes du gynécologue sous observation échographique d’un « déplacement de l’utérus » vers une position haute évitant une césarienne.
Cet utérus invisible comme tous les organes génitaux internes de la femme participe d’un corps féminin mystérieux et inachevé en référence au corps masculin jusqu’au 18e siècle.
C’est une véritable rupture épistémologique qu’opère Freud en abandonnant la référence anatomique de l’utérus comme organe assujettissant la femme à son corps pour repérer dans les symptômes organiques l’expression de la trace d’un traumatisme inconscient et d’une parole tue. Il écrit cette thèse en français en 1893 dans Quelques considérations pour une étude comparative des paralysies motrices organiques et hystériques : « J’affirme que la lésion des paralysies hystériques doit être tout à fait indépendante de l’anatomie du système nerveux puisque l’hystérie se comporte dans les paralysies et autres manifestations comme si l’anatomie n’existait pas ou comme si elle en avait nulle connaissance ».
La cause s’avère psychique dans cette conversion hystérique. Le corps interpellé n’est plus le corps organique de la médecine mais un corps pulsionnel, libidinal, de jouissance. On assiste alors à une « décorporéification » de l’hystérie, à un nouveau statut du corps en mettant au jour une anatomie imaginaire, un corps subjectif, intériorisé, représenté. L’expérience de division, de dédoublement change radicalement de registre. C’est entre le visible et l’invisible, le soi subjectif et le soi objectif, le corps et la conscience, la nature et la personne que passait l’expérience de division. Désormais, c’est au sein de l’invisible, du subjectif, de la conscience, du sujet que s’opère cette division.
La psychanalyse permettra d’accéder à cette part refoulée d’un traumatisme lié à la sexualité qui œuvre comme destin tant que le sujet ne parvient pas à l’interpréter.
Jusqu’au 18e siècle la doxa voulait que toute femme violée qui tombait enceinte avait été consentante, désirante et jouissante. En d’autres termes étaient articulées procréation et jouissance.
Quel rapport existerait-il aujourd’hui encore entre hystérie et utérus ? L’expression de « fureurs utérines » fut utilisée jusqu’au 19e siècle et en cette période pour contrecarrer ce sexe incontrôlable et pour limiter le plaisir de la femme on pratiquera l’excision en France et en Europe ! Pour Freud qui va conceptualiser le travail de Breuer, l’hystérique est un être qui souffre non pas de perte de mémoire mais de réminiscences, c’est-à-dire de souvenirs inconscients auquel le sujet n’a pas accès mais qui restent inscrits dans le corps. La référence au corps et à l’utérus demeurent dans certains milieux.
Ainsi, on attribuera à Anna O (mythe fondateur de la psychanalyse dans Études sur l’Hystérie) l’invention de la psychanalyse par talking cure, cure par la parole, et chimney sweeping, ramonage de cheminée ou cure cathartique. Anna O souffre de troubles corporels, de la vision, du langage. Ses symptômes disparaitront après réminiscences et évocation de souvenirs sous hypnose ; ses troubles étaient sans cause organique, sans relation avec la sexualité mais des symboles d’événements traumatiques. Ainsi avoir vu sous hypnose « Sa dame de compagnie anglaise qu’elle n’aimait pas (…) faire boire son petit chien, une sale bête, dans un verre » fit disparaitre l’hydrophobie à son réveil, de même que les troubles visuels disparaitront en nommant un évènement ancien : Au chevet de son père mourant, Anna O tente mais en vain de retenir ses larmes pour épargner son père. Sa vision devient floue. Ce symptôme disparaitra par nomination de cet événement.
– Théorie du ventre comme siège de l’inconscient :
« Je suis obligé d’affirmer que vous êtes un superbe analyste qui a saisi l’essence de la chose sans plus pouvoir la perdre » (Écrit de Freud à Groddeck, 1917).
Pour Didier Anzieu l’utérus maternel, contenant anatomique du fœtus, offre l’esquisse d’un contenant psychique et le ventre de la mère est à usage de pare-excitation, d’où le désir de retour dans ce territoire paradisiaque.
Georg Groddeck, psychanalyste auteur du livre du ça et fondateur de sa célèbre clinique de Baden-Baden qu’il baptisait son « satanarium » ressuscite et réhabilite 24 siècles après Platon l’âme de ce ventre matrice pour en faire un héros positif (Du ventre humain et de son âme).
Pour Groddeck le ventre est le lieu de l’inconscient. Il interroge l’influence sur le corps de cette âme dans le ventre. Est-ce que les instincts franchiront le diaphragme organe de la respiration pour accéder à la tête ?
Il note que les enfants ne dessinent jamais le diaphragme comme si aucune frontière n’existait entre le conscient rationnel et l’inconscient irrationnel, entre le propre et le sale.
Des études récentes viennent en écho aux expressions populaires « avoir le ventre noué… se faire de la bile » et aux hypothèses de Groddeck en repérant les interactions intestin (nommé deuxième cerveau) – cerveau. Des macrobiotes intestinaux participent à la communication intestin-cerveau et influenceraient le fonctionnement cérébral.
Pour Groddeck, le langage du ventre apparait entre autres dans la constipation, expression d’une angoisse (dans une partie de son étymologie « resserrement ») où le sujet ne peut se délester des secrets de son intimité et des rides, expression des soucis du ventre à l’instar des rides frontales.
Pour Groddeck le corps ne « parle pas ». Le symptôme somatique seul est moyen d’expression. Le ça s’exprime par images et non par signifiants. Un calcul rénal ne s’interprète pas comme un mauvais calcul stratégique mais signale par son évacuation le désir du ça de connaitre les sensations de l’accouchement.
« Le ça ignore tout de la logique linguistique » (G. Groddeck, L’arc 78, 1980).
Enfin l’auteur souligne dans le livre du ça que les hommes également présentent des troubles somatiques, en rapport avec des préoccupations inconscientes concernant une grossesse souhaitée, redoutée, imaginée. La psychopathologie nous rappelle les effets de la grossesse dans la sphère digestive de l’époux d’une femme enceinte : prise de poids, constipation, vomissements, problèmes dentaires, orgelet dit « compère loriot ».
Ces manifestations illustrent que l’hystérique, homme ou femme, pose la même question concernant la procréation : Qui suis-je ?
Jacques Lacan aura quant à lui cette formule : « L’hystérique est une esclave qui cherche un maître sur qui régner ».

b. Le contenu : Le fœtus et ses annexes
Après le ventre et l’utérus, un second obstacle psychologique à l’investigation scientifique se porte sur le contenu, à savoir le fœtus comme bourgeon de la mère et le placenta évacué car trop lié à la mort.
Quelques éléments physiologiques et regard psychanalytique :
– L’unité fœto-placentaire se différencie progressivement en embryon (futur fœtus) et en trophoblaste (futur placenta et annexes embryonnaires).
– L’accouchement (« mise sur la couche ») est l’acte d’excorporation de l’enfant par viviparité.  La mère doit se séparer non de son enfant mais de cette unité-œuf fait de l’enfant et de son contenant, les secondines (qui arrivent en second : placenta, liquide amniotique, membranes et cordon ombilical).
– La naissance est cet acte de séparation de l’enfant avec le contenant, cette partie de lui-même. L’enfant n’est pas séparé de sa mère mais de son placenta.  Ainsi, l’embryon est destiné à vivre au prix d’une perte fondatrice, celle de son placenta (compagnon des profondeurs pour Bernard This), son double pour l’Afrique et de ses membranes constituant un espace non seulement physiologique mais psychique contenant les premiers éprouvés sensoriels.
Cette « décontenance » à la naissance serait la source de l’angoisse originelle pour Lacan, une part de moi-même, de cet objet perdu à jamais sans retour possible s’impose pour que je vive. Une distinction s’opère entre la vie et la mort qui n’est pas à la fin mais au début de la vie.
L’angoisse de séparation (coupure entre l’extérieur et l’intérieur) de l’enfant ne porte pas sur la mère mais sur les annexes embryonnaires dont le placenta prototype de « l’objet a ».
Cette théorie Lacanienne s’oppose à Freud (Inhibition, symptôme et angoisse, 1926) pour qui l’angoisse de la naissance est de nature phylogénétique. Plus précisément cet « objet a » serait source d’angoisse pas tant par sa capacité à être perdu comme les objets partiels catégorisés par Freud (sein, phallus, enfant) que par sa possibilité à être partagé.
Ainsi le placenta est occulté d’autant plus que non vu par la mère en position horizontale lors de l’accouchement, voire refoulé à la naissance.
Pour Jacques Lacan, devenir humain nécessite de passer par l’« hommelette » (« on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ») c’est-à-dire par la perte du placenta, premier objet primordial perdu, première séparation.
De cette première béance naitra le désir, le premier signifiant prélude des suivants, la naissance du sujet parlant qui porte le stigmate de son origine, le nombril.
Pour Bernard This, auteur de Naitre et sourire, l’embryon pour beaucoup de mères est vécu comme un prolongement du corps maternel où il se développe à partir de celui-ci, dans un fantasme unitaire. Cette conception où la mère « fait » un enfant, l’objet de sa production est validé par la souffrance engendrée au cours de l’accouchement et de l’amputation de cette chair de ma chair.
Ce fantasme unaire tiendrait au refus d’une considération du placenta vécu comme une barrière entre la mère et l’enfant et sans doute trop lié à cette mort nécessaire dès le début de la vie. Tant que ce placenta ne sera pas restitué à sa place de premier objet perdu de l’enfant, cette livre de chair dont la disparition assure la vie, la mère continuera à penser, à dire, à vivre la naissance comme une amputation d’elle-même, en dépit de toute réalité physiologique et perdurera « l’illusion fusion-confusion originelle dans une complémentarité parfaite ».
Sur des dessins de corps d’enfants imaginés pendant la grossesse (Corps de mère, corps d’enfant) le placenta est peu figuré, sinon comme un coussin fessier, voire inexistant même pour des femmes médecins enceintes et beaucoup de femmes sont étonnées de cet élément de la délivrance.
Denys Ribas, psychanalyste qui a écrit sur des enfants autistes, assimile avec une certaine pertinence dans l’émission Sans oser le demander sur France culture du 20/12/21, lie le placenta à l’objet transitionnel qui permettrait l’échange mère-enfant. Cet objet abandonné à la naissance sera repris dans d’autres registres éventuellement culturels.
Il semblerait que contrairement à d’autres civilisations pour qui le placenta est l’objet de rites, notre société actuelle n’enseigne pas le rôle cet objet fondamental, « ce reste qui doit disparaitre ».

« J’ai été accoucheur… l’orgasme est peu intéressant… tout le battage des géants de plume et de cinéma n’ont jamais pu mettre en valeur que deux ou trois petites secousses de croupions… le sperme fait son travail bien trop en douce, bien trop intime, tout nous échappe… l’accouchement, voilà qui vaut la peine d’être vu !… épié… au milli… » (Louis-Ferdinand Céline, Rigodon)

Guy Decroix – Janvier 2022 – Institut Français de Psychanalyse©

Sources :

  • Élisabeth Badinter, L’amour en plus, Flammarion, 1980
  • Élisabeth Badinter, XY de l’identité masculine, Flammarion, 1992
  • John Bowlby, L’attachement, PUF, 1978
  • Diane Ducret, La chair interdite, Albin Michel, 2014
  • Jacques Gelis, L’arbre et le fruit, Fayard, 1984
  • Georg Groddeck, Du ventre et de son âme, Nouvelle revue de psychanalyse, 1911
  • Françoise Héritier, Masculin, féminin : La pensée de la différence, Odile Jacob 1996
  • Christiane Klapisch-Zuber, Histoires de femmes en occident, le Moyen Age, Plon, 1992
  • Serge Lebovici, Le nourrisson, la mère et le psychanalyste, Le Centurion, 1983
  • Éliane Lecarme-Tabone, Simone de Beauvoir et Héléne Deutsch, L’Harmattan, 2011
  • Les cahiers du nouveau-né, Corps de mères-corps d’enfants, Stock, 1983
  • Bernard Martino, Le bébé est une personne, Balland, 1985
  • Alexandre Minkoswski, L’art de naître, Odile Jacob, 1987
  • Bernard This, L’aube des sens, Stock, 1982
  • René Spitz, de la parole à la naissance, PUF, 1968
  •  René Spitz, Naitre et sourire, Flammarion, 1983
  •  René Spitz, Neuf mois dans la vie d’un homme, InterEdition, 1994

Quelques réflexions psychanalytiques sur les représentations historico-mythologiques de la naissance et de la conception 1
Des conceptions de la conception ou quelques représentations historiques du développement fœtal 2
La question des limites actuelles dans les bio-technosciences 3

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Quelques réflexions psychanalytiques sur les représentations historico-mythologiques de la naissance et de la conception – 1

                                  « La vie utérine et la première enfance sont beaucoup plus en continuité que ne le laisse croire la césure frappante de la naissance. »
Sigmund Freud

La naissance d’Athéna – Amphore attique à figures noires, Vers 540 av. JC, Museum of Fine Arts, Boston

L’origine du processus naturel de la procréation et de la naissance interroge l’humanité depuis l’aube des temps. Des représentations historico-mythologiques, des processus de procréation, des conceptions du fœtus et de l’embryon parcourent le temps depuis les mythes fondateurs, traversent l’antiquité pour parvenir à nos jours. L’embryologie scientifique offrira des idées rationnelles et évincera pour partie seulement un certain nombre de fantasmes.

La dimension obscure de la procréation aura généré craintes et espoirs favorisant dans son sillage un certain nombre de rites et croyances persistant jusqu’à nos jours pour s’efforcer de maitriser l’invisible, de faciliter la fécondité et d’accueillir l’enfant dans les meilleures conditions.

En navigant aux frontières du réel et du fantastique nous tenterons au fil de ces représentations d’apporter quelques réflexions psychanalytiques éclairant un sens crypté de ces idées, de ces pratiques, de ces nouveaux mythes actuels délirants s’inscrivant dans le social et faisant vaciller la frontière entre le fantasme et le passage à l’acte.

1 – Mythologie et naissance

Freud énonce le statut de la mythologie dans deux formules :
« Les mythes sont les rêves de l’humanité » et « La mythologie est une psychologie projetée ».
Il utilisera la mythologie dans l’invention de la psychanalyse pour comprendre les processus inconscients dans « Le complexe d’Œdipe » et dans « L’interprétation des rêves ».
A. Green souligne « La parenté profonde entre la pensée grecque et celle de l’inconscient ».
J. Lacan, se référant à C. Lévi-Strauss dans son article « La structure des mythes » présente le mythe comme un « mi- dire » c’est-à-dire une vérité à moitié dite : « Le mi- dire est la loi interne de toute espèce d’énonciation de la vérité, et ce qui l’incarne le mieux, c’est le mythe ».
J. Lacan dans son Séminaire III sur les psychoses avance l’hypothèse de points d’attache nommés « points de capiton » entre le signifiant et le signifié nécessaires à normaliser l’humain. Les mythes mettent en relief des points de capiton d’où émerge l’inconscient dans son fonctionnement ambivalent et qui satisfont certains besoins humains.

La mythologie ouvre à tous les possibles, de Tirésias devin aveugle thébain ayant eu le « privilège » d’éprouver successivement la sexualité masculine et féminine, aux divinités pouvant émerger de tous les lieux du corps, de la cuisse, de la tête, d’une goutte de sperme… La mythologie gréco-romaine nous offre des exemples extraordinaires de naissance avec Dionysos (Bacchus), Athéna (Minerve) et Aphrodite (Vénus). La mythologie égyptienne nous propose l’extravagance d’une Déesse (Isis) mère avant d’être née. Les textes sacrés Indous relatent la conception miraculeuse de Bouddha. Nous explorerons le concept de « l’immaculée conception de Marie ».

La psychanalyse à la différence des mythologies doit conduire le sujet à se confronter à la question des limites du corps, de la biologie, de l’anatomie, d’un sexe, de la mort, même si aujourd’hui la question « trans » pourrait sembler faire vaciller la distinction homme-femme.

Revisitons quelques naissances extraordinaires après avoir rappelé en préambule que deux courants religieux de la Grèce antique s’opposent radicalement quant à l’origine du vivant : Le modèle orphique et le modèle d’Hésiode.
Dans le premier, un œuf cosmique primordial contenant tous les germes de la vie explose et disperse toutes les formes achevées et parfaites. Pas de progression, pas de combat entre différents protagonistes. Dans cette position fixiste, les enfants sont les fruits d’un émiettement.
Dans le modèle d’Hésiode, une puissance inorganisée chaotique préside à l’origine. Après de nombreuses étapes, des combats gigantesques émergeront des monstres, des Dieux jusqu’à Zeus, enfin des hommes, les autochtones (sans sexualité, sans gestation ni fœtus) issus de la terre Gaïa. Ce modèle est l’expression d’une mythologie évolutionniste du non-être à l’être.

Dionysos né de la cuisse de Jupiter

Demi-Dieu de l’Hubris, de la vigne et du délire mystique, Dionysos est fils de Zeus et Sémélé.
Poussée par la jalousie d’Héra (femme de Zeus), Sémélé exige de son amant divin de le voir dans toute sa puissance. Zeus apparaît alors au milieu des éclairs qui foudroient Sémélé et brûle en quelque sorte de désir… Juste avant qu’elle ne se consume, il extrait l’enfant du ventre de sa mère, ouvre sa cuisse pour le loger et achever sa croissance. Il sera deux fois né (Dionysos).
Pour le soustraire à la malveillance d’Héra, Zeus le travestit en femme chez le Roi Athamas. Caché par Hermès, il est élevé par les nymphes et le sage Silène. Il apprend la flûte et découvre le vin.
Frappé de folie par Héra il devient Bacchus ou « privé de raison » et parcourt le monde en provoquant moult folies jusqu’à la rencontre de la Déesse Cybèle qui le délivre de sa démence et conquiert les peuples par sa puissance mystique.
C. Bormans dans son article « Phallique » de 2003 repère les caractéristiques inconscientes de la phase phallique et les formations de l’inconscient.
Le mythe de Dionysos Dieu de la vigne et du délire extatique illustre cette phase. Outre la double naissance de Dionysos (pour autant toute mère ne fait-elle pas naître deux fois, physiquement et psychologiquement ?) qui se révèle dans certains rêves, l’expression « Être sorti de la cuisse de Jupiter » signerait moins une expression de l’orgueil que l’identification à la puissance sexuelle de Zeus.
Enfant mal né, de l’excès de jouissance maternelle, il sera condamné à l’errance dans son adolescence, puis frappé de folie (manie) à la source de toxicomanies.
Enfin le travestissement soulignerait le refus de la différence des sexes et de la castration symbolique. Pour Ovide (Livre IV des Métamorphoses) c’est l’enfant éternel, Dieu toujours jeune qui n’avance jamais vers la mort…

Athéna née de la tête de Jupiter

Athéna est fille de Zeus et de Métis Déesse de la sagesse, de la guerre stratégique et des arts et métiers. Prévenu par Gaïa qu’il aura de Métis une fille mais aussi un garçon qui le détrônera, Zeus avale Métis enceinte qui avait été transformée en goutte d’eau au cours d’un jeu, pour éviter que la prédiction se réalise et l’évince. Pris de violents maux de tête il demande à Héphaïstos le Dieu forgeron de lui fendre le crâne d’un coup de hache. De son cerveau surgit dans un terrible cri de guerre Athéna de taille adulte et toute armée pour affronter la bataille.
Athéna connaîtra un épisode singulier avec Héphaïstos. Celui-ci va poursuivre Athéna dans un violent désir. Du sperme du Dieu tombe sur sa cuisse qu’elle essuie d’un brin de laine (Erion en grec) qu’elle jette au sol fécondant la terre Gaïa et engendrant un enfant Erichthonios « Laine-Terre » (celui de la terre tribale ou enfant du brin de laine), enfant spontané de la terre ou autochtone (issu de la terre même). Élevé par Athéna il deviendra roi d’Athènes et ouvrira l’histoire mythique de la ville.
Étrange roman familial mythologique de la cité athénienne, où la Grèce offre pour origine une union sexuelle ratée avec une vierge qui repousse le désir sexuel et d’une fécondation de la terre comme mère porteuse faisant de la terre patrie leur mère matrice ou « matrie ». « Notre Mère qui êtes la Terre » aura précédé « Notre Père qui êtes aux Cieux »…
Cette incorporation de Métis par Zeus la rapproche singulièrement de Dionysos (autre enfant de Zeus).  Athéna est ainsi « portée par son père » du crâne devenu matrice auquel elle naît.
Il ne veut pas risquer une descendance qui lui fasse subir le sort qu’il avait lui-même infligé à son père Chronos. Aussi il garde pour lui par introjection sa fille vierge et prévient toute éventualité d’un fils parricide.On assiste à une descendance paternelle, patriarcale, sans mère d’un père imaginaire tout puissant, très éloigné d’un père symbolique où Héphaïstos jouera le rôle d’accoucheur de Zeus.
Pour G. Groddeck ce mythe doit ses origines à l’action de l’inconscient : « Le ça est bizarre, au point que, ne tenant aucun compte de la science anatomo-physiologique, il renouvelle de sa propre autorité l’exploit accompli par Zeus, dans le vieille légende athénienne, et enfante par la tête. »

Aphrodite née d’une goutte de sperme

Selon Hésiode, Gaïa, épuisée par les assauts pulsionnels érotiques d’Ouranos qui la couvre en permanence, demande à Cronos de mettre fins à ses agissements. Son fils s’exécute en tranchant de la main gauche (origine de sinistre pour gauche) les organes sexuels de son père Ouranos. Aphrodite est ainsi née de la semence divine échappée des organes sexuels tranchés qui mêlée à l’écume (aphros) des flots engendrera cette déesse de l’amour et de la beauté sublime.
Dans ce tableau, beauté absolue et horreur de la castration se côtoient. Comme dans un « Œdipe inversé » où Chronos limite la toute-puissance de son père, une certaine « pureté » sera rendue par la séparation de ce premier couple incestueux.
G. Massat dans son article « Psyché, Éros et Aphrodite » interprète Aphrodite comme l’illustration du stade du miroir. Ce moment de jubilation où l’enfant, de morcelé, se percevant dans une « mousse vaporeuse », une écume, accède à l’intégralité de son corps.
Aphrodite sortant nue des flots et chevauchant une conque est magistralement représentée dans le tableau de Botticelli et symbolise un phallo métamorphosé pour G. Devereux dans « La naissance d’Aphrodite ».
Une comparaison pourrait s’établir entre ces deux déesses archétypales de la féminité : Athéna et Aphrodite.
– D’une part, une convergence majeure : l’absence de femme et donc de mère pour accéder à la procréation et par voie de conséquence une certaine féminisation de Zeus par ses accouchements.
Quel pourrait être le bénéfice imaginaire tiré de ces générations transitant par les hommes ? Tout se passe comme si, outre l’exercice de la politique, le privilège de la filiation, l’homme grec ancien exprimait le désir d’éprouver les sensations du corps de la femme et de la mère tant dans le plaisir exprimé dans le mythe de Tirésias dans la jouissance de la grossesse que dans la douleur de l’accouchement.
– D’autre part, une divergence radicale : Athéna la cérébrale « forte tête » née entièrement habillée, protégée de la nudité, casquée, armée, sortie de la tête de son père et qui restera vierge toute sa vie et Aphrodite née seulement du sexe de son père castré, sortie nue, voluptueuse dans l’écume de sang, de sperme et d’eau salée et qui baignera dans les aventures sexuelles jusqu’à devenir le parangon de l’amour. Ces deux figures peuvent représenter dans la seconde Topique freudienne le Surmoi (la tête et la sagesse d’Athéna) et le Ça (l’amour et la volupté d’Aphrodite).
Ces deux naissances illustrent une des problématiques de la naissance voire du traumatisme mis en relief par O. Rank (Le traumatisme de la naissance).  Grand connaisseur et interprète de la mythologie (Le mythe de la naissance du héros), O. Rank exposera le mythe comme un fantasme régressif chez l’adulte et la naissance (à distinguer de l’accouchement) comme un traumatisme générant une ambivalence de la relation à la mère par ce jeu de fusion-défusion, source d’angoisse, de chute voire de morcellement. 
Si le développement psychique répond chez R. Spitz à trois organisateurs (principe d’organisateur emprunté à l’embryologie) :  sourire, angoisse du 8° mois et acquisition du non, on pourrait dire que pour O. Rank, la naissance est l’organisateur princeps qui se déploie dans deux champs : l’angoisse du traumatisme de la naissance et le plaisir de la vie intra-utérine, « libertés illimitées de l’état prénatal ». Angoisse et plaisir prendraient origine donc dans ce moment.
Pour autant Freud avait déjà rédigé une note dans « l’interprétation des rêves » pointant que « L’acte de naissance est le premier vécu d’angoisse, et par conséquent la source et le prototype de l’affect d’angoisse ».

Ainsi ces deux champs de la connaissance, la mythologie grecque et la psychanalyse peuvent s’articuler autour d’une détermination de l’homme : Là où l’homme grec ancien pouvait croire en ses mythes (voire les redouter, la crainte étant quelquefois nécessaire pour donner des limites à l’homme) qui lui étaient extérieurs, en position de surplomb, l’homme moderne  découvrira  qu’il est agi par un inconscient dynamique et autonome, par des forces, des tensions qui lui sont intérieures (« Le moi n’est pas maître en sa demeure » S. Freud – Introduction à la psychanalyse).

Isis « Mère avant sa naissance »

Les jumeaux Osiris et Isis forment le couple fondateur de la civilisation égyptienne. Amoureux dans l’utérus maternel ils s’accouplèrent tant et si bien qu’en naissant Isis « La divine mère » était déjà enceinte d’Horus l’ancien !
Isis s’illustrera plus tard par la reconstitution du corps de son frère Osiris découpé en quatorze morceaux (demi cycle lunaire) par son frère Thot qui l’avait au préalable « coffré » et jeté dans le Nil. Une pièce manquait, le pénis mangé par un poisson…
Ce mythe aura impressionné C. Viardel, chirurgien-accoucheur qui, au XVIIe siècle, n’envisageait qu’une poche amniotique pour les jumeaux de même sexe et deux poches pour les jumeaux de sexe différent afin notait-il « d’inspirer aux hommes, dès le premier moment de leur formation, des lois et des règles pour la chasteté ».
J. Barbaut dans « Histoires de la naissance » fait remarquer que ce modèle divin expliquera que jusqu’à Ptolémée les mariages furent autorisés entre frères et sœurs en Égypte.
Dans une « psychanalysis », Isis qui sera « mère » avant de naître, enceinte de son frère, exprime une conception pour le moins précoce et incestueuse. Elle est l’expression du défi de la mort et de la régénération alors que son frère Osiris incarnera la vie, la mort, la résurrection.
Pour R. Dadoun ce mythe est « parcouru de flux érotiques puissants ». Ainsi, chaque partie retrouvée du cadavre d’Osiris incitera à la vénération d’un phallus de pierre et Isis « mère avant la naissance » manifestera la puissance sexuelle et la maternité.
Isis Déesse aux multiples seins s’exprimera en qualité de mère et non de sœur d’Osiris. « Freud ne savait peut-être pas qu’Isis est censé avoir réveillé par une fellation le pénis endormi de son fils Osiris démembré ».
Il est à remarquer un certain renouvellement de ce mythe dans le christianisme, là où Isis dans la désolation de son frère, Dieu disparu et tant aimé, pleura « la nuit des larmes » provoquant une crue du Nil. L’évangile via un exégète grec rapportera que Jésus « Pleura toutes les larmes de son corps » pour Lazare. 
Enfin, la quête d’Isis pour le corps de son époux-frère entre en résonnance avec la recherche du corps du Christ par Marie-Madeleine témoin de la résurrection de Jésus et croyant s’adresser au jardinier s’exprime en ces termes : « Seigneur, si c’est toi qui l’as pris, dis-moi où tu l’as mis, que j’aille le reprendre moi-même ».

Bouddha « Une naissance par le flanc droit »

Les textes sacrés hindous relatent la conception miraculeuse et l’accouchement indolore de Siddharta-Gautama le futur Bouddha : conçu sans participation d’un mâle, le jeune Prince Siddharta entra dans le flanc droit de sa mère sous forme d’un éléphanteau blanc à six défenses dont elle avait rêvé.
L’embryon du futur Bouddha avait déjà connu des millénaires d’autres vies. La gestation dura dix mois lunaires.
Sa mère accoucha en chantant s’accrochant à une branche de figuier. Il naquit par là où il était entré, en sortant de la hanche droite de sa mère.
Le futur Bouddha ne naquit pas comme l’enfant Jésus par les voies naturelles, « inter faeces et urinas » entre la merde et l’urine comme aimait à dire saint Augustin. Non, pas du tout. Il naquit par là où il était entré, sortant par le flanc droit de sa mère. Déjà Hésiode avait fait naître Ouranos le ciel du flanc de Gaïa.
L’éléphant représente la stabilité, la longévité et la sagesse dans de nombreuses cultures.  Pour Freud, l’éléphant en songe symbolise le sexe masculin, la crainte du père par son phallus imposant, la virilité et l’autorité.
Ces conceptions parthénogénétiques n’expriment-elles pas le refus de la sexualité et une défense contre l’horreur de l’inceste ?

Une naissance biblique : Marie ou l’immaculée conception

Nous ne retiendrons pas la naissance d’Adam né de la terre « sans mère et sans lait » mais celle du fils de Marie ou « l’immaculée conception ». Toutes ces figures d’Athéna, d’Isis, et en dernier lieu de la vierge Marie,  illustrent l’archétype de la Mère vierge (parthénos).
Le dogme de l’immaculée conception déclare Marie « virgo ante partum, in partu, post partum », vierge avant, pendant et après l’accouchement. Le Christ sera conçu par l’opération du Saint Esprit. L’ange Gabriel envoyé de Dieu parla à Marie : « Tu concevras dans ton sein et enfanteras un fils et tu lui donneras le nom de Jésus ». Marie interroge l’ange : « Comment cela se fera-t-il, puisque je ne connais point d’homme ? » L’ange lui répondit : « L’esprit surviendra en toi, et la vertu du Très Haut vous couvrira de son ombre, c’est pourquoi l’enfant sera saint et sera appelé fils de Dieu ». En route vers Bethléem et sentant venir l’accouchement, Joseph part en quête d’une sage-femme. A son retour, accompagné de Gélome la sage-femme, Marie est délivrée. Gélome s’apprête à examiner Marie et s’écrit : « J’ai vu un spectacle merveilleux ! Je n’ai jamais soupçonné ni entendu dire chose semblable ! Une vierge a engendré et elle reste vierge ! ».
Voilà une construction imaginaire fabuleuse, le mythe d’origine de la chrétienté, un mythe fait de projections des imaginaux préverbaux où une femme se soustrait à l’ordre du biologique, du sexuel et de la mort. Illustration d’une conception par l’oreille où les paroles de l’ange Gabriel s’avèrent fécondantes (les Pères de l’Église ont pu prendre pour modèle le vautour qui ne présentant que des femelles, était censé être fécondé par le vent…)
F. Dolto (L’Évangile au risque de la psychanalyse) nous apporte un certain éclairage sur la Sainte Famille où cet extrait des Évangiles n’apparaît pas en contradiction avec les découvertes freudiennes.
Cette famille est une vraie famille en dépit d’un homme sans femme, d’une femme sans homme et d’un enfant sans père biologique car la responsabilité réciproque des parents est engagée.
Cette famille focalise les processus justes de la géniture dans le registre de la spiritualité et illustre le mode de relation au phallus symbolique, au manque fondamental de chacun où l’autre ne comble jamais son conjoint, d’où la distance de Joseph.
Du côté de Joseph : s’il demeure le premier « cocu » chrétien, objet de moquerie illustré dans « Joseph «  de G. Moustaki :  » Je pense à toi Joseph, mon pauvre ami, lorsque l’on rit de toi qui n’avait demandé qu’à vivre heureux avec Marie », le père de Jésus incarne néanmoins un modèle de la paternité spirituel. Il n’est pas le géniteur mais prend l’enfant en charge, fait confiance en la parole de sa femme et ne sera pas le rival de son enfant. Comme tout père, géniteur ou non, celui-ci doit adopter son enfant, sachant qu’il n’aura jamais l’enfant rêvé, fantasmé.
Pour autant cette paternité est clivée entre deux pères, l’un tout puissant, asexué, absent, Dieu le père et Joseph, père présent, distant, sans relation sexuelle avec Marie.
Du côté de Marie : sa virginité exprimant le miracle divin restaure les vieux mythes orientaux de la vierge qui enfante. Vierge, elle est aussi le fantasme de la toute-puissance de l’enfant qui souhaite l’absence de rival in utero et peut croire combler le désir de sa mère. Le fantasme masculin perdure. Marie demeure l’image de la disponibilité. Rappelons que longtemps la femme n’était qu’un vase recevant la semence-vérité de l’être. Faute d’être habitée par l’esprit elle ne pourra faire la messe dans la religion chrétienne.
La parole est fondamentale depuis sa réception est déployée dans la confiance. Cette parole est fécondante sans en connaître le processus (à l’image de toute femme) et en place de l’accouchement d’un corps biologique qui maintient la virginité de Marie.
Marie est le réceptacle du Divin qui se concrétise par un enfant.
Helene Deutsch psychanalyste à Boston et assistante de Freud à Vienne expose dans Psychologie des femmes « une essence féminine » et une capacité à la réception, contrairement à S. de Beauvoir (S. de Beauvoir et H. Deutsch d’Eliane Lecarme-Tabone) : « La passivité est à comprendre comme une aptitude à la réception, déduite de la disposition anatomique de la femme faite pour recevoir la pénétration et la fécondation masculines… La petite fille découvre la sensation vaginale par l’intervention active de l’homme ».
Pour J. Lacan, le féminin est l’aspiration mystique chez l’humain, certes plus marqué chez la femme et causé par la différence des sexes (se sentir du féminin en soi c’est percevoir ce réceptacle destiné à recevoir cet Autre transcendant). Dans la découverte de la différence sexuelle, la petite fille repère un creux en place du sexe là où le petit garçon expose un plein. Ce creux génère une problématique du vide. Dans ce creux de la matrice, Marie peut loger une création spirituelle, là où toute femme héberge un enfant.
Cet enfant divin précieux est de l’ordre de l’objet inconscient (J. Lacan), du désir de Marie d’être mère.
A partir des travaux de France Schott-Billmann qui explore la figure de Marie Madeleine et postule sa réémergence  comme signe du retour du féminin refoulé par les trois religions monothéistes, on pourrait tenter une comparaison entre Marie et Marie-Madeleine à la lumière de la féminité en tant qu’aptitude à la réception du divin. Deux figures générant une véritable schize dans le christianisme. Marie fécondée par Dieu incarnerait le versant de la maternité concrétisé par la naissance ex utero clauso (d’un utérus fermé) d’un enfant sauveur du monde au creux du vide matriciel et Marie-Madeleine fécondée spirituellement par Jésus lors du baiser sur la bouche accèderait à une vision créatrice donnant naissance à une figure du christianisme et représenterait le versant de la jouissance de cette femme dite prostituée, s’agenouillant devant le Christ dans une scène quasi érotique pour lui oindre les pieds de nard, qu’elle couvre de baisers puis de parfum.
Freud, en 1911, rédige un court texte sur la « Grande Diane des Éphésiens » inspiré de la lecture de Félix Sartiaux dans Villes mortes d’Asie Mineure. Diane d’Éphèse « Déesse de la fertilité » et mère de tous est l’Artémis grecque de l’Asie Mineure. Or Artémis est la déesse de la castration et son nom condense « l’Art » et la coupure « Témis ». Guy Massat précise que cette séparation, la plus élaborée, ouvre l’accès à la maturité et au langage.
Freud fera de Diane l’origine d’une lignée maternelle conduisant à la Vierge Marie pure et chaste.
La virginité peut être perçue comme une réponse à l’angoisse face au corps maternel ainsi intouché et désincarné.
Diane Ducret notera dans La chair interdite un retour au Japon de cet idéal de virginité sous le mode marketing où l’on exige de la femme un sexe parfait, sans âge, sans trace de grossesse, « vierge » avant et après l’accouchement…

Guy Decroix – Novembre 2021 – Institut Français de Psychanalyse©

Sources :

– S. Freud, L’Interprétation des rêves, Poche, 2013
– J. Lacan, Le séminaire, livre III. Les psychoses, Le champ Freudien, Seuil, 1955-56
– C. Bormans, Phallique, Psychanalyse, Paris.com, 2003
– Théogonie d’Hésiode, La naissance des Dieux, Rivage, petite bibliothèque
– G. Massat, Psyché, Éros et Thanatos, Cercle psychanalytique de Paris  2006.
– G. Devereux, La naissance d’Aphrodite, Échanges et communication, 1970
– J. Barbaut, Histoire de la naissance, Calman Levy 1990.
– D. Anzieu, L’auto-analyse de Freud et la découverte de la psychanalyse, PUF, 1975
– R. Dadoun, Psychanalysis entre chien et loup, Imago, 1984
– F. Dolto, L’évangile au risque de la psychanalyse, Collection Point, 1980
– O. Rank, Le mythe de la naissance du Héros, Payot et Rivages, 1980
– G. Massat, Artémis d’Éphèse – Déesse de la castration, Séminaire CCP, 22 février 2007
– F. Schott-Billmann, Le féminin et l’amour de l’autre, O. Jacob, 2006

Quelques réflexions psychanalytiques sur les représentations historico-mythologiques de la naissance et de la conception 1
Des conceptions de la conception ou quelques représentations historiques du développement fœtal 2
La question des limites actuelles dans les bio-technosciences 3

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Eros et Thanatos – Quelques repères mythologiques à l’usage de la psychanalyse

Eros et Thanatos – Quelques repères mythologiques à l’usage de la psychanalyse

François Gérard – Cupidon et Psyché – 1798

Et si le monde était « une pulsation rythmée de vie et de mort », de mouvements perpétuels, d’apparition et de disparition – « Il court, il court, le furet » – pointait Lacan pour illustrer le caractère métonymique du désir et d’aspiration à l’équilibre, à la satiété, à l’image de la mort. Telle pourrait être une représentation du couple oxymore d’Eros et Thanatos dans la mythologie grecque. 
La mythologie demeure elle-même structurée sur un couple cardinal de contraires conflictuels, constitué de Mythos («Tu racontes des bobards », pouvons-nous imaginer dans le propos de Platon soulignant une origine chaotique aux mythes) et de Logos, expression d’une parole discursive et organisée. Chaos, conflictuel, pulsions et « contre-pulsions », fait advenir l’engendrement des divinités.
La théorie des pulsions selon Freud est notre mythologie et les dieux de la mythologie ne sont que des figures de nos pulsions.
Pour les mythologues, les généalogies fluctuent selon les auteurs, poètes ou philosophes, des pré-socratiques aux post-socratiques.

Un profil d’Eros

Dans la théogonie (engendrement des dieux) d’Hésiode, au commencement était le Chaos : l’abime, la béance, le non-lieu, d’où il ne sort rien, « l’ouvert » pour Jean-Pierre Vernant.
De ce Chaos émergeront cinq divinités dont Eros, le plus beau des immortels, Gaia, la terre mère primordiale matrice de la vie, Tartare, le lieu divin du châtiment, Nyx, la nuit et Erèbe, les ténèbres.  La Terre engendrera le Ciel (Ouranos : le Père).
Pour Pierre Legendre (La 901° conclusion : étude sur le théâtre de la raison, Fayard, 1998) ce Père – Ouranos sorti de la mère archaïque – serait l’expression d’un fantasme infantile du sexe unique.

Si ces divinités sont toutes des lieux constitutifs de l’espace, Eros apparait comme la force qui pousse à l’engendrement, le dynamisme, la puissance qui met en mouvement, la propulsion qui met hors de soi, le principe universel qui assure les générations en rendant les êtres attractifs.
Enfant qu’il est, il incarne l’amour, le désir, l’érotisme, la pulsion de vie.

Eros a pour frère Antéros, présenté selon les auteurs comme frère rival créateur de désamour, ou comme l’amour retourné, réciproque, et représente dans le discours de Socrate sur l’amour le sentiment amoureux d’un jeune garçon Éromène pour Éraste.
Dans la théogonie orphique (Orphée, initiateur mythique), Eros nait d’un œuf primordial nommé Protogonos (le premier né) ou Pharès (qui fait étinceler les ailes d’or sur son dos) qui, en unissant tous les éléments, crée l’origine du monde.
Ce serait pour Jean-Pierre Vernant le premier Eros non sexué (France culture : Le bon plaisir, 1994). Le second Eros, sexué, naîtrait de l’émasculation d’Ouranos par l’un de ses fils, Chronos, qui jette le sexe de celui-là à la mer. Ainsi naissent Aphrodite, de l’écume spermatique (« Aphros » signifie écume) et Eros, sexué à l’origine, de l’union entre les mâles et les femelles. 
Aphrodite sortant nue des flots et chevauchant une conque est magistralement représentée dans le tableau de Botticelli. 
Il est à noter que cette beauté absolue émerge d’une sanglante horreur, de l’émasculation d’un homme… Gérard Miller (Malaise, Seuil, 1992) fait remarquer que cette perfection (la Vénus) sera à notre époque (dé-)voilée, habillée par des hommes couturiers homosexuels qui mettront en scène dans un défilé de mode ces belles femmes mannequins inaccessibles en tenues vaporeuses, irréelles, telles des muses au regard porté vers un au-delà. Ces beautés parfaites « médusent » les photographes hommes rendus quasiment impuissants, rivés à leur bien le plus précieux, leurs gigantesques téléobjectifs phalliques. Dans cette comédie des sexes, beauté absolue et horreur de la castration se côtoient.
Face à l’événement traumatique de la découverte de la castration, notamment maternelle, événement à la lisière de l’imaginable, événement qui conduit Lacan à forger le néologisme de « troumatisme », le sujet invente alors quelque substitut pour combler le trou dans le Réel, ce trou lié au trauma.
Pour la plupart des auteurs, Eros est fils d’Aphrodite, déesse de l’Amour et d’Arès, dieu de la Guerre. Chez les Romains, la correspondance d’Eros est Cupidon, fils de Vénus et de Mars.
Eros est représenté en enfant ailé muni d’un arc et d’un carquois garni de deux types de flèches : en or et pointues, elles génèrent désir et amour, en plomb et émoussées, elles immunisent contre toute avance. Les Erotidies, en quelque sorte notre « Saint-Valentin », sont célébrées dans son sanctuaire à Thespies.

Le mythe d’Eros et Psyché illustre « l’amour aveugle » ou l’amour de deux êtres, impossible au grand jour, allégorie entre un amour charnel et un amour divin, une histoire d’ailes entre Psyché aux ailes de papillon (« Psyché » signifiant papillon) et Eros aux ailes d’oiseau.

Psyché, l’une des trois filles d’un roi de Grèce, est dotée d’une beauté extraordinaire. Aphrodite se montre jalouse et demande à Eros de décocher une flèche pour qu’elle tombe amoureuse de la créature la plus laide. Par erreur, Eros se blesse et tombe amoureux de Psyché qu’il emmène secrètement dans son palais.  Il la rencontre dans le noir et il lui fait promettre de ne jamais découvrir son visage, mais la curiosité trop forte l’entraine à découvrir ce mystérieux être tant aimé.  Pendant son sommeil elle approche une bougie, mais une goutte huile tombe et réveille Eros. Elle découvre alors la beauté du dieu de l’amour. La promesse est rompue, Eros s’envole dans la douleur. Psyché part à sa recherche et prie Aphrodite qui demeure d’autant plus jalouse que Psyché entretient une relation amoureuse avec son fils. Aphrodite va alors lui imposer une série d’épreuves dont la dernière est de rencontrer Perséphone dans le royaume d’Adès et de lui rapporter une boîte contenant une partie de sa beauté. Une fois encore, Psyché dérogera à cette injonction en ouvrant la boîte. Une brume sort de la boîte et l’endort (Serait-ce Hypnos, frère de Thanatos ?). Eros interprète ces épreuves comme autant de manifestations d’amour. Emu, il part à sa rencontre et remet la malédiction dans la boîte. Psyché se réveille alors et ils s’enlacent. Elle devient alors immortelle et déesse de l’Esprit. Ils ont pour descendante une fille nommée Edone, déesse de la volupté.

Ce mythe de Psyché est fondamental, en tant que la psychanalyse est l’analyse de Psyché, et mérite un développement. Guy Massat, dans un séminaire du 30-10-2006 sur le mythe de Psyché, avance l’idée que les trois figures illustrent des pulsions de vie : Eros la libido, Aphrodite la beauté et Psyché le charme et la force vitale inconsciente, laquelle devient immortelle après une série d’épreuves.
Aphrodite et Psyché illustreraient alors deux figures de la femme.

Dans le banquet de Platon, six personnes essaient de définir la nature d’Eros.
Pour Socrate, il apparaît comme un intermédiaire entre les Dieux et les hommes : il naît de Poros, dieu de l’ingéniosité, de l’abondance, doté de savoirs et de ressources  (son étymologie montre qu’il n’est jamais dans l’aporie) et de Pénia, figure de pauvreté, de misère, dépourvue de savoirs et toujours dans le manque !
Eros héritera de ces deux parents. Il sera « va-nu-pieds », malpropre, sans gîte, telle sa mère, mais à l’affut de tout ce qui est beau et bon, viril, chasseur redoutable, rusé, magicien à l’instar de son père ; il sera pauvre mais toujours astucieux pour charmer, toujours dans le manque de l’être aimé, en un mot en désir, à l’image de Don Juan.
Eros reste intrinsèquement contradictoire, exaltant et décevant, et quelle que soit sa généalogie, il est plus ou moins redouté, grâce à son pouvoir de faire aimer.

Une esquisse de Thanatos

Dans la Théogonie d’Hésiode, Thanatos est tantôt fils d’Erèbe, dieu des enfers et de Nyx, déesse de la nuit, tantôt, par parthénogenèse, Nyx l’a conçu seule c’est-à-dire sans union sexuelle. Thanatos « le trépas » possède un frère jumeau, Hypnos, personnalisation du sommeil et d’une forme de petite mort, et une sœur Lyssa, déesse de la folie furieuse destructrice.
Thanatos est la personnification de la mort, réfugié dans le Tartare, séjour des morts.  Redouté, son nom est tu par superstition, et il est représenté dans un corps amaigri, squelettique et souvent recouvert d’un voile, tenant une faux et une urne contenant des cendres. Ennemi des humains, au cœur d’airain, il considère les hommes comme faibles et sans intérêt.

Thanatos reste une figure mineure qui ne donne pas lieu à un mythe. Il est essentiellement attaché à deux épisodes : ceux de Sisyphe et d’Héraclès.
Sisyphe le rusé défie la mort et piège Thanatos en l’enchaînant avec des menottes, mais dans un second temps, Thanatos, aidé de Zeus, amène Sisyphe aux enfers où il sera condamné à rouler un rocher jusqu’au sommet d’une butte. Le rocher dévalera la pente et Sisyphe devra recommencer à perpétuité : on n’échappe pas à la mort qui gagne toujours… Nous sommes seulement en sursis.
Héraclès entre en lutte contre la mort, attache Thanatos pour délivrer Alceste (fille de Pélias) des enfers.

Le couple oxymore Eros et Thanatos  

Ce couple de dieux grecs sera retenu par Freud comme l’intrication de figures antagonistes et articulées sous le concept de pulsion de vie et de pulsion de mort (« de destructivité »). Le monde apparaît alors comme une pulsation rythmée de vie créative et de mort destructrice.
Eros est conçu dans un entre-deux, entre un Dieu et une mortelle, à la porte du palais, ni dedans, ni dehors. Il est l’expression du jeu dans cet entre-deux. C’est la vie dans son perpétuel renouvellement, dans son esthétisme à travers le plaisir de créer et de susciter le désir amoureux et sexuel. Le désir est étymologiquement l’arrachement à la fixation ( » sidération « ) de l’étoile, la « dé-sidération » représentant la quête vers l’étoile manquante, désir toujours en mouvement déséquilibrant et tendant vers l’équilibre, mouvement qui entraine vers l’autre. Ce désir qu’on ne peut jamais attraper est à l’image du furet pour Lacan : « il court il court le furet, le furet du bois mesdames », en une allusion sexuelle dans la contrepèterie de cette comptine de 1720 faisant référence au cardinal Dubois réputé pour son amour des femmes.
Thanatos sera au contraire l’aspiration à l’équilibre, la stabilité, la satiété hors de la faim, de la soif, image de la mort à l’instar d’un organisme parfait sans besoin de son environnement. Sur l’Olympe, Zeus et les treize autres olympiens viennent de gagner la guerre contre les Titans, ils se retrouvent dans un monde paisible, harmonieux et commencent à s’ennuyer. Le besoin de vie, Eros, se fait sentir pour ne pas chuter dans cet équilibre paradoxalement mortifère qu’est Thanatos. Alors ils inventent les humains pour se distraire !

Guy Decroix – Octobre 2020 – Institut Français de Psychanalyse©

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Sur la fonction paternelle

Sur la fonction paternelle

                        « En coupant la tête à Louis XVI, la Révolution a coupé la tête de tous les pères de famille »
Honoré de Balzac – La comédie humaine

Le sacrifice d’Isaac – 1603 – Le Caravage – Musée des Offices, Florence

A des fins d’illustration de la fonction paternelle nous revisiterons deux figures légendaires ancestrales incarnant malgré leur similitude de parcours deux positions extrêmes de la paternité. Nous emprunterons ces deux personnages analysés à Simone et Moussa Nabati dans leur ouvrage Le père, à quoi ça sert : Abraham dans la mythologie hébraïque et Laïos dans la mythologie grecque.
Ces auteurs font remarquer un certain nombre de convergences : une paternité entravée, deux fils annoncés par prédiction et destinés à être tués, et de divergences : des générations à venir, avortée chez Œdipe et prospérante chez Isaac « Je multiplierai ta postérité comme les étoiles du ciel et comme le sable du rivage de la mer », une nomination prévue chez Isaac « Ton fils tu l’appelleras Isaac » et absente pour Œdipe, enfin deux positionnements d’acceptation ou de fuite au regard du destin humain.

Revenons sur ces positionnements extrêmes et opposés de la paternité au regard de la place.

– Premier positionnement : La puissance mortifère paternelle et l’absence de renoncement.
Laïos qui refuse son destin pour protéger sa personne, qui ne peut céder sa place à sa progéniture vécue comme rivale est conduit à sacrifier son fils innocent pour ne pas renoncer à sa toute-puissance mortifère. Œdipe sera alors interdit d’inscription dans la triangulation en raison d’un père immature qui refuse le manque et pour qui la paternité est un drame. Laïos en niant la différence des générations provoque un destin funeste à Œdipe le non nommé mais surnommé « pieds enflés » par le Roi adoptif et interrompra le temps par son parricide, la transmission et la suite des générations. De surcroit Laïos niera la différence des sexes en violant son protégé Chrysippos, fils adolescent de son hôte Pélops. De honte, Chrysippos se suicidera et Pélops maudira Laïos et son lignage. Ainsi s’originera la malédiction des Labdacides. On peut s’interroger sur un possible fantasme originaire où, pour le psychisme, la séduction du père s’exercerait tant pour la fille que pour le garçon.
Alfred Tomatis propose une interprétation originale du mythe sophocléen. Il retrace à travers ses noms les grandes étapes que chacun doit traverser pour accéder au langage. C’est un processus psychologique qui fait passer du stade digestif, celui de « prendre », comme le fait le petit enfant à celui de « donner » en grandissant, faute de quoi certains restent bloqués affectivement à l’âge de quatre ans.
Ainsi Œdipe non nommé et héritier d’une lignée de « pères boiteux » du langage (Labdacos « celui qui tête », Laïos « le bègue ») sera sans descendance.
Notons que ce scénario d’infanticide se rencontrera chez les grecs avec Iphigénie, mais qui est une fille, sacrifiée par son père afin de recueillir la faveur des vents propices à la navigation.

– Second positionnement : Le père vivifiant et le renoncement.
Abraham, en tant que figure paternelle fondatrice d’une grande tradition, constituerait l’antidote de cette paternité destructrice.
Le patriarche sur une injonction divine se résigne à sacrifier son fils Isaac, mais un messager vient l’en empêcher en retenant son bras armé et lui désigne en substitution un jeune bélier prisonnier dans les buissons derrière lui : « Je sais que tu crains Dieu, tu n’as pas refusé ton fils unique ». Genèse 22-12
Les interprétations hébraïque, anthropologique, psychanalytique sont multiples. Quoi qu’il en soit, on peut observer que ce pseudo-sacrifice d’Isaac, ou « ligature d’Isaac », conduit d’une part à l’interdiction absolue de tout sacrifice humain (ce Dieu interdit que les hommes tuent pour lui et en son nom), et d’autre part à une succession de générations par ce fils épargné. La violence paternelle infanticide est résolu symboliquement. La lame du couteau d’Abraham en castrant cette jouissance ouvre une béance entre la jouissance et le désir et renouvelle l’alliance. En laissant la vie sauve à Isaac, le patriarche accepte d’être dépassé par le fils et de laisser la place à la génération suivante. Chacun est à sa place et filiations et engendrements se poursuivront ; ainsi Agar donne à Abraham un premier fils Ismaël, « Dieu qui a entendu ma demande », qui sera à l’origine du lignage du peuple Arabe puis un second fils Isaac, « il rira », avec Sarah, reconnu comme l’ancêtre des Israélites dont le peuple juif est le descendant.
Abraham exprimera en d’autres lieux sa capacité à la séparation non violente pour que chacun n’occupe que sa place. Dans une dispute relative à l’occupation du territoire entre les bergers d’Abraham et ceux de Loth son neveu, Abraham dit à Loth :
« Surtout qu’il n’y ait pas de querelle entre toi et moi, entre tes bergers et les miens, car nous sommes frères ! N’as-tu pas tout le pays devant toi ? Sépare-toi donc de moi. Si tu vas à gauche, j’irai à gauche, et si tu vas à droite j’irai à gauche. » Genèse 13,7-12.
C’est ainsi que chacun occupa sa place paisiblement.
Pour reprendre l’hypothèse d’Alfred Tomatis évoquée à propos d’Œdipe on peut remarquer l’opposition magistrale de destin des deux fils. Jacob, fils cadet d’Isaac et de Rebecca, est vainqueur d’une bataille avec l’ange de Dieu. De ce combat Jacob restera boiteux mais intégrera le langage, changera de nom « Ton nom ne sera plus Jacob mais Israël parce que tu as lutté avec Dieu et avec les hommes et que tu l’as emporté » Genèse 32, 25-29, pour devenir Israël « celui qui a gagné » et deviendra le père de douze fils fondateurs des douze tribus d’Israël.
Ainsi s’opposent ces deux pères ancestraux dans le rapport à la toute-puissance : un père mortifère sacrifiant son fils innocent pour ne pas renoncer à sa toute puissance et un père vivifiant acceptant de se laisser dépasser par son fils. D’une certaine façon, une bonne image du père pourrait être le père juif car soumis à tant de commandements (613 mitzvot) qu’il ne peut se prendre pour un père dans l’obligation de suivre tant d’injonctions.
Également, cette illustration serait en écho au « devenir femme » par renoncement à une position phallique exprimée dans le jugement de Salomon où deux femmes réclament leur fils. Le Roi reconnaît la véritable mère à celle qui préfère donner le bébé vivant à l’autre femme à l’opposé de celle qui s’apprête au partage. La « vraie mère » serait celle qui renonce. Par ailleurs peut-on avancer l’hypothèse qu’un non-renoncement de la mère pourrait expliquer la stérilité non physiologique de certaines femmes en s’identifiant à une mère archaïque omnipotente et complète à qui il ne manque rien ? La question de la stérilité se pose dès l’origine avec Sarah, femme d’Abraham.

La fonction paternelle se déclinerait ainsi dans trois dimensions :

– Le père est désigné à l’enfant par la mère qui croit dès lors en cette désignation : « Cet homme-là est ton père ».
Ainsi le père peut reconnaître et nommer l’enfant (fonction de nomination du père) qui donne son nom propre bien qu’impropre en tant qu’il ne lui appartient pas. Dans cet acte de foi, cet acte de naissance, l’enfant ne peut « combler » la mère qui désire ailleurs, qui pourrait dire « j’attends de ton père le phallus manquant ». Il y a de l’autre (le nom du Père), chacun n’est pas « tout » pour l’autre. Le père occupe la place de « l’homme de la mère » et introduit à l’altérité. Cet enfant in-fans, c’est à dire non parlant est désormais pris dans le langage abstrait (métaphore paternelle pour Lacan qui est une fonction symbolique, clef de voute sur laquelle repose tous les autres signifiants, faute de quoi la psychose guette par absence de « je » et de « semblant »). Cette entrée dans le langage est relativement violente en tant que « le mot est le meurtre de la chose ». Cet aphorisme de Michel Foucault sera repris par Lacan pour exprimer la représentation d’un objet en son absence. Cette violence pourrait être atténuée par la voix chantante adressée à l’enfant par tout adulte. Face à une mère qui se vit souvent dans l’éprouvé de donner et non de transmettre la vie, cette fonction paternelle libère l’enfant de la toute-puissance maternelle et « aliène » suffisamment la mère pour que l’enfant la perçoive plus fragile et moins puissante. L’enfant pourra alors élaborer le père même si la mère peut être aussi élaborée, mais cette construction demeurera toujours sur un support « mater-iel » charnel. Il pourra l’idéaliser dans un premier temps en qualité de père symbolique protecteur l’ouvrant vers l’extérieur, à la fois comme « père-missif » ou perversion – version du père pour Lacan, qui le fait sortir vers l’extérieur sans peur de grandir, pour devenir à terme parent de lui-même, « père-cutant » qui rompt la relation fusionnelle psychotique infantile avec la mère (la folie maternelle de Winnicott) et « père-spective » qui l’accompagne de la promesse de sa présence pour vaincre des obstacles et lui transmettre la conviction d’un futur intéressant. Chacun désormais accède à sa place dans la triangulation.

– Le père réalise une double négation, édicte deux inter-dits au sens de « ce qui est dit entre ».
Un premier interdit tiers en direction de la mère sous l’injonction protectrice du non retour dans le corps de celle-ci (la mort dans l’inconscient), « Tu ne réincorporeras pas ton enfant », et de l’enfant sous la forme « Tu ne désireras pas l’objet de mon désir », puis un second interdit tiers en direction de la Loi afin de l’épargner d’un surmoi trop puissant, celui de parents « pro-créateurs » par délégation du créateur divin occupant une place théâtrale à l’instar du père du Président Schreber, de Kafka, de Masoch, d’Hitler ou celui d’une loi écrasante, d’un Dieu surpuissant, à savoir d’un système symbolique tyrannique. Alors ces interdits déclenchent « la pulsion épistémophilique ». La castration permet d’accéder à la « gaie quête » du savoir.

– Le père engage la différenciation des sexes qui contraint à renoncer au fantasme de la bisexualité, ou de l’androgynie, en accomplissant le deuil d’un sexe, le manque faisant partie de son identité. Le père est différent et marque ainsi la fonction paternelle, différent en tant que porteur du phallus, « il n’est pas sans l’avoir », précise Lacan, et par son incapacité d’engendrement (Françoise Héritier) quel que soit de surcroit le sexe de l’enfant.  Cette différenciation des sexes étaye la pensée en substituant à l’état de corps à corps, sans besoin, sans désir, de l’enfant, une obligation de l’usage de la langue et de sa grammaire. Cette différenciation structure la pensée par imposition de ces deux concepts cardinaux « l’identique et le diffèrent » à la base des systèmes qui opposent des valeurs concrètes (chaud, froid…) et abstraites (masculin, féminin).

Enfin le père engage la différence des générations en poussant au renoncement endogamique, en inscrivant l’enfant dans la filiation ancestrale, et non de la chair, comme mémoire de tous les pères précédents, avec leurs histoires et leurs positions singulières dans la famille. Le père (comme la mère) advient dans une transmission et non ex nihilo, en tant qu’aboutissement des pères précédents. Pour Pierre Legendre, l’homme est un « animal généalogique » et la filiation concept universel doit être traitée en principe politique devant assurer l’assemblage de trois éléments : le biologique, le social et la subjectivation. A la différence de l’animal l’homme exprime la nécessité de savoir qui est son père, son arrière-grand-mère… Tout trou dans le passé s’avérerait source de pathologies.
Ces questions de différenciations demeurent fondamentales et majeures au vu des « petites différences narcissiques » repérées par Freud.
On sait depuis Freud que la fonction paternelle est l’une de ces trois fonctions avec celle de chef d’état et d’analyste où l’on est sûr d’échouer mais avec Jean-Pierre Winter on peut constater que l’on assiste aujourd’hui à un symptôme sociétal qui tend à rendre superfétatoire la fonction paternelle. En effet les techniques de la PMA (Procréation Médicalement Assistée) autorisent la réalisation du vœu œdipien du garçon « Papa me dérange dans ma relation avec maman » et contrecarrent quelque chose qui fonde l’ordre de la civilisation du 5° commandement « Tu honoreras ton père et ta mère ». L’affadissement de la figure du père ouvrirait la voie aux frères sur le mode fraternel par collage des frères dans une identification mimétique et fratricide avec recherche de boucs émissaires. Alors cette carence de la fonction paternelle dans nos sociétés occidentales pourrait être à la source de pathologies plus floues (Phénomène Tanguy, borderline, délinquance, voire psychose…).
Jean-Pierre Lebrun corrobore cette vision en pointant que dans les années 1980 le terme de parentalité, qui peut estomper la différence des sexes, s’est substitué à celui de parenté, qui suppose un rapport d’alliance entre deux sexes différents.
A l’opposé, on a pu témoigner qu’un récit symbolique héroïque, tenu pendant la guerre à propos d’un père mort ou absent physiquement, poussait le fils, alors sujet de la filiation, à faire aussi bien voire mieux que ce père, illustration du poème de Victor Hugo, «Mon père ce héros au sourire si doux… », Après la bataille.

Guy Decroix – avril 2020 – Institut Français de Psychanalyse©

Bibliographie :
Bernard This, Le père acte de naissance, Points, 1991
Simone et Moussa Nabati, Le père à quoi ça sert ?, Dervy, 2015
Didier Dumas, Sans père et sans parole, Fayard, 1990
Françoise Héritier, Masculin/Féminin, Odile Jacob, 1996
Jean Pierre Lebrun, Fonction maternelle, fonction paternelle, yapaka.be, 2011
Jean-Pierre Winter, L’avenir du père, Albin Michel, 2019
Pierre Legendre et Alexandra Papageorgiou-Legendre, Leçon IV filiation, Fayard, 1990

Considérations théorico-cliniques sur la fonction paternelle

Freud et sa fille

« Les effets des premières identifications, qui ont lieu au tout premier âge, garderont un caractère général et durable. Cela nous amène à la naissance de l’idéal du moi, car derrière se cache la première et la plus importante identification de l’individu : l’identification au père de la préhistoire personnelle. C’est une identification directe, immédiate, plus précoce que tout investissement d’objet. »
Sigmund Freud – Le Moi et le surmoi in Le Moi et le ça

– Le père c’est l’autre (en opposition de place ou en complément à la mère qui elle conforte le narcissisme du sujet en lui offrant une sorte d’extension).

– Il est de sexe masculin (en l’idée de savoir si une femme peut le remplacer ou, à tout le moins, en proposer ou en offrir une figure, le débat fait rage, inutile).

– Il est probablement le socle le plus important du Surmoi.

– L’analyste représente transférentiellement, à certains moments de la psychothérapie et de l’analyse, le père et/ou la mère.

– Le précepte candide  » il faut tuer le père  » se place dans la limite de la référence à Freud et à la théorisation de son modèle autour de l’hypothèse centrale de Totem et tabou selon laquelle il faut mettre à distance les religions, l’organisation sociale, la transmission héréditaire des traces d’un assujettissement de l’individu.

– La fonction du père est, principalement, de transmettre les termes d’une Loi symbolique :
. Proscription du meurtre et de l’inceste.
. Nomination de la parenté pour le respect des générations.
. Prohibition du vol, du viol, de l’abus de pouvoir.
. Prescription de la différence des sexes.
C’est aussi de protéger, de valoriser, de guider.
C’est enfin d’autoriser la résolution de l’Œdipe, de transférer en le sujet en développement une partie du narcissisme secondaire, de poser les bases de l’indispensable différenciation, dans la suite du processus non moins essentiel de l’identification, comme cela doit s’imposer après une épreuve, un choc, une répulsion.

– Nous retrouvons, dans la présence imparfaite ou défaillante ou dans l’absence du père, des figures paternelles dans un autre membre de la famille, dans un professeur, dans une figure d’autorité, dans un ami.., avec la nécessité de s’inspirer de ce qui, positivement, va nous permettre de développer ce que l’imperfection, le défaut ou l’absence de père a limité, empêché, inhibé. Il en sera alors de notre responsabilité.

Ces différentes opérations doivent permettre au père de proposer l’accès :
à l’amour Eros, qui offre une issue à la fin d’une logique strictement œdipienne, 
à la distanciation, qui distingue solitude et isolement, 
à la rencontre de Thanatos, en l’autre ombrageux.
Entre Eros et Thanatos, l’ambivalence admissible.

Nicolas Koreicho – Avril 2020 – Institut Français de Psychanalyse©

Bibliographie :
Freud, Sigmund, Totem et tabou, Payot, 1972
Lévi-Strauss, Claude, Les structures élémentaires de la parenté, PUF, 1949

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