Quelques réflexions psychanalytiques sur les représentations historico-mythologiques de la naissance et de la conception – 1

                                  « La vie utérine et la première enfance sont beaucoup plus en continuité que ne le laisse croire la césure frappante de la naissance. »
Sigmund Freud

La naissance d’Athéna – Amphore attique à figures noires, Vers 540 av. JC, Museum of Fine Arts, Boston

L’origine du processus naturel de la procréation et de la naissance interroge l’humanité depuis l’aube des temps. Des représentations historico-mythologiques, des processus de procréation, des conceptions du fœtus et de l’embryon parcourent le temps depuis les mythes fondateurs, traversent l’antiquité pour parvenir à nos jours. L’embryologie scientifique offrira des idées rationnelles et évincera pour partie seulement un certain nombre de fantasmes.

La dimension obscure de la procréation aura généré craintes et espoirs favorisant dans son sillage un certain nombre de rites et croyances persistant jusqu’à nos jours pour s’efforcer de maitriser l’invisible, de faciliter la fécondité et d’accueillir l’enfant dans les meilleures conditions.

En navigant aux frontières du réel et du fantastique nous tenterons au fil de ces représentations d’apporter quelques réflexions psychanalytiques éclairant un sens crypté de ces idées, de ces pratiques, de ces nouveaux mythes actuels délirants s’inscrivant dans le social et faisant vaciller la frontière entre le fantasme et le passage à l’acte.

1 – Mythologie et naissance

Freud énonce le statut de la mythologie dans deux formules :
« Les mythes sont les rêves de l’humanité » et « La mythologie est une psychologie projetée ».
Il utilisera la mythologie dans l’invention de la psychanalyse pour comprendre les processus inconscients dans « Le complexe d’Œdipe » et dans « L’interprétation des rêves ».
A. Green souligne « La parenté profonde entre la pensée grecque et celle de l’inconscient ».
J. Lacan, se référant à C. Lévi-Strauss dans son article « La structure des mythes » présente le mythe comme un « mi- dire » c’est-à-dire une vérité à moitié dite : « Le mi- dire est la loi interne de toute espèce d’énonciation de la vérité, et ce qui l’incarne le mieux, c’est le mythe ».
J. Lacan dans son Séminaire III sur les psychoses avance l’hypothèse de points d’attache nommés « points de capiton » entre le signifiant et le signifié nécessaires à normaliser l’humain. Les mythes mettent en relief des points de capiton d’où émerge l’inconscient dans son fonctionnement ambivalent et qui satisfont certains besoins humains.

La mythologie ouvre à tous les possibles, de Tirésias devin aveugle thébain ayant eu le « privilège » d’éprouver successivement la sexualité masculine et féminine, aux divinités pouvant émerger de tous les lieux du corps, de la cuisse, de la tête, d’une goutte de sperme… La mythologie gréco-romaine nous offre des exemples extraordinaires de naissance avec Dionysos (Bacchus), Athéna (Minerve) et Aphrodite (Vénus). La mythologie égyptienne nous propose l’extravagance d’une Déesse (Isis) mère avant d’être née. Les textes sacrés Indous relatent la conception miraculeuse de Bouddha. Nous explorerons le concept de « l’immaculée conception de Marie ».

La psychanalyse à la différence des mythologies doit conduire le sujet à se confronter à la question des limites du corps, de la biologie, de l’anatomie, d’un sexe, de la mort, même si aujourd’hui la question « trans » pourrait sembler faire vaciller la distinction homme-femme.

Revisitons quelques naissances extraordinaires après avoir rappelé en préambule que deux courants religieux de la Grèce antique s’opposent radicalement quant à l’origine du vivant : Le modèle orphique et le modèle d’Hésiode.
Dans le premier, un œuf cosmique primordial contenant tous les germes de la vie explose et disperse toutes les formes achevées et parfaites. Pas de progression, pas de combat entre différents protagonistes. Dans cette position fixiste, les enfants sont les fruits d’un émiettement.
Dans le modèle d’Hésiode, une puissance inorganisée chaotique préside à l’origine. Après de nombreuses étapes, des combats gigantesques émergeront des monstres, des Dieux jusqu’à Zeus, enfin des hommes, les autochtones (sans sexualité, sans gestation ni fœtus) issus de la terre Gaïa. Ce modèle est l’expression d’une mythologie évolutionniste du non-être à l’être.

Dionysos né de la cuisse de Jupiter

Demi-Dieu de l’Hubris, de la vigne et du délire mystique, Dionysos est fils de Zeus et Sémélé.
Poussée par la jalousie d’Héra (femme de Zeus), Sémélé exige de son amant divin de le voir dans toute sa puissance. Zeus apparaît alors au milieu des éclairs qui foudroient Sémélé et brûle en quelque sorte de désir… Juste avant qu’elle ne se consume, il extrait l’enfant du ventre de sa mère, ouvre sa cuisse pour le loger et achever sa croissance. Il sera deux fois né (Dionysos).
Pour le soustraire à la malveillance d’Héra, Zeus le travestit en femme chez le Roi Athamas. Caché par Hermès, il est élevé par les nymphes et le sage Silène. Il apprend la flûte et découvre le vin.
Frappé de folie par Héra il devient Bacchus ou « privé de raison » et parcourt le monde en provoquant moult folies jusqu’à la rencontre de la Déesse Cybèle qui le délivre de sa démence et conquiert les peuples par sa puissance mystique.
C. Bormans dans son article « Phallique » de 2003 repère les caractéristiques inconscientes de la phase phallique et les formations de l’inconscient.
Le mythe de Dionysos Dieu de la vigne et du délire extatique illustre cette phase. Outre la double naissance de Dionysos (pour autant toute mère ne fait-elle pas naître deux fois, physiquement et psychologiquement ?) qui se révèle dans certains rêves, l’expression « Être sorti de la cuisse de Jupiter » signerait moins une expression de l’orgueil que l’identification à la puissance sexuelle de Zeus.
Enfant mal né, de l’excès de jouissance maternelle, il sera condamné à l’errance dans son adolescence, puis frappé de folie (manie) à la source de toxicomanies.
Enfin le travestissement soulignerait le refus de la différence des sexes et de la castration symbolique. Pour Ovide (Livre IV des Métamorphoses) c’est l’enfant éternel, Dieu toujours jeune qui n’avance jamais vers la mort…

Athéna née de la tête de Jupiter

Athéna est fille de Zeus et de Métis Déesse de la sagesse, de la guerre stratégique et des arts et métiers. Prévenu par Gaïa qu’il aura de Métis une fille mais aussi un garçon qui le détrônera, Zeus avale Métis enceinte qui avait été transformée en goutte d’eau au cours d’un jeu, pour éviter que la prédiction se réalise et l’évince. Pris de violents maux de tête il demande à Héphaïstos le Dieu forgeron de lui fendre le crâne d’un coup de hache. De son cerveau surgit dans un terrible cri de guerre Athéna de taille adulte et toute armée pour affronter la bataille.
Athéna connaîtra un épisode singulier avec Héphaïstos. Celui-ci va poursuivre Athéna dans un violent désir. Du sperme du Dieu tombe sur sa cuisse qu’elle essuie d’un brin de laine (Erion en grec) qu’elle jette au sol fécondant la terre Gaïa et engendrant un enfant Erichthonios « Laine-Terre » (celui de la terre tribale ou enfant du brin de laine), enfant spontané de la terre ou autochtone (issu de la terre même). Élevé par Athéna il deviendra roi d’Athènes et ouvrira l’histoire mythique de la ville.
Étrange roman familial mythologique de la cité athénienne, où la Grèce offre pour origine une union sexuelle ratée avec une vierge qui repousse le désir sexuel et d’une fécondation de la terre comme mère porteuse faisant de la terre patrie leur mère matrice ou « matrie ». « Notre Mère qui êtes la Terre » aura précédé « Notre Père qui êtes aux Cieux »…
Cette incorporation de Métis par Zeus la rapproche singulièrement de Dionysos (autre enfant de Zeus).  Athéna est ainsi « portée par son père » du crâne devenu matrice auquel elle naît.
Il ne veut pas risquer une descendance qui lui fasse subir le sort qu’il avait lui-même infligé à son père Chronos. Aussi il garde pour lui par introjection sa fille vierge et prévient toute éventualité d’un fils parricide.On assiste à une descendance paternelle, patriarcale, sans mère d’un père imaginaire tout puissant, très éloigné d’un père symbolique où Héphaïstos jouera le rôle d’accoucheur de Zeus.
Pour G. Groddeck ce mythe doit ses origines à l’action de l’inconscient : « Le ça est bizarre, au point que, ne tenant aucun compte de la science anatomo-physiologique, il renouvelle de sa propre autorité l’exploit accompli par Zeus, dans le vieille légende athénienne, et enfante par la tête. »

Aphrodite née d’une goutte de sperme

Selon Hésiode, Gaïa, épuisée par les assauts pulsionnels érotiques d’Ouranos qui la couvre en permanence, demande à Cronos de mettre fins à ses agissements. Son fils s’exécute en tranchant de la main gauche (origine de sinistre pour gauche) les organes sexuels de son père Ouranos. Aphrodite est ainsi née de la semence divine échappée des organes sexuels tranchés qui mêlée à l’écume (aphros) des flots engendrera cette déesse de l’amour et de la beauté sublime.
Dans ce tableau, beauté absolue et horreur de la castration se côtoient. Comme dans un « Œdipe inversé » où Chronos limite la toute-puissance de son père, une certaine « pureté » sera rendue par la séparation de ce premier couple incestueux.
G. Massat dans son article « Psyché, Éros et Aphrodite » interprète Aphrodite comme l’illustration du stade du miroir. Ce moment de jubilation où l’enfant, de morcelé, se percevant dans une « mousse vaporeuse », une écume, accède à l’intégralité de son corps.
Aphrodite sortant nue des flots et chevauchant une conque est magistralement représentée dans le tableau de Botticelli et symbolise un phallo métamorphosé pour G. Devereux dans « La naissance d’Aphrodite ».
Une comparaison pourrait s’établir entre ces deux déesses archétypales de la féminité : Athéna et Aphrodite.
– D’une part, une convergence majeure : l’absence de femme et donc de mère pour accéder à la procréation et par voie de conséquence une certaine féminisation de Zeus par ses accouchements.
Quel pourrait être le bénéfice imaginaire tiré de ces générations transitant par les hommes ? Tout se passe comme si, outre l’exercice de la politique, le privilège de la filiation, l’homme grec ancien exprimait le désir d’éprouver les sensations du corps de la femme et de la mère tant dans le plaisir exprimé dans le mythe de Tirésias dans la jouissance de la grossesse que dans la douleur de l’accouchement.
– D’autre part, une divergence radicale : Athéna la cérébrale « forte tête » née entièrement habillée, protégée de la nudité, casquée, armée, sortie de la tête de son père et qui restera vierge toute sa vie et Aphrodite née seulement du sexe de son père castré, sortie nue, voluptueuse dans l’écume de sang, de sperme et d’eau salée et qui baignera dans les aventures sexuelles jusqu’à devenir le parangon de l’amour. Ces deux figures peuvent représenter dans la seconde Topique freudienne le Surmoi (la tête et la sagesse d’Athéna) et le Ça (l’amour et la volupté d’Aphrodite).
Ces deux naissances illustrent une des problématiques de la naissance voire du traumatisme mis en relief par O. Rank (Le traumatisme de la naissance).  Grand connaisseur et interprète de la mythologie (Le mythe de la naissance du héros), O. Rank exposera le mythe comme un fantasme régressif chez l’adulte et la naissance (à distinguer de l’accouchement) comme un traumatisme générant une ambivalence de la relation à la mère par ce jeu de fusion-défusion, source d’angoisse, de chute voire de morcellement. 
Si le développement psychique répond chez R. Spitz à trois organisateurs (principe d’organisateur emprunté à l’embryologie) :  sourire, angoisse du 8° mois et acquisition du non, on pourrait dire que pour O. Rank, la naissance est l’organisateur princeps qui se déploie dans deux champs : l’angoisse du traumatisme de la naissance et le plaisir de la vie intra-utérine, « libertés illimitées de l’état prénatal ». Angoisse et plaisir prendraient origine donc dans ce moment.
Pour autant Freud avait déjà rédigé une note dans « l’interprétation des rêves » pointant que « L’acte de naissance est le premier vécu d’angoisse, et par conséquent la source et le prototype de l’affect d’angoisse ».

Ainsi ces deux champs de la connaissance, la mythologie grecque et la psychanalyse peuvent s’articuler autour d’une détermination de l’homme : Là où l’homme grec ancien pouvait croire en ses mythes (voire les redouter, la crainte étant quelquefois nécessaire pour donner des limites à l’homme) qui lui étaient extérieurs, en position de surplomb, l’homme moderne  découvrira  qu’il est agi par un inconscient dynamique et autonome, par des forces, des tensions qui lui sont intérieures (« Le moi n’est pas maître en sa demeure » S. Freud – Introduction à la psychanalyse).

Isis « Mère avant sa naissance »

Les jumeaux Osiris et Isis forment le couple fondateur de la civilisation égyptienne. Amoureux dans l’utérus maternel ils s’accouplèrent tant et si bien qu’en naissant Isis « La divine mère » était déjà enceinte d’Horus l’ancien !
Isis s’illustrera plus tard par la reconstitution du corps de son frère Osiris découpé en quatorze morceaux (demi cycle lunaire) par son frère Thot qui l’avait au préalable « coffré » et jeté dans le Nil. Une pièce manquait, le pénis mangé par un poisson…
Ce mythe aura impressionné C. Viardel, chirurgien-accoucheur qui, au XVIIe siècle, n’envisageait qu’une poche amniotique pour les jumeaux de même sexe et deux poches pour les jumeaux de sexe différent afin notait-il « d’inspirer aux hommes, dès le premier moment de leur formation, des lois et des règles pour la chasteté ».
J. Barbaut dans « Histoires de la naissance » fait remarquer que ce modèle divin expliquera que jusqu’à Ptolémée les mariages furent autorisés entre frères et sœurs en Égypte.
Dans une « psychanalysis », Isis qui sera « mère » avant de naître, enceinte de son frère, exprime une conception pour le moins précoce et incestueuse. Elle est l’expression du défi de la mort et de la régénération alors que son frère Osiris incarnera la vie, la mort, la résurrection.
Pour R. Dadoun ce mythe est « parcouru de flux érotiques puissants ». Ainsi, chaque partie retrouvée du cadavre d’Osiris incitera à la vénération d’un phallus de pierre et Isis « mère avant la naissance » manifestera la puissance sexuelle et la maternité.
Isis Déesse aux multiples seins s’exprimera en qualité de mère et non de sœur d’Osiris. « Freud ne savait peut-être pas qu’Isis est censé avoir réveillé par une fellation le pénis endormi de son fils Osiris démembré ».
Il est à remarquer un certain renouvellement de ce mythe dans le christianisme, là où Isis dans la désolation de son frère, Dieu disparu et tant aimé, pleura « la nuit des larmes » provoquant une crue du Nil. L’évangile via un exégète grec rapportera que Jésus « Pleura toutes les larmes de son corps » pour Lazare. 
Enfin, la quête d’Isis pour le corps de son époux-frère entre en résonnance avec la recherche du corps du Christ par Marie-Madeleine témoin de la résurrection de Jésus et croyant s’adresser au jardinier s’exprime en ces termes : « Seigneur, si c’est toi qui l’as pris, dis-moi où tu l’as mis, que j’aille le reprendre moi-même ».

Bouddha « Une naissance par le flanc droit »

Les textes sacrés hindous relatent la conception miraculeuse et l’accouchement indolore de Siddharta-Gautama le futur Bouddha : conçu sans participation d’un mâle, le jeune Prince Siddharta entra dans le flanc droit de sa mère sous forme d’un éléphanteau blanc à six défenses dont elle avait rêvé.
L’embryon du futur Bouddha avait déjà connu des millénaires d’autres vies. La gestation dura dix mois lunaires.
Sa mère accoucha en chantant s’accrochant à une branche de figuier. Il naquit par là où il était entré, en sortant de la hanche droite de sa mère.
Le futur Bouddha ne naquit pas comme l’enfant Jésus par les voies naturelles, « inter faeces et urinas » entre la merde et l’urine comme aimait à dire saint Augustin. Non, pas du tout. Il naquit par là où il était entré, sortant par le flanc droit de sa mère. Déjà Hésiode avait fait naître Ouranos le ciel du flanc de Gaïa.
L’éléphant représente la stabilité, la longévité et la sagesse dans de nombreuses cultures.  Pour Freud, l’éléphant en songe symbolise le sexe masculin, la crainte du père par son phallus imposant, la virilité et l’autorité.
Ces conceptions parthénogénétiques n’expriment-elles pas le refus de la sexualité et une défense contre l’horreur de l’inceste ?

Une naissance biblique : Marie ou l’immaculée conception

Nous ne retiendrons pas la naissance d’Adam né de la terre « sans mère et sans lait » mais celle du fils de Marie ou « l’immaculée conception ». Toutes ces figures d’Athéna, d’Isis, et en dernier lieu de la vierge Marie,  illustrent l’archétype de la Mère vierge (parthénos).
Le dogme de l’immaculée conception déclare Marie « virgo ante partum, in partu, post partum », vierge avant, pendant et après l’accouchement. Le Christ sera conçu par l’opération du Saint Esprit. L’ange Gabriel envoyé de Dieu parla à Marie : « Tu concevras dans ton sein et enfanteras un fils et tu lui donneras le nom de Jésus ». Marie interroge l’ange : « Comment cela se fera-t-il, puisque je ne connais point d’homme ? » L’ange lui répondit : « L’esprit surviendra en toi, et la vertu du Très Haut vous couvrira de son ombre, c’est pourquoi l’enfant sera saint et sera appelé fils de Dieu ». En route vers Bethléem et sentant venir l’accouchement, Joseph part en quête d’une sage-femme. A son retour, accompagné de Gélome la sage-femme, Marie est délivrée. Gélome s’apprête à examiner Marie et s’écrit : « J’ai vu un spectacle merveilleux ! Je n’ai jamais soupçonné ni entendu dire chose semblable ! Une vierge a engendré et elle reste vierge ! ».
Voilà une construction imaginaire fabuleuse, le mythe d’origine de la chrétienté, un mythe fait de projections des imaginaux préverbaux où une femme se soustrait à l’ordre du biologique, du sexuel et de la mort. Illustration d’une conception par l’oreille où les paroles de l’ange Gabriel s’avèrent fécondantes (les Pères de l’Église ont pu prendre pour modèle le vautour qui ne présentant que des femelles, était censé être fécondé par le vent…)
F. Dolto (L’Évangile au risque de la psychanalyse) nous apporte un certain éclairage sur la Sainte Famille où cet extrait des Évangiles n’apparaît pas en contradiction avec les découvertes freudiennes.
Cette famille est une vraie famille en dépit d’un homme sans femme, d’une femme sans homme et d’un enfant sans père biologique car la responsabilité réciproque des parents est engagée.
Cette famille focalise les processus justes de la géniture dans le registre de la spiritualité et illustre le mode de relation au phallus symbolique, au manque fondamental de chacun où l’autre ne comble jamais son conjoint, d’où la distance de Joseph.
Du côté de Joseph : s’il demeure le premier « cocu » chrétien, objet de moquerie illustré dans « Joseph «  de G. Moustaki :  » Je pense à toi Joseph, mon pauvre ami, lorsque l’on rit de toi qui n’avait demandé qu’à vivre heureux avec Marie », le père de Jésus incarne néanmoins un modèle de la paternité spirituel. Il n’est pas le géniteur mais prend l’enfant en charge, fait confiance en la parole de sa femme et ne sera pas le rival de son enfant. Comme tout père, géniteur ou non, celui-ci doit adopter son enfant, sachant qu’il n’aura jamais l’enfant rêvé, fantasmé.
Pour autant cette paternité est clivée entre deux pères, l’un tout puissant, asexué, absent, Dieu le père et Joseph, père présent, distant, sans relation sexuelle avec Marie.
Du côté de Marie : sa virginité exprimant le miracle divin restaure les vieux mythes orientaux de la vierge qui enfante. Vierge, elle est aussi le fantasme de la toute-puissance de l’enfant qui souhaite l’absence de rival in utero et peut croire combler le désir de sa mère. Le fantasme masculin perdure. Marie demeure l’image de la disponibilité. Rappelons que longtemps la femme n’était qu’un vase recevant la semence-vérité de l’être. Faute d’être habitée par l’esprit elle ne pourra faire la messe dans la religion chrétienne.
La parole est fondamentale depuis sa réception est déployée dans la confiance. Cette parole est fécondante sans en connaître le processus (à l’image de toute femme) et en place de l’accouchement d’un corps biologique qui maintient la virginité de Marie.
Marie est le réceptacle du Divin qui se concrétise par un enfant.
Helene Deutsch psychanalyste à Boston et assistante de Freud à Vienne expose dans Psychologie des femmes « une essence féminine » et une capacité à la réception, contrairement à S. de Beauvoir (S. de Beauvoir et H. Deutsch d’Eliane Lecarme-Tabone) : « La passivité est à comprendre comme une aptitude à la réception, déduite de la disposition anatomique de la femme faite pour recevoir la pénétration et la fécondation masculines… La petite fille découvre la sensation vaginale par l’intervention active de l’homme ».
Pour J. Lacan, le féminin est l’aspiration mystique chez l’humain, certes plus marqué chez la femme et causé par la différence des sexes (se sentir du féminin en soi c’est percevoir ce réceptacle destiné à recevoir cet Autre transcendant). Dans la découverte de la différence sexuelle, la petite fille repère un creux en place du sexe là où le petit garçon expose un plein. Ce creux génère une problématique du vide. Dans ce creux de la matrice, Marie peut loger une création spirituelle, là où toute femme héberge un enfant.
Cet enfant divin précieux est de l’ordre de l’objet inconscient (J. Lacan), du désir de Marie d’être mère.
A partir des travaux de France Schott-Billmann qui explore la figure de Marie Madeleine et postule sa réémergence  comme signe du retour du féminin refoulé par les trois religions monothéistes, on pourrait tenter une comparaison entre Marie et Marie-Madeleine à la lumière de la féminité en tant qu’aptitude à la réception du divin. Deux figures générant une véritable schize dans le christianisme. Marie fécondée par Dieu incarnerait le versant de la maternité concrétisé par la naissance ex utero clauso (d’un utérus fermé) d’un enfant sauveur du monde au creux du vide matriciel et Marie-Madeleine fécondée spirituellement par Jésus lors du baiser sur la bouche accèderait à une vision créatrice donnant naissance à une figure du christianisme et représenterait le versant de la jouissance de cette femme dite prostituée, s’agenouillant devant le Christ dans une scène quasi érotique pour lui oindre les pieds de nard, qu’elle couvre de baisers puis de parfum.
Freud, en 1911, rédige un court texte sur la « Grande Diane des Éphésiens » inspiré de la lecture de Félix Sartiaux dans Villes mortes d’Asie Mineure. Diane d’Éphèse « Déesse de la fertilité » et mère de tous est l’Artémis grecque de l’Asie Mineure. Or Artémis est la déesse de la castration et son nom condense « l’Art » et la coupure « Témis ». Guy Massat précise que cette séparation, la plus élaborée, ouvre l’accès à la maturité et au langage.
Freud fera de Diane l’origine d’une lignée maternelle conduisant à la Vierge Marie pure et chaste.
La virginité peut être perçue comme une réponse à l’angoisse face au corps maternel ainsi intouché et désincarné.
Diane Ducret notera dans La chair interdite un retour au Japon de cet idéal de virginité sous le mode marketing où l’on exige de la femme un sexe parfait, sans âge, sans trace de grossesse, « vierge » avant et après l’accouchement…

Guy Decroix – Novembre 2021 – Institut Français de Psychanalyse©

Sources :

– S. Freud, L’Interprétation des rêves, Poche, 2013

– J. Lacan, Le séminaire, livre III. Les psychoses, Le champ Freudien, Seuil, 1955-56

– C. Bormans, Phallique, Psychanalyse, Paris.com, 2003

– Théogonie d’Hésiode, La naissance des Dieux, Rivage, petite bibliothèque

– G. Massat, Psyché, Éros et Thanatos, Cercle psychanalytique de Paris  2006.

– G. Devereux, La naissance d’Aphrodite, Échanges et communication, 1970

– J. Barbaut, Histoire de la naissance, Calman Levy 1990.

– D. Anzieu, L’auto-analyse de Freud et la découverte de la psychanalyse, PUF, 1975

– R. Dadoun, Psychanalysis entre chien et loup, Imago, 1984

– F. Dolto, L’évangile au risque de la psychanalyse, Collection Point, 1980

– O. Rank, Le mythe de la naissance du Héros, Payot et Rivages, 1980

– G. Massat, Artémis d’Éphèse – Déesse de la castration, Séminaire CCP, 22 février 2007

– F. Schott-Billmann, Le féminin et l’amour de l’autre, O. Jacob, 2006

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