Honorine / Honoré : une transverbération* ?

Honoré de Balzac Honorine

Présentation Alice Tibi

Devéria, Achille (1800-1857). « …et nunc et semper… [Portrait de Balzac jeune] ». Balzac, Honoré de (1799-1850). reproduction photo-mécanique. Paris, Maison de Balzac.

Dans le petit roman balzacien intitulé Honorine, Honoré est d’emblée l’image dans le tapis. Le lecteur sait que l’auteur se met en scène dans le récit, à travers une figure en quelque sorte hermaphrodite, ou de sexe indéterminé. Cette figure est jeune : l’œuvre est dédiée à l’ami peintre Achille Devéria, auteur d’un portrait de Balzac jeune ; cet artiste a aussi une œuvre érotique à son actif.
Or, en fait d’amour, la narration présente trois héros dans leur jeunesse, se refusant à tout assouvissement de désir et en proie au spleen, de l’abattement au dégoût de la vie :  le narrateur, aujourd’hui consul en Italie, l’ancien protecteur du narrateur, Octave et Honorine elle-même. Parisiens à l’origine, ils sont les protagonistes d’une histoire rapportée des années plus tard en Italie, dans la ville de Gênes.
C’est ainsi que prend tout son prix le préambule du premier chapitre, dont on ne comprend pas d’abord la pertinence au regard de la suite. L’auteur se livre à un véritable dithyrambe sur l’âme française, qui fournit la vie de tête, l’activité d’idées, le talent de conversation […], cette soudaine entente de ce qu’on pense et de ce qu’on ne dit pas, le génie du sous-entendu, la moitié de la langue française, [et] ne se rencontre nulle part. Nous voilà en extase, devant une âme sans prix et sans égale sauf au paradis. Mais cette âme est perdue puisqu’elle manque irrémédiablement, ici, en terre étrangère. La formule consistant à décrire le Français à l’étranger comme un arbre déplanté, montre qu’une angoisse de dénaturation, voire de castration plane au-dessus du texte, une blessure d’amour en union quasi mystique avec l’éternité.
N’était-ce pas le sujet de La peau de chagrin et de nombre d’autres œuvres ? Le désir entravé, exercé à perte ou même interdit ne figure-t-il pas au centre de la Comédie humaine comme une forme obsédante ? Son contrepoint et sa rédemption se trouvent dans l’écriture essoufflée, sans trêve ni salut, vocation d’un très jeune homme visionnaire, dont pourtant La peau de chagrin avait assigné la fin.

*transverbération : union mystique avec Dieu comme après le transpercement du cœur par une flèche divine enflammée (d’amour).

Alice Tibi – Décembre 2024 – Institut Français de Psychanalyse©

EXTRAITS

Chapitre I, Comme quoi le Français est peu voyageur

« Retrouver Paris ! savez-vous ce que c’est, ô Parisiens ? C’est retrouver, non pas la cuisine du Rocher de Cancale, comme Borel la soigne pour les gourmets qui savent l’apprécier, car elle ne se fait que rue Montorgueil, mais un service qui la rappelle ! C’est retrouver les vins de France, qui sont à l’état mythologique hors de France, et rares comme la femme dont il sera question ici ! C’est retrouver, non pas la plaisanterie à la mode, car, de Paris à la frontière, elle s’évente ; mais ce milieu spirituel, compréhensif, critique, où vivent les Français, depuis le poète jusqu’à l’ouvrier, depuis la duchesse jusqu’au gamin. »

Chapitre VIII, Un vieil hôtel

« En frappant à l’immense grande porte d’un hôtel aussi grand que l’hôtel Carnavalet et sis entre cour et jardin, le coup retentit comme dans une solitude […] Les balustres des galeries supérieures étaient rongés. Par une magnifique arcade, j’aperçus une seconde cour latérale où se trouvaient les communs dont les portes pourrissaient. Un vieux cocher y nettoyait une vieille voiture.  À l’air nonchalant de ce domestique, il était facile de présumer que les somptueuses écuries où tant de chevaux hennissaient autrefois en logeaient tout au plus deux. La superbe façade de la cour me sembla morne, comme celle d’un hôtel appartenant à l’État ou à la couronne, et abandonné à quelque service public […] Une visite était si rare que le domestique achevait d’endosser sa casaque, en en ouvrant une porte vitrée en petits carreaux, de chaque côté de laquelle la fumée de deux réverbères avait dessiné des étoiles sur la muraille. Un péristyle d’une magnificence digne de Versailles laissait voir un de ces escaliers comme il ne s’en construira plus en France, et qui tiennent la place d’une maison moderne. En montant des marches en pierre, froides comme des tombes, et sur lesquelles huit personnes devaient marcher de front, nos pas retentissaient sous des voûtes sonores. On pouvait se croire dans une cathédrale. Les rampes amusaient le regard par les miracles de cette orfèvrerie de serrurier, où se déroulaient les fantaisies de quelque artiste du règne de Henri III. Saisis par un manteau de glace qui nous tomba sur les épaules, nous traversâmes des antichambres, des salons en enfilade, parquetés, sans tapis, meublés de ces vieilleries superbes qui, de là, retombent chez les marchands de curiosités […] Au premier coup d’œil, je donnai [ au comte ] cinquante-cinq ans ; mais après un examen attentif,  je reconnus une jeunesse ensevelie sous les glaces d’un profond chagrin, sous la fatigue des études obstinées, sous les teintes chaudes de quelque passion contrariée. »

Chapitre XXXVII, Le dernier soupir d’Honorine – lettre à Maurice (futur consul)

« Je suis une sainte Thérèse qui n’a pu se nourrir d’extases […] Gardez mes secrets comme la tombe me gardera. Ne me pleurez pas : il y a longtemps que je suis morte, si Saint Bernard a eu raison de dire qu’il n’y a plus de vie là où il n’y a plus d’amour. »

Honoré de Balzac, Honorine, 1843. BEQ , Éditions Garnier Frères, Paris, 1964

Texte intégral :
https://beq.ebooksgratuits.com/Balzac-xpdf/Balzac_23_Honorine.pdf

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