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Napoléon Bonaparte, « il ribuglione »

Napoléon Bonaparte, « il ribuglione »

1. Un prématuré
2. Se régénérer 
3. Une re-fondation inaboutie 
4. Le ribuglione prémonitoire
… Le bel aujourd’hui
Portait inachevé de Bonaparte – Jacques-Louis David, 1798 – Musée du Louvre

 

On rapporte généralement à l’ambition la carrière fulgurante de Napoléon. Parfois aussi à la nécessité d’être devenu soutien de famille, étant le plus présent en France par rapport à ses frères après la disparition du père, Charles Bonaparte, en 1785, alors qu’il n’avait que seize ans. Quelquefois, on se souvient du surnom attribué dans l’enfance : il ribuglione (prononcer ribullione), que l’on pourrait traduire par « l’insoumis », l’instigateur de désordre, de confusion, l’agitateur aux marges d’une révolution [1].

1. Un prématuré 

On a fait appel à des motivations ou une caractérologie objectives, connues. Une circonstance, cependant hors du commun et peu souvent évoquée, est le fait, pour le jeune Bonaparte, d’avoir élaboré 17 plans dès 1794 au moins, soit conçus encore antérieurement, avant vingt-quatre ans, pour envahir l’Italie. La nomination en 1796 de commandant en chef de l’armée d’Italie constituait non les prémisses d’une carrière mais un aboutissement. 

Ses commensaux, Volney et Turreau, auxquels il fait part de son plan, fin 1794, au cours d’un dîner à Nice, crient au génie, comme en témoignera Chaptal dans ses Mémoires [2]. L’intuitif et sensible Volney, lorsqu’il apprendra la nomination de son ami à la tête de l’Armée, lors de la Première Campagne d’Italie, écrira dans une lettre : « Pour peu que les circonstances le secondent, ce sera la tête de César sur les épaules d’Alexandre » [3], une vue prophétique dont peut-être Stendhal se souviendra [4]. Le témoignage existe donc. Tout Bonaparte se trouve prématuré. Le jeune artilleur a été un stratège avant le champ de bataille, il a envisagé l’imprévu des affrontements, les intentions et manoeuvres de l’ennemi, les accidents du terrain, bien avant de les avoir rencontrés. Certes, les bases historiques ne manquent pas : la famille Buonaparte est lointainement originaire de Ligurie et de Toscane. Mais lequel de ses membres s’en souvient-il, après le rattachement de la Corse à la France ? 

En conséquence, l’existence de Bonaparte se présente très tôt dans la vie comme l’affrontement belliqueux d’une adversité inconnue, dont il faut sortir victorieux, coûte que coûte ; et si le seul souvenir, à neuf ans, d’une bataille de boules de neige initiée et poursuivie quinze jours durant à Brienne, nous est resté de ses années de classe, il n’est peut-être pas fortuit. On peut présumer que les hasards de la vie militaire intervenus ensuite ont trouvé un soldat déjà sur le pied de guerre et anticipant toujours la bataille d’après. « Mais, soldats, vous n’avez rien fait puisqu’il vous reste encore à faire »[5], proclame-il à l’armée dans une longue profession de foi, après l’armistice de Cherasco en Italie (28 avril 1796) et la capitulation du royaume de Sardaigne : où l’on discerne une trajectoire lancée sur un parcours sans fin. La succession brillante de victoires, lors de la Première Campagne d’Italie, confirmera le dîner prémonitoire de Nice. On pourrait parler de surrégime hors temps beaucoup plus que de carrière militaire, de présence hors-normes, hors d’une réalité inscrite dans le temps. Hippolyte Taine, pour traduire son saisissement, ne dira-t-il pas que Bonaparte est « (…) quelque chose à côté, au-delà, au-delà de toute similitude ou analogie » ? 8* Avatar d’un enfant hypermature, attelé à la vie adulte bien avant d’y être parvenu et s’étant figuré celle-ci comme une cadence de virtuosité, ce très jeune homme est marqué par la brièveté : « les hommes de génie sont des météores destinés à brûler pour éclairer leur siècle ». [6] Comprenons le « génie » comme une destinée frénétique et hors du commun. On aperçoit ici les contours d’une structure névrotique, où l’on affronte le conflit avec le réel, mais toujours en anticipation, de manière à la fois intellectuellement hyper-mature et affectivement immature, selon un schéma classique.

Quelle en serait l’origine ? Chercher à gagner l’âge adulte avant l’heure en brûlant les étapes est une démarche connue de nous : elle implique souvent un lien invalide ou démonétisé avec les géniteurs ou parents. L’enfance se trouve interrompue et l’enfant, parent de lui-même enfant, affichant une pseudo-personnalité d’apparence adulte (cf. le concept d’Hélène Deutsch [7] pour désigner des relations sociales défaillantes), invente souvent une légende pour expliquer sa venue sur terre, se figurant être issu de deux autres parents ; un prince et une princesse seraient fréquemment, dans son imaginaire, ses vrais parents et ne tarderaient pas à venir le chercher. À moins qu’il ne se reconnaisse pas de parents du tout.

Il se trouve que Napoléon s’interrogea beaucoup sur l’origine ses exploits à la guerre, en Italie comme en Égypte, de 1796 à 1799 : on sait qu’il en fut lui-même surpris, découvrant tel un apprenti sorcier ses propres potentialités ; la victoire de Lodi le révèle à lui-même et lui laisse alors espérer un destin politique. Mais il voulut concomitamment et intensément savoir qui était son père, ne croyant pas que son génie militaire pût avoir été hérité de son géniteur. Son être même faisait donc pour lui l’objet d’une interrogation, et non seulement la qualité de ses aptitudes. On voit ici un soldat nouveau dans la carrière, à peine nommé commandant en chef d’une armée fort dépourvue et « insubordonnée d’avance », dira Taine [8] : mais ce soldat part à la découverte de lui-même ! Il fait même des recherches sur le jour présumé de sa conception avec deux scientifiques de son temps, Monge et Berthollet, au retour de la Campagne d’Égypte. Le premier devint un très grand ami (cf. Souvenirs de Monge et ses rapports avec Napoléon, par Edme-François Jomard, Gallica [9]). S’il finit, dit-on, par se convaincre par de savants calculs que Charles Bonaparte était son père, la seule recherche obsédante à laquelle il s’était livré jusqu’au temps du retour d’Égypte, indique dès le début de son existence un doute profond sur ce point, pouvant expliquer le cours singulier que prit alors sa vie. (cf., entre autres, Patrice Gueniffey, Bonaparte, Gallimard, 2013). En effet, une naissance illégitime fut présagée très tôt et même en Bretagne plutôt qu’en Corse, du fait de la passion née entre le comte de Marbeuf, Breton gouverneur de Corse et Letizia Ramolino, Madame Bonaparte, en l’absence fréquente de Charles Bonaparte, ainsi que d’un baptême intervenu deux ans plus tard en 1771, fait tardif très inhabituel. Vraie ou pas, cette thèse, largement répandue en Corse et ayant généré une abondante littérature [10] ( voir D. Carrington,182), préoccupa vivement le futur artilleur. Tout concordait ainsi pour que Napoléon Bonaparte fût un enfant seul, à la destinée déviée par rapport à sa fratrie. 

On devrait sans doute comprendre le clairon des harangues et des Bulletins militaires qui étonnèrent le monde, moins comme l’invention de la propagande, ainsi qu’on le ressasse, mais comme le désir de marquer un territoire, proclamer emphatiquement une existence. Bonaparte marqua les esprits par son décalage même. 
Dès les premières batailles, une succession de tableaux des meilleurs peintres, français et italiens, accompagne les affrontements. Ce choix de Bonaparte, immortalisé au Pont d’Arcole, au passage du Grand Saint-Bernard, comme plus tard aux Pyramides et ailleurs en Europe, pourrait être prolongé dans les textes. Cette disposition à semer des représentations, plus héroïques que réelles, plus puisées dans l’imaginaire du condottiere, comme les toiles de Géricault par exemple (du Chasseur à cheval au Radeau de la Méduse, qui en serait la nostalgie), se perçoit aussi dans le verbe. 

Nul besoin de peintre pour voir des tableaux dans ses déclarations ou ses lettres, comme des enseignes de son Moi secret. Dans une confidence à Mme de Rémusat [11], Bonaparte se remémore son état d’esprit dans la dernière Campagne : 

« En Égypte, je me voyais débarrassé des freins d’une civilisation gênante. Je rêvais toutes choses et je voyais les moyens d’exécuter tout ce que j’avais rêvé. Je créais une religion et je me voyais sur le chemin de l’Asie, parti sur un éléphant, le turban sur ma tête et dans ma main un nouvel Alcoran que j’aurais composé à mon gré. » 

… Un Delacroix ! Hors civilisation, Bonaparte se voit en nouveau prophète à l’action libérée, cornac en costume d’une contrée ignorée, prêchant sa propre Bible ! Que la foi n’y soit pas étrangère n’est pas pour nous surprendre : sa croyance dans les étoiles est bien documentée, celle des enfants aux premiers âges de la vie plus encore… Mais surtout trouvant sa propre langue enfin, après tant de sarcasmes sur ses approximations françaises et son accent corse, et faisant de ses rêves un texte sacré. Le primat de l’imaginaire est ce qu’on lit, représentations et affects, dans ce souvenir égyptien. 

2. Se régénérer

Peut-être le seuil entre les premières Campagnes — en Italie et en Égypte — et le Consulat suivi de l’Empire, correspond-il à la fin d’une mèche, allumée à l’aube de l’existence et consumée avant le 18 Brumaire. En dépit des fondations administratives nouvelles bientôt données à la France, on remarque un désenchantement traduit dans une lettre à Joseph Bonaparte. En effet, après le coup d’État, le Premier Consul n’eut que trop conscience de devoir graver son action dans des « masses de granit [ jetées sur le sol de France ] » [12] (cf. Napoléon + Dorothy Carrington,18-1), car telle était l’évolution naturelle après la fin de la période révolutionnaire. On note pourtant une lettre à Joseph, le frère aîné, en 1799, exactement avant ces derniers événements : 

« Je suis annulé de la nature humaine ! j’ai besoin de solitude et d’isolement ; la grandeur m’ennuie, le sentiment est desséché, la gloire est fade ; à vingt-neuf ans, j’ai tout épuisé. » [13] (Lettre à Joseph Bonaparte, 25 juillet 1799, après la victoire d’Aboukir, en Egypte). 

Annulé de la nature humaine ! Pesons ces termes : observons avec quelle facilité Bonaparte se retire de l’espèce, rien moins… Ce n’est pas pour nous étonner, car nous avons appris qu’il n’y avait pas, comme tout un chacun, trouvé de place prédestinée. Et la grandeur m’ennuie est peut-être une expression à double sens, mise pour « rejoindre l’âge des grands ». Voici donc, pense-t-il, tel un extra-terrestre, la fin du chemin. Il ressent avoir vécu toute la vie et il fait preuve d’une étrange cécité sur le parcours qui pourrait lui échoir encore, son imagination ne lui présentant rien du futur, « à vingt-neuf ans »… Toutes proportions gardées, ce serait un peu le parcours d’Oedipe : en 1799, Laïos est mort, Jocaste est dans son lit (i.e. Charles Bonaparte et Joséphine), la légende est accomplie !! 

Mais pourquoi interprète-t-on ces paroles comme les témoins d’une dépression ? [14] (cf. https://www.histoire-en-citations.fr) Une dépression aussitôt rapportée à d’autres symptômes, hyperactif maladif, infatigable battant et en apothéose, plusieurs tentatives de suicide ? Interprétation qui englobe négativement l’ensemble de l’action comme le tableau d’un syndrome… et nous paraît sommaire. 

Aucune précocité ne peut se concevoir sans une dépression latente, l’hypermaturité forcée naissant comme un mécanisme de défense ou un recours, si la petite enfance ou l’enfance ne peuvent se poursuivre, car elles ont été perdues. Dans ce contexte, il devient nécessaire de sur-développer ses facultés dans un effort surhumain, ici en particulier à l’aide des livres, jusque sur tous les champs de bataille, dans des malles dédiées à ce transport. Les « parents » sont devenus Plutarque et César, il n’est que de s’en rapporter à ces maîtres sans défauts. À Sainte-Hélène, quelque trois mille livres suivront Napoléon en exil. Le surinvestissement de la pensée vient remplacer les pulsions sexuelles primaires, généralement suivi d’un désinvestissement, au contraire, de ces mêmes pulsions. Non seulement ceci n’est pas infirmé par la vie privée, au total pauvre, de Napoléon Bonaparte, mais ce fait se voit confirmé par son équivalent dans la conduite à table : repas peu copieux, brefs, affichant peu de goût pour la bonne chère en général. 

Cette évolution est généralement observée chez les aînés, qui se posent infiniment de questions anxieuses sur les naissances suivantes, venant menacer leur place. Selon Freud, à propos de Léonard et secrètement de lui-même [15], le développement intense des pulsions sexuelles se voit peu à peu sublimé en d’autres, la pulsion scopique et cognitive chez Léonard, guerrière aussi bien que cognitive chez Napoléon. Ce dernier eut en partie le statut d’un aîné de par son caractère, lors de la mort du père, par exemple, mais également dès la petite enfance où son frère aîné Joseph fut son souffre-douleur ; d’autre part, la fuite en montagne de sa mère pendant la gestation constitue un fait marquant partout rapporté. On sait que ce souvenir perdure chez le nouveau-né : cet événement eut toutes les affres d’une guerre et différencie ce début de vie de celui des autres frères et soeurs. Le souvenir prénatal, aussi bien le sien que celui de la mère, a pu constituer un traumatisme et la parabole d’un futur. Mais le caractère turbulent, voire rebelle, qui le fit surnommer il ribuglione, paraît surtout manifester l’écart que fait l’enfant dès la naissance, pour sortir symboliquement de sa famille et s’opposer à elle à grand fracas, même s’il ne l’abandonne jamais dans les faits par la suite. Le caractère turbulent et tourmenté précède le parcours guerrier. 

Deux événements, par conséquent, président à la naissance de Napoléon Bonaparte : un souvenir traumatique prénatal marqué par la guerre et l’écho d’une naissance illégitime. Ces deux événements nous paraissent avoir préparé un chemin de traverse, précoce et hypermature. 

NB : Un exemple similaire peut être trouvé chez Winston Churchill, descendant d’illustres soldats, mais notoirement délaissé par ses parents [16]. Churchill emportait ses chevalets sur les champs de bataille, déjà très jeune. Mais une personnalité artistique, avec ses facultés d’imagination créative, lui sera de meilleur secours que les livres au Corse. 

On fera aussi valoir qu’aucune tentative de suicide, en effet issue d’un terrain dépressif, n’a abouti ; et que l’on trouve, dans des recommandations à la garde en 1805, l’interdiction de se suicider par amour – ce qui venait trop souvent d’arriver – , sous peine de « quitter le champ de bataille avant d’avoir vaincu. » [17] Tout était donc comparable à une bataille vitale, même l’amour. La tentation du suicide, intervenue plusieurs fois, dénote surtout, sur un lit dépressif, l’irrésolution fragile, le destin plein d’inconnu. Mais il est aussi intéressant de remarquer, à propos du nouveau projet des « masses de granit », que les fondations de la ville natale d’Ajaccio sont en granit [18]: s’agit-il d’une tentative de seconde naissance ? De régénération dans un ultime effort ? 
Le Code civil, sobre autant qu’exact, en sera la langue, inspirant Stendhal, pour refouler les palabres à l’honneur dans l’Ancien Régime, ou comme une tentative de fixer le temps dans sa course. 

2. Une re-fondation inaboutie 

Cependant, les alliances internationales manquent leur but. Même l’empereur d’Autriche, père de l’épouse légitime et grand-père du dauphin, roi de Rome, trahit. 

Pendant que l’Angleterre continue ses menées anti-napoléoniennes en finançant de nouvelles coalitions hostiles, la Grande Armée ne compte plus dans ses rangs les soldats plus valeureux des débuts militaires, morts ou âgés. Une prédiction bonapartiste s’accomplit : « (…) le sentiment est desséché ; la gloire est fade ; à vingt-neuf ans, j’ai tout épuisé. » 

Lors de la préparation du second exil qui se terminera à Sainte-Hélène, une lettre de l’empereur des Français au régent d’Angleterre, futur George IV, emprunte un ton dont l’apparente ingénuité étonne. 

Précédemment, George III, après la coûteuse Paix d’Amiens en 1802 (rétablissement français de l’esclavage pour s’aligner sur les contrées ennemies), n’a-t-il pas déclaré la guerre à la France du Premier Consul dès le 14 mai 1803, dans une lettre vendue tout dernièrement, le 12 janvier 2021 ? [19] Considérée comme un véritable acte de piraterie par l’embargo décrété sur tous les bâtiments français et bataves, cette lettre atteste l’hostilité ouverte ou dissimulée de l’Angleterre envers la France, malgré les nombreuses offres de paix de Napoléon. Mais au souverain dont le royaume n’a pas ménagé ses coups bas depuis plusieurs décennies, le Français écrit : 

« Je viens, comme Thémistocle, m’asseoir au foyer du peuple britannique. Je me mets sous la protection de ses lois, que je réclame de Votre Altesse Royale, comme celles du plus constant, du plus généreux de mes ennemis. » [20] 

Le contraste étonne, entre le bellicisme constant et patent d’Albion et les termes choisis par Napoléon : la demande et les qualificatifs témoignent d’une confiance si totale, qu’ils laissent envisager le pire, et non les bons traitements attendus. Comment ne pas lire, à travers la soumission du ton, comme la supplique d’un enfant ? Pourquoi cette grandiloquence, aux accents quelque peu absents, remplace-t-elle le bellicisme d’usage entre les deux parties ? 

Thémistocle, à l’instar de Napoléon, est issu d’une famille à la fois roturière et aristocratique de second ordre. Mais une fois banni de son pays après ses bons services, il bénéficie des honneurs et même de tâches de commandement de son hôte, le roi de Perse Artaxerxès, au cours d’un épilogue idéal dans l’Histoire. Que cet épisode soit invoqué par l’empereur des Français rêvant d’une reconnaissance pour ses actions, constitue un leurre de grande dimension, comme si l’ennemi anglais devait se renverser soudain en autorité bienveillante. L’hostilité anglaise – et européenne – est alors à son comble, Napoléon est hors-la loi en Europe depuis les Congrès de Vienne, tout cela rendant inimaginable une réhabilitation aussi proche. 

Mais dans le monde intérieur de Napoléon, une étape semble avoir été franchie, comme une sorte de retour à une période archaïque précédant l’instinct de guerre – « né pour la guerre », disait le narrateur de Clisson et Eugénie [21], à propos du héros – un âge d’or enfantin dénué d’ambivalence, témoignant, dans le lointain, d’un début de vie marqué par un Moi Idéal. L’essor d’une Troisième période semble être venu redoubler celle qui conclut la Campagne d’Egypte, mais plus idéalement encore, puisant dans un passé primaire. 

La geste napoléonienne apparaît comme une allégorie grandiose, dont l’ennemi anglais finit par avoir raison, passant, pour Bonaparte, du statut d’ennemi implacable à celui d’interlocuteur rendu à la sagesse, à travers une haute idéalisation ; peut-être cet excès d’idéal menaça-t-il l’excellence de l’entreprise et devait-il en prédire la fin. 

Car ce fut aussi, à ce qu’il semble, le projet d’un enfant méconnu. 

4. Le ribuglione prémonitoire

Cet enfant précoce fut-il un visionnaire ? 

On sait que Napoléon Bonaparte réinvente la stratégie, la tactique – le jeune De Gaulle étudia avec passion ses batailles et les enseigna [22] – la rapidité de déplacement, la surprise, le choc non moins que l’intuition, l’examen minutieux des cartes, et l’artillerie, la bravoure de la garde à cheval… La guerre-éclair, la position excentrée, le défi aux normes ont initié la guerre moderne. Puis la refondation des institutions républicaines au pas de charge, dans un élan qui dure encore aujourd’hui, voilà de quoi ébranler. Politiquement, Bonaparte, héritier de Robespierre, est le seul à avoir « fini la Révolution » sans l’avoir trahie, tenté et réussi la séparation de l’Église et de l’État, dont la preuve en granit est le Code civil, espéré l’hégémonie républicaine française en Europe. Un écrit sur César à Sainte-Hélène réaffirme l’inanité de la royauté et la vigueur de la République sous son autorité. 

Ne trouve-t-on pas ici, en réalité, un changement de tableau, la prémonition d’un futur encore inimaginable pour les contemporains, dont la chute engendra une désillusion à la mesure de l’espérance par lui suscitée ?… Plutôt que de stigmatiser une sortie de la norme, ne devrait-on pas apercevoir une vision que seule la Révolution avait permise, suivant le modèle de Paul Hazard (1935) dans les effets de La crise de la conscience européenne relevés dès 1680, en termes rétroactifs prophétiques ? 

Napoléon Bonaparte ne serait-il pas ce météore avant-coureur laissant son empreinte inédite sur les décombres du monde ancien ? L’art de la guerre – permettant dès le XVIIIème siècle la guerre de mouvement -, les fondations d’une société emmenée par le peuple dans un mouvement inexorable, n’étaient-ils pas en germe dans cette génération ayant eu vingt ans en 1789 (NB : 1769-1821), déroulant les sommations de son être nouveau ? Comme on comprend la légende noire d’un sujet quelque peu anachronique bousculant l’état présent, on pourrait lire aussi, plutôt qu’une anomalie, une révélation que seuls les contemporains des générations suivantes seront en mesure de découvrir. 

Dans les exemples que nous avons présentés, l’Idéal joue un rôle princeps. La recherche active des origines, les harangues, tableaux, livres accompagnant les batailles, la référence à un temps oriental chimérique de création, le temps de pause réclamé « hors de l’espèce humaine  » avant le 18 Brumaire, l’auto-qualification de « météore « , enfin l’interpellation du Régent d’Angleterre au nom de Thémistocle, et même la décision devant sa garde en 1814 d’écrire ses Mémoires « et les grandes choses que nous avons faites ensemble » en partance pour Elbe, puis, en 1815, l’ordre au bibliothécaire Barbier d’envoyer en Amérique une bibliothèque de voyage pour Sainte-Hélène, tout cela est marqué du sceau de l’idéal. Et qui, mieux qu’un enfant virtuose, eût pu se faire l’artificier d’un présent à naître, d’un idéal à investir comme un rayon vert ? 

… Le bel aujourd’hui

La référence inconsciente à l’idéal sert à contrer une réalité décevante, elle servira toujours à la remplacer, tant que la réalité objective ne pourra se manifester directement. Ainsi le savent les artistes, les génies créateurs en général, puisant dans les ressources imaginaires ce que le réel prosaïque ne laisse pas vivre. Au cours du développement psychologique, le sens de la réalité n’adviendra pleinement que dans des conditions d’exercice pleinement appréhendées. La prépondérance de l’idéal n’est-elle pas le sas de sécurité mis en oeuvre, lorsque la conjecture intérieure et extérieure de la réalité marque le pas ? Ne se trouve-t-on pas, entre 1789 et 1815, dans un tel moment incertain de l’Histoire ? Quand il s’y ajoute le clair-obscur intérieur de l’identité, tout est réuni pour que l’inscription dans le réel, erreurs et défaillances mêlées, s’achève. En 1815, tant les batailles européennes engageant à présent des armées lourdes, que la désaffection du peuple et des compagnons d’hier, finiront de consumer la mèche de ce météore, expatrié à Sainte-Hélène à l’heure prématurée des bilans. 

Aujourd’hui encore, après quelque deux cents ans, oublieux d’un temps que nous aurions voulu continu, et qui fut discontinu, nous peinons à accepter les blancs de la chronologie, leurs bizarreries et leurs manques, et les représentants avancés tels que Napoléon Bonaparte, entré par effraction [23], actif par hasard, « hors-ligne et hors-cadre »8, sans origine ni destin assignés, aristocrate de fraîche date et empereur républicain – une incongruité à interroger [24] -, en somme, un homme de demain et, insensiblement, du bel aujourd’hui, 

ce lac dur oublié que hante sous le givre 

le transparent glacier des vols qui n’ont pas fui [25]

Alice Tibi – Juillet 2021 – Institut Français de Psychanalyse©

Notes

[1] Dizziunariu Corsu Francese, Joseph Sicurani. 
[2] Chaptal Jean-Antoine, Mes souvenirs sur Napoléon, Plon, Paris, 1893, Gallica. 
[3] Volney, cf. Gaulmier Jean, L’idéologue Volney, Imprimerie catholique, Beyrouth, 1951. 
[4] Stendhal, La chartreuse de Parme, Garnier-Flammarion, Paris, 2018. 
Chapitre I, Incipit : « Le 15 mai 1796, le général Bonaparte fit son entrée dans Milan, à la tête de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi, et d’apprendre au monde qu’après tant de siècles, César et Alexandre avaient un successeur. »
[5] Napoléon Bonaparte, Proclamation de Cherasco, 26 avril 1796. « (…) mais vous avez encore des combats à livrer, des villes à prendre, des rivières à passer. »
[6]Napoléon Bonaparte, Concours de Lyon , 1791. Le sujet auquel a entrepris de répondre Napoléon Bonaparte, 22 ans, était : « Rester jeune donne-t-il le bonheur ? » Un sujet « en situation », dans ce contexte… 
[7] Hélène Deutsch, Les ‘ comme si ‘ et autres textes (1933/1970), Le Seuil, Paris, 2007. 
[8] Hippolyte Taine, Les origines de la France contemporaine, Hachette et Cie, 1904. Volume 9. 
[9] Edme-François Jomard, Souvenirs de Gaspard Monge et ses rapports avec Napoléon, Hachette Livre, 1853. Gallica. 
[10] Ben Weider et Émile Guegen, Un secret bien gardé : l’histoire d’amour de la mère de Napoléon, napoleon_mere.PDF, in www.corsicamea.fr 
[11] Comtesse de Rémusat, Mémoires, Levy, Paris, 1881, p.274. 
[12] Napoléon Bonaparte, Projet de loi sur la Légion d’honneur, 8 mai 1802 : « (…) Nous sommes maîtres de la faire (i.e. La République), mais nous ne l’avons pas, et nous ne l’aurons pas, si nous ne jetons pas sur le sol de France quelques masses de granit. » 
[13] Napoléon Bonaparte, Lettre à Joseph Bonaparte, 25 juillet 1799. 
[14] www.histoire-en-citations.fr 
[15] Sigmund Freud, Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, traduction de Marie Bonaparte (première édition 1910), coll. Idées/ Gallimard, 1987, Paris. 
[16] François Kersaudy, Winston Churchill, le pouvoir de l’imagination, Taillandier, 2015. 
[17] Emmanuel de Las Cases, Le mémorial de Sainte-Hélène, Garnier, 1924, Chapitre I, p. 
[18] Dorothy Carrington, 1. Granite island: Portrait of Corsica, 1971. 2. Napoléon et ses parents, au seuil de l’histoire, éditions Alain Piazzola & La marge, Ier janvier 2000. 
[19] https://www.carreimperial.fr 
[20] Napoléon Bonaparte, Lettre au Régent d’Angleterre, 13 juillet 1815. 
[21] Napoléon Bonaparte, Clisson et Eugénie, Fayard Paris, 2007. 
[22] Charles de Gaulle, avril 1919 à janvier 1921, voyages en Pologne, conférences sur l’art stratégique de Napoléon, in Lettres, notes et carnets, Plon, Paris, 1980. 
[23] Jacques Garnier, L’art militaire de Napoléon, Perrin, Paris, 2015. 
J.G. cite ce portrait de Bonaparte, par l’historien Félix Bouvier, lors de sa présentation à l’armée d’Italie : « La chétive et pensive figure de Bonaparte, avec sa pâleur olivâtre, sa maigreur maladive, sa taille grêle, ses longs cheveux noirs, lustrés et plats, tombant coupés droit sur le front, en désordre aux tempes, ses yeux profonds, fixes et brillant d’un éclat étrange, aux effluves magnétiques, au sourcil sévère, pénètre dès ce jour dans l’Histoire comme par effraction. » On devrait aussi faire un sort au regard « qui traversait la tête », selon Cambacérès (cité par le même J.G), un moyen de communication à part entière chez Bonaparte, selon tous les contemporains. 
[24] Un empereur républicain… Thierry Lentz rappelle que le pouvoir napoléonien n’a pas les caractéristiques d’une dictature et conserve les principes de la République, même s’il restreint certaines libertés au nom de la raison d’État. Il conserve « le gouvernement représentatif, la propriété, la conciliation des droits des citoyens et des intérêts de l’État. » 
De la dictature, il n’a « ni la force militaire, ni l’arbitraire, ni une structure illégitime de gouvernement ». Thierry Lentz, FigaroVox, 22/03/2021. 
[25] Stéphane Mallarmé, Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui, Poésies, 1899. In Bibliothèque de la Pléiade, édition Mondor / Jean-Aubry, Gallimard, 1945. 

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L’Irréel du présent chez Stendhal

L’Irréel du présent chez Stendhal

Préambule 

Le Corrège – La Madone à l’enfant avec Saint-Jérôme et Marie-Madeleine (Le Jour) – (détail), 1525-28 – Galerie nationale de Parme

La renommée de Stendhal, bien qu’intervenue tardivement, à la fin du XIXème siècle, devrait nous interroger depuis longtemps.

Alors que la lisibilité de Hugo ou de Balzac laisse entendre aisément leur fortune jusqu’à nous, le texte stendhalien présente une difficulté que sa gloire posthume n’explique qu’imparfaitement. Peut-être les louanges de Balzac en 1840 (1) contribuèrent-elles à la reconnaissance de Beyle pour une part : elles lui firent dire, dans une lettre célèbre à son cadet, qu’ il « avait eu pitié d’un orphelin abandonné dans la rue ». 

Pourtant, lire Stendhal, c’est franchir soudainement le portail d’une ville d’Orient, ou s’envoler dans les airs comme la première montgolfière de son année de naissance. La plupart des lecteurs honnêtes, du reste, le trouvent généralement opaque, verrouillé au premier abord. En revanche, les idolâtres de Stendhal existent, des lecteurs toujours passionnés, fanatiques même dans leur enthousiasme : un signe que nous devrions prendre au sérieux. 

Une circonstance l’explique, que l’on banalise par trop : les textes stendhaliens sont nommément dédiés aux happy few. Non seulement l’auteur interdit sa lecture à la plupart des lecteurs dans plus d’une préface, mais il en réserve la découverte aux seuls élus ayant partagé son expérience secrète : il ne fera rien pour « expliquer » l’affection dont il parle ( cf. De l’amour ) ou décrire le tableau qu’il loue ( DA, ibidem). Il faut avoir éprouvé l’amour, ou vu le tableau. 

Quelle est l’expérience secrète de Stendhal ? Avant tout une expérience non partageable, il s’en convainc obstinément : on ne le comprend pas parce que personne n’a senti ce qu’il a senti ; par conséquent, il le taira ! D’où les innombrables apostrophes et fins de non-recevoir aux lecteurs depuis les tout premiers textes autobiographiques, et les pointillés sur des lignes entières : l’auteur s’absente ! Il quitte son texte ! 

Une large part d’inconnu est donc réservée aux néophytes et occupe les fondations du texte stendhalien ; un blanc qui ne paraît pas sans rapport avec le dead blank mentionné dans L’amour, « inanité mortelle » si l’on veut, « l’un des deux malheurs au monde avec la passion contrariée. » ( DA, ibid.

C’est dire qu’une folie stendhalienne est à l’oeuvre, un espace clôturé « qui cherche à rendre l’autre fou » (2), ayant élu domicile en littérature « par effraction », ainsi que jadis un étrange Bonaparte, le jour de sa présentation comme général en chef à l’Armée d’Italie. Comme Stendhal veut entrer dans les Lettres en bousculant et maltraitant les lecteurs, le jeune Bonaparte affecte une présentation saisissante devant les vieux soldats qui l’accueillent, au poste élevé qu’il inaugure. 

« La chétive et pensive figure de Bonaparte, avec sa pâleur olivâtre, sa maigreur maladive, sa taille grêle, ses longs cheveux noirs, lustrés et plats, tombant coupés droit sur le front, en désordre aux tempes, ses yeux profonds, fixes et brillant d’un éclat étrange, aux effluves magnétiques, au sourcil sévère, pénètre dès ce jour dans l’Histoire comme par effraction. » 

Une prise de contact qui l’eût compromis à jamais, sans l’apport d’ « un regard qui traversait la tête » (3). À l’instar d’un Bonaparte auquel il s’identifiait tant, on peut se demander ce que Beyle, ce nouvel impétrant rageur dans les Lettres, faisait là ! (4) Mais sachons reconnaître que les transgressions de l’un et de l’autre annonçaient l’avenir littéraire, social et politique d’une société qui n’existait pas encore. 

Attirés par cet univers, nous l’avons tous été irrésistiblement, et nous avons cherché ensuite infiniment pourquoi. 

1. L’empire de l’imagination 

Prenons-en pour exemple la page significative entre toutes de l’âme du Grenoblois, la description du lac de Côme, l’un des luoghi ameni (5), à l’orée de La chartreuse de Parme

Cette page fait d’abord l’effet d’un panorama vu d’un balcon de nuées : on ne fait que monter, de la villa Melzi offrant un « point de vue », aux « hardis promontoires » des branches du lac, en passant par les villages « situés à mi-côte » et de « l’architecture des clochers » jusqu’aux « pics des Alpes ». Nous frôlons le lac et ses rives, les châtaigniers et les cerisiers en fleurs, nous entendons les cloches de ses villages, portés par les réminiscences du Tasse ou de l’Arioste des XVème et XVIème siècles. 

Le fait d’autre part d’encenser un paysage, au lieu d’un personnage ou d’une circonstance, est dispensateur d’émotion, mis pour l’émotion : toutes les sensations émanant du paysage convoquent l’imagination, que les lectures idéologiques de Beyle : Tracy, Biran, Cabanis, détaillaient à loisir. Stendhal s’y reconnut pour toujours. Philippe Berthier a remarqué que l’auteur « ne décrit pas » le lac, il le laisse ressentir, éprouver, et là réside l’enchantement, à la fois le ravissement et l’illusion intense de l’impression (6). L’« emportement » du lecteur tient à son traitement plus pictural et musical que verbal. 

Du reste, la Sanseverina est dite « copiée du Corrège » ( lettre à Balzac) , et le Corrège lui-même aurait « rapproché la peinture de la musique » ( HPI) ! C’est à une transfiguration que nous sommes conviés, au progressif et insensible glissement vers une abstraction épiphanique. 

2. La formation de l’idéal 

D’autre part, cette métamorphose est possible une fois que les forces viles de la société ont été repoussées sans faiblesse. Avoir nommé auparavant « la haine des idées nouvelles » professée par le marquis del Dongo permet « l’élévation » du lac de Côme. Le ciel et la terre sont débarrassés, l’idéal va supplanter le réel abhorré. Tout Stendhal renvoie le monde, avant de rétablir « les plaisirs donnés par une ancienne civilisation » ( LL ) et sa manifestation élective : le sublime, domaine hors limites. « Je ne vis pas dans la société, je la trouve trop stupide et trop grognonne pour cela. Je vis dans les environs de la société, dans une demi-solitude. » ( M ) 

C’est donc vers un «voyage en pays inconnu » ( DA) que nous partons, pour un « tourisme » — un terme, on le sait, forgé par Beyle — expérimenté par l’auteur seul et certifié comme connu. Tous les termes employés ici désignent par force une réalité à part. 

La lecture de Stendhal signifie un embarquement volontaire pour une désorientation, dont la bataille de Waterloo offre une autre escale inédite. 

Quels éléments de ce conflit légendaire sont-ils pour lors abrasés ? Ni la cartographie du lieu, ni les affrontements, les stratégies militaires mutuelles, ni les chefs de cet engagement mortel ne paraissent ici. Mais l’étourdissement du héros, Fabrice del Dongo, enveloppe le tout dans la brume des champs de seigle : il se demande alors s’il assiste bien à une bataille et ne reconnaît pas son père ( seul le lecteur le sait) passant à cheval dans son champ de vision. Un dépaysement qu’il n’était pas venu chercher et qui le sidère. Loin d’une défaite entraînant la chute de Napoléon, le Waterloo de Stendhal efface l’Histoire, rendant peut-être son condottiere vaincu à ses victoires héroïques en Italie en 1796, lorsqu’il entrait dans Milan et « donnait un successeur à César et Alexandre. » L‘incipit (7) de La chartreuse de Parme n’est pas un début mais une fin éternelle. 

Comment Stendhal a-t-il pu passer pour réaliste ? Car montrer l’imagination à l’oeuvre à l’aide du Code Civil (1) est une gageure : à moins qu’il ne s’agisse de fonder une autre réalité, avec ses masses de granit (1), son administration et sa Cour des comptes, ses serviteurs vertueux et ses ciels diaphanes. Sans oublier, peut-être, le pieux souvenir de Bonaparte comme éclaireur. 

Sur papier millimétré, Stendhal a décrit un monde de déraison avec le sérieux d’un Premier Consul, et l’exaltation d’un patriote enfin chez lui. 

3. Essai d’une métapsychologie 

Dans une névrose, « le Moi fait alliance avec le Réel contre le Ça », mais dans une psychose, « le Moi fait alliance avec le Ça pour créer une néo-réalité. » Comment ces définitions freudiennes rendraient-elles compte des écrits stendhaliens ? 

L’hommage posthume H.B. (8) de Prosper Mérimée, l’un des trois seuls témoins présents à l’enterrement d’Henri Beyle, semble accréditer la seconde définition. Certes, une néo-réalité se présente ici, paradoxale, vengeresse et cryptée ( n’oublions pas les centaines de pseudonymes stendhaliens), extatique aussi bien qu’organisée, en cela plutôt soeur naturelle du délire ; mais peut-être également la seule posture, le seul imaginaire capables de représenter et d’annoncer des temps nouveaux. Mérimée, qui était très attaché à Beyle, le décrit comme « dominé par son imagination » mais simultanément féru de LO-GIQUE, scandant ce mot, ne corrigeant jamais ses écrits spontanés mais en refaisant le plan ; en somme, cherchant à contenir les débordements imaginaires par des lois intangibles, une structure qui les stabilise. 

Encore faut-il identifier ce que l’on entend par « imagination » chez Stendhal. Persuadé de n’être découvert qu’au XXème siècle et reniant le XIXème avec ses descriptions volubiles, Stendhal ne décrit pas, mais peint par ellipses. Il s’abreuve à la suggestion indirecte, au laisser entendre et à l’art de la litote des XVIIème et XVIIIème siècles, dont les lectures l’ont enseigné. Mais sur le plan personnel, précisément, ces figures lui conviennent parfaitement : il les emprunte à ses propres fins de reclus très pudique des Lettres, avare de mots, égotiste volontaire à l’enseigne du ver à soie ( SE), tout en inaugurant un style du futur, toisant sans phrases cet avenir inconnu dépouillé des certitudes dynastiques et religieuses, désormais notre lot. Enfin, le Code Civil et sa concision redoutable armera le tout. 

Au plan littéraire, la réalité stendhalienne insurrectionnelle, revenue de tout le passé, à l’assaut d’un avenir indistinct, est l’enseigne des temps : un Bonaparte surgi de nulle part et « né de lui seul » (9) lui avait ouvert la voie. 

4. Illustrations romanesques 

Ainsi, le traité d’Idéologie intitulé De L’amour parle d’amour au gré de son inspiration mais fixe cette passion, qui le fit beaucoup souffrir, par la théorie de la cristallisation : une métaphore étrange et désincarnée, à la structure minérale. Nous sommes encore chez le premier Stendhal, en proie à des relations toujours passionnelles, qui ne s’est pas encore vraiment risqué à la fiction. 

Le premier grand roman, Armance ( 1827), choisit le sujet d’un jeune homme impuissant ou « babilan », soit, d’un point de vue existentiel, affecté d’une inaptitude ou d’un handicap majeur pour traduire et affirmer son amour pour Armance. Mais c’est cette dernière qui annonce plutôt les futurs héros stendhaliens, car, selon l’ultime phrase du roman, « C’était une âme trop ardente pour se contenter du réel de la vie. » En route pour la création d’un monde imaginaire. 

Le rouge et le noir ( 1830), roman suivant remarqué, bien que vilipendé par la critique, campe un héros qui ne traduit pas ses émotions, ivre de ressentiment et d’ambition, aimé mais n’aimant point : son châtiment, sur l’échafaud, liquide sans doute les affects anti-sociaux violents et hostiles. Le célèbre « Tout se passa simplement, convenablement, et de sa part sans aucune affectation », pose les fondations d’une sortie résolue de la vie en société. 

Mathilde ne l’en avait-elle pas dégoûté pour toujours, par l’apostrophe « J’ai horreur de m’être livrée au premier venu ! » ?? Le meurtre de Mme de Rênal dans une église fait aussi justice à une institution depuis toujours haïe. 

Quand La chartreuse saisit l’inspiration de Beyle en Angleterre, en 1838, tout est prêt pour l’amour d’une duchesse et de son neveu, même incestueux, doublé par celui de Fabrice pour Clélia, dans une prison, puis pour une rencontre toujours interdite, et l’ineffable : « Entre ici, ami de mon coeur. » 

Chez Stendhal, une vie fut nécessaire pour exprimer l’émotion, oser le contact, pierre angulaire du risque social, à la toute fin de son existence. Son credo de jeune homme, quand il se destinait à l’écriture théâtrale, n’était-il pas : Sic itur ad astra (10) ? Dans La chartreuse, les astres ne sont plus que le chemin scintillant de l’abbé Blanès pour rejoindre l’empereur… 

L’amour a-t-il surpassé les visions héroïques de la vie, triomphé du dead blank ? La fin, escamotée en quelques tournures sibyllines, de La chartreuse, engloutit dans un tourbillon ce que Freud appelle l’ombilic du rêve : le point indéfini où toute interprétation file vers le néant… 

Alice Tibi – Mai 2021 – Institut Français de Psychanalyse©

Nota bene : aurions-nous ici « anatomisé le bonheur », tabou stendhalien à jamais proscrit ? osé mettre des mots sur des pointillés nombreux, souvent sur une ligne entière, des Souvenirs d’égotisme à La chartreuse
Un stendhalien peut se le reprocher, s’il enfreint l’allégeance aux happy few… 
Puissent les mânes de Stendhal nous le pardonner !… 

Abréviations :
DA : De l’amour 
HPI : Histoire de la peinture en Italie 
LL : Lucien Leuwen 
M : Mélanges intimes et Marginalia 
SE : Souvenirs d’égotisme

Notes :
(1) Honoré de Balzac, La Revue parisienne, 25 septembre 1840. Dans un article dithyrambique, Étude sur M. Beyle, d’une revue qu’il avait fondée, Balzac fit un tel éloge de La chartreuse de Parme ( 1839), qu’il fit sortir Stendhal du quasi-anonymat où il était relégué. On ne possède que trois brouillons de la réponse que Stendhal fit à son ami, où il révèle avoir lu régulièrement des pages du Code civil avant de se mettre à l’ouvrage. Les masses de granit sont une expression employée par Napoléon pour désigner la fondation des institutions civiles du pays, en 1802 ; une référence inconsciente au sous-sol de granit d’Ajaccio, sa ville natale ?… 
(2) Harold Searles, L’effort pour rendre l’autre fou, coll. Connaissance de l’Inconscient, Gallimard, 1977. Une étude de la schizophrénie. 
(3) Cambacérès, cité par Jacques Garnier, voir (4). 
(4) Félix Bouvier, historien, cité par Jacques Garnier, L’art militaire de Napoléon, Perrin, 2015. 
(5) Exergue, La chartreuse de Parme
«Giá mi fur dolci inviti a empir le carte / i luoghi ameni », une citation de l’Arioste que l’on pourrait interpréter comme l’incidence fondamentale, pour Stendhal, des «lieux amènes » ou paysages enchanteurs, pour « noircir du papier », c’est-à-dire pour se lancer dans l’écriture de La chartreuse. Les lieux, par leur charge émotive, l’emportent sur toute autre considération. 
(6) Philippe Berthier, Lac de Côme, Sur les traces de Stendhal, La Renaissance du livre, 2002. 
(7) Incipit de La Chartreuse de Parme : 
« Le 15 mai 1796, le général Bonaparte fit son entrée dans Milan, à la tête de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi et d’apprendre au monde qu’après tant de siècles, César et Alexandre avaient un successeur. » 
(8) Mérimée Prosper, H.B., Solin,1850. bmlisieux.com 
(9) Chateaubriand François René, Mémoires d’outre-tombe, Quarto, Gallimard, 1997. 
(10) « Sic itur ad astra : c’est ainsi que l’on s’élève vers les étoiles ». 
Virgile, Énéide, chant IX, vers 641. 

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La Marge, la mort dans la vie – Mandiargues – 1

La Marge, la mort dans la vie,
une approche psychanalytique à travers une écriture poétique 

Max Ernst – La Puberté proche… ou Les Pléiades, 1921 – Collage, fragments de photographies retouchées, gouache et huile sur papier, monté sur carton – Collection particulière

1. Préambule et compte-rendu 
2. Une approche psychanalytique 
3. L’art abolit-il la mort ? 
4. La notion de réalité psychique 
5. Bibliographie 

  1. Préambule

« Ne pleure pas celle que tu as perdue, mais réjouis-toi de l’avoir connue. » 
Cet adage indien transmis à l’acteur Jean-Louis Trintignant, dans une lettre lue lors de l’enterrement de sa fille Marie, cet adage est exemplaire : il résume en deux phrases indépendantes mais liées le processus naturel du deuil, le temps des pleurs, auquel succède celui du ressouvenir et de la sortie de ce deuil. L’élaboration du deuil consiste en une recréation. 
Il existe une beauté du deuil, la force d’un train représentatif mis en branle dans les fonds imaginaires, pour réalimenter la vie. En ce sens, il est faux de prétendre que la vie serve à la mort, la vie combat la mort et en triomphe sans cesse. 
Après l’affliction, sorte de position dépressive naturelle – qui fournit le modèle du stade kleinien -, commence une lente résurrection mémorielle de la personne défunte, comme un panthéon représentatif qui animera, ainsi que durant sa vie, son évocation. 
Le monde des représentations vit « dans les environs » de la réalité objective, il la double, l’informe mais ne la rencontre pas. 

Compte-rendu

Le héros du roman intitulé La marge, d’André Pieyre de Mandiargues, apprend la mort de son épouse, dont il était provisoirement séparé pour une mission, puis erre dans Barcelone jusqu’à sa propre mort, latente dès l’origine ; une errance dans les bas-fonds de la ville, dans le quartier des prostituées, magnifiées autant que déchues, la révolte contre Franco constituant un arrière plan-politique. Ce roman vaut avant tout par son style, une arabesque baroque anhistorique émanée du héros seul : le baroque, ici, caractérise pour lui-même l’élan du passant Sigismond dans Barcelone, dernier élan désespéré avant une chute annoncée. Cependant, la poétique des couleurs, la sorte de vitrail des images muent le récit endeuillé en aparté ambivalent, d’expression picturale. 

2. Une approche psychanalytique 

Dans ce roman, La marge, le temps du commencement du deuil, temps vital situé entre parenthèses, est un temps manqué : au lieu d’acheminer vers le ressouvenir et la re-création, ce temps conduit à une mort seconde, ne franchit pas le temps des pleurs et rejoint l’épouse disparue, comme par une attraction invincible. La séparation – expérience primordiale de l’existence – n’aboutit pas à la continuation de la vie initiale : elle trouve ici une impasse et rencontre la fin « définitive » de la mort objective du corps. La représentation de la mort échoue, comme une épave, sur la réalité extérieure, elle sort de son champ infini… 
La marge, le roman de Mandiargues, est d’abord l’élaboration du retour vers la mort.

Nous savons mieux, depuis Freud, que nous sommes des êtres de représentation, et que nous ne sortons jamais de cette grandiose illusion.
Toute représentation est l’enseigne de l’avenir. Nos désirs ont des prédécesseurs, ces miroitants tableaux que sont nos représentations. Par elles nous savons ce qui va arriver, nous savons, de façon générale, si nous allons vers la vie ou vers la mort. 
Dans La marge, l’enseigne est incontestablement la mort, ou l’imagination de la mort. Au temps de cet « oncle » funeste du fascisme espagnol (Franco, le « furh-oncle »), le passant Sigismond ( le Sigmund Freud d’Au-delà du principe de plaisir ? Celui de l’inauguration des pulsions de mort dans la Deuxième Topique ?…) traverse, dans une Barcelone saturnienne, la cohorte des prostituées, des corps vendus des femmes dans les bas-quartiers de la ville, dans une ambiance de fin du monde que la sienne propre achèvera. Ce temps de la marge déroule une réminiscence ordonnée par la mort, connue du lecteur dès l’origine, qu’il s’agisse de la mort de l’épouse annoncée par une lettre ou de la mort du héros pressentie au début du texte. 
Certes, une morale y préside, la marge honorée des bas-fonds, des déviances sexuelles, de la résistance et de la révolte républicaines : ceci pour l’étendard de la conscience. 
Mais s’il est vrai que le surréalisme est la patrie d’élection de Mandiargues, on ne saurait méconnaître la bacchanale présentée ici sur son versant d’outre-tombe, par exemple pour évoquer de manière ambiguë la prostituée dans une danse des voiles : 
« Mais à ces soies généralement artificielles, à ces violents tons d’aniline, il voit un aspect fol et funèbre, comme à la défroque d’un bal autant de carnaval que de fête des morts. » (L’aniline, servant à fabriquer des colorants, marque ici le ton artificiel des couleurs des étoffes.) 
Ce descriptif grimaçant est un peu voisin du film testament de Stanley Kubrik, Eyes wide shut, mot à mot « Les yeux grand fermés », où le héros fait connaissance malgré lui avec les turpitudes secrètes des notables de sa ville ; ce même film étant tiré de la nouvelle d’Arthur Schnitzler, Traumnovelle, auteur à l’oeuvre emblématique d’une Vienne en décadence. Voici trois récits lunaires et infernaux de la préfiguration de la mort, ombrés par elle dans une vision, peut-être volontariste, mais douloureuse et pleine de batailles sans retour. On devrait y ajouter, en sous-main, le rêve de Freud décrit dans Die Traumdeutung (1900) : « On est prié de fermer les yeux »… La réaction à la mort de son père… 
Du reste, la traversée de Barcelone est plongée dans la nuit, qui indique, dans les rêves, la tristesse, l’accablement de la perte… « Entre grotesque et sublime », Sébastien Reynaud a raison d’y voir « un songe » où « s’égare » le locuteur Sigismond (18 août 2013, https://zone-critique.com), un parcours de somnambule dans une immense divagation onirique. 

On pourrait y opposer l’effort de réminiscence proustien, qui, dans le long rêve qu’est La recherche – « Longtemps je me suis couché de bonne heure »-, au contraire redécouvre, dans une transe extatique, un temps béni, à travers le parfum envoûtant du thé ou du tilleul et le goût adoré des Petites Madeleines « sous [leur] plissage sévère et dévot » : cette remémoration « sensuelle » et divine tout à la fois, selon l’auteur lui-même, réactualise, recrée le passé enfui de la vie, lui ajoute son paradis manquant pour qu’il soit complet, bref, fait d’un temps Perdu un temps Retrouvé
Au firmament des représentations, Proust est le maître de la création imaginaire, celle qui file notre vie comme un rouet enchanté, faisant surgir des flammes, devant l’âtre, le lutin amoureux Trilby, de Charles Nodier. 
C’est cela, le combat constant de la vie contre la mort. Mandiargues le prend à rebours, comme le décadent des Esseintes de Huysmans, ou le Baudelaire d’Une charogne, et le file à l’envers, pressentant une époque tournant le dos à la création vitale. À l’enseigne de la mort, une vie qui tourne court… 

3. L’art abolit-il la mort ?

La Deuxième Topique, avec l’introduction des pulsions de mort (1920), a ses thuriféraires comme ses détracteurs ; comme si le prône des pulsions de mort avait heurté notre dispositif moral. 
Chez Proust, la tonalité comme la fin sont morales. « L’odeur et la saveur » des petites madeleines surmontent « la mort des êtres », […] « la destruction des choses », elles sont « comme des âmes ». Les petites madeleines transportent les âmes vers leur destination séraphique ; il est juste, selon cette parabole, de louer la victoire de la vie sur la mort. Le « rayon spécial » qui fait de Proust un fanal dans notre temps sombre, et transcenda le spleen de son existence, c’est la réapparition ultime de la vie, dans sa littérature et dans la nôtre. 
Mais chez Mandiargues, au contraire, le centre de la présente création semble être la mort seule : un Déplacement a eu lieu, la mort Est le sujet. Y a-t-il « une obscure clarté » (V. Hugo) de la mort, en psychanalyse ? 
On songe à l’abolition orgastique des tensions, la mort dans la vie ou « petite mort » , synonyme de plaisir et, par conséquent, de vie. C’est à cette interprétation, développée dans Au-delà du principe de plaisir (Freud 1920), que l’on pourrait se référer, à la lecture de La marge. Certes, la mort domine ici le champ, dans le thème comme dans l’épilogue ; mais le traitement artistique du sujet produit une métamorphose : à travers les couleurs, le clair-obscur et les manières d’estampes et d’allégories du texte, une chaîne scintillante des plaisirs, dans la nuit d’une Barcelone endeuillée, ressuscite Sigismond et en fait un héros redivivus
Il en acquiert une aura, comme les saints, et ne dérive pas très loin, au total, des « coquilles de Saint-Jacques » proustiennes, elles aussi émanées de l’iconographie chrétienne. Mandiargues photographe, initié par Cartier-Bresson, ne saurait être oublié, rejoignant Proust au chapitre de la représentation : 
« La vision doit précéder le mot » (Mandiargues, 1933), dit-il, en écho à la célèbre assertion proustienne : « Le style, comme la couleur pour le peintre, est une question non de technique mais de vision. » 
Le peintre affleure sous l’écrivain, élément maintes fois remarqué chez Mandiargues. Même l’écriture proustienne, avec ses touches quasi-picturales au sein des mots, sans oublier « le petit pan de mur jaune », en référence à Vermeer, ni la sorte de portée musicale qui marque l’ensemble de La recherche, volatilisent une morbidité bien présente. 
S’il n’abolit pas tout à fait la mort, l’art abolit le temps. De ce fait, la marge temporelle, chez Mandiargues, a une couleur d’éternité. Comme aussi les paperolles proustiennes s’achèvent sur l’effigie géante du Temps. 
Mais ne savions-nous pas que, dans l’Inconscient, il n’y a pas de temps ?? Les artistes, embarqués dans l’imaginaire, ont invariablement emprunté cette voie secrète depuis le commencement de leurs voyages déréels. Une manière d’itinéraire commuant la mort en passage vers l’Au-delà éternel, tel que le prévoyaient les anciens Égyptiens à l’heure de la mort, sur leur barque solaire. Ainsi, à sa façon, la marge ou le sursis qui sépare Sigismond de la mort convoque aussi le deuxième temps du deuil, celui de la re-création et de la beauté, fût-ce celle de Goya, de « La maja vestida » au « Tres de mayo », des étincelles de la parure à celles des armes. 
Bien que Freud n’ait jamais été indifférent à l’art, son traitement des personnalités artistiques n’a pas été à la hauteur de celui d’un Otto Rank, par exemple. Mais c’est par le rêve qu’il s’en est le plus rapproché, de la manière la plus scientifique qui soit, et nous laissant cependant ses propres rêves comme autant de tableaux. Encore le Souvenir d’enfance de Léonard de Vinci en constitue-t-il un supplémentaire, le préféré, plus « écrit » que tous les autres, se rapprochant de l’imaginaire d’un peintre ou d’un poète, hors du temps. 
En cela, Malraux, familier des « Voix du silence », eût rappelé que « l’art est un anti-destin. » 

4. La notion de réalité psychique 

Mais ne devrions-nous pas, à ce stade, différencier nettement le traitement que nous réservons aux personnes, de celui que nous appliquons aux oeuvres ? 
Rappelons alors que nous portons notre regard ici non sur un être mais sur un texte, et qui plus est celui d’un poète. 
C’est dire que le processus de deuil, que nous voulons apercevoir, ou croyons reconnaître, en filigrane dans ce récit, n’est que l’ombre portée d’une tout autre expérience de l’artiste. 
Didier Anzieu, comme Freud avec ses propres rêves, a observé sur lui-même, poète, le processus de création et ses étapes. Il a reconnu au départ de toute personnalité artistique un objet perdu, que chaque oeuvre, chaque création, aura pour but de restaurer : mais entre chaque moment créateur, un épisode dépressif viendra sanctionner la perte du précédent, avant qu’une nouvelle inspiration ne vienne réalimenter « l’élan créateur », selon l’expression utilisée par Anzieu (cf. Le corps de l’oeuvre, PUF, 1981) 
Ainsi, l’artiste vit tout au long de son existence une succession de processus de deuil, il consacre toute une vie à la restauration de l’objet, familier de la perte et de la recréation, n’achevant au vrai qu’un seul chef-d’oeuvre, à travers une multiplicité d’avatars, l’objet jadis perdu. Un bon exemple est celui de Stendhal, chez qui on a pu montrer « l’indéchirable continuité » des textes (Gérard Genette, Figures II, 1969). 
En quoi la mort figure-t-elle dans cette épopée ? Elle n’y figure nullement, l’artiste finit et recommence sans cesse son ouvrage, comme Freud décrit les oeuvres « sans fin ni conclusion de la nature » dans Le souvenir d’enfance de Léonard de Vinci
C’est bien, comme il nous semble, à une fictive danse macabre que nous assistons chez Mandiargues, un de ces maîtres à qui la perte fut familière, au point de la conjurer par des chefs-d’oeuvre poétiques sans nombre, jusqu’au bout de son âge… 
Le processus de deuil n’a donc pas du tout la même signification, dans la vie, lors de la perte d’un être, et au cours d’une existence consacrée à l’art. 
Dans la première, ce processus exige d’avoir atteint un niveau de symbolisation, capable de conjurer la perte. 
Mais dans la seconde, où la perte est bien davantage un espace béant pour toujours, la création est l’épiphanie qui abolit la mort, non seulement s’en rend maîtresse, mais l’annule purement et simplement, comme une réalité éternellement à vaincre et à transcender. 
Pourquoi était-il opportun de rappeler la destinée du processus de deuil chez un artiste ? 
Car c’est ici que la « réalité psychique », un terme forgé par Freud dans L’intérêt de la psychanalyse (1913), trouve sa manifestation la plus éclatante. 
Cette notion n’est-elle pas en cours de disparition ? N’est-il pas temps de la remettre en mémoire à une époque oublieuse de la vie psychique dans toutes ses dimensions ? 
Il y a un siècle, il semblait que ce fût pour toujours que Proust (1922) en administrait la révélation, sans même avoir connu les résultats de la « jeune science » freudienne, au terme d’un labeur quasi archéologique : 

« La grandeur de l’art véritable, (…) c’était de retrouver, de ressaisir, de nous faire connaître cette réalité loin de laquelle nous vivons, de laquelle nous nous écartons au fur et à mesure que prend plus d’épaisseur et d’imperméabilité la connaissance conventionnelle que nous lui substituons, cette réalité que nous risquerions fort de mourir sans avoir connue, et qui est tout simplement notre vie. » 

Une profession de foi que nous ne pouvons que faire nôtre, la clé de voûte de l’édifice psychanalytique et la leçon extra-territoriale, fantasque et singulière d’André Pieyre de Mandiargues.

5. Bibliographie

  • Didier Anzieu, Le corps de l’oeuvre, PUF, 1981
  • P-L Assoun, Introduction à l’épistémologie freudienne, Payot, 1981
  • Gérard Genette, Figures II, Seuil, 1969
  • Annika Krüger, La marge, d’André Pieyre de Mandiargues : une poétique néo-baroque (2007) – https://core.ac.uk PDF
  • Sébastien Reynaud, Au bord du gouffre (2013) https://zone-critique.com

Alice Tibi – Avril 2021 – Institut Français de Psychanalyse©

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