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Le couple en psychanalyse – Fusion – Confusion – Défusion

Le couple en psychanalyse
Fusion – Confusion – Défusion.

Jean-Antoine Watteau – L’Amant anxieux, 1719

« Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées ; le monde n’est qu’un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange ; mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. On est souvent trompés en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière et on se dit : j’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois ; mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui. »
Alfred de Musset – On ne badine pas avec l’amour

Les motions pulsionnelles originelles

Les motions pulsionnelles originelles doivent satisfaire les besoins d’une dépendance absolue du nourrisson. Union d’éléments distincts en un tout homogène, la fusion est la relation biologique puis affective obligée au cours de laquelle un individu est dans l’impossibilité de se différencier de l’autre.
Après la naissance cette symbiose se poursuit par l’allaitement qui continue à rendre dépendant le bébé de sa mère.
La relation fusionnelle passe également par les soins que prodigue la mère à son enfant (Cf. Winnicott).
C’est la période du narcissisme primaire (désigne un état précoce où l’enfant investit sa libido sur lui-même. L’archétype en est la vie intra-utérine).

Le rôle de l’autre revêt néanmoins une fonction fondamentale pour l’ontogénèse du sujet.
Le fœtus puis le nourrisson se construit en intra-subjectivité et en intersubjectivité, deux conditions du développement (corporel, affectif, cognitif, personnel, culturel, relationnel) qui sont liées.
Cette construction est permise par le jeu des émotions et des compétences précoces eu égard au narcissisme secondaire (désigne le retournement sur le moi de la libido, retirée de ses investissements objectaux) et à la relation d’objet.
Dans la relation d’objet, le rôle de l’autre entraîne vers toujours plus d’indépendance, les besoins devenant de plus en plus individuels, précis, différenciés, en direction de la mère et du père puis concernant les éducateurs, la fratrie, les grands-parents, la parentèle, les semblables, l’autre sexe, l’étranger, les autres.
Rappelons-nous que le sujet se construit par identifications successives et par les dépassements logiques de ces identifications (par les conséquences des séparations), en particulier sur le plan psycho-affectif.
Ce sont ces allers et retours entre narcissisme (secondaire) et relation d’objet, allers et retours entre soi et l’autre, qui permettent à la personne d’advenir petit à petit à l’indépendance.
L’alternance d’allers vers l’objet et de retours vers soi permet l’apprentissage de la séparation, condition sine qua non du développement de la personne susceptible de devenir pour autrui un autre digne de ce nom.

Les motions pulsionnelles, donc, propres à satisfaire les besoins fondamentaux, entre autres à l’origine de la tendance à vouloir faire couple (copuler), pour la sauvegarde de l’espèce, grâce aux juxtapositions des pulsions de vie (p. sexuelles, p. d’autoconservation, p. du moi), ces motions doivent s’assouplir suffisamment pour se déplacer à l’intérieur du désir d’une personne pour une autre dans l’intra- et l’intersubjectivité.
Elles doivent aussi pouvoir changer d’objet si l’autre du couple ne convient pas, de manière partielle ou radicale, de manière temporaire ou définitive.
Cependant, ces motions doivent s’adapter, plus qu’à l’autre, à son propre désir. C’est le jeu dialectique entre son propre désir et le désir de l’autre qui rendent le couple possible. Quelquefois ça ne marche pas et on s’obstine. Pourquoi ? Pour répéter une impossibilité ancienne et, ainsi, la neutraliser, pour comprendre cette impossibilité, et y remédier, la réparer ou bien encore pour la prendre en compte.

L’excès comme confusion

J’introduis le développement de l’excès contenu dans l’ambivalence fusionnelle par la description freudienne de l’affect originel en décrivant le cheminement de ses motions originelles qui donnent une idée du couple fusionnel :

« Ces motions primitives doivent avoir suivi une longue voie de développement avant que leur mise en activité soit admise chez l’adulte. Elles sont inhibées, dirigées vers d’autres buts et d’autres domaines, elles entrent dans des fusions les unes avec les autres, changent leurs objets, se retournent en partie sur la personne propre. Des formations réactionnelles contre certaines pulsions donnent l’illusion d’une transformation de celles-ci quant au contenu, comme si l’égoïsme s’était fait altruisme et la cruauté compassion. Ce qui favorise ces formations réactionnelles, c’est que maintes motions pulsionnelles surviennent presque dès le début par couples d’opposés _ état de choses très remarquable, étranger au savoir populaire et que l’on a nommé l’ »ambivalence de sentiment « . Ce qu’il y a de plus facile à observer et à maîtriser par l’entendement, c’est le fait qu’aimer avec force et haïr avec force se trouvent si fréquemment réunis chez la même personne. La psychanalyse ajoute à cela qu’il n’est pas rare que les deux motions de sentiment opposées prennent la même personne pour objet. »

Sigmund Freud – Considérations actuelles sur la guerre et la mort

Les conditions (actuelles et archaïques) de cette confusion dans le couple sont :
Idéalisation du partenaire, transfert parental, angoisse d’abandon ; narcissisme blessé, faible confiance en soi, mésestime de soi.

La dépendance est tributaire d’une idéalisation, en bien ou en mal (attribution de pouvoir), d’une réactualisation œdipienne (un choix de partenaire par transfert), avec angoisse d’abandon (la rupture est anticipée, voire provoquée).
L’étiologie est celle d’un narcissisme blessé (image de soi altérée), auquel succède une faible confiance en soi (absence de construction en autonomie), à laquelle succède une mésestime de soi (décalage entre un moi cohérent et trophique et un moi vacillant et dysphorique).
Ainsi, à partir d’une période de trauma, le sujet va chercher l’inverse du parent traumatisant, le double du parent traumatisant, une partie de ce parent inverse ou double.

Le couple, outre son rôle dans les toutes premières années de la vie de l’enfant, prend toute sa signification et son importance au moment de l’Œdipe, moment culminant de la différence des sexes, de la différence des générations, des interdits, de la nomination, c’est à dire au moment où l’enfant va devoir inventer son identité et trouver un sens à sa propre vie.
La crise de l’Œdipe est d’ailleurs réactualisée à chaque épreuve rencontrée par la personne, adolescence, séparation, crise de couple (lui ou ses parents), crise de milieu ou de fin de vie, crise des dizaines (d’années).
En cela, les crises sont des occasions de réorganisation de la personnalité, qui verront réapparaître les modalités des expériences et des états vécus de la personne fixés à la première crise œdipienne des cinq ans.

Ce que je vous propose, c’est qu’à l’obligation de fusion, qui provient de la fusion infantile avec la mère, en évitant la confusion de la mésentente du couple, doit succéder la défusion.
Il ne s’agit plus de former un avec l’autre, mais au contraire d’être ensemble en pleine indépendance des sujets.
Il s’agit là non seulement de la responsabilité de la mère (« good-enough mother ») mais aussi du père (protecteur de la fusion-défusion du couple mère-enfant, et pont entre les deux), lesquels au passage doivent réaliser l’Œdipe pendant lequel la dialectique de l’amour – haine est d’actualité.

Le rôle du père

Le père est perçu d’emblée par le bébé comme un objet relationnel (mis en évidence en psychologie du développement), un objet autre.
Son rôle est de relativiser, par le système dyadique, le duo formé par la mère et son bébé, tout en l’approuvant.
En effet, dès les premiers mois, l’enfant s’ajuste aux interactions qui se nouent entre le père et la mère, comme on le voit dans les échanges ludiques.
Les modalités d’attachement, de deux façons différentes, se font pour le bébé autant avec le père qu’avec la mère. Il est donc dès le début confronté à l’altérité, la tiercéité, faudrait-il dire.
Le père n’a pas seulement une fonction d’interdiction œdipienne et castratrice.
D’abord parce qu’il sert de fonction d’appui, de support – apte à approuver, à relativiser, à nuancer (ambivalence) – à la fonction maternelle, le père permet à la mère de s’investir dans sa préoccupation maternelle primaire. Il atténue les angoisses et les vicissitudes émotionnelles que suppose la relation fusionnelle mère-bébé. Il protège la relation entre les deux, et, par là, la relativise.
Il confirme le narcissisme de la mère rendu précaire par l’expérience de la maternité et de ses transformations, comme, d’ailleurs, la mère doit veiller au narcissisme du père, soumis également à une réorganisation psychique très importante.
Ensuite parce qu’il réunit la mère et le bébé. Il a pour fonction de faire se concilier la mère et le bébé en assurant les conditions du lien ainsi que sa propre importance. En ce sens il joue le rôle d’un passage, complexe, dont la fonction est à la fois de séparer et de réunir en même temps. Le passage paternel permet au nourrisson de procéder à des allers et retours entre la fusion et l’identité propre sans risquer de tomber dans le vide de l’abandon.
Cette position des trois figures de la tiercéité est antérieure à celle du triangle œdipien et, cependant, elle le prépare.
Le père protège donc le lien à la fois affectif et nourricier – selon les deux acceptions physiologique et affective – entre la mère et le bébé. Pour que la pulsion d’auto-conversation puisse s’exercer pour le bébé, il est nécessaire que le père protège ces moments par sa fonction de présence et de passage.
Permettre à la mère, au père et au bébé de communiquer tout en faisant en sorte qu’ils soient protégés des tensions externes et internes représente bien une partie du rôle du père, qui va au-delà de la représentation de la Loi symbolique et de la castration.

Couple et dépendance affective

Le père et la mère doivent conjointement assurer la possibilité pour le bébé de les discerner, de les identifier en tant que tels, mais aussi d’être confronté à un objet en soi, le couple. Le couple permet d’organiser chez le bébé le rapport à l’altérité, à la différenciation de ce qui est permis de ce qui est interdit, à la différenciation des sexes, à la différenciation des générations, à la différenciation des nominations.
Le couple représente la Loi symbolique, représentante de l’ordre symbolique, lesquels ouvrent à la possibilité plus générale si importante pour le développement de l’enfant, de la symbolisation, c’est à dire d’abord aux langages et à l’intellection.
Pour que tout cela soit possible, il est nécessaire que le parental et l’érotique soient bien distincts, et que le couple parental ne soit pas fusionnel, lorsque l’enfant paraît.

Le couple qui pourrait être fusionnel doit donc conjointement s’accompagner de la relation de défusion, pour que les adultes laissent et observent l’enfant découvrir son territoire psychique, ceci afin que le narcissisme de l’enfant (autorisant la confiance en soi et l’estime de soi) puisse prendre toute sa place.

Si le couple développe bien ses différences et ses solidarités, les fonctions maternelles et paternelles se retrouveront dans chaque individu, les parents ayant constitué une partie de cette enveloppe psychique dont parle Anzieu, pour fondement du jeu de la bisexualité psychique.
Didier Houzel parle de la combinaison, au sein de la personne, des qualités de solidité et de résistance de l’enveloppe au pôle paternel, et de ses qualités de réceptivité et de contenance au pôle maternel.

Pour que l’Œdipe s’accomplisse, qui commence avant même la naissance de l’enfant, qui concerne l’Œdipe parental et la place des désirs inclus dans le désir d’enfant dans la vie de chacun des parents, la solution pour l’enfant est de faire couple avec chacun des deux parents selon des modalités comparables mais distinctes.
Retrouver le paradis perdu est alors la grande question, constituer le phallus comme symbole de la place de l’enfant dans le couple, afin que puisse se développer un nouveau narcissisme, qui doit commencer à se diriger vers des objets.
Comment ces objets vont-ils pouvoir correspondre à cette demande, c’est une deuxième grande question.
Chacun des membres du couple parental formeront-ils avec l’enfant un couple, selon des modalités différentes, à des moments différents, dans des relations différentes, ou bien les stratégies relationnelles, interactionnelles, symboliques et fantasmatiques de l’enfant se heurteront-ils à un bloc inamovible et fermé ?
Faute de le savoir d’emblée, l’enfant veut être le centre de l’attention des deux parents, positivement ou négativement. Si cela n’est pas possible, il va tenter de faire couple avec l’un des deux parents, quitte à exclure l’autre parent, et en risquant de perdre l’amour de ce parent. Au parent en question de revenir dans le jeu. Plusieurs solutions peuvent se jouer en même temps ou à des périodes différentes.
Notons qu’un divorce, qu’une séparation, que des disputes ont pour effet de faire advenir dans l’économie psychique de l’enfant ou de l’adolescent une intense culpabilité.
Ainsi, d’un côté, si la stratégie de faire couple avec les deux parents marche trop bien, le couple est exclu.Si cela ne marche pas assez, c’est l’enfant qui est exclu. C’est le couple fusionnel.
D’un autre côté, si c’est la stratégie de faire couple avec l’un des deux parents qui marche trop bien, l’un des deux du couple se sent exclu.
Si cela ne marche pas assez bien, c’est l’enfant qui est exclu.
L’Œdipe complet complexifie encore cette équation.
Il est donc nécessaire que le système œdipien soit contenu par un ensemble de limites instituées par les parents suffisamment et bien posées sur les interdits et les permissions, sur la différence des sexes et celle des générations, sur l’obligation des nominations, de façon que soit fondée la personnalité de l’enfant sur des bases saines et fondatrices, pour éviter la dégénérescence personnelle ou bien son hypertrophie.

Christiane Joubert simplifie le couple ainsi :
Couple normalement névrosé (liens d’alliance : libidinaux)
Couple anaclitique (liens établis sur la crainte de la perte)
Couple narcissique (liens établis sur la fusion)

NB : question subsidiaire – Qu’est ce que c’est que la détermination sexuelle ?

Le sexe d’un individu peut être défini à trois niveaux qui correspondent à trois étapes chronologiques de la différenciation sexuelle. On défini tout d’abord le sexe génétique qui est déterminé à la fécondation et qui dépend de la nature des chromosomes sexuels. Le sexe gonadique c’est-à-dire la présence d’ovaires ou de testicules, il est déterminé pendant la vie fœtale et déterminé par la génétique. Enfin le sexe somatique qui s’établit pendant deux périodes différentes :

1 – Vie fœtale et néonatale = apparition des caractères sexuels primaires = caractère sexuels indispensable à la reproduction : mise en place du tractus génital, des organes génitaux externes et la mise en place d’élément du SNC

2 – Puberté = apparition des caractères sexuels secondaires qui ne sont pas indispensables à la conception d’un individu (pilosité, glande mammaire, gravité de la voix, mise en place des dimorphismes sexuels) En général il y a correspondance entre ces « trois » sexes, la différentiation sexuelle est donc séquentielle, ordonnée et conséquente puisque tout dépend du sexe génétique (dans les cas de l’individuation et de la différenciation).

Nicolas Koreicho – Janvier 2014 – Institut Français de Psychanalyse

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Penny Dreadful, personnages psychopathiques à l’écran

Penny Dreadful,
personnages psychopathiques à l’écran

« … la labilité névrotique du public et l’art du dramaturge à éviter les résistances et à procurer un plaisir préliminaire peuvent seuls fixer la limite de l’utilisation de caractères anormaux. »
Freud, Personnages psychopathiques à la scène, 1905

Penny dreadful

Si le cinéma de genre, ou film de genre, est loin d’être incompatible avec le cinéma d’auteur (pour peu que les cinéastes s’épanouissent dans un genre particulier ou en transcendent les conventions), Il serait réducteur de cantonner Penny Dreadful (2014-2016) à une simple série de genre pour sa dimension fantastique qui culmine à l’horreur. L’envolée gore de la scène d’ouverture ne participe qu’à l’effraction du mal dans le récit pour en évincer définitivement le style. En plus du thriller psychologique scandant le rythme de bout en bout, le ressort dramatique en reste la pierre angulaire. Mais c’est par l’insistance d’une conduite que le produit de loisir livre son intention. Interpellant, il nous somme de recevoir son ambiguïté expansive. Un procédé analysé par Freud en 1905 et qui nous renvoie à l’espace analytique. 

Un univers composite

John Logan, en dramaturge converti au cinéma et à la télévision, fait montre d’une expertise d’auteur par la somme des références explicites et implicites convoquées. Entre intertextualité et transfictionnalité, citations et allusions participent d’un hypotexte et d’un architexte de cette œuvre composite. La littérature est omniprésente du Dracula de Bram Stocker (trame de fond du récit) au Frankenstein de Mary Shelley en passant par Le portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde. Du texte au livre objet, l’univers livresque composé de références hétérogènes emprunte le genre hybride du Penny Dreadful au profit de ce mariage ingénieux du théâtre élisabéthain et du romantisme britannique au Grand Guignol. Mais au-delà des références, un métadiscours sur sa propre esthétique se dessine. 

D’une culture légitime (égyptomanie et spiritisme) se développe une épistémé de l’ésotérisme et de la magie s’accompagnant d’une reconstitution de l’époque victorienne. S’y conjugue une culture populaire (comics, jeux de rôle, Steampunk) participant du mouvement de pastiche que l’on retrouve dans d’autres séries exploitant le genre avec moins de rigueur ( Freud et L’aliéniste, 2020). L’unité, non dénuée d’anachronismes, relève de ces éléments appartenant à un univers imaginaire collectif conjoint du roman gothique et du fantastique britannique. Le scénariste s’en sert plus qu’il ne les sert pour donner naissance à un univers transfictionnel où le spectateur doit naviguer entre le plaisir de la nouveauté et celui de la reconnaissance par un jeu de contamination et de réminiscences littéraires aboutissant à une nouvelle intrigue, un supra-mythe.

Mélange des genres et des registres participent à la création d’un spectacle total, wagnérien. La référence à Shakespeare, dont le docteur Frankenstein est un fervent lecteur, se fait métadiscursive par le réemploi des personnages. Protéus (Les deux gentilshommes de Vérone) deuxième créature mue par le désir mimétique, figure du bon fils Abel, tombe sous le joug fratricide de Caliban (La tempête), première tentative monstrueuse du créateur prométhéen traumatisé par la mort de sa mère et poursuivant l’obsession de vaincre la mort. Ce roman familial, outre la rivalité filiale, touche à la figure de l’inceste avec l’engendrement de la fiancée destinée au fils et faisant naître le désir du père. Brona la prostituée devient alors Lily (Lilith ?), la femme presque parfaite mais incontrôlable. La réécriture et la réinterprétation des mythes bibliques génèrent des mythes de la révolte (récurrents dans la littérature du XIXème) soumis au prisme de la métapsychologie.

Les grandes thématiques de la vie et de la mort s’expriment de fait dans cette longue et lente danse macabre où l’indécence de l’immortalité ouvre les portes d’un demi-monde à la gloire de la souffrance. Normalité et sacralité portent plus sur des questions existentielles que morales dans ce goût du mal et du monstrueux inauguré dans la première série majeure et inaugurale, Twin Peaks (1990). Ce spectacle mis en scène et mis en abyme par l’hommage appuyé au théâtre du Grand Guignol doit-il nous rappeler que le lieu n’est pas sans lien avec le théâtre libre et naturaliste ? Une manière déguisée de convoquer Ibsen, inspirateur de Freud ? Le scénariste ne va-t-il pas jusqu’à donner un sens littéral à la sorcière métaphysique en faisant incarner au même personnage (la confusion va au-delà du réemploi de l’actrice) la sorcière guérisseuse (hedgewitch) et la psychanalyste que consulte le personnage féminin central ? Dans cette galerie de personnages de la marge que sont le lycanthrope, l’occultiste, l’égyptologue inverti, l’immortel dandy et Caliban, le monstre qui n’a de cesse de tenter de s’humaniser (d’exister) dans la douleur, Vanessa Yves, la drôle d’Eve, destinée à devenir la mère du mal, fait figure de force centripète. En prise avec des troubles des plus énigmatiques (entre hystérie et psychose), elle incarne un conflit pulsionnel des plus créatifs entre praxis (action immanente) et poïésis (action transitive). Élue et victime, elle est la proie du mal (mâle) incarné, du diable, du père des démons, d’Amon Ré, de Dracula, un monstre multiple laissant parfois penser qu’il n’est pas unique, allant jusqu’à incarner la gémellité et la figure du double dans un épisode psychiatrique éminemment cathartique.

Un mythe post-moderne

De cette petite boutique des horreurs et du magasin de littérature, composés à la manière d’un cabinet de curiosités, sourd un langage visuel. De l’extrême du monde invisible, dévoilé brutalement en ouverture, se déroule un scénario hollywoodien en trois actes, véritable objet cinématographique à la fin tragique digne d’un opéra  baroque. Le musée de cire rappelle l’esthétique surannée des productions de la Hammer et l’inquiétante étrangeté s’installe de la référence au Fantôme de l’opéra jusqu’à l’hommage haletant à L’exorciste et sanguinolent à Carrie au bal du diable. Ce puzzle épars est à l’image du Dorian Gray esquissé à grands traits que la postérité a gardé de lui. Son attitude dandy, sa corruption morale et sa perversion semblent figées dans un présent intemporel où son immutabilité épouse le destin des personnages avec qui il entre en interaction.

Le spectateur lui-même est en prise avec cette temporalité floue, face à une alternance de scènes longues et de rushs très courts, arythmie faite d’arcs narratifs et d’analepses (procédé majeur de la série Dark en 2017) bouleversant le rythme sériel en exploitant les faux souvenirs du spectateur. Si une série est un récit cumulatif qui se construit au fil du temps (Jason Mittell, 2015) ses éléments rendent possible ce syncrétisme mythique exceptionnel et dense. L’interprétation des différents crédits et intertextes étant différente pour chaque individu, le spectateur devient co-créateur de l’œuvre et participe à cette « vision complexe » (Robin Nelson, 2007). Un syncrétisme mythique se matérialise alors dans un univers nouveau et cohérent qui offre de précieuses réflexions philosophiques et existentielles, illustrant ce que Jason Mittel appelle « la complexité centripète » : « Le mouvement narratif tire les actions et les personnages vers l’intérieur, vers un centre plus cohésif, établissant une épaisseur de fond et de profondeur de caractère qui anime l’action. L’effet est de créer un mode de contes avec une profondeur de caractérisation inégalée, de couches de récits et une complicité psychologique qui s’appuie sur les expériences et les souvenirs des téléspectateurs au cours des nombreuses saisons de l‘émission ».

Le mythe comme système sémiologique

Pour Michael Fuchs (2017), Penny Dreadful est  « une pièce exemplaire de pastiche » qui illustre clairement l’esthétique postmoderne : une production culturelle empruntant les masques et les voix emmagasinées, cannibalisant les styles du passé, créatrice d’un simulacre dans un musée imaginaire. Un art de l’appropriation et d’hybridation des mythes dont émerge une réflexion contemporaine. Ce travail de remédiation par l’hypertextuel où toute lecture est un acte d’écriture, ne relève pas de la déduction logique du texte-source mais résulte d’une série de décisions. Le choix de l’ère victorienne semble dès lors décisif tant elle « se révèle à la fin mûre pour l’appropriation parce qu’elle met en relief bon nombre des préoccupations primordiales de l’ère postmoderne : les questions d’identité » (Julie Sanders, 2006). Une recherche identitaire des différents caractères, véritable ontologie de l’altérité s’appuyant sur la figure du monstre qui « peut se transformer en bien et vice versa, exposant la fragilité de telles frontières, et l’interpénétration entre les deux » (Jannine Jobling, 2010). 

Une surabondance qui fait œuvre, une écriture d’une plus-value infinie que Jacques Derrida qualifie d’ »economimesis ». John Logan fait sienne la conception barthésienne du mythe : un méta-langage qui se saisit d’une chaîne sémiologique, une parole mythique faite d’une matière déjà travaillée, au sens déjà complet, qui postule un savoir, un passé, une mémoire. Langage volé, pillé en retour, cette parole volée est rendue altérée, « dépolitisée », avec vocation principale d’« évacuer le réel ». Le mythe transforme l’histoire en nature où, en devenant forme, le sens se vide, s’appauvrit pour être mis à disposition et pleinement vécu comme un système factuel à la fois vrai et irréel. Au cœur du dispositif le muthos, le récit, une mimèsis, un enchaînement tragique au service de la catharsis, purgation des passions où « nous prenons plaisir à contempler les images les plus exactes de choses dont la vue nous est pénible dans la réalité, comme les formes d’animaux les plus méprisées et des cadavres (…) » (Aristote, Poétique). Une tradition aristotélicienne dans le plus pur sillage de Freud.

Une esthétique psychanalytique 

Le théâtre n’est pas une simple métaphore de l’inconscient mais la possibilité « d’ouvrir l’accès aux sources de plaisir ou de jouissance qui émanent de notre vie affective (tout) comme elles émanent, dans le comique, le trait d’esprit, etc., du travail de notre intelligence, lequel (d’ailleurs) a rendu bon nombre de ses sources inaccessibles » (Freud, Personnages psychopathiques à la scène). La scène théâtrale est à rapprocher du dispositif de la cure et son déroulement de la tragédie. La forme artistique dévoile et dans le même mouvement voile la nature des impulsions, mettant le spectateur au contact de la souffrance tout en lui garantissant le plaisir esthétique attendu sans lequel ne resterait que l’angoisse de la représentation. Le personnage est porte-parole de motions inconscientes alors que l’activité inconsciente du spectateur comble les trous énigmatiques :

« Il me semble que ce soit une condition, pour la forme artistique, que la sollicitation qui lutte pour accéder à la conscience, tout en étant assurément reconnaissable, soit peu nommée en termes clairs, de sorte que le processus s’accomplit à nouveau dans l’auditeur à l’aide de l’attention détournée et que l’auditeur est saisi de sentiments de sentiments au lieu de s’en rendre compte. De ce fait, une part de la résistance est assurément épargnée, comme on le voit dans le processus analytique où par suite d’une moindre résistance, les rejetons du refoulé viennent à la conscience qui se refuse au refoulé lui-même.» (Freud, Personnages psychopathiques à la scène, 1905)

Théâtre et cure sont des espaces d’expérimentation où la production de sens s’apparente à la résolution d’une énigme, lentement, progressivement et partiellement. Une esthétique, un savoir déterminé par les idéaux culturels, relevant de l’immédiateté, intuitif et spontané, source de sensations (aisthesis). Sensations attachées à une variation du plaisir, du ravissant à l’angoissant, de la séduction au dégoût. Une poétique de la cruauté (Artaud), processus primaire et imprévisible de dissociation démultipliant les identifications normales et pathologiques du spectateur lui procurent une jouissance de l’exercice de l’intelligence et de la sensibilité. Une névrose de transfert qui le confronte à l’impuissance de la représentation, la maîtrise symbolique du réel et la compulsion de la pulsion de mort. 

Le théâtre postdramatique, dialectique, est fait de pratiques de rupture, de démultiplication des tableaux et d’éclatement du récit. Un désenchantement par l’exercice cynique, une quête de défusion des affects, un refus de l’induction (cathartique, mimétique) de la pitié, de la compassion, comme autant de tentatives de désidentification et de déliaison. Le texte est sujet au montage, au collage, à la discontinuité afin de maintenir l’exigence difficile et pénible de l’analyse, de lutter contre la tendance à la synthèse qui s’opère automatiquement et d’entretenir le désir de comprendre avec pour promesse d’autres combinaisons et de nouvelles associations.

Si Freud esquisse un pas en direction d’une structuration « cinématographique » de l’appareil psychique, par la référence omniprésente à un ordre spatial et le recours à des métaphores cartographiques et optico-photographiques, le cinéma est essentiellement subordonné aux acquis de la psychanalyse. Mary Ann Doane interprète l’invention du cinéma et la conceptualisation de la métapsychologie par Freud comme une même tendance tentant de résoudre le problème de l’emmagasinage et de la représentation d’une prolifération des flux perceptifs activés par le monde moderne. En rompant avec le postulat attribuant à la production cinématographique le rôle de parangon de la vie psychique, le cinéma se voit restituer une fonction, non pas illustratrice, mais modélisante au sein de la théorie psychanalytique. Par son dispositif complexe, l’auteur de Penny Dreadful pourrait bien en amorcer la créance. 

Vincent Caplier – Septembre 2021 – Institut Français de Psychanalyse©

Bibliographie :

Sigmund Freud (1905). Personnages psychopathiques à la scène.
Roland Barthes (1957). Mythologies.
Mary Ann Doane (1999). Temporality, Storage, Legiblity : Freud, Marey and the Cinema.
Julie Sanders (2006). Adaptation and Appropriation.
Robin Nelson (2007). State of Play. Contemporary « high end » TV drama.
J’annine Jobling (2010). Fantastic Spiritualities: Monsters, Heroes And The Contemporary Religious Imagination.
Jason Mittell (2015). Complex TV. The Poetics of Contemporary Television Storytelling.
Michael Fuchs (2017). It’s a monster mash! Penny Dreadful and the return to (and of) contemporary horror’s victorien roots. In L. Belau & K. Jackson, Horror Télévision in the Age of Consumption: bringing on Fear.

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L’Œdipe

L’Œdipe

Gustave Moreau - Œdipe et le sphinx - 1864
Gustave Moreau – Œdipe et le sphinx, 1864 – Metropolitan Museum of Art – New York

« Si le petit sauvage était abondonné à lui-même… il tordrait le cou à son père et déshonorerait sa mère. »
Denis DIDEROT, Le Neveu de Rameau, 1762-1773.

« Il ne m’est venu à l’esprit qu’une seule idée ayant une valeur générale. J’ai trouvé en moi, comme partout ailleurs, des sentiments d’amour envers ma mère et de jalousie envers mon père, sentiments qui sont, je pense, communs à tous les jeunes enfants, même quand leur apparition n’est pas aussi précoce que chez les enfants rendus hystériques (d’une façon analogue à celle de la “romantisation” de l’origine chez les paranoïaques — héros, fondateurs de religions). S’il en est bien ainsi, on comprend, en dépit de toutes les objections rationnelles qui s’opposent à l’hypothèse d’une inexorable fatalité, l’effet saisissant d’Œdipe Roi. On comprend aussi pourquoi tous les drames plus récents de la destinée devaient misérablement échouer. Nos sentiments se révoltent contre tout destin individuel arbitraire tel qu’il se trouve exposé dans l’Aïeule, etc…
Mais la légende grecque a saisi une compulsion (Zwang) que tous reconnaissent parce que tous l’ont ressentie. Chaque auditeur fut un jour en germe, en imagination, un Œdipe et s’épouvante devant la réalisation de son rêve transposé dans la réalité, il frémit suivant toute la mesure du refoulement qui sépare son état infantile de son état actuel. »
Sigmund FREUD, Lettre à Wilhelm Fliess [15 octobre 1897], in La Naissance de la Psychanalyse, PUF, Paris, 1956.

I. Le mythe
II. Le complexe d’Œdipe
III. L’Œdipe
IV. L’Œdipe et la castration
V. L’Œdipe et les processus d’identification

I. Le mythe

Du mythe d’Œdipe, nous savons que le personnage est mentionné par Homère dès l’Iliade, brièvement en référence à des jeux funèbres organisés à l’occasion des funérailles d’Œdipe, au chant XXIII, puis dans l’Odyssée, Œdipe étant au royaume des morts et apercevant l’ombre de sa mère, au chant XI.

Après le mythe de l’épopée, les Tragiques (Eschyle : la trilogie Laïos, Œdipe [1], Les Sept contre Thèbes ; Euripide : Les Phéniciennes [2] ; Sophocle : Œdipe roi [3], Œdipe à Colone [4]) ont développé le personnage dans toute sa densité, de violence et d’inceste en particulier, et mis l’accent sur la malédiction qui pèse depuis des lustres sur la lignée, en particulier à cause  des coups infligés par les hommes sur un destin contredit, jusqu’aux oracles prévenant du danger de concevoir un fils. Avant même sa naissance, on aura prévu de l’abandonner et de lui percer les chevilles (Œdipais : « Enfant de la mer soulevée (gonflée) [5] » puis corrompu en Oidípous : « pied enflé ») afin de pouvoir y enfiler une courroie qui aurait dû le maintenir soit sur une embarcation, soit en exposition dans la montagne et entraîner sa dévoration par les loups.
Sophocle quant à lui (Œdipe roi, Œdipe à Colone), déploie le tragique de la destinée d’Œdipe en faisant de lui l’homme à la fois auteur du parricide et enquêteur sur son propre crime, ce qui lui permettra de comprendre et de porter le poids entier d’une culpabilité. Parmi les pièces grecques antiques, la tragédie de Sophocle, Œdipe roi, est celle qui exerce la plus grande influence à l’époque et par la suite après la fin de l’Antiquité, probablement grâce à sa beauté formelle et son éminente qualité de conception [6] .

Œdipe, fils de Jocaste et de Laïos, naît à Thèbes, dans la Grèce antique. Son père, le roi de la ville, l’abandonne à sa naissance au sommet d’une colline, le mont Cithéron, ne voulant pas que se réalise une prédiction de l’oracle de Delphes, Tirésias, qui avait auguré qu’Œdipe tuerait son père et épouserait sa mère. L’enfant, les chevilles percées et attaché par une corde à un arbre le condamnant à être dévoré par les loups, suscite la pitié d’un berger qui le recueille et le confie à Polybe, le roi de Corinthe, qui ne peut avoir d’enfants. Sa femme, la reine Méropé, lui donne le nom d’Œdipe consacrant ainsi la modification du nom Œdipais (« enfant de la mer soulevée, gonflée ») en Oidípous (« pied enflé »).
Œdipe grandit à Corinthe jusqu’au jour où, poussé par la curiosité de connaître ses origines, il suit la route de Delphes pour consulter l’oracle d’Apollon. Ce dernier ne lui révèle rien de concret mais lui annonce qu’il finira par tuer son père et épouser sa mère. Croyant que Polybe et Méropé sont ses véritables parents, il tente de fuir Corinthe et d’échapper ainsi à son destin. Sur le chemin, son cheval se fait tuer par le cocher de Laïos, pour une question de priorité, et Œdipe tue Laïos et le cocher, accomplissant dès lors la première partie de l’oracle. Seul un serviteur du roi parvient à se sauver.
En arrivant à proximité de Thèbes, Œdipe rencontre le Sphinx (Phix), ou plutôt la Sphinge, buste de femme sur un corps de lion ailé, qui terrifie la ville. Il parvient à résoudre les deux énigmes posées par le Sphinx – « Quel être, pourvu d’une seule voix, a d’abord quatre jambes le matin, puis deux jambes le midi, et trois jambes le soir ? », « Il y a deux sœurs : l’une donne naissance à l’autre et elle, à son tour, donne naissance à la première. Qui sont les deux sœurs ? » – lequel, vaincu, se jette du haut d’un précipice. En récompense de cet exploit, qui met fin à la tyrannie du Sphinx qui décimait Thèbes, Œdipe se voit proclamé roi de la ville et épouse Jocaste, sa mère, réalisant ainsi la deuxième partie de l’oracle. Ils donnent naissance à quatre enfants : deux fils, Étéocle et Polynice, et deux filles, Antigone et Ismène.
Une épidémie, due selon l’oracle à la présence en ville du meurtrier de Laïos, s’abat sur la ville de Thèbes. Œdipe part à la recherche du coupable mais Jocaste apprend du serviteur qui avait pu s’enfuir que son mari est justement l’assassin recherché. Jocaste, horrifiée d’avoir épousé son fils, s’étrangle avec un lacet. Quant à Œdipe, il se crève les yeux et fuit Thèbes pour trouver asile à Athènes avec sa fille Antigone.
Depuis la mort d’Œdipe, la ville est bénie par les dieux.

Précisons d’emblée que la malédiction qui frappe Thèbes et qui va maudire Œdipe est celle qui caractérise la ville de Thèbes dès sa création. Œdipe, fils de Laïos, fils de Labdacos, fils de Polydore, fils de Cadmos, descend directement de ce Cadmos qui fonda Thèbes au prix d’un événement tragique, le massacre des hommes nés des dents du dragon qu’il venait de tuer. Deux histoires de familles maudites qui ont constituté les œuvres des Tragiques : celle des Atrides (descendants d’Atrée), avec ses implications dans la guerre de Troie ; celle des Labdacides (descendants de Labdacos), qui se passe à Thèbes.
Une histoire de famille…

Au début du XXème siècle, l’utilisation de la pièce de Sophocle par Freud pour illustrer son concept du complexe d’Œdipe en psychanalyse (dans son essai L’Interprétation des rêves, 1900) contribuera encore à la postérité d’Œdipe roi et de la version du mythe qu’elle met en scène.

II. Le complexe d’Œdipe dans l’œuvre de Freud

Le complexe d’Œdipe représente l’ensemble des investissements, amoureux et/ou haineux, que l’enfant projette sur ses parents. Le complexe d’œdipe désigne deuxièmement le procès qui doit conduire à la disparition de ces investissements et à leur remplacement par des identifications. Le complexe d’Œdipe implique également, dans les études actuelles, la projection par les parents de motions d’influence jalouse de haine et/ou d’amour sur leurs enfants. Enfin le complexe d’Œdipe régit naturellement les relations entre les membres de la fratrie.
Sigmund Freud a décrit précisément les manifestations du complexe d’Œdipe et son influence dans la vie de l’enfant comme dans l’inconscient de l’adulte.

Le complexe d’Œdipe est né en 1897 de l’auto-analyse de Freud, telle qu’il la confie à Fliess : « J’ai trouvé en moi, comme partout ailleurs, des sentiments d’amour envers ma mère et de jalousie envers mon père. »
Malgré l’importance et la validité du concept en psychanalyse, Freud ne lui a jamais consacré aucun ouvrage, hormis la place qu’il lui donne dans l’Abrégé de psychanalyse, en 1940, lorsqu’il déclare : « Je m’autorise à penser que si la psychanalyse n’avait à son actif que la seule découverte du complexe d’Œdipe refoulé, cela suffirait à la faire ranger parmi les précieuses acquisitions nouvelles du genre humain ».

– Dans les Études sur l’hystérie, en 1895, Freud postule que le symptôme nait du refoulement d’un désir. Le symptôme est une satisfaction substitutive, issue d’un conflit intrapsychique entre le désir et son interdiction.

L’Interprétation des rêves, en 1900, est l’occasion des récits des rêves de Freud qui retrouvent en lui des sentiments consacrés à d’autres personnes qu’à ses parents mais qui concernent sa propre vie, ses propres désirs, ses propres parents. Le contenu manifeste implique un contenu latent constitué de désirs refoulés, et qui prennent la forme de satisfactions substitutives, selon des transformations acceptables. Les rêves reproduisent des amours, des haines, des rivalités, issues des premières impulsions sexuelles, des premières haines, des premiers désirs.
Il évoque dans ce texte la « légende du Roi Œdipe et du drame de Sophocle » en considérant que la privation de la vue chez Œdipe représente bien la castration qui lui est infligée, par lui-même.

– Dans Le cas Dora, en 1905, Freud décrit ce que sont pour lui l’Œdipe positif et l’Œdipe négatif. Ceci implique la prise en compte de la notion de transfert, positif ou négatif. Le travail réalisé avec une personnalité hystérique détermine les trois points de vue à l’œuvre dans l’appareil psychique : topique (Ics, Pcs, Cs ; Moi, Ça, Moi, Surmoi), dynamique (Etude des forces et des conflits psychiques), économique (une énergie circule : la libido). Dans cette analyse de cas, Freud remet en question la théorie première de la séduction. En réalité, les symptômes hystériques ne sont pas issus de faits réels, mais sont la représentation de fantasmes œdipiens comme dans toute névrose.

Le cas du petit Hans, en 1909, détermine la puissance de l’angoisse de castration dans le système de l’Œdipe, en conjonction avec l’ambivalence, laquelle angoisse, en référence au père, se déplace vers une phobie du cheval et de sa morsure.

– C’est dans un article de Freud de 1910, Contributions à la psychologie de la vie amoureuse, qu’apparaît pour la première fois le terme de « Complexe d’Œdipe » en lieu et place des expressions « complexe nucléaire » ou « complexe paternel », complexe désignant en psychanalyse des fragments psychiques inconscients à forte charge affective.

– Dans l’essai « Un type particulier de choix d’objet chez l’homme », en 1910 également, Freud explique que les objets d’amour chez le garçon sont autant de substituts de la mère, chez la fille cette question étant déjà considérée comme particulière : à la place de la peur de perdre son père, ce qui serait en symétrie avec la peur de perdre sa mère chez le garçon, elle développe une frustration liée au manque du père, c’est-à-dire – les prolongements théorico-cliniques actuels nous l’indiquent – du phallus.

– Dans Totem et tabou, en 1913, Freud affirme la théorie de l’Œdipe comme ayant « vocation civilisatrice du complexe », en référence aux temps anciens qui voyaient les humains organisés en une horde primitive dominée par le père, mâle tyrannique qui s’adjugeait toutes les femmes en interdisant aux fils d’y avoir accès, en recourant au besoin à la castration. Le complexe serait donc transmis de génération en génération et avec lui le sentiment de culpabilité y associé. Freud recherchera en effet toujours à relier ses concepts, comme celui de l’Œdipe, à une théorie générale de la phylogenèse (histoire de l’humanité comme espèce).

– Dans les Conférences d’introduction à la psychanalyse, en 1918, Freud fixe sa théorie et insiste sur les observations directes et les analyses d’adultes névrosés, expliquant que « chaque névrosé a été lui-même une sorte d’Œdipe ».

– Dans L’Homme aux loups, en 1918, Freud développe, dans l’analyse du rêve de Sergueï, la place que tiennent les loups blancs silencieux perchés sur un arbre, en référence à la scène primitive, figurant le père et la castration, le désir négatif et la culpabilité. Freud tient plus que jamais à classer le complexe dans les grands « schémas phylogénétiques » qui ont pour rôle de structurer le psychisme inconscient depuis les temps les plus anciens de l’humanité.

– Dans les Trois essais sur la théorie de la sexualité, en 1920, Freud confirme la prédominance du concept dans l’étiologie des névroses : « On dit à juste titre que le complexe d’Œdipe est le complexe nucléaire des névroses et constitue l’élément essentiel de leur contenu. En lui culmine la sexualité infantile, laquelle influence de façon décisive la sexualité de l’adulte par ses effets ultérieurs. Chaque nouvel arrivant dans le monde humain est mis en devoir de venir à bout du complexe d’Œdipe ; celui qui n’y parvient pas est voué à la névrose. Le progrès du travail psychanalytique a souligné de façon toujours plus nette cette signification du complexe d’Œdipe ; la reconnaissance de son existence est devenue le schibboleth [signe verbal de reconnaissance dans un groupe] qui distingue les partisans de la psychanalyse de leurs adversaires ».

– Dans Psychologie des foules et analyse du moi, en 1921, Freud aborde la question de « l’avant Œdipe », spécifique d’une neutralisation des affects permise par la notion d’ambivalence. L’enfant fixerait à ce moment ses affects négatifs et positifs sur des objets extérieurs à ses parents.

– Dans Le Moi et le Ça, en 1923, Freud détermine la fin du complexe d’Œdipe. L’organisation génitale infantile comprend des stades d’organisation de la libido (oral, anal, phallique, génital), la période de latence, et affirme la place essentielle du système de l’Œdipe dans le développement infantile et de la personne elle-même. L’explicitation du complexe de castration (prototype symbolique de la perte, du manque, de l’inaccomplissement narcissique) complètera la théorie de l’Œdipe en le confirmant comme organisateur principal du fonctionnement de la personnalité.

– Dans l’essai « Le problème économique du masochisme », en 1923, Freud indique que le Surmoi, instance psychique du jugement, des interdits, de la culpabilité, provient de l’introjection des premiers objets libidinaux du Ça (incarnés par les parents). Selon cette thèse, la source de la morale est le Surmoi et, donc, une certaine partie de l’Œdipe.

– Dans l’essai « L’Organisation génitale infantile », en 1923, Freud tente de décrire les zones d’ombre de l’Œdipe féminin. Il précise que seul le pénis a une réalité psychique, y compris chez la fille (qui deviendra chez ses successeurs le phallus).

– Dans un autre essai, « La disparition du complexe d’Œdipe », en 1924, Freud admet que le complexe peut disparaître avec le temps, et ce « même si ce qu’il décrit est davantage la dissolution du conflit œdipien » plutôt que la disparition de ce qu’il décrivait comme « l’ossature même du psychisme humain ».

– Dans « Quelques conséquences psychologiques de la différence anatomique entre les sexes », en 1925, Freud aborde la « Préhistoire du complexe d’« Œdipe » ». Les prolégomènes du complexe se jouent dans les premiers temps de la découverte par l’enfant de ses zones érogènes.

– Dans Malaise dans la civilisation, en 1929, Freud confirme l’interprétation psychanalytique des symboles sexuels universels trouvés dans les rêves. Il complète le modèle de l’Œdipe en accentuant l’importance de la figure du père primitif. Le garçon nourrit envers le père des désirs de mort car il craint d’être châtié et castré par lui. La castration prend ainsi toute sa place dans la théorie du complexe, comme peur infantile de se voir déposséder de sa puissance par la figure paternelle. Le complexe de castration découle donc de la sortie de l’Œdipe, en tant que le garçon doive renoncer à son premier objet, la mère. Ensuite, dans son développement, la période de latence suivra, pour « encaisser » castration et séparation, et laissera se constituer le Surmoi. Le cas de la petite fille est sensiblement différent dans la mesure où la castration ayant déjà eu lieu pour elle, du moins dans son esprit, car n’étant pas dotée d’un pénis, elle devra se l’approprier autrement. Ce moment, baptisé « l’envie du pénis » marque l’entrée dans l’Œdipe non comme une fin, mais comme le début d’une appropriation, selon les avancées contemporaines, symbolique.

Pour le garçon comme pour la fille, se libérer de la castration et en inférer l’ambivalence doit permettre le développement du psychisme dans les meilleures conditions.

III. L’Œdipe

Œdipe est probablement l’antonomase [7] la plus fameuse de tous les temps. Il est avec Narcisse l’un des deux mythes fondateurs de la psychanalyse, et l’un des deux piliers de la personnalité. Cette histoire de deux crimes (meurtre parricide et inceste maternel), de sa culpabilité, de sa responsabilité, de ses conséquences, exerce une influence sur le cours des personnes et du monde, aujourd’hui même et pour chacun, extraordinaire.
L’Œdipe est universel, même s’il est constitué d’éléments hétérogènes, et fonctionne sur tous les continents, dans toutes les cultures, selon des distributions de rôles différentes, des représentations différentes et des complémentarités distinctes. L’Œdipe est à l’origine des totems et des tabous.
L’Œdipe fonctionne aussi dans le sens parent-enfant. La jalousie, l’agressivité, la violence, la rivalité, l’attirance, le rapport entre les parents, leur histoire œdipienne – ce sont ses parents qui l’ont livré aux loups sur le mont Cithéron – est retranscrite dans la relation qu’ils entretiennent avec leurs enfants.
A ce titre, l’échec de l’Œdipe provient de la persistance, chez certains adultes, de rivalités réveillées par les qualités de leur enfant qui doit, pour pallier à tout le moins l’incomplétude de leur parent, dépasser leur Œdipe et, grâce à un travail personnel, celui du parent de leur parent.
L’Œdipe complet, véritable, est d’abord constitué non seulement du ressenti (les affects) de l’enfant vers le parent, deuxièmement de la réactualisation, sous une forme ou sous une autre, de l’Œdipe parental vers l’enfant, troisièmement de la répartition, compte tenu de la bisexualité psychique originaire de l’enfant et de l’humain, de la haine et de l’amour du garçon vers son père et sa mère, de l’amour et de la haine de la fille vers son père et vers sa mère, mais aussi du père vers la fille et vers le garçon, et de la mère vers le garçon et vers la fille.
Cet Œdipe, constitué d’influence jalouse, faite de haine et d’amour, s’exerce également sur les enfants de la part des parents, et sa possibilité de délivrance sera, pour l’enfant, comme pour le parent – et la tâche en est d’une difficulté redoutable d’enjeu et de difficulté – de le comprendre.
La complétude du concept œdipien se conforte d’une dernière acception croisée : la puissance des relations fratricielles, selon des modalités organiques, et des jalousie, agressivité, violence, rivalité, attirance, qui découlent du rapport entre les frères et sœurs, de la relation des parents ayant comme enjeu l’amour et la haine de chacun vis-à-vis des frères et soeurs, de la relation des frères et soeurs entre eux, compte tenu de ceci, et de la relation explicite ou non entre parents et enfants et, là aussi, de l’histoire œdipienne des générations.

Cependant, l’habitude conventionnelle rapporterait la même organisation pour l’Œdipe féminin et l’Œdipe masculin.
De fait, les sentiments œdipiens en tant que tels cessent normalement pour les garçons (5-6 ans : castration en provenance du père interdisant au fils l’accès à la mère) et démarrent pour les filles (5-6 ans : éloignement de la mère laissant libre court au désir de la fille de retrouver en l’autre le père).

La résolution de l’Œdipe engage la fonction symbolique du mythe et va proposer la structuration psychique de l’enfant.
L’enfant passe d’une relation duelle symbiotique (Mère/Enfant) à une relation d’objet triadique positivement ambivalente (Père/Mère/Enfant).
Par l’interdit du meurtre et l’interdit de l’inceste, l’enfant soumis à cette partie de la Loi symbolique passe de la nature à la culture à l’occasion de l’intériorisation et de l’apprentissage des interdits parentaux et sociétaux.
Il accède à la différence des sexes et des générations grâce à l’identification au parent du même sexe et à la distinction de l’autre sexe, et apprend à reconnaitre la différence de l’Autre et à respecter cette altérité.
A partir du modèle que lui propose le couple parental, l’enfant va se construire un idéal du Moi, instance narcissique que l’enfant va plus ou moins essayer de dépasser en fonction de son propre potentiel.
Le Surmoi, héritier de l’Œdipe, est l’instance qui va intérioriser les interdits et les exigences parentales, culturelles et sociétales. Le Surmoi remplacera les parents quand l’enfant sera devenu adulte, Surmoi qui entrera en conflit avec le Moi et les pulsions, et, dans le cas d’une trop grande influence, il bloquera l’épanouissement de l’individu et produira un surplus de culpabilité ; dans le cas d’une influence insuffisant, il produira frustration et soumission.
Principalement, la non résolution de l’Œdipe va conduire à des névroses :
névrose d’angoisse, où l’angoisse est libre, flottante ; névrose phobique, où l’angoisse est réalisée par extériorisation et déplacement sur un sujet (objet, animal, situation) ; névrose hystérique, où l’angoisse est réalisée par incorporation et déplacement sur le corps ; névrose obsessionnelle, où l’angoisse est réalisée par intériorisation et ritualisation en contenus psychiques.

IV. L’Œdipe et la castration

A partir du fantasme du stade phallique, qui considère que l’enfant élabore une théorie pour expliquer la différence sexuelle entre l’homme et la femme, et selon lequel la présence et l’absence de pénis serait la conséquence d’une castration, se développe la possible menace du père à l’endroit du garçon, menace d’ailleurs réalisée par l’exemple corporel de la mère à l’endroit de la fille.

L’idée de la castration est pour le garçon une crainte, sous la menace que fait peser la rigueur interdictrice du père par rapport à l’autoérotisme de l’enfant, et pour la fille un ressentiment vis-à-vis de la mère qui l’a privée d’un potentiel de réalisation. Le phallus, en tant que puissance polysémique potentielle, se peut retrouver dans les premières expériences sexuelles pour les deux sexes.
Le garçon est aussi victime de l’angoisse de la punition par rapport à la réalisation de l’Œdipe avec son cortège de sentiment de culpabilité.
La fille, de son côté, se sent davantage complice de la mère qui lui épargne une solitude de condition pourrait-on dire, ce qui ne la prive pas du manque que pour l’instant seul son père peut combler. Le phallus, en tant que possibilité libératoire, peut se retrouver dans la maternité et dans une image partielle du père dans ses futures relations amoureuses.
Afin d’expliciter de manière générique, pour garçon et pour fille, le complexe de castration, on pourrait poser le paradoxe de la théorie freudienne du complexe selon lequel l’enfant ne peut dépasser l’Œdipe et accéder à l’identification paternelle ou maternelle que s’il a traversé la « crise » de la castration, c’est-à-dire que s’il s’est vu restreindre l’usage manifeste du pénis et son apparence, ou la proéminence callipyge ou mamelue, comme pouvant concrétiser son désir pour la mère et pour le père.

En analyse, les rêves, les associations, les souvenirs permettent d’attribuer à l’interdiction du développement personnel ou de l’incomplétude de réalisation, la symbolique des manques, les absences, les pertes, les accidents, les blessures, les empêchements.
Tout ceci représente la difficulté d’épanouissement consécutive au stade phallique, lequel stade propose affirmation de soi, estime de soi, confiance en soi.
Ici se pose en parenthèse la question des limites, avec un enjeu d’équilibre déterminant, dont les parents portent la responsabilité entre ce qui peut s’autoriser et ce qui doit s’interdire. Quelquefois, c’est alors une grande chance, et une manière d’exil, la haine de l’un des parents sera compensée par l’amour de l’autre.
Au passage, dans l’absence d’application de limites, les législateurs et commentateurs qualifiés, sans comprendre les enjeux de la castration symbolique ou pour le maintien de leurs privilèges matériels ou moraux (fruits de la bien-pensance), obéissent aux lobbies de toute obédience en échange de privilèges électifs, et par-là font reculer sans cesse les limites : limites du sexuel (absurde droit à l’enfant, théories fantasmatiques du genre, suppression de la nomination parentale), limites du corporel (salles de shoot, projet légalisationniste, marchandisation parturiente, mutilations ethniques), limites de l’histoire (pans entiers de l’histoire de l’Occident réduits au silence, apologie de la repentance, instances négationnistes, communautarismes, démographie irresponsable), limites de la relation (escroquerie néo féministe, grossièreté et violence racialistes, délinquance impunie), limites de la raison (impolitesses, incivilités, inclusivités), limites de la Loi symbolique (incestes, maltraitances, criminels en état de nuire, vêtures religieuses discriminantes, négation de la sensibilité à l’autre par excellence : à l’animal).
Cette dérobade à la loi, à la Loi symbolique des grands interdits, des grandes prescriptions, des règles, des limites, des castrations donc, est préjudiciable au droit à chacun de vivre dans la nécessité de se dégager d’un narcissisme mortifère ignorant de l’autre comme sujet : on ne tue pas, on ne vole pas, on ne viole pas, on ne réalise pas l’inceste, on n’impose pas de perversion autre que consentie par l’autre ou sublimée – arts, littérature -, on n’impose pas de dieu, on n’outrepasse pas les limites de l’autre : on ne soumet pas.

Faute de castration, les empêchements à la réalisation ont des conséquences multiples : pas de Surmoi, pas de latence, pas de Moi idéal, pas d’idéal du Moi, et pas d’accès à l’ordre symbolique.
Les manifestations cliniques du complexe de castration sont variées et prégnantes : affirmation, par le garçon, de sa virilité, mais pouvant représenter à la fois une pulsion d’agressivité violente ou homosexuelle refoulée ; désir de pénis provoquant chez la fille un comportement masculin machiste ou de soumission à la semblable.
Toutes ces manifestations peuvent se fixer au stade phallique et se retrouvent, à l’âge adulte, dans les énergies perdues, gaspillées vers des causes-symptômes, des dogmes.

D’autres aspects symboliques de la castration peuvent se retrouver dans nos contes et légendes impliquant autant des femmes que des hommes : le père Fouettard, Barbe bleue, le joueur de flûte de Hamelin, l’homme au sable, le Diable, la sorcière, la mauvaise fée, la marâtre, le loup, la Bête, l’ogre, le brigand, le chasseur sont autant d’images du père castrateur et, en tant qu’elles sont neutralisées dans les récits, sont susceptibles de canaliser, jusqu’à un certain point dans la création fictionnelle, certaines angoisses infantiles. C’est un rôle identique que jouent les films gore, d’horreur, d’épouvante pour les adolescents. Une forme est donnée aux angoisses de castration, laquelle la rend accessible et, du même coup, distanciable, atténuant ainsi son pouvoir d’inhibition.

Ainsi, la première caractéristique du système de la castration est que la question posée qui permet de disposer d’une autorité créatrice de soi est bel et bien toujours celle d’avoir ou non le phallus.
Une seconde caractéristique théorique du complexe de castration est son point d’impact dans le narcissisme : le phallus est considéré par l’enfant (autant garçon que fille) comme une partie essentielle de l’image du moi ; la menace qui le concerne met en péril, de façon radicale, cette image ; elle tire son efficacité de la conjonction résolue entre ces deux éléments : prévalence du phallus et blessure narcissique.

Dès lors, en référence au dogme, les extrémistes, les terroristes, les convaincus, qui vivent et meurent dans la révolution, le crime, la polygamie, la drogue, la discrimination, c’est-à-dire dans l’insignifiance sociétale, sexuelle, affective, personnelle, professionnelle, ne se renarcissisent que par le déni de la castration (caractéristique de la perversion) dans l’espoir mensonger d’une assomption future, ou collective, qui n’est qu’un ersatz consolateur du phallus confisqué et de sa frustration : du manque auquel le désir ne s’associe pas.

On peut comprendre l’angoisse, et donc l’angoisse de castration, dans une série d’expériences traumatiques où intervient également la perte, ou sa menace, la séparation d’un objet, d’un environnement, d’un état (cf. L’inquiétante étrangeté) : perte de l’amnios dans la naissance, de la respiration liquide, du sein dans le sevrage, d’une partie de soi précieuse (cf. le lien avec l’argent) dans la défécation. Une telle série trouve sa confirmation dans les équivalents symboliques, entre les divers objets partiels dont le sujet est ainsi séparé : pénis, sein, fèces, (cf. les fantames originaires). Freud en 1917 consacrait un essai (Sur les transposition des pulsions, caractéristiques de l’érotisme anal in La Vie sexuelle) probant sur l’équivalence pénis – fèces – enfant, aux avatars du désir qu’elle permet, à ses relations avec le complexe de castration et la revendication narcissique : « Le pénis est reconnu comme quelque chose de détachable du corps et entre en analogie avec les fèces qui furent le premier morceau de l’être corporel auquel on dut renoncer ». Le pénis, comme le nourrisson, en tant que phallus, est détachable, échangeable, substituable.

Dans la théorie qui fonde le complexe de castration sur une expérience originaire effectivement vécue, le développement d’Otto Rank, selon lequel la séparation d’avec la mère dans le traumatisme de la naissance et les réactions à cette séparation fourniraient le prototype à toute angoisse, aboutit à considérer l’angoisse de castration comme l’écho, à travers une longue série d’expériences difficiles de séparation, de l’angoisse de la naissance, c’est-à-dire d’une perte originelle, à celle du paradis perdu.
Accepter le caractère liant de la castration, sa valeur totalisante, en opposition aux pulsions partielles, disposées dans l’organisation psycho-physique de manière apparemment anarchique, confère à la génitalité son rôle normatif et distributif. La preuve en est dans la clinique avec la plupart des formes de perversion, lesquelles supposent en effet pour être intégrées dans un fonctionnement satisfaisant et partagé – fantasme créatif, intime, accepté par soi et, le cas échéant, par l’autre – une organisation pouvant se placer sous le primat d’une dimension génitale épanouissante. Les textes de Freud sur la perversion montrent, disions-nous, comment la perversion est liée au déni de la castration, en omettant nonobstant la possibilité offerte à celle-ci de s’exprimer dans la socialité partagée et/ou dans la sublimation, artistique ou littéraire en particulier.
Le passage à l’organisation génitale d’autorité suppose pour Freud que le complexe d’Œdipe ait été dépassé, le complexe de castration assumé, l’interdiction de l’inceste admise.
C’est avec l’identification que Freud va trouver une issue synthétique à l’individualisation du complexe d’Œdipe. Le complexe de castration, l’angoisse de castration, pourraient n’avoir d’autres déterminants qu’une simple incapacité, qu’une immaturité, rendant vaine toute satisfaction génitale réelle avec la mère ou le père. Malgré ça, l’homme n’est pas défaillant à cause de son organisation mais prématuré par vocation, soumis au manque (condition sine qua non de tout désir), et c’est bien dans ce manque vital que son désir de développement, d’évolution, d’autonomie, en fin de compte d’indépendance, prend son origine.

Le système de l’Œdipe devient une dialectique à partir de laquelle « les investissements d’objet sont abandonnés et remplacés par les identifications ». La prise en considération de la perte et de l’identification, dans la constitution, le développement et le déclin de l’Œdipe, permet d’accéder à la compréhension de l’angoisse de castration comme possible élaboration d’une histoire personnelle édifiante, imaginable et dicible censée cohabiter avec la société des autres.

Le désir et son inscription dans une Loi symbolique détermine ainsi l’accession au versant positif de l’ambivalence dans un ordre retrouvé.

V. L’Œdipe et les processus d’identification

L’Œdipe et les processus d’identification précisent encore davantage l’importance persistante de l’Œdipe dans le développement de la personne eu égard à son environnement. C’est la conjonction de Narcisse et d’Œdipe qui est rendue possible.

De la nature à la culture.
La permanence et la confirmation culturelle des lois œdipiennes autorisent identité, développement de la personnalité et autonomie. Cela se détermine à partir du Surmoi intégré comme juste, bon et non tyrannique, de l’idéal du Moi atténué qui veut nous faire ainsi que l’autre nous désire, du Moi idéal qui nous fait devenir comme on veut se faire.
Notre surmoi se constituerait plutôt en référence au Surmoi parental, et, logiquement, ce surmoi étant une instance d’identification par les traditions, par les valeurs des générations précédentes, par les règles civilisatrices. Où l’on voit que l’absence d’un parent, ou d’un grand-parent, ou la défiance vis-à-vis d’un parent ou d’un grand-parent déficient ou défaillant, comme dans la lignée d’Œdipe, peut faire se développer un nouveau paradigme surmoïque teinté de la pulsion de mort. C’est d’ailleurs dans cette pulsion que le Surmoi plonge lorsqu’il exprime des éléments du Ça en référence à la phase sadique-anale. Ainsi, par exemple, l’obsessionnel imprime une dimension persécutrice au Moi dans certain développement paranoïde.

D’une relation duelle à une relation triadique.
D’une relation de désir narcissique ou par étayage (vouloir ressembler à l’objet ou vouloir le posséder, l’intégrer), le petit d’homme est confronté à une relation où ces deux désirs vont se sédimenter (pour peu que ceux-ci soient intégrés chez les parents), se déposer non conflictuellement dans le Moi, avec, dans le cas de ce que l’on appelle le « versant positif » de l’Œdipe, l’identification au modèle de même sexe et le désir pour le modèle de l’autre sexe. L’ambivalence par rapport à l’Œdipe complet se trouve ici résolue dans une sorte de modération des pulsions. La personne du père ou la personne de la mère, à un moment précoce susceptible d’inceste, ne demeure qu’en tant que modèle et objet d’amour filial réciproque. Peut toutefois subsister un affect incestuel aussi puissant qu’il est caché. Est résolue aussi la frustration de l’irréalisation des désirs proprement incestueux. Le Moi devient sujet et objet, un tiers ambivalent sur ce point, en fait, indépendant dans les faits des anciens objets œdipiens, qui va se rapprocher d’un autre tiers, d’un objet et d’un sujet autres.

Identification maternelle.
Il en va de même, au bénéfice du développement d’une idée de la relation fondée sur la possibilité d’une fécondité, du couple parental qui a pu faire montre d’une distinction nette et différenciée des caractères sexuels de chacun des deux parents, n’excluant pas pour autant l’ambivalence, ainsi qu’une résolution des sentiments œdipiens de l’un et de l’autre parent envers l’enfant.
Dès lors, c’est la dimension hétérosexuelle de l’Œdipe dépassé qui pourra engendrer la possibilité du couple fécond, dans la même idée que sa dimension homosexuelle pourra investir des univers amicaux, parentaux, familiaux, figures sociétales, institutions, aussi bien que de conventions, de contrats, de pratiques autorisés, dans un mouvement proche de celui de la sublimation ou conforme à l’appui d’un certain légalisme. C’est en effet à cette condition que les pulsions, en particulier les pulsions partielles, peuvent se mettre au service d’une œuvre en cohérence avec la civilisation.
C’est ainsi que les échecs et les décadences civilisationnels d’aujourd’hui peuvent s’expliquer par l’absence de coordination personnelle avec le système de l’Œdipe.

Identification paternelle, au totem, au phallus.
Il s’agit ici de faire le lien du désir et de la loi sous le signe dans un premier temps de la révolte.
Nous pouvons nous référer au mythe de la horde primitive [8]. Comme pour la mère, l’identification se fera par l’incorporation, par la dévoration du père dont on « ingère » certaines « qualités ».
Le meurtre du père traduit la nature ambivalente du désir sexuel des fils exclus de la possession des femmes, prêts par là à dévorer le père. La culpabilité qui s’en suit, conformément aux règles de l’ambivalence, donne l’idée d’un cadre symbolique qui organise le clan des fratries : c’est ainsi que naît la socialité totémique. Dans la perspective freudienne, scientifique donc, l’évolution des liens sociaux se décline, par sentiment de culpabilité, du totémisme à la religion, puis du monothéisme à la science. La Loi symbolique se partage.
Avec le repas totémique, le cannibalisme, au détriment du père, concrétise le meurtre du père et l’amour du père, dans un dépassement nécessaire. L’incorporation psychique du père autorise l’identification en substituant les fils à la perte de l’objet. Le père symbolique est ensuite maintenu grâce aux totems.

Identification et narcissisme.
C’est l’identification-socle de la personnalité indépendante.
Après l’identification au totem, se pose la question du basculement dans le dogme ou dans la mélancolie. Dans le cas de la mélancolie, l’autre, absent, n’est pas « connu », et n’a pas reconnu le sujet [9]. C’est la même chose pour celui qui a basculé dans le dogme. Double impasse qui explique pourquoi le sujet lui-même, faute d’accès à l’Autre, à la symbolique du père, de sa dévoration (amour-incorporation), de sa mort (son deuil) et de son symbole, le totem, ne peut se reconnaître. Pas d’idéal du Moi, pas de reconnaissance, donc pas de Surmoi et pas d’estime de soi, en définitive, non plus que de Moi idéal.
Le narcissisme est, pour ainsi dire, volé, ou, plus exactement, substitué. Dans la mélancolie ou dans le dogme, l’objet est toujours déjà perdu. Mais comme cet objet est fondamental, puisque c’est l’autre en tant qu’idéal du Moi qui est représenté, le narcissisme est incomplet d’une partie, développementale, de son Moi. Il est pour ainsi dire figé dans l’absence de l’autre ou dans une présence dogmatique, illusoire car ersatique.
La libido n’est pas déplacée sur un objet, mais sur le Moi lui-même, en circuit fermé. C’est d’ailleurs ainsi que Freud parlait de névroses narcissiques (les psychoses, en opposition aux névroses de transfert : hystérie, phobies, obsession) en ce qu’elle dénotait l’identification du Moi avec l’objet abandonné, la perte de l’objet équivalant à la perte d’une partie du Moi.
A l’inverse des névroses, qui manifestent un désir et la défense contre ce désir, et qui sont des formes de protection et de maintien, l’identification mélancolique altère le Moi comme fixant ce désir pour un objet, ou pour une conviction dogmatique, absent ou perdu. L’incorporation (fantasme pris à la lettre chez le mélancolique) – l’introjection (processus pris à l’esprit chez le névrosé) – est une identification qui se fait dans les névroses pour un objet, dans les psychoses (et la mélancolie) pour le Moi qui se dévore lui-même. C’est l’identification primaire qui se joue ici, et, pour le nommer autrement, le narcissisme primaire, prélude à l’accès au narcissisme secondaire.

Nicolas Koreicho – Août 2021 – Institut Français de Psychanalyse©

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[1] 467 av. JC

[2] 410 av. JC

[3] 430 av. JC

[4] 420 av. JC

[5] L’abandon des enfants non désirés, en mer ou sur le fleuve, est attesté dans le monde antique

[6] Dès l’époque classique, Aristote utilise Œdipe roi comme exemple parfait de la tragédie dans son traité La Poétique

[7] Figure de style (trope) qui consiste à employer un nom, commun ou propre, pour signifier un concept générique

[8] Cf. Totem et tabou

[9] Cf. Deuil et mélancolie

Le scénario fantasmatique

Le scénario fantasmatique

Scénarios pervers, paraphilique, narcissique, onirique, artistique

« Alors, ils se montaient des bobards, des entourloupes monumentales, ils rêvaient tous de réussites, de carambouilles formidables… Ils se voyaient expropriés, c’était des fantasmes ! »
Céline, Mort à crédit, 1936.

Jean-Honoré Fragonard – Céphale et Procris, 1755 – Musée des Beaux-Arts, Angers

Distinctions : Fantasme – Passage à l’acte – Délire – Mythomanie – Hallucination

Le terme « fantasme », avant d’avoir été popularisé par la psychanalyse, provient du grec phantasma qui signifie « fantôme, hallucination visuelle », puis « fantaisie » repris en proximité du grec phantasia signifiant « apparition, vision », puis « imagination », jusqu’à l’actuel« fantasme » de la famille de phainein « apparaître ».
Une définition du mot « fantasme » dans le Nouveau Larousse illustré de 1906 nous intéresse dans la mesure où elle fait intervenir une production mentale ayant un double sens, au passage tout comme le symptôme, d’un contenu latent et d’une forme manifeste : « Chimère qu’on se forme dans l’esprit ».

Il est nécessaire de différencier le langage propres aux pulsions (inconscient : délires), de celui accessible par le conscient (fantasmes), des constructions fantasmatiques perverses agies (passages à l’acte pervers), du mode discursif (mythomanies), du mode perceptif (hallucinations).

Dans la névrose, les fantasmes sont refoulés et entraînent une souffrance alors que, dans la perversion, les pulsions s’expriment sous l’égide du principe de plaisir. D’où la théorie freudienne : « La névrose est le négatif de la perversion ».

Les fantasmes qui accompagnent les relations sexuelles (érotiques, actives, pré- et post- orgasmiques, négatives) sont conscients ou provoquées ou imposées par les « rejetons » du refoulé et transmis de la pensée, visuelle le plus souvent, à l’impulsion physique.

Le fantasme est conscient et ne se manifeste pas dans la réalité (sauf réalisation substitutive avec mise en scène).

Le délire est inconscient et se manifeste dans le réel neurologique et l’isolement de la perception. L’acception contemporaine du terme permet une prise de liberté, relative, dans la réalisation cadrée de plaisirs cadrés dans un contexte.

La mythomanie est un syndrome discursif produit par un clivage du moi ou un ersatz facilitant l’équilibre du mythomane. Ex. Le syndrome de Münchausen.

L’hallucination est l’expression d’un désir, ou d’une crainte, en une perception sans référent située hors de la réalité du sujet (diff. du délire). A ce titre elle est mentale, (visuelle, auditive), sensorielle (impression de réalité), cénesthésique (sensation), motrice.

Selon les auteurs du Vocabulaire de la psychanalyse, le fantasme est un « scénario imaginaire où le sujet est présent et qui figure, d’une façon plus ou moins déformée par les processus défensifs, l’accomplissement d’un désir et, en dernier ressort, d’un désir inconscient. » (Laplanche, Pontalis – 1967).

Le scénario fantasmatique

Lorsque Freud définit le mouvement qu’il nomme désir (wunsch), il évoque l’hypothèse du réinvestissement d’une trace mnésique de satisfaction liée à l’identification pulsionnelle.
L’observation de la satisfaction alimentaire chez le nouveau-né constitue un exemple du premier repérage pulsionnel :
La faim, créatrice de tension (cris, pleurs) est source de déplaisir. Le lait, pourvoyeur de satisfaction (apaisement) est source de plaisir. La tétée est source de résolution sexuelle, future éventuelle modèle à fantasme.
Ainsi, c’est une expérience de satisfaction qui est liée à la réduction de la tension originaire de la pulsion. Cette première expérience de satisfaction, organique, laisse une trace, mnésique, une représentation du processus pulsionnel au niveau de l’appareil psychique à laquelle se trouve désormais liée l’image et la perception de l’objet ayant procuré le plaisir. Dès que le besoin se représentera, la relation précédemment établie sera la source d’une nouvelle impulsion ; elle investira à nouveau l’image mnésique de cette perception dans la mémoire. Autrement dit, elle reconstituera la situation de la première satisfaction où l’enfant imagine (fantasme) avoir créé l’objet. La propension à « créer » du fantasme pourra par la suite s’établir à l’envi.

Un fantasme, ou plus élaboré, un scénario fantasmatique, est un scénario imaginaire, une fiction où le sujet est présent et qui figure de façon plus ou moins déformée, par les processus défensifs, et les instances du Ça, du Moi, du Surmoi, l’accomplissement d’un désir.
On ne peut donc pas parler de mémoire au sens commun du terme, mais de traces mnésiques dans l’Inconscient du sujet, lesquelles sont des réalités psychiques pour le sujet de l’Ics, mais que la personne ignore, ou veut ignorer.
Il existe tout un répertoire de la vie fantasmatique : sexualité, agression, fantasmes de gloire, d’abandon, de castration, etc., liés à quelques noyaux organisateurs de la vie psychique, en particulier aux fantasmes originaires.
Le fantasme est une formation de compromis, il élabore et aménage différents matériels psychiques, dont certains sont conscients et d’autres pas. Certains fantasmes demeurent inconscients. Par ailleurs, le fantasme peut témoigner d’une fixation de la sexualité à un stade psychosexuel, comme le stade oral ou le stade anal. De ce point de vue, il est résultat d’une régression.
La capacité à fantasmer signe une certaine normalité psychique, ainsi qu’il en est du souvenir, du rêve, etc. : on peut soupçonner chez les patients psychosomatiques une défaillance de la fonction fantasmatique, repérée sous la forme de la pensée opératoire. Le fantasme permet ainsi une régulation psychique des désirs inconscients, nécessaire à la bonne santé mentale.

Les fantasmes originaires

Les fantasmes originaires sont des fantasmes qui transcendent le vécu individuel et ont un certain caractère d’universalité. En ce sens, ils sont à rapprocher des mythes collectifs. Ils « mettent en scène » ce qui aurait pu dans la préhistoire de l’humanité participer à la réalité de fait et à ce titre ils entrent dans le cadre de la réalité psychique.

Ce sont :
La scène primitive – La castration – la séduction – la vie intra utérine, le sein maternel.
Ils renvoient respectivement à :
La différence des générations – La différence des sexes – La différence désirs-interdits – la différence des pulsions de vie et de mort.
Ils sont le fondement des origines de la Loi symbolique.

« Je nomme fantasmes originaires ces formations fantasmatiques — observations du rapport sexuel des parents, séduction, castration, etc. » Freud.

Les fantasmes dits originaires se rencontrent de façon générale chez les êtres humains, sans qu’on puisse en chaque cas invoquer des scènes réellement vécues par le sujet ; ils appelleraient donc, selon Freud, une explication phylogénétique où la réalité retrouverait sa dimension historique : la castration par exemple, aurait été effectivement pratiquée par le père dans le passé archaïque de l’humanité, afin de limiter la rivalité et/ou de réduire une démographie non pensée.
Si l’on envisage maintenant les thèmes qu’on retrouve dans les fantasmes originaires (scène originaire, castration, séduction, retour au sein et/ou à la vie intra-utérine), ils se rapportent tous aux origines, individuelles et collectives. Comme les mythes, ils prétendent apporter une représentation et une « solution » à ce qui pour l’enfant s’offre comme énigme majeure ; ils dramatisent comme moment d’émergence, comme origine d’une histoire, ce qui apparaît au sujet comme une réalité, d’une nature telle que cette réalité exige une explication, une « théorie ». Ainsi, dans la « scène originaire », c’est l’origine du sujet qui se voit figurée ; dans les fantasmes de séduction, c’est l’origine, le surgissement de la sexualité ; dans les fantasmes de castration, c’est l’origine de la différence des sexes ; dans le retour au sein ou à la vie intra-utérine, c’est la différence des pulsions de vie et des pulsions de mort.

Le fantasme comme construction

Le fantasme peut être appréhendé comme une construction imaginaire, consciente ou inconsciente, permettant au sujet qui s’y met en scène, d’exprimer et de satisfaire un désir plus ou moins refoulé, et de surmonter une angoisse.
Ces pulsions refoulées cristallisent sur elles les complexes morbides les plus différents.

« Au lieu d’être enfoui dans les profondeurs du moi, l’objet redouté ou désagréable peut être dérivé vers un fantasme imaginaire et agréable, où se dissout l’angoisse, souvent en retournant l’objet en son contraire ». Freud.

Le fantasme est une création psychique consciente de scénarios idéalisés autour de désirs non assouvis ou espérés, notamment dans des domaines libidinaux et à ce titre devant transgresser les interdits relatifs aux règles éthiques et morales.
Le fantasme se crée consciemment et souvent n’est pas réalisé par respect des lois ou des principes inhérents au respect personnel.
En soi, le fantasme est un désir inassouvi, et, par métonymie, interdit.
Le sujet est toujours présent dans de telles scènes, soit comme observateur, soit comme participant grâce à une certaine permutation des rôles, des attributions. L’épopée sadienne est en ce sens tout-à-fait précise.
Il semble aussi être le lieu d’opérations défensives selon la mise en oeuvre des modalités les plus archaïques : retournement sur la personne propre, renversement en son contraire, dénégation et projection.
Dans la mise en scène organisée par le fantasme, la dimension de l’interdit est toujours présente dans le déploiement même du désir.

Bibliographie :
– Laplanche et Pontalis : Vocabulaire de la psychanalyse, P.U.F, 1967
– Chemama et all. : Dictionnaire de la psychanalyse, Larousse, 1993
– « Les fondements de la clinique », Javier Aramburu , in La cause freudienne, N° 50, février 2002

Le fantasme paraphilique

Exemple du transsexualisme.
Dans le transsexualisme, à partir d’une dépression précoce, sur la base d’une séparation, le sujet a introjecté au niveau psychique la bonne mère, et au niveau physique la mauvaise mère en un clivage devant être réparé par une réalisation fantasmatique concrète (à rapprocher de l’anorexie mentale, des hystéries, des hypocondries).
Le transsexuel se refuserait à toute élaboration fantasmatique. S’y révèle une intolérance psychique à la pulsion, un déficit de représentation qui oblige le sujet à évacuer l’énergie vers le corps. C’est comme si le fantasme, ne pouvant pas être élaboré psychiquement devait apparaître dans le réel. L’espoir mégalomaniaque du transsexuel consolidé et prêt à être concrétisé par le désir du ou des parents, ne peut qu’être déçu, en référence à la dépression précoce, et peut finir par convaincre le chirurgien d’intervenir. A une revendication fantasmatique est alors répondu une correction corporelle qui ne résoudra naturellement rien à la dépression originelle.
A cet égard, le concept de transgenre est un fantasme plus ou moins réalisé, en une paresse, comme de nombreux concepts parasexuels contemporains, qui consiste à établir dans les textes de loi et dans les textes juridiques ce qui ne veut pas faire l’effort de la compréhension.

Le fantasme narcissique comme construction perverse

Les fantasmes dans les stades fondamentaux de la personnalité. Ils sont transposables dans les fantasmes sexuels, à certaines conditions de sauvegarde, d’assentiment et de respect de la loi.
– Les fantasmes de l’oralité visent à posséder l’autre, à les incorporer. Dans la relation, cela se traduit par la possessivité, la dévoration, la jalousie, la boulimie, l’anorexie, la kleptomanie, les toxicomanies, l’intégration de l’autre (sexualité addictive), l’effraction et la destruction sur un mode agressif (les fantasmes de viol prennent leur place ici), les fantasmes d’abandon et de fusion.
– Les fantasmes de l’analité de la première phase sont dirigés vers la rétention (possession), puis la destruction de l’objet. Dans le rapport sexuel, apparaîtra le désir de mordre, griffer, déchirer, détruire, uriner, etc.
– Les fantasmes de l’analité de la deuxième phase sont plus orientés vers la prise de contrôle de l’objet sous la forme d’une manipulation. Ici, la possessivité se met en scène par les marques temporaires (fouet, éjaculation faciale, soumission…) ou plus ou moins définitives (colliers, tatouages, piercings…). Ces fantasmes engendrent des relations de domination/soumission avec selon l’humeur l’utilisation de cravaches, fessées, martinets…
– Les fantasmes de l’Œdipe font appel bien évidemment à un troisième objet. Les désirs se matérialisent dans le voyeurisme, l’exhibitionnisme, les rapports multiples, le fétichisme, le triolisme, l’échangisme, le mélangisme…
– Les fantasmes narcissiques qui sont des déclinaisons de fantasmes pervers, des fantasmes limites, délictuels, toxicologiques.

Le fantasme onirique

Le domaine du fantasme onirique est infini et éminemment personnel, même si l’on y trouve des symboles et des thèmes communs à tout un chacun. Les procédés utilisés pour mettre en oeuvre le rêve et sa signification sont la condensation, le déplacement, la représentatibilité (figurabilité) et l’élaboration secondaire. Le mécanisme principal des rêves pour la représentation fantasmatique est la figurabilité et permet de transformer les pensées en scénarios visuels et dynamiques grâce aux phénomènes de visualisation et de représentation symbolique des pensées et des mouvements psychiques.

« Le contenu du rêve consiste le plus souvent en situations visualisables [anschaulich, note du traducteur] ; les pensées du rêve doivent donc tout d’abord recevoir une accommodation qui les rende utilisables pour ce mode de figuration. Imaginons, par exemple, qu’on nous demande de remplacer les phrases d’un éditorial politique ou d’une plaidoirie devant un tribunal par une série de dessins ; nous comprendrons alors sans peine les modifications auxquelles le travail du rêve est contraint pour tenir compte de la figurabilité dans le contenu du rêve » (Freud. Sur les rêves, 1901).

En analyse, le transfert, particulièrement actif dans la relation du rêve, est propice au partage des affects, ainsi par conséquent que la réduction de la densité de l’angoisse que les  événements originels, et les sensations y afférentes, ont pu re-produire. L’ambivalence et le clivage y développent leur oeuvre adoucissante, acceptable, donc. Autant dire que la possibilité de symbolisation des traumas du rêveur peut se réaliser, dans la mesure où l’interprétation des fantasmes et des scénarios du rêve met en perspective, grâce à l’analyse, la représentation (figurabilité) de leur impact passé à traiter et à séparer de la difficulté actuelle de l’analysant.

Le rêve comme régulation fantasmatique :
Fin du Songe d’une nuit d’été

Le fantasme artistique

Le territoire du fantasme artistique, de la même manière, est infini et repose sur les conjonctions personnelles de l’artiste, du spectateur, de la sensibilité et du monde et, éventuellement, d’une certaine idée de la beauté, du travail de l’artiste et de la civilisation. Il permet en réalité immédiatement la rencontre de deux mondes de fantasmes, celui de l’artiste et celui du spectateur. Cette rencontre est le fruit, comme indiqué précédemment, de deux sublimations. Cependant, la particularité d’une fantasmatique artistique tiendrait en ce que il exprime une dialectique entre la singularité de l’artiste et son intention de partager cette singularité avec le monde, au point de l’annihiler, et d’annihiler l’idée même de beauté, de travail de l’artiste, de la civilisation, jusqu’à mettre en question l’existence artistique de l’oeuvre, en même temps que le fantasme de l’art parie sur la possibilité pour l’oeuvre fantasmatique d’exister entre le principe de plaisir et le principe de réalité, dans un entre-deux impossible et instable et, par là même, possiblement créateur.

Le père noël est une ordure : « le délire de l’artiste » :

 

Nicolas Koreicho – Juin 2014 – Institut Français de Psychanalyse©

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De la psychose au délit-re et au crime

De la psychose au délit-re et au crime

Régression – Psychose – Délire – Crime

« Je n’ai jamais voulu tuer personne.
C’est ce médecin viennois qui en parlait souvent. Il disait que l’inconscient nous guidait et nous faisait agir malgré nous. J’en avais discuté avec ma mère : « C’est quoi ce charabia ? Un truc dans la tête qui t’obligerait à faire des choses que tu ne veux pas faire ? C’est pratique pour les salauds ! C’est pas de leur faute s’ils font du mal, alors ! »
Maud Tabachnik – L’Ordre et le chaos

« Le visage immobile et grave de Raskolnikov changea instantanément d’expression et il éclata du même rire nerveux et irrésistible que tout-à-l’heure. Soudain, il lui sembla revivre avec une intensité singulière les sensations éprouvées le jour du meurtre : il se tenait derrière la porte, la hache à la main ; le verrou tremblait ; de l’autre côté, les hommes juraient et essayaient de forcer la porte et lui se sentait pris du désir de crier des injures, de leur tirer la langue, de les narguer et de rire, rire aux éclats, rire, rire sans fin. »
Fiodor Dostoïevski – Crime et châtiment

Le Petit Journal Illustré

Officiellement, 15 % des auteurs d’homicides sont touchés par une maladie mentale grave (le plus souvent une psychose schizophrénique, paranoïaque, un trouble de l’humeur mélancolique), c’est-à-dire constante et caractérisée. Dans l’absolu, il faudrait absoudre tout criminel, dans la mesure où le crime est toujours le signe manifeste par excellence d’un déséquilibre psychique, fût-il temporaire, d’un trouble mental. Des nuances sont donc proposées dans les prétoires à valeur de l’abolition ou non du discernement, du contrôle ou non des actes, du criminel [*].

Dans un premier temps, nous poserons les conditions de la régression en les intégrant dans une temporalité qui va les distinguer d’un côté des conditions de la fixation, de l’autre de celles du dépassement.
Ensuite nous déclinerons les principaux syndromes pour comprendre en quoi, incidemment, ils peuvent mener à des passages à l’acte.
Enfin nous comprendrons la sublimation comme un processus pouvant éviter ces passages à l’acte.

Dans un second temps, nous décrirons les phénomènes et la spécificité des délires.

Dans un troisième temps nous expliciterons la question des psychoses, de la psychopathie et de certains troubles mentaux et à quelles conditions elles peuvent mener à des passages à l’acte criminels.

Régression

1. Distinction de la régression à une fixation présente.

Régression et fixation s’expriment par l’intermédiaire des processus de répétition (compulsion de répétition névrotique par ex.), comme processus psychologiques ancrés dans le biologique.
La fixation c’est la répétition des expériences fortes, cf. la métaphore du disque dur rayé : la psychothérapie analytique consiste à retrouver l’endroit et répéter cette retrouvaille non seulement pour repérer avec précision, mais surtout pour neutraliser et réparer.
Le plaisir s’est trouvé enrayé et non satisfait, le Moi cherche à savoir pourquoi, l’inconscient revient pour lui indiquer.
La culpabilité prend la place du plaisir sous la forme du plaisir pulsionnel puni.
On assiste alors à la persistance de comportements inadéquats à la réalité et au présent, à l’échec de la pensée symbolique et critique.
On constate, par la forme, la nature et l’histoire des symptômes, une dépendance de l’organisme par rapport aux affects (ressentis) issus des processus primaires de plaisir ou de déplaisir fixés aux Stades correspondants.
Le Moi, du fait de l’impossible satisfaction du plaisir, est affaibli, et, par suite, les fixations ramènent le Moi sur ces points de fixation, à un moment où à un autre du développement de la personnalité, en fonction de l’histoire personnelle, de la nature de l’objet, de l’ancienneté de l’événement. Ex. : fixation au stade anal oriente vers l’obsessionnalité.

 2. La régression proprement dite au passé.

La régression est représentée par l’affaiblissement des facultés et le passage à des modes d’expression et de comportement inférieurs du point de vue de la complexité, de la structuration et de la différenciation.
La régression constitue un retour – plus ou moins organisé et transitoire – à des modes d’expression antérieurs de la pensée, des conduites ou des relations objectales, face à un danger interne ou externe susceptible de provoquer un excès d’angoisse ou de frustration.
C’est à un retour vers l’Œdipe ou le préœdipien, constitué en grande partie par leur conjugaison avec des problématiques narcissiques, auquel on assiste.
On distinguera :
– La compensation : (ne pas confondre avec le mécanisme de défense) fatigue, faim, sommeil, douleur, tristesse… sont des éléments de relation de la libido vers l’extérieur non satisfaits qui se retournent vers le Moi et qui appellent des compensations régressives. Elles sont aux origines du narcissisme.
– La maladie psychosomatique. On a pu parler pour ce type de régression de conversion hystérique, végétative, qui se manifestent par des expressions d’émotions archaïques : hypertension, malaises vaso-vagaux, tachycardie, gastrites, allergies…), de conversion organique (on parlait de névrose d’organe), de maladies psychosomatiques. Il n’existe pas de maladie qui ne possède une dimension psychique. On parle aujourd’hui de psychoneuro-immunologie.
– Le retrait apathique (apathetic withdrawal – DSM-IV) : Il s’agit d’une régression à forme de détachement protecteur, fait d’indifférence affective, de restriction des relations sociales et des activités extérieures, et de soumission passive aux événements, qui permet à une personne de supporter une situation très difficile.
L’agressivité : modalité comportementale régressive si elle est univoque. Le masochisme psychique, ou l’idée de ne pouvoir s’extirper du mal, au point de se complaire dans la souffrance et la conflictualité.
Dans la régression, on peut lire un certain nombre de syndromes comme représentatifs de retrait, dont certains possiblement criminogènes :

3. Les syndromes (ensembles organisés de symptômes).

– Syndrome de Cotard : délire de négativité organique (absence des organes).
– Syndrome de Ganser : questions et réponses à côté et inhibition intellectuelle.
– Syndrome de Gélineau : cataplexie (perte brutale de tonus musculaire) et narcolepsie.
– Syndrome de Münchausen : simulation de pathologies viscérales sensées nécessiter une opération.
– Syndrome de Stockholm : attachement à l’agresseur.
– Syndrome d’Asperger : les principales perturbations des sujets atteints d’autisme de haut niveau ou d’un syndrome d’Asperger touchent la vie sociale, la compréhension et la communication. Ces troubles sont la conséquence d’une anomalie, potentialisé par l’organisation psychique de la personne) du fonctionnement des centres cérébraux qui ont pour fonction de rassembler les informations de l’environnement, de les décoder et de réagir de façon adaptée. Le sujet ne parvient pas à décoder les messages qui lui arrivent (il paraît submergé par la « cacophonie » de l’environnement), ni à adresser en clair ses propres messages à ceux qui l’entourent. Il est dispersé dans l’espace, déphasé dans le temps, dépassé par les échanges et sa communication maladroite et hésitante se perd le plus souvent dans des tentatives avortées. Pour être moins dispersé, il se concentre sur des détails, pour être moins déphasé, il se complait dans des routines, et ses échecs de communication avec les autres l’amènent à une concentration exclusive sur lui-même, sans pour autant le satisfaire. (G. Lelord)
– Syndrome d’influence (Clérambault) : pensée soi-disant commandée et manipulée par l’extérieur.
– Syndrome d’automatisme mental : dédoublement de la pensée (dissociation) et expression parasite d’idées, de mots, de gestes qui parviendraient d’une force étrangère qui contrôlerait l’activité psychique du sujet.
– Syndrome hallucinatoire : les hallucinations (visuelles, auditives, perceptives) représentent désirs ou craintes, souvent scénarisés, du sujet.
– Syndrome confusionnel : obnubilation de la conscience, perturbation de l’activité psychique. Ceci entraîne une grande inertie ou une grande agitation. L’origine peut en être infectieuse ou toxique. Il se manifeste par une obnubilation de la conscience où les idées s’agglutinent et se confondent (par degrés : de l’engourdissement à la stupeur). La modalité de cette expérience est proche de celle du rêve. A cela s’ajoutent souvent des troubles de la mémoire, des signes physiques (fièvre, déshydratation).
Les causes peuvent en être infectieuses, toxiques, traumatiques, épileptiques, démentielles, psychotiques.
– Syndrome de Korsakov : syndrome confusionnel et polynévrite des membres inférieurs. le passage à l’acte lorsqu’il se manifeste est conjoncturel.
– Syndrome dissociatif : discordance idéique et verbale, indifférence affective et apragmatisme, à l’exemple de l’hébéphrénie.

 4. Distinction de la régression eu égard à son dépassement futur du complexe d’Œdipe et de ses prolongements.

C’est une des marques de l’équilibre psychique qui sans cesse procède à des ajustements pour s’établir de manière plus ou moins stable. C’est critiquer (séparer le présent du Moi du passé du Ça et du Surmoi) ; c’est distancier, renoncer, cliver, admettre l’ambivalence.
Un dépassement à noter comme pouvant participer à l’équilibre et à l’indépendance est la sublimation. Le terme sublimation a deux sens dans l’œuvre de Freud :

  • La désexualisation d’une pulsion s’adressant à une personne qui pourrait (ou qui a pu) être désirée sexuellement. La pulsion, transformée en tendresse ou en amitié, change de but, mais son objet reste le même.
  • La dérivation de l’énergie d’une pulsion sexuelle ou agressive vers des activités valorisées socialement (artistiques, intellectuelles, morales). La pulsion se détourne alors de son objet et de son but (érotique ou agressif) primitifs, mais sans être refoulée. C’est le sens le plus habituel.

Délire

Du latin delirium, de delirare, « sortir du sillon ».
Les délires sont des modes d’expression psychotique. Ils sont l’expression d’un conflit psychique en réaction à des événements historiques précis.
De la sorte, il n’est pas pertinent de séparer le passage à l’acte criminel d’un déséquilibre psychiatrique : tout criminel est forcément psychotique, fût-ce de manière temporaire.

Terminologie
Syndrome délirant : aliénation du sujet, et sa croyance en la réalité du délire. Les jugements, les perceptions et la logique sont erronés par rapport à la réalité. Le discours représente le symptôme lui-même dans une formation de compromis entre l’Ics et le Cs en un paroxysme de l’ambivalence des mots et des sèmes. C’est une possible réponse à une sollicitation sexuelle (et vraisemblablement incestuelle et/ou homosexuelle) évidemment non désirée.

On distingue :
Les délires paranoïaques
Ce sont des délires organisés (en réseau, c’est-à-dire par envahissement de la pensée en toile ou en secteur : un seul thème est concerné).

  • Délires passionnels (Clérambault) : à thème de projection sur l’autre. Erotomanie, jalousie, revendication (ou de préjudice). Thème commun : la persécution (Lasègue).
  • Délires de relation des sensitifs : susceptibilité, accueil des brimades, dépressions. Retournement sur soi des motions haineuses.
  • Délires d’interprétation systématisés : interprétation erronée de faits (signes, sensations corporelles). Délire de filiation. Délire mégalomaniaque (comparable symétriquement au délire de persécution).
  • Invasion projective des pensées (paraphrénies – Kraepelin : imagination, fantastique, dédoublement des pensées).
  • Délires de possession (démon, dieu, être surnaturel, animal) (Dupré).
  • Psychose Hallucinatoire Chronique.
  • Bouffée délirante aiguë : brièveté et richesse du délire.

Les délires paranoïdes
Différents du délire paranoïaque. Il sont propres à une forme de schizophrénie. Les délires ne sont pas systématisés, ils sont flous, abstraits, hermétiques.

On assiste à de fréquentes hallucinations auditives et un automatisme mental se développe. Nous pouvons là encore nous référer aux psychoses hébéphrénique et héboïdophrénique.
La psychanalyse fut invitée à participer à une discussion qui avait pour visée « l’établissement des faits dans les recherches judiciaires » en 1906, date à laquelle Löfler, professeur de médecine légale, invita Freud à prendre la parole à l’Université de Vienne sur une question de « criminalistique » des plus concrètes, c’est-à-dire la possibilité d’identifier et de démasquer l’auteur d’un crime à l’aide de la méthode associative initiée par Jung et perfectionnée par Freud sous le terme des associations libres.
Freud se réfère à Hans Gross (1847-1915) en tant que ce juge d’instruction et enseignant en droit pénal va être à l’origine du terme « kriminalistik » que l’on retrouvera dans son « Manuel pour juges d’instruction » et est fondateur d’un Institut de criminalistique en 1912.
On attribuera par ailleurs à deux de ses élèves – Wertheimer et Klein – d’avoir amené Freud à prendre position initialement sur la question de la criminalité dont on trouve une trace dans les « Archives d’anthropologie criminelle et de criminalistique » de Gross, intervention qui était destinée aux étudiants en Droit. Ici la psychanalyse croise de manière effective, vers 1906, la criminologie.
Il est de raison et d’observation de proposer le classement des crimes religieux, sexuels ou homicidaires, compte tenu de leurs diverses dimensions suicidaires (partiellement ou totalement), individuelles ou collectives, dans les applications réalisées d’un délire psychopathique ou psychotique (paranoïde, paranoïaque), ce qui n’exclut nullement la responsabilité du sujet.
Par ailleurs, les avancées de la psychanalyse considèrent que le crime, au sens ordinaire du terme, fait écho aux origines d’un double crime en référence à l’Œdipe, à savoir l’inceste, maternel, et le parricide sous de multiples déclinaisons.

Crime

Crime : le mot « crime » vient du mot latin « crimen (-inis) » qui signifiait à l’origine « décision judiciaire ». Ce mot vient à son tour du grec « krimein », c’est-à-dire « juger », « choisir », « séparer ». Dans le latin classique, le mot « crimen » a aussi pris le sens d’« accusation » ou de « chef d’accusation » (…). Cela veut dire que, dans son sens étymologique, le mot crime ne désigne pas directement une action, un acte ou un comportement particulier, mais plutôt l’acte de juger un comportement dans le cadre d’un processus institutionnel de type judiciaire. Pires in Debuyst, Digneffe, Labadie et Pires, 1995.
Le crime se distingue du délit et de la contravention. Aujourd’hui on considère qu’il existe trois grandes catégories de crimes : Les crimes contre les personnes, contre les biens, contre l’État. En affinant ces catégories, on distingue : les crimes avec usage de la force, les crimes contre la propriété, les crimes contre l’ordre public, les crimes haineux, les crimes contre l’État, les crimes contre la justice, les crimes environnementaux et les crimes non parfaits.
D’un point de vue psychanalytique, le crime est le rapport que le sujet entretient avec la culpabilité : la condamnation, interne et sociale, impliquant prévisionnellement la condamnation (sentiment de culpabilité) dont on peut considérer qu’elle complète et qu’elle découle de la prise en compte d’une logique conjonctive sociétale et individuelle réparatrice.

Psychose criminelle

La criminalistique (police scientifique) s’intègre à la criminologie, et les crimes psychotiques sont l’objet d’enquêtes et d’expertises, dès lors qu’elle constitue une science jumelle bien distincte, complémentaire à l’étude doctrinale et appliquée au phénomène appelé « crime » pris dans le sens large du terme, c’est-à-dire toute agression dirigée contre les valeurs morales ou sociales légalement définies ou pénalement protégées. Elle s’intéresse spécifiquement aux traces consécutives au crime lesquelles ne présentent pas de différence notable, hormis dans les relations qui en sont faites, avec les crimes « ordinaires ».
Ceci est un autre argument qui plaide en faveur de la nécessité de ne pas distinguer le crime de sa nature psychotique sans exclure l’idée éthique d’une responsabilité du sujet. Ainsi qu’indiqué, tout criminel est nécessairement psychotique, fût-ce de manière temporaire. 

Terminologie

– La criminologie : science qui étudie les causes, les manifestations et la prévention de la criminalité. Elle étudie précisément la nature, les causes du développement et du contrôle criminel selon à la fois un point de vue individuel et un point de vue social. C’est un champ interdisciplinaire qui étudie le phénomène criminel et qui fait appel à plusieurs disciplines (psychologie, Droit, sociologie, économie).
– La police scientifique : dimension de l’intervention sur les lieux intégrée à un corps de police.
– La criminalistique : dimension du travail technique en laboratoire sur des traces liées à l’investigation criminelle
– La forensique : cette science englobe les deux dimensions précédentes mais qui inclut également des aspects médico-légaux ainsi que la résolution de problèmes ou de litiges dans des domaines autres que criminels (civil, administratif, règlement, arbitrage), ainsi que l’expertise judiciaire.

Dans certains cas, le crime est une voie choisie par le sujet pour la réalisation (un aboutissement) de son trouble mental :

– Cas de l’épilepsie
Tout un chacun, compte tenu du stade du miroir, est confronté à la problématique du double. Chez l’épileptique, la crise est un moment d’amnésie, d’ab-sence (qui n’a pas de sens). Le sujet épileptique demande aux spectateurs putatifs de rendre compte de la gémellité, chose qu’il ne veut pas considérer, qu’il ne peut « voir ». Pour lui existe dans la réalité un moi qu’il connaît, qu’il peut voir. Mais existe aussi un double, un non-Moi qu’il ne peut pas voir puisque l’amnésie est là pour lui cacher ce non-Moi de la crise. Le mot « double » prend alors plusieurs sens. C’est celui qui est étrange(r), non-familier. C’est celui qui pourrait lui appartenir mais qui n’est pas lui. S’il y a eu gémellité réelle et par exemple mort intra-utérine, la crise épileptique rejoue la quête perpétuelle, la recherche de ce mort que l’épileptique en crise tente de faire revivre.
L’épileptique est son double. Le sujet peut vouloir tuer un double encombrant. (Mythe d’Héraclès). Dans le stade du miroir, le double est structurant et nécessaire. Le double non reconnu est étrangement inquiétant. Un double mort, réel ou fantasmé, a existé, et il s’agit pour dépasser la crise de lui faire face, non de l’introjecter à l’occasion de cette crise.

– Cas de la schizophrénie
L’héboïdophrénie. C’est typiquement une schizophrénie délinquante, touchant principalement les adolescents, sous la forme d’une pseudo-psychopathie. Elle fait apparaître discordance et dissociation : le crime est immotivé, le vol absurde, le passage à l’acte choquant. Nous pouvons aisément émettre l’hypothèse plus triviale d’adolescents laissés (dés)oeuvrer en marge de la famille, de la scolarité, de la loi, paternelle en particulier, et qui, plutôt que s’attaquer aux humains, ce qui présente des risques d’enquête et de sanction trop importants, préfèreront, par métonymie, s’en prendre aux animaux d’élevage ou domestiques, moins aptes à se défendre, ces rivaux qui, pour ces schizophrènes amoraux, sont eux choyés par leurs « parents ».
L’hébéphrénie. Cette schizophrénie touche également en majorité les adolescents, sans exclusive, et laisse une très large part à la dissociation et au déficit mental, ce qui, par métaphore défensive, protège du passage à l’acte criminel. 
L’automatisme mental : l’hallucination, sous la forme d’une injonction venue de l’extérieur, impose à l’individu de passer à l’acte.
Le délire paranoïde : identiquement, l’injonction hallucinatoire se traduit par l’agression du persécuteur afin pour le criminel de devenir le vengeur et ainsi de prendre sa place sur l’échelle mégalomaniaque.

– Cas de la paranoïa
Le délire chronique et le passage à l’acte apparaissent ici comme le moyen de mettre fin à la persécution :
– Persécution amour-haine (« Je l’aime, il me hait »).
– Jalousie (« Ma femme me trompe avec un homme »).
– Erotomanie (« Cette femme m’aime mais un homme m’empêche de le faire reconnaître »).
Le persécuteur est la plupart du temps une personne du même sexe que la victime (comme représentant de l’interdit homosexuel).
Les caractéristiques du crime paranoïaque le présentent comme un acte individuel. A ce titre il est immotivé, non prémédité, non dissimulé, il touche un proche, est inaugural, souvent associé à un trouble de l’humeur, plus fréquent s’il est commis sous l’emprise de stupéfiants – malheureusement dans ce cas la toxicomanie est considérée comme une circonstance minorante – crime fréquemment contigu à une désocialisation, ou pour les instances les plus tolérantes, à une absence de soins.
Causalité : le crime, mu par un sentiment de culpabilité s’impose afin de soulager une certaine conscience de culpabilité. La culpabilité non réfléchie précède, cause même, le crime. C’est le cas dans la transgression de l’interdit pour l’adolescent dont la culpabilité réelle le soulage du sentiment de culpabilité inconsciente. C’est alors une occurrence de rationalisation de la culpabilité dans sa mise en situation formelle effective.

Cas de la mélancolie
C’est une forme majeure (parmi les troubles de l’humeur) et souvent suicidaire, de la dépressivité. Le passage à l’acte apparaît comme la manière de mettre un terme à un destin malheureux. C’est l’occasion d’un délire mélancolique de persécution (et donc, là aussi, de mégalomanie) qui peut amener le mélancolique à choisir un bouc émissaire.

Cas de la démence précoce (Kraepelin)
Elle est caractérisée par de profonds troubles intellectuels et affectifs, avec une évolution progressive vers un effondrement psychique. Ses symptômes sont des troubles de la mémoire, du langage, du raisonnement, des accès de négativisme pouvant conduire à l’auto ou à l’hétéro-agression.

– Cas de la bouffée délirante
C’est une déclinaison paranoïde dans l’agression du persécuteur prétendu. Elle peut conduire à l’homicide volontaire. La toxicomanie peut y prendre une large part. Il en est de même pour :
La crise perpuérale. Après la confusion survient le délire à thème d’infanticide ;
La confusion mentale. Violences, homicide involontaire, criminalité routière.

– Cas du crime sexuel
C’est une forme, dans ses réalisations ultimes et hétérocentrées, de la perversion, et, notablement, de la psychopathie, ainsi que du trouble limite. La toxicomanie, à l’occasion par exemple d’expériences de « délires », au sens trivial du terme, de chemsex, y joue un rôle parfois important.
L’exhibitionnisme, le sadisme, l’attentat à la pudeur, l’agression sexuelle, le viol, toutes pratiques, dans la mesure où elles ne sont pas consenties, sont criminelles, de manière systématiques lorsqu’elles sont incestueuses et lorsqu’elles vont à l’encontre de mineurs.

Questions toujours d’actualité :

Place de la responsabilité individuelle, de la sanction et de sa valeur éducative et de soin.
Place de la morale et des instances civilisationnelles.
Place de la Loi symbolique, de ses prescriptions et de ses proscriptions universelles.

Nicolas Koreicho – Novembre 2013 – Institut Français de Psychanalyse© 

[*]En France, l’article 122-1 du code pénal énonce : « N’est pas pénalement responsable la personne qui était atteinte, au moment des faits, d’un trouble psychique ou neuropsychique ayant aboli son discernement ou le contrôle de ses actes. »

34RL1H3 Copyright Institut Français de Psychanalyse

Napoléon Bonaparte, « il ribuglione »

Napoléon Bonaparte, « il ribuglione »

1. Un prématuré
2. Se régénérer 
3. Une re-fondation inaboutie 
4. Le ribuglione prémonitoire
… Le bel aujourd’hui
Portait inachevé de Bonaparte – Jacques-Louis David, 1798 – Musée du Louvre

 

On rapporte généralement à l’ambition la carrière fulgurante de Napoléon. Parfois aussi à la nécessité d’être devenu soutien de famille, étant le plus présent en France par rapport à ses frères après la disparition du père, Charles Bonaparte, en 1785, alors qu’il n’avait que seize ans. Quelquefois, on se souvient du surnom attribué dans l’enfance : il ribuglione (prononcer ribullione), que l’on pourrait traduire par « l’insoumis », l’instigateur de désordre, de confusion, l’agitateur aux marges d’une révolution [1].

1. Un prématuré 

On a fait appel à des motivations ou une caractérologie objectives, connues. Une circonstance, cependant hors du commun et peu souvent évoquée, est le fait, pour le jeune Bonaparte, d’avoir élaboré 17 plans dès 1794 au moins, soit conçus encore antérieurement, avant vingt-quatre ans, pour envahir l’Italie. La nomination en 1796 de commandant en chef de l’armée d’Italie constituait non les prémisses d’une carrière mais un aboutissement. 

Ses commensaux, Volney et Turreau, auxquels il fait part de son plan, fin 1794, au cours d’un dîner à Nice, crient au génie, comme en témoignera Chaptal dans ses Mémoires [2]. L’intuitif et sensible Volney, lorsqu’il apprendra la nomination de son ami à la tête de l’Armée, lors de la Première Campagne d’Italie, écrira dans une lettre : « Pour peu que les circonstances le secondent, ce sera la tête de César sur les épaules d’Alexandre » [3], une vue prophétique dont peut-être Stendhal se souviendra [4]. Le témoignage existe donc. Tout Bonaparte se trouve prématuré. Le jeune artilleur a été un stratège avant le champ de bataille, il a envisagé l’imprévu des affrontements, les intentions et manoeuvres de l’ennemi, les accidents du terrain, bien avant de les avoir rencontrés. Certes, les bases historiques ne manquent pas : la famille Buonaparte est lointainement originaire de Ligurie et de Toscane. Mais lequel de ses membres s’en souvient-il, après le rattachement de la Corse à la France ? 

En conséquence, l’existence de Bonaparte se présente très tôt dans la vie comme l’affrontement belliqueux d’une adversité inconnue, dont il faut sortir victorieux, coûte que coûte ; et si le seul souvenir, à neuf ans, d’une bataille de boules de neige initiée et poursuivie quinze jours durant à Brienne, nous est resté de ses années de classe, il n’est peut-être pas fortuit. On peut présumer que les hasards de la vie militaire intervenus ensuite ont trouvé un soldat déjà sur le pied de guerre et anticipant toujours la bataille d’après. « Mais, soldats, vous n’avez rien fait puisqu’il vous reste encore à faire »[5], proclame-il à l’armée dans une longue profession de foi, après l’armistice de Cherasco en Italie (28 avril 1796) et la capitulation du royaume de Sardaigne : où l’on discerne une trajectoire lancée sur un parcours sans fin. La succession brillante de victoires, lors de la Première Campagne d’Italie, confirmera le dîner prémonitoire de Nice. On pourrait parler de surrégime hors temps beaucoup plus que de carrière militaire, de présence hors-normes, hors d’une réalité inscrite dans le temps. Hippolyte Taine, pour traduire son saisissement, ne dira-t-il pas que Bonaparte est « (…) quelque chose à côté, au-delà, au-delà de toute similitude ou analogie » ? 8* Avatar d’un enfant hypermature, attelé à la vie adulte bien avant d’y être parvenu et s’étant figuré celle-ci comme une cadence de virtuosité, ce très jeune homme est marqué par la brièveté : « les hommes de génie sont des météores destinés à brûler pour éclairer leur siècle ». [6] Comprenons le « génie » comme une destinée frénétique et hors du commun. On aperçoit ici les contours d’une structure névrotique, où l’on affronte le conflit avec le réel, mais toujours en anticipation, de manière à la fois intellectuellement hyper-mature et affectivement immature, selon un schéma classique.

Quelle en serait l’origine ? Chercher à gagner l’âge adulte avant l’heure en brûlant les étapes est une démarche connue de nous : elle implique souvent un lien invalide ou démonétisé avec les géniteurs ou parents. L’enfance se trouve interrompue et l’enfant, parent de lui-même enfant, affichant une pseudo-personnalité d’apparence adulte (cf. le concept d’Hélène Deutsch [7] pour désigner des relations sociales défaillantes), invente souvent une légende pour expliquer sa venue sur terre, se figurant être issu de deux autres parents ; un prince et une princesse seraient fréquemment, dans son imaginaire, ses vrais parents et ne tarderaient pas à venir le chercher. À moins qu’il ne se reconnaisse pas de parents du tout.

Il se trouve que Napoléon s’interrogea beaucoup sur l’origine ses exploits à la guerre, en Italie comme en Égypte, de 1796 à 1799 : on sait qu’il en fut lui-même surpris, découvrant tel un apprenti sorcier ses propres potentialités ; la victoire de Lodi le révèle à lui-même et lui laisse alors espérer un destin politique. Mais il voulut concomitamment et intensément savoir qui était son père, ne croyant pas que son génie militaire pût avoir été hérité de son géniteur. Son être même faisait donc pour lui l’objet d’une interrogation, et non seulement la qualité de ses aptitudes. On voit ici un soldat nouveau dans la carrière, à peine nommé commandant en chef d’une armée fort dépourvue et « insubordonnée d’avance », dira Taine [8] : mais ce soldat part à la découverte de lui-même ! Il fait même des recherches sur le jour présumé de sa conception avec deux scientifiques de son temps, Monge et Berthollet, au retour de la Campagne d’Égypte. Le premier devint un très grand ami (cf. Souvenirs de Monge et ses rapports avec Napoléon, par Edme-François Jomard, Gallica [9]). S’il finit, dit-on, par se convaincre par de savants calculs que Charles Bonaparte était son père, la seule recherche obsédante à laquelle il s’était livré jusqu’au temps du retour d’Égypte, indique dès le début de son existence un doute profond sur ce point, pouvant expliquer le cours singulier que prit alors sa vie. (cf., entre autres, Patrice Gueniffey, Bonaparte, Gallimard, 2013). En effet, une naissance illégitime fut présagée très tôt et même en Bretagne plutôt qu’en Corse, du fait de la passion née entre le comte de Marbeuf, Breton gouverneur de Corse et Letizia Ramolino, Madame Bonaparte, en l’absence fréquente de Charles Bonaparte, ainsi que d’un baptême intervenu deux ans plus tard en 1771, fait tardif très inhabituel. Vraie ou pas, cette thèse, largement répandue en Corse et ayant généré une abondante littérature [10] ( voir D. Carrington,182), préoccupa vivement le futur artilleur. Tout concordait ainsi pour que Napoléon Bonaparte fût un enfant seul, à la destinée déviée par rapport à sa fratrie. 

On devrait sans doute comprendre le clairon des harangues et des Bulletins militaires qui étonnèrent le monde, moins comme l’invention de la propagande, ainsi qu’on le ressasse, mais comme le désir de marquer un territoire, proclamer emphatiquement une existence. Bonaparte marqua les esprits par son décalage même. 
Dès les premières batailles, une succession de tableaux des meilleurs peintres, français et italiens, accompagne les affrontements. Ce choix de Bonaparte, immortalisé au Pont d’Arcole, au passage du Grand Saint-Bernard, comme plus tard aux Pyramides et ailleurs en Europe, pourrait être prolongé dans les textes. Cette disposition à semer des représentations, plus héroïques que réelles, plus puisées dans l’imaginaire du condottiere, comme les toiles de Géricault par exemple (du Chasseur à cheval au Radeau de la Méduse, qui en serait la nostalgie), se perçoit aussi dans le verbe. 

Nul besoin de peintre pour voir des tableaux dans ses déclarations ou ses lettres, comme des enseignes de son Moi secret. Dans une confidence à Mme de Rémusat [11], Bonaparte se remémore son état d’esprit dans la dernière Campagne : 

« En Égypte, je me voyais débarrassé des freins d’une civilisation gênante. Je rêvais toutes choses et je voyais les moyens d’exécuter tout ce que j’avais rêvé. Je créais une religion et je me voyais sur le chemin de l’Asie, parti sur un éléphant, le turban sur ma tête et dans ma main un nouvel Alcoran que j’aurais composé à mon gré. » 

… Un Delacroix ! Hors civilisation, Bonaparte se voit en nouveau prophète à l’action libérée, cornac en costume d’une contrée ignorée, prêchant sa propre Bible ! Que la foi n’y soit pas étrangère n’est pas pour nous surprendre : sa croyance dans les étoiles est bien documentée, celle des enfants aux premiers âges de la vie plus encore… Mais surtout trouvant sa propre langue enfin, après tant de sarcasmes sur ses approximations françaises et son accent corse, et faisant de ses rêves un texte sacré. Le primat de l’imaginaire est ce qu’on lit, représentations et affects, dans ce souvenir égyptien. 

2. Se régénérer

Peut-être le seuil entre les premières Campagnes — en Italie et en Égypte — et le Consulat suivi de l’Empire, correspond-il à la fin d’une mèche, allumée à l’aube de l’existence et consumée avant le 18 Brumaire. En dépit des fondations administratives nouvelles bientôt données à la France, on remarque un désenchantement traduit dans une lettre à Joseph Bonaparte. En effet, après le coup d’État, le Premier Consul n’eut que trop conscience de devoir graver son action dans des « masses de granit [ jetées sur le sol de France ] » [12] (cf. Napoléon + Dorothy Carrington,18-1), car telle était l’évolution naturelle après la fin de la période révolutionnaire. On note pourtant une lettre à Joseph, le frère aîné, en 1799, exactement avant ces derniers événements : 

« Je suis annulé de la nature humaine ! j’ai besoin de solitude et d’isolement ; la grandeur m’ennuie, le sentiment est desséché, la gloire est fade ; à vingt-neuf ans, j’ai tout épuisé. » [13] (Lettre à Joseph Bonaparte, 25 juillet 1799, après la victoire d’Aboukir, en Egypte). 

Annulé de la nature humaine ! Pesons ces termes : observons avec quelle facilité Bonaparte se retire de l’espèce, rien moins… Ce n’est pas pour nous étonner, car nous avons appris qu’il n’y avait pas, comme tout un chacun, trouvé de place prédestinée. Et la grandeur m’ennuie est peut-être une expression à double sens, mise pour « rejoindre l’âge des grands ». Voici donc, pense-t-il, tel un extra-terrestre, la fin du chemin. Il ressent avoir vécu toute la vie et il fait preuve d’une étrange cécité sur le parcours qui pourrait lui échoir encore, son imagination ne lui présentant rien du futur, « à vingt-neuf ans »… Toutes proportions gardées, ce serait un peu le parcours d’Oedipe : en 1799, Laïos est mort, Jocaste est dans son lit (i.e. Charles Bonaparte et Joséphine), la légende est accomplie !! 

Mais pourquoi interprète-t-on ces paroles comme les témoins d’une dépression ? [14] (cf. https://www.histoire-en-citations.fr) Une dépression aussitôt rapportée à d’autres symptômes, hyperactif maladif, infatigable battant et en apothéose, plusieurs tentatives de suicide ? Interprétation qui englobe négativement l’ensemble de l’action comme le tableau d’un syndrome… et nous paraît sommaire. 

Aucune précocité ne peut se concevoir sans une dépression latente, l’hypermaturité forcée naissant comme un mécanisme de défense ou un recours, si la petite enfance ou l’enfance ne peuvent se poursuivre, car elles ont été perdues. Dans ce contexte, il devient nécessaire de sur-développer ses facultés dans un effort surhumain, ici en particulier à l’aide des livres, jusque sur tous les champs de bataille, dans des malles dédiées à ce transport. Les « parents » sont devenus Plutarque et César, il n’est que de s’en rapporter à ces maîtres sans défauts. À Sainte-Hélène, quelque trois mille livres suivront Napoléon en exil. Le surinvestissement de la pensée vient remplacer les pulsions sexuelles primaires, généralement suivi d’un désinvestissement, au contraire, de ces mêmes pulsions. Non seulement ceci n’est pas infirmé par la vie privée, au total pauvre, de Napoléon Bonaparte, mais ce fait se voit confirmé par son équivalent dans la conduite à table : repas peu copieux, brefs, affichant peu de goût pour la bonne chère en général. 

Cette évolution est généralement observée chez les aînés, qui se posent infiniment de questions anxieuses sur les naissances suivantes, venant menacer leur place. Selon Freud, à propos de Léonard et secrètement de lui-même [15], le développement intense des pulsions sexuelles se voit peu à peu sublimé en d’autres, la pulsion scopique et cognitive chez Léonard, guerrière aussi bien que cognitive chez Napoléon. Ce dernier eut en partie le statut d’un aîné de par son caractère, lors de la mort du père, par exemple, mais également dès la petite enfance où son frère aîné Joseph fut son souffre-douleur ; d’autre part, la fuite en montagne de sa mère pendant la gestation constitue un fait marquant partout rapporté. On sait que ce souvenir perdure chez le nouveau-né : cet événement eut toutes les affres d’une guerre et différencie ce début de vie de celui des autres frères et soeurs. Le souvenir prénatal, aussi bien le sien que celui de la mère, a pu constituer un traumatisme et la parabole d’un futur. Mais le caractère turbulent, voire rebelle, qui le fit surnommer il ribuglione, paraît surtout manifester l’écart que fait l’enfant dès la naissance, pour sortir symboliquement de sa famille et s’opposer à elle à grand fracas, même s’il ne l’abandonne jamais dans les faits par la suite. Le caractère turbulent et tourmenté précède le parcours guerrier. 

Deux événements, par conséquent, président à la naissance de Napoléon Bonaparte : un souvenir traumatique prénatal marqué par la guerre et l’écho d’une naissance illégitime. Ces deux événements nous paraissent avoir préparé un chemin de traverse, précoce et hypermature. 

NB : Un exemple similaire peut être trouvé chez Winston Churchill, descendant d’illustres soldats, mais notoirement délaissé par ses parents [16]. Churchill emportait ses chevalets sur les champs de bataille, déjà très jeune. Mais une personnalité artistique, avec ses facultés d’imagination créative, lui sera de meilleur secours que les livres au Corse. 

On fera aussi valoir qu’aucune tentative de suicide, en effet issue d’un terrain dépressif, n’a abouti ; et que l’on trouve, dans des recommandations à la garde en 1805, l’interdiction de se suicider par amour – ce qui venait trop souvent d’arriver – , sous peine de « quitter le champ de bataille avant d’avoir vaincu. » [17] Tout était donc comparable à une bataille vitale, même l’amour. La tentation du suicide, intervenue plusieurs fois, dénote surtout, sur un lit dépressif, l’irrésolution fragile, le destin plein d’inconnu. Mais il est aussi intéressant de remarquer, à propos du nouveau projet des « masses de granit », que les fondations de la ville natale d’Ajaccio sont en granit [18]: s’agit-il d’une tentative de seconde naissance ? De régénération dans un ultime effort ? 
Le Code civil, sobre autant qu’exact, en sera la langue, inspirant Stendhal, pour refouler les palabres à l’honneur dans l’Ancien Régime, ou comme une tentative de fixer le temps dans sa course. 

2. Une re-fondation inaboutie 

Cependant, les alliances internationales manquent leur but. Même l’empereur d’Autriche, père de l’épouse légitime et grand-père du dauphin, roi de Rome, trahit. 

Pendant que l’Angleterre continue ses menées anti-napoléoniennes en finançant de nouvelles coalitions hostiles, la Grande Armée ne compte plus dans ses rangs les soldats plus valeureux des débuts militaires, morts ou âgés. Une prédiction bonapartiste s’accomplit : « (…) le sentiment est desséché ; la gloire est fade ; à vingt-neuf ans, j’ai tout épuisé. » 

Lors de la préparation du second exil qui se terminera à Sainte-Hélène, une lettre de l’empereur des Français au régent d’Angleterre, futur George IV, emprunte un ton dont l’apparente ingénuité étonne. 

Précédemment, George III, après la coûteuse Paix d’Amiens en 1802 (rétablissement français de l’esclavage pour s’aligner sur les contrées ennemies), n’a-t-il pas déclaré la guerre à la France du Premier Consul dès le 14 mai 1803, dans une lettre vendue tout dernièrement, le 12 janvier 2021 ? [19] Considérée comme un véritable acte de piraterie par l’embargo décrété sur tous les bâtiments français et bataves, cette lettre atteste l’hostilité ouverte ou dissimulée de l’Angleterre envers la France, malgré les nombreuses offres de paix de Napoléon. Mais au souverain dont le royaume n’a pas ménagé ses coups bas depuis plusieurs décennies, le Français écrit : 

« Je viens, comme Thémistocle, m’asseoir au foyer du peuple britannique. Je me mets sous la protection de ses lois, que je réclame de Votre Altesse Royale, comme celles du plus constant, du plus généreux de mes ennemis. » [20] 

Le contraste étonne, entre le bellicisme constant et patent d’Albion et les termes choisis par Napoléon : la demande et les qualificatifs témoignent d’une confiance si totale, qu’ils laissent envisager le pire, et non les bons traitements attendus. Comment ne pas lire, à travers la soumission du ton, comme la supplique d’un enfant ? Pourquoi cette grandiloquence, aux accents quelque peu absents, remplace-t-elle le bellicisme d’usage entre les deux parties ? 

Thémistocle, à l’instar de Napoléon, est issu d’une famille à la fois roturière et aristocratique de second ordre. Mais une fois banni de son pays après ses bons services, il bénéficie des honneurs et même de tâches de commandement de son hôte, le roi de Perse Artaxerxès, au cours d’un épilogue idéal dans l’Histoire. Que cet épisode soit invoqué par l’empereur des Français rêvant d’une reconnaissance pour ses actions, constitue un leurre de grande dimension, comme si l’ennemi anglais devait se renverser soudain en autorité bienveillante. L’hostilité anglaise – et européenne – est alors à son comble, Napoléon est hors-la loi en Europe depuis les Congrès de Vienne, tout cela rendant inimaginable une réhabilitation aussi proche. 

Mais dans le monde intérieur de Napoléon, une étape semble avoir été franchie, comme une sorte de retour à une période archaïque précédant l’instinct de guerre – « né pour la guerre », disait le narrateur de Clisson et Eugénie [21], à propos du héros – un âge d’or enfantin dénué d’ambivalence, témoignant, dans le lointain, d’un début de vie marqué par un Moi Idéal. L’essor d’une Troisième période semble être venu redoubler celle qui conclut la Campagne d’Egypte, mais plus idéalement encore, puisant dans un passé primaire. 

La geste napoléonienne apparaît comme une allégorie grandiose, dont l’ennemi anglais finit par avoir raison, passant, pour Bonaparte, du statut d’ennemi implacable à celui d’interlocuteur rendu à la sagesse, à travers une haute idéalisation ; peut-être cet excès d’idéal menaça-t-il l’excellence de l’entreprise et devait-il en prédire la fin. 

Car ce fut aussi, à ce qu’il semble, le projet d’un enfant méconnu. 

4. Le ribuglione prémonitoire

Cet enfant précoce fut-il un visionnaire ? 

On sait que Napoléon Bonaparte réinvente la stratégie, la tactique – le jeune De Gaulle étudia avec passion ses batailles et les enseigna [22] – la rapidité de déplacement, la surprise, le choc non moins que l’intuition, l’examen minutieux des cartes, et l’artillerie, la bravoure de la garde à cheval… La guerre-éclair, la position excentrée, le défi aux normes ont initié la guerre moderne. Puis la refondation des institutions républicaines au pas de charge, dans un élan qui dure encore aujourd’hui, voilà de quoi ébranler. Politiquement, Bonaparte, héritier de Robespierre, est le seul à avoir « fini la Révolution » sans l’avoir trahie, tenté et réussi la séparation de l’Église et de l’État, dont la preuve en granit est le Code civil, espéré l’hégémonie républicaine française en Europe. Un écrit sur César à Sainte-Hélène réaffirme l’inanité de la royauté et la vigueur de la République sous son autorité. 

Ne trouve-t-on pas ici, en réalité, un changement de tableau, la prémonition d’un futur encore inimaginable pour les contemporains, dont la chute engendra une désillusion à la mesure de l’espérance par lui suscitée ?… Plutôt que de stigmatiser une sortie de la norme, ne devrait-on pas apercevoir une vision que seule la Révolution avait permise, suivant le modèle de Paul Hazard (1935) dans les effets de La crise de la conscience européenne relevés dès 1680, en termes rétroactifs prophétiques ? 

Napoléon Bonaparte ne serait-il pas ce météore avant-coureur laissant son empreinte inédite sur les décombres du monde ancien ? L’art de la guerre – permettant dès le XVIIIème siècle la guerre de mouvement -, les fondations d’une société emmenée par le peuple dans un mouvement inexorable, n’étaient-ils pas en germe dans cette génération ayant eu vingt ans en 1789 (NB : 1769-1821), déroulant les sommations de son être nouveau ? Comme on comprend la légende noire d’un sujet quelque peu anachronique bousculant l’état présent, on pourrait lire aussi, plutôt qu’une anomalie, une révélation que seuls les contemporains des générations suivantes seront en mesure de découvrir. 

Dans les exemples que nous avons présentés, l’Idéal joue un rôle princeps. La recherche active des origines, les harangues, tableaux, livres accompagnant les batailles, la référence à un temps oriental chimérique de création, le temps de pause réclamé « hors de l’espèce humaine  » avant le 18 Brumaire, l’auto-qualification de « météore « , enfin l’interpellation du Régent d’Angleterre au nom de Thémistocle, et même la décision devant sa garde en 1814 d’écrire ses Mémoires « et les grandes choses que nous avons faites ensemble » en partance pour Elbe, puis, en 1815, l’ordre au bibliothécaire Barbier d’envoyer en Amérique une bibliothèque de voyage pour Sainte-Hélène, tout cela est marqué du sceau de l’idéal. Et qui, mieux qu’un enfant virtuose, eût pu se faire l’artificier d’un présent à naître, d’un idéal à investir comme un rayon vert ? 

… Le bel aujourd’hui

La référence inconsciente à l’idéal sert à contrer une réalité décevante, elle servira toujours à la remplacer, tant que la réalité objective ne pourra se manifester directement. Ainsi le savent les artistes, les génies créateurs en général, puisant dans les ressources imaginaires ce que le réel prosaïque ne laisse pas vivre. Au cours du développement psychologique, le sens de la réalité n’adviendra pleinement que dans des conditions d’exercice pleinement appréhendées. La prépondérance de l’idéal n’est-elle pas le sas de sécurité mis en oeuvre, lorsque la conjecture intérieure et extérieure de la réalité marque le pas ? Ne se trouve-t-on pas, entre 1789 et 1815, dans un tel moment incertain de l’Histoire ? Quand il s’y ajoute le clair-obscur intérieur de l’identité, tout est réuni pour que l’inscription dans le réel, erreurs et défaillances mêlées, s’achève. En 1815, tant les batailles européennes engageant à présent des armées lourdes, que la désaffection du peuple et des compagnons d’hier, finiront de consumer la mèche de ce météore, expatrié à Sainte-Hélène à l’heure prématurée des bilans. 

Aujourd’hui encore, après quelque deux cents ans, oublieux d’un temps que nous aurions voulu continu, et qui fut discontinu, nous peinons à accepter les blancs de la chronologie, leurs bizarreries et leurs manques, et les représentants avancés tels que Napoléon Bonaparte, entré par effraction [23], actif par hasard, « hors-ligne et hors-cadre »8, sans origine ni destin assignés, aristocrate de fraîche date et empereur républicain – une incongruité à interroger [24] -, en somme, un homme de demain et, insensiblement, du bel aujourd’hui, 

ce lac dur oublié que hante sous le givre 

le transparent glacier des vols qui n’ont pas fui [25]

Alice Tibi – Juillet 2021 – Institut Français de Psychanalyse©

Notes

[1] Dizziunariu Corsu Francese, Joseph Sicurani. 
[2] Chaptal Jean-Antoine, Mes souvenirs sur Napoléon, Plon, Paris, 1893, Gallica. 
[3] Volney, cf. Gaulmier Jean, L’idéologue Volney, Imprimerie catholique, Beyrouth, 1951. 
[4] Stendhal, La chartreuse de Parme, Garnier-Flammarion, Paris, 2018. 
Chapitre I, Incipit : « Le 15 mai 1796, le général Bonaparte fit son entrée dans Milan, à la tête de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi, et d’apprendre au monde qu’après tant de siècles, César et Alexandre avaient un successeur. »
[5] Napoléon Bonaparte, Proclamation de Cherasco, 26 avril 1796. « (…) mais vous avez encore des combats à livrer, des villes à prendre, des rivières à passer. »
[6]Napoléon Bonaparte, Concours de Lyon , 1791. Le sujet auquel a entrepris de répondre Napoléon Bonaparte, 22 ans, était : « Rester jeune donne-t-il le bonheur ? » Un sujet « en situation », dans ce contexte… 
[7] Hélène Deutsch, Les ‘ comme si ‘ et autres textes (1933/1970), Le Seuil, Paris, 2007. 
[8] Hippolyte Taine, Les origines de la France contemporaine, Hachette et Cie, 1904. Volume 9. 
[9] Edme-François Jomard, Souvenirs de Gaspard Monge et ses rapports avec Napoléon, Hachette Livre, 1853. Gallica. 
[10] Ben Weider et Émile Guegen, Un secret bien gardé : l’histoire d’amour de la mère de Napoléon, napoleon_mere.PDF, in www.corsicamea.fr 
[11] Comtesse de Rémusat, Mémoires, Levy, Paris, 1881, p.274. 
[12] Napoléon Bonaparte, Projet de loi sur la Légion d’honneur, 8 mai 1802 : « (…) Nous sommes maîtres de la faire (i.e. La République), mais nous ne l’avons pas, et nous ne l’aurons pas, si nous ne jetons pas sur le sol de France quelques masses de granit. » 
[13] Napoléon Bonaparte, Lettre à Joseph Bonaparte, 25 juillet 1799. 
[14] www.histoire-en-citations.fr 
[15] Sigmund Freud, Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, traduction de Marie Bonaparte (première édition 1910), coll. Idées/ Gallimard, 1987, Paris. 
[16] François Kersaudy, Winston Churchill, le pouvoir de l’imagination, Taillandier, 2015. 
[17] Emmanuel de Las Cases, Le mémorial de Sainte-Hélène, Garnier, 1924, Chapitre I, p. 
[18] Dorothy Carrington, 1. Granite island: Portrait of Corsica, 1971. 2. Napoléon et ses parents, au seuil de l’histoire, éditions Alain Piazzola & La marge, Ier janvier 2000. 
[19] https://www.carreimperial.fr 
[20] Napoléon Bonaparte, Lettre au Régent d’Angleterre, 13 juillet 1815. 
[21] Napoléon Bonaparte, Clisson et Eugénie, Fayard Paris, 2007. 
[22] Charles de Gaulle, avril 1919 à janvier 1921, voyages en Pologne, conférences sur l’art stratégique de Napoléon, in Lettres, notes et carnets, Plon, Paris, 1980. 
[23] Jacques Garnier, L’art militaire de Napoléon, Perrin, Paris, 2015. 
J.G. cite ce portrait de Bonaparte, par l’historien Félix Bouvier, lors de sa présentation à l’armée d’Italie : « La chétive et pensive figure de Bonaparte, avec sa pâleur olivâtre, sa maigreur maladive, sa taille grêle, ses longs cheveux noirs, lustrés et plats, tombant coupés droit sur le front, en désordre aux tempes, ses yeux profonds, fixes et brillant d’un éclat étrange, aux effluves magnétiques, au sourcil sévère, pénètre dès ce jour dans l’Histoire comme par effraction. » On devrait aussi faire un sort au regard « qui traversait la tête », selon Cambacérès (cité par le même J.G), un moyen de communication à part entière chez Bonaparte, selon tous les contemporains. 
[24] Un empereur républicain… Thierry Lentz rappelle que le pouvoir napoléonien n’a pas les caractéristiques d’une dictature et conserve les principes de la République, même s’il restreint certaines libertés au nom de la raison d’État. Il conserve « le gouvernement représentatif, la propriété, la conciliation des droits des citoyens et des intérêts de l’État. » 
De la dictature, il n’a « ni la force militaire, ni l’arbitraire, ni une structure illégitime de gouvernement ». Thierry Lentz, FigaroVox, 22/03/2021. 
[25] Stéphane Mallarmé, Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui, Poésies, 1899. In Bibliothèque de la Pléiade, édition Mondor / Jean-Aubry, Gallimard, 1945. 

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L’emprise du geste

L’emprise du geste
Le cas Twombly

« L’événement (la séance) est pour l’essentiel un récit. Rapporter une séance, c’est faire le récit d’un récit. Rapporter une cure c’est faire le récit de son histoire. »
Didier Anzieu, Du récit d’une séance à l’histoire d’une cure (1990) in Le travail de l’inconscient.

Robert Rauschenberg – Cy + Relics, Rome, 1952

Lorsque Cy Twombly dit en 1957 “Chaque trait est habité de sa propre histoire, dont il est l’expérience présente ; il n’explique pas, il est l’événement de sa propre matérialisation”, en substance, il inscrit le tracé d’une ligne dans une durée. Il établit un rapport entre l’espace de la toile et le temps de l’exécution. Temporalité à laquelle le spectateur n’est pas astreint puisqu’il appréhende de manière synthétique ce qui a mis un certain temps à s’inscrire. La vérité en jeu n’est pas objective mais comme le dit Michael Larivière : “La spéculation est au principe même du regard. Sans théorie, on ne verrait rien. Sans théorie, il n’y aurait ni analyste, ni analysant – donc pas d’analyse” (Que font vos psychanalystes , 2010). Freud confesse dans Au-delà du principe de plaisir qu’il ne fait “que donner une traduction théorique de l’observation” et que l’on est rarement impartial, “lorsqu’on se trouve en présence des choses dernières”.

Comment, dès lors, faire ce pas au-delà de l’œuvre et appréhender le cas Twombly, l’artiste, discret et peu prompt à se confesser ? Faire la part de l’homme entre le Twombly du premier cercle lorsqu’il fait ses premiers pas à l’Art Students League de New-York, l’artiste fétiche d’une frange de collectionneurs menée par le galeriste Yvon Lambert, le mythe préservé par le gardien du temple Nicola Del Roscio (Président de la Fondation Cy Twombly), le double polémique de la biographie de Joshua Rivkin (Chalk : The Art and Erasure of Cy Twombly – 2018) ? Il faut partir des faits, essentiellement de sa peinture, également de sa sculpture et accessoirement de ses photographies. Il faut également faire avec les deux envolées sémiologiques de Roland Barthes (Yvon Lambert organise un rendez-vous au Café de Flore, le 25 mai 1975. Les deux hommes se reverront en avril 1979), la monographie œdipienne de Richard Leeman (Cy Twombly, Peindre, Dessiner, Écrire – 2004) et la lecture intertextuelle de Mary Jacobus (Reading Cy Twombly : Poetry in Paint – 2016). Mais, avant tout, c’est par les œuvres que se noue la rencontre.

Cy twombly, né en 1928, à Lexington, en Virginie, arrive à New-York en 1950 au moment où, après que Pollock ait brisé la glace (selon De Kooning), une génération héritière de l’expressionnisme abstrait vole l’idée d’art moderne et se dégage de la sphère européenne. Paradoxalement Twombly sera fort critiqué et rejeté par la critique américaine au point de s’exiler en Europe pour libérer sa puissance créative. Son œuvre s’étaye sur le thème du sujet de l’école new-yorkaise, l’esprit du mythe de Rothko, une expression immédiate et fondamentale des énergies primordiales et phalliques de l’Action Painting, des archétypes. Il éprouve un intérêt pour “les éléments primitifs, rituels et fétiches” pour “leur immédiateté simple et expressive”. Ses premières œuvres expriment l’angoisse, la terreur, la sexualité et la violence avec le mythe comme résolution du tragique et de l’intemporel. Ce primitivisme entretient un rapport étroit avec l’origine de l’écriture et explore le pouvoir des glyphes, symboles ou signes d’un art magique.

Sa sculpture est totémique ; sa peinture faite de gestes à grands coups de brosses noires où la verticalité s’oppose aux formes ovoïdes. Un art brut, rugueux, à la dimension sacrée ; un archaïsme entre vie et mort, mâle et femelle. Twombly noue avec l’abandon, la brutalité et l’irrationnel de la peinture d’avant-garde du moment. Ses motifs primordiaux trouvent leur prolongement dans les dessins effectués durant son service militaire et qui marquent la direction de tout son travail ultérieur. 40 ans plus tard, le peintre soulignera leur importance. La série Augusta est réalisée à l’aveugle, dans le noir. Il affranchit le dessin du disegno en brisant le lien de la main et de l’œil. Il laisse à la seule main la responsabilité du trait. Roland Barthes interprète cet abandon de l’œil comme un désir de la main :

“… l’œil, c’est la raison, l’évidence, l’empirisme, la vraisemblance, tout ce qui sert à contrôler, à coordonner, à imiter, et comme art exclusif de la vision, toute notre peinture passée s’est trouvée assujettie à une rationalité répressive. D’une certaine façon, Twombly libère la peinture de la vision …”

Roland Barthes, Cy Twombly ou « Non multa sed multum »

Une absence de contrôle prônée par Breton, une dictée de la pensée en l’absence de tout contrôle exercé par la raison dont Twombly se dégage de l’effet de style. Ce travail régressif, dont le gribouillis est le signe, n’est pas seulement formel, une déconstruction de savoirs et de techniques, mais l’expression d’un abandon et d’une angoisse plus profonds. Son service militaire est source de tensions qui lui valent d’être mis en observation psychiatrique. Twombly se confronte à l’impensable d’une peur sans objet représentable, une expérience des limites de l’expression, une quête d’enracinement qui fraye avec l’auto-analyse.

Les motifs archaïques autant que les tracés pulsionnels qui leur ont succédé se déploient sur des fonds travaillés, texturés, des surfaces érodées, incisées. Il fusionne peinture et dessin par des jeux de textures, mêlant le crayon, la mine de plomb , la craie grasse à l’usage des pinceaux. Une peinture dans la pâte, où l’activité picturale alterne avec le vide et le silence. Il y a une indécision cultivée par Twombly entre le fond et les figures. L’activité embryonnaire marque l’absence d’unité. Twombly se présente comme un outsider dans la veine du graffiti urbain. Il se définit au travers des titres de ses toiles : un inadapté (The geek), un artiste en roue libre (Free wheeler) scandant un fuck tonitruant à l’académisme (Academy). Il abandonne peu à peu le all over, il atténue la gestualité, moins ample, plus précise au profit d’un rythme, d’une mise en forme des émotions brutes. Le recouvrement compulsif cède la place à la maîtrise. Il quitte l’automatisme psychique pur pour un contrôle plus affirmé du geste, régulé, dirigé et opérer une syntaxe, un système de signes. Commence alors un long travail (d’une vie) d’exploration de l’écriture.

Éros et Thanatos

La raréfaction renouvelle les motifs primordiaux mâles et femelles, phallus et monts de vénus s’ouvrent à la sémiographie d’un langage plus riche, le sens se complique, le récit s’invite et les allusions s’en mêlent. Les mots, les noms propres se font de plus en plus présents. Les titres font leur apparition dans les tableaux jusqu’en constituer le sujet principal. Les gribouillis des œuvres primaires deviennent des ombres plus régulées, sémantiques, une figuration de la trace psychique (automatique) pour faire signe. L’ombre est fantôme, âme, esprit. Twombly exploite de manière compulsive le classicisme et les thèmes antiques, qualifiant la blancheur d’un état classique de l’intellect. Ce romantisme désirant fait l’apologie de l’érotisme du geste, du dessin, du blanc et de la ligne. Un style apollinien où la couleur n’est que supplément, le vert dénotant la nature, le bleu, l’eau ou l’azur, le rouge et le rose, la chair. Dessin et couleur entrent en conflit.

Mais la teneur organique et biomorphique imprègne l’œuvre de Twombly. La dimension sexuelle archaïque ressurgit comme un retour du refoulé. L’explosion est extatique, dionysiaque. La matière au sortir du tube macule la toile. Culmination baroque où l’intensité sensuelle, corporelle (il peint avec la main, les doigts) s’attaque à la surface, la virginité de la toile. L’œuvre de Twombly oscille entre Éros et Thanatos, entre maîtrise et relâchement, une dialectique sphinctérienne de la rétention et de l’expulsion. L’artiste navigue sur un océan de mélancolie entre nostalgie, épiphanie et vertige jusqu’au symbolisme solaire. Une mélancolie du naufrage inscrivant la guerre et la mort en miroir de la naissance et de la vie.

La sagesse de l’art

Pour Roland Barthes “ni Eros, ni Thanatos, mais Vie-Mort, d’une seule pensée, d’un seul geste […] par une trace inimitable, l’inscription et l’effacement, l’enfance et la culture, la dérive et l’invention.”

L’écriture de Twombly est un langage épars, des bribes de quelques seuls mots, qui ne garde le geste que comme un supplément d’acte. Un geste qui est la somme indéterminée et inépuisable des raisons, des pulsions, des paresses qui entourent l’acte d’une atmosphère. Barthes considère les graphismes de Twombly comme autant de petits satoris que le peintre met en scène pour présenter, agencer, transformer l’acte de création en une succession d’événements inscrits dans le champ de la toile : un fait (pragma), un hasard (tyché), une issue, une finalité (télos), une surprise (apodeston) et une action (drama) :

“L’artiste compose ce qui est allégué (ou refusé) de sa culture et ce qui insiste de son propre corps : ce qui est évité, ce qui est évoqué, ce qui est répété, ou encore : interdit/désiré […] La valeur déposée par Twombly dans son œuvre peut tenir dans ce que Sade appelait le principe de délicatesse (« Je respecte les goûts, les fantaisies… je les trouve respectables… parce que la plus bizarre de toutes, bien analysée, remonte toujours à un principe de délicatesse »). Comme principe, la « délicatesse » n’est ni morale ni culturelle ; c’est une pulsion (pourquoi la pulsion serait-elle de droit violente, grossière ?), une certaine demande du corps lui-même.”

Roland Barthes, Cy Twombly ou « Non multa sed multum »

Twombly compose des récits fragmentés sous forme d’associations laissant parfois des interstices vides, sans liens apparents pour l’observateur. Lorsque l’écriture est ininterprétable, il exprime une résistance, une forme de marquage conflictuel. Il semble performer un acte délibéré de frustration dans la communication. L’écrit devient le siège paradoxal de la poesis et du néant, de la révélation et du secret. La meilleure façon de s’exprimer est de ne rien dire ou de le rendre illisible. Il se joue dans les toiles un drame ; des histoires qui viennent du savoir, une mise en scène de la culture d’un savoir propre et d’un savoir classique. Quel est le sujet ? La quaestio ? À la fois l’objet (la toile), ce dont elle parle, mais également le sujet-objet, le sujet-mème, le peintre mais également le spectateur. Sujets pluriels d’un deuil, d’une culture défunte, dont subsiste la trace, la traîne, comme un cadavre, un déchet, une charogne. L’artiste l’exhume, l’observateur le convoque, l’analyste s’en repaît. Un travail du négatif définis par Freud en 1925 (La négation) comme “une manière de prendre connaissance du refoulé, à vrai dire déjà une annulation du refoulement, mais évidemment pas une acceptation du refoulé. On voit comment la fonction intellectuelle se sépare du processus affectif”. Une capacité de la pensée “à rendre présent ce qui une fois a été perçu par la reproduction dans la représentation, tandis que l’objet au dehors n’a plus besoin d’être présent”.

La relation à la psyché s’impose pour un artiste dont le travail exprime des tensions invisibles, des pensées complexes et des émotions. L’identification récurrente de Twombly à Narcisse suggère qu’il dialoguait avec une psyché qu’il appréhendait, fixait par une réflexion consciente. La notion de double ne signifie pas nécessairement chez lui une dualité clivante. Sa référence à Dionysos, outre l’élément phallique, peut-être associé à la bisexualité. S’il opère une auto-analyse dans son travail, la psychanalyse n’apparaît pas comme un intérêt explicite. Mais de l’ardoise magique de Freud à la différance de Derrida il n’y a pas de texte sans origine psychique et il n’y a pas de psyché sans texte. La peinture de Twombly répond aux fonctions du Discours vivant d’André Green, “un mouvement à la recherche d’une forme« , un mode de symbolisation primaire où l’affect, “chair du signifiant et signifiant de la chair”, est lié à la chaîne signifiante ou la déborde.

C’est un art apophatique, démiurgique qui utilise le matériau comme Materia Prima, une expérience de la matière avant le sens. Une omnipotence du créateur transnarcissique chez Green (circulation du narcissisme du créateur au narcissisme du recevant par l’intermédiaire du statut narcissique de l’œuvre), transitionnelle chez Winnicott (omnipotence de transposition qui décale la réalité psychique interne dans une réalité matérielle). Pour Didier Anzieu “la principale fonction de l’œuvre est, pour l’auteur, de faire quelque chose non pas de rien mais de l’inemployé. Épuiser la part d’imagination, le potentiel d’affects qui n’ont point trouvé leur emploi dans sa vie” (Didier Anzieu, Créer-Détruire, La structure nécessairement narcissique de l’œuvre). Il semble y avoir chez Twombly une nécessité de produire, d’expulser de soi une marge ou un surcroît d’énergie psychique. Élaborer prendrait un caractère pressant au service de la restauration narcissique ; une hémorragie, une faille incolmatable de l’inachevé qui aspire à la complétude. Ce corps à corps recèle une composante hystérique, hypocondriaque de récupération dans l’œuvre d’un vécu sensoriel et corporel primaire.

L’humain, pour Groddeck, existe sous trois formes, comme une trinité : l’homme, la femme et l’enfant. La psychanalyse considère l’enfant comme un stade qui doit être dépassé dans l’adulte par la constitution d’un être-homme ou d’un être-femme. La névrose se définit en conséquence soit par la régression soit par la fixation au stade transitoire de l’enfance. Chez Groddeck, l’être-humain se définit par l’être-enfant, l’individu (indivis), non disséqué, non sexué. Par le symbole, l’être-humain actuel, la personne, retourne à l’individu, annule sa sexion et accomplit sa bisexualité. La vie humaine est une compulsion de retour vers la totalité, fœtale, dans le sein maternel, annulation de la naissance. Twombly semble répondre à cette conception. Il n’oppose pas vie et mort, il sexionne, il dissèque pour mieux conjurer les deux pulsions antagonistes, Éros et Thanatos. En contrepartie, l’exacerbation libidinale le conduit à créer à partir d’une surabondance de réalité psychique inemployée. Une parole couchée sur la toile adressée à un destinataire dérobé ; un ordre symbolique au service du refoulement, propre à la névrose, qui accompagne la régression de la libido. Le geste est dandy, s’efforce d’échapper à la perversion.

D’un point de vue économique, l’opération vise à la réduction des tensions mais la décharge, ni en moi ni hors de moi, implique un remaniement topique. L’œuvre hérite du statut d’intermédiaire entre la réalité matérielle et la réalité psychique, entre dedans et dehors, entre personne subjective et histoire sociale. Elle est un corps utopique qui reçoit la scarification. Un travail de liaisons – déliaison – reliaisons dont la fonction essentielle dans le processus de représentation (ou de représentance) est la constitution du sujet. De l’œdipe il nous faudrait alors retenir le ternaire, la tiercéité, au profit d’une théorie de la triangulation généralisée qu’André Green appelait de ses vœux, maintenant la relation entre le sujet et l’objet au travers d’un tiers substituable, l’autre objet. Pour lui, “seule une théorie de la représentation généralisée peut répondre aux problèmes soulevés par la pratique et la théorie« . Un dyptique théorique et clinique conciliant le modèle du rêve de la première topique et le modèle de l’acte de la seconde où s’affirme l’importance des motions pulsionnelles du Ça, entre actes compulsifs et liaisons représentatives. Une conception de la psyché comme un processus dynamique, hétérogène et conflictuel, de création et de destruction de sens. Ce qu’il y a d’infantile, d’Art Brut, d’esthétique de la marginalité, d’énoncé, de concrétude, de destruction, de vie et de non-mort chez Twombly ne relève-t-il pas simplement du penser, cet art pénible de subordonner le principe de plaisir au principe de réalité ? Il nous faudrait alors explorer cet Art résistant aux résistances au bénéfice de l’expérience analytique.

Vincent Caplier – Juin 2021 – Institut Français de Psychanalyse©

Cy Twombly – Catalogue raisonné des oeuvres sur papier par Yvon Lambert : https://drive.google.com/file/d/1qE3N4EitJ_JbpXrUw4Q6_wXTwkZav1zb/view

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Ça, Moi, Surmoi – 2ème Topique

Ça, Moi, Surmoi – 2ème Topique

Sigmund Freud conçoit la métapsychologie (μετά meta : « après, au-delà de, avec », mais aussi : « point de vue supérieur sur un domaine ». Ici, il s’agit d’une psychologie englobant les autres psychologies) en 1896 enrichie selon une 1ère topique de 1900 (l’Inconscient, le Préconscient, le Conscient) et selon une 2ème topique de 1923 (le Ça, le Moi, le Surmoi) d’après trois points de vue :
– Dynamique (c’est l’étude des forces et des conflits psychiques)
– Economique (il y a une énergie psychique qui circule)
– Topique (le psychisme s’organise en territoires et en systèmes)

Les trois points de vue sont, conformément au socle de la Métapsychologie, le point de vue dynamique avec la pulsion, le refoulement, le symptôme, le transfert, le point de vue économique avec les processus énergétiques primaire et secondairel’affect, la représentationl’objet, le point de vue topique avec les systèmes inconscientpréconscientconscient (1ère topique : 1900’) puis avec les instances çamoisurmoi, (2ème topique : 1920’),
Ces trois points de vue sont étroitement liés et fonctionnent conjointement.
pour résumer, l’appareil psychique et l’énergie qui le traverse interagissent grâce à un jeu de forces, de conflits, de circulations entre les éléments de ces points de vue.

La constitution de la personnalité dépend selon les deux topiques de l’organisation de l’appareil psychique en trois systèmes et trois instances qui se combinent : d’une part, l’inconscient, le préconscient, le conscient, d’autre part, le ça, le moi, le surmoi.

Ics-Pcs-Cs-Ça-Moi-Surmoi-IFP©

Le point de vue topique
Il existe chez une même personne des territoires psychiques différents et plus ou moins indépendants les uns des autres (névroses, psychoses, pathologies, troubles).
Freud a inventé deux aires sémantiques composées de systèmes et d’instances qui se combinent schématisant l’appareil psychique. On les nomme « la première topique » et « la deuxième topique ».

  • Dans la deuxième topique L’appareil psychique est composé de trois instances qui complètent les trois systèmes de la première topique (Ics, Pcs, Cs). Ces instances sont le Ça, le Moi et le Surmoi, trois entités qui entrent en conflit à l’intérieur de l’appareil psychique.

Le Ça correspond mutatis mutandis plutôt à l’Ics. C’est le réservoir de pulsions fondamentales (de vie, de mort, sexuelles), « la partie obscure, impénétrable de notre personnalité ». Il est régi par les processus primaires et le principe de plaisir, c’est-à-dire qu’il ne connaît ni logique rationnelle, ni contradiction, ni négation. Le temps n’existe pas pour lui et il ignore les jugements de valeur, le bien, le mal, la morale. – Le ça est du domaine du biologique, de l’intemporel, de l’anhistorique, de l’irrationnel. Il représente l’originel de la personne, l’archaïque, la nature, les pulsions refoulées, sous l’égide du principe de plaisir. Il est le lieu (topos) des pulsions agressives, de retrait, de constance, (pulsions de mort) et des pulsions sexuelles (libido d’objet), de l’autoconservation, des besoins du Moi, de la reproduction (pulsions de vie). En cela il contient les motions du désir et de la crainte.

Le Moi doit composer entre les exigences pulsionnelles du Ça, les contraintes de la réalité extérieure et les exigences du Surmoi. Le Moi est en quelque sorte le médiateur chargé d’assurer la stabilité et la cohésion de la personne. Il regroupe le Cs et le Pcs (de la première topique). Mais le Moi comprend également une partie inconsciente. Le moi représente la consitution psychique de la personne, l’individuel, (libido narcissique), la causalité, le rationnel, la réalisation, une motion d’adaptation, l’expérience personnelle (en particulier ce que l’on en fait et ce que l’on en dit), l’ajustement, le contrôle, les perceptions externes, les processus intellectuels, l’objectivé, le verbal, l’action, le non conflictuel, les mécanismes de défense. Il est l’objet de la réalité du corps (schéma corporel). Il est le lieu d’oscillationsentre Ics, Pcs, plutôtdu côté du Cs.

Le Surmoi se construit à partir des exigences et des valeurs parentales. Il se met en place spécialement au moment de la résolution du complexe d’Œdipe.
Il a pour fonction d’établir les lois de la morale et de la censure. Il a aussi une fonction d’autoconservation et d’idéal.
Le Surmoi implique « tu dois… » (sinon risque d’éprouver un sentiment de culpabilité).
L’Idéal du moi implique « tu devrais… » (sinon risque d’éprouver un sentiment d’infériorité). Il s’adresse aux autres.
Moi idéal implique « tu peux… » (sinon risque de développer une mésestime de soi). Il s’adresse à soi.
Le surmoi contribue à l’intériorisation de la répression, par introjection des instances morales, des influences parentales, culturelles et sociales, il est le lieu (topos) du pré-rationnel, de l’identification au parent idéalisé (de même sexe), de l’émotif lié à la morale (culpabilité), de l’auto-observation, de l’autocritique, de l’interdiction, du masochisme moral, il est l’agent principal de la compulsion à l’échec, en tant que produit terminal de l’identification aux premiers objets (héritier du complexe d’Œdipe). Enfin il est le juge du Moi. En quoi sa fonction de La censure (refoulement) est prévalente. Il représente l’autre en soi et est le lieu d’oscillations entre Cs et Ics.

Entre le Ça, instance la plus inaccessible des trois, le Moi, dont il est issu et avec lequel il lutte, et le Surmoi, qui se veut le régulateur obligé de cette lutte, le combat est continu et détermine l’équilibre de la personne. De ce combat résulte la prise en compte simultanée et distanciée de la pulsion, de la réalité et de la Loi.

Nicolas Koreicho – Mai 2021 – Institut Français de Psychanalyse©

Inconscient, Préconscient, Conscient – 1ère Topique
Ça, Moi, Surmoi – 2ème Topique

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Inconscient, Préconscient, Conscient – 1ère Topique

Inconscient, Préconscient, Conscient – 1ère Topique

Sigmund Freud conçoit la métapsychologie (μετά meta : « après, au-delà de, avec », mais aussi : « point de vue supérieur sur un domaine ». Ici, il s’agit d’une psychologie englobant les autres psychologies) en 1896 enrichie selon une 1ère topique de 1900 (l’Inconscient, le Préconscient, le Conscient) et selon une 2ème topique de 1923 (le Ça, le Moi, le Surmoi) d’après trois points de vue :
– Dynamique (c’est l’étude des forces et des conflits psychiques)
– Economique (il y a une énergie psychique qui circule)
– Topique (le psychisme s’organise en territoires et en systèmes)

Les trois points de vue sont, conformément au socle de la Métapsychologie, le point de vue dynamique avec la pulsion, le refoulement, le symptôme, le transfert, le point de vue économique avec les processus énergétiques primaire et secondairel’affect, la représentationl’objet, le point de vue topique avec les systèmes inconscientpréconscientconscient (1ère topique : 1900’) puis avec les instances ÇaMoiSurmoi, (2ème topique : 1920’),
Ces trois points de vue sont étroitement liés et fonctionnent conjointement.
pour résumer, l’appareil psychique et l’énergie qui le traverse interagissent grâce à un jeu de forces, de conflits, de circulations entre les éléments de ces points de vue.

La constitution de la personnalité dépend selon les deux topiques de l’organisation de l’appareil psychique en trois systèmes et trois instances qui se combinent : d’une part, l’inconscient, le préconscient, le conscient, d’autre part, le ça, le moi, le surmoi.

Ics-Pcs-Cs-Ça-Moi-Surmoi-IFP©

Le point de vue topique
Il existe chez une même personne des territoires psychiques différents et plus ou moins indépendants les uns des autres (névroses, psychoses, pathologies).
Freud a inventé deux aires sémantiques composée de systèmes et d’instances qui se combinent schématisant l’appareil psychique. On les nomme « première topique » et « deuxième topique ».

  • Dans la première topique
    L’appareil psychique est composé de trois systèmes qui vont être complétés par les trois instances de la deuxième topique (Ça, Moi, Surmoi). Ces systèmes sont l’inconscient (Ics), le préconscient (Pcs), le conscient (Cs). Ces entités composent les domaines de la constitution de la personnalité.

L’Inconscient est le réservoir des pulsions et des traces mnésiques anciennes (mémoire des sensations, des émotions, des perceptions). Les pulsions de l’Ics sont libres et très mobiles. Elles tendent à faire irruption dans la conscience et à se décharger à l’occasion de conduites, représentant quelque chose de l’Ics, en premier lieu les traces mnésiques refoulées ce qui explique la fonction du travail de la censure avant que ces pulsions puissent accéder au préconscient et au conscient.
En tant que siège des pulsions, il est le lieu (topos) des désirs, des souvenirs, en particulier refoulés, donc, des fantasmes, des rêves, sous la forme d’organisations et de représentations placées sous la prévalence du principe de plaisir et des processus primaires (visualisation, symbolisation, déplacement ou métaphore, condensation ou métonymie). Ces représentations ou organisations de représentations sont ainsi susceptibles de se décliner en thèmes, scénarisés en complexes, ou fixés en syndromes ou en symptômes, provenant au premier chef de la petite enfance, mais aussi issus des étapes déterminantes de la constitution de la personnalité.

Le Préconscient, lieu (topos) intermédiaire entre l’Ics et le Cs, nécessaire au fonctionnement dynamique de l’appareil psychique, contient des représentations qui ne sont pas présentes à la conscience mais sont susceptibles de le devenir. Il a pour rôle principal de permettre des pensées intermédiaires, de censure (réticences) mais aussi d’adjonction, à partir, notamment, de sèmes intuitifs et de sèmes mnésiques. Dès lors, ce système a un rôle de lissage, à partir d’éléments bruts vers des constructions plus élaborées, afin que les pensées conscientes puissent s’en emparer. Le préconscient, de cette manière, met de l’ordre dans le relatif chaos de l’Ics, et commence à lui donner une cohérence vers l’intelligibilité du système du Cs.
A ces titres, le Pcs, en tant que produisant des formations de compromis, est le siège des opérations psychologiques telles que l’apprentissage, les acquisitions, l’ajournement, l’inhibition, l’ajustement au réel, déjà sous la prévalence du principe de réalité, et des processus secondaires (pensée rationnelle, langage, logique).
Le Pcs permet les compromis futurs, en symptômes langagiers et comportementaux, de l’affectivité et de la motilité, élaborés plus distinctement par le système du Cs. Il autorise également une répartition acceptable pour le Cs des investissements issus du refoulé (rejetons du refoulé) du système de l’Ics.
En tant que système d’adaptation et d’intermédiaire entre l’inconscient et le conscient, il est particulièrement à l’œuvre dans les cures.

Le Conscient est chargé d’enregistrer et d’utiliser de manière sélective (réagencement, remaniement, désinvestissement) les informations venant du monde extérieur et des souvenirs élaborés par le système du Pcs, ainsi que de percevoir les sensations intérieures de plaisir et de déplaisir au vu de leur transformation. Il est aussi le lieu (topos) des processus de pensée et, comme le préconscient, des processus secondaires (raisonnement, souvenirs et leurs récits, organisation coordonnée).
Le Cs est le siège de l’ajustement précis au réel, et est placé sous la prévalence du principe de réalité, selon des processus précis de discriminations, de choix, de résistances à la frustration, mais aussi en fonction de transpositions, de répétitions, d’équivalents symboliques, de reproductions déguisées d’affects sous la forme de représentations c’est-à-dire d’idées, de paroles, d’actions, de performatifs, le cas échéant en autant de symptômes (cf. les actes manqués, les lapsus, les mots de l’esprit, les expressions pathologiques).

Il existe une zone frontière entre ces trois systèmes, une sorte de filtre qui empêche l’énergie, les affects et les représentations de circuler librement. La censure est particulièrement rigoureuse entre le système de l’Ics et le système du Pcs. Elle ne laisse passer les désirs, les craintes inconscients, les affects, qu’après les avoir transformés ou déguisés sous la forme de représentations accessibles. Sans cette conversion en une forme rendant les affects, dans une certaine mesure, acceptables, la personne ne pourrait les considérer. Cette censure s’exerce également, selon des contraintes différentes, de mise en récit par exemple, entre le Pcs et le Cs. La censure se relâche dans le rêve, dans la scénarisation, dans les fantasmes, dans les souvenirs relatés, d’où l’importance de l’analyse des rêves, en tant que « voie royale vers l’Ics », des réminiscences, des associations, des histoires.
Dans le travail psychothérapeutique et psychanalytique, il s’agit de faire en sorte de dépasser, méthodiquement, les défenses, où l’infantile et le refoulé sont privilégiés, en s’affranchissant de la censure entre Ics et Pcs, puis de vaincre les réticences entre Pcs et Cs dans la formulation.
A la surface de l’appareil psychique, entre Cs et monde extérieur, se trouve une troisième zone frontière, qui sert de filtre pour éviter que des stimuli trop violents ne pénètrent à l’intérieur du psychisme. C’est le pare-excitation, particulièrement actif dans l’enfance, dans les périodes critiques, dans les traumas.
Lorsqu’il y a effraction du pare-excitation, il se produit un traumatisme psychique pouvant être constitué d’événements, ou de périodes entières d’environnement, affectif en particulier, inadéquat.

Nicolas Koreicho – Mai 2021 – Institut Français de Psychanalyse©

Inconscient, Préconscient, Conscient – 1ère Topique
Ça, Moi, Surmoi – 2ème Topique

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L’Irréel du présent chez Stendhal

L’Irréel du présent chez Stendhal

Préambule 

Le Corrège – La Madone à l’enfant avec Saint-Jérôme et Marie-Madeleine (Le Jour) – (détail), 1525-28 – Galerie nationale de Parme

La renommée de Stendhal, bien qu’intervenue tardivement, à la fin du XIXème siècle, devrait nous interroger depuis longtemps.

Alors que la lisibilité de Hugo ou de Balzac laisse entendre aisément leur fortune jusqu’à nous, le texte stendhalien présente une difficulté que sa gloire posthume n’explique qu’imparfaitement. Peut-être les louanges de Balzac en 1840 (1) contribuèrent-elles à la reconnaissance de Beyle pour une part : elles lui firent dire, dans une lettre célèbre à son cadet, qu’ il « avait eu pitié d’un orphelin abandonné dans la rue ». 

Pourtant, lire Stendhal, c’est franchir soudainement le portail d’une ville d’Orient, ou s’envoler dans les airs comme la première montgolfière de son année de naissance. La plupart des lecteurs honnêtes, du reste, le trouvent généralement opaque, verrouillé au premier abord. En revanche, les idolâtres de Stendhal existent, des lecteurs toujours passionnés, fanatiques même dans leur enthousiasme : un signe que nous devrions prendre au sérieux. 

Une circonstance l’explique, que l’on banalise par trop : les textes stendhaliens sont nommément dédiés aux happy few. Non seulement l’auteur interdit sa lecture à la plupart des lecteurs dans plus d’une préface, mais il en réserve la découverte aux seuls élus ayant partagé son expérience secrète : il ne fera rien pour « expliquer » l’affection dont il parle ( cf. De l’amour ) ou décrire le tableau qu’il loue ( DA, ibidem). Il faut avoir éprouvé l’amour, ou vu le tableau. 

Quelle est l’expérience secrète de Stendhal ? Avant tout une expérience non partageable, il s’en convainc obstinément : on ne le comprend pas parce que personne n’a senti ce qu’il a senti ; par conséquent, il le taira ! D’où les innombrables apostrophes et fins de non-recevoir aux lecteurs depuis les tout premiers textes autobiographiques, et les pointillés sur des lignes entières : l’auteur s’absente ! Il quitte son texte ! 

Une large part d’inconnu est donc réservée aux néophytes et occupe les fondations du texte stendhalien ; un blanc qui ne paraît pas sans rapport avec le dead blank mentionné dans L’amour, « inanité mortelle » si l’on veut, « l’un des deux malheurs au monde avec la passion contrariée. » ( DA, ibid.

C’est dire qu’une folie stendhalienne est à l’oeuvre, un espace clôturé « qui cherche à rendre l’autre fou » (2), ayant élu domicile en littérature « par effraction », ainsi que jadis un étrange Bonaparte, le jour de sa présentation comme général en chef à l’Armée d’Italie. Comme Stendhal veut entrer dans les Lettres en bousculant et maltraitant les lecteurs, le jeune Bonaparte affecte une présentation saisissante devant les vieux soldats qui l’accueillent, au poste élevé qu’il inaugure. 

« La chétive et pensive figure de Bonaparte, avec sa pâleur olivâtre, sa maigreur maladive, sa taille grêle, ses longs cheveux noirs, lustrés et plats, tombant coupés droit sur le front, en désordre aux tempes, ses yeux profonds, fixes et brillant d’un éclat étrange, aux effluves magnétiques, au sourcil sévère, pénètre dès ce jour dans l’Histoire comme par effraction. » 

Une prise de contact qui l’eût compromis à jamais, sans l’apport d’ « un regard qui traversait la tête » (3). À l’instar d’un Bonaparte auquel il s’identifiait tant, on peut se demander ce que Beyle, ce nouvel impétrant rageur dans les Lettres, faisait là ! (4) Mais sachons reconnaître que les transgressions de l’un et de l’autre annonçaient l’avenir littéraire, social et politique d’une société qui n’existait pas encore. 

Attirés par cet univers, nous l’avons tous été irrésistiblement, et nous avons cherché ensuite infiniment pourquoi. 

1. L’empire de l’imagination 

Prenons-en pour exemple la page significative entre toutes de l’âme du Grenoblois, la description du lac de Côme, l’un des luoghi ameni (5), à l’orée de La chartreuse de Parme

Cette page fait d’abord l’effet d’un panorama vu d’un balcon de nuées : on ne fait que monter, de la villa Melzi offrant un « point de vue », aux « hardis promontoires » des branches du lac, en passant par les villages « situés à mi-côte » et de « l’architecture des clochers » jusqu’aux « pics des Alpes ». Nous frôlons le lac et ses rives, les châtaigniers et les cerisiers en fleurs, nous entendons les cloches de ses villages, portés par les réminiscences du Tasse ou de l’Arioste des XVème et XVIème siècles. 

Le fait d’autre part d’encenser un paysage, au lieu d’un personnage ou d’une circonstance, est dispensateur d’émotion, mis pour l’émotion : toutes les sensations émanant du paysage convoquent l’imagination, que les lectures idéologiques de Beyle : Tracy, Biran, Cabanis, détaillaient à loisir. Stendhal s’y reconnut pour toujours. Philippe Berthier a remarqué que l’auteur « ne décrit pas » le lac, il le laisse ressentir, éprouver, et là réside l’enchantement, à la fois le ravissement et l’illusion intense de l’impression (6). L’« emportement » du lecteur tient à son traitement plus pictural et musical que verbal. 

Du reste, la Sanseverina est dite « copiée du Corrège » ( lettre à Balzac) , et le Corrège lui-même aurait « rapproché la peinture de la musique » ( HPI) ! C’est à une transfiguration que nous sommes conviés, au progressif et insensible glissement vers une abstraction épiphanique. 

2. La formation de l’idéal 

D’autre part, cette métamorphose est possible une fois que les forces viles de la société ont été repoussées sans faiblesse. Avoir nommé auparavant « la haine des idées nouvelles » professée par le marquis del Dongo permet « l’élévation » du lac de Côme. Le ciel et la terre sont débarrassés, l’idéal va supplanter le réel abhorré. Tout Stendhal renvoie le monde, avant de rétablir « les plaisirs donnés par une ancienne civilisation » ( LL ) et sa manifestation élective : le sublime, domaine hors limites. « Je ne vis pas dans la société, je la trouve trop stupide et trop grognonne pour cela. Je vis dans les environs de la société, dans une demi-solitude. » ( M ) 

C’est donc vers un «voyage en pays inconnu » ( DA) que nous partons, pour un « tourisme » — un terme, on le sait, forgé par Beyle — expérimenté par l’auteur seul et certifié comme connu. Tous les termes employés ici désignent par force une réalité à part. 

La lecture de Stendhal signifie un embarquement volontaire pour une désorientation, dont la bataille de Waterloo offre une autre escale inédite. 

Quels éléments de ce conflit légendaire sont-ils pour lors abrasés ? Ni la cartographie du lieu, ni les affrontements, les stratégies militaires mutuelles, ni les chefs de cet engagement mortel ne paraissent ici. Mais l’étourdissement du héros, Fabrice del Dongo, enveloppe le tout dans la brume des champs de seigle : il se demande alors s’il assiste bien à une bataille et ne reconnaît pas son père ( seul le lecteur le sait) passant à cheval dans son champ de vision. Un dépaysement qu’il n’était pas venu chercher et qui le sidère. Loin d’une défaite entraînant la chute de Napoléon, le Waterloo de Stendhal efface l’Histoire, rendant peut-être son condottiere vaincu à ses victoires héroïques en Italie en 1796, lorsqu’il entrait dans Milan et « donnait un successeur à César et Alexandre. » L‘incipit (7) de La chartreuse de Parme n’est pas un début mais une fin éternelle. 

Comment Stendhal a-t-il pu passer pour réaliste ? Car montrer l’imagination à l’oeuvre à l’aide du Code Civil (1) est une gageure : à moins qu’il ne s’agisse de fonder une autre réalité, avec ses masses de granit (1), son administration et sa Cour des comptes, ses serviteurs vertueux et ses ciels diaphanes. Sans oublier, peut-être, le pieux souvenir de Bonaparte comme éclaireur. 

Sur papier millimétré, Stendhal a décrit un monde de déraison avec le sérieux d’un Premier Consul, et l’exaltation d’un patriote enfin chez lui. 

3. Essai d’une métapsychologie 

Dans une névrose, « le Moi fait alliance avec le Réel contre le Ça », mais dans une psychose, « le Moi fait alliance avec le Ça pour créer une néo-réalité. » Comment ces définitions freudiennes rendraient-elles compte des écrits stendhaliens ? 

L’hommage posthume H.B. (8) de Prosper Mérimée, l’un des trois seuls témoins présents à l’enterrement d’Henri Beyle, semble accréditer la seconde définition. Certes, une néo-réalité se présente ici, paradoxale, vengeresse et cryptée ( n’oublions pas les centaines de pseudonymes stendhaliens), extatique aussi bien qu’organisée, en cela plutôt soeur naturelle du délire ; mais peut-être également la seule posture, le seul imaginaire capables de représenter et d’annoncer des temps nouveaux. Mérimée, qui était très attaché à Beyle, le décrit comme « dominé par son imagination » mais simultanément féru de LO-GIQUE, scandant ce mot, ne corrigeant jamais ses écrits spontanés mais en refaisant le plan ; en somme, cherchant à contenir les débordements imaginaires par des lois intangibles, une structure qui les stabilise. 

Encore faut-il identifier ce que l’on entend par « imagination » chez Stendhal. Persuadé de n’être découvert qu’au XXème siècle et reniant le XIXème avec ses descriptions volubiles, Stendhal ne décrit pas, mais peint par ellipses. Il s’abreuve à la suggestion indirecte, au laisser entendre et à l’art de la litote des XVIIème et XVIIIème siècles, dont les lectures l’ont enseigné. Mais sur le plan personnel, précisément, ces figures lui conviennent parfaitement : il les emprunte à ses propres fins de reclus très pudique des Lettres, avare de mots, égotiste volontaire à l’enseigne du ver à soie ( SE), tout en inaugurant un style du futur, toisant sans phrases cet avenir inconnu dépouillé des certitudes dynastiques et religieuses, désormais notre lot. Enfin, le Code Civil et sa concision redoutable armera le tout. 

Au plan littéraire, la réalité stendhalienne insurrectionnelle, revenue de tout le passé, à l’assaut d’un avenir indistinct, est l’enseigne des temps : un Bonaparte surgi de nulle part et « né de lui seul » (9) lui avait ouvert la voie. 

4. Illustrations romanesques 

Ainsi, le traité d’Idéologie intitulé De L’amour parle d’amour au gré de son inspiration mais fixe cette passion, qui le fit beaucoup souffrir, par la théorie de la cristallisation : une métaphore étrange et désincarnée, à la structure minérale. Nous sommes encore chez le premier Stendhal, en proie à des relations toujours passionnelles, qui ne s’est pas encore vraiment risqué à la fiction. 

Le premier grand roman, Armance ( 1827), choisit le sujet d’un jeune homme impuissant ou « babilan », soit, d’un point de vue existentiel, affecté d’une inaptitude ou d’un handicap majeur pour traduire et affirmer son amour pour Armance. Mais c’est cette dernière qui annonce plutôt les futurs héros stendhaliens, car, selon l’ultime phrase du roman, « C’était une âme trop ardente pour se contenter du réel de la vie. » En route pour la création d’un monde imaginaire. 

Le rouge et le noir ( 1830), roman suivant remarqué, bien que vilipendé par la critique, campe un héros qui ne traduit pas ses émotions, ivre de ressentiment et d’ambition, aimé mais n’aimant point : son châtiment, sur l’échafaud, liquide sans doute les affects anti-sociaux violents et hostiles. Le célèbre « Tout se passa simplement, convenablement, et de sa part sans aucune affectation », pose les fondations d’une sortie résolue de la vie en société. 

Mathilde ne l’en avait-elle pas dégoûté pour toujours, par l’apostrophe « J’ai horreur de m’être livrée au premier venu ! » ?? Le meurtre de Mme de Rênal dans une église fait aussi justice à une institution depuis toujours haïe. 

Quand La chartreuse saisit l’inspiration de Beyle en Angleterre, en 1838, tout est prêt pour l’amour d’une duchesse et de son neveu, même incestueux, doublé par celui de Fabrice pour Clélia, dans une prison, puis pour une rencontre toujours interdite, et l’ineffable : « Entre ici, ami de mon coeur. » 

Chez Stendhal, une vie fut nécessaire pour exprimer l’émotion, oser le contact, pierre angulaire du risque social, à la toute fin de son existence. Son credo de jeune homme, quand il se destinait à l’écriture théâtrale, n’était-il pas : Sic itur ad astra (10) ? Dans La chartreuse, les astres ne sont plus que le chemin scintillant de l’abbé Blanès pour rejoindre l’empereur… 

L’amour a-t-il surpassé les visions héroïques de la vie, triomphé du dead blank ? La fin, escamotée en quelques tournures sibyllines, de La chartreuse, engloutit dans un tourbillon ce que Freud appelle l’ombilic du rêve : le point indéfini où toute interprétation file vers le néant… 

Alice Tibi – Mai 2021 – Institut Français de Psychanalyse©

Nota bene : aurions-nous ici « anatomisé le bonheur », tabou stendhalien à jamais proscrit ? osé mettre des mots sur des pointillés nombreux, souvent sur une ligne entière, des Souvenirs d’égotisme à La chartreuse
Un stendhalien peut se le reprocher, s’il enfreint l’allégeance aux happy few… 
Puissent les mânes de Stendhal nous le pardonner !… 

Abréviations :
DA : De l’amour 
HPI : Histoire de la peinture en Italie 
LL : Lucien Leuwen 
M : Mélanges intimes et Marginalia 
SE : Souvenirs d’égotisme

Notes :
(1) Honoré de Balzac, La Revue parisienne, 25 septembre 1840. Dans un article dithyrambique, Étude sur M. Beyle, d’une revue qu’il avait fondée, Balzac fit un tel éloge de La chartreuse de Parme ( 1839), qu’il fit sortir Stendhal du quasi-anonymat où il était relégué. On ne possède que trois brouillons de la réponse que Stendhal fit à son ami, où il révèle avoir lu régulièrement des pages du Code civil avant de se mettre à l’ouvrage. Les masses de granit sont une expression employée par Napoléon pour désigner la fondation des institutions civiles du pays, en 1802 ; une référence inconsciente au sous-sol de granit d’Ajaccio, sa ville natale ?… 
(2) Harold Searles, L’effort pour rendre l’autre fou, coll. Connaissance de l’Inconscient, Gallimard, 1977. Une étude de la schizophrénie. 
(3) Cambacérès, cité par Jacques Garnier, voir (4). 
(4) Félix Bouvier, historien, cité par Jacques Garnier, L’art militaire de Napoléon, Perrin, 2015. 
(5) Exergue, La chartreuse de Parme
«Giá mi fur dolci inviti a empir le carte / i luoghi ameni », une citation de l’Arioste que l’on pourrait interpréter comme l’incidence fondamentale, pour Stendhal, des «lieux amènes » ou paysages enchanteurs, pour « noircir du papier », c’est-à-dire pour se lancer dans l’écriture de La chartreuse. Les lieux, par leur charge émotive, l’emportent sur toute autre considération. 
(6) Philippe Berthier, Lac de Côme, Sur les traces de Stendhal, La Renaissance du livre, 2002. 
(7) Incipit de La Chartreuse de Parme : 
« Le 15 mai 1796, le général Bonaparte fit son entrée dans Milan, à la tête de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi et d’apprendre au monde qu’après tant de siècles, César et Alexandre avaient un successeur. » 
(8) Mérimée Prosper, H.B., Solin,1850. bmlisieux.com 
(9) Chateaubriand François René, Mémoires d’outre-tombe, Quarto, Gallimard, 1997. 
(10) « Sic itur ad astra : c’est ainsi que l’on s’élève vers les étoiles ». 
Virgile, Énéide, chant IX, vers 641. 

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