L’Œdipe

L’Œdipe

Gustave Moreau - Œdipe et le sphinx - 1864
Gustave Moreau – Œdipe et le sphinx, 1864 – Metropolitan Museum of Art – New York

« Si le petit sauvage était abondonné à lui-même… il tordrait le cou à son père et déshonorerait sa mère. »
Denis DIDEROT, Le Neveu de Rameau, 1762-1773.

« Il ne m’est venu à l’esprit qu’une seule idée ayant une valeur générale. J’ai trouvé en moi, comme partout ailleurs, des sentiments d’amour envers ma mère et de jalousie envers mon père, sentiments qui sont, je pense, communs à tous les jeunes enfants, même quand leur apparition n’est pas aussi précoce que chez les enfants rendus hystériques (d’une façon analogue à celle de la “romantisation” de l’origine chez les paranoïaques — héros, fondateurs de religions). S’il en est bien ainsi, on comprend, en dépit de toutes les objections rationnelles qui s’opposent à l’hypothèse d’une inexorable fatalité, l’effet saisissant d’Œdipe Roi. On comprend aussi pourquoi tous les drames plus récents de la destinée devaient misérablement échouer. Nos sentiments se révoltent contre tout destin individuel arbitraire tel qu’il se trouve exposé dans l’Aïeule, etc…
Mais la légende grecque a saisi une compulsion (Zwang) que tous reconnaissent parce que tous l’ont ressentie. Chaque auditeur fut un jour en germe, en imagination, un Œdipe et s’épouvante devant la réalisation de son rêve transposé dans la réalité, il frémit suivant toute la mesure du refoulement qui sépare son état infantile de son état actuel. »
Sigmund FREUD, Lettre à Wilhelm Fliess [15 octobre 1897], in La Naissance de la Psychanalyse, PUF, Paris, 1956.

I. Le mythe
II. Le complexe d’Œdipe
III. L’Œdipe
IV. L’Œdipe et la castration
V. L’Œdipe et les processus d’identification

I. Le mythe

Du mythe d’Œdipe, nous savons que le personnage est mentionné par Homère dès l’Iliade, brièvement en référence à des jeux funèbres organisés à l’occasion des funérailles d’Œdipe, au chant XXIII, puis dans l’Odyssée, Œdipe étant au royaume des morts et apercevant l’ombre de sa mère, au chant XI.

Après le mythe de l’épopée, les Tragiques (Eschyle : la trilogie Laïos, Œdipe [1], Les Sept contre Thèbes ; Euripide : Les Phéniciennes [2] ; Sophocle : Œdipe roi [3], Œdipe à Colone [4]) ont développé le personnage dans toute sa densité, de violence et d’inceste en particulier, et mis l’accent sur la malédiction qui pèse depuis des lustres sur la lignée, en particulier à cause  des coups infligés par les hommes sur un destin contredit, jusqu’aux oracles prévenant du danger de concevoir un fils. Avant même sa naissance, on aura prévu de l’abandonner et de lui percer les chevilles (Œdipais : « Enfant de la mer soulevée (gonflée) [5] » puis corrompu en Oidípous : « pied enflé ») afin de pouvoir y enfiler une courroie qui aurait dû le maintenir soit sur une embarcation, soit en exposition dans la montagne et entraîner sa dévoration par les loups.
Sophocle quant à lui (Œdipe roi, Œdipe à Colone), déploie le tragique de la destinée d’Œdipe en faisant de lui l’homme à la fois auteur du parricide et enquêteur sur son propre crime, ce qui lui permettra de comprendre et de porter le poids entier d’une culpabilité. Parmi les pièces grecques antiques, la tragédie de Sophocle, Œdipe roi, est celle qui exerce la plus grande influence à l’époque et par la suite après la fin de l’Antiquité, probablement grâce à sa beauté formelle et son éminente qualité de conception [6] .

Œdipe, fils de Jocaste et de Laïos, naît à Thèbes, dans la Grèce antique. Son père, le roi de la ville, l’abandonne à sa naissance au sommet d’une colline, le mont Cithéron, ne voulant pas que se réalise une prédiction de l’oracle de Delphes, Tirésias, qui avait auguré qu’Œdipe tuerait son père et épouserait sa mère. L’enfant, les chevilles percées et attaché par une corde à un arbre le condamnant à être dévoré par les loups, suscite la pitié d’un berger qui le recueille et le confie à Polybe, le roi de Corinthe, qui ne peut avoir d’enfants. Sa femme, la reine Méropé, lui donne le nom d’Œdipe consacrant ainsi la modification du nom Œdipais (« enfant de la mer soulevée, gonflée ») en Oidípous (« pied enflé »).
Œdipe grandit à Corinthe jusqu’au jour où, poussé par la curiosité de connaître ses origines, il suit la route de Delphes pour consulter l’oracle d’Apollon. Ce dernier ne lui révèle rien de concret mais lui annonce qu’il finira par tuer son père et épouser sa mère. Croyant que Polybe et Méropé sont ses véritables parents, il tente de fuir Corinthe et d’échapper ainsi à son destin. Sur le chemin, son cheval se fait tuer par le cocher de Laïos, pour une question de priorité, et Œdipe tue Laïos et le cocher, accomplissant dès lors la première partie de l’oracle. Seul un serviteur du roi parvient à se sauver.
En arrivant à proximité de Thèbes, Œdipe rencontre le Sphinx (Phix), ou plutôt la Sphinge, buste de femme sur un corps de lion ailé, qui terrifie la ville. Il parvient à résoudre les deux énigmes posées par le Sphinx – « Quel être, pourvu d’une seule voix, a d’abord quatre jambes le matin, puis deux jambes le midi, et trois jambes le soir ? », « Il y a deux sœurs : l’une donne naissance à l’autre et elle, à son tour, donne naissance à la première. Qui sont les deux sœurs ? » – lequel, vaincu, se jette du haut d’un précipice. En récompense de cet exploit, qui met fin à la tyrannie du Sphinx qui décimait Thèbes, Œdipe se voit proclamé roi de la ville et épouse Jocaste, sa mère, réalisant ainsi la deuxième partie de l’oracle. Ils donnent naissance à quatre enfants : deux fils, Étéocle et Polynice, et deux filles, Antigone et Ismène.
Une épidémie, due selon l’oracle à la présence en ville du meurtrier de Laïos, s’abat sur la ville de Thèbes. Œdipe part à la recherche du coupable mais Jocaste apprend du serviteur qui avait pu s’enfuir que son mari est justement l’assassin recherché. Jocaste, horrifiée d’avoir épousé son fils, s’étrangle avec un lacet. Quant à Œdipe, il se crève les yeux et fuit Thèbes pour trouver asile à Athènes avec sa fille Antigone.
Depuis la mort d’Œdipe, la ville est bénie par les dieux.

Précisons d’emblée que la malédiction qui frappe Thèbes et qui va maudire Œdipe est celle qui caractérise la ville de Thèbes dès sa création. Œdipe, fils de Laïos, fils de Labdacos, fils de Polydore, fils de Cadmos, descend directement de ce Cadmos qui fonda Thèbes au prix d’un événement tragique, le massacre des hommes nés des dents du dragon qu’il venait de tuer. Deux histoires de familles maudites qui ont constituté les œuvres des Tragiques : celle des Atrides (descendants d’Atrée), avec ses implications dans la guerre de Troie ; celle des Labdacides (descendants de Labdacos), qui se passe à Thèbes.
Une histoire de famille…

Au début du XXème siècle, l’utilisation de la pièce de Sophocle par Freud pour illustrer son concept du complexe d’Œdipe en psychanalyse (dans son essai L’Interprétation des rêves, 1900) contribuera encore à la postérité d’Œdipe roi et de la version du mythe qu’elle met en scène.

II. Le complexe d’Œdipe dans l’œuvre de Freud

Le complexe d’Œdipe représente l’ensemble des investissements, amoureux et/ou haineux, que l’enfant projette sur ses parents. Le complexe d’œdipe désigne deuxièmement le procès qui doit conduire à la disparition de ces investissements et à leur remplacement par des identifications. Le complexe d’Œdipe implique également, dans les études actuelles, la projection par les parents de motions d’influence jalouse de haine et/ou d’amour sur leurs enfants. Enfin le complexe d’Œdipe régit naturellement les relations entre les membres de la fratrie.
Sigmund Freud a décrit précisément les manifestations du complexe d’Œdipe et son influence dans la vie de l’enfant comme dans l’inconscient de l’adulte.

Le complexe d’Œdipe est né en 1897 de l’auto-analyse de Freud, telle qu’il la confie à Fliess : « J’ai trouvé en moi, comme partout ailleurs, des sentiments d’amour envers ma mère et de jalousie envers mon père. »
Malgré l’importance et la validité du concept en psychanalyse, Freud ne lui a jamais consacré aucun ouvrage, hormis la place qu’il lui donne dans l’Abrégé de psychanalyse, en 1940, lorsqu’il déclare : « Je m’autorise à penser que si la psychanalyse n’avait à son actif que la seule découverte du complexe d’Œdipe refoulé, cela suffirait à la faire ranger parmi les précieuses acquisitions nouvelles du genre humain ».

– Dans les Études sur l’hystérie, en 1895, Freud postule que le symptôme nait du refoulement d’un désir. Le symptôme est une satisfaction substitutive, issue d’un conflit intrapsychique entre le désir et son interdiction.

L’Interprétation des rêves, en 1900, est l’occasion des récits des rêves de Freud qui retrouvent en lui des sentiments consacrés à d’autres personnes qu’à ses parents mais qui concernent sa propre vie, ses propres désirs, ses propres parents. Le contenu manifeste implique un contenu latent constitué de désirs refoulés, et qui prennent la forme de satisfactions substitutives, selon des transformations acceptables. Les rêves reproduisent des amours, des haines, des rivalités, issues des premières impulsions sexuelles, des premières haines, des premiers désirs.
Il évoque dans ce texte la « légende du Roi Œdipe et du drame de Sophocle » en considérant que la privation de la vue chez Œdipe représente bien la castration qui lui est infligée, par lui-même.

– Dans Le cas Dora, en 1905, Freud décrit ce que sont pour lui l’Œdipe positif et l’Œdipe négatif. Ceci implique la prise en compte de la notion de transfert, positif ou négatif. Le travail réalisé avec une personnalité hystérique détermine les trois points de vue à l’œuvre dans l’appareil psychique : topique (Ics, Pcs, Cs ; Moi, Ça, Moi, Surmoi), dynamique (Etude des forces et des conflits psychiques), économique (une énergie circule : la libido). Dans cette analyse de cas, Freud remet en question la théorie première de la séduction. En réalité, les symptômes hystériques ne sont pas issus de faits réels, mais sont la représentation de fantasmes œdipiens comme dans toute névrose.

Le cas du petit Hans, en 1909, détermine la puissance de l’angoisse de castration dans le système de l’Œdipe, en conjonction avec l’ambivalence, laquelle angoisse, en référence au père, se déplace vers une phobie du cheval et de sa morsure.

– C’est dans un article de Freud de 1910, Contributions à la psychologie de la vie amoureuse, qu’apparaît pour la première fois le terme de « Complexe d’Œdipe » en lieu et place des expressions « complexe nucléaire » ou « complexe paternel », complexe désignant en psychanalyse des fragments psychiques inconscients à forte charge affective.

– Dans l’essai « Un type particulier de choix d’objet chez l’homme », en 1910 également, Freud explique que les objets d’amour chez le garçon sont autant de substituts de la mère, chez la fille cette question étant déjà considérée comme particulière : à la place de la peur de perdre son père, ce qui serait en symétrie avec la peur de perdre sa mère chez le garçon, elle développe une frustration liée au manque du père, c’est-à-dire – les prolongements théorico-cliniques actuels nous l’indiquent – du phallus.

– Dans Totem et tabou, en 1913, Freud affirme la théorie de l’Œdipe comme ayant « vocation civilisatrice du complexe », en référence aux temps anciens qui voyaient les humains organisés en une horde primitive dominée par le père, mâle tyrannique qui s’adjugeait toutes les femmes en interdisant aux fils d’y avoir accès, en recourant au besoin à la castration. Le complexe serait donc transmis de génération en génération et avec lui le sentiment de culpabilité y associé. Freud recherchera en effet toujours à relier ses concepts, comme celui de l’Œdipe, à une théorie générale de la phylogenèse (histoire de l’humanité comme espèce).

– Dans les Conférences d’introduction à la psychanalyse, en 1918, Freud fixe sa théorie et insiste sur les observations directes et les analyses d’adultes névrosés, expliquant que « chaque névrosé a été lui-même une sorte d’Œdipe ».

– Dans L’Homme aux loups, en 1918, Freud développe, dans l’analyse du rêve de Sergueï, la place que tiennent les loups blancs silencieux perchés sur un arbre, en référence à la scène primitive, figurant le père et la castration, le désir négatif et la culpabilité. Freud tient plus que jamais à classer le complexe dans les grands « schémas phylogénétiques » qui ont pour rôle de structurer le psychisme inconscient depuis les temps les plus anciens de l’humanité.

– Dans les Trois essais sur la théorie de la sexualité, en 1920, Freud confirme la prédominance du concept dans l’étiologie des névroses : « On dit à juste titre que le complexe d’Œdipe est le complexe nucléaire des névroses et constitue l’élément essentiel de leur contenu. En lui culmine la sexualité infantile, laquelle influence de façon décisive la sexualité de l’adulte par ses effets ultérieurs. Chaque nouvel arrivant dans le monde humain est mis en devoir de venir à bout du complexe d’Œdipe ; celui qui n’y parvient pas est voué à la névrose. Le progrès du travail psychanalytique a souligné de façon toujours plus nette cette signification du complexe d’Œdipe ; la reconnaissance de son existence est devenue le schibboleth [signe verbal de reconnaissance dans un groupe] qui distingue les partisans de la psychanalyse de leurs adversaires ».

– Dans Psychologie des foules et analyse du moi, en 1921, Freud aborde la question de « l’avant Œdipe », spécifique d’une neutralisation des affects permise par la notion d’ambivalence. L’enfant fixerait à ce moment ses affects négatifs et positifs sur des objets extérieurs à ses parents.

– Dans Le Moi et le Ça, en 1923, Freud détermine la fin du complexe d’Œdipe. L’organisation génitale infantile comprend des stades d’organisation de la libido (oral, anal, phallique, génital), la période de latence, et affirme la place essentielle du système de l’Œdipe dans le développement infantile et de la personne elle-même. L’explicitation du complexe de castration (prototype symbolique de la perte, du manque, de l’inaccomplissement narcissique) complètera la théorie de l’Œdipe en le confirmant comme organisateur principal du fonctionnement de la personnalité.

– Dans l’essai « Le problème économique du masochisme », en 1923, Freud indique que le Surmoi, instance psychique du jugement, des interdits, de la culpabilité, provient de l’introjection des premiers objets libidinaux du Ça (incarnés par les parents). Selon cette thèse, la source de la morale est le Surmoi et, donc, une certaine partie de l’Œdipe.

– Dans l’essai « L’Organisation génitale infantile », en 1923, Freud tente de décrire les zones d’ombre de l’Œdipe féminin. Il précise que seul le pénis a une réalité psychique, y compris chez la fille (qui deviendra chez ses successeurs le phallus).

– Dans un autre essai, « La disparition du complexe d’Œdipe », en 1924, Freud admet que le complexe peut disparaître avec le temps, et ce « même si ce qu’il décrit est davantage la dissolution du conflit œdipien » plutôt que la disparition de ce qu’il décrivait comme « l’ossature même du psychisme humain ».

– Dans « Quelques conséquences psychologiques de la différence anatomique entre les sexes », en 1925, Freud aborde la « Préhistoire du complexe d’« Œdipe » ». Les prolégomènes du complexe se jouent dans les premiers temps de la découverte par l’enfant de ses zones érogènes.

– Dans Malaise dans la civilisation, en 1929, Freud confirme l’interprétation psychanalytique des symboles sexuels universels trouvés dans les rêves. Il complète le modèle de l’Œdipe en accentuant l’importance de la figure du père primitif. Le garçon nourrit envers le père des désirs de mort car il craint d’être châtié et castré par lui. La castration prend ainsi toute sa place dans la théorie du complexe, comme peur infantile de se voir déposséder de sa puissance par la figure paternelle. Le complexe de castration découle donc de la sortie de l’Œdipe, en tant que le garçon doive renoncer à son premier objet, la mère. Ensuite, dans son développement, la période de latence suivra, pour « encaisser » castration et séparation, et laissera se constituer le Surmoi. Le cas de la petite fille est sensiblement différent dans la mesure où la castration ayant déjà eu lieu pour elle, du moins dans son esprit, car n’étant pas dotée d’un pénis, elle devra se l’approprier autrement. Ce moment, baptisé « l’envie du pénis » marque l’entrée dans l’Œdipe non comme une fin, mais comme le début d’une appropriation, selon les avancées contemporaines, symbolique.

Pour le garçon comme pour la fille, se libérer de la castration et en inférer l’ambivalence doit permettre le développement du psychisme dans les meilleures conditions.

III. L’Œdipe

Œdipe est probablement l’antonomase [7] la plus fameuse de tous les temps. Il est avec Narcisse l’un des deux mythes fondateurs de la psychanalyse, et l’un des deux piliers de la personnalité. Cette histoire de deux crimes (meurtre parricide et inceste maternel), de sa culpabilité, de sa responsabilité, de ses conséquences, exerce une influence sur le cours des personnes et du monde, aujourd’hui même et pour chacun, extraordinaire.
L’Œdipe est universel, même s’il est constitué d’éléments hétérogènes, et fonctionne sur tous les continents, dans toutes les cultures, selon des distributions de rôles différentes, des représentations différentes et des complémentarités distinctes. L’Œdipe est à l’origine des totems et des tabous.
L’Œdipe fonctionne aussi dans le sens parent-enfant. La jalousie, l’agressivité, la violence, la rivalité, l’attirance, le rapport entre les parents, leur histoire œdipienne – ce sont ses parents qui l’ont livré aux loups sur le mont Cithéron – est retranscrite dans la relation qu’ils entretiennent avec leurs enfants.
A ce titre, l’échec de l’Œdipe provient de la persistance, chez certains adultes, de rivalités réveillées par les qualités de leur enfant qui doit, pour pallier à tout le moins l’incomplétude de leur parent, dépasser leur Œdipe et, grâce à un travail personnel, celui du parent de leur parent.
L’Œdipe complet, véritable, est d’abord constitué non seulement du ressenti (les affects) de l’enfant vers le parent, deuxièmement de la réactualisation, sous une forme ou sous une autre, de l’Œdipe parental vers l’enfant, troisièmement de la répartition, compte tenu de la bisexualité psychique originaire de l’enfant et de l’humain, de la haine et de l’amour du garçon vers son père et sa mère, de l’amour et de la haine de la fille vers son père et vers sa mère, mais aussi du père vers la fille et vers le garçon, et de la mère vers le garçon et vers la fille.
Cet Œdipe, constitué d’influence jalouse, faite de haine et d’amour, s’exerce également sur les enfants de la part des parents, et sa possibilité de délivrance sera, pour l’enfant, comme pour le parent – et la tâche en est d’une difficulté redoutable d’enjeu et de difficulté – de le comprendre.
La complétude du concept œdipien se conforte d’une dernière acception croisée : la puissance des relations fratricielles, selon des modalités organiques, et des jalousie, agressivité, violence, rivalité, attirance, qui découlent du rapport entre les frères et sœurs, de la relation des parents ayant comme enjeu l’amour et la haine de chacun vis-à-vis des frères et soeurs, de la relation des frères et soeurs entre eux, compte tenu de ceci, et de la relation explicite ou non entre parents et enfants et, là aussi, de l’histoire œdipienne des générations.

Cependant, l’habitude conventionnelle rapporterait la même organisation pour l’Œdipe féminin et l’Œdipe masculin.
De fait, les sentiments œdipiens en tant que tels cessent normalement pour les garçons (5-6 ans : castration en provenance du père interdisant au fils l’accès à la mère) et démarrent pour les filles (5-6 ans : éloignement de la mère laissant libre court au désir de la fille de retrouver en l’autre le père).

La résolution de l’Œdipe engage la fonction symbolique du mythe et va proposer la structuration psychique de l’enfant.
L’enfant passe d’une relation duelle symbiotique (Mère/Enfant) à une relation d’objet triadique positivement ambivalente (Père/Mère/Enfant).
Par l’interdit du meurtre et l’interdit de l’inceste, l’enfant soumis à cette partie de la Loi symbolique passe de la nature à la culture à l’occasion de l’intériorisation et de l’apprentissage des interdits parentaux et sociétaux.
Il accède à la différence des sexes et des générations grâce à l’identification au parent du même sexe et à la distinction de l’autre sexe, et apprend à reconnaitre la différence de l’Autre et à respecter cette altérité.
A partir du modèle que lui propose le couple parental, l’enfant va se construire un idéal du Moi, instance narcissique que l’enfant va plus ou moins essayer de dépasser en fonction de son propre potentiel.
Le Surmoi, héritier de l’Œdipe, est l’instance qui va intérioriser les interdits et les exigences parentales, culturelles et sociétales. Le Surmoi remplacera les parents quand l’enfant sera devenu adulte, Surmoi qui entrera en conflit avec le Moi et les pulsions, et, dans le cas d’une trop grande influence, il bloquera l’épanouissement de l’individu et produira un surplus de culpabilité ; dans le cas d’une influence insuffisant, il produira frustration et soumission.
Principalement, la non résolution de l’Œdipe va conduire à des névroses :
névrose d’angoisse, où l’angoisse est libre, flottante ; névrose phobique, où l’angoisse est réalisée par extériorisation et déplacement sur un sujet (objet, animal, situation) ; névrose hystérique, où l’angoisse est réalisée par incorporation et déplacement sur le corps ; névrose obsessionnelle, où l’angoisse est réalisée par intériorisation et ritualisation en contenus psychiques.

IV. L’Œdipe et la castration

A partir du fantasme du stade phallique, qui considère que l’enfant élabore une théorie pour expliquer la différence sexuelle entre l’homme et la femme, et selon lequel la présence et l’absence de pénis serait la conséquence d’une castration, se développe la possible menace du père à l’endroit du garçon, menace d’ailleurs réalisée par l’exemple corporel de la mère à l’endroit de la fille.

L’idée de la castration est pour le garçon une crainte, sous la menace que fait peser la rigueur interdictrice du père par rapport à l’autoérotisme de l’enfant, et pour la fille un ressentiment vis-à-vis de la mère qui l’a privée d’un potentiel de réalisation. Le phallus, en tant que puissance polysémique potentielle, se peut retrouver dans les premières expériences sexuelles pour les deux sexes.
Le garçon est aussi victime de l’angoisse de la punition par rapport à la réalisation de l’Œdipe avec son cortège de sentiment de culpabilité.
La fille, de son côté, se sent davantage complice de la mère qui lui épargne une solitude de condition pourrait-on dire, ce qui ne la prive pas du manque que pour l’instant seul son père peut combler. Le phallus, en tant que possibilité libératoire, peut se retrouver dans la maternité et dans une image partielle du père dans ses futures relations amoureuses.
Afin d’expliciter de manière générique, pour garçon et pour fille, le complexe de castration, on pourrait poser le paradoxe de la théorie freudienne du complexe selon lequel l’enfant ne peut dépasser l’Œdipe et accéder à l’identification paternelle ou maternelle que s’il a traversé la « crise » de la castration, c’est-à-dire que s’il s’est vu restreindre l’usage manifeste du pénis et son apparence, ou la proéminence callipyge ou mamelue, comme pouvant concrétiser son désir pour la mère et pour le père.

En analyse, les rêves, les associations, les souvenirs permettent d’attribuer à l’interdiction du développement personnel ou de l’incomplétude de réalisation, la symbolique des manques, les absences, les pertes, les accidents, les blessures, les empêchements.
Tout ceci représente la difficulté d’épanouissement consécutive au stade phallique, lequel stade propose affirmation de soi, estime de soi, confiance en soi.
Ici se pose en parenthèse la question des limites, avec un enjeu d’équilibre déterminant, dont les parents portent la responsabilité entre ce qui peut s’autoriser et ce qui doit s’interdire. Quelquefois, c’est alors une grande chance, et une manière d’exil, la haine de l’un des parents sera compensée par l’amour de l’autre.
Au passage, dans l’absence d’application de limites, les législateurs et commentateurs qualifiés, sans comprendre les enjeux de la castration symbolique ou pour le maintien de leurs privilèges matériels ou moraux (fruits de la bien-pensance), obéissent aux lobbies de toute obédience en échange de privilèges électifs, et par-là font reculer sans cesse les limites : limites du sexuel (absurde droit à l’enfant, théories fantasmatiques du genre, suppression de la nomination parentale), limites du corporel (salles de shoot, projet légalisationniste, marchandisation parturiente, mutilations ethniques), limites de l’histoire (pans entiers de l’histoire de l’Occident réduits au silence, apologie de la repentance, instances négationnistes, communautarismes, démographie irresponsable), limites de la relation (escroquerie néo féministe, grossièreté et violence racialistes, délinquance impunie), limites de la raison (impolitesses, incivilités, inclusivités), limites de la Loi symbolique (incestes, maltraitances, criminels en état de nuire, vêtures religieuses discriminantes, négation de la sensibilité à l’autre par excellence : à l’animal).
Cette dérobade à la loi, à la Loi symbolique des grands interdits, des grandes prescriptions, des règles, des limites, des castrations donc, est préjudiciable au droit à chacun de vivre dans la nécessité de se dégager d’un narcissisme mortifère ignorant de l’autre comme sujet : on ne tue pas, on ne vole pas, on ne viole pas, on ne réalise pas l’inceste, on n’impose pas de perversion autre que consentie par l’autre ou sublimée – arts, littérature -, on n’impose pas de dieu, on n’outrepasse pas les limites de l’autre : on ne soumet pas.

Faute de castration, les empêchements à la réalisation ont des conséquences multiples : pas de Surmoi, pas de latence, pas de Moi idéal, pas d’idéal du Moi, et pas d’accès à l’ordre symbolique.
Les manifestations cliniques du complexe de castration sont variées et prégnantes : affirmation, par le garçon, de sa virilité, mais pouvant représenter à la fois une pulsion d’agressivité violente ou homosexuelle refoulée ; désir de pénis provoquant chez la fille un comportement masculin machiste ou de soumission à la semblable.
Toutes ces manifestations peuvent se fixer au stade phallique et se retrouvent, à l’âge adulte, dans les énergies perdues, gaspillées vers des causes-symptômes, des dogmes.

D’autres aspects symboliques de la castration peuvent se retrouver dans nos contes et légendes impliquant autant des femmes que des hommes : le père Fouettard, Barbe bleue, le joueur de flûte de Hamelin, l’homme au sable, le Diable, la sorcière, la mauvaise fée, la marâtre, le loup, la Bête, l’ogre, le brigand, le chasseur sont autant d’images du père castrateur et, en tant qu’elles sont neutralisées dans les récits, sont susceptibles de canaliser, jusqu’à un certain point dans la création fictionnelle, certaines angoisses infantiles. C’est un rôle identique que jouent les films gore, d’horreur, d’épouvante pour les adolescents. Une forme est donnée aux angoisses de castration, laquelle la rend accessible et, du même coup, distanciable, atténuant ainsi son pouvoir d’inhibition.

Ainsi, la première caractéristique du système de la castration est que la question posée qui permet de disposer d’une autorité créatrice de soi est bel et bien toujours celle d’avoir ou non le phallus.
Une seconde caractéristique théorique du complexe de castration est son point d’impact dans le narcissisme : le phallus est considéré par l’enfant (autant garçon que fille) comme une partie essentielle de l’image du moi ; la menace qui le concerne met en péril, de façon radicale, cette image ; elle tire son efficacité de la conjonction résolue entre ces deux éléments : prévalence du phallus et blessure narcissique.

Dès lors, en référence au dogme, les extrémistes, les terroristes, les convaincus, qui vivent et meurent dans la révolution, le crime, la polygamie, la drogue, la discrimination, c’est-à-dire dans l’insignifiance sociétale, sexuelle, affective, personnelle, professionnelle, ne se renarcissisent que par le déni de la castration (caractéristique de la perversion) dans l’espoir mensonger d’une assomption future, ou collective, qui n’est qu’un ersatz consolateur du phallus confisqué et de sa frustration : du manque auquel le désir ne s’associe pas.

On peut comprendre l’angoisse, et donc l’angoisse de castration, dans une série d’expériences traumatiques où intervient également la perte, ou sa menace, la séparation d’un objet, d’un environnement, d’un état (cf. L’inquiétante étrangeté) : perte de l’amnios dans la naissance, de la respiration liquide, du sein dans le sevrage, d’une partie de soi précieuse (cf. le lien avec l’argent) dans la défécation. Une telle série trouve sa confirmation dans les équivalents symboliques, entre les divers objets partiels dont le sujet est ainsi séparé : pénis, sein, fèces, (cf. les fantames originaires). Freud en 1917 consacrait un essai (Sur les transposition des pulsions, caractéristiques de l’érotisme anal in La Vie sexuelle) probant sur l’équivalence pénis – fèces – enfant, aux avatars du désir qu’elle permet, à ses relations avec le complexe de castration et la revendication narcissique : « Le pénis est reconnu comme quelque chose de détachable du corps et entre en analogie avec les fèces qui furent le premier morceau de l’être corporel auquel on dut renoncer ». Le pénis, comme le nourrisson, en tant que phallus, est détachable, échangeable, substituable.

Dans la théorie qui fonde le complexe de castration sur une expérience originaire effectivement vécue, le développement d’Otto Rank, selon lequel la séparation d’avec la mère dans le traumatisme de la naissance et les réactions à cette séparation fourniraient le prototype à toute angoisse, aboutit à considérer l’angoisse de castration comme l’écho, à travers une longue série d’expériences difficiles de séparation, de l’angoisse de la naissance, c’est-à-dire d’une perte originelle, à celle du paradis perdu.
Accepter le caractère liant de la castration, sa valeur totalisante, en opposition aux pulsions partielles, disposées dans l’organisation psycho-physique de manière apparemment anarchique, confère à la génitalité son rôle normatif et distributif. La preuve en est dans la clinique avec la plupart des formes de perversion, lesquelles supposent en effet pour être intégrées dans un fonctionnement satisfaisant et partagé – fantasme créatif, intime, accepté par soi et, le cas échéant, par l’autre – une organisation pouvant se placer sous le primat d’une dimension génitale épanouissante. Les textes de Freud sur la perversion montrent, disions-nous, comment la perversion est liée au déni de la castration, en omettant nonobstant la possibilité offerte à celle-ci de s’exprimer dans la socialité partagée et/ou dans la sublimation, artistique ou littéraire en particulier.
Le passage à l’organisation génitale d’autorité suppose pour Freud que le complexe d’Œdipe ait été dépassé, le complexe de castration assumé, l’interdiction de l’inceste admise.
C’est avec l’identification que Freud va trouver une issue synthétique à l’individualisation du complexe d’Œdipe. Le complexe de castration, l’angoisse de castration, pourraient n’avoir d’autres déterminants qu’une simple incapacité, qu’une immaturité, rendant vaine toute satisfaction génitale réelle avec la mère ou le père. Malgré ça, l’homme n’est pas défaillant à cause de son organisation mais prématuré par vocation, soumis au manque (condition sine qua non de tout désir), et c’est bien dans ce manque vital que son désir de développement, d’évolution, d’autonomie, en fin de compte d’indépendance, prend son origine.

Le système de l’Œdipe devient une dialectique à partir de laquelle « les investissements d’objet sont abandonnés et remplacés par les identifications ». La prise en considération de la perte et de l’identification, dans la constitution, le développement et le déclin de l’Œdipe, permet d’accéder à la compréhension de l’angoisse de castration comme possible élaboration d’une histoire personnelle édifiante, imaginable et dicible censée cohabiter avec la société des autres.

Le désir et son inscription dans une Loi symbolique détermine ainsi l’accession au versant positif de l’ambivalence dans un ordre retrouvé.

V. L’Œdipe et les processus d’identification

L’Œdipe et les processus d’identification précisent encore davantage l’importance persistante de l’Œdipe dans le développement de la personne eu égard à son environnement. C’est la conjonction de Narcisse et d’Œdipe qui est rendue possible.

De la nature à la culture.
La permanence et la confirmation culturelle des lois œdipiennes autorisent identité, développement de la personnalité et autonomie. Cela se détermine à partir du Surmoi intégré comme juste, bon et non tyrannique, de l’idéal du Moi atténué qui veut nous faire ainsi que l’autre nous désire, du Moi idéal qui nous fait devenir comme on veut se faire.
Notre surmoi se constituerait plutôt en référence au Surmoi parental, et, logiquement, ce surmoi étant une instance d’identification par les traditions, par les valeurs des générations précédentes, par les règles civilisatrices. Où l’on voit que l’absence d’un parent, ou d’un grand-parent, ou la défiance vis-à-vis d’un parent ou d’un grand-parent déficient ou défaillant, comme dans la lignée d’Œdipe, peut faire se développer un nouveau paradigme surmoïque teinté de la pulsion de mort. C’est d’ailleurs dans cette pulsion que le Surmoi plonge lorsqu’il exprime des éléments du Ça en référence à la phase sadique-anale. Ainsi, par exemple, l’obsessionnel imprime une dimension persécutrice au Moi dans certain développement paranoïde.

D’une relation duelle à une relation triadique.
D’une relation de désir narcissique ou par étayage (vouloir ressembler à l’objet ou vouloir le posséder, l’intégrer), le petit d’homme est confronté à une relation où ces deux désirs vont se sédimenter (pour peu que ceux-ci soient intégrés chez les parents), se déposer non conflictuellement dans le Moi, avec, dans le cas de ce que l’on appelle le « versant positif » de l’Œdipe, l’identification au modèle de même sexe et le désir pour le modèle de l’autre sexe. L’ambivalence par rapport à l’Œdipe complet se trouve ici résolue dans une sorte de modération des pulsions. La personne du père ou la personne de la mère, à un moment précoce susceptible d’inceste, ne demeure qu’en tant que modèle et objet d’amour filial réciproque. Peut toutefois subsister un affect incestuel aussi puissant qu’il est caché. Est résolue aussi la frustration de l’irréalisation des désirs proprement incestueux. Le Moi devient sujet et objet, un tiers ambivalent sur ce point, en fait, indépendant dans les faits des anciens objets œdipiens, qui va se rapprocher d’un autre tiers, d’un objet et d’un sujet autres.

Identification maternelle.
Il en va de même, au bénéfice du développement d’une idée de la relation fondée sur la possibilité d’une fécondité, du couple parental qui a pu faire montre d’une distinction nette et différenciée des caractères sexuels de chacun des deux parents, n’excluant pas pour autant l’ambivalence, ainsi qu’une résolution des sentiments œdipiens de l’un et de l’autre parent envers l’enfant.
Dès lors, c’est la dimension hétérosexuelle de l’Œdipe dépassé qui pourra engendrer la possibilité du couple fécond, dans la même idée que sa dimension homosexuelle pourra investir des univers amicaux, parentaux, familiaux, figures sociétales, institutions, aussi bien que de conventions, de contrats, de pratiques autorisés, dans un mouvement proche de celui de la sublimation ou conforme à l’appui d’un certain légalisme. C’est en effet à cette condition que les pulsions, en particulier les pulsions partielles, peuvent se mettre au service d’une œuvre en cohérence avec la civilisation.
C’est ainsi que les échecs et les décadences civilisationnels d’aujourd’hui peuvent s’expliquer par l’absence de coordination personnelle avec le système de l’Œdipe.

Identification paternelle, au totem, au phallus.
Il s’agit ici de faire le lien du désir et de la loi sous le signe dans un premier temps de la révolte.
Nous pouvons nous référer au mythe de la horde primitive [8]. Comme pour la mère, l’identification se fera par l’incorporation, par la dévoration du père dont on « ingère » certaines « qualités ».
Le meurtre du père traduit la nature ambivalente du désir sexuel des fils exclus de la possession des femmes, prêts par là à dévorer le père. La culpabilité qui s’en suit, conformément aux règles de l’ambivalence, donne l’idée d’un cadre symbolique qui organise le clan des fratries : c’est ainsi que naît la socialité totémique. Dans la perspective freudienne, scientifique donc, l’évolution des liens sociaux se décline, par sentiment de culpabilité, du totémisme à la religion, puis du monothéisme à la science. La Loi symbolique se partage.
Avec le repas totémique, le cannibalisme, au détriment du père, concrétise le meurtre du père et l’amour du père, dans un dépassement nécessaire. L’incorporation psychique du père autorise l’identification en substituant les fils à la perte de l’objet. Le père symbolique est ensuite maintenu grâce aux totems.

Identification et narcissisme.
C’est l’identification-socle de la personnalité indépendante.
Après l’identification au totem, se pose la question du basculement dans le dogme ou dans la mélancolie. Dans le cas de la mélancolie, l’autre, absent, n’est pas « connu », et n’a pas reconnu le sujet [9]. C’est la même chose pour celui qui a basculé dans le dogme. Double impasse qui explique pourquoi le sujet lui-même, faute d’accès à l’Autre, à la symbolique du père, de sa dévoration (amour-incorporation), de sa mort (son deuil) et de son symbole, le totem, ne peut se reconnaître. Pas d’idéal du Moi, pas de reconnaissance, donc pas de Surmoi et pas d’estime de soi, en définitive, non plus que de Moi idéal.
Le narcissisme est, pour ainsi dire, volé, ou, plus exactement, substitué. Dans la mélancolie ou dans le dogme, l’objet est toujours déjà perdu. Mais comme cet objet est fondamental, puisque c’est l’autre en tant qu’idéal du Moi qui est représenté, le narcissisme est incomplet d’une partie, développementale, de son Moi. Il est pour ainsi dire figé dans l’absence de l’autre ou dans une présence dogmatique, illusoire car ersatique.
La libido n’est pas déplacée sur un objet, mais sur le Moi lui-même, en circuit fermé. C’est d’ailleurs ainsi que Freud parlait de névroses narcissiques (les psychoses, en opposition aux névroses de transfert : hystérie, phobies, obsession) en ce qu’elle dénotait l’identification du Moi avec l’objet abandonné, la perte de l’objet équivalant à la perte d’une partie du Moi.
A l’inverse des névroses, qui manifestent un désir et la défense contre ce désir, et qui sont des formes de protection et de maintien, l’identification mélancolique altère le Moi comme fixant ce désir pour un objet, ou pour une conviction dogmatique, absent ou perdu. L’incorporation (fantasme pris à la lettre chez le mélancolique) – l’introjection (processus pris à l’esprit chez le névrosé) – est une identification qui se fait dans les névroses pour un objet, dans les psychoses (et la mélancolie) pour le Moi qui se dévore lui-même. C’est l’identification primaire qui se joue ici, et, pour le nommer autrement, le narcissisme primaire, prélude à l’accès au narcissisme secondaire.

Nicolas Koreicho – Août 2021 – Institut Français de Psychanalyse©

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[1] 467 av. JC

[2] 410 av. JC

[3] 430 av. JC

[4] 420 av. JC

[5] L’abandon des enfants non désirés, en mer ou sur le fleuve, est attesté dans le monde antique

[6] Dès l’époque classique, Aristote utilise Œdipe roi comme exemple parfait de la tragédie dans son traité La Poétique

[7] Figure de style (trope) qui consiste à employer un nom, commun ou propre, pour signifier un concept générique

[8] Cf. Totem et tabou

[9] Cf. Deuil et mélancolie

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