Au terme de cette année, il me paraît important de souligner une conviction qui a traversé l’ensemble de notre travail : la psychanalyse est certes une clinique, mais elle est aussi une discipline de pensée. Elle exige une attention constante aux concepts, aux textes, aux nuances du langage et aux formes de symbolisation qui rendent l’expérience humaine intelligible. En ce sens, la culture, le récit, le discours et la pensée ne nous éloignent pas de l’expérience, ils en constituent les formes les plus élaborées de son appropriation, de son habitation et de son approfondissement.
Comprendre un symptôme, un rêve, un fantasme ou un transfert ne consiste pas seulement à observer des faits ; cela suppose également de les inscrire dans un réseau de significations en tant qu’ils sont porteurs de concepts que nos prédécesseurs ont éprouvés. En ce sens, la culture analytique rejoint la culture philosophique, linguistique et littéraire : elle invite à interroger les mots, les récits, les discours et les systèmes de valeurs qui organisent notre rapport à nous-mêmes et aux autres.
Freud fut, a minima, un lecteur attentif des mythes, Lacan un lecteur de linguistique, Ricœur un penseur du récit et de l’interprétation. Eux et les psychanalystes nous rappellent qu’il n’y a pas de clinique sans travail de pensée, ni de compréhension du sujet sans effort de conceptualisation.
Je vous encourage donc à poursuivre ce double mouvement : approfondir votre sensibilité clinique, laquelle requiert une théorie du sujet, tout en cultivant votre développement intellectuel. Car, à partir du langage qui n’exprime pas seulement la pensée mais qui contribue à la constituer,c’est dans le dialogue entre expérience, lecture et intellection que se construit une véritable pratique analytique.
En effet, comme le symptôme n’est pas uniquement un fait mais un vecteur porteur de sens, le récit historicise l’expérience, tandis que le discours subjectivise la parole. Par conséquent, la culture ne saurait être extérieure à la psychanalyse ; elle est l’un de ses constituants fondamentaux. C’est ce qui fait que l’analyse intellectuelle transforme l’expérience vécue en expérience pensable.
La psychanalyse nous enseigne que l’humain ne se réduit ni à ses comportements ni à ses affects. Il est aussi un être de langage, de mémoire, de récit et d’interprétation. Dès lors, la formation analytique exige tout autant une attention clinique qu’une authentique culture intellectuelle. Lire, penser, argumenter, écrire et interpréter ne sont pas des activités périphériques à la clinique : elles en constituent l’une des conditions essentielles.
C’est pourquoi la fréquentation assidue de la philosophie, de la littérature, de l’anthropologie, de la linguistique ou de la sémiotique ne constitue pas un détour érudit. Elle permet de construire ce que l’on pourrait appeler la sensibilité interprétative du clinicien, et c’est, d’une part, ce qui nous préserve d’une clinique sans culture et/ou sans théorie, qui fait courir le risque de ne considérer que des comportements et, d’autre part, c’est ce qui explique que la psychanalyse ait toujours entretenu une proximité avec les humanités : elle ne cherche pas uniquement à expliquer des conduites, mais à comprendre comment, et à partir de quelles contraintes, un sujet donne forme, sens et histoire à son expérience.
Je vous remercie pour la qualité de votre engagement de lecture et, ce qui répond à ce bref rappel, de votre investissement écrit, tout au long de cette année, et je vous souhaite, en même temps que de belles surprises intellectuelles, une excellente continuation dans vos études et vos recherches.
EMDR, symbolisation et retraitement psychique du trauma à la lumière des neurosciences contemporaines
Fabienne Tronsens – Juin 2026
Résumé
Dorothea Tanning, Eine Kleine Nachtmusik, 1943.
L’EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing) est aujourd’hui reconnue comme l’une des psychothérapies traumafocalisées les plus efficaces dans le traitement du trouble de stress post-traumatique. Si son efficacité clinique est désormais largement démontrée, les mécanismes sous-jacents à cette efficacité continuent d’alimenter les débats scientifiques. Les recherches contemporaines suggèrent que le retraitement EMDR mobilise simultanément plusieurs processus impliquant la mémoire de travail, la reconsolidation mnésique, la régulation neurovégétative et les réseaux cérébraux de la menace. Toutefois, la compréhension du psychotraumatisme ne saurait être réduite à une approche exclusivement neurobiologique. Le trauma constitue également une expérience subjective susceptible de rompre la continuité psychique du sujet et de mettre en échec les capacités de représentation et de symbolisation. À partir d’une revue narrative de la littérature récente, cet article propose une lecture intégrative du retraitement EMDR articulant neurosciences, psychotraumatologie et clinique psychodynamique. L’hypothèse développée est que l’EMDR favoriserait le passage progressif d’une mémoire dominée par les mécanismes de survie vers une mémoire autobiographique intégrée, permettant une réappropriation subjective de l’expérience traumatique.
Le présent article s’inscrit dans le cadre d’une revue narrative de la littérature consacrée aux mécanismes neuropsychologiques, psychophysiologiques et cliniques impliqués dans le psychotraumatisme et le retraitement EMDR. La recherche documentaire a été réalisée à partir de publications scientifiques indexées dans les bases de données PubMed, PsycINFO, Scopus et Web of Science. Une attention particulière a été portée aux travaux publiés entre 2020 et 2025 afin d’intégrer les données les plus récentes relatives aux neurosciences du trauma, à la mémoire traumatique, à la régulation neurovégétative et aux mécanismes d’action de l’EMDR. Les travaux fondateurs demeurant des références majeures dans le champ ont également été inclus lorsqu’ils contribuaient à la compréhension théorique du sujet. Cette revue ne prétend pas à l’exhaustivité d’une revue systématique mais vise à proposer une synthèse critique et intégrative articulant données empiriques contemporaines, pratique clinique du psychotraumatisme et réflexion psychopathologique. Le choix de cette méthodologie répond à l’objectif de mettre en dialogue les apports des neurosciences et ceux de la clinique psychodynamique dans la compréhension du retraitement de l’expérience traumatique.
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Sommaire
Introduction 1. Le psychotraumatisme : entre effraction psychique et dérégulation neurobiologique 2. Mémoire traumatique, symbolisation et subjectivation 3. Le système nerveux autonome : la mémoire corporelle du trauma 4. Les mécanismes du retraitement EMDR à la lumière des neurosciences contemporaines 5. Vignette clinique : de la reviviscence à l’appropriation subjective 6. Discussion : de la mémoire de survie à la mémoire autobiographique Ouverture : quelles convergences entre EMDR et pensée psychanalytique contemporaine ? Conclusion
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Introduction
Le traumatisme psychique occupe depuis plus d’un siècle une place centrale dans la réflexion psychopathologique. Des premières conceptualisations freudiennes de l’effraction traumatique jusqu’aux modèles contemporains issus des neurosciences affectives, une même question demeure : comment comprendre qu’un événement passé puisse continuer à produire des effets psychiques, émotionnels et corporels parfois plusieurs décennies après sa survenue ? L’expérience traumatique se caractérise par la confrontation du sujet à un excès d’excitation qu’il ne parvient pas à élaborer au moment où il survient. Cet excès déborde les capacités habituelles de liaison psychique et compromet temporairement les processus de représentation. Comme le soulignait déjà Freud (1920), le traumatisme confronte l’appareil psychique à une quantité d’excitation qui excède ses capacités de traitement. Plus récemment, les travaux de Janin (1996) et de Roussillon (2013) ont insisté sur la dimension de rupture psychique induite par le trauma, celui-ci étant susceptible de compromettre la continuité de l’expérience subjective et la capacité du sujet à inscrire l’événement dans son histoire. Parallèlement, les avancées des neurosciences ont considérablement enrichi la compréhension des mécanismes impliqués dans le psychotraumatisme. Les recherches en neuroimagerie montrent aujourd’hui que le trouble de stress post-traumatique (TSPT) s’accompagne d’altérations durables des systèmes cérébraux impliqués dans la mémoire, la détection de la menace et la régulation émotionnelle (Hinojosa et al., 2024). Ces travaux suggèrent que les symptômes traumatiques ne relèvent pas uniquement d’un dysfonctionnement psychologique mais impliquent également des modifications neurobiologiques affectant les circuits de survie. L’émergence de ces connaissances a profondément transformé le regard porté sur la mémoire traumatique. Celle-ci n’apparaît plus comme un simple souvenir douloureux mais comme une expérience demeurée insuffisamment intégrée au sein des réseaux mnésiques autobiographiques. Le sujet ne se souvient pas seulement de l’événement : il continue, d’une certaine manière, à le revivre. Les images intrusives, les sensations corporelles, les réactions émotionnelles intenses ou les phénomènes dissociatifs témoignent de cette persistance du passé dans le présent. C’est dans ce contexte que l’EMDR a progressivement acquis une place majeure parmi les traitements du psychotraumatisme. Développée par Francine Shapiro à la fin des années 1980, cette approche thérapeutique est aujourd’hui reconnue comme l’un des traitements de première intention du TSPT par les principales recommandations internationales (de Jongh et al., 2024). Son efficacité clinique est solidement documentée, mais les mécanismes susceptibles d’expliquer cette efficacité demeurent encore partiellement débattus. Si les premières recherches se sont principalement attachées à comprendre le rôle des stimulations bilatérales alternées, les modèles contemporains tendent à privilégier une compréhension plus globale du processus thérapeutique. Les hypothèses actuelles mobilisent les notions de mémoire de travail, de reconsolidation mnésique, de régulation émotionnelle et de neuroplasticité. Cependant, ces approches restent souvent centrées sur les dimensions cognitives et neurobiologiques du retraitement. Or, la clinique quotidienne montre que les transformations observées chez les patients dépassent largement la simple diminution de la détresse émotionnelle. Le travail thérapeutique s’accompagne fréquemment d’une réorganisation plus profonde du rapport que le sujet entretient avec son histoire. Les souvenirs deviennent racontables. Les affects deviennent représentables. Les expériences jusque-là vécues sous forme de sensations ou d’états émotionnels massifs trouvent progressivement une place dans le récit autobiographique. L’objectif de cet article est d’examiner comment les connaissances contemporaines articulent ces différentes dimensions. Nous soutiendrons l’hypothèse selon laquelle le retraitement EMDR favorise non seulement une diminution de l’activation émotionnelle associée aux souvenirs traumatiques mais également un processus de symbolisation et de subjectivation permettant l’intégration progressive de l’expérience dans l’histoire psychique du sujet.
1. Le psychotraumatisme : entre effraction psychique et dérégulation neurobiologique
La compréhension contemporaine du psychotraumatisme nécessite d’articuler plusieurs niveaux d’analyse. Réduire le trauma à une simple dérégulation neurobiologique reviendrait à méconnaître sa dimension subjective. À l’inverse, ignorer les données issues des neurosciences conduirait à négliger des mécanismes essentiels à la compréhension des symptômes observés. Sur le plan clinique, le traumatisme correspond à une expérience qui excède les capacités habituelles de traitement psychique. L’événement ne peut être ni pensé, ni représenté, ni intégré dans les schémas de compréhension disponibles au moment où il survient. Cette impossibilité d’élaboration immédiate explique en partie la persistance ultérieure des manifestations traumatiques. Les auteurs psychanalytiques ont souvent décrit le trauma comme une effraction venant rompre la continuité du fonctionnement psychique. Pour Janin (1996), l’événement traumatique produit une rupture dans la capacité du sujet à maintenir une cohérence interne. De son côté, Roussillon (2013) souligne que certaines expériences demeurent insuffisamment symbolisées et continuent à s’exprimer sous des formes non représentées, notamment corporelles et émotionnelles. Les recherches en neurosciences permettent aujourd’hui de préciser certains mécanismes susceptibles de sous-tendre cette clinique. Lorsqu’un individu est confronté à une menace extrême, plusieurs structures cérébrales sont mobilisées simultanément. Le thalamus assure le relais des informations sensorielles, tandis que l’amygdale participe à l’évaluation rapide du danger. Cette dernière joue un rôle central dans l’organisation des réponses émotionnelles et dans la mémorisation des expériences menaçantes (LeDoux, 2015). Les études de neuroimagerie montrent qu’au cours du TSPT l’amygdale demeure fréquemment hyperréactive. Cette hyperactivité est associée à une diminution relative du contrôle exercé par certaines régions préfrontales impliquées dans la régulation émotionnelle (Rauch, Shin, & Phelps, 2006 ; Hinojosa et al., 2024). Cette configuration neurofonctionnelle contribuerait au maintien de l’hypervigilance et à la persistance des réponses de menace malgré l’absence de danger réel. L’hippocampe constitue une autre structure essentielle dans la compréhension du psychotraumatisme. Impliqué dans la contextualisation temporelle et spatiale des souvenirs, il participe normalement à l’inscription des événements dans une continuité autobiographique. Or plusieurs travaux montrent que le stress extrême altère son fonctionnement et compromet l’intégration cohérente des expériences traumatiques (Brewin, 2014). Cette perturbation participe probablement à l’une des caractéristiques fondamentales de la mémoire traumatique : son absence relative de contextualisation. Le souvenir demeure présent non comme un événement appartenant au passé mais comme une expérience susceptible d’être réactualisée dans le présent psychique du sujet.
2. Mémoire traumatique, symbolisation et subjectivation
La mémoire traumatique constitue probablement l’un des concepts les plus importants pour comprendre la persistance de la souffrance psychique après un événement traumatique. Si les classifications diagnostiques contemporaines décrivent les manifestations symptomatiques du TSPT, elles rendent parfois insuffisamment compte de l’expérience subjective vécue par les patients. La clinique montre en effet que le traumatisme ne se réduit pas à un souvenir douloureux. Il s’agit davantage d’une expérience demeurée inachevée sur le plan psychique, insuffisamment élaborée et continuellement susceptible de réapparaître sous forme d’images intrusives, de sensations corporelles, de réactions émotionnelles massives ou d’états dissociatifs. Cette caractéristique distingue fondamentalement la mémoire traumatique de la mémoire autobiographique ordinaire. Les travaux de Brewin (2014) soulignent que les souvenirs traumatiques présentent fréquemment une forte composante perceptive et émotionnelle. Ils demeurent organisés autour d’éléments sensoriels particulièrement vivaces, relativement indépendants des processus narratifs habituellement mobilisés dans les souvenirs autobiographiques. Cette particularité contribue à l’impression rapportée par les patients de « revivre » l’événement plutôt que de s’en souvenir. Cette conception rejoint certaines observations cliniques anciennes issues de la psychopathologie psychanalytique. Freud (1920) décrivait déjà la répétition traumatique comme la manifestation d’une expérience qui n’avait pu être psychiquement élaborée. Le sujet se trouve alors confronté à une répétition qui ne relève pas de la remémoration mais d’une tentative inachevée de traitement psychique. Plus récemment, Roussillon (2013) a proposé de comprendre certains phénomènes traumatiques comme l’expression d’expériences demeurées insuffisamment symbolisées. Selon cette perspective, les manifestations corporelles, émotionnelles ou comportementales observées dans le psychotraumatisme sont envisagées comme des formes d’expression d’un vécu qui n’a pas encore accédé au statut de représentation psychique élaborée. Cette approche présente un intérêt particulier pour la compréhension de la mémoire traumatique. De nombreux patients décrivent en effet des sensations corporelles envahissantes, des affects massifs ou des images fragmentaires qui précèdent parfois toute possibilité de mise en récit. Avant d’être raconté, le trauma est souvent ressenti. Les recherches contemporaines sur la mémoire apportent un éclairage complémentaire à cette observation clinique. Les travaux portant sur les systèmes mnésiques suggèrent que les expériences traumatiques impliquent simultanément plusieurs formes de mémoire : mémoire épisodique, mémoire émotionnelle, mémoire procédurale et mémoire implicite (Lane et al., 2015). Lorsque les processus d’intégration fonctionnent de manière satisfaisante, ces différentes composantes s’articulent progressivement au sein d’un récit autobiographique cohérent. Dans le cas contraire, certaines dimensions de l’expérience demeurent relativement dissociées du traitement narratif. Cette perspective permet de comprendre pourquoi la guérison traumatique ne peut être réduite à une simple diminution symptomatique. Le travail thérapeutique vise également à permettre l’émergence d’une forme de continuité psychique là où prévalaient fragmentation, répétition et désorganisation. L’un des enjeux fondamentaux du traitement consiste alors à favoriser la transformation progressive d’une expérience principalement vécue sous forme sensorielle et émotionnelle vers une expérience susceptible d’être représentée, pensée et intégrée dans l’histoire du sujet. Cette transformation se comprend comme un processus de symbolisation au sens large du terme. La symbolisation ne consiste pas uniquement à mettre des mots sur l’événement. Elle implique une modification plus profonde du statut psychique de l’expérience. Ce qui était initialement vécu comme une menace actuelle devient progressivement un souvenir appartenant au passé. Ce qui apparaissait comme étranger au sujet est réapproprié comme partie intégrante de son histoire. Cette évolution clinique constitue probablement l’un des effets les plus remarquables observés au cours des psychothérapies du trauma, et tout particulièrement dans le cadre du retraitement EMDR.
3. Le système nerveux autonome : la mémoire corporelle du trauma
Les recherches récentes ont largement réhabilité la dimension corporelle du psychotraumatisme. Alors que les approches classiques se concentraient principalement sur les dimensions cognitives et émotionnelles, les travaux contemporains soulignent l’importance des mécanismes neurophysiologiques dans le maintien de la souffrance traumatique. Le système nerveux autonome occupe une place centrale dans cette compréhension renouvelée du trauma. Son rôle est d’assurer la régulation des fonctions physiologiques essentielles à la survie : rythme cardiaque, respiration, pression artérielle, activité digestive ou encore mobilisation énergétique. Lorsqu’une menace est détectée, l’organisme met rapidement en œuvre une série de réponses destinées à favoriser la survie. Ces réponses impliquent principalement l’activation du système sympathique, responsable de l’augmentation de la vigilance, de l’accélération cardiaque et de la préparation à l’action. Dans le cadre du psychotraumatisme, cette mobilisation physiologique initialement adaptative tend à persister au-delà de la situation de danger. Les études psychophysiologiques montrent que les personnes souffrant de TSPT présentent fréquemment une hyperréactivité autonome, une augmentation du niveau basal d’activation ainsi qu’une diminution de la variabilité de la fréquence cardiaque, indicateur reconnu de flexibilité physiologique (Thayer & Lane, 2009). Cette notion de flexibilité apparaît aujourd’hui capitale. Le problème n’est pas uniquement que le système de survie s’active trop facilement ; il est également qu’il éprouve des difficultés à se désactiver lorsque le danger a disparu. La théorie polyvagale développée par Porges (2011) a largement enrichit cette compréhension en mettant l’accent sur les mécanismes neurophysiologiques impliqués dans la sécurité, l’engagement relationnel et la régulation émotionnelle. Bien que certaines dimensions de ce modèle demeurent discutées sur le plan expérimental, il a permis de souligner l’importance des processus corporels dans l’expérience traumatique. Cette perspective rejoint de nombreuses observations cliniques. Les patients traumatisés décrivent une sensation persistante de menace, une tension corporelle chronique ou une difficulté à retrouver spontanément un état de sécurité intérieure. Ces manifestations témoignent du fait que le souvenir traumatique demeure associé à une réponse physiologique de survie. La mémoire traumatique apparaît ainsi comme une mémoire à la fois psychique et corporelle. Les sensations physiques, les réactions végétatives et les états émotionnels constituent autant de composantes du souvenir que les images ou les pensées associées à l’événement. Cette observation possède des implications thérapeutiques importantes. Elle suggère que le retraitement du trauma implique non seulement une transformation des représentations mentales mais également une modification du lien existant entre la trace mnésique et les réponses physiologiques qui lui sont associées.
4. Les mécanismes du retraitement EMDR à la lumière des neurosciences contemporaines
Depuis plusieurs décennies, les recherches tentent d’identifier les mécanismes susceptibles d’expliquer l’efficacité clinique de l’EMDR. Si les premiers débats se sont concentrés sur le rôle des stimulations bilatérales alternées, les modèles contemporains tendent aujourd’hui vers une compréhension plus intégrative. Parmi les hypothèses actuellement disponibles, celle de la mémoire de travail bénéficie du soutien empirique le plus important. Selon ce modèle, le rappel d’un souvenir traumatique mobilise les ressources limitées de la mémoire de travail. Lorsque ce rappel est associé à une tâche concurrente, comme les mouvements oculaires ou d’autres formes de stimulation bilatérale alternée, les ressources disponibles deviennent insuffisantes pour maintenir le souvenir dans sa forme initiale. Les travaux de van den Hout et Engelhard (2012), puis la synthèse réalisée par Wadji, Martin-Soelch et Camos (2022), montrent que cette compétition attentionnelle réduit progressivement la vivacité des images mentales et l’intensité émotionnelle qui leur est associée. Toutefois, cette hypothèse ne permet pas à elle seule de rendre compte de l’ensemble des transformations observées en clinique. Les patients rapportent fréquemment des modifications beaucoup plus profondes que la simple diminution de la détresse émotionnelle. Les croyances négatives évoluent, les affects se transforment et l’expérience traumatique trouve progressivement une place nouvelle dans l’histoire du sujet. Ces observations ont conduit plusieurs chercheurs à s’intéresser aux mécanismes de reconsolidation mnésique. Les neurosciences montrent aujourd’hui qu’un souvenir réactivé devient temporairement labile avant d’être à nouveau stabilisé (Nader & Hardt, 2009). Cette phase offrirait une opportunité de transformation de la trace mnésique. L’EMDR pourrait précisément exploiter cette fenêtre de plasticité. Le souvenir traumatique est réactivé tout en étant simultanément associé à une expérience de sécurité relative, de présence thérapeutique et de régulation émotionnelle. Dans ces conditions, la mémoire serait reconsolidée sous une forme moins menaçante et mieux intégrée. Cette hypothèse présente un intérêt particulier lorsqu’elle est articulée aux processus de symbolisation précédemment décrits. La transformation observée ne concernerait pas uniquement l’intensité émotionnelle du souvenir mais également son statut psychique. Ce qui était initialement vécu comme une expérience actuelle tend progressivement à devenir un souvenir. Ce qui était subi peut être représenté. Ce qui demeurait étranger au sujet peut être progressivement réapproprié. Dans cette perspective, l’EMDR apparaît non seulement comme une thérapie du retraitement mnésique mais également comme une thérapie favorisant l’intégration psychique de l’expérience traumatique.
5. Vignette clinique : de la reviviscence à l’appropriation subjective
Mme A., âgée de quarante-deux ans, consulte pour des symptômes persistants apparus à la suite d’un accident de la voie publique survenu quinze ans auparavant. Malgré l’absence de séquelles physiques majeures, elle présente depuis l’accident des épisodes récurrents d’anxiété intense lors de la conduite automobile, accompagnés de manifestations somatiques importantes : accélération cardiaque, sensation d’étouffement, tension musculaire diffuse et impression imminente de catastrophe. Lors de l’évaluation clinique, Mme A. décrit une image intrusive particulièrement envahissante : celle du moment précis où elle aperçoit le véhicule venant percuter sa voiture. Cette image s’impose à elle de manière involontaire et déclenche immédiatement une réaction physiologique intense. La cognition négative associée est formulée ainsi : « Je vais mourir ». Bien que consciente du caractère passé de l’événement, elle rapporte avoir le sentiment de le revivre à chaque réactivation. Cette dissociation entre savoir intellectuel et expérience émotionnelle constitue une caractéristique classique de la mémoire traumatique. Le sujet sait que l’événement appartient au passé mais son organisme continue à réagir comme si le danger était toujours présent. Au cours du retraitement EMDR, la patiente est invitée à maintenir simultanément à l’esprit l’image cible, les émotions associées et les sensations corporelles présentes. Les premières séries de stimulations bilatérales s’accompagnent d’une forte activation émotionnelle et somatique. Progressivement, toutefois, les associations évoluent. Des souvenirs périphériques émergent, des éléments contextuels jusque-là absents deviennent accessibles et la perception globale de l’événement se transforme. Après plusieurs séances, Mme A. décrit une modification significative de son rapport au souvenir. L’image demeure présente mais perd son caractère envahissant. La cognition initiale laisse progressivement place à une formulation différente : « J’ai eu peur de mourir, mais j’ai survécu ». Les manifestations physiologiques associées diminuent également de manière importante. L’élément le plus remarquable concerne cependant l’évolution du récit subjectif. Alors qu’elle décrivait initialement un événement figé, isolé et étranger à son histoire, Mme A. parvient progressivement à l’inscrire dans une continuité biographique plus large. Elle déclare lors d’une séance : « Je sais maintenant que cela fait partie de ma vie, mais ce n’est plus toute ma vie ». Cette formulation illustre particulièrement bien la transformation recherchée dans le traitement du psychotraumatisme : le passage d’une mémoire vécue comme une menace actuelle vers une mémoire autobiographique intégrée.
6. Discussion : de la mémoire de survie à la mémoire autobiographique
Les connaissances actuelles conduisent à considérer le psychotraumatisme comme un phénomène multidimensionnel impliquant simultanément les systèmes de mémoire, les réseaux émotionnels, les mécanismes neurovégétatifs et les processus de symbolisation. Les recherches en neurosciences ont considérablement enrichi la compréhension de ces phénomènes. Les altérations observées au niveau des circuits amygdaliens, hippocampiques et préfrontaux permettent aujourd’hui de mieux comprendre la persistance des symptômes traumatiques et la difficulté des patients à distinguer le passé du présent. Les travaux portant sur la mémoire de travail et la reconsolidation mnésique apportent quant à eux des modèles plausibles pour expliquer certains effets observés au cours du retraitement EMDR. Toutefois, réduire le traumatisme à une simple dysrégulation neurobiologique constituerait une simplification excessive. La clinique rappelle quotidiennement que le trauma engage toujours un sujet singulier, inscrit dans une histoire, une culture et un monde relationnel spécifiques. L’effraction traumatique ne désorganise pas uniquement les systèmes cérébraux de la menace ; elle altère également la continuité de l’expérience subjective. Ce constat rejoint les perspectives développées par plusieurs auteurs psychanalytiques qui ont insisté sur les effets du trauma sur les capacités de représentation et de symbolisation. Dans cette perspective, l’intérêt majeur de l’EMDR réside précisément dans sa capacité à articuler ces différents niveaux de fonctionnement. Le retraitement ne se limite pas à une désensibilisation émotionnelle. Il semble également favoriser un travail de liaison psychique permettant à des éléments jusque-là fragmentés de trouver progressivement une cohérence nouvelle. Les modifications observées en clinique témoignent souvent de cette évolution. Les patients rapportent non seulement une diminution de leur souffrance mais également une transformation de leur rapport à l’événement. Les souvenirs deviennent racontables. Les affects deviennent pensables. Les sensations corporelles cessent progressivement d’être vécues comme des manifestations incompréhensibles et trouvent une signification dans l’histoire du sujet. Cette évolution se comprend comme un processus de subjectivation. Ce qui était initialement subi comme une expérience étrangère est progressivement réapproprié comme partie intégrante de l’histoire personnelle. Le sujet cesse d’être uniquement agi par son passé et retrouve une capacité de positionnement vis-à-vis de celui-ci. L’articulation entre neurosciences et clinique psychodynamique apparaît ici particulièrement féconde. Les premières permettent de comprendre certains mécanismes impliqués dans le maintien des symptômes traumatiques. La seconde rappelle que ces mécanismes s’inscrivent toujours dans l’expérience singulière d’un sujet confronté à un événement qui a bouleversé son rapport à lui-même, aux autres et au monde.
Ouverture : quelles convergences entre EMDR et pensée psychanalytique contemporaine ?
Les débats ayant longtemps opposé neurosciences et psychanalyse tendent aujourd’hui à s’estomper au profit d’approches davantage intégratives. Si leurs objets d’étude, leurs méthodes et leurs niveaux d’analyse demeurent différents, ces deux champs apparaissent comme complémentaires dans la compréhension du psychotraumatisme. Les neurosciences permettent d’éclairer les mécanismes impliqués dans la mémoire traumatique, la régulation émotionnelle et les réponses neurophysiologiques de survie. Elles décrivent les modifications observées au niveau des réseaux cérébraux, des systèmes mnésiques et des mécanismes attentionnels. Elles expliquent comment certaines expériences demeurent associées à une activation persistante des circuits de la menace et comment les processus thérapeutiques modifie progressivement ces organisations neurofonctionnelles. La clinique psychanalytique, quant à elle, s’intéresse davantage à la manière dont le sujet vit, représente et intègre ces expériences. Elle interroge les effets du trauma sur la continuité psychique, les capacités de symbolisation, les processus identificatoires et la construction de l’histoire subjective. Là où les neurosciences décrivent les mécanismes de la mémoire traumatique, la psychanalyse explore ce que devient cette mémoire dans l’économie psychique du sujet. Dans cette perspective, l’EMDR apparaît comme une approche particulièrement intéressante. Son efficacité ne semble pas uniquement reposer sur une diminution de l’intensité émotionnelle des souvenirs traumatiques. Les observations cliniques mettent en exergue une transformation du rapport du sujet à son histoire. Des expériences initialement vécues sous forme d’images fragmentées, de sensations corporelles ou d’états émotionnels massifs deviennent progressivement représentables, racontables et pensables. L’une des hypothèses les plus fécondes considère que le retraitement EMDR transforme une mémoire de survie en mémoire subjective. Le souvenir ne disparaît pas ; il change de statut. Ce qui était vécu comme une menace actuelle devient progressivement un événement appartenant à l’histoire du sujet. Ce qui faisait effraction peut être intégré dans une continuité biographique. Ce qui demeurait étranger à soi peut être progressivement réapproprié. Ainsi, loin d’opposer neurosciences et psychanalyse, le psychotraumatisme invite peut-être à les penser ensemble. Les premières permettent de comprendre comment le trauma s’inscrit dans les systèmes de mémoire et de régulation. La seconde rappelle que ces mécanismes concernent toujours un sujet singulier, engagé dans un travail permanent de représentation et de construction de soi. C’est probablement dans cette articulation que réside aujourd’hui l’une des voies les plus prometteuses pour comprendre les processus thérapeutiques à l’œuvre dans le traitement du trauma.
Conclusion
L’évolution des connaissances contemporaines permet aujourd’hui de dépasser l’opposition parfois artificielle entre approches neurobiologiques et approches psychodynamiques du psychotraumatisme. Les données scientifiques les plus récentes montrent que les symptômes traumatiques résultent d’interactions complexes entre mémoire, émotion, cognition, régulation physiologique et processus de représentation. Dans ce contexte, l’EMDR apparaît comme une approche particulièrement intéressante en raison de sa capacité à mobiliser simultanément plusieurs niveaux de fonctionnement. Les recherches actuelles suggèrent que son efficacité repose sur l’action conjointe de mécanismes impliquant la mémoire de travail, la reconsolidation mnésique, la régulation émotionnelle et la restauration progressive de la flexibilité neurovégétative. Cependant, les transformations observées en clinique invitent à élargir cette compréhension. Le retraitement ne concerne pas uniquement la diminution de la détresse émotionnelle associée au souvenir traumatique. Il favorise aussi un processus plus profond de symbolisation et de subjectivation qui facilite l’intégration progressive de l’expérience dans l’histoire psychique du sujet. L’hypothèse développée dans cet article est que l’EMDR contribue à transformer une mémoire organisée autour des mécanismes de survie en une mémoire autobiographique intégrée. Ce passage constitue probablement l’un des enjeux centraux de la guérison traumatique. Il permet au sujet de ne plus être continuellement ramené vers l’événement mais de retrouver la possibilité de l’inscrire dans son histoire sans avoir à le revivre. Ainsi comprise, la thérapie EMDR apparaît non seulement comme une méthode de retraitement de la mémoire traumatique mais également comme un dispositif favorisant la réappropriation subjective de l’expérience traumatique et la restauration de la continuité psychique.
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« Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir. » Marcel Proust, Du côté de chez Swan, À la recherche du temps perdu, 1913
« C’est donc que ce tintement y était toujours, et aussi, entre lui et l’instant présent, tout ce passé indéfiniment déroulé que je ne savais pas que je portais ». Marcel Proust, Le temps retrouvé, À la recherche du temps perdu, 1927
Introduction Mémoire : de la trace à la transformation Élaboration de la transmission . Ali : la perte figée . Hamid : la mise à distance . Naïma : l’ouverture Conclusion
∴
Introduction
On parle souvent de la mémoire comme d’un ensemble de souvenirs, comme si se souvenir suffisait à faire mémoire. Pourtant, ce n’est pas toujours ce que l’on observe. La mémoire ne se confond pas avec le souvenir : on peut se souvenir sans transformer, et aussi être transformé par des expériences dont on ne se souvient pas. Ce décalage est troublant et il oblige à reconsidérer ce qu’on entend par mémoire. La mémoire n’est pas seulement ce dont on se souvient. C’est d’abord et aussi ce qui est inscrit, ce qui continue d’agir, longtemps après, sans qu’on le sache. C’est ce qui se transmet d’une génération à une autre, et ce n’est pas toujours une histoire racontée. C’est parfois ce qui n’a pas pu être dit, ce qui n’a pas été reconnu, ce qui est resté sans mots, sans espace pour exister. La mémoire dans ce sens-là, est moins du côté du passé que du côté de ce qui reste. Et ce qui reste, souvent, c’est une perte, pas forcément visible ou clairement nommée ; c’est quelque chose qui n’a pas trouvé sa place dans le récit, quelque chose qui n’est jamais devenu ni souvenir ni deuil, et qui continue pourtant d’agir, en silence, dans les peurs, dans certains choix qu’on ne comprend pas toujours, dans les loyautés qu’on n’a pas vraiment choisies. Parfois, cela passe simplement par les enfants. C’est cette question, discrète, tenace, qu’Alice Zéniter met au cœur de L’Art de perdre. A travers trois générations, Ali, Hamid et Naïma, elle montre ce que devient une perte lorsqu’elle ne peut pas être transformée en récit ; ce qu’elle fait aux gens, ce qu’elle leur laisse, ce qu’elle leur transmet malgré eux. Ce qui m’intéresse ici, ce n’est pas ce que cette perte devient psychiquement, c’est surtout cette question : que se passe-t-il lorsqu’une génération ne peut pas symboliser ce qu’elle a vécu, et que c’est cette impossibilité, précisément qui se transmet à la suivante ? C’est à partir de cette question que je propose de lireL’art de perdre, en m’appuyant sur quelques notions psychanalytiques : la trace, le trauma, la symbolisation, et ce que Lacan appelle la castration symbolique.
Mémoire : de la trace à la transformation
Freud l’a montré très tôt : la vie psychique ne s’organise pas autour du souvenir conscient, mais autour de la trace. Toute expérience laisse une inscription dans le psychisme, même lorsque le sujet n’en garde aucun souvenir. Ce qui n’est pas remémoré ne disparaît pas, il revient autrement, sous forme de répétition plutôt que de souvenir[2], comme le retour insistant de ce qui n’a pas pu être élaboré[3]. On ne se souvient pas toujours de ce qui nous a marqué, et parfois, on le rejoue, on le met en scène sans le savoir. C’est ce que Koreicho[4] formule ainsi : la mémoire n’est pas un stockage. Elle désigne le processus par lequel une trace peut – ou non – être transformée, représentée, intégrée. Le symptôme comme réminiscence, le rêve comme remaniement, le transfert comme actualisation. Ce qui n’a pas été élaboré ne disparaît pas, il insiste. Freud souligne également que la perte constitue une expérience psychique fondamentale[5]. Toute perte appelle un travail de deuil, un travail intérieur qui permet de reconnaître ce qui n’est plus et de le transformer progressivement en souvenir ; lorsque ce travail ne peut pas s’accomplir, la perte ne disparaît pas pour autant. Elle reste active et continue d’organiser la vie psychique, parfois de manière entièrement silencieuse. Ferenczi[6] lui, déplace la question du traumatisme en montrant que ce qui rend une expérience traumatique n’est pas seulement la violence de l’événement lui-même, c’est surtout l’absence de reconnaissance qui l’accompagne. Ce qui n’est pas reconnu par l’entourage ne peut pas être symbolisé, intégré, pensé. L’expérience reste alors comme enclavée dans le psychisme, sans issue. On pourrait dire que le traumatisme c’est ce qui arrive sans témoin, sans la possibilité d’être entendu et donc d’être transformé en récit. De là, se pose la question de la transmission. Abraham et Torok[7] montrent que certaines expériences non symbolisées ne se transforment pas, elles s’incorporent, comme enfermées dans ce qu’ils appellent une crypte. Ce qui n’a pas pu être dit ou pensé par une génération, peut alors passer à la suivante, non pas sous la forme d’une histoire racontée, mais sous celle d’un silence, d’un malaise, d’affects étranges, dont on ne comprend pas bien l’origine. C’est ce qu’ils nomment lefantôme : la transmission de ce qui n’a jamais été formulé. Tous les sujets ne répondent pas de la même façon à ce type d’héritage. Winnicott[8] permet de penser une autre forme d’organisation psychique avec la notion defaux self. Lorsque l’environnement ne laisse pas de place à l’expression subjective, le sujet peut s’organiser autour de l’adaptation, s’ajuster pour survivre psychiquement et socialement, ceci au prix d’une mise à distance de certains affects, de certaines parties de lui-même. La question devient alors celle de la symbolisation. Roussillon[9] insiste sur ce point : symboliser, ce n’est pas simplement se souvenir, c’est transformer une expérience en quelque chose qui peut être partagé, représenté, mis en mots. Cela suppose que l’affect et la représentation puissent se lier. Sans cette liaison, l’expérience reste à l’état brut, elle continue d’agir, mais elle ne peut pas être pensée. Green, avec la notion de travail du négatif[10] montre que toute perte implique un travail psychique, celui d’intégrer l’absence, d’accepter ce qui manque, de faire une place à ce qui n’est plus. Le négatif n’est pas seulement destruction, il est aussi, paradoxalement, une condition de la pensée. On ne pense vraiment qu’à partir de ce qui fait défaut. Aulagnier[11], elle, souligne que certains évènements excèdent les capacités de symbolisation, du sujet comme du groupe. Ils ne peuvent pas être immédiatement intégrés, et doivent être repris, retravaillés, réélaborés pour devenir pensables, et éventuellement transmissibles. Laplanche[12]permet enfin d’introduire une dimension essentielle, selon quoi la mémoire se construit souvent après coup. Une expérience peut rester longtemps sans signification apparente, puis être réinterprétée plus tard, et prendre alors une valeur structurante, ou au contraire, traumatique. La mémoire n’est pas seulement ce qui a été vécu, c’est aussi ce qui est reconstruit, réinterprété à la lumière du présent. La perspective lacanienne vient replacer tout cela dans une dimension plus fondamentale encore. La perte ne renvoie pas seulement à un événement biographique particulier ; elle intègre une dimension structurale de l’expérience humaine. La castration symbolique c’est l’acceptation qu’il existe un manque irréductible, qu’aucune restitution totale n’est possible, que quelque chose sera toujours absent[13]. La question n’est donc pas uniquement ce que le sujet a perdu, mais la manière dont il se situe face à ce manque[14], comment il l’habite, comment il le traverse, et ce qu’il en fait.
Élaboration de la transmission : ce qui ne se transforme pas se transmet.
Les trois générations de ce roman ne vivent pas seulement dans l’ombre d’un événement historique. Elles vivent dans l’ombre d’une perte, et chacune de ces générations à sa façon, trouve une manière de faire avec. Ali reste fixé à cette perte, Hamid tente de s’en détacher, Naïma, essaie, elle, de la regarder en face. Ces trois positions ne sont pas des étapes d’un progrès. Ce sont trois réponses différentes à une même impossibilité qui est : On ne revient pas à l’origine, on ne répare pas totalement ce qui a été perdu C’est ce que la psychanalyse appelle la castration symbolique, qui est, non pas une mutilation, mais l’acceptation que quelque chose manquera toujours, et qu’aucune restitution n’est possible.
Ali : la perte figée
Ali ne parle pas de la perte. Il vit dedans. La perte de la terre, du statut, du monde dans lequel il avait une place, et tout cela ne trouve jamais d’espace pour être reconnu, nommé, traversé. Alors ça ne se transforme pas. Ça reste là, figé, comme un corps étranger dans le psychisme.
« Pas l’Algérie, non, plus jamais. Il faut oublier l’Algérie. »
Cette phrase n’exige pas l’oubli, elle dit exactement le contraire : quelque chose est trop présent pour être dit, trop lourd pour être mis en mots. L’injonction à oublier, c’est souvent la trace la plus visible de ce qu’on ne peut pas oublier. Chez Ali, la rencontre ne se raconte pas. Elle s’impose, en devenant la structure invisible à partir de laquelle tout le reste s’organise, sans que personne, lui le premier, n’en soit tout à fait conscient.
Hamid : la mise à distance
Hamid, lui, ne reste pas figé. Il avance, résolument, même. Il apprend la langue, s’intègre, réussit. Il peut parler de l’histoire familiale. Il peut l’évoquer, y faire référence. Seulement, il le fait sans en être affecté, comme si les mots étaient là et que quelque chose manquait derrière. Freud appelait ça l’isolation[15] ; l’affect se trouve coupé de la représentation, neutralisé. On pense sans ressentir, on raconte sans être touché[16] . Winnicott permettrait de lire cela comme une forme d’adaptation, une manière de tenir debout quand l’environnement ne laisse pas de place à ce que l’on ressent vraiment. C’est une solution avec ses limites.
« Le silence n’est pas un espace neutre : c’est un écran sur lequel chacun projette ce qu’il veut. »
Ce que Hamid ne transmet pas ne disparaît pas pour autant. Ce qu’il ne transmet pas change de forme, et arrive quand même à Naïma, autrement mais lui arrive.
Naïma : l’ouverture
Naïma n’a pas vécu l’événement. Elle en porte pourtant quelque chose, non pas sous forme de souvenir, mais sous forme de manque. Un vide, dont elle ne sait pas bien quoi faire au départ, et qui ne la lâche pas. Ce qui change avec elle, c’est qu’elle ne cherche pas à combler le vide, ni à retrouver une origine perdue. Elle cherche à comprendre. Son voyage en Algérie lui montre qu’il n’y a pas de retour. Alors, quelque chose dans cette reconnaissance-là lui permet d’avancer autrement.
« On ne choisit pas son origine. Mais on peut choisir ce qu’on en fait. »
Chez Naïma n’est plus un structure qui s’impose, ni une distance qu’on maintient. Elle devient un travail, quelque chose qu’on peut regarder, toucher, mettre en mouvement, pour peut-être en devenir le sujet.
Conclusion
L’Art de perdre montre quelque chose d’humble, de juste : c’est un roman sur ce que devient une perte quand elle trouve pas de mots.
« Ils veulent une vie entière, pas une survie. »
Entre survivre et vivre, il y a ce travail – là, invisible, souvent douloureux, jamais vraiment fini. Il ne fait pas disparaître la perte, il lui donne une place, une forme dans laquelle elle peut être portée sans tout écraser. Ce que le roman nous suggère, c’est que la transmission entre générations ne dépend pas tant de ce qui a été raconté que de ce qui a pu être transformé. Là où la perte reste brute, elle passe comme silence. Là où elle est tenue à distance, elle passe comme absence. Là où elle a pu être traversée, elle peut devenir histoire, quelque chose qu’on transmet autrement, et devient habitable. La psychanalyse appelle cela la symbolisation. La littérature, à sa manière, fait la même chose. Et c’est peut-être pour ça que ce roman existe, non pas pour raconter ce qui s’est passé, mais pour faire quelque chose de ce qui ne reviendra pas.
[1] Zéniter, A., L’Art de perdre. Paris, Flammarion, 2017
[2] Freud, S. (1920). Au-delà du principe de plaisir (1920). Presses Universitaires de France.
[3] Freud, S. (2009). Deuil et mélancolie (1917). In Métapsychologie. Presses Universitaires de France.
[4] Koreicho, N. (2026). La mémoire en psychanalyse : Mémoire, affect et représentation
[5] Freud, S. (2009). Deuil et mélancolie (1917). In Métapsychologie. Presses Universitaires de France.
[6] Ferenczi, S. (1932). Confusion de langue entre les adultes et l’enfant. In Œuvres complètes. Paris : Payot
[7] Abraham, N., & Torok, M. (1978). L’écorce et le noyau. Paris: Flammarion.
[8] Winnicott, D. W. (1960). Ego distortion in terms of true and false self. In The maturational processes and the facilitating environment. London: Hogarth Press.
[9] Roussillon, R. (1991). Paradoxes et situations limites de la psychanalyse. Presses Universitaires de France.
[10] Green, A. (1993). Le travail du négatif. Paris : Minuit
[11] Aulagnier, P. (1975). La violence de l’interprétation. Presses Universitaires de France
[12] Laplanche, J. (1992). La révolution copernicienne inachevée. Paris : Aubier.
[13] Lacan, J. (1956-1957). Le Séminaire, Livre IV : La relation d’objet. Paris : Seuil
[14] Lacan, J. (1964). Le Séminaire, Livre XI : Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse. Paris : Seuil.
[15] Freud, S. (1920). Au-delà du principe de plaisir. Presses Universitaires de France.
[16] Freud, S. (1926). Inhibition, symptôme et angoisse. Presses Universitaires de France.
« La mémoire est la sentinelle de l’esprit. » William Shakespeare, Macbeth, 1906
1ère partie
L’effacement de la mémoire sous le communisme
Sommaire
Introduction
L’abbaye dans une forêt de chênes, Caspar David Friedrich, 1809-1810. Alte Nationalgalerie, Berlin (Allemagne).
1. « Du passé faisons table rase » : effacement du passé et processus de refoulement 2. « Ce qui fut n’a jamais été camarade » : mécanisme de déni dans l’idéologie 3. « Les dieux ont soif, et il faut que le sang des hommes les désaltère » : la violence au service de l’effacement et du déni 4. Psychopathologie du présent : figures contemporaines du malaise 5. De la chute d’une idéologie à une nouvelle forme d’engagement politique
Introduction
À travers les siècles, les régimes et systèmes idéologiques aspirant à l’hégémonie ont partagé une même économie psychique, au-delà de la domination des hommes : opérer sur les processus de symbolisation du passé afin d’en déterminer les modalités de remémoration au sein du collectif. Dans sa dystopie 1984, George Orwell, énonce, avec la rigueur d’une loi, le principe de « mutabilité » propre aux régimes totalitaires : « Qui contrôle le passé contrôle l’avenir ; qui contrôle le présent contrôle le passé. » Un tel principe trouve d’ailleurs un précédent dans l’Antiquité romaine, avec la pratique de la damnatio memoriae, par laquelle une figure politique était vouée à l’effacement : son nom retranché des inscriptions publiques, ses effigies détruites ou renversées. Il ne s’agissait pas seulement d’effacer une trace matérielle, mais de produire une véritable forclusion symbolique, visant à retrancher le sujet de la mémoire commune, comme s’il n’avait jamais eu lieu dans l’ordre de l’histoire. Des dérives idéologiques du communisme au Troisième Reich, en passant par certaines formes contemporaines de radicalisation politique (islamisme) ou culturelle (wokisme), une même logique portée par une idéologie à visée de complétude et de clôture, semble hanter l’histoire : éradiquer les mémoires concurrentes afin d’ériger une mémoire unique en souverain absolu. Cette dynamique peut être comprise, dans une perspective psychanalytique, comme une tentative de maîtrise de l’angoisse liée à l’hétérogénéité du réel, par la production d’un récit totalisant et fermé sur lui-même. Quelles que soient les modalités empruntées dans le champ religieux, politique ou culturel, nous sommes toujours saisis par le même vertige : celui d’un monde devenu sourd à l’héritage et réfractaire à la complexité. Censures, massacres, falsifications, épurations morales, réécritures idéologiques. Les moyens varient, mais la visée demeure identique : effacer pour refonder. Dans cette perspective, les processus à l’œuvre évoquent des mécanismes psychiques bien repérés : refoulement du passé, déni des contradictions, clivage des représentations, voire projection des conflits internes sur des figures désignées comme ennemies. Lorsque ces mécanismes s’institutionnalisent, ils produisent non seulement une altération du rapport au réel, mais aussi une homogénéisation forcée des subjectivités. Dès lors qu’une mémoire en efface une autre, qu’une voix devient suspecte ou qu’une vérité s’érige en dogme, la pensée s’appauvrit et la liberté vacille. Comment deux régimes totalitaires, communisme et nazisme, mobilisent-ils, selon des modalités différenciées mais structurellement analogues, des dispositifs psychiques et des formations discursives récurrentes visant à homogénéiser les subjectivités et à neutraliser la pluralité des élaborations mémorielles ? Nous chercherons à analyser, à partir des données historiques, les processus psychiques à l’œuvre dans le champ politique, en opérant un déplacement de certains concepts psychanalytiques vers le domaine du discours politique et de l’idéologie. Précisons enfin que la mémoire ici interrogée est une mémoire contemporaine, habitée par des sujets qui, au cœur d’un tumulte conflictuel, décident de ne pas oublier. Il fut pourtant un temps où, dans les deux grandes matrices culturelles de la pensée occidentale, la mémoire appartenait aux dieux. Dans la mythologie grecque, tissée d’allégories, Mnémosyne, mère des Muses, veillait sur les récits cosmiques et les exploits humains. La mémoire grecque ne visait pas la restitution fidèle du passé : elle était souffle, liée au poète inspiré – « Chante, ô Muse » – plutôt qu’à l’établissement d’un savoir historique au sens moderne. Si elle est sans héritage, l’oubli (Léthé), en revanche, est redouté. Les morts de l’Hadès qui boivent l’eau du fleuve Léthé s’éteignent dans l’oubli d’eux-mêmes ; inversement, les initiés aux mystères d’Éleusis s’abreuvent à la source de Mnémosyne afin de préserver leur identité dans l’au-delà. Ainsi, mémoire et oubli ne s’opposent pas simplement : ils structurent une économie symbolique où se joue la possibilité même de la permanence du sujet. Dans la Bible, qui n’est pas une mythologie mais un recueil d’histoires qui s’écrivent, la mémoire cesse d’être poétique pour devenir éthique et impérative, indissociable de l’obéissance et de l’alliance avec Dieu : « Souviens-toi que tu étais esclave en Égypte », ordonne le Deutéronome. L’oubli, dès lors, ne constitue pas une simple défaillance mnésique, mais une faute, une atteinte portée au lien symbolique, susceptible d’entraîner la déliaison d’avec l’Autre divin. La plainte récurrente des prophètes le rappelle : « ils ont oublié leur Dieu. » Cette mémoire, sans cesse réactivée par les rites et les fêtes, au premier rang desquelles Pessa’h, opère comme une scène de réinscription. Le « peuple du Livre » se constitue ainsi comme peuple de la mémoire, assigné à la tâche de se rappeler son origine afin d’orienter son devenir. Ce travail de remémoration ne se réduit pas à une conservation du passé : il engage une transmission, au sens d’un passage de témoin, où le récit et le rituel assurent la reprise des événements fondateurs dans l’actualité du présent. Cette mémoire institue une temporalité où le passé ne cesse de faire retour dans le présent, sous la forme d’une injonction.
La mémoire contemporaine témoigne d’un déplacement majeur, en passant du primat du symbolique, autrefois structuré par la Loi, vers une centralité du trauma, liée à la prise en compte historique des crimes de masse et des entreprises d’extermination. Ce déplacement peut être interprété, dans une perspective psychanalytique, comme un affaiblissement des cadres symboliques traditionnels au profit d’un rapport plus immédiat, et souvent plus brut, au réel de la violence historique. Elle se situe dès lors entre le devoir de mémoire pluriel, marqué par les conflits autour des guerres coloniales, des génocides et d’autres violences historiques, avec leur cortège de controverses, de concurrences victimaire, parfois de censures inversées et aux témoignages fragiles des « écrivains de la mémoire » qui s’expriment à la première personne, tels Primo Levi, Elie Wiesel ou Charlotte Delbo, avec une parole fragmentaire, souvent hantée par l’impossibilité même de dire. Dans cette configuration, la mémoire contemporaine apparaît moins comme un savoir stabilisé que comme un champ conflictuel, traversé par des tensions entre transmission, oubli et élaboration. Elle engage le sujet dans un travail psychique toujours inachevé, où le passé ne peut être ni totalement symbolisé ni entièrement effacé, mais persiste comme une trace insistante, au croisement de l’histoire et de l’inconscient.
« Le mensonge organisé tend à effacer la ligne même qui sépare la vérité du mensonge. » Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme, 1951
Notre approche, consacrée aux modalités d’effacement de la mémoire au sein des régimes communistes, choisit de circonscrire son analyse au seul régime soviétique. Cette restriction imposée par des contraintes de format ne procède pas d’une hiérarchisation des expériences historiques mais d’un choix méthodologique. L’expérience soviétique peut être envisagée comme un lieu paradigmatique d’analyse des modalités de l’effacement : celui-ci ne se réduit pas à un simple mécanisme de contrôle autoritaire, mais s’impose comme une opération structurante au cœur même de la fabrique idéologique. Rappelons à cet égard que Hannah Arendt, dans son analyse du totalitarisme, inscrit le système communiste dans la même catégorie que le nazisme. Pour l’auteur, l’idéologie totalitaire ne consiste pas tant à nier le réel, qu’à en opérer une dissolution : elle lui substitue une cohérence fictive, close sur elle-même et indifférente à l’épreuve de l’expérience. Une telle dynamique peut être rapprochée, dans une perspective psychanalytique, du rapport au Réel au sens lacanien : non pas ce qui n’existe pas, mais ce qui, au contraire, persiste comme irréductible, résistant à toute tentative de symbolisation. Par ailleurs, Arendt opère une distinction entre dictatures et régimes totalitaires. Les premières relèvent d’une logique de captation du pouvoir qui, bien qu’autoritaire, laisse subsister des espaces différenciés (religion, vie privée, culture), où le sujet peut encore s’inscrire comme divisé. Les seconds, en revanche, visent une emprise totale, tendant à saturer l’ensemble du champ symbolique : l’idéologie y fonctionne comme un discours sans faille apparente, soutenu par la terreur, et cherchant à suturer toute division subjective, jusqu’à prétendre refonder l’humain lui-même. Sous la censure soviétique (archives verrouillées, photographies retouchées, biographies réécrites, silences méthodiquement orchestrés) se déploie une entreprise plus vaste et plus insidieuse : la reconfiguration du passé, modelé selon les impératifs du pouvoir. La retouche des photographies officielles, qui consiste à effacer les nombreux « ennemis du régime » (Trotski, Boukharine, etc.) de l’ensemble des archives historiques, ne constitue pas seulement une arme de propagande, mais s’apparente à une tentative d’abolition symbolique : faire disparaître les traces mêmes de ce qui, dans l’histoire, introduit de la discontinuité, du conflit et de l’altérité. Ces pratiques de censure excèdent le simple contrôle politique de l’histoire : elles s’inscrivent dans des dynamiques collectives qui mobilisent des mécanismes psychiques individuels tels que l’identification et l’idéalisation du chef, mis en évidence par Freud dans Psychologie des masses et analyse du moi. Le leader y occupe la place d’un idéal du moi, autour duquel se cristallisent les identifications, au prix d’un affaiblissement des instances critiques. Ce processus favorise une régression vers des modes de fonctionnement psychique plus archaïques, caractérisés par une moindre tolérance à l’ambivalence et à la contradiction. Ainsi les foules ne sont pas irrationnelles, mais obéissent à la logique du fantasme, de l’idéal du moi et du besoin de meneur. Alors que la démocratie, à l’instar de la névrose, est un compromis fragile qui tente de gérer les conflits sans les nier, de vivre avec son altérité sans la détruire, le régime totalitaire s’appuie sur ces ressorts inconscients pour homogénéiser les subjectivités et imposer un récit univoque, purgé de toute conflictualité. Loin de se limiter à une simple manipulation du passé, l’effacement de la mémoire dans le régime soviétique engage une transformation profonde du rapport au réel, au symbolique et à la subjectivité elle-même. Dès lors, une question s’impose : comment les régimes communistes parviennent-ils à faire disparaître le passé, entre refoulement et déni ? »
1. « Du passé faisons table rase » : effacement du passé et processus de refoulement
« Le refoulé est indestructible. » Sigmund Freud, Métapsychologie, 1915
La formule « Du passé faisons table rase », issue de L’Internationale, condense à elle seule l’ambition révolutionnaire d’une rupture radicale avec l’histoire antérieure. Les régimes communistes, dans leurs dérives soviétiques, ne se limitent pas à une transformation politique ou économique mais se distinguent par une modalité radicale de mise à distance du réel historique. Leur rapport à la mémoire se caractérise par une exigence de maîtrise et de réécriture qui conduit à l’effacement systématique de certains événements, tant dans le récit collectif que dans la transmission familiale.
Les purges staliniennes
Comme le rappelle Romain Ducoulombier[1] : « La grande terreur en Union soviétique est le plus grand massacre d’État jamais perpétré en Europe en temps de paix. En seize mois, d’août 1937 à novembre 1938, plus d’un million et demi de personnes sont arrêtées, 1,3 million sont condamnées et au moins 680 000 sont exécutées : un citoyen soviétique sur cinq est incarcéré, un sur deux mis à mort. » Le principe de la purge régulière du Parti est formulé par Vladimir Ilitch Lénine au début des années 1920 : afin de préserver la cohésion et de maintenir l’intensité de l’engagement militant, il devient nécessaire d’écarter les éléments qualifiés d’« opportunistes » ayant pénétré ses rangs. Cette exigence de pureté peut être rapprochée du mécanisme de refoulement. Il ne s’agit pas seulement d’éliminer physiquement des individus, mais d’effacer leur inscription symbolique dans l’histoire. Le passé est alors lissé, réorganisé, débarrassé de ses contradictions, au profit d’un récit unifié, conforme à l’idéologie dominante. Ce travail d’effacement vise à maintenir hors du champ symbolique tout ce qui pourrait introduire du conflit ou de l’ambivalence. Ce processus témoigne également de la formation d’un idéal commun auquel les sujets sont appelés à s’identifier. Il relève de mécanismes d’identification et d’intériorisation d’un même idéal du moi. Le sentiment de cohésion du groupe, tel que Freud le développe dans Psychologie des foules et analyse du moi, repose précisément sur cette opération : « Une foule primaire est une somme d’individus qui ont mis un seul et même objet à la place de leur idéal du moi et se sont, en conséquence, identifiés les uns aux autres dans leur moi. » Cependant, cette cohésion ne se maintient qu’au prix de mécanismes défensifs tels que le clivageet laprojection. Les éléments incompatibles avec l’idéal sont rejetés à l’extérieur du groupe et désignés comme ennemis, tandis que toute conflictualité interne tend à être déniée. Ce fonctionnement produit une simplification radicale du réel, réduit à une opposition binaire entre le pur et l’impur, le fidèle et le traître.
Les massacres par la famine
Ils constituent une autre modalité extrême de cet effacement. Comme le souligne Thierry Wolton[2] : « La totalité des famines communistes du XXe siècle ont fait autant de victimes que les deux guerres mondiales réunies, soit entre 50 et 70 millions de morts selon les estimations. Tous disparus de nos jours dans le grand trou noir de la mémoire du siècle. On peut mettre cette amnésie au compte de l’immunité communiste, cet anneau de Gygès qui rend aujourd’hui encore invisible les crimes commis au nom de cette idéologie ». Ce passé est perçu comme une menace dans la mesure où il recèle des contre récits et des figures de l’Autre (l’opposant, le traître, le juif), autant de présences dissonantes qui fissurent l’unité du récit collectif. Ce trou dans la trame mémorielle collective, cette faille dans l’origine qu’il faut combler, ravive l’angoisse sourde d’une perte fondamentale, d’un manque constitutif, proche de celle que symbolise la castration.
La Grande Terreur 1937-1938
Le rapport d’Alexandre Sumpf[3]est accablant : « Pendant la Terreur, 30 000 bourreaux ont assassiné environ 1,5 million de citoyens soviétiques. A Belozersk, les assassinats se distinguent par leur sauvagerie : l’ordre de tuer « à l’arme blanche » se transforme en « coups de maillet » et décapitations à la hache… » À cette terreur extrême s’ajoute la peur plus ordinaire du Goulag : un lieu de relégation pour les opposants à la version officielle de l’histoire. Dans L’Archipel du Goulag, Alexandre Soljenitsyne, qui partagea le même sort que douze millions de déportés, décrit cet immense réseau concentrationnaire comme l’un des piliers du totalitarisme soviétique, de 1937 jusqu’à la mort de Staline : un dispositif de répression systématique, de terreur et d’asservissement criminel. Ainsi s’installe un système d’autosurveillance insidieux, dans lequel les interdits extérieurs sont intériorisés sous forme d’exigences surmoïques, renforçant les mécanismes de culpabilité et d’autocensure. Chacun, broyé par la terreur d’État, intériorise la censure et devient complice involontaire de sa propre oppression. Ce dispositif, où chacun devient suspect aux yeux d’autrui comme aux siens, évoque le pouvoir disciplinaire décrit par Foucault : un pouvoir dans lequel le bourreau devient superflu, dans la mesure où le sujet, pris dans les rets invisibles de la surveillance, s’aliène psychiquement par la peur, le silence et l’autopunition. Ce système opère en favorisant, chez les sujets, des processus de refoulement des représentations jugées incompatibles avec les exigences dominantes. On n’exile plus seulement les corps : on expulse les subjectivités, on efface les discours, on réduit au silence les vérités dissonantes. Dans ce processus d’effacement, la Loi est dévoyée, et la figure du Père symbolique cède la place à celle du tyran, au maître jouisseur qui décide arbitrairement de qui peut parler, qui peut vivre et qui doit se taire. Le Goulag peut être alors compris comme une scène où se manifestent, dans les conduites et les discours, des processus évoquant des mécanismes paranoïaques, notamment dans l’incapacité à tolérer l’altérité autrement que sur le mode de la persécution. L’Archipel du Goulag, tel que le nomme Soljenitsyne, désigne une géographie carcérale, où sont disséminés des camps concentrationnaires, îlots de souffrance et de silence, tels des abcès purulents d’un appareil étatique répressif qui se rêve pur, homogène et sans faille. L’Archipel du Goulag peut dès lors se lire comme un retour du refoulé qui, selon Freud, « ne peut rester inactif ». Ce réel insupportable, fait de douleur, de faim et d’humiliation, refait surface et se fait langage par l’écriture. Par ce geste, le réel nié, tel qu’il persiste dans la vie psychique des sujets, se manifeste : il se dit, s’inscrit dans des récits fragmentaires, témoigne et ouvre une première brèche dans l’édifice de l’oubli. La mémoire des disparus (internés, trahis, exécutés ou simplement effacés) n’aura, pendant des décennies, trouvé aucun lieu symbolique où se déposer. Cette mémoire n’a pas seulement été prohibée : elle a été rendue impossible, maintenue hors des possibilités de symbolisation et de mise en récit. La visée de ce discours totalitaire ne porte pas seulement sur le récit historique et ses falsifications, mais sur la possibilité même, pour le sujet, de s’arrimer à un passé marqué par la perte et l’incomplétude. La mémoire pourrait néanmoins persister sous des expressions déformées : inhibition du dire liée à la censure et à l’intériorisation des interdits, et récits substitutifs destinés à restaurer une continuité symbolique au prix de l’effacement des contradictions. Ajoutons que, pour Soljenitsyne, l’effacement de la mémoire ne relève pas uniquement de la censure institutionnelle, mais de ce que l’on peut désigner, de manière métaphorique, comme une « économie psychique collective », impliquant les sujets dans un refoulement socialement organisé du réel.Dans Révolution et mensonge[4], l’auteur, à travers la formule : « Que le mensonge règne sur le monde, mais pas par moi », exhorte à refuser d’y consentir, c’est-à-dire de résister en commençant par se réformer soi-même. Cette injonction peut se lire, comme une tentative de desserrer l’emprise des mécanismes de défense, au premier rang desquels le refoulement et le déni, à l’œuvre chez les sujets, et qui participent à la cohésion du dispositif totalitaire. Dans ce mécanisme de dénégation « Je sais bien… mais quand même… » le sujet maintient simultanément la reconnaissance et le rejet d’un contenu psychique à valeur traumatique. Ce mécanisme témoigne d’un clivage du moi, permettant la coexistence de positions psychiques contradictoires face à une réalité psychique vécue comme traumatique. Le mensonge d’État relatif à des événements historiquement traumatiques (purges, famines, camps, disparitions) illustré par la tirade souvent attribuée à l’écrivain : « Ils savent qu’ils mentent, nous savons qu’ils mentent, ils savent que nous savons qu’ils mentent, nous savons qu’ils savent que nous savons qu’ils mentent, mais ils continuent de mentir », ne repose pas sur l’ignorance, mais sur un clivage du savoir : chacun sait, mais chacun agit comme s’il ne savait pas. Ainsi, le discours totalitaire ne requiert pas tant une croyance pleine qu’une adaptation psychique, faite de compromis, de silences et de répétitions, où les sujets deviennent les agents involontaires du maintien du refoulement. Soljenitsyne appelle ainsi les citoyens soviétiques à refuser cette complicité passive en cessant de relayer le mensonge officiel qui impose l’effacement des faits, des victimes et des mémoires incompatibles avec l’idéologie dominante. Rappelons que Soljenitsyne, lauréat du prix Nobel de littérature en 1970, ne recevra cette distinction qu’après son expulsion d’URSS, en 1974. Si l’effacement du passé repose d’abord sur un processus de refoulement, consistant à reléguer certains faits hors du champ de la mémoire collective, il peut également s’accompagner d’un mécanisme plus radical : le déni, par lequel le passé n’est plus seulement occulté, mais purement et simplement nié.
2. « Ce qui fut n’a jamais été, camarade. » : mécanisme de déni dans l’idéologie
« Premièrement, je n’ai absolument pas emprunté de chaudron ; deuxièmement, le chaudron avait déjà un trou lorsque je l’ai reçu ; troisièmement, j’ai rendu le chaudron intact. » Freud, L’interprétation des rêves, 1900
Parallèlement, les régimes communistes ont mobilisé une autre stratégie défensive majeure : le déni. Ce n’est plus l’effacement total de la mémoire, mais la réécriture du réel en un récit légitimé, structuré et conforme aux exigences de l’idéologie. Ce mécanisme ne nie pas seulement l’événement, mais en transforme la signification même. Érigés en moments-clés du narratif révolutionnaire, les purges, les massacres, les procès truqués et la terreur sont réinterprétés par le pouvoir comme des instruments légitimes de sauvegarde du projet communiste, jusqu’à être présentés dans certains discours comme des actes quasi héroïques. Le déni opère ici en produisant une inversion de la valeur des faits : ce qui relève de la violence politique est requalifié en légitimité historique, voire en héroïsme.En 1949, David Rousset, ancien trotskiste et député, est accusé par Pierre Daix, alors rédacteur de l’Humanité, de préparer les esprits à un conflit contre l’URSS pour avoir proposé la création d’une commission d’enquête sur le système concentrationnaire soviétique. Le déni se manifeste ici dans la disqualification du discours critique, rendu illégitime par sa simple formulation. Dans ce contexte, David Rousset engage un procès en diffamation contre Pierre Daix, lequel sera reconnu coupable. Au fil des témoignages, la députée communiste Marie-Claude Vaillant-Couturier[5] déclare : « je considère le système pénitentiaire soviétique comme indiscutablement le plus souhaitable dans le monde entier. » Cette affirmation témoigne d’un processus de déni portant sur la dimension de réalité des faits, au profit d’une élaboration idéalisée du système. De son retour de voyage d’URSS, Jean-Paul Sartre déclare dans une interview accordée à Libération (15 – 20 juillet 1954) : « le citoyen soviétique possède, à mon avis, une entière liberté de critique. » Une fois encore, cette position peut être lue comme relevant d’un mécanisme de déni par surestimation du réel idéologique, consistant à attribuer au système observé des propriétés contredites par de nombreux témoignages. Quelques décennies plus tard, on assiste à une disqualification du témoin, interprétable comme une modalité indirecte du déni, par une contestation de la source de la réalité. Lors d’un entretien accordé au Nouvel Observateur le 23 juin 1975, Alexandre Soljenitsyne, ancien détenu du Goulag, se voit opposer par Jean Daniel une fin de non-recevoir : « Vous n’avez pas les bonnes informations. ». Ainsi, le processus d’effacement ne se cantonne pas à l’espace interne du régime totalitaire, mais il trouve un relais inattendu dans certaines modalités de réception au sein des sociétés occidentales. Cette inversion du rapport au savoir, où le témoin direct est suspecté d’erreurs tandis que l’observateur extérieur revendique une meilleure connaissance, prolonge, sous une forme atténuée mais significative, le travail d’effacement de la mémoire. Comme l’a montré Hannah Arendt, le totalitarisme ne vise pas seulement à imposer des mensonges, mais à détruire les conditions mêmes de distinction entre le vrai et le faux. Dans un tel contexte, le témoignage perd sa capacité d’autorité, ouvrant la voie à ce que Tzvetan Todorov[6] nomme des « abus de la mémoire », où celle-ci se trouve empêchée. Par ailleurs, Sartre inscrit sa pensée dans une logique de tabula rasa lorsqu’il affirme, dans L’existentialisme est un humanisme, l’absence de toute essence humaine préalable, au profit d’une primauté radicale de la culture et du projet. L’homme n’est plus défini par ce qu’il est, mais par son devenir. Dans le prolongement de cette perspective, une pensée contemporaine tend à s’imposer comme une forme d’hégémonie culturelle au sens de Gramsci, en soutenant une plasticité toujours plus grande du sujet et de l’identité, jusqu’à rejoindre, chez Deleuze, l’hypothèse d’un « devenir-animal » où toute référence à une essence stable se trouve profondément remise en question. Dans cette perspective, le déni ne porte plus sur des faits historiques exposés précédemment, mais sur les limites structurelles du sujet lui-même, dont la consistance est niée au profit d’une fluidité supposée intégrale. Or, du point de vue psychanalytique, le sujet ne saurait être conçu comme une instance indéterminée ou librement malléable : il est structuré par le langage, assujetti à l’ordre symbolique et traversé par les déterminations de l’inconscient et de la pulsion. Ces procédés convoquent la notion de déni, définie par Freud comme un mode de défense par lequel le sujet refuse de reconnaître la réalité d’une perception traumatisante. Une telle logique de déni opère ici à l’échelle idéologique : elle reconfigure la mémoire en un récit fictif, destiné à préserver l’idéal du moi promu par le parti, soit l’image d’un sujet sans faille, sans faute et préserver de toute vulnérabilité. Le discours officiel fonctionne alors comme une instance surmoïque à l’échelle politique : il trace les frontières du pensable, dicte ce qui est permis de dire, de croire, de se remémorer. Toute déviation devient menace, ennemi de l’intérieur, altérité inquiétante à éradiquer. Cette logique de déni a été excellemment mise en relief par Svetlana Alexievitch[7], lauréate du Prix Nobel de littérature dans La Fin de L’homme Rouge ou le temps du désenchantement, où elle décrit cette mémoire fragmentée et ambivalente, marquée par la coexistence paradoxale du regret et du non-dit. Sur un mode sublimatoire et poétique, elle expose dans son introduction, sa méthode de travail : « Je pose des questions non sur le socialisme, mais sur l’amour la jalousie, l’enfance, la vieillesse […] C’est la seule façon d’insérer la catastrophe dans un cadre familier et d’essayer de raconter quelque chose. De deviner quelque chose… « Au-delà de son système répressif, le Goulag apparaît comme un lieu d’attaque de la subjectivité, en ce qu’il prive le sujet de ses repères symboliques. Freud, dans Au-delà du principe de plaisir (1920), définit le traumatisme comme : « Toutes excitations externes assez fortes pour faire effraction dans la vie psychique du sujet ». Dans le contexte du Goulag, cette effraction prend une dimension radicale : l’événement s’impose comme un réel brut, hors sens et ne s’inscrit pas dans le langage. Dans cette perspective, le traumatisme ne se réduit pas à un contenu douloureux, mais désigne une défaillance du processus de liaison psychique, où l’excès d’excitation excède les capacités d’élaboration du sujet. Sandor Ferenczi, dans son journal clinique, évoque une expression de clivage du moi : face à la terreur, le sujet s’ampute symboliquement de lui-même afin de survivre psychiquement. Dans ce mécanisme défensif, le sujet devient spectateur de sa propre annihilation. Momentanément protégé, des traces persistent : honte, mutisme, culpabilité d’avoir survécu. Dans cette incapacité de témoigner, les survivants portent une mémoire silencieuse, fragmentée, difficilement transmissible. Dori Laub, psychanalyste et rescapé, souligne l’impossibilité de dire le trauma sans la présence d’un auditeur apte à l’entendre. Le silence qui enveloppe le Goulag, qu’il soit politique, familial ou culturel, a longtemps empêché cette mise en récit. L’expérience du goulag produit ainsi des effets de transmission transgénérationnelle, qui se réélaborent dans l’inconscient des sujets à travers les liens de filiation. En mobilisant certains concepts issus de la métapsychologie freudienne, il devient ainsi possible de dépasser une lecture strictement politique de l’effacement mémoriel à l’œuvre dans les régimes communistes. Refoulement et déni ne relèvent pas ici de simples métaphores empruntées à la clinique : ce sont de véritables opérateurs qui façonnent les subjectivités, les récits historiques et la trame même du discours soumis à l’emprise totalitaire. Ces mécanismes aident à saisir les silences persistants, les douleurs innommables, ainsi que le retour sous des manifestations obliques, d’un passé qui ne passe pas, longtemps après la chute du régime.
« Staline est lâche » aurait déclaré Lacan lors de séminaires avec ses étudiants dans les années 1930-1940, en commentant les mouvements politiques totalitaires. Cette formule ne renverrait pas à un jugement moral, mais à un type de relation au pouvoir et au désir. « Cette lâcheté », que l’on pourrait aussi qualifier de « domination fictive », se manifeste par l’instauration du parti unique, la propagande, la censure, les purges politiques et les camps. Autant de dispositifs qui tendent à neutraliser l’affrontement avec les conflictualités inhérentes à la vie psychique, la pluralité des subjectivités, le désir de l’Autre, le langage et la Loi. Un tel système peut être compris comme une stratégie défensive visant à préserver la « jouissance du pouvoir » au sens où celui-ci se maintient dans une position d’exception, affranchie de toute limite symbolique. Dans cette configuration, il serait loisible d’avancer que Staline n’assumait pas ses actes : il les justifiait au nom d’un bien ou d’un savoir prétendument objectif. La responsabilité se trouve ainsi déplacée, voire effacée, dans la mesure où les décisions criminelles se trouvent légitimées par une finalité supposée supérieure. Dans ce cadre, la répression tient lieu de débat, et l’administration d’une vérité unique se substitue à la politique. Quand le discours politique prétend abolir le manque, supprimer le conflit et neutraliser l’altérité, il tend structurellement vers le totalitarisme. Cette formulation pourrait synthétiser les mécanismes précédemment décrits : refoulement, déni, effacement de la responsabilité subjective et économie de la jouissance du pouvoir. Nous retrouverons, dans le nazisme, une logique structurellement analogue : celle de la nécessité proclamée de la violence et de l’élimination. Dans les deux cas, un Maître supposé détenir un savoir absolu parle au nom d’un fondement ultime : le triomphe de l’Histoire pour l’un, celui de la race pour l’autre.
3. « Les dieux ont soif, et il faut que le sang des hommes les désaltère » : la violence au service de l’effacement et du déni
« La jouissance exige toujours un sacrifice. » L’éthique de la psychanalyse, Jacques Lacan
Toutefois, le déni ne peut se maintenir sans le soutien de la contrainte. Pour que le passé nié cesse d’exister jusque dans les faits, les régimes communistes recourent à la violence et au sacrifice, qui en deviennent les instruments d’oppression. Les révolutions communistes, qu’elles soient soviétique, chinoise ou khmère rouge, s’inscrivent en partie, dans une filiation historique qui les rattache à la Révolution française, et plus particulièrement à la période de la Terreur. Toutefois, cette continuité ne relève pas d’une simple parenté idéologique : elle met en lumière la constitution progressive de formes de violence politique qui trouveront, au XXe siècle, leur aboutissement dans des régimes que l’on peut qualifier de totalitaires. Au-delà des différences de contexte, elles partagent un même impératif de rupture radicale, et de destruction systématique : celui de la tabula rasa, consistant à effacer l’ordre ancien afin de refonder, par la contrainte et la terreur, le mythe abstrait et coercitif d’un « homme nouveau ». Dans cette perspective, Lénine revendique explicitement l’héritage de la « dictature du salut public » de la période de la Terreur (1793–1794) à travers la notion de « dictature du prolétariat », inscrivant ainsi la violence révolutionnaire dans une continuité historique assumée. De même, l’affirmation de Karl Marx[8] selon laquelle « la violence est l’accoucheuse de toute vieille société qui en porte une autre dans ses flancs. » a pu être mobilisée comme justification théorique de pratiques de répression massive, en les inscrivant dans une nécessité historique supposée, qui tente à disqualifier toute opposition. Cet effacement des origines, dont la matrice apparait dès la Révolution française, se révèle notamment dans deux événements emblématiques : la profanation des sépultures royales à Saint-Denis et la négation, par la République, des massacres de Vendée. Il ne s’agit pas seulement d’anéantir des corps, mais d’accomplir la réalisation du fantasme d’un effacement absolu de la mémoire, celle d’un ordre symbolique fondé sur la filiation, la religion et le temps long, constituant ainsi une première expression politique de purification mémorielle. Dans cette optique, la référence lacanienne à la jouissance permet ici d’éclairer la logique à l’œuvre : la violence révolutionnaire ne relève pas uniquement de la nécessité politique, mais engage une économie de la jouissance qui implique une dimension quasi sacrificielle. La violence révolutionnaire tant ainsi à s’automatiser, à se légitimiser par elle-même et à se perpétuer, glissant vers des formes de brutalité systématique propres aux logiques totalitaires, où la destruction peut devenir une fin en soi. L’année 1789 inaugure un nouveau rapport au passé : l’histoire cesse d’être un héritage pour devenir un matériau à purifier. Toutefois, le déni ne peut se maintenir sans le soutien de la contrainte. Pour que le passé nié cesse d’exister jusque dans les faits, les régimes communistes recourent à la violence et au sacrifice, qui en deviennent les instruments d’oppression.
Le saccage des tombes royales à la basilique de Saint-Denis, durant l’été 1793, en écho à la profanation de sépultures en Russie entre 1917 et 1920, ne saurait être réduit à un simple épisode de violence révolutionnaire. Il incarne cette volonté de rupture absolue avec l’ordre antérieur, une rupture qui vise jusque dans les dépouilles mortelles et la mémoire collective, comme si le pouvoir devait être extirpé jusque dans ses restes. Paul-laurent Assoun, dans Tuer le mort, a magistralement illustré le désir révolutionnaire de l’époque qui engage une dimension inconsciente excédant la rationalité politique. Dans un acte radical qui dépasse le geste iconoclaste du « vandalisme révolutionnaire » relevé par les historiens du XIXᵉ siècle, la Convention décide entre le 12 et le 25 octobre 1793, d’extraire les dépouilles des rois de France de leur mausolée de l’Abbaye de Saint-Denis. Cette décision s’inscrit dans une logique fondatrice propre aux régimes à prétention totalisante : déraciner l’ordre ancien jusque dans ses vestiges les plus concrets afin de rendre impossible toute réinscription symbolique du passé dans le présent : un acte à la fois symbolique et fondateur, destiné à déraciner l’ordre ancien jusque dans ses traces les plus matérielles. Ce geste apparaît comme la mise en acte d’un fantasme : celui du meurtre du père porté à son incandescence, car il ne s’agit pas seulement de tuer le roi vivant, acte déjà accompli, mais de s’assurer de sa mort en tant que figure symbolique. L’entreprise révolutionnaire, en ce sens, révèle une dimension proprement totalitaire. Ainsi, le cadavre lui-même devient l’enjeu d’une souveraineté nouvelle, qui ne tolère aucun reste, et qui affirme, dans cette violence dirigée contre les morts, son ambition de refonder intégralement l’ordre du réel. Dans une véritable mise en acte de la haine, les rois furent tués une seconde fois, post mortel, en leur mausolée même : un second régicide, qui s’inscrit dans la logique du meurtre symbolique du père, accompli à travers la profanation de la généalogie royale : réitération signifiante qui évoque la compulsion de répétition décrite par Freud, où l’acte revient précisément là où le refoulement n’a pas opéré de manière suffisante, révélant une conflictualité psychique non résolue. Ce second régicide signe l’impossibilité pour le sujet révolutionnaire de tolérer la persistance d’une figure d’autorité archaïque, fût-elle réduite à l’état de vestige. Le cadavre royal devient alors le support d’un investissement pulsionnel ambivalent, à la fois haineux et fasciné. Les révolutionnaires semblent ne pouvoir supporter que les rois ayant régné sur la France continuent de jouir d’un repos, et qu’ils défient encore, depuis la superbe de leurs tombeaux, une forme de présence souveraine. Dès lors, il faut exhumer les tombeaux, exposer les corps, et s’assurer dans une logique scopique de l’état du cadavre, comme pour dissiper l’illusion d’une survivance. Pour Paul-Laurent Assoun, ce geste relève d’un processus de désymbolisation : en pénétrant dans le sous-sol de Saint-Denis, il s’agit de scruter fantasmatiquement la manière dont « jouissent » les rois. Le désir révolutionnaire serait alors d’extraire « l’objet a » du fantasme, de réduire le corps du roi à un reste, à un déchet, afin de lever l’emprise imaginaire qu’il continue d’exercer. Cette opération, qui vise à anéantir toute consistance symbolique résiduelle, s’inscrit dans une logique totalisante où rien ne doit subsister du régime aboli, pas même ce qui, dans la mort, pourrait encore faire signe. Cette dynamique n’est pas sans évoquer le sentiment d’abjection, divisé entre répulsion et fascination tel que l’a théorisé Julia Kristeva : « Pourquoi y a-t-il “ce quelque chose” qui n’est ni sujet, ni objet, mais qui, sans cesse, revient, révulse, repousse, fascine ? », écrit-elle dans Pouvoir de l’horreur, Essai sur l’abjection[9]. Le cadavre royal, exhumé et manipulé, devient précisément cet objet-limite, où se brouillent les distinctions entre le sacré et l’impur, entre le pouvoir et sa décomposition. Dans cette perspective, la profanation des tombes royales de Saint-Denis ne constitue pas seulement un meurtre symbolique du père : elle met en scène le retour du refoulé sous la forme d’un réel insoutenable. En exposant le corps autrefois sacralisé, elle donne à voir ce qui devait rester caché, révélant que l’autorité ne disparaît jamais sans laisser de reste. C’est une exploration de l’abject de la profanation, une purification paradoxale où il s’agit d’effacer le passé monarchique on le touchant, en le souillant, en s’y mêlant. Dans cet acte, la Révolution rejoue, sur un mode pulsionnel, le rapport ambivalent au père, entre destruction et attachement, entre rejet et répétition. Julia Kristeva pourrait repérer sous ce geste politique, une pulsion archaïque : expulser l’impur comme tentative de refondation, sans que celle-ci puisse être pensée comme pleinement accomplie ni exempte de violence. Cette hypothèse fait écho à l’idée formulée par Mona Ozouf, selon laquelle la Révolution « ritualise la destruction » pour mieux marquer sa propre rupture. Enfin, dans une « version borderline de l’événement », selon l’expression de Paul Laurent Assoun, un commerce de reliques et de fétiches prit corps. Ces acquisitions ne se réduisent pas à un acte marchand : elles mobilisent certains processus psychiques articulés au désir, à la perte, au sacré. Si l’excavation apparait comme une mise à nu obscène du corps paternel, l’achat d’une relique royale, fragment de l’un des « deux corps du roi » au sens de Ernest Kantorowicz, celui du corps symbolique du royaume et du pouvoir détruit, pourrait s’interpréter comme une tentative de réparation imaginaire : après le meurtre, vient la culpabilité. La « relique fétiche » permet de nier une perte radicale en conservant un vestige du père mort. Ces acquisitions manifestent une ambivalence inconsciente : elles signent un acte de profanation et une jouissance certaine dans ce franchissement d’un bord symbolique. Selon Paul-Laurent Assoun « Il est difficile de faire ici l’économie du constat d’un moment psychotique de l’histoire… ». Dans cette folie, l’histoire pourrait se purifier jusqu’à effacer toute mémoire du règne royal, mais ce serait ignorer le caractère increvable du cadavre, qui n’est pas assimilable à une statue. Ce moment théâtral, paradoxalement fait revivre les dépouilles.
Entre 1793 et 1794, la Vendée fut le théâtre d’un conflit civil d’une extrême violence, opposant les contre-révolutionnaires fidèles à la monarchie au gouvernement révolutionnaire. Dans une dynamique que l’on peut rapporter à la pulsion de mort, cet événement se traduisit par une répression systématique et des exécutions de masse : villages incendiés, femmes et enfants massacrés, déportations et noyades collectives de Nantes dites « déportations verticales », perpétrées sous l’autorité du montagnard Jean-Baptiste Carrier, qui causèrent entre 150 000 et 250 000 morts pour une population d’environ 800 000 habitants. L’expression même de « déportations verticales » témoigne d’un travail du langage qui, en euphémisant l’acte meurtrier, en opère une forme de déni. Le meurtre est ainsi dissous dans un « signifiant administratif », qui neutralise l’affect, suspend la responsabilité subjective et autorise la manifestation d’une toute-puissance du pouvoir, affranchie des limites ordinaires. D’aucuns pourraient évoquer le terme de « populicide », signifiant crée par Gracchus Babeuf en 1794 pour désigner l’extermination d’un peuple, en l’occurrence les populations insurgées de Vendée durant la Révolution française. Il s’agit moins d’un changement de régime que d’une reconfiguration radicale du rapport à la loi, marquée par une tonalité eschatologique : une nouvelle onction baptismale, parodique, authentifiée par la nouvelle sémantique. À l’instar de la révolution paulinienne, il s’agit de « régénérer » la France : « J’ai vu de près la misère du peuple ; j’ai vu combien l’espèce humaine était dégradée ; j’ai senti qu’il était nécessaire de la régénérer. » écrit Maximilien dans son discours de 1792. Ce motif de la régénération peut être lu, comme l’expression d’un fantasme de purification, où la destruction devient la condition d’une renaissance. La violence extrême se trouve ainsi investie d’une fonction quasi rédemptrice, relevant d’une logique sacrificielle. À cet égard, l’analyse de Julia Kristeva sur l’abject éclaire et condamne ce processus : tout sujet individuel se constitue au prix d’une expulsion de « l’abject », reliquat impur qui menace son intégrité et que le sujet doit expulser pour se fonder. Par analogie, ce schème peut être mobilisé au niveau collectif, pour penser la violence d’exclusion comme une condition fantasmatique de la refondation politique. Dans l’excavation des tombes royales, le corps du roi était symbole de « l’abject » monarchique. La Vendée, constitue quant à elle « l’abject » de la République : sa part refoulée, son cadavre dans la cave, le réceptacle de tout ce qu’elle nie d’elle-même : la royauté, la foi, la filiation. L’« abject » À cet égard, l’analyse de Julia Kristeva sur l’abject fournit un cadre de lecture qui met au jour la logique de violence à l’œuvre : tout sujet se constitue au prix d’une désignation et d’une expulsion de « l’abject », reliquat impur construit comme une menace pour son intégrité et que le sujet doit expulser pour se fonder. Par analogie, ce schème peut être mobilisé au niveau collectif, pour penser la violence d’exclusion comme une condition fantasmatique de la refondation politique. Dans l’excavation des tombes royales, le corps du roi était symbole de « l’abject » monarchique. La Vendée, constitue quant à elle « l’abject » de la République : sa part refoulée, son cadavre dans la cave, le réceptacle de tout ce qu’elle nie d’elle-même : la royauté, la foi, la filiation. Dans cette perspective, l’« abject » vendéen ainsi construit relève d’un processus de désignation qui autorise et accompagne des pratiques d’anéantissement, inscrites dans une logique de purification coercitive et de totalisation du corps social. Selon Paul Ricœur[10], chaque communauté politique se fonde sur une dialectique du souvenir et de l’oubli. Dans la situation de la Vendée, cet oubli volontaire, destiné à préserver la pureté du récit fondateur, se mue en mensonge d’état. L’auteur propose la notion « d’oubli de réserve », une mémoire niée qui maintiendrait la cohérence du mythe révolutionnaire et l’identité collective, L’oubli devient ainsi un procédé de refondation collective que l’on peut lire, comme un travail de refoulement à l’échelle du corps social. Enfin, dans Les Origines du totalitarisme, Hannah Arendt montre que la modernité révolutionnaire inaugure une nouvelle logique du pouvoir : « la domination totale commence là où l’histoire devient idéologie ». Par la réécriture du passé au nom d’un avenir purifié, la Terreur institue la première « politique de l’effacement ». Dans ce processus de radicalisation, la figure du Vendéen excède celle de l’adversaire : elle est symboliquement expulsée du champ de l’humain. Dès lors que la Révolution française se constitue comme moment fondateur de l’humanité, légitimée par l’avènement de la raison, tout ce qui s’y oppose est relégué du côté de l’inhumain, voire du non-être, afin de préserver la cohérence idéologique du sujet révolutionnaire. Un mécanisme qui peut être rapproché d’un processus de clivage et de projection : l’altérité est chargée des éléments négatifs que le groupe refuse de reconnaître en lui-même, et doit, à ce titre, être éliminée. Notons que, le dirigeant actuel de La France insoumise avait adopté, dans les années 1970, le pseudonyme « Santerre » lors de son engagement au sein de l’Organisation communiste internationaliste (OCI). Ce nom renvoie à Antoine Joseph Santerre (1752-1809), général de division en 1793, impliqué dans la répression des insurrections, notamment dans le contexte de la guerre de Vendée, et plus largement associé à l’exercice d’une violence révolutionnaire dirigée contre les ennemis désignés de la République. Le choix de cette référence ne se limite donc pas à une inscription abstraite dans la tradition révolutionnaire française : il convoque une figure liée à des pratiques de coercition et d’élimination politique. Il peut dès lors être interprété comme un processus d’identification symbolique par lequel le sujet politique se constitue une filiation imaginaire avec une séquence historique marquée par la radicalité de ses modes d’action.
« Au nom d’une liberté future, on assassine une mémoire vivante. » Albert Camus, L’Homme révolté, 1951
4. Psychopathologie du présent : figures contemporaines du malaise
L’effacement de la mémoire liée au communisme n’est pas un fait révolu : il demeure un processus toujours actif. C’est une mémoire moralement embarrassante, car elle rappelle une utopie égalitaire ayant engendré des crimes de masse et rend ostensible une souffrance longtemps hiérarchisée : les victimes du nazisme sont honorées, alors que celle du communisme ont souvent été tues. Aujourd’hui encore, l’idée même d’un hommage aux victimes du communisme suscite des résistances.
À Saint-Raphaël, la controverse autour de l’érection d’une stèle commémorative révèle cette gêne persistante : reconnaître ces morts, c’est aussi reconnaître que l’idéologie de la libération a pu engendrer l’oppression. Le maire de la ville assure vouloir « briser un tabou mémoriel » par ce geste « hautement symbolique », et précise : « En érigeant ce monument, nous rendons justice aux dizaines de millions de victimes du communisme et affirmons notre attachement à la liberté, à la vérité historique et la dignité humaine. » Il rappelle enfin « qu’il n’y a jamais eu de procès de Nuremberg du communisme. Ce monument rend hommage aux victimes de cette idéologie[11]. » En clôture de la récente université d’été du Parti communiste français, le porte-parole et sénateur communiste évoquant l’événement, à mimé des guillemets avec ses doigts en parlant des « victimes du communisme ». Il a ajouté : « En France, les seules victimes du communisme, ce sont les nazis et les collaborateurs, et c’est là notre plus grande fierté[12]. »Ainsi, le débat politique met en scène des clivages psychiques individuels qui se cristallisent dans des formes collectives d’opposition symbolique :d’une part, une mémoire officielle s’obstine à ignorer certains crimes pour préserver une image idéalisée ; de l’autre, une reconnaissance douloureuse menace les certitudes identitaires. Ce geste des guillemets, véritable acte de langage, introduit une distance qui suspend leur reconnaissance symbolique et met entre parenthèses ce qui, dans le trauma, témoigne de la rencontre avec le réel. Il peut ainsi s’interpréter comme une formation défensive, signalant une résistance au travail de « deuil collectif ». Dans ce cadre, l’accusation « d’amalgame ignoble » peut être comprise comme une forme de défense psychique visant à maintenir des clivages idéologiques stables La responsabilité et les affects négatifs sont ainsi projetés sur l’autre « camp ». Ce refus de reconnaissance, engendre des difficultés dans la transmission intergénérationnelle des mémoires traumatiques. La reconnaissance des douleurs passées est une condition essentielle du travail de « deuil collectif ». Elle permet de dépasser la logique du clivage et de la projection, et ouvre l’accès à l’élaboration d’une mémoire partagée, susceptible de fonder la construction d’une identité commune plus apaisée.
Dans une logique contemporaine de tabula rasa, le désir d’effacer l’héritage se manifeste lorsqu’un journaliste aguerri[13], invité sur Public Sénat en novembre 2025, déclare, dans un geste peut être rhétorique, mais révélateur de déterminations inconscientes : « Si un jour je suis élu Président de la République… je raserai le château de Versailles », et justifie aussitôt cette provocation en déclarant : « pour que nous n’allions pas là-bas cultiver la grandeur de la France ». À travers ces paroles, ce n’est pas tant le monument qui vacille que ce que Freud nommait l’investissement symbolique : le château de Versailles comme métaphore de la continuité, de la mise en scène de la puissance et de la verticalité nationale. Le désir iconoclaste de « tout raser » ne saurait être tenu pour insignifiant : il traduit un rapport conflictuel et potentiellement destructeur à la transmission, où l’héritage est éprouvé comme une charge plutôt que comme un support symbolique, et la transmission comme une entrave.
Ne désire-t-on pas retrouver un pays rendu vierge, délivré de la verticalité du passé ? C’est le retour d’une tentation adolescente : celle du fantasme de l’auto-engendrement, qui nie symboliquement le Père ou « les pères » dans ce contexte. Détruire Versailles reviendrait à congédier cette figure emblématique, à la fois abhorrée pour l’admiration qu’elle suscite et humiliante par son élévation, qui incarne l’architecture du génie français. À cette passion de l’effacement répond, en écho lointain mais ferme, Charles de Gaulle dans ses Mémoires de guerre : « La France ne peut être la France sans la grandeur. » De Gaulle ne parlait pas de faste, mais d’un principe : sans aspiration vers l’excellence, la nation se défait de son armature symbolique. La grandeur n’est pas ornement, elle est structure psychique. Opposer à cela, la démolition de Versailles, c’est substituer à la verticalité gaullienne une horizontalité post-historique, où l’on se délivre de la mémoire comme d’un fardeau superfétatoire. Dans cette perspective, ce geste peut être rapproché du processus déjà évoqué et décrit par Julia Kristeva, selon lequel le sujet se constitue au prix de l’expulsion de l’abject. Sans transposition directe, certaines configurations discursives collectives semblent rejouer cette logique d’exclusion, en rejetant comme inassimilable ce qui, dans l’héritage fait difficulté. Cette dynamique s’articule enfin à une logique de déni, au sens freudien, dans la mesure où elle implique un refus de reconnaître certains éléments pourtant constitutifs du passé.
Dans son roman, L’Insoutenable légèreté de l’être (1984), qui se déroule en Tchécoslovaquie sous le régime communiste, Milan Kundera décrit un phénomène idéologique et esthétique, qu’il nomme le Kitsch. Il le définit comme « la négation absolue de la merde », pour désigner une vision du monde qui refuse toute dimension tragique ou ambiguë de l’existence. Il s’agit d’un langage propre au pouvoir totalitaire, qui nie la vérité humaine dans sa complexité en éliminant tout ce qui peut déstabiliser : la mémoire, le tragique et la contradiction. Il écrit : « Le kitsch exclut de son champ de vision tout ce que l’existence humaine à d’essentiellement inacceptable. Il en résulte que le Kitsch fonctionne comme un filtre : il ne laisse passer que ce qui convient à l’émotion commune. » Ce Kitsch existentiel crée un imaginaire collectif homogène, que l’on qualifierait aujourd’hui éléments de langage. Son refus, vous conduit à devenir paria ou dissident. Dans le roman, deux personnages s’efforcent de restituer à l’existence la gravité dont elle a été délestée et de restaurer un lien par l’amour : un lien qui engage le risque, la perte, et une fidélité à une mémoire intime, faisant ainsi de la subjectivité un lieu de résistance. Cette « légèreté » peut être lue comme un effet d’appauvrissement du symbolique, corrélatif d’un affaiblissement du travail de deuil et d’un évitement du négatif. Le kitsch peut ainsi être interprété comme une modalité de déni (Verleugnung) : ce qui est insupportable, la mort, la contradiction, la perte, est simultanément perçu et rejeté. Dans cette perspective, ne pourrions-nous pas repérer une forme de Kitsch, au sens kundérien, qui nie la réalité en créant un narratif édulcoré, dans certains modes de communication contemporains, notamment dans le discours politique et médiatique ? Ainsi, tandis que les données ministérielles indiquent une augmentation de 300% des actes antisémites depuis le 7 octobre 2023, entre janvier et mars 2024, un dirigeant politique[14] peut néanmoins déclarer : « Contrairement à ce que dit la propagande de l’officialité, l’antisémitisme reste résiduel en France ». Une telle affirmation peut être comprise comme un effet de déni : le réel est perçu mais immédiatement disqualifié, afin de préserver la cohérence d’une représentation idéologique. De même, la déclaration de la présidente de France Télévisions[15], lors de son audition à l’Assemblée Nationale, le 5 juillet 2023 : « On ne représente pas la France telle qu’elle est […], mais telle qu’on voudrait qu’elle soit. » se laisse entendre comme l’aveu d’un déplacement. En privilégiant l’idéal au détriment du réel, le service public ne tend-il pas vers une forme de service clanique ? Cette position, très éloignée d’une attitude phénoménologique, illustre un déplacement du rapport à la vérité : il ne s’agit plus de rendre compte du monde, mais de le conformer à une image désirable. Dans une hypothèse clinique des discours, ces déclarations peuvent se lire comme des énoncés symptomatiques d’un moment où le réel s’avère difficilement tolérable dans sa conflictualité, voire politiquement inassimilable. De Kundera aux discours politico-médiatiques contemporains, une même tentation se dessine : neutraliser le réel dans sa problématique et ses antagonismes afin de le rendre supportable, au risque d’un désaveu partagé et d’une érosion de la subjectivité. La désignation « d’antisémitisme résiduel », malgré l’augmentation objectivée des actes, procède d’un allégement sémantique : on n’efface pas l’événement, mais on l’empêche de faire trace, dans un mécanisme qui peut être rapproché du processus de déni, où le réel est perçu, mais immédiatement désamorcé dans sa portée signifiante. De même, dans les médias, quand le réel qui n’est pas présenté tel qu’il est, ce qui devrait pourtant relever du travail journalistique, une forme de légèreté compensatoire, proche du panemet circences, tend à amortir les tensions et à neutraliser les conflits. En effaçant certains pans conflictuels du réel pour maintenir un monde habitable, ne risquons-nous pas un retour imminent du refoulé, sous des formes d’autant plus violentes qu’elles auront été longtemps contenues ? Enfin, dans le registre de la filiation et de la procréation, le désir de refondation pourrait se condenser dans le mot d’ordre : « Des parents faisons table rase », faisant écho à « Du passé faisons table rase », réitérant la même structure discursive, soutenue par un fantasme d’auto-engendrement, qui viserait à s’exonérer de toute inscription dans la chaîne de la filiation. Dans une autre version, à caractère biblique, « Tu honoreras ton père et ta mère », le cinquième commandement se trouve largement entamé, et l’on assiste à une prise en charge, par la société elle-même, de l’éviction du père, devenu superfétatoire, réalisant ainsi le vœu œdipien de tout enfant entre deux ans et demi et cinq ans. Dans ces deux registres, la transmission, qu’elle soit historique ou généalogique, tend à être éprouvée sur le mode de l’aliénation, tandis que l’effacement de l’antériorité, et donc de la mémoire, est élevé au rang de condition de l’émancipation. Or, du point de vue psychanalytique, c’est précisément cette antériorité symbolique, cette inscription dans une généalogie, qui conditionne l’avènement du sujet. Il ne s’agirait dès lors pas seulement d’une déconstruction du genre humain dans un mouvement d’hostilité à l’égard de la filiation, mais de l’ouverture vers une indifférenciation généralisée, soutenue par un imaginaire de fusion. Dans cette perspective, l’effacement des distinctions tendrait à réapparaître sous des manifestations d’angoisse, voire de violence comme effet d’un défaut de symbolisation. Ce désir de déconstruction du genre humain s’exprime dans une succession de propositions de lois. Ainsi, le 16 novembre 2021, un responsable de La France insoumise, proche de militants transgenres, intervenant à l’Université de Lille dans le cadre d’un débat sur les études de genre, appelait à « déconstruire le faux genre humain », soutenant que l’homme serait violent par construction, face à des « ignorants grossiers ». Alors que, pour Freud, la violence constitue une composante universelle et conflictuelle de la psyché humaine, indépendante d’une assignation stricte au genre, cette formulation relève davantage d’un geste idéologique et polémique de disqualification de l’interlocuteur (« ignorants grossiers ») que d’une ébauche psychologique Le 5 janvier 2023, une nouvelle proposition de loi visait à ouvrir la procréation médicalement assistée aux hommes transgenres, instituant la figure de « l’homme enceint » par le biais des techniques médicales. Notons que l’usage de l’expression « homme enceint » n’introduit pas seulement une aberration d’ordre biologique, puisqu’il désigne, en dernière instance, un corps féminin enceinte, mais qu’il affecte également la langue elle-même, faisant hésiter le locuteur dans un brouillage des repères : celui-ci ne sait plus s’il doit dire « enceinte » ou « enceint ». Comme nous l’avons déjà souligné, la manipulation du langage est concomitante d’une idéologie à visée totalitaire ; nous faisons ici référence à un groupe de militants activistes du planning familial, organisme financé par les impôts publics et diffusant une idéologie. Illustration de la formule attribuée à Jean Jaurès : « Quand les hommes ne peuvent pas changer les choses, ils changent les mots. »
Enfin, le 14 octobre 2025, une dernière proposition de loi (n° 1953) visait à supprimer la mention du sexe sur les cartes nationales d’identité. Ces évolutions peuvent être interrogées à l’aune des processus de déni et de clivage : la différence des sexes, en tant que donnée fondamentalement structurante, tendrait à être déplacée du registre du réel vers celui de la construction discursive. Dans cette dernière proposition, n’assistons-nous pas à un symptôme de reconfiguration du lien entre le sujet, le langage, la filiation et les places au sein du lien social. Ces propositions illustrent l’analyse développée par Monette Vacquin[16] dans son dernier ouvrage : « Le passage entre les années 1960 (faire l’amour sans faire d’enfants), les années 1980 (faire des enfants sans faire l’amour), les années 2000 (faire des enfants sans être de sexes différents) et les années 2020 (choisir son sexe et en changer à volonté). » On peut y repérer le symptôme d’une mutation profonde du rapport contemporain à la filiation : le passage d’un ordre symbolique fondé sur la différence des places et la transmission vers une logique d’autodétermination, dans laquelle le sujet entend se définir indépendamment de toute antériorité. Dans un précédent article, « De l’émergence du phénomène trans »[17], nous analysions déjà cette dynamique d’indifférenciation, soutenue par certains mouvements politiques et étroitement articulée au développement de la technoscience. Celle-ci, animée par des forces archaïques de maîtrise, tend à s’emparer des grands seuils de l’expérience humaine, au premier rang desquels la transmission. Cette technoscience opère ainsi sur fond d’obsolescence des grands récits qui, jusqu’alors, soutenaient et structuraient l’humain. Déjà, le « mariage pour tous » s’inscrivait dans une relative indifférence à la question de la sexuation. Mais la perspective, délirante, d’un homme qui pourrait accoucher sans utérus ouvrirait la voie à une configuration inédite de la transmission, où de nouvelles formes de parenté émergeraient à partir de la figure d’un « homme enceint », supposé maître de sa paternité. Dans un tel scénario, l’enfant pourrait en venir à appeler « papa » la personne qui l’allaite. Dans une approche lacanienne, les signifiants « père » et « mère » ne renvoient pas d’abord à des réalités empiriques, mais à des fonctions symboliques, inscrites dans le langage, qui ordonnent la filiation et opèrent la différenciation des places. Leur effacement progressif au profit du terme générique de « parent » peut ainsi être interprété non comme une simple évolution lexicale, mais comme une transformation du champ symbolique lui-même. Une telle indifférenciation serait susceptible d’entraîner une désorganisation des places symboliques, exposant le sujet à des formes de confusion, voire, dans les cas limites, à une logique de type psychotique. Cette dimension se donne à voir de manière paradigmatique dans le mouvement sectaire fondé en 1974 par Claude Vorilhon, dit Raël, lequel revendiquait la naissance du premier enfant cloné de l’histoire, prénommé Ève. Une telle figure de « reproduction à l’identique », sans médiation sexuelle, tend à abolir la différence des générations : l’enfant, à la fois issu et double de sa mère, vient brouiller les places symboliques. Elle évoque ainsi une figure limite, où la mère devient son propre équivalent, comme une « nouvelle Jocaste », c’est-à-dire une mère prise dans une confusion des positions généalogiques. Dans l’univers de l’indifférenciation, tel qu’il apparaît déjà dans le tohu-bohu de la Genèse, précède l’instauration d’un principe de différenciation relevant de l’ordre symbolique, lequel opère des distinctions et assigne à chacun une place. L’institutionnalisation de la différence des sexes et des générations constitue la condition de possibilités de relations non barbares entre les humains. Son renoncement opère une régression mortifère sur le plan anthropologique. Cette « tyrannie de la tolérance », qui s’exprime de nos jours, notamment à travers l’exigence d’« inclusivité » ou encore dans le processus de « lutte contre les discriminations », tend à s’ériger en vertu cardinale de la modernité démocratique. Or, une société qui ne tolère plus la négativité, entendue ici comme la différence et la séparation, s’expose à toutes les dérives. Comme l’a averti Pierre Legendre : « Les nouvelles générations vont se fracasser contre le mur de la bonté. »
« Bientôt, l’ère toute nouvelle enfantera des hommes qui ne tiendront plus au passé par aucune habitude de l’esprit. » Paul Valéry, La crise de l’esprit, 1919
5. De la chute d’une idéologie à une nouvelle forme d’engagement politique
« Que serions-nous sans le secours de ce qui n’existe pas ? » Paul Valéry, Variétés II, La Petite Lettre sur les mythes, 1930
On peut s’interroger sur le destin de l’économie du désir après la chute d’une grande cause idéologique en Occident, comme ce fut le cas après la chute du communisme en 1989, ainsi que sur les déplacements d’investissement libidinal vers de nouveaux objets de croyance ou d’identification. Au-delà de l’affaissement politique, le garant symbolique vacille, entraînant dans sa chute l’effondrement des figures d’idéal du moi à l’échelle collective et l’ouverture d’une crise du sens historique. Le sujet supporte difficilement une forme de « désêtre » lacanien, d’un vacillement de l’être symbolique, et tend alors à se réarrimer à de nouvelles figures d’autorité symbolique, à des formes contemporaines de substitution au Nom-du-Père susceptibles de soutenir son désir, ainsi qu’à une grande fiction structurante, fût-elle de nature fantasmatique. Cette déshérence est d’autant moins supportable que le besoin de croire demeure au cœur de l’économie psychique : le sujet se met alors en quête d’un lieu et d’un signifiant capables de restituer un sens à son désir. Comme l’indique Freud, le besoin de croire, ce « Dieu-affect » évoqué par Blaise Pascal, trouve sa source dans une double origine : le « sentiment océanique », survivance d’un état primaire d’indifférenciation qu’il décrit dans Malaise dans la civilisation, et le désir de protection paternelle. Dans L’Avenir d’une illusion, la croyance religieuse apparaît ainsi comme une formation substitutive, issue de la projection du désir infantile d’un père garant de sens. Freud reconfigure dès lors les objets métaphysiques en formations psychiques : Dieu devient l’effet d’une intériorisation de la figure paternelle dans le surmoi. Avec Lacan, la question se déplace : le sujet est structuré par le langage et pris dans une croyance qu’il ignore. Affirmer que « tout le monde est religieux » dans Le Triomphe de la religion (1974), revient à souligner que le sujet parlant est pris dans l’ordre du symbolique (le langage, la loi, le sens), lequel rend inévitable une forme de croyance, souvent à son insu. Dès lors, on peut se demander : à quoi sert Dieu, sinon à parler ? Comme la case vide du taquin rend possible le jeu des lettres, le manque au cœur du langage rend possible la parole. « Dieu » désigne alors cette place vide supposée garantir le sens. Ajoutons que, dans une formulation proche de « Ce à quoi vous aspirez comme révolutionnaires, c’est à un maître. Vous l’aurez », il déclare, à l’Université de Vincennes, le 3 décembre 1969, devant des étudiants maoïstes, qu’ils fonctionnent avec une certitude doctrinale, incarnée par Mao Zedong, relevant d’une structure de croyance comparable à celle de la religion. Cette nécessité trouve un prolongement dans l’ordre collectif tel que l’analyse Émile Durkheim, où elle se stabilise dans des formes rituelles et institutionnelles. Dans Les formes élémentaires de la vie religieuse, l’auteur intellectuel laïc mais issu de plusieurs générations de rabbins, met en lumière que les rites et les croyances ne relèvent pas seulement d’une adhésion consciente, mais répondent à une nécessité plus profonde : celle d’inscrire le sujet dans un ordre symbolique garant de sens et de cohésion collective. Toutefois, lorsque cette fonction symbolique est captée par le champ politique, elle peut dériver vers des formes de sacralisation idéologique, comme en témoigne la tentative de Robespierre d’instituer un culte civique. Pris dans la dynamique de son fantasme de purification du corps social, il s’inscrit dans une logique de clôture idéologique : en instituant le culte de l’Être suprême, il ne se contente pas de déplacer le religieux, mais réinstaure une instance transcendante destinée à légitimer la violence politique, au prix d’une dérive totalisante. À distance critique de cette dérive, Karl Popper réaffirme, dans le contexte des tensions idéologiques du XXe siècle, la centralité de l’individu face aux totalitarismes. Dans une conférence prononcée en 1958, intitulée « En quoi croit l’Occident », et inscrite dans le climat anxiogène de la Guerre froide, Karl Popper mobilise la figure du Soldat inconnu comme opérateur symbolique. Celui-ci lui permet de mettre en évidence que l’Occident se soutient, au moins en partie, d’une croyance en la dignité universelle de tout être humain, y compris lorsqu’il demeure anonyme, ordinaire, et sans inscription héroïque singulière. Dans ce climat géopolitique tendu, une telle référence constitue une prise de position implicite. Elle s’oppose aux systèmes qui privilégient la primauté de l’État ou de l’idéologie au détriment du sujet, ainsi qu’aux régimes dans lesquels l’individu est réduit à une fonction interchangeable, voire à une existence sacrifiable.
Cependant, dans le contexte contemporain de déliaison des grands récits, consécutif notamment à la Chute du mur de Berlin, la fragilisation des idéaux collectifs laisse apparaître une vacance du garant symbolique, qui ouvre à une expérience de « désêtre » appelant des tentatives de réarrimage du sujet à de nouveaux signifiants maîtres. Certains discours idéologiques peuvent dès lors être appréhendés comme des dispositifs de réorganisation des investissements libidinaux à l’échelle collective et reposant sur des mécanismes de projection, de clivage et d’idéalisation. Ces processus de projection et de retournement de la conflictualité peuvent être illustrés par la remarque de Frantz Fanon : « Le colonisé est un persécuté qui se rêve en persécuteur ». Par projection, l’opprimé extériorise la violence interne qui l’habite, convertissant sa peur en jouissance du pouvoir et son ressentiment en instrument de domination. En élaborant des récits totalisants, soutenus par un imaginaire révolutionnaire hérité de 1793, en construisant des figures d’altérité radicale et en promettant une refondation fondée sur l’idéal de la « table rase » et l’attente du « grand soir », ces discours cherchent à combler la faille constitutive du symbolique et à en restaurer une cohérence imaginaire. Ce désir de régénération, porté par une partie de l’extrême gauche, se déplace aujourd’hui dans les registres de la démographie et de la langue. Là où prévalait naguère un interdit rhétorique empêchant même de nommer le « grand remplacement », une partie de cette mouvance s’approprie désormais ce terme, allant jusqu’à saluer ce basculement démographique par lequel le peuple historique serait appelé à devenir minoritaire sur sa propre terre. L’académicien Éric Orsenna, quant à lui, évoque, dans une métaphore aquatique, la « grande irrigation » par l’Afrique d’une vieille France sans doute desséchée. De son côté, la langue souhaitée « créolisée » par un responsable de La France insoumise vise à s’inscrire dans un projet anthropologique de contre-colonisation. L’auteur de Les mots émigrés cautionne ce changement en avançant que la langue française serait, en réalité, peu « française », mais relèverait plutôt d’un agglomérat de mots issus de multiples emprunts, notamment à la langue arabe. Cette dynamique rejoint, sur un autre plan ce que Milan Kundera désigne comme le kitsch : une entreprise de négation de tout ce qui, dans l’existence, introduit de la contradiction, de la division et du négatif, au profit d’une représentation unifiée et harmonisée du réel. En ce sens, la visée de complétude qui traverse ces constructions idéologiques peut être comprise comme une tentative d’effacement du manque constitutive du sujet. Dans cette perspective, les analyses de Pierre Legendre rappellent que toute société repose sur un montage symbolique qui organise la transmission et institue les places. Dès lors, toute tentative d’effacement des différences structurantes, qu’elle prenne la forme du kitsch ou de dispositifs idéologiques totalisants, expose le lien social à un point de rupture : ce qui est dénié dans l’ordre symbolique ne disparaît pas, mais tend à faire retour dans le réel, souvent sous des formes d’autant plus violentes qu’elles n’ont pu être symbolisées.
Au-delà du contexte français, une partie de l’imaginaire de l’ultra gauche occidentale, désormais orpheline des grandes causes sacrées qui, telles que le communisme dans ses déclinaisons historiques, orientaient jadis ses investissements symboliques, semble se reconfigurer par un déplacement des investissements libidinaux vers de nouveaux objets de croyance, susceptibles d’assumer une fonction de cohésion et d’orientation du désir. Dans cette perspective, on peut formuler l’hypothèse de l’émergence d’une nouvelle « cause sacrée », une idéologie de substitution désignée sous le nom de « Palestinisme ». Ce terme, non réductible à une réalité politique univoque, fonctionne comme un signifiant fortement investi. Il condense des affects, des identifications et des représentations hétérogènes, et tend à s’imposer comme un point de fixation imaginaire, autour duquel s’organisent des logiques d’idéalisation, de projection et de clivage, où la complexité du réel est réduite au profit d’oppositions morales simplifiées. Ce type d’investissement s’accompagne fréquemment d’une scénarisation qui privilégie des figures d’innocence radicale et de victimisation absolue, propices à soutenir des identifications massives et peu différenciées. Dans cette configuration, le registre religieux apparaît moins comme un cadre symbolique distancié que comme un réservoir de formes disponibles pour la mise en sens affective du conflit. À cet égard, certaines mises en scène symboliques contemporaines témoignent d’un glissement significatif : elles ne se contentent pas de mobiliser des schèmes religieux, mais les réorientent dans le sens d’une lecture univoque du présent. Ainsi, la crèche inaugurée par le Pape François, représentant l’enfant Jésus allongé sur un keffieh, peut-être interprétée non comme une simple actualisation contextuelle, mais comme une opération de superposition imaginaire engageant une prise de position implicite. En associant la figure christique, archétype de l’innocence souffrante et du sacrifice rédempteur, à un symbole politiquement connoté, cette mise en scène tend à produire un effet d’équivalence affective, sinon morale, entre des registres hétérogènes. Dans une perspective psychanalytique, une telle configuration relève d’un mécanisme de projection et d’identification qui favorise la constitution d’un objet idéalisé, au prix d’un effacement des médiations symboliques. La figure de l’enfant exposé à la violence fonctionne ici comme support d’un investissement imaginaire massif, condensant des représentations de pureté, de persécution et de rédemption. Ce type de montage symbolique peut ainsi être compris comme participant à une forme de sacralisation du politique, dans laquelle le religieux ne joue plus un rôle de mise à distance, mais devient le vecteur d’une lecture affectivement orientée du conflit. Ces dynamiques s’articulent également à des phénomènes de convergence militante dit d’intersectionnalité où des causes distinctes sont agrégées au sein d’un même espace symbolique, moins sur la base de leurs spécificités que sur celle d’une communauté d’affects et de représentations, par adhésion à un système de croyances que Céline Masson et Caroline Eliacheff ont qualifié de « Sermon d’Hippocrate »[18]. Tout se passe comme s’il ne s’agissait plus de penser, mais de communier. Selon cette rhétorique, les corps trans et les corps palestiniens se répondent et se confondent, unifiés autour d’un fétiche visuel unique : un drapeau aux couleurs fusionnées de la Palestine et des luttes LGBT+ : corps meurtris, corps niés, voire génocidés[19] par une figure représentée comme oppressive et totalisante. Cette dite « cause palestiniste » peut apparaître comme le symptôme d’une faillite de la transmission, des processus d’identification et des mécanismes d’auto-culpabilisation propre à certaines sociétés occidentales. Érigée en nouvelle croyance universelle, elle exerce un pouvoir quasi hypnotique qui évoque la figure du joueur de flûte de Hamelin. Celui-ci incarne le séducteur archaïque qui court-circuite la Loi symbolique : sa musique agit telle une voie pulsionnelle et préverbale, entraînant une régression fusionnelle, tandis que la ville d’Hamelin incarne en creux une communauté symbolique défaillante. Dans cette configuration, la complexité du réel tend à être rabattue sur des oppositions binaires (opprimé/oppresseur, victime/bourreau), relevant de mécanismes de clivage et de simplification. Une telle structuration discursive peut évoquer, sur un plan formel, des logiques de type paranoïaque, en ce qu’elle suppose un Autre homogène, entièrement assigné à une position de domination et de jouissance. Le « palestinisme » apparait alors moins comme une revendication nationale que comme une construction imaginaire à visée totalitaire, fondée sur une économie de la victimisation, qui opère avec le signifiant maître : « Palestine », mot-fétiche englobant toute la réalité, qui vient capitonner le sens et stabiliser provisoirement l’expérience subjective.
« L’antisionisme est l’antisémitisme justifié, mis enfin à la portée de tous. Il est la permission d’être démocratiquement antisémite. » Vladimir Jankélévitch, L’imprescriptible, 1996
Le propos de Lacan dans Le séminaire VII, L’éthique de la psychanalyse,selon lequel « La douleur elle-même peut être jouissance », inclinerait à formuler l’hypothèse d’une « identité collective palestiniste » cristallisée autour d’un noyau victimaire, qui ferait de la souffrance une ressource symbolique. Cette identité collective est à entendue non comme une entité substantielle, mais comme l’effet de processus identificatoires et d’investissements libidinaux partagés. Une telle sacralisation de la souffrance, qui garantit un droit sur l’Autre, rendrait impossible toute résolution de conflit. L’ennemi, l’Autre, alors érigé en figure quasi mythique est supposé jouir du vol, de la domination et de l’humiliation. De cette croyance nait une haine structurante, susceptible de devenir un principe organisateur du lien social et de soutenir l’existence collective : « Ce qui est probablement haïssable, c’est la jouissance de l’autre. » énonce Lacan dans le même séminaire. Ce discours, excluant toute responsabilité, exige corrélativement une culpabilité inépuisable de l’Autre et appelle une réparation totale dans une logique infantile du désir. Cette idéologie fonctionne comme une scène projective, où les enjeux inconscients structurent les identités et les rapports de force. Dans certains discours contemporains, le « Sud global » tend à fonctionner comme un signifiant condensant des positions subjectives de victimisation, tandis que le « Nord » est configuré comme une instance de domination. Une telle polarisation peut, dans une perspective psychanalytique, être interprétée comme un effet de projection et de clivage, consistant à attribuer à un Autre globalisé des traits homogénéisés de puissance et d’oppression. Dans ce cadre, certains objets géopolitiques peuvent être investis comme points de fixation privilégiés de ces représentations. Ainsi, Israël peut, dans certains discours, se trouver pris dans ces logiques : la formule « From the river to the sea » fonctionne comme un signifiant d’effacement radical du peuple d’Israël et de sa mémoire, traduisant une volonté de génocide dans l’espace maritime, comme si les destructions passées du Temple n’avaient pas engendré suffisamment de ruines.
Lorsque les oppositions symboliques se figent en configurations totalisantes, le réel cesse d’être élaboré psychiquement pour être investi par le fantasme ; dès lors, ce sont les formations imaginaires qui se substituent à la pensée et organisent la perception du monde.
[1] Romain Ducoulombier, De Lénine à Castro, Idées reçues, Le cavalier bleu, [en ligne], https://shs.cairn.info/article/LCB_DUCOU_2011_01_0075?lang=fr&tab=premieres-lignes
[2] Thierry Wolton, Notre mémoire a occulté les exterminations par la famine imputées aux régimes communistes, Le Figaro vox, 3 juillet 2024, [en ligne], https://www.lefigaro.fr/vox/monde/notre-memoire-a-occulte-les-exterminations-par-la-famine-imputees-aux-regimes-communistes-20200716
[3] Alexandre Sumpf, 1937-1938 : La Grande Terreur en URSS, Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe, [en ligne], HTTPS://ehne.fr/fr/eduscol/terminale-g%C3%A9n%C3%A9rale/fragilit%C3%A9s-des-d%C3%A9mocraties-totalitarismes-et-seconde-guerre-mondiale-1929-1945/les-r%C3%A9gimes-totalitaires/1937-1938-la-grande-terreur-en-urss
[4] Alexandre Soljenitsyne, Révolution et mensonge, Fayard, 2018.
[5] Jean Sévillia, Le terrorisme intellectuel, Tempus, 2004.
[6] Tzvetan Todorov, Les Abus de la mémoire, Arléa, 2004.
[7] Svetlana Alexievitch, La Fin de l’Homme Rouge ou le Temps Du Désenchantement, Babel, 2016.
[8] Karl Marx, Le capital, Livre troisième. Éditions sociales. 1975.
[9] Julia Kristéva, Pouvoir de l’horreur – Essai sur l’abjection, Collection Points, 1980.
[10] Paul Ricoeur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Le Seuil, Paris, 2000.
[11] Lucas Hélin, A Saint-Raphaël, L’inauguration d’une stèle en hommage aux victimes du communisme suscite l’indignation du PCF, Le Figaro Nice, 22 août 2025, [en ligne], https://www.lefigaro.fr/nice/a-saint-raphael-l-inauguration-d-une-stele-en-hommage-aux-victimes-du-communisme-suscite-l-indignation-du-pcf-20250822
[12] Quentin Gérard, Stèle à Saint-Raphaël : le porte-parole du PCF Ian Brossat Tourne en dérision « les victimes du communisme », Le Journal du dimanche, 28/08/2025, [en ligne], https://www.lejdd.fr/politique/stele-a-saint-raphael-le-porte-parole-du-pcf-ian-brossat-tourne-en-derision-les-victimes-du-communisme-161353
[13] Jean-Michel Aphatie, « Si j’étais président, je raserai le château de Versailles », On Va Plus Loin, Public Sénat, 2015, [en ligne], https://www.dailymotion.com/video/x51y8ue
[14] La Croix, Pour Mélenchon,« l’antisémitisme reste résiduel en France », 02 juin 2024, [en ligne], https://www.la-croix.com/pour-melenchon-l-antisemitisme-reste-residuel-en-france-20240602
[15] Martine Bernier, « Représenter la France tel qu’on voudrait qu’elle soit » : ce que révèle l’aveu de la présidente de France TV », Figaro Vox, 12 juillet 2023, [en ligne], https://www.lefigaro.fr/vox/medias/representer-la-france-telle-qu-on-voudrait-qu-elle-soit-ce-que-revele-l-aveu-de-la-presidente-de-france-tv-20230711
[16] Monette Vacquin, Le plan hors sexe : Nous affranchir de la sexualité ? Erès Humus,2025.
[17] Guy Decroix, L’émergence du phénomène trans II, Institut Français de Psychanalyse, mai 2025, [en ligne], https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/lemergence-du-phenomene-transgenre-2/
[18] Caroline Eliacheff et Céline Masson, Le Sermon d’Hippocrate, Hors-collection, 2025.
[19] Celine Masson et Caroline Eliacheff, Le trans-palestinisme : une convergence des luttes, Observatoire la petite sirène, 11 octobre 2025, [en ligne], https://www.observatoirepetitesirene.org/post/le-trans-palestinisme-une-convergence-des-luttes
Pourtant au moment de ce départ pour Balbec, et pendant les premiers temps de mon séjour, mon indifférence n’était encore qu’intermittente. Souvent (notre vie étant si peu chronologique, interférant tant d’anachronismes dans la suite des jours), je vivais dans ceux, plus anciens que la veille ou l’avant-veille, où j’aimais Gilberte. Alors ne plus la voir m’était soudain douloureux, comme c’eût été dans ce temps-là. Le moi qui l’avait aimée, remplacé déjà presque entièrement par un autre, resurgissait, et il m’était rendu beaucoup plus fréquemment par une chose futile que par une chose importante. Par exemple, pour anticiper sur mon séjour en Normandie, j’entendis à Balbec un inconnu que je croisai sur la digue dire : « La famille du directeur du ministère des Postes. » Or (comme je ne savais pas alors l’influence que cette famille devait avoir sur ma vie), ce propos aurait dû me paraître oiseux, mais il me causa une vive souffrance, celle qu’éprouvait un moi, aboli pour une grande part depuis longtemps, à être séparé de Gilberte. C’est que jamais je n’avais repensé à une conversation que Gilberte avait eue devant moi avec son père, relativement à la famille du « directeur du ministère des Postes ». Or, les souvenirs d’amour ne font pas exception aux lois générales de la mémoire, elles-mêmes régies par les lois plus générales de l’habitude. Comme celle-ci affaiblit tout, ce qui nous rappelle le mieux un être, c’est justement ce que nous avions oublié (parce que c’était insignifiant et que nous lui avions ainsi laissé toute sa force). C’est pourquoi la meilleure part de notre mémoire est hors de nous, dans un souffle pluvieux, dans l’odeur de renfermé d’une chambre ou dans l’odeur d’une première flambée, partout où nous retrouvons de nous-même ce que notre intelligence, n’en ayant pas l’emploi, avait dédaigné, la dernière réserve du passé, la meilleure, celle qui, quand toutes nos larmes semblent taries, sait nous faire pleurer encore. Hors de nous ? En nous pour mieux dire, mais dérobée à nos propres regards, dans un oubli plus ou moins prolongé. C’est grâce à cet oubli seul que nous pouvons de temps à autre retrouver l’être que nous fûmes, nous placer vis-à-vis des choses comme cet être l’était, souffrir à nouveau, parce que nous ne sommes plus nous, mais lui, et qu’il aimait ce qui nous est maintenant indifférent. Au grand jour de la mémoire habituelle, les images du passé pâlissent peu à peu, s’effacent, il ne reste plus rien d’elles, nous ne le retrouverons plus. Ou plutôt nous ne le retrouverions plus, si quelques mots (comme « directeur au ministère des Postes ») n’avaient été soigneusement enfermés dans l’oubli, de même qu’on dépose à la Bibliothèque Nationale un exemplaire d’un livre qui sans cela risquerait de devenir introuvable. Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleur, À la recherche du temps perdu, 1919
Mnémosyne, Titanide, Déesse de la Mémoire et du Souvenir
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Sommaire
Éléments d’épistémologie du terme
La mémoire en psychanalyse
Mémoire, affect et représentation
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Éléments d’épistémologie du terme
Selon l’étymologie, memoria se rapporte aux acceptions suivantes : « aptitude à se souvenir ; ensemble de souvenirs », au pluriel memoriae « recueil de souvenirs », en latin ecclésiastique « monuments commémoratifs ». Le mot est dérivé de memor « qui se souvient ; qui fait se souvenir ». En fonction de la racine indoeuropéenne, (s)mer : « préoccupation, souvenir ». On en rapproche le sanscrit smárati « il se souvient », le gotique maurnan « avoir soin de », l’anglais tomourn « déplorer ». On en rapproche aussi memor, memoria, memorare du groupe de memini « se souvenir » (réminiscence). Il est intéressant de relever les sèmes communs à ces diverses origines dans lesquels on retrouve l’idée, logiquement, du souvenir, de la pensée du souvenir, mais aussi du soin, voire du regret, du pleur, de la déploration. Le terme relève le plus anciennement et couramment du sens de « champ mental des souvenirs ». Dès le XIIe siècle, nous retrouvons l’« action de se souvenir » de quelque chose ou de quelqu’un. Au sens liturgique sera employée l’ancienne locution faire mémoire de pour « faire que le souvenir soit gardé » dans l’intention d’« évoquer dans les prières de la messe ». Toujours à cette époque on retiendra le sens particulier de « souvenir durable », compte tenu de ce qui est observable dans quelques locutions comme de bonne/de sinistre mémoire (XIIIe), littéraire, à la mémoire de (XVIIe), formule d’inscriptions et d’épitaphes. La faculté de ses souvenir s’atteste dans l’expression de mémoire (XVIIe), après par mémoire (XIIIe). Plus tardivement, on retrouvera mémoire dans le sens d’un dispositif technique dans les calculatrices et les ordinateurs (capacité de mémoire, mémoire vive, mémoire morte..). Enfin la locution pour mémoire réfèrera à l’expression « à titre de renseignement ». Quelques dérivés, non modificatifs du sens tels un mémoire, mémorial, mémorandum, immémorial, immémoré, -ée (XVIe puis Chateaubriand), remembrance, sont établis.
Les termes de diverses sortes de mémoire sont employés dans l’idée d’une mémoire du corps, des sens, du social ou de la physique. Ainsi en est-il dans la mémoire auditive, gustative, visuelle, sensorielle, mais aussi dans la mémoire collective – l’inconscient collectif n’existe pas, l’inconscient étant un concept éminemment individuel –, héréditaire, panoramique – signe d’un danger mortel descriptible dans la crise d’épilepsie ou dans le traumatisme (effraction mortifère) –, biologique (inhérente à la cellule vivante).
En philosophie, la mémoire représente une fonction psychique relative à la conscience de soi, liée à l’imaginaire, qui concourt à l’unité du moi en reproduisant un état de conscience passé reconnu comme tel par le sujet (Cf. Bergson).
En psychologie, on parlera de mémoire immédiate, différée, affective, mécanique, de mémoire volontaire, involontaire. La mémoire est une fonction cognitive essentielle qui permet d’encoder, conserver et restituer des informations issues de nos expériences et de notre environnement. Elle est indissociable de notre identité, soutient la réflexion, guide nos comportements et rend possible la projection dans l’avenir. En psychopathologie, on recensera parmi les fréquents troubles de la mémoire, les altérations[1], les délires, les amnésie, hypermnésie, paramnésie. Facteurs qui influencent la mémoire – Vieillissement : la plasticité diminue, ce qui explique certaines difficultés de mémorisation. – Réserve cérébrale et cognitive : la capacité à résister aux lésions cérébrales dépend du volume neuronal, du nombre de synapses et de l’efficacité des réseaux. Elle est influencée par l’éducation, la stimulation intellectuelle, l’activité physique, les relations sociales, le sommeil et l’alimentation. – Sommeil : favorise la consolidation mnésique, notamment le sommeil lent. – Émotions : peuvent renforcer ou perturber la mémoire. Les émotions positives améliorent la mémorisation, mais un stress intense ou un traumatisme peut provoquer des troubles (TSPT, amnésie dissociative). Un souvenir correspond à une activation spécifique de neurones reliés par des synapses. La plasticité synaptique (renforcement, affaiblissement, création de connexions) est le mécanisme fondamental de la mémorisation. Des protéines (comme la PKM zêta) favorisent la consolidation des souvenirs et leur maintien à long terme.
En neurologie, On distingue plusieurs formes de mémoire, interconnectées mais reposant sur des réseaux neuronaux partiellement distincts. On différenciera la mémoire à court terme (de travail)[2], de la mémoire à long terme. Pour cette dernière, on catégorisera : – la mémoire déclarative, explicite, . épisodique rétrospective, ou autobiographique, qui consiste à se remémorer les événements passés. C’est la mémoire des événements personnels situés dans le temps et l’espace, indispensable pour se projeter dans l’avenir. Elle s’élabore dès l’enfance (vers 3-5 ans) et se transforme avec le temps par un processus de sémantisation ; . épisodique prospective, se remémorer les actions futures à réaliser. La mémoire épisodique concerne le rôle de l’hippocampe et du cortex préfrontal ; . sémantique, mémoire des connaissances générales (langage, concepts, faits sur le monde et sur soi), qui se construit tout au long de la vie. Elle concerne le rôle du lobe temporal médian, l’hippocampe, l’amygdale. – la mémoire non déclarative, implicite : . procédurale, c’est la mémoire des automatismes et savoir-faire inconscients (marcher, conduire, jouer d’un instrument de musique). Elle s’acquiert progressivement et se consolide par la répétition. Elle concerne le rôle du striatum et l’amygdale ; . perceptive, en tant que liée aux sens elle enregistre inconsciemment des images, sons, odeurs, etc., facilitant les repères et habitudes. Elle concerne les aires sensorielles, et langagière ; . des conditionnements – réponse émotionnelle, rôle de l’amygdale ; réponse musculaire, rôle du cervelet . des apprentissages non associatifs, rôle des voies réflexes; . de l’amorçage, rôle du néocortex; – la mémoire visuo-spatiale (noms écrits, objets et lieux dans l’espace, trajets, orientation).
La mémoire en psychanalyse
La psychanalyse est travail de mémoire, de restitution ou de reconstitution : le symptôme est réminiscence, le rêve est réaménagement et voie de retour – et de recours lorsque l’on ne se souvient plus de ses rêves, il reste toujours des bribes – de ce qui fut inscrit. Le refoulement, avorton du souvenir et constitution de l’oubli, conserve les représentations a minima indésirables dont le sujet se protège. Et la mémoire se réorganise autour des cratères, des failles, des creux laissés par le traumatisme souvent en créant des « après-coups » successifs. Quel que soit le cadre clinique, le travail analytique cherche à restaurer ou à installer un mode de pensée qui puisse accueillir la remémoration et permettre le retour du passé par les voies du transfert, lequel peut prendre de multiples formes « positives » (amour, amitié, tendresse, confiance, motions facilitantes), quelquefois successivement, et/ou « négatives » (haine, antipathie, répulsion, défiance, motions conflictuelles plus complexes selon l’itération de la pulsion de mort) et, quelquefois, du contre-transfert, susceptible d’être – facilement par l’analyste – analysé. Pour Freud, la mémoire est l’occasion pour l’inconscient de se manifester à travers les propos et les actes conscients et préconscients. Elle est constituée de réminiscences actives qui proposent au sujet un travail psychique de transformation et d’actualisation, que ce soit dans les rêves, dans les symptômes, dans les souvenirs, dans les oublis, dans les transferts (Cf. L’interprétation des rêves), lesquels remplacent les souvenirs oubliés, en particulier les souvenirs d’enfance. Dès lors, on peut parler d’empreintes, d’impressions, de réminiscences, de traces mnésiques, d’échos, d’esquisses, de restes qui peuvent être représentés, figurés, éclaircis, complétés, analysés, reliés. A partir de ce dont on se rappelle sans s’en souvenir, des plaisirs, des jouissances, des peurs, des angoisses, on peut reconstituer (Cf. la reconstitution judiciaire) ce dont on ne se souvient pas, ce dont on n’a pas envie de se souvenir, voire ce qu’on refoule, à travers les discours, les récits, les souvenirs-écrans, les rêves, les transferts, les symptômes. Nous sommes, jusqu’à un certain point, prisonniers des réminiscences dont on ne peut faire que patiemment, progressivement le récit (du signifiant vers le signifié, puis les origines, les causes, la logique, l’énoncé, l’énonciation). C’est le cas pour les addictions, les obsessions, les perversions, les traumatismes, les symptômes, les transferts et les contre-transferts qui demeurent obscurs tant qu’ils n’ont pas été travaillés, et confiés. Cliniquement, c’est, outre l’interprétation des transferts[3] (en prenant en compte les cadres[4]) dans la biographie des affects du sujet en particulier, qui n’empêche d’ailleurs pas sa durée ni ses qualités, les anamnèses, réminiscences, fantasmes, révélations oniriques, symptômes appréhendés, se dévoilant peu à peu, qui permettent un réaménagement du passé, plus souple, moins contraignant, toujours plus accessible, dans la mesure de ce à quoi il est nécessaire d’accéder. Les réseaux de la mémoire construisent l’identité, et développent la personnalité, idéalement dans la capacité à s’adapter au monde et, éventuellement à se et le transformer, ou au moins leurs environnements. Les gènes mêmes se modifient (épigénétique) et s’expriment en fonction des après-coups des expériences vécues. Depuis Freud, les formes du travail de mémoire dans la culture se modifient : l’histoire interroge l’interprétation du passé, la littérature explore ses infinis retours, l’anthropologie décrit les dispositifs commémoratifs qui soutiennent le devoir de mémoire et du deuil tandis que le législateur se penche sur le droit à l’oubli. Il faut se souvenir pour oublier. La mémoire est, sous une acception définitionnelle globale, une faculté équivalente à un champ mental dans lequel les souvenirs, proches ou lointains, sont « enregistrés, conservés et restitués ». Cela nous entraine ipso facto vers l’idée de la psychanalyse d’une part en la conception formulée par Freud « La conscience naîtrait là où s’arrête la trace mnésique[5] » (1920) dans son processus de transformation et d’actualisation de l’implicite (en neuropsychologie, mémoire non déclarative ; inconscient ; les affects) vers l’explicite (en neuropsychologie, mémoire déclarative ; préconscient, conscient ; la représentation). D’autre part, cette vaste idée de transformation et d’actualisation ne se fait qu’à la condition de comprendre l’origine de la mémoire expérientielle que sont les affects[6], à partir des émotions, qui ancrent les affects principalement dans l’inconscient, et qui vont devoir trouver une forme, mnésique, discursive, intellectuelle, pour trouver un développement dans le préconscient et dans le conscient, grâce aux réminiscences. C’est la fameuse distinction freudienne entre l’affect et la représentation[7].
Mémoire, affect et représentation
L’impact des émotions que nous ressentons est utilisé par notre cerveau pour mémoriser nos expériences. Ainsi, nous pouvons distinguer dans chaque expérience vécue une partie affective (émotion ressentie, pouvant donner lieu à un discours) et une partie intellectuelle (formulée, pouvant donner lieu à un récit). Dès lors, Sigmund Freud pouvait distinguer clairement l’affect et la représentation dans sa théorie psychanalytique, notamment dans le cadre de sa première topique (inconscient, préconscient, conscient) et à partir de sa réflexion sur l’hystérie.
Nous partirons de la représentation, afin de nous emparer de la partie la plus facilement appréhendable, puisque les textes métapsychologiques freudiens proposent une double fonction, celle de délégation, de tenant lieu (représentance) et celle de rendre à nouveau présent, de présenter à nouveau, puis nous irons vers l’affect, de manière à saisir ce qui est réellement utile à reconnaître en analyse, pour faire se réintriquer la pulsion de mort à la pulsion de vie, tant la représentation s’éloigne parfois presque totalement de l’émotion première à laquelle elle se réfère.
La représentation (Vorstellung) apparaît en un contenu psychique structuré. Elle désigne le contenu mental, l’idée ou l’image associée à un souvenir, un fantasme, un rêve, un symptôme correspondant à une pensée, une émotion, un sentiment, un désir. Nous pouvons déjà, à ce stade, penser en cela à certaines parties du discours et du récit, telles qu’elles sont exhaustivement proposées en linguistique. Nous en reparlerons. La représentation correspond à la trace psychique d’une expérience, stockée dans l’appareil psychique. Les différents types de représentation peuvent être conscients ou inconscients. Ils forment le « matériel » sur lequel travaille l’organisation psychique tel que les expériences fondatrices ou déstructurantes, les souvenirs, les fantasmes, les images du rêve, les associations spontanées. L’événement traumatique ou le fantasme d’un désir refoulé, d’une crainte sont à ce titre profondément imprimés dans la mémoire sous une forme représentative. C’est alors que la représentation prend toute sa symbolique comme signifiant psychique. Elle peut ainsi prendre la forme d’une image, d’un mot, d’une scène évoquant des émotions anciennes auxquelles elle est attachée. Les représentations refoulées comme les désirs interdits ou les traumatismes inenvisageables sont particulièrement inaccessibles à la conscience sans un début de travail analytique, c’est-à-dire, dans un premier temps, de formulation, de compréhension et d’acceptation. C’est ce passage par le préconscient qui fait des représentations, rendues accessibles, les éléments de pensées complexes à déchiffrer. Les associations qui pourront se produire, dans le langage, à partir de ces représentations, donneront lieu à liaisons, déliaisons, selon l’interprétation, le plus souvent différée, du psychanalyste. Le travail rhétorique autorisé par les représentations inconscientes ordonne une logique associative permise par exemple dans la condensation (métonymie) ou le déplacement (métaphore), ainsi qu’il en est du rêve, des lapsus, des actes manqués. Ainsi, dans L’Homme aux rats (1909), le patient associe de manière compulsive l’idée de « rats » à des angoisses liées à son père. La représentation « rats » est le substitut symbolique d’un conflit inconscient (culpabilité, ambivalence envers le père). De la sorte, lorsque nous parvenons à formuler une expérience, un souvenir, un fantasme, une association onirique, nous pouvons travailler plus avant. Car, à l’intérieur[8], si l’on peut dire ainsi, de la représentation, de la réminiscence, se trouve le matériau à partir duquel il est possible de comprendre l’impact, l’effet de ces expérience, souvenir, fantasme, association onirique, sur notre développement ultérieur. Voici comment la représentation permet de saisir l’élément tour à tour pulsionnel, émotif, affectif, déterminant pour le développement de la personnalité et de ses troubles, sous la forme du signe, du sème, du symbole ou du récit qui s’y rattache. Aussi bien, dans la mesure ou l’analysant accueille la représentation, il nous est loisible de retrouver ce qui mérite de parvenir à la conscience du sujet. Ce qui ne parvient pas, par la représentation, à la conscience adoptera maints oripeaux, névrotiques dans le meilleur des cas, psychotique pour le pire, narcissique pour qui aime la complexité et le risque, afin de s’imposer au sujet sous des formes plus ou moins déplorables.
Si la représentation, comme nous l’avons dit, est relativement facile d’accès, grâce à la remémoration, bien que sous une forme modifiée, altérée ou sublimée, que ce soit sous la forme représentative d’une réminiscence, d’un fantasme, d’une image de rêve, d’une association spontanée, l’affect (Affekt), lui, ne peut s’entendre d’abord que par ce qu’il manifeste d’énergie pulsionnelle. En effet, l’affect consiste en la charge émotionnelle ou énergétique (énergie liée à la pulsion) associée à une représentation. Il s’agit premièrement de la quantité d’excitation (énergie pulsionnelle) associée justement à l’image, au souvenir, au fantasme, à l’association onirique du sujet procurée dans sa mémoire par l’évocation suscitée. Dès lors, l’affect peut être conscient de lui-même, et équivaloir en cela facilement pour le sujet à l’une ou l’autre des émotions fondamentales telles la surprise, la peur, la colère, le dégout, la tristesse, la joie, ou inconscient, tel que surgi dans l’angoisse, la douleur mentale, le mépris, la honte, le sentiment de culpabilité, le déni, la résignation, le chagrin. Sigmund souligne que l’affect peut se détacher de sa représentation originelle, notamment dans les névroses. Il en est ainsi lors d’une peur intense qui, associée à un souvenir refoulé, jaillit au ventre, ou l’angoisse sans cause apparente qui, selon une circonvolution inattendue de votre esprit, vous saisit à la gorge ou encore l’amour qui, associée à une voix depuis longtemps éloignée, vous prend aux cheveux. Dans sa dimension quantitative, Freud emprunte à la physique l’idée d’une énergie pulsionnelle qui « charge » la représentation. L’affect en est le poids, l’intensité, sans que l’on puisse détacher cet affect de sa nature qui, en quelque sorte, le conditionne. On parlera de quantum d’affect pour qualifier la quantité[9] d’énergie psychique dans la production qui accompagne une impression psychique, mesurable[10] bien entendu par sa nature mais ici, quantitativement, par son intensité comme lors d’une colère explosive, d’une sourde angoisse, d’un profond chagrin qui auront bien évidemment une influence sur ce qu’il en adviendra dans la mémoire. Le destin des affects, comme ailleurs celui des pulsions, peut consister en celui du refoulement, faisant que l’affect peut être détaché de sa représentation et se manifester ailleurs sous la forme d’une angoisse flottante, ou d’un symptôme corporel, dont l’origine est souvent moins aisée à identifier. Se manifestant de manière plus évidente, et plus facile à identifier, la conversion hystérique (paralysie, douleurs, cécité etc., sans cause organique) fait se déplacer l’affect vers le corps comme selon l’exemple de cet éminent rhumatologue qui voit arriver sur un brancard sa patiente raide comme un passe-lacet et qui, une vingtaine de minutes plus tard, ressort du cabinet du professeur, qui aura su parler avec elle, gambadant tel le cabri. Parmi le destin des affects, celui qui va se manifester par la parole, par exemple chez un sujet confronté au sentiment de culpabilité sous-jacent, archaïque, prenant sa source dans l’ombre puissante et ancienne d’un parent abusif, pourra s’imposer au sujet révélant à l’occasion une agressivité à l’égard d’un proche plus brillant, lorsque la jalousie aura pris, un temps, le dessus sur le respect. Ainsi, dans Dora (1905), l’affect de colère envers un proche est refoulé et se manifestera par une violente toux nerveuse, prototype inabouti de l’oralité. La représentation (dans ces deux exemples, le conflit transférentiel avec le proche) est inconsciente, mais l’affect persiste sous forme de symptôme, agressif ou fruste. Freud illustre parfaitement cette distinction dans le cas d’Anna O. (Études sur l’hystérie, 1895) : la patiente présente des symptômes physiques (toux, paralysie) qui sont des conversions d’affects liés à des représentations refoulées. Enfin, sous les atours d’une transformation radicale de ses pulsions libidinales possiblement les plus imposantes, l’artiste mettra en œuvre, dans la représentation des corps et des visages à travers les siècles, la sublimation[11] selon la forme la plus aboutie de la transformation des affects, au départ et en partie, sexualisés en une activité hautement civilisatrice.
Nous devons formuler quelques remarques sur le fonctionnement central de la dissociation de l’affect avec la représentation, en tant que mécanisme clé, à l’intérieur de pathologies archétypiques comme l’hystérie, que Freud étudie dans la transformation de cet affect en une représentation symptomatique. En effet, dans ce cas bien illustratif de l’hystérie, la représentation refoulée, devenue inconsciente, laisse l’affect persister sous une transformation corporelle, « piètre compromis », chargée d’angoisse. Cette dissociation explique pourquoi certains symptômes, comme la paralysie hystérique que nous avons illustrée précédemment, n’ont pas de cause organique, mais expriment, avant toute élaboration analytique, un conflit psychique incompris. Cette dissociation a pour objet, sur le plan de l’économie psychique, de permettre au refoulement d’éviter au sujet une souffrance consciente, un passage à l’acte préjudiciable, cependant que l’affect « errant » cherche une issue insatisfaisante sans la représentation de l’épisode qui l’a créé, ici sous la forme du symptôme, ailleurs sous celle de l’acte manqué, de l’accident, de l’image de rêve, du souvenir oublié et revenu, du fantasme. C’est alors qu’il nous faut apparier l’affect à la représentation idoine, afin que le symptôme soit levé. Un certain nombre de mécanismes de défense mettent en œuvre une représentation consciente, mais dont l’affect est neutralisé, et ce sera l’isolation, comme dans le fait de décrire un traumatisme sans émotion (sous sa forme la plus névrotiquement définitive dans l’alexithymie), dont l’affect est nié ; comme dans le déni, mais dont la représentation persiste (tremblement corporel de colère cependant que l’affirmation ne reconnaît pas cette colère) ; comme dans l’accident dans l’idée non pensée qu’il ne s’agit pas d’un acte manqué, mais dont la fonction véritable est pourtant d’éviter la confrontation avec l’autre présent ou du passé. Ce phénomène de dissociation est comparé par Freud à une mauvaise connexion électrique. L’affect est « débranché » de sa représentation, mais la décharge se fera sous la forme du symptôme, de l’acte manqué, du lapsus, de la parole intempestive.
Pour conclure provisoirement sur les distinctions à faire entre l’affect et la représentation, insistons sur la réalité selon laquelle elle permet de comprendre comment l’appareil psychique gère les conflits devenus internes. En séparant l’affect de sa représentation, le sujet peut « éviter » la souffrance consciente, mais au prix de symptômes, de mauvais choix ou de passages à l’acte, toujours plus ou moins préjudiciables. Les implications de la compréhension des distinctions fondées sur la différence et les liens entre l’affect et sa représentation sont, pour la cure psychanalytique, d’une importance capitale. Tout d’abord en ce que l’un des buts éminents de l’analyse est, en rétablissant les liens entre les représentations et les affects qui les sous-tendent, de rétablir ou d’établir le principe de liaison[12], afin que le patient puisse comprendre l’origine et le fonctionnement de ses symptômes, de ses troubles, de ses pathologies. En parlant, en formulant, en mentant, en se trompant, en agressant verbalement, en définitive, et plus sûrement, en seconfiant, le patient oriente l’analyste vers la compréhension des liaisons manquantes et qu’il peut retrouver, non seulement à travers ses pleurs, ses rires, ses chausse-trappe, ses pièges accueillis, puis acceptés, puis traités, dans lesquels le patient peut ne pas tomber du fait de la présence attentive, précise, distinctive de l’analyste. La cure, de ce fait, s’impose bien comme visant principalement à associer affect et représentation, de telle sorte que l’angoisse, l’agressivité, la perversité, la détresse ou le désarroi ou l’ignorance le plus souvent du patient prenne une forme, propre à la sincérité d’un Moi retrouvé ou trouvé, qui préfère, bien entendu, l’élaboration régulière, selon le terme surmoïque du Préconscient, du principe de réalité plutôt que l’échec dû à la primauté de l’impasse du Ça inavoué.
À ce moment même, dans l’hôtel du prince de Guermantes, ce bruit de pas de mes parents reconduisant M. Swann, ce tintement rebondissant, ferrugineux, interminable, criard et frais de la petite sonnette, qui m’annonçait qu’enfin M. Swann était parti et que maman allait monter, je les entendais encore, je les entendais eux-mêmes, eux situés pourtant si loin dans le passé. Alors, en pensant à tous les événements qui se plaçaient forcément entre l’instant où je les avais entendus et la matinée Guermantes, je fus effrayé de penser que c’était bien cette sonnette qui tintait encore en moi, sans que je pusse rien changer aux criaillements de son grelot, puisque, ne me rappelant plus bien comment ils s’éteignaient, pour le réapprendre, pour bien l’écouter, je dus m’efforcer de ne plus entendre le son des conversations que les masques tenaient autour de moi. Pour tâcher de l’entendre de plus près, c’est en moi-même que j’étais obligé de redescendre. C’est donc que ce tintement y était toujours, et aussi, entre lui et l’instant présent, tout ce passé indéfiniment déroulé que je ne savais pas que je portais. Marcel Proust, Le temps retrouvé, À la recherche du temps perdu, 1919
[1] La mémoire peut être altérée par : – Des causes sévères : traumatisme crânien, AVC, tumeurs, maladies neurodégénératives (Alzheimer, Parkinson, Huntington). – Des causes transitoires ou réversibles : dépression, anxiété, fatigue, médicaments, ictus amnésique. Les troubles affectent différemment les systèmes mnésiques : Alzheimer touche surtout l’épisodique, Parkinson la procédurale, la dépression la mémoire.
[2] Mémoire du présent, permettant de maintenir et manipuler brièvement des informations nécessaires à une tâche en cours. Elle repose sur deux systèmes : la boucle phonologique (informations verbales) et le calepin visuospatial (informations visuelles).
[3] Acte, pensée, sentiment par lequel un affect éprouvé pour un objet est étendu à un objet différent. Se fait principalement par association. Le transfert représente dans les processus d’accompagnement, psychanalyse, psychothérapie, coaching, mais aussi vis-à-vis du médecin, de l’avocat, de l’enseignant, etc. la projection, par l’analysant, l’étudiant, le patient, le client, etc. de contenus issus de son propre inconscient et provenant d’expériences infantiles, sur la personne de l’accompagnant, qui lui apparaît dotée de qualités, d’intentions, d’affects différents de la réalité de l’accompagnant. « La reviviscence de désirs, d’affects, de sentiments éprouvés envers les parents dans la prime enfance, et adressés cette fois à un nouvel objet ». Le contre-transfert est la projection par l’accompagnant des contenus issus de son inconscient et de ses expériences sur la personne de l’analysant, du patient, du client, de l’étudiant de motions affectives » (Francis Pasche – 1975). En analyse, plus spécifiquement, Freud propose, dans Remémoration, répétition et élaboration (1914) que, “Dans le cas où le patient se borne simplement à respecter les règles de l’analyse, nous réussissons sûrement à conférer à tous les symptômes morbides une signification de transfert nouvelle et à remplacer sa névrose ordinaire par une névrose de transfert dont le travail thérapeutique va le guérir”. Ainsi c’est grâce à l’analyse du transfert et à son interprétation que l’occasion est donnée aux patients d’accepter de se représenter et développer le cœur des conflits psychiques qui se répètent dans sa vie et dans les relations avec l’analyste, afin de comprendre les motions pulsionnelles et libidinales qui constituent son fonctionnement depuis l’enfance. Ceci va lui donner, pour peu qu’il parvienne à se dégager de ces ornières anciennes la possibilité de modifier ses relations avec lui-même avec son analyste et avec les autres. Pour Freud le transfert négatif se situe du côté d’une résistance à la guérison qui hélas conduit le sujet à trouver dans la cure un espace de satisfaction de son masochisme et de sa culpabilité primaires relatives à la pulsion de destruction. Pour résumer, le transfert est un déplacement de l’investissement vers l’analyste propre à l’être vivant (compulsion de répétition) à répéter les expériences du passé, d’amour et de haine vers le sujet propre et les objets, ce qui implique que plusieurs sortes de transferts sont tour à tour mobilisés.
[4] Le cadre, les cadres, donc, sont, dans l’ordre d’influence : relationnel (transfert, contre-transfert), personnel (le non-verbal), conversationnel (discursif), référentiel (éthique, théorico-clinique), contractuel (l’objectif), matériel (lieu, temps).
[5] Sigmund Freud, « Au-delà du principe de plaisir », in Essais de psychanalyse, 1920.
[6] Nicolas Koreicho, Émotions, sentiments, affects, en ligne, Site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/emotions-sentiments-affects/, Mars 2020.
[8] Comme pour le doubitchou où « il y a une espèce de deuxième couche à l’intérieur ».
[9] Dans Métapsychologie (1915), Freud en arrive à définir les affects non plus seulement selon une perspective économique mais en les considérant aussi bien comme la traduction subjective des qualités de l’énergie pulsionnelle.
[10] Sigmund Freud, Les psychonévroses de défense, in Névrose, psychose et perversion, 1894 : « quelque chose qui peut être augmenté, déplacé, déchargé et s’étale sur les traces mnésiques des représentations un peu comme une charge à la surface des corps ».
[11] Nicolas Koreicho, La Sublimation, en ligne, site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/la-sublimation/, mars 2022.
[12] Nicolas Koreicho, Liaison-Déliaison, en ligne, Site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/liaison-deliaison/, juin 2025.
Antonio CANOVA (1757-1822), Psyché ranimée par le baiser de l’Amour, 1787-1793, Le Louvre
Préambule
Actualité des pulsions de vie
Actualité des pulsions de destruction
Origine du concept double en psychanalyse
Pulsions fondamentales
Traitement des corps
Civilisation de la raison
Sublimation, principe de liaison
L’art et la liaison
Préambule
Notre démonstration débutera par une référence relative à la deuxième théorie des pulsions, laquelle propose un point d’entrée satisfaisant pour introduire ce que représente le concept double Liaison-Déliaison applicable à toutes les topiques. Les années 1915 ont permis à Freud de développer la manière dont un premier dualisme, l’opposition pulsions sexuelles – pulsions d’autoconservation ou pulsions du Moi constitue un processus dynamique de compréhension des énergies psychiques[1]. Les années 1920 ont offert, à l’occasion de la description par Freud d’un second dualisme, la plus fructueuse théorie psychanalytique concernant la conflictualité qui construit à la fois psychopathologies et organisation de l’inconscient, en l’espèce l’opposition pulsions de destruction – pulsions de vie[2].
Actualité des pulsions de vie
Les pulsions de vie nous amèneront ipso facto à la considération du concept de Liaison dans la mesure où elles permettent de constituer des unités toujours plus grandes, à les maintenir et à proposer des processus de construction-assimilation-transformation, depuis Empédocle jusqu’à Freud[3], vers la possibilité d’agencement et de compréhension qui fait tendre vers l’équilibre de la personne. Cet équilibre trouve sa meilleure expansion dans la manière dont le corps est représenté, selon une expression non refoulée de la sexualité, ainsi qu’il en est dans l’élation artistique de la civilisation, tableaux, sculptures, images montrant des corps d’êtres humains, naturels, maquillés, vêtus, nus, groupés, suggérés, dans l’érotisme, l’allégorie, l’action, la pensée, tous éléments signifiant l’appel de la vie à elle-même, sous les multiples formes et écoles développées dans la civilisation occidentale. Laisser les femmes et les hommes se montrer dans tous les miroitements de leur beauté, de leur singularité, de leur visage et de leur corps, donne à la pulsion de vie sa plus forte démonstration.
Actualité des pulsions de destruction
Dans la mesure où les pulsions de mort qualifient des processus de destruction-désassimilation-fixation, nous observerons la dimension réactionnelle provenant du manque de discernement des mouvements qui traversent nos sociétés en tant que l’on peut les considérer sur un même plan que les pulsions du Ça, mortifères en leur origine[4]. Ainsi, le point commun des idéologies déconstuctionnistes se ramène, dans la réalité effective des humains et du monde, à un désir mortifère répondant à la pulsion de destruction : transgenrisme (interventions chirurgicales de changement de sexe, hormono-transplantations, bloqueurs de puberté – avec, au passage, une perte de 7 à 15 points de QI –), multiplication des drogues (avec décompensations psychotiques, désorientation, hallucinations, états paranoïdes, crises de panique, angoisses profondes parfois irréversibles, baisse de motivation, déficit de la mémoire, déficit de l’attention, risque d’infarctus x 5, risque d’AVC x 5, accidentologie décuplée[5]), dysorthographie et effondrement syntaxique (écriture inclusive et ses conséquences dyslexiques et dysorthographiques chez les élèves), négligence civilisationnelle (dégradation d’œuvres d’art, violence contre les services publics et les représentants de la loi, incendie des édifices religieux chrétiens particulièrement, tenues discriminantes en faveur de l’inégalité homme-femme, promotion politique de l’islamisme). À partir d’une évidente régression intellectuelle et morale, se déterminent l’abolition des différences (des sexes, des générations, des places), l’inculture et la réduction ad minimorum de l’enseignement, du soin, de la justice, du commerce, conséquence des déplacements de population, de l’usage des drogues, de la délinquance, et s’impose, comme dans les trois psychopathologies princeps – psychoses, psychopathies, perversions – le primat de la pulsion de destruction éminente dans les pathologies limites. Ceci correspond, en droite ligne de la précarité intellectuelle et culturelle du mondialisme, au refoulé de la sexualité, de l’autorité, de l’art, de la littérature, au déclin de la sublimation, conséquence de la primauté des questions wokistes sociologistes, l’absence de représentation des corps et de la compréhension de leurs affects, à la correspondance de la négligence pour les corps[6], humains et animaux, et ce qui en découle, viols, violences, crimes et délits.
Origine du concept double en psychanalyse
En psychanalyse, les deux termes liaison-déliaison désignent des états, des processus, des mouvements énergétiques, associatifs, directs et indirects, issus de l’observation de la circulation et de la fixation de l’énergie psychique selon des forces qui expriment les dynamiques internes des pulsions, des affects et des représentations mentales, le plus souvent inconscients. Liaison et déliaison, si elles impliquent, pour l’une, organisation, intégration et compréhension, et pour l’autre, désintégration, dissociation et incohérence, font référence à des mouvements interprétables dans la réalité de l’être au monde des personnes au travers de leurs actions. Ainsi, la liaison s’applique aux pulsions dans la mesure où elles sont liées à des représentations de mots ou de choses et que, dès lors, elles correspondent à des idées, des périodes, des situations qui peuvent aisément se concrétiser selon les valeurs du sujet, en accord avec un environnement moral reconnu comme tel. La liaison peut également s’appliquer aux affects à la condition qu’ils puissent être distanciés et intentionnellement reliés à des rêves, des souvenirs, des fantasmes eux-mêmes devant pouvoir s’appuyer sur des situations, des domaines, des périodes spécifiées par le sujet apte à établir verbalement l’organisation d’une logique entre ces rêves, ces souvenirs, ces fantasmes et le réel de sa biographie et de ses environnements. Par suite, la liaison peut amener le sujet à organiser des déroulements structurés en discours, de manière qu’il puisse développer un sens aux différents mouvements et expériences qu’il a traversés, autrement dit de façon que le sujet puisse faire quelque chose – récit, expérience, changement – de ce qui lui est arrivé. La déliaison, quant à elle, est impliquée dans l’absence de logique, de rationalité, de langage cohérent, elle est éloignée d’une profondeur de sincérité et de correspondance avec l’équilibre entre le principe de plaisir et le principe de réalité. Elle peut s’appuyer sur l’abstraction de la pensée articulée – le lexique en particulier – et détacher les mouvements naturels pulsionnels de la prise en compte et du respect de l’autre. Elle peut également faire se dissocier les émotions, les éprouvés, les ressentis, de l’origine des périodes, des épreuves, des traumas. Enfin, les images qui, normalement, devraient renvoyer à des récits constitués, peuvent se trouver fragmentées, morcelées, détachées d’une logique à tout le moins esthétique ou, à tout le moins, cohérente. Le concept double est prépondérant dans toute tentative de compréhension non seulement des pulsions, mais encore dans l’effort de maintien d’un équilibre en le sujet, particulièrement subordonné à la conflictualité qui règne, quoiqu’on fasse, dans la vie psychique de chacun. C’est probablement une des missions principales de toute psychothérapie digne de ce nom (psychothérapie, psychanalyse, psychologie, psychiatrie[7]) que d’accompagner le Moi du sujet en difficulté à rétablir la liaison entre des éléments mortifères, si détachés, morcelés ou incohérents, rétifs aux processus de sublimation. De manière plus générale, la liaison se déploie, dans la thérapie analytique vers l’idée de faire se conjoindre équilibre psychique, adaptation au monde, à l’autre, à soi, et développement mélioratif des facultés du sujet.
En guise de synthèse sur la place du concept double en psychanalyse, nous pouvons dire que la liaison est susceptible de caractériser, dans sa mise en œuvre, un investissement régulier, stable, d’ensembles de représentations profondément logiques et articulées concernant des relations d’objet, internes et externes, appropriées – correspondant à la fois à son propre désir et à la prise en compte de l’altérité –, le maintien d’un ensemble psychique cohérent et non mortifère (non immédiatement pulsionnel) qu’on souhaitera au moins en développement, la prétérition d’un ensemble psychique de cohésion (le Moi), l’élaboration soutenue du processus secondaire (pensée rationnelle, langage, logique). La déliaison, quant à elle, va représenter des séries de discontinuités dans les régimes d’investissement obligés (angoisse annihilante, conséquences des traumas, passages à l’acte psychotiques et psychopathiques, perversion), précarité des états-limites, au travers de la dérégulation du processus primaire (visualisation, symbolisation, déplacement – métaphore –, condensation – métonymie –). Ainsi la déliaison autorisera la circulation libre, mais chaotique, de l’énergie psychique dans le but d’une satisfaction immédiate des pulsions (comme dans les rêves, dans les impulsions et les compulsions). Ce processus peut être bénéfique dans certaines situations non élaborées, comme à l’adolescence, où il permet de défaire ce qui a été lié précédemment pour intégrer de nouvelles expériences, d’apprendre dans le dessein que puissent s’établir de nouvelles liaisons. Notons la place particulière occupée par les états limites par rapport à cette dialectique liaison-déliaison dans la mesure où, tel Sisyphe, le sujet lutte alternativement et, c’est peut-être là le drame de ces pathologies, conjointement, dans la construction immédiate, instinctive, de réponses à des motions trop peu explicitées, donc peu énonciatives, dans le sens non pas d’un approfondissement mais d’une consolidation de processus contradictoires.
Pulsions fondamentales
Du côté de chez Sigmund, et selon la suite donnée par lui aux travaux de Gustav Theodor Fechner (1801- 1887), Freud pose[8] bien solidement les formations psychiques comme dynamiques énergétiques et processus associatifs répondant à sa 1ère topique (1900 : Ics, Pcs, Cs), puisque l’hypothèse freudienne implique qu’un état lié de l’énergie associée au Moi assure la cohésion des éléments constitutifs du processus secondaire (pensée rationnelle, langage, logique), processus à dynamique lente, cependant qu’à l’inverse, les phénomènes constitutifs des associations et représentations pulsionnelles (visualisation, symbolisation, condensation, déplacement) constitutives du processus primaire, lequel processus opère sous énergie libre à dynamique rapide pouvant créer, par exemple, rêves, hallucinations, fantasmes non médiés, et qui participe à la formation des symptômes, des actes manqués, des mots d’esprit, des lapsus. Pour illustrer l’opposition entre processus de liaison, du côté duquel œuvrent les pulsions de vie, et de déliaison, vers quoi travaillent les pulsions de destruction, Freud, en 1920[9], indique que les névroses traumatiques sont la preuve de l’échec des processus de liaison menaçant la cohésion et l’intégrité du Moi, la tendance de la pulsion de mort étant de se diriger vers des états, certes, en fin de processus, stables, mais à énergie nulle, ainsi qu’il en est du nirvaña[10]. Plus précisément, un système dynamique, la compulsion de répétition, laquelle réactualise indéfiniment les motifs d’une « expérience », décrite dans Au-delà du principe de plaisir[11], viendra compléter et réactualiser soit la liaison, soit la déliaison, selon que cette compulsion se manifestera, pour la liaison, en vertu de motions pulsionnelles appartenant à la pulsion de vie, et pour la déliaison, en fonction de retours relatifs à la pulsion de destruction[12]. C’est, indirectement, l’occasion pour lui de décrire de manière empirico-déductive une forme polysémique de conflit obligé, si l’antagonisme relevé apparait comme prépondérant, Freud observe néanmoins que les deux pulsions et les deux mouvements de lutte au sein de chacun des phénomènes de liaison et de déliaison peuvent s’établir dans « l’action conjuguée » des deux pulsions originaires et offrir une intrication propice à la régulation des processus vitaux. Notons l’intérêt dans la pensée freudienne pour « […] la théorie de Ewald Hering, (physiologiste prussien) dans l’opposition qu’il formule entre les processus de construction-assimilation (pulsion de vie) et les processus de destruction-désassimilation (pulsion de mort)[13]. » Par ailleurs, les systèmes d’opposition des motions observées sont nettement illustrés dans leurs grandes tendances, conflictuelles, dans les processus de liaison et de déliaison en cohésion avec les pulsions de mort et les pulsions de vie : « Ces deux pulsions, incompréhensibles selon un abord direct, ne nous sont connues que par leurs représentants psychiques. Freud isole alors quatre représentations de la pulsion de mort : la destructivité, la déliaison, la compulsion de répétition dans son acception « démoniaque » et le principe de nirvâna. Parallèlement, il distingue quatre figurations de la pulsion de vie : l’autoconservation et la sexualité, la liaison, la compulsion de répétition dans son versant adaptatif et le principe de plaisir[14]. »
Traitement des corps
Pour ce qui est du corps et de son traitement[15], lorsque l’on intègre à notre réflexion la question des pulsions et leur place « entre le psychique et le somatique », en tant que « représentant psychique des excitations », nous ne pouvons qu’acquiescer à l’assertion freudienne qui concerne les trois principes qui conditionnent le destin des pulsions et, en particulier, le principe de constance selon lequel « […] la quantité de sollicitations somatiques et psychiques oblige le sujet au maintien de l’appareil psychique à un minimum d’« excitations » régulées par les « décharges » pour éviter un trop plein de déplaisir, le principe de plaisir, qui vise à la décharge immédiate, grâce à la satisfaction, réelle ou fantasmatique, le principe de réalité, qui contribue à ajourner la satisfaction et à poser les limites nécessaires à l’équilibre, avec soi-même et avec l’Autre, lesquels déterminent les principes de liaison et de déliaison[16] ». Selon André Beetschen dans son article sur la déliaison et la destructivité[17], la déliaison en tant que motion « […] démoniaque, indomptée, fondamentalement hostile au Moi […]» est présente au cœur même de la sexualité, et qui aurait son origine dans la sexualité infantile. En cela il prend la suite de Jean Laplanche pour qui la déliaison est en lien avec la pulsion sexuelle de mort, laquelle provient du Ça, instance par définition non liée. Nous pouvons compléter par l’idée, en écho avec la proposition de Laplanche, que la déliaison, dès lors qu’elle se transpose en acte, trouve son énergie et sa dimension mortifère dans l’absence d’intégration du refoulement en situant, dans ces conditions, la caractérisation perverse de l’acte du côté de l’« inconciliable », comme il en est dans les mouvements sociaux sexuels et politiques radicaux, entre la pulsion et sa mise en acte fondées sur l’incompréhension de l’objet total – et donc du sujet – à l’avantage, malheureusement, de l’objet partiel et, par définition, incompris dans son intégrité. À ce moment de notre développement, en fonction des invariants fondamentaux de la découverte freudienne – l’inconscient, la pulsion, le refoulement –, Éros, pulsion de vie, apparait comme la force de liaison par excellence, totalisante et qui absorbe « l’indompté » du sexuel dans l’amour pour le Moi et pour l’objet, cependant, à l’inverse, qu’il s’agit pour Thanatos, pulsion de destruction, d’une force de déliaison démoniaque, « inconciliable » et se complaisant dans « l’indompté » du sexuel en tant qu’hostile à l’autre et au Moi, issue de la pulsion sexuelle infantile refusant de transiger avec les notions plus subtiles du refoulement apprivoisé, de la distanciation acceptée et de la différenciation temporelle. Enfin, et pour opposer le traitement des corps par les humains et celui qui est appliqué par les animaux, nous prendrons l’exemple du loup, une sorte de monstre d’humanité telle qu’il n’existe pas chez les hommes, qui, lui, ne mange jamais de cadavres, contrairement aux hommes, ni d’animaux, ni d’humains, qui passe toute sa vie en couple avec une seule compagne, dans une perfection monogame – si sa partenaire meurt, il reste seul jusqu’à la fin de sa vie –, qui ne commet pas l’inceste, tel que l’accouplement avec ses parents ou sa fratrie, qui protège ses petits jusqu’à leur vie d’adulte, qui aide ses parents, même infirmes, même malades, en leur apportant leur pitance, qui organise les déplacements de sa meute d’une manière extrêmement rationnelle et « humaine » en y plaçant chacun de ses membres en fonction de leur âge, de leur état de santé, de leur vigueur.
Civilisation de la raison
Nous prendrons comme métaphore du rôle de la liaison pour le rétablissement et le développement des personnes, en patientèle aussi bien, l’idée de « l’impératif catégorique[18] », concept de la philosophie morale d’Emmanuel Kant selon lequel la raison – qui s’oppose aux pulsions brutes, pulsion de mort –permet au sujet de se représenter une loi morale selon laquelle il faut agir – comportement, Loi symbolique – de telle manière que la maxime de notre action – principes de vie, sujet-objet, pulsion de vie – puisse être élevée au rang de maxime universelle. Ainsi, l’impératif est dit catégorique dans la mesure où l’agent – de liaison – moral doit agir par devoir, lequel est régulateur de l’action, digne et intègre, en tant qu’être rationnel, capable de délibération morale, capable de douter, de se remettre en question et d’évoluer, puisqu’il est apte à examiner la maxime (le principe subjectif) de son action afin de s’assurer de la dimension morale de celle-ci. Considérons la dite maxime comme emprunte de l’idée de normalité au sens où cette idée – idéal – de normalité en psychanalyse n’est pas l’absence de symptômes mais la capacité pour le sujet de se dégager de la répétition et d’accroître ses capacités développementales pour accéder à un compromis satisfaisant entre soi et le monde, entre soi et l’autre, entre soi et soi, c’est-à-dire, en définitive, entre ses exigences pulsionnelles et les contraintes de la réalité et de soi et de l’autre. Cela ne signifie pas qu’il faille au sujet se conformer à la réalité et au monde, mais il lui faudra à coup sûr se dégager de la conformité ancienne, archaïque, aux périodes et aux moments traumatiques qui ont empêché son Moi d’élaborer un établissement et/ou un rétablissement, à partir d’une capacité de penser les nouvelles donnes, souvent à venir encore, de sa vie et, dès lors, de développer des solutions satisfaisantes – non perverses, non psychotiques, non psychopathiques, dans la prise en compte des limites – pour réajuster ses propres instances pulsionnelles bien distinctes de celles de l’enfant. Cette ambition est simplement la norme de l’adulte qui, par-delà transfert et névrose de transfert et dans la délivrance de la satisfaction du masochisme primaire, de la culpabilité primaire et des pulsions de destruction régulièrement trouvées dans la résistance à l’ « aller mieux », se met à vouloir acquérir des éléments d’une connaissance nouvelle qui relègue les motions pulsionnelles et libidinales de l’enfant à l’arrière-plan du désir de vie dans l’idée de redessiner des relations de qualité à soi et aux autres.
Si, au XIXe, l’idée d’une disjonction entre facultés mentales et mouvements affectifs (facultés morales à l’époque) se fait jour et vient préserver ce qui peut être maintenu d’un reste de raison, le XVIIIe annonce l’altération, pour les « aliénés », des « facultés morales ». D’un point de vue subjectif, sujet affectif et sujet raisonnant sont séparés – ce qui nous renvoie directement au concept double liaison-déliaison -, et il ne tient qu’à l’histoire – mais surtout à ce que le sujet fait de son histoire – de les relier ou de les délier. Le lien entre la folie et la passion nous amène à considérer la pertinence du concept de liaison-déliaison. Sans doute, entre autres, parce que la folie – dont les « passions tristes » : haine, jalousie, ressentiment –fait basculer immanquablement du côté de la pulsion de mort et que, du côté de la pulsion de vie, c’est la passion – dont les « passions joyeuses » : amour, puissance, satisfaction – qui tient le haut du pavé, en ce qu’elle peut se tourner vers la sublimation.
Sublimation, principe de liaison
La liaison est la condition même de la sublimation et, par conséquent, de la civilisation. La déliaison, réalisation sous une forme ou sous une autre de la pulsion de destruction ou pulsion de mort, marque l’échec de la sublimation[19], qui se développe dans les œuvres de transformation à composante artistique, sociale (affective, spirituelle), et intellectuelle, dans leurs déclinaisons scientifique, littéraire, analytique. Jean Laplanche et André Green ont développé, chacun à leur façon, l’idée d’une pulsion sexuelle de mort, fondamentalement hostile au Moi (Laplanche) et dont il a noté la dimension « inconciliable » avec le développement du Moi[20], fonction d’un dualisme au sein même de la pulsion sexuelle. Ainsi en est-il du basculement de la pulsion sexuelle de vie vers la pulsion de destruction – pulsion de mort – lorsqu’elle ne prend pas le chemin de la sublimation, et qu’elle empreinte la décharge complexe de la perversion, qui, dans le meilleur des cas, est un crime inabouti. La déliaison se tient là dans la mesure où le sujet lâche toute idée de responsabilité du Moi vis-à-vis de l’objet et, pire peut-être, vis-à-vis de lui-même, et que la pulsion l’emporte sur une régulation possiblement névrotique. André Green, quant à lui, développe dans ses extensions du concept de narcissisme, les narcissismes de vie et de mort[21] qui peuvent selon lui rendre compte « […] des ensembles dans lesquels s’insèrent hystérie et cas limite, les différences qui les séparent ainsi que le cadre conceptuel qui peut les réunir […], dans la mesure où le corps hystérique rejoint dans la déliaison la catégorisation limite des pathologies perverse, psychotique, psychopathique. L’auteur proposera le terme de « chiasme[22] » pour rendre compte de « […] la zone d’intersection [– déliaison –] entre hystérie et états limites […]. Dès lors, la déliaison « réalise » sous une forme concrète et agie de l’interdiction d’exposition et de représentation des corps, la pulsion de destruction – pulsion de mort – et marque l’échec de la sublimation. À l’inverse de cette situation inconciliable se situe, de manière triviale (introduction du tiers conceptuel), la liaison et sa possibilité de choix vers le libre arbitre et la responsabilité du sujet, ouvrant la voie vers la sublimation[23], qui elle, se développe dans les œuvres de transformation à composante artistique, sociale (affective, spirituelle, philosophique), et intellectuelle dans ses déclinaisons scientifique, littéraire, analytique, là où l’Éros, au sens le plus large du principe de vie et de son expansion vers lui-même, l’emporte. Ce mouvement vers la sublimation rend possible la Civilisation.
L’art et la liaison
La liaison implique une appréhension directe de la civilisation, par le biais de la sublimation, vers la possibilité de compréhension, artistique et civilisationnelle, des corps, reléguant la déliaison, c’est-à-dire le refoulement de la sexualité, du plaisir, du désir, de l’intellection, de l’éthique et de l’esthétique de l’expansion et, finalement, de la vie même, en déniant les composantes mortifères de la délinquance politique et/ou religieuse, de l’obscurantisme sectaire et de l’amoralité universitaire wokiste, dans lesquels, comme en miroir saturé de refoulement et de croyance paresseuse, la représentation et la relation des corps ordinaires n’existe pas ou doit être dénaturée ou discréditée. En effet, l’épanouissement artistique civilisationnel s’exprime d’abord par le regard – et les autres sens – vers la condition humaine et, ipso facto, vers les corps, montrés et assumés au quotidien et/ou messagers sublimés dans les multiples Écoles artistiques et philosophiques des pays occidentaux au premier chef à travers, au commencement d’un développement artistique élaboré principalement par la civilisation gréco-latine – antiquité grecque, période hellénistique, antiquité romaine, période paléochrétienne, art roman, art gothique, renaissance, les grands siècles[24] –, outre les déclinaisons des beaux-arts que sont l’architecture, la sculpture, la peinture, la musique, la littérature, le théâtre, le cinéma. La liaison, du regard et des sens vers les corps et ses représentations, rend en effet légitime cette « unique matinée de printemps » alors rendue possible.
[4]« La haine, en tant que relation à l’objet, est plus ancienne que l’amour ; elle prend source dans la récusation, aux primes origines, du monde extérieur dispensateur de stimulus, récusation émanant du Moi narcissique. En tant que manifestation de la réaction de déplaisir suscitée par ces objets, elle demeure toujours en relation intime avec les pulsions de conservation du Moi, de sorte que pulsions du Moi et pulsions sexuelles peuvent facilement en venir à une opposition qui répète celle de haïr et aimer. » Sigmund Freud, 1915, op. cit.
[5] De manière générale, les addictions représentent 30% des hospitalisations, la moitié des cancers, 10 ans d’espérance de vie en moins.
[6] Question de la sublimation. « D’abord in absentia. Représentation des corps : inexistence, dans certaines aires et dans une culture de plus en plus absente de la formation des étudiants, de tableaux, sculptures, images représentant des corps d’êtres humains, naturels ou suggestifs, d’érotisme, d’actions, de scènes, de pensées, d’allégories, du quotidien, réalistes ou figuratifs – liste infinie dans les multiples écoles occidentales…-, et, par voie de conséquence, émergence de monstres chez les adeptes de la frustration, à partir du refoulé, suscitant meurtres, viols, terrorisme, violence et barbarie, les passages à l’acte reproduisant ce qui pourrait exister dans l’art, dans la littérature, à travers les systèmes de représentation qui permettraient de médier le réel. » Cf. Nicolas Koreicho, La Sublimation, 2022, En ligne, Site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/la-sublimation/ Sublimation : transformation de la partie nocive – destructrice – de la sexualité
[7] Rien d’autre. Foin de ces multiples soi-disant « thérapies »et « psychanalyses » – ceci fait pour, plus ou moins, échapper à la loi de 2004-2012 https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/activites/travail-analytique-et-psychoterapique/le-titre-de-psychoterapeute/ tels les psychothérapies et psychanalyses du soi (Winnicott), interpersonnelle (Sullivan), humaniste, intégrative, relationnelle, appliquée,dasein-analyse, analytique (Jung), individuelle (Adler), kleinienne, schizo-analyse ( !), écopsychothérapie, psychosomatoanalyse, actuelle, féministe, contemporaine, symbolique, trans-générationnelle, queer-analyse (!), psychorésonante, systémique, stratégique, systématicienne, interculturelle, animiste, existentielle, psycho-organique, psychosomatoanalytique… Les (soi-disant) thérapeutes, psychopraticiens, experts en santé mentale, e-spécialistes, etc. étant à l’avenant.
[8] Sigmund Freud, Naissance de la psychanalyse, 1895.
[10] Le principe de nirvaña est un concept créé par Barbara Low, après Schopenhauer, puis utilisé par Freud qui le rapproche de son concept de pulsion de mort, pour désigner la tendance du psychisme à ramener vers zéro, vers le néant, toute excitation, toute quantité d’énergie ou tension, interne ou externe.
L’une d’elles, surtout, attirait les regards. Irma Grese, une jeune femme âgée de 22 ans, élégamment habillée, aux traits gracieux, aux yeux bleus, dotée d’une chevelure blonde bouclée. Derrière ce masque du « visage d’ange » se dissimulait la férocité agentique d’une auxiliaire SS, surnommée la « Hyène d’Auschwitz ».
Nous sommes durant la période de guerre de 39/45, où, selon Jacques-Alain Miller[1], « l’un tout seul » avait décidé de sa loi et de ses crimes atroces de tout un peuple. Sans l’identification au père symbolique, écrit l’auteur, le sujet demeure seul, avec sa jouissance, ses « plus à jouir » hors castration. Une jouissance liée à une épreuve traumatique primaire qui se répèterait comme une forme d’addiction. Le sujet serait en panne de l’autre ! Le récit d’un homme, celui transfiguré en dictateur et incarnant une déconstruction psychique : il orchestrera la désintégration des autres dans de multiples inclinations vers la perversion et certaines dispositions pathologiques. Cet homme aurait-il voulu être quelqu’un d’autre pour supporter le peu de lui-même ?
Le mot est écrit : « perversion », ou le narcissisme d’un moi clivé qui s’était mis en scène de façon hystérique pour s’offrir en spectacle pour haranguer la foule. L’homme se fera le porte-parole du groupe et ainsi hurlera ses discours pour être vu et entendu par l’excitation d’une foule délirante. Une disposition psychique pour venir se faire l’objet du manque pour l’autre. Selon Sigmund Freud[2] : « Les rapports de l’individu à ses parents, ses frères et sœurs, à son objet d’amour, à son professeur, son médecin, donc toutes ses relations qui ont fait l’objet privilégié de l’investigation psychanalytique, peuvent revendiquer d’être considérés comme phénomènes sociaux. »
La personnalité du dictateur aura inoculé l’illusion au peuple qu’il possédait « le manque », celui d’un « nous » collectif qui aurait pu apaiser l’angoisse des « je ». Le signe de ralliement, le cri du nom du bourreau ainsi qu’un bras levé raide tel « un phallus » fait signe d’une pulsionnalité scopique pour la jouissance symptomatique du despote. Rappelons-nous que le phallus est un objet encombrant, inexistant pour les deux sexes. Il indique le « ratage » de l’objet de satisfaction, celui après lequel chacun(e) court et qui fera « trou » dans notre rapport au réel. Ce « trou » signifie pour Jacques Lacan le « manque-à-être », ce qui fait que nous sommes des êtres de désirs. Nous viendrions combler notre manque fondamental, et cela, sans jamais l’assouvir complètement. Pour l’auteur, nous ne sommes pas des êtres pleins.
Nous sommes traversés par le langage en quête de ce manque originel. Et tout l’enjeu pour l’animal parlant que nous sommes sera d’atteindre la castration symbolique de ce manque imaginaire…
D’après Laurence Kahn, les plus grands tyrans du XXᵉ siècle, qu’ils soient paranoïaques, sadiques, pervers narcissiques ou gravement complexés, ont tous souffert de névroses liées à leur sexualité.
L’Office of Strategic Services (OSS) des États-Unis écrivait que Hitler aurait apprécié les actes engageant « la défécation », qualifiés de « sexe caca ». Notons que le contrôle sphinctérien confère à l’enfant une perception de maîtrise et d’autonomie. Les pulsions anales nous révèlent les conflits internes liés au contrôle, à la maîtrise de soi et aux liens avec l’autorité parentale. Mein Kampf parle d’une idéologie qui se veut vraie ou reflète une obsession pour le contrôle total et la toute-puissance mondiale.
Le monstre représentera une figure fascinante pour l’excitation de la masse qui exercera une fonction désobjectivante, une libido vers la dérive morbide. Notons que la pulsion de mort exprime une organisation psychique pour l’autodestruction, à un état inorganique, voire à l’agressivité. Sigmund Freud[3], dans Psychologie des foules et analyse du moi (1913), déploie que les foules provoquent l’effacement, voire la disparition des différences individuelles. Hitler fera vivre une tension entre son moi et l’objet « foule » où il se fera objet du manque de l’autre. Durant cette période de chaos, nous pourrions énoncer l’emprise et la jouissance libidinale d’une identification du moi aux autres moi ; une continuité de collage à l’objet d’amour premier, une persévérance de relation initiale fusionnelle à l’âge supposé adulte. Par sa voix, l’autocrate va incarner l’objet primordial pour une masse en difficulté de tolérer l’indifférenciation, la séparation, voire son individuation. Ainsi, pour de nombreux Allemands, les institutions démocratiques n’ont pas su apporter une vie meilleure : celles-ci seront remplacées par la dictature d’Hitler. Disposé à renoncer à leurs droits individuels et à leurs libertés, le peuple attendra que le dictateur relance la dynamique économique. Ensuite, qu’il mette fin à la menace communiste pour rendre à l’Allemagne sa puissance et sa fierté[4].
Aujourd’hui, la foule des réseaux sociaux ne représenterait-elle pas l’architecture narcissique d’un « nous » en difficulté pour accéder à un « je » prenant la parole en première personne ? Ces tissus sociaux numériques figureraient des « scènes » où le moi consentirait à s’exhiber. La quête serait de chercher la reconnaissance qui sera validée par le groupe à travers des « likes » et autres commentaires. L’individu s’effacera derrière une identité façonnée et qui transformera le « je » en un « nous » narcissique, où l’appartenance et la validation vont primer sur l’identité du sujet. Il demeure alors le produit d’une dialectique entre le moi et la vue collective et qui, dit « produit », nous amène à penser « la persona » selon Carl Jung ou « faux self » selon Winnicott.
Dans son article sur « La société du spectacle », Guy Debord (1967) atteste que la société contemporaine modifie nos vies en représentations continues, où l’image prévaut sur l’épreuve réelle. Les réseaux sont un théâtre sur lequel nous projetons un personnage idéalisé approchant de la perfection. Qu’en est-il alors de la sublimation ? La sublimation, selon Sigmund Freud, est le processus par lequel nos désirs et pulsions refoulés seraient transformés en actions civilisatrices et autres objets de créations socialement valorisés. Selon Jacques Lacan, la sublimation s’articule indéfiniment avec la répétition d’un manque sans pouvoir le combler.
Sur ces réseaux, la sublimation semble prendre la forme d’une auto-représentation idéale qui permettrait de dissimuler nos angoisses, nos failles à travers des images retouchées, voire mythifiées. Serions-nous dans une société dite moderne où l’homme serait augmenté dans une organisation psychique avec des sujets « hors de » et du coup hors symbolisation ?
Actuellement, notre sphère sociale nous dévoile que toutes ces mutations technologiques et idéologiques viendraient fragiliser le champ du langage. La langue, lorsqu’elle vient toucher le corps, agis sur nos affects : elle peut aussi bien intoxiquer que revitaliser les sujets dans un espace de créativité. Ces évolutions transhumanistes pourraient conduire l’homme vers des voies psychiques pathologiques où celui dit « augmenté » sera séparé d’un processus nécessaire de symbolisation. Une dynamique psychique qui ouvre un lien significatif pour la construction d’une subjectivité.
Irma Grese, d’adolescente à gardienne de camp de concentration
Irma Grese illustre le parcours de certaines jeunes femmes devenues auxiliaires des crimes nazis. Née de parents agriculteurs à Berlin, elle avait été décrite comme timide. En 1936, à treize ans, sous ses yeux, elle vivra le traumatisme du suicide de sa mère. Elle aura vécu la violence réelle de la perte de l’objet sous son regard. La chute de la figure maternelle (« mater » et éternelle) qui lui fera perdre brutalement la douce idylle voire l’illusion de son lien mère/fille.
Son père, Alfred Grese, fervent catholique conservateur, infligeait une éducation rude et violente, corrigeant ses enfants pour se faire obéir. La transmission des traumatismes restés à l’état brut dans l’inconscient de ses parents, dans l’impossibilité de mutation en éléments alpha, selon Wilfred Bion, aura été transmise à Irma. Elle aura hérité d’un poids historique, émotionnel, traumatique, enkysté à « l’état brut » sans symbolisation, ni élaboration. En héritage pour cette jeune femme, des troubles psychiques qui se révéleront durant ses années comme gardienne de camp.
Des traumatismes psychiques n’auront eu de cesse de s’inscrire dans le corps d’Irma. Ce qui l’amènera sur la scène idéologique nazie, c’est la construction d’une persona, selon l’expression de Carl Jung. La persona serait un outil adaptatif pour paraître socialement doté d’une construction psychique clivée.
Elle abandonnera l’école à l’âge de 15 ans. Elle exercera pendant deux ans la fonction d’aide-soignante dans un sanatorium de la SS. Son rêve était de devenir infirmière, la bourse du travail rejettera sa demande. À cette époque, la société allemande est imprégnée par la doctrine nazie. Irma, en demande de reconnaissance et de repères, se laissera séduire par les serments du régime et leurs substances empoisonneuses. La fragilité d’Irma n’aurait-elle pas été instrumentalisée par un discours politique où le langage aurait façonné en elle un désir hypnotique autre ? N’aurait-elle pas été en proie au désir de ses manques où ses mouvements de manque l’auraient dominée ?
Elle correspondra à l’idéal des critères physiques des nazis, (« ça colle »). Un ça qui n’aurait pas décollé d’une instance moïque et qui la conduira à répondre à celle correspondant « au père idéalisé » pour un travail près du camp de femmes de Ravensbrück. Elle occupera l’emploi de gardienne des femmes avec la promesse d’une bonne rémunération et d’un hébergement, des éléments gratifiants offerts à la malléabilité d’une jeune femme de la ruralité. À noter que son « papa », antinazi, s’y opposera. Il la reniera, elle le dénoncera.
Serait-ce le conflit œdipien, hors la loi, enfermé derrière les barreaux ? La « loi du père », d’un point de vue symbolique, ne pourrait coexister avec la violation réelle de l’inceste, ce qui relèverait d’une pathologie criminelle et non d’un processus civilisateur. Alors, c’est la voix, le discours entendu d’un autre père monstrueux qui imposera ses vérités qui lui feront vivre sa destinée délirante. Pour Irma, cette perception auditive pourrait être entendue comme un langage qui serait venu toucher le corps ; un lien avec l’affect. Rappelons-nous que ce premier son est celui qui viendra soutenir les liens originels à l’Autre, ses angoisses, ses désirs, alors même que les mots ne sont pas encore présents. En ces instants, ne serait-ce pas la voix « d’un maître » entendue sous une forme hypnotique, assujettissante, jouissante ? Jacques Lacan parle de la voix comme d’une pulsion invocante différente des pulsions anales et orales. La demande psychique initiale (infans) est adressée à l’Autre où celui-ci transformera le cri en paroles signifiantes, ce qui inscrira le sujet dans le langage. Dans le cas qui concerne Irma, on pourrait penser avoir entendu un hurlement commun dans la continuité d’un malentendu ; une conduite du côté de la confusion des langues ! Une langue, autre, qui aura été parlée à sa place.
Notons que le langage précède le sujet, assujetti aux lois, et qui organisera le rapport à soi et à autrui. Lacan, lui, parle de la destinée tramée par le langage, comme si dans la vie, nous cheminions en suivant des trames filaires d’un large tissu conçu avant l’arrivée d’un moi en révélant son propre fil. Bourdieu exprime que « le langage est un code de mal entendu, de sous-entendu », etc.
L’organisation psychologique d’Irma paraît construite du côté de la psychose, par la racine d’un délire, du côté d’une surcompensation d’un « noyau profond d’angoisse », plaçant lien entre extériorité et intériorité, selon Marc Lebailly[5]. La question posée : « Où serait passé le sujet, celui qui devait se détacher du nous, celui de la perte pour trouver un sens de l’existence ? »
La démonstration d’un « je » sacrifié pour la place d’un « nous », une identification pour Irma au totalitarisme et à leurs violences, un ça négatif, infantile, demeuré actif. Une « liberté » pour sa personnalité psychotique de celle qui n’aura pas été prise dans la chaîne signifiante. Le fou, dit Jacques Lacan, serait celui qui ne serait pas aliéné comme le névrosé qui, lui, pourrait l’être.
Jacques Lacan : « Les hommes libres, les vrais, ce sont précisément les fous ». Il n’y a pas de demande du petit a, son petit a il le tient, […]. Le fou est véritablement l’être libre. […] « Disons qu’il a sa cause dans sa poche, c’est pour ça qu’il est fou[6]. »
Les décharges pulsionnelles d’Irma agiront vers des dispositions perverses polymorphes. Selon Freud[7], la perversion serait une régression à une fixation antérieure de la libido.
Pour Irma, c’est l’investissement dynamique d’une régression, de ses fixations qui vont se développer du côté de la perversion dans le sens psychopathologique. Le narcissisme pervers d’Irma sera organisé sous la pulsionnalité d’emprise, sadique, agressive qui se manifestera dans la relation aux objets, notamment des femmes prisonnières dont elle est la gardienne.
Si Baudelaire exprime son attirance, sublimée, pour les « choses » sombres ou immorales dans Les fleurs du mal, Grese sera dans le réel décrite comme la surveillante la plus cruelle d’Auschwitz. L’un des témoins lui attribuera jusqu’à trente décès par jour. La femme, l’aide-soignante, va se montrer perverse dans ses exactions.
Un moi en déliaison accolé à un processus primaire pour des satisfactions pulsionnelles immédiates. Un retour infantile transféré sur ces détenues pour exercer des répétitions et autres excitations, jouissances symptomatiques subies.
Une construction subjective psychique perverse restée fixée en déni de la castration symbolique. Rencontrer la toute-puissance despotique de ce « père » n’était-ce pas incarner et se faire objet pour venir combler son manque ? Une disposition perverse crée comme un dispositif visant à confronter ce « père » et ses lacunes, pour ensuite s’offrir comme l’objet capable de le compléter en jouissant tant de sa mise à mal que de l’action censée venir la colmater. « Une hystérique, c’est une esclave qui cherche un maître sur qui régner[8]. » Dixit Jacques Lacan.
Irma Grese était considérée comme une femme sadique, monstrueuse, prenant un plaisir à infliger des souffrances. Luba Triszinska, une survivante de l’Holocauste, a affirmé lors du procès de Bergen-Belsen qu’Irma Grese avait une habitude sadique qui consistait à assassiner les détenus en les abattant de sang-froid. Elle aimait aussi utiliser un fouet tressé pour écraser les seins des femmes, de préférence de belles juives et bien faites, jusqu’à ce qu’elles meurent. L’instance surmoïque tyrannique dotée d’une jouissance mortifère, où la répétition du passage à l’acte ainsi que le sadisme extrême d’Irma nous révèlent la domination de Thanatos sur la pulsionnalité d’Éros. Irma Grese aura perdu le contact avec la réalité, elle l’aura réorganisée selon ses propres lois (délires, hallucinations, perversion), à cause d’un élément fondamental d’une réalité symbolique qui lui aura fait défaut. Ces troubles traumatiques l’auront fait chuter du côté de la perversion ou version du père dans un noyau psychotique.
Toutes les exactions qu’elle aura fait subir à ses prisonnières vont s’inscrire dans un lien pulsionnel infantile enfermé du côté d’un moi narcissique primaire (destructivité de l’objet) en tuant le père réel, l’originel du langage !
Les cibles privilégiées d’Irma Grese comprenaient aussi bien les personnes en bonne santé, les malades, les faibles et les incapables qu’elle visait sans distinction dans ses manœuvres cruelles. Ceux qui, malgré leur faim et leurs difficultés, continuaient à manifester un peu de leur beauté d’antan, étaient les premiers à être sélectionnés[9]. L’agressivité d’Irma était dirigée vers la haine de la beauté rescapée et d’un désir de destructivité de l’objet manquant où elle exercera sa toute-puissance. Une destruction sadique visant à annihiler toutes les formes de jalousie et de frustration. À entendre certains témoignages, celle-ci aurait violé certaines détenues, alors ses viols commis ne seraient-ils pas ceux d’une pulsionnalité enracinée par la conflictualité profonde d’une homosexualité inconsciente ?
Relevons que les barbaries commises par Irma Grese ont poursuivi les survivantes, à troubler leur existence largement après la fin de cette guerre. Cette jeune femme aura présenté la figure archaïque d’un moi monstrueux qui aura dévoilé ses ombres et ses pulsions pathologiques les plus caverneuses. La fiction d’un sujet entre ses tensions, ses conflits intrapsychiques et toutes ses dérives. Ainsi que la perte dyadique de ce lien qui s’était élaboré. Élaboré tel un mythe de quelque chose qui n’existait pas au début et qui s’était construit, l’impensable de la chute !
Rappelons-nous que Jacques Lacan disait que nous jouissons de nos symptômes non pas dans un sens plaisant, ils viennent combler un vide, donner un sens qui viendrait mêler le corps et le langage…
L’histoire d’un sujet féminin qui aura été confronté à la folie d’événements traumatiques et qui aurait été dépossédé, voire désorganisé psychiquement. Comment être à nouveau ? Alors, c’est un processus de défense qui prendra place avec une identification aux agresseurs. Suivant Sándor Ferenczi[10], l’identification à l’agresseur permet au sujet de survivre psychiquement à l’agression en s’identifiant à l’adulte agresseur. Ce mécanisme prendra une place chez Irma qui aura été confrontée à des dangers et à des traumatismes.
Ce propos aborde la trajectoire du moi d’Irma confrontée aux traumatismes parentaux enkystés, qui aura produit un vertige existentiel, une perte de repères entraînant un recours à des mécanismes de défense. L’identification aux agresseurs s’inscrira au cœur de son processus psychique dans une dynamique première, celle de la figure du « papa » originaire puis celle du « père » phallique ou fantasmatique.
Notons que pour le moi de l’enfant, le « papa » aura un rôle fondamental. Il évoquera la protection, ainsi qu’une première altérité pour le petit d’homme. Il créera les premiers fantasmes, les attentes, etc. Progressivement, l’évolution psychique mènera l’enfant vers le complexe d’Œdipe. Ainsi, la figure du père se modifie : il sera le « père » phallique, le détenteur du signifiant phallique, l’incarnation de la Loi et l’interdit de l’inceste. La rupture permettra à l’enfant de se libérer du collage à la mère. Ce « père » n’est plus réduit à un individu réel. Il devient une instance symbolique qui produira le désir avec l’accès au langage, et à la pensée pour une subjectivité.
Cette identification à l’agresseur recoupe plusieurs mécanismes visant la condamnation à réprimer des pulsions de l’espace psychique intérieur, ainsi qu’une défense contre les objets extérieurs créateurs d’angoisse. Irma évoluera ainsi du statut de victime à celui d’agresseur en s’appropriant certaines propriétés du pouvoir de l’autre. La démonstration d’une fixation d’un narcissisme primaire, qui l’amènera à se construire en monstre vis-à-vis de son semblable, dans la forclusion d’une subversion libidinale et l’exclusion de ses affects. Le vécu pour Irma d’un pervertissement du moi par tout son sadisme agressif. Entrer au sein de ce parti, c’était interdire son « je » pour un « nous » avec ses normes, opposé à un autre nous, devenus eux ; les mauvais objets juifs. Le sacrifice en marche d’un « je » pour endosser l’habit physique, psychique d’une uniformisation au féminin. La ritualisation d’un « encore/en-corps » pris dans la répétition, où le corps sera tenu par la répétition et ses angoisses.
Employer le mot féminin dans l’histoire d’Irma Grese revient à la ramener à la singularité d’une identité. Une différence avec la féminité qui pourrait être envisagée par des rôles, des attitudes et autres mascarades définissant la femme. Si Sigmund Freud admettait que le féminin était resté pour lui un « continent noir », voire une « énigme » pour Jacques Lacan, « la femme n’existe pas ». En effet, celle-ci nous montre son unicité en dehors des structures symboliques d’une société et de ses normes culturelles. En d’autres termes, « La Femme » avec un grand « L » pourrait représenter toutes les femmes de manière uniforme, ce qui n’existe pas car la féminité est multiple et ne peut être réduite à une seule essence.
Irma Grese va nier les accusations déclarées contre elle et se présentera comme une simple exécutante, une fonctionnaire ordinaire. « C’était notre devoir », dira-t-elle lors du procès. L’état agentique d’Irma l’aura conduite du côté d’une identification surmoïque collective. Elle aura intégré les normes et autres ordres d’une autorité, une identification qui l’aura anesthésié de toute forme de culpabilité. Hannah Arendt parle de « banalité du mal ». C’est l’histoire d’Irma, une personne ordinaire qui aura commis des actes sanguinaires monstrueux. Sous l’emprise d’une autorité absolue, de la défaillance du moi, elle s’est trouvée aliénée par une toute-puissance. Elle n’aura été qu’un instrument, un objet façonné aux discours idéologiques hypnotiques entendus de la voix de son « maître » !
Elle écrira une dernière lettre à son papa avant son exécution ou la répétition d’une quête de reconnaissance du père symbolique demeuré dans sa psyché. Elle déclarera partir « courageuse, innocente et toujours fière », et demandera à son père de ne pas avoir honte d’elle.
Le 13 décembre 1945, au moment de sa pendaison, sa présentation glaciale, teintée d’une certaine arrogance, choquera l’opinion publique qui la qualifiera de « monstre ».
Qui est monté sur l’échafaud « La hyène d’Auschwitz » ou le corps d’une femme attaché à la psyché de la petite « fille à papa » ?
« Le moi n’est pas maître en sa demeure », disait Sigmund Freud.
« Dans un monde toujours changeant et incompréhensible, les masses avaient atteint le point où elles croyaient simultanément tout et rien, où elles pensaient que tout était possible et que rien n’est vrai. » Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme
2ème partie
Relief dit de l’Athéna contemplative, vers 460 av. J.-C., Musée de l’Acropole, Athènes
Introduction : Une époque marquée par l’absence de limites et de liens dans une société fluide I. L’idéologie de l’autodétermination : La transitivité comme un fait avéré L’absence d’humanité neutre Un déni de réalité La déconstruction et les lois de l’énonciation II. La toute-puissance infantile et la conviction intime III. Une indifférenciation sexuelle
« Un peuple, c’est une population, des contours, des conteurs. » Régis Debray, Éloge des frontières
Introduction Dans l’Antiquité grecque, la modération était considérée comme un idéal. Sur un bas-relief du 5ᵉ siècle avant notre ère, Athéna, déesse de la sagesse, se tenait majestueusement accompagnée de sa chouette, symbole de clairvoyance et d’une vision d’au-delà des apparences. Elle nous indiquait les limites à respecter et nous inclinait à une méditation sur la finitude de l’homme. À l’opposé de cette tempérance et de cette raison, l’hubris évoquait des comportements excessifs et transgressifs. La pensée de Mai 68[1], marquée par une forme d’hubris destructrice, se caractérise par une radicalité véhémente dans ses slogans tels que « il est interdit d’interdire », « jouir sans entrave » ou encore « soyez réalistes, demandez l’impossible ». Ces mots d’ordre faisaient de l’outrance une vertu révolutionnaire, cherchaient à satisfaire et à promouvoir toutes les jouissances singulières, tout en confondant jouissance et désir. Cette dynamique a ouvert, entre autres, une voie vers la transidentité et des forces mortifères. Après avoir examiné des causes possibles de la demande exponentielle de « changement de sexe », nous nous proposons d’explorer quelques sous-jacents idéologiques, sociopolitiques et familiaux de cette nébuleuse trans dans le social contemporain.
Eugénie Bastié[2] repère qu’après un moment « Icare », caractérisé par un progressisme débridé, par une technologie aveugle et une « plasticité et malléabilité infinie de l’homme », émerge désormais le moment « Ulysse ». À l’instar d’un retour du refoulé, les limites que nous avons éludées ressurgissent sous forme de crises écologiques avec les enjeux énergétiques, économiques et civilisationnels relatifs aux questions d’immigration et de frontières. Selon une perspective freudienne, à une phase prométhéenne pourrait succéder une phase œdipienne autorisant le passage à l’acte de fantasmes inconscients infantiles où la jouissance prédomine. L’homme apparemment ne se retient pas : dès qu’il sait ce qu’il peut accomplir, il le fera les yeux fermés. Bien que les comités d’éthique, instances surmoïques, tentent d’imposer une limite avec un « pas plus loin ! », la face sadienne du surmoi inconscient, que Jacques Lacan qualifie de « gourmandise du surmoi » dans son œuvre sur Kant avec Sade, impose un impératif de jouissance sans restriction : « Tu dois jouir ! ». Cette injonction entraîne une confusion entre le désir et la pulsion. À l’exception de Camus, qui dans L’Homme révolté prône l’importance de la mesure, la modernité semble avoir perdu de vue le sens des limites. Alain Finkielkraut[3] avance que l’hubris de notre époque nous conduit désormais à nous penser à partir de deux figures emblématiques de l’hypermodernité, à l’apogée de la démocratie : le migrant et le transgenre. Le migrant, sans véritable identité, symbolise l’effacement des frontières entre autochtones et étrangers. Il incarne une forme d’identité totale et une humanité qui se veut en opposition à toute singularité. Le transgenre, de son côté, personnifie l’émancipation absolue. Il se définit comme cause de lui-même et s’inscrit dans un modèle avec lequel chacun peut se reconnaître dans l’une des soixante-douze identités actuelles revendiquées ! La question des limites paraît absente du discours du transgenrisme qui soutient que la distinction entre les sexes est une construction sociale inscrite sur un continuum d’un sexe à l’autre. Ainsi, l’appartenance à un genre résulterait d’une maturation personnelle qui n’est pas tributaire du sexe « assigné » à la naissance. Cet effacement des limites et des contraintes imposées par la loi paternelle qui limitait les désirs de l’enfant ouvre la voie à l’autodétermination, comme l’a décrit Marcel Gauchet[4] dans son ouvrage La gauche au défi de la société des individus. Le droit, jadis au service de la collectivité, sert désormais le privé, l’autonomie et le libre choix, notamment en ce qui concerne le nom et le prénom, en résonance avec les principes du libéralisme.
L’idéologie de l’autodétermination
Dans les années 1980, Jean-Pierre Le Goff observait l’émergence d’une « barbarie douce » au sein des rapports sociaux, résultant de la nécessité de s’adapter aux « mutations du monde contemporain ». L’autonomie, l’un des thèmes centraux de son analyse, devenait une source de déstabilisation tant pour les individus que pour la collectivité tout en générant une profonde angoisse. Dans ce contexte, diverses « thérapies » agissaient comme une sorte « d’infirmerie sociale ». Les réalités se dissolvaient dans une pensée fluide, prônant un discours où se mêlaient « tout et son contraire ». Les individus se trouvaient contraints d’aspirer à l’autonomie sans cesse renouvelée. Chacun était sur le chemin de devenir le poète de sa propre existence au sens étymologique du terme. Jacques Alain-Miller[5] met en lumière cet extrémisme de l’individualisme contemporain par l’écriture « Un-dividualisme » qui souligne la revendication de l’Un, remplaçant le préfixe privatif « in » par l’article indéfini « un », versus auto-détermination et auto-engendrement, tout en évinçant la figure du grand Autre. « Ce sont les pensées qui viennent comme portées sur des pattes de colombes qui dirigent le monde », nous avertissait Zarathoustra. Dans son ouvrage Une folle solitude, Olivier Rey[6] repère dans un fantasme de l’homme auto-construit un micro-événement passé inaperçu, mais riche de sens : Jusqu’aux années 1970, les jeunes enfants faisaient face à leurs parents dans leur poussette, favorisant ainsi un soutien par le regard. Puis, un retournement s’est opéré : les enfants ont commencé à être orientés vers l’avant ! Le sujet devait désormais délaisser son passé, se tourner vers l’avenir et se bâtir lui-même. Cette utopie de l’auto-fondation s’est infiltrée dans certaines approches pédagogiques, prônant l’idée d’un enfant émancipé de l’autorité des adultes, capable de construire ses savoirs (terminologie exacte des instructions officielles de l’Éducation nationale) et de forger son identité personnelle. La loi d’orientation sur l’éducation (loi 89-486 du 10 juillet 1989, dite « loi Jospin ») stipule dans ses annexes, sous l’intitulé « l’élève au centre du système éducatif », que « l’école doit permettre à l’élève d’acquérir un savoir et de construire sa personnalité par sa propre activité ». Dans un document de formation du G.F.E.N[7] (Groupe Français d’Éducation Nouvelle), on peut lire cette déclaration de principe que « le savoir ne se transmet pas, il se construit » pour le « sujet apprenant », sans doute à l’instar de Blaise Pascal qui, dès l’âge de 11 ans seulement, rédigeait son premier ouvrage scientifique et démontrait la proposition d’Euclide sur la somme des angles d’un triangle… Récemment, une partie du corps enseignant a rejeté la proposition du « choc des savoirs », présentée par un ancien Premier ministre. La finalité visait à « rehausser le niveau d’exigence et d’ambition pour tous les élèves », en plaçant au centre de l’apprentissage à l’école primaire les savoirs fondamentaux et leur autorité, dans un contexte qui valorise chaque opinion et conteste occasionnellement la science. Dans ce cadre, émergeront les questions d’identité sexuelle. Ainsi, Chat GPT, une des formes de l’intelligence artificielle, peu intelligente faute de pouvoir lire entre les lignes et peu artificielle étant une production humaine, se « mêle à la conversation », en rendant compte de cette auto-identification dans une des définitions d’une femme : « personne qui s’identifie comme femme ». Cependant, cette définition circulaire omet des éléments cruciaux tels que la présence de chromosomes XX ou d’un utérus, qui sont essentiels à la définition d’une femme.
L’idéologie contemporaine de l’autonomie, selon laquelle on peut s’affirmer autonome, va également se déployer dans le domaine de la sexualité. La question trans peut illustrer cette auto-détermination et cette auto-nomination par l’assertion « je suis ce que je dis », dans une affirmation de l’instant et dans une synchronicité, tout en niant l’importance de l’histoire personnelle et ses traces traumatiques qui la jalonnent. Pourtant, la construction identitaire s’opère toujours à l’intersection du synchronique et du diachronique. Le sujet ne peut naître de lui-même dans une identité imaginaire qui resterait instable. Il ne peut se constituer une assise symbolique qu’à la condition d’être nommé par l’Autre social et enserré dans le discours de l’Autre qui agit à notre insu, « moi, fils de… ». Comme le souligne l’aphorisme de Lacan : « Le désir est le désir de l’Autre », et de préciser, « Dans la vie, on connaît ses désirs, on peut désirer toute sorte d’objets, mais son Désir, celui qui vous constitue, qui oriente tous vos actes, tout ce que vous serez, celui-là, c’est à la fois le sujet et ce n’est pas lui. Cela conduit à un rapport d’altérité à soi-même, de division, d’étrangeté. C’est comme cela que l’on constate souvent que le sujet se sent forcé par un désir qui le dépasse et qui pourtant est le sien.[8] » Cette autodétermination de soi, qui pourrait être perçue comme une expression individuelle de l’ego (l’égaux ?), s’oppose à la conception lacanienne du sujet, qui n’est qu’une représentation, un signifiant pour un autre signifiant inscrit dans la chaîne symbolique. Cette position est à l’antithèse de toute institution qui matérialise l’empreinte du collectif dans les existences individuelles. Dans une quête d’autonomie sexuelle, certains jeunes revendiquent « le droit » de choisir son sexe, de se passer de l’autre, pulvérisant ainsi les frontières entre le masculin et le féminin, ainsi que celles séparant l’hétérosexualité et l’homosexualité. Ajoutons que cette expression « je suis ce que je dis » étayée sur des affects et ressentis impose une adhésion non critiquable et exprime une revendication narcissique des petites différences, accompagnée d’une victimisation systématique où toute remise en question engendre une suspicion de phobies. Peut-on entrevoir cette auto-détermination qui évince l’altérité, dans le remplacement du mot « amoureux » par celui de « copain » ? L’expression « compagnon de pain » fait référence à la similarité, à l’homogénéité, qui renvoie à l’idée de « mêmeté » formulée par Paul Ricœur. Considérer l’autre comme un semblable plutôt que comme un prochain réduit les possibilités d’échange. Cette auto-détermination, qui trouve son origine dans la théorie de Judith Butler, au sein de l’idéologie du self-making, serait empruntée à Theodor W. Adorno, selon Éric Marty[9], dans « La psychanalyse revisitée, Die revidierte Psychoanalyse ». Dans son ouvrage de 1946, il illustre comment les psychanalystes américains ont substitué les processus psychiques et symboliques par des facteurs socioculturels afin de construire une psychosociologie adaptative. Selon cette perspective, « le sexe n’existe pas, il n’y a que le genre », et le genre est performatif et donc totalement libre. Cette déclaration génère ce qu’elle désigne. L’affirmation « je suis un homme » apparaît incontestable, échappant à toute dialectique et niant les facteurs génétiques et anatomiques.
Quelques critiques concernant l’autodétermination :
La transitivité comme un fait avéré
« La transidentité est un fait qui concerne l’institution scolaire.[10] » Cette déclaration ministérielle n’est soutenue que par son assertion. L’affirmation « J’aimerais être une fille » serait à entendre comme une manifestation de souffrance psychique. Paul Denis[11]interprète même cette « conviction » comme l’expression d’une « plainte sur un mode mythomaniaque », liée à des mères « qui soutiennent la demande de leur enfant dans une des formes de syndrome de Münchhausen par procuration », c’est-à-dire d’un trouble factice simulé par un tiers chez l’enfant, destiné à le mener chez le médecin à des fins de traitement inutile.
L’absence d’humanité neutre.
Il n’existe pas de notion d’humanité neutre. À la naissance, on n’entre pas dans ce monde avec un état détaché de tout sexe, offrant la liberté de choisir son identité. La sexuation est une imposition, le sexe anatomique et génétique n’est pas modifiable. On se développe dans une structure génétique de sexe mâle (XY) ou de sexe femelle (XX) ; il n’y a pas de troisième sexe. Freud affirmait que « l’anatomie est le destin », tout en reconnaissant la bisexualité psychique qui habite chaque sujet, avec quelques contingences à assumer. Il mentionnait également que « le moi n’est pas maître en la demeure » en raison de sa division interne. Cette dualité engendrera la troisième blessure narcissique insupportable et rejetée, ce qui peut se manifester par des déclarations telles que « je ne sais pas ce que je dis » et, dans ce cadre, par l’assertion « je l’affirme » ! Cette différence anatomique est incontournable. Le sexe n’est pas « assigné » à la naissance par un médecin, mais relève d’un constat objectif. Le terme « assignation » est spécifiquement réservé aux états intersexués (1,7 %) constatés à la naissance. Nous observons une confusion manifeste entre l’identité sexuée pro-objectale et l’identité sexuelle avec choix d’objet hétérosexuel ou homosexuel. Quant à l’identité de genre envisagée comme un continuum entre les hommes et les femmes et représentée par toutes les nuances de l’arc-en-ciel du drapeau LGBT+ constitue une hérésie scientifique. Être né du sexe masculin ou féminin est un statut juridique intrinsèquement « indisponible.[12]» Par conséquent, nul ne peut s’en prévaloir ou s’en affranchir au motif d’une prétendue assignation. L’enfant se trouve alors confronté à la nécessité d’engager un travail psychique à partir de cette donnée initiale. Il est susceptible de traverser de manière temporaire une période imaginaire et interrogative se demandant « si j’étais né de l’autre ». Cette représentation le conduit ultérieurement à s’identifier aux parents du même sexe, processus qui contribue à la formation de son identité sexuelle dans un cadre complexe. Le choix de l’objet d’identification relève peu de l’ordre d’un choix au sens conventionnel. Une position parentale possible pourrait être : « Tu as peut-être envisagé cette option, mais ce n’est pas la réalité. » Ce propos incite l’enfant à un travail de deuil inévitable. Il apparaît que toute autorité, entendue comme un accompagnement dans son développement, ne pourra s’imposer sans prendre le risque d’exprimer une vérité, au péril d’un désamour potentiel. Certains enfants peuvent également développer la conviction qu’ils seraient probablement mieux aimés s’ils appartenaient à l’autre sexe, d’où l’émergence du discours du transgenre. Cette réflexion soulève néanmoins une question cruciale : qu’est-ce qui motive le désir de modifier une anatomie qui, par nature, est indépendante du genre ? Lacan s’éloigne de l’aphorisme freudien en introduisant le néologisme de « sexuation » dans son séminaire « Encore ». Ce concept peut être envisagé comme un processus subjectif singulier, au cours duquel le « parlêtre » sexué ne se définit que par la jouissance résultant de sa rencontre avec le langage. Ainsi, chacun se donne la possibilité de se positionner selon un mode masculin, féminin ou autre. Ce cheminement fait trace tant sur le corps que dans le langage.
Déni de réalité
« Je suis l’esprit qui toujours nie, et c’est avec justice Car tout ce qui existe est digne d’être détruit. Il serait donc mieux que rien n’existât. » Méphistophélès
Le déni occupe une place centrale dans les manifestations contemporaines de l’économie psychique. Aujourd’hui, il est devenu légitime, dans un processus d’auto-reconnaissance, de définir son genre indépendamment de son anatomie. Ce phénomène engage une forme de négation de la réalité biologique et amène certains à revendiquer un changement de sexe en affirmant : « Au nom de ma conviction et de mon ressenti, j’ai le droit d’attendre de la société qu’elle reconnaisse mon identité ». Cette position, qui fait fi de la réalité anatomique, exprime une manifestation d’une toute-puissance infantile. Elle s’apparente également à un comportement de nature perverse qui dénie la castration symbolique, voire évoque une logique psychotique, où le sujet, dépourvu d’une référence au grand Autre, ne dispose pour autorité que de « son dire ». Accepter une telle demande, sans écoute du malaise sous-jacent, en la considérant comme un fait avéré, conduit à légitimer l’insertion apodictique de l’enfant, qui se trouve alors dans un déni de réalité. Cette dynamique s’inscrit dans un rapport incertain à la différence des sexes, engendrant un processus long et chaotique que nous désignons sous le terme d’identification. Il convient de rappeler que le déni se manifeste toujours dans un contexte relationnel bipartite, à travers une dialectique perverse qui mène l’autre à une incapacité à s’exprimer. Dans le milieu des relations entre les parents, les médecins et l’enfant, Paul Denis évoque une « communauté du déni ». L’éviction de l’instance paternelle, corrélée à une transformation sociétale où un seul signifiant, celui de « parent », peut désigner à la fois le père et la mère, participe d’un véritable retournement. Cette conception de l’auto-détermination possible constitue non seulement un déni de la réalité, dans la mesure où l’enfant est toujours investi dans le désir de l’autre, mais aussi un mensonge, en laissant entendre qu’il pourrait se soustraire aux déterminants de son sexe biologique.
Le Journal de Montréal[13] présente une situation sans précédent. Dans certaines écoles du Royaume-Uni, des élèves s’identifient comme chats et miaulent en classe. Ce phénomène, associé à la mode des furries proche d’un véritable délire, soulève plusieurs réflexions. Tout d’abord, la question de l’identité apparait au premier plan. Au-delà des soixante-douze identités déjà mentionnées, il est légitime de se demander si les enseignants sont tenus d’utiliser le « prénom choisi » par les élèves qui s’identifient de cette manière. Cette problématique s’entrelace avec les enjeux liés aux relations de zoophilie que nous aborderons dans le cadre de l’antispécisme. Ensuite, la question de la métaphore qui tend à s’effacer en ces temps actuels est interpellée. En tant qu’être « parlant », tous nos liens sont déterminés par le langage. Il est possible que le corps enseignant et les parents concernés ne parviennent pas à saisir la portée métaphorique, le déplacement symbolique, la poésie ainsi que l’éventuel désir de ces enfants d’être aimés, à l’instar du chat domestique qui bénéficie de soins particuliers et d’affection au sein du foyer. Enfin, ces jeunes pourraient être en quête d’éprouver l’autorité de leurs enseignants dans un jeu pervers, conduisant à l’impuissance de l’expression de la part de l’enseignant. Ce dernier se trouve alors contraint de respecter « l’identité de genre » de ses élèves, tout en intégrant des questions de diversité, d’inclusion et de non-discrimination.
La déconstruction et les lois de l’énonciation
Si l’on considère que le genre constitue une construction sociale pure, à l’instar d’un performatif, contrairement au sexe biologique, il serait théoriquement envisageable de le déconstruire, de le déprogrammer. Cependant, cette perspective apparaît en réalité inapplicable à l’ensemble des constructions sociales. La religion, définie comme un ensemble spécifique de croyances et de dogmes établissant un lien entre l’humanité et le sacré, représente également une construction sociale. Quelles que soient les spécificités de cette religion, que Lacan qualifie « d’increvable », elle ne saurait être sujette à déconstruction. Le langage, inhérent à l’homme en tant qu’être capable d’interprétation, est une construction sociale qui a émergé simultanément à l’évolution de l’humanité. Aucun individu ne s’exprime spontanément ; il doit nécessairement s’inscrire dans une langue qui l’a précédé. Celle-ci fonctionne comme un système de contraintes, d’arbitraires régissant le choix des mots et des signes, ainsi que l’enchaînement des signifiants. Cet ordre intangible s’impose à tous afin de pouvoir parler. Ainsi, une tentative de déconstruction, telle que « aime je te » au lieu de « je t’aime », donnerait lieu dans l’ordre discursif à quelque chose relevant soit d’un autisme, soit d’un langage délirant. En effet, l’absence de ce rapport de contrainte partagé entre l’auditeur et le locuteur, rendrait tout échange impossible. La condition humaine demeure déterminée et contrainte par l’usage du symbolique, du fait même que nous sommes des êtres parlants. Cet ordre symbolique constitue une structure qui définit ce qui est impossible, ce qui est hors langage : tout ne peut pas se dire, il n’est pas possible de « dire comme on le souhaite », ni de choisir unilatéralement tel ou tel mot pour nommer ou désigner une chose précise. Encore une fois, la langue nous précède avec ses contraintes. Cet ordre impose une autorité à tous, en se soutenant de quelque chose qui transcende chacun d’entre nous et ne se prête pas à la négociation. Cet ordre détermine des positions en fonction des relations qu’elles entretiennent entre elles (je, tu, père, mère, enfant) indépendamment des individus singuliers. Le psychotique s’exprime dans un langage hors-la-loi symbolique, sans respect de la syntaxe, où la parole ne fait pas acte. En d’autres termes, si tout est construit, tout devient possible. Or, notre capacité à parler est structurée autour du consentement à ne pas être entièrement dans la jouissance. C’est ce consentement à la perte de jouissance qui ouvre la voie à l’élaboration d’un savoir et à l’expérimentation avec la langue. Le désir et la loi reposent sur un fondement commun : c’est parce que les lois de la parole délimitent un interdit que quelque chose du désir peut se manifester. Lorsque tout devient permis, le désir s’efface et le pulsionnel se libère. Daniel Sibony[14] identifie trois générations en lien avec la liberté de changer de genre. La première génération de personnes transgenres exprimerait une « croyance » inébranlable en la binarité de la différence sexuelle, nécessitant une transition par le biais de réparations chirurgicales du sexe anatomique afin de passer du féminin au masculin ou inversement. La seconde génération aspirait à naviguer entre l’identité masculine et l’identité féminine, dans une indétermination régulée par la prise périodique d’hormones. Paul Preciado, figure emblématique de cette position, décrit sa transition dans un entretien avec Laure Adler[15], qu’il considère comme «un acte de décolonisation, un acte somato-politique ». Il avance que son « assignation de genre à la naissance, cette inscription dans la réalité sociale par le biais de normes, n’est qu’une fiction politique ». Ces normes ont été instaurées par « l’ordre hétéro-patriarco-colonial » pour consolider son pouvoir et opprimer les minorités. Ainsi, les pronoms « il » et « elle » deviennent interchangeables. Toute désignation à son endroit en utilisant le prénom « il » entraîne immédiatement une rectification pour le non-usage de « elle » et vice-versa. La phrase « c’est mon choix » pourrait être interprétée comme la devise de ce dispositif pervers. L’expression d’un délire narcissique de toute-puissance est manifeste, car parler implique une perte ainsi que l’assurance de la reconnaissance du statut et du genre de l’autre. Cette dynamique entraîne un traitement avec mépris des lois qui régissent la parole, aboutissant à l’occupation de toutes les positions disponibles. Chaque individu, à l’instar du signifiant, n’occupe qu’une place partielle. Cette situation génère de l’innommable ainsi qu’un message paradoxal dans l’échange, ouvrant la voie à la psychose. Selon Paul-Claude Racamier[16], « toute schizophrénie évoque la mise à mort de la psyché. » Par ailleurs, le genre opère comme un piège, englobant toutes les « minorités marginalisées » en opposition à l’homme blanc hétérosexuel. La troisième génération s’éloigne du terrain chirurgical et hormonal pour performer son identité et son genre à travers le langage. Dans cette logique, chacun construit sa propre vérité par le biais de la performance dans un discours qui postule que la différence sexuelle n’est qu’un effet linguistique, une expression des rapports de pouvoir, tout en occultant la réalité biologique de l’anatomie. Dans l’émission « Arrêt sur image » animée par Daniel Schneidermann, dédiée à « la marche des fiertés » du 29 juin 2018, l’animateur s’adresse à l’un des individus barbus qui lui répond : « Je ne suis pas un homme, monsieur, je ne sais pas ce qui vous fait dire que je suis un homme […] Je suis non binaire, ni masculin ni féminin, je refuse qu’on me genre comme un homme. » L’animateur s’excusera de son « offense », justifiant selon cet individu qu’il a été « aliéné » au sexe et non à la construction sociale qui est le genre. Ce dialogue pervers et sans issue témoigne d’une occupation tyrannique de la position du maître des mots. Cette position, dans laquelle repose la décision concernant le sens des signifiants, opère au détriment de l’autre qui est sidéré et objectivé. Ce défaut de limites personnelles chez « l’interlocuteur » évoque l’effort pour rendre l’autre fou, où Harold Searles, dans sa préface, affirmait : « Il est une parole qui ne prend pas, qui ne peut et n’est tenue par personne, c’est de cette parole qu’on devient fou. » Cette situation apparait comme la résultante d’une théorie censée favoriser l’autonomie ! Dans cette optique, Daniel Sibony[17] propose une dynamique d’entre-deux sexuel, qui se situe entre le biologique et le langage, ces deux éléments s’influençant mutuellement. Le sujet, dont la structure est dérivée de l’inconscient, est « assujetti » aux lois de la parole. Nous parlons du lieu d’un Autre, d’une parole qui nous « place hors de nous ». Cependant, ces contraintes langagières, qui dictent les normes constitutives du sujet et garantissent le lien social en se transmettant de génération en génération par le biais du discours collectif, semblent aujourd’hui s’effriter. Cette situation engendre un sentiment de désarroi, dans la mesure où chacun doit désormais naviguer seul avec les contraintes langagières. Cela ouvre la voie à l’arbitraire et à des violences qui se manifestent chez des individus se percevant comme tout-puissants. Cette violence, nourrie par un narcissisme collectif et un sentiment de supériorité qui rejette toute forme d’altérité, trouve actuellement son expression dans une forme de censure culturelle qui vise à imposer une police de la pensée. Elle se traduit par l’interdiction d’expositions et de présentations d’ouvrages comme Transmania [18], et des menaces de mort exprimées à travers des propos tels que « une TERF, une balle » ou encore « nous allons leur éclater la tête ». De surcroît, ces interdictions sont relayées par certaines personnalités politiques, qui interdisent la diffusion de publicités sur des panneaux de la ville de Paris
« Les mots qu’on connaît bien prennent dans ce pays un sens cauchemardesque. La liberté, la démocratie, le patriotisme, le gouvernement, tous ont un parfum de folie et de meurtre. » Joseph Conrad, Nostromo
II. La toute-puissance infantile et la conviction intime
Tout nourrisson prématuré néoténique se vit comme étant le centre de l’univers, en raison de la satisfaction immédiate de tous ses besoins. Selon Sigmund Freud, la toute-puissance du bébé s’origine dans la figure maternelle, dans la mesure où il incarne les désirs chimériques inassouvis de ses parents : « […] maladie, mort, renonciation de jouissance, restriction à sa propre volonté ne vaudront pas pour l’enfant. Les lois de la nature, comme celles de la société, s’arrêteront devant lui, il sera réellement à nouveau le centre et le cœur de la création, His Majesty Baby, comme on s’imaginait l’être jadis. » (Freud, 1914). Donald Winnicott évoquera l’état de « folie passagère » de la mère pour décrire ce qu’il qualifie de « préoccupation maternelle primaire ». Le sevrage relationnel progressif et douloureux conduira l’enfant à découvrir le principe de réalité, à savoir que sa mère se préoccupe d’autres personnes en plus de lui. En l’absence d’un positionnement clair de la famille et des enjeux sociopolitiques, l’omnipotence de l’enfant lui autorise toutes les revendications individuelles. Celles-ci ne font que nourrir son narcissisme et le plongent dans l’angoisse ainsi que dans l’incapacité de faire avec l’ambivalence. L’enfant parviendra dans ces conditions à établir une base qui légitimera sa « conviction intime » concernant son genre. Ainsi, un impératif imaginaire et performatif se manifeste dans trois registres : d’abord, le registre symbolique de la nomination, où l’enfant exige des autres de modifier la façon dont il est désigné, notamment dans le cadre scolaire ; ensuite le registre imaginaire correspondant au désir de transformer son image ; enfin le registre du réel qui implique des interventions chirurgicales et des traitements hormonaux. Ce désir d’éradiquer les traces de l’anatomie de naissance pourrait signer pour partie une chute de la fonction paternelle.
Jean-Pierre Lebrun aborde, dans plusieurs de ses ouvrages, des évolutions au sein des structures familiales et sociétales. Concernant la famille, il décrit le modèle d’antan où, selon son expression, la mère aimait son enfant « sans condition », tandis que le père l’aimait « avec des conditions », l’encourageant à grandir, à renoncer à l’immédiateté et à accepter les places différentes. Dans ce cadre, la figure paternelle introduisait une certaine dose de négativité et d’autorité. Bruno Bettelheim, en opposition au courant positiviste, a affirmé, à travers le titre de l’un de ses ouvrages, que l’amour ne suffit pas, soulignant que tout lien affectif est intrinsèquement ambivalent. Il n’existe pas d’amour sans une part de haine envers l’enfant, une dualité que la mère doit être en mesure d’accepter. En ce qui concerne le rôle maternel et l’idée du « tout amour », nous observons, d’une part, qu’avec l’individualisme moderne, chacun peut créer sa propre famille, qu’elle soit biparentale, monoparentale ou homoparentale. D’autre part, un nouvel idéal a émergé : celui d’un amour inconditionnel pour l’enfant, le déchargeant d’un travail psychologique de séparation du maternel et de sublimation du pulsionnel à effectuer. Aujourd’hui, la famille s’est transformée en un cocon protecteur, en place d’une première institution. Le sujet freudien, défini comme un sujet de désir, façonné et frustré par la réalité, se trouve désormais livré à une jouissance presque illimitée, qui entrave son processus d’humanisation par collage à la mère. Il n’est plus poussé à grandir et, ce faisant, il peut « choisir » son identité de genre, qui se « construira » indépendamment de son sexe biologique. Ainsi, la relation entre la mère et l’enfant devient symétrique, illustrant la séduction narcissique que Paul-Claude Racamier a décrite en 1983 : « Le but de la séduction narcissique est de maintenir dans la sphère narcissique une relation susceptible de déboucher sur une relation d’objet désirante ou de l’y ramener. » Ce positionnement rappelle les pratiques éducatives dites « positives » qui évitent toute forme de séparation et engendrent une pulsion d’emprise, plaçant l’enfant dans une dynamique relationnelle où les limites et les interdits sont absents. Ces conditions révèlent la complexité et la difficulté d’obtenir un véritable travail de symbolisation, de différenciation entre soi et l’objet et d’ouverture à un tiers séparateur. L’autorité paternelle, qui restreignait les jouissances en encadrant les pulsions destructrices de l’enfant à travers ce que Françoise Dolto qualifie de « castrations symboligènes », est devenue obsolète en raison d’une confusion avec le patriarcat. Lacan, dans son expression « Le Nom du Père, on peut aussi bien s’en passer à condition de s’en servir », suggère que sa fonction est essentiellement symbolique, c’est-à-dire de séparation et garantit la continuité de la lignée pour un fils. La condition d’être parlant impose un deuil de l’objet entièrement satisfaisant et contraint chacun au partage du champ symbolique. Comme le soulignait encore Françoise Dolto : « L’important, c’est qu’un enfant puisse toujours dire ce dont il a envie, mais pas toujours le faire ». Ignorer le principe paternel conduit à une abrasion du temps, nous enfermant dans une existence figée dans le présent et ouvrant ainsi la voie à un espace maternel incestuel.
L’évolution actuelle du domaine socio-politique renforce également cette absence de limitations. Dans une campagne de sensibilisation contre les « LGBT+phobies », le ministre de l’Éducation nationale Pap Ndiaye, importateur des Black Studies en France et se présentant comme« un produit de l’école républicaine française et de l’affirmative action américaine », a lancé le slogan « Ici on peut être soi ». Cette idéologie délétère, émanant de l’institution, fait écho au slogan « Venez comme vous êtes » du McDonald’s. D’autre part, la figure maternelle semble progressivement prendre le pas sur celle du père dans l’espace public, favorisant ainsi une certaine désexualisation des relations humaines. L’humour juif du comédien américain Groucho Marx, mis en avant dans le film L’homme est une femme comme les autres, illustre cette tendance à estomper les différences entre les hommes et les femmes, ainsi qu’une désaffection croissante envers le sexe chez les jeunes générations. Le Festival de Cannes 2018 a décerné la palme d’or au film Girl qui aborde la transition de Laura, une adolescente de 15 ans, née garçon et qui aspire à devenir danseuse, avec le soutien inconditionnel et la tendresse de son père lors de ses diverses démarches. Selon le journal Libération[19], « Laura est presque une enfant gâtée sur le chemin de la transition de genre : un père exemplaire en tous points, enveloppant sans surjouer la décontraction ». D’après Serge Hefez[20], « en Belgique, où elle vit, elle avance, avec l’aide de médecins et le soutien indéfectible d’un père aimant, dans sa transformation. » Dans ce film, nous sommes confrontés à une mère absente et un père qui endosse le rôle maternel sans négativité, abolissant ainsi sa fonction paternelle. Cette transition, formulée sous le mode conditionnel « je serais », ne s’inscrit-elle pas dans le registre de l’imaginaire ? Michel Schneider illustre dans son ouvrage Big Mother [21]combien le pouvoir, à l’image de notre société, a abandonné sa dimension paternelle, celle qui impose l’obéissance, pour revêtir une approche plus maternante, celle qui aspire à être aimée. « Vous n’avez pas le monopole du cœur », affirmait Valéry Giscard d’Estaing à François Mitterrand lors d’un débat télévisé durant l’entre-deux-tours de l’élection présidentielle française de 1974. Nous paraissons traverser une ère winnicottienne du besoin, caractérisée par le désir d’un état bienveillant capable de satisfaire les désirs de chacun. Cette évolution semble s’inscrire dans une forme de disneylandisation du monde, où, quel que soit l’âge, nous avançons vers le nouveau millénaire en trottinette, en culotte courte ou en patins à roulettes, usant d’un langage enfantin tel que « jouer dans la cour des grands », « la cerise sur le gâteau » ou « mouiller sa chemise ». L’État s’érige en pourvoyeur de soins, de nourriture, de sommeil et de tous les services de proximité à quiconque. Dans le registre de la biotechnologie, la possibilité de concevoir un enfant sans relation sexuelle confère à la procréation une dimension exclusivement maternelle. Ainsi, la fonction du care, du soin, paraît remplacer la fonction paternelle, aujourd’hui évanescente. L’expression « prenez soin de vous » est devenue particulièrement prégnante dans notre langage quotidien. Pour cet auteur, nous assistons à la transformation d’une « psychopathologie collective », où aux maladies liées à la figure paternelle (névrose obsessionnelle, hystérie, paranoïa) succèdent celles liées à la figure maternelle (état limite, schizophrénie, dépression). D’un point de vue individuel, la clinique du négatif d’André Green[22] se situe au cœur du malaise contemporain caractérisé par des souffrances psychiques au-delà de la névrose, à l’image des états limites, des carences de la subjectivité, des défauts d’intériorité. Dans ce contexte, certains sujets tentent, vainement, de pallier ces carences en recourant à des objets extérieurs tels que les substances toxiques et des atteintes au corps. Rappelons que le mot « sexe » dérive du latin « sexus », separatio, ce qui est coupé, ce qui implique un renoncement à l’autre sexe, à interpréter comme une castration. Ainsi, porter son sexe équivaut à porter un renoncement. Dans son ouvrage La morale sexuelle, publié en 1908, Freud aborde la question du conflit entre les pulsions sexuelles et les normes sociales. Il souligne que, pour ne pas être considéré comme un hors-la-loi, l’homme doit renoncer à sa toute-puissance pulsionnelle en abandonnant une part de lui-même pour ce qui est sacré et laïc, une démarche essentielle à la cohésion sociale et à l’établissement d’une communauté. Le désir de récupérer cette part abandonnée ne s’exprime-t-il pas dans les diverses revendications et formes de victimisation actuelles, observées dans le néoféminisme ou à travers les différentes orientations sexuelles ? Un des objectifs inconscients de la transition apparaîtrait alors comme un gain de jouissance. La notion de genre vise à élider l’angoisse de castration dans l’opération de dérivation de la sexuation, laquelle ouvre la voie à la différence sexuelle. Selon Clotilde Leguil[23], le défaut de castration entraine une pollution actuelle étouffante. La dimension toxique, au sens métaphorique, du surmoi contemporain s’acquittant du désir, génère une jouissance empoisonnante. La question de la castration chez l’homme peut résonner étrangement dans certains contextes. Daniel Sibony[24] s’interroge, par exemple, sur l’agression de femmes trans par des individus issus de culture phallique. La simple représentation d’une castration réelle chez l’homme, insupportable dans son horreur, génère une haine primaire, car elle ravive l’angoisse de castration chez le garçon, d’autant plus que celui-ci a déjà vécu une circoncision dans sa prime enfance. Cette absence de renoncement qui nous affranchit de l’instance paternelle ouvre la voie à une économie de la jouissance permanente, abrasant les limites et les interdits, et à une éviction du sexuel. C’est ainsi que nous constatons qu’un certain nombre de jeunes adultes choisissent l’abstinence sexuelle, adoptant le nouveau signifiant, celui d’« évitant ». Ces individus préfèrent s’abstenir de toutes implications corporelles tout en partageant la jouissance de la consommation de drogue et de musique. Selon Charles Melman[25], le moteur de la nouvelle économie psychique n’est plus le désir, mais la jouissance. Certains adolescents pourraient profiter de la légitimité sociale accordée au changement de genre pour contester l’autorité parentale, en utilisant un discours convenu sur l’autodétermination. Respecter l’enfant serait d’accueillir sa parole, tout en suscitant une réflexion par le biais de questions dont il ne pourra se saisir que plus tard.
III. Une indifférenciation sexuelle
« Si j’avais pétri mon limon, peut-être me fussé-je créé femme, en passion d’elles… » Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe
Ce moment trans s’inscrit dans une dynamique plus vaste d’indifférenciation, touchant à des aspects institutionnels et politiques. Le «mariage pour tous », qui choisit de contourner le terme « sexe » toujours encombrant, désigne en réalité le mariage entre personnes de même sexe et marque un renversement majeur : loin d’être institué sur la différence des sexes, il repose sur une indifférence face à la question de la sexuation. Cette absence de distinction, où un garçon peut « en même temps » être une fille, résonne avec un phénomène politique contemporain dans lequel les oppositions s’évanouissent au gré des cohabitations. Nous assistons à une confusion des langues entre le monde imaginaire et le monde réel. Le registre de l’imaginaire autorise toutes les créations possibles, qu’il s’agisse de figures comme Frankenstein ou des succubes, donnant libre cours à tous les fantasmes d’indifférenciation sexuelle. La mythologie est riche d’exemples de procréation masculine, comme Dionysos, ou d’hermaphrodites, à l’image de Cybèle qui est castrée par les dieux pour devenir femme, tandis que ses adorateurs, se castrant eux-mêmes, revêtent des habits féminins. À l’inverse, le registre du réel nous ancre dans une humanité fondée sur la différence des sexes et non sur une combinaison des genres. Aucun homme ne peut accoucher, faute d’utérus et l’hermaphrodite humain reste ultra-minoritaire. Cette perspective quelque peu délirante ouvrirait la porte à une forme de transmission dans laquelle de nouvelles familles adviendraient à partir d’un homme enceint, maître de sa paternité ! Affirmer que l’on pourrait naître « dans un mauvais corps » ou prétendre que l’on pourrait changer de sexe tout en ignorant la détermination chromosomique constitue une négation de la réalité biologique. L’idée qu’une âme féminine puisse être conférée par le grand Autre, devant s’exprimer dans un corps masculin, ou inversement, relève davantage du domaine théologique. En réalité, le désir et la subjectivité ne se construisent pas à partir de l’âme, mais émergent du langage. Sans norme, nous devenons tous des exceptions, plongées dans un magma informe, sans identité et sujettes à la manipulation, dans un univers d’indifférenciation. Cela évoque le tohu-bohu de la Genèse avant qu’un Autre divin symbolique n’opère la séparation donnant forme et place à chacun. Lacan, dans son séminaire « Encore », évoque ce glissement entre le Dieu-le dieur-et le dire, en affirmant que « pour un rien, ça fait Dieu. » En d’autres termes, le récit biblique met en scène l’intervention d’un Dieu-langage, le Di-eur initiateur d’un dire, œuvrant au retournement de la haine en amour. Certains jeunes, qui ne manifestent aucun désir pour le travail, la parentalité ou la relation amoureuse, semblent rejeter cette altérité, cette subjectivité et cette division toujours embarrassante. Faute de cette division, les individus demeurent ils encore des sujets ? Dans notre ère postmoderne, tant la différence des sexes qui constitue le paradigme de l’altérité que la force du désir tendent à s’estomper. Alors que l’on n’a jamais autant parlé de sexe,Michel Schneider[26], dans son ouvrage La confusion des sexes, note que « l’on observe une tendance à en finir avec la sexualité, son trouble, sa passion, sa part de souffrance et son lien avec la mort ». Les grands mythes fondateurs tels que les métamorphoses d’Ovide ou la Genèse s’ouvrent sur la distinction et la désignation homme-femme. Le renoncement à cette différenciation constitue une régression mortifère sur le plan anthropologique. Le déni de cette différence sexuelle, de cette scission originelle, nourrit une obsession pour l’hybridation, une passion pour le mélange, menant à un désordre que Lacan décrit comme une « salade », tandis que Charles Melman parle de « monstres » dans ce projet de créer un corps constitué de fragments hétérogènes, tant sur le plan de l’image que du réel anatomique ou du symbolique.
« Ce que dit Freud en mille, deux mille endroits de ses écrits, que le moi est la somme des identifications du sujet, avec tout ce que cela peut comporter de radicalement contingent. » Jacques Lacan[1]
1ère partie
Introduction Des causes de demande exponentielle quasi virale de changement de sexe
Relief d’Ulysse consultant Tirésias. IVe quart du 1er siècle apr. J.-C. Marbre. Musée du Louvre.
Influence anglo-saxonne
Un mouvement de délégitimation des parents : . Un mouvement sociétal . Un discours politique
L’affaiblissement des grands récits
Triomphe de la science et de la médecine
Introduction
Par une désaffiliation des individus et une désinstitutionalisation progressive de nos sociétés, (entendons sommairement par institution ce qui fonde, ce qui forme, ce qui maintient), articulées à une « société des individus » définie par Marcel Gauchet, les sujets s’insinuent aujourd’hui dans ce qui fait symptôme l’autodétermination, la violence, les liens forts mortifères corrélés à la désymbolisation, la défaillance de la subjectivation, le ratage de l’intériorisation des limites, voire l’errance pour certains qui risquent de s’agglutiner dans une « co-errance » communautaire. Ne pourrait-on pas entendre « j’errer » dans l’usage particulièrement fréquent du signifiant gérer ses enfants, sa vie, son travail ? Une des pathologies du contemporain aura conduit à s’éloigner d’un certain enracinement cher à Simone Weil pour qui le lieu fait lien, du sens des limites protectrices, des rites et formes, ouvrant à une humanité que Zygmunt Bauman[2] aura nommé « La vie liquide », dans laquelle excellera la fluidité de genre et l’absence de tout point de fixation. Outre la question de l’autodétermination qui sera notre préoccupation, le relâchement du lien symbolique, entendu comme chaîne signifiante prise dans le désir de l’autre et qui m’institue comme sujet, s’exprime par de nouveaux liens totaux mortifères : toxicomanies, fanatismes, sectes… Cette fragilisation du lien s’exprime par ailleurs par l’accroissement de ce syntagme aberrant de « développement personnel », comme si le petit humain pouvait se développer hors tout lien affectif à l’autre.
La réapparition dans le Réel de la forclusion du symbolique s’exprime dans le corps. Tatouages et piercing peuvent être pensés comme régression du symbolique qui s’inscrit désormais sur la peau, les scarifications comme tentatives de prise d’autonomie et de contrôle de la douleur. Le « toxicomane » qui cherche à être « accro » reste en quête d’un objet de jouissance, illusion d’un comblement face à l’insupportable angoisse de castration. Expression d’un lien mortifère au produit, car comme l’énonce Daniel Sibony[3], ce qui rend nos liens vivants, « c’est que l’essentiel nous échappe… la part de l’Autre, et autres forces inconscientes où notre être se renouvelle ». Dans ce processus, « le toxicomane » participe à la destruction du lien social. Nous pourrions repérer d’autres liens mortifères, dans le fanatisme et les sectes. Toute forme de fanatisme pourrait se repérer dans l’impuissance à supporter une certaine distance à son Dieu, et où l’individu tente de réparer cette carence, à l’aide d’un lien fanatique en « disposant » du fanum, le temple en soi, dans un fantasme de disposition intégrale de son identité, de son origine, de ce qui fonde. « La condition humaine » d’André Malraux nous rappelle que le lien nécessite des conditions créant un bord et que toute inscription dans un groupe humain demeure toujours conditionnelle, à la différence du militant qui peut être conduit à occulter les limites. Enfin, la secte permettra de rassurer les membres sur leur « identité », et de proposer un lieu de reconnaissance et d’inscription. Ce type de rassemblement aura quelques échos avec notre domaine exploré. Souvent administrée par un obsessionnel, celui qui dit « je sais », le sujet supposé savoir, prend le pouvoir sur l’autre. Étrangement, le planning familial actuel à l’instar d’une société savante énonce sur l’une de ses affiches « Au planning, on sait que les hommes aussi peuvent être enceints ». Notre propos sera de mettre l’accent sur l’autodétermination sexuelle et la question du genre. Nous interrogerons dans un premier temps certaines causes de demandes exponentielles de « changement de sexe », avant de surplomber des éléments de contexte idéologique favorables à l’accueil de ce « moment trans ». Remarquons en avant-propos, cette énigme d’individus qui viennent à se penser comme autosuffisants dans un moment historique « matriarcal » où l’individu n’a jamais été aussi dépendant de l’État dans toutes les modalités de sa vie.
Notre époque contemporaine est traversée par de nouveaux phénomènes, liés aux changements sociopolitiques et aux vacillements des structures familiales. De nouveaux tableaux cliniques émergent, en particulier celui de la transidentité, qui apparaît comme un des paradigmes psychopathologiques de nos sociétés immergées dans un nouvel imaginaire de la postmodernité. Une clinique de l’auto-référence déclinée sous différentes formes : autodétermination, autonomisation… Cette transidentité, qui pourrait apparaître comme un « malaise dans l’identification » ne laisse pas indifférent, en tant qu’elle percute des représentations millénaires, mais essentiellement parce qu’elle révèle un point d’angoisse à toute identification sexuelle chez l’autre, en donnant à voir dans le réel ce qui est de l’ordre généralement du fantasme. Par ailleurs, la société et le politique progressistes vivant le progrès comme obligatoirement positif, s’emparent de la question, faisant du trans la figure de l’une des minorités à défendre au non d’un égalitarisme, véritable religion de l’égalité. Dans l’expression d’une américanisation wokiste des esprits, un député aura envisagé de faire inscrire le droit de choisir son genre dans la constitution. La psychanalyse est interpellée, dans la mesure où dans ce mouvement, la division subjective est particulièrement fragilisée. Notre propos n’interrogera pas la question trans, versus souffrance, déjà travaillée par certains auteurs. Ces derniers ont pointé l’aide médicale scandaleuse et irresponsable à transitionner chez les enfants. D’autres, ont repéré la « détransition » de sujets qui reviennent à leur identité sexuée initiale, pour qui le malaise avait été diagnostiqué « dysphorie de genre » par le DSM, et qui après un long traitement hormonal, réalisent leur erreur de parcours. D’après ces auteurs, près de 85% qui « dé-transitionnent » expriment leur malaise sous l’expression « je n’arrive pas à soutenir ce que l’on attend de moi » et désirent faire table rase de leur erreur d’orientation. Rappelons qu’en deçà du genre, il (garçon) ou elle (fille), existe un imaginaire des parents et la tentative pour l’enfant de se conformer à cette attente. Comment appréhender aujourd’hui cette difficulté à soutenir cette attente ? Enfin, dans une étude récente, le professeur Sallie Baxendale[4], professeur de psychophysiologie clinique à l’University College London, dénonce les bloqueurs de puberté comme étant responsables d’une baisse très importante du quotient intellectuel chez des adolescents « traités » par ces composés chimiques. Nous souhaitons plutôt nous interroger sur les causes exponentielles de ces demandes de transition en lien avec des mutations familiales, sociétales, civilisationnelles, demandes toujours accrues d’autonomie dans un processus « d’autonomisme » à l’instar du progressisme comme ferveur du progrès. Ce phénomène s’est accompagné d’un affaissement des grands interdits structuraux nécessaires pour accéder à l’humanité et construire le sens de la Loi symbolique et des lois sociales. Faute de ces étayages vitaux (containing de Bion et holding de Winnicott) relayés par la culture pour conduire à une autonomie dans l’interdépendance, certains jeunes rechercheront d’autres limites en créant de nouveaux liens totaux mortifères, d’autres s’engageront dans ce phénomène de transition.
Nous tenterons dans une seconde partie de circonscrire des éléments de contexte idéologique actuel favorables à l’accueil de cette nébuleuse trans et de son idéologie. Nous reprendrons occasionnellement quelques extraits de notre article précédent « Wokisme et cancel culture : une déraison mortifère[5] » où nous avions évoqué « la théorie du genre ». Rappelons notre position : tout majeur autonome peut vouloir « changer de sexe » sans qu’une autorité de quelque nature puisse interférer dans cette option. Le psychanalyste pourrait en répondant à la demande du candidat au transgenrisme, conduire ce dernier à être sujet de son discours à l’instar du geste freudien devant l’hystérique. En revanche, le scandale porte sur le risque sanitaire et physiologique de mineurs vulnérables, aux corps sains, en raison de leur profond mal-être, de devenir patients à vie, voire stériles à cause des traitements hormonaux. L’idée d’interdire ces traitements ouvre à la liberté de choix des jeunes adulte.
« Celui qui promettra à l’humanité de la délivrer de l’embarrassante sujétion sexuelle, quelque sottise qu’il choisisse de dire, sera considéré comme un héros. » Sigmund Freud, 1914.
Michel Foucault, dans un geste militant, illustrera le passage d’une société de la loi symbolique constitutive du sujet, loi marquée d’une transcendance, d’une négativité, à une société des normes productives, immanentes rendant possible la « disjonction du sexe et du genre[6] », ainsi que l’émergence de la pensée du genre présentée comme une construction sociale à déconstruire. Dans un fantasme de toute-puissance d’engendrement infantile, une visée de la transidentité sera de congédier toute finitude, la différence des sexes, toute référence à l’origine, le système social construit dit « oppresseur », et de reconstruire un monde nouveau avec ses codes culturels, sa langue (« iel », « cisgenre » …), son écriture inclusive, ses rapports sociaux dans une civilisation occidentale où les marges, la « fluidité de genre » et l’indifférencié deviendront les nouvelles normes. Notons cette étrange volonté de vouloir réintroduire le sexe, dans l’écriture inclusive, là où les néo féministes et transgenres n’ont de cesse de vouloir l’occulter. Cette idéologie du signe « e » dans l’écriture inclusive, comme s’il représentait la femme, relève d’une pensée pseudo anthropomorphique, d’une imposture narcissique et assigne à résidence sans levée d’écrou possible, « l’auteur(e) » « réduit(e) » à la femme sans espace de jeu.
Des causes de demande exponentielle quasi virale de changement de sexe
Quelques chiffres : depuis une dizaine d’années, dans l’ensemble des pays occidentaux, les jeunes générations sont de plus en plus nombreuses à s’identifier « trans », et à solliciter des traitements hormonaux et chirurgicaux, à des fins d’adéquation entre leur sexe reconnu à la naissance et leur ressenti de genre. Dans leur ouvrage La fabrique de l’enfant transgenre[7], Caroline Eliacheff et Céline Masson alertent sur les dérives de ce « transgenrisme » beaucoup plus massif chez les jeunes filles (plus du double), que chez les garçons. L’assertion « je ne veux pas être une femme » relèverait de préférence du registre de l’anorexique, sinon du refus d’un modèle femme présentée aujourd’hui comme victime, potentiellement violable par des hommes prédateurs. Notons que ces jeunes filles s’expriment sur un mode négatif par le « je ne veux pas être une femme » plutôt que « je veux être un garçon ». A l’inverse, cette figure de victime érigée en héros de notre temps, donne à certains jeunes le sentiment d’exister et autorise en tant que minorité à une demande de droits. Dans un article, sur le procès actuel concernant les viols dans le village de Mazan, Camille Kouchner[8] pointe ces violeurs présumés : « Ce sont simplement des hommes ». Un sophisme possible où « Tous les hommes sont ordinaires, donc tous les hommes sont des violeurs en puissance », illustrerait ainsi « la culture du viol », la domination masculine et la femme victime. Or, tous les hommes rencontrant l’annonce écrite du mari n’ont évidemment pas répondu. En faisant un pas de côté, ne pourrions-nous pas avancer l’hypothèse avec Daniel Sibony[9], de quelques hommes captivés par le fantasme infantile incestueux et précoce du fils couchant avec sa mère en présence du père, réalisé dans un montage pervers ? Pour Nicole Athéa[10], ce phénomène correspondrait à des « dysphories pubertaires », ce qui permettrait de mieux cerner leur problématique identitaire et ouvrirait ainsi un champ clinique nouveau. Selon les pays, sur une période de 10 à 15 ans, le diagnostic de « dysphorie de genre » qui traduit le sentiment d’inadéquation entre le sexe de naissance et le ressenti a augmenté de 1000 à 4000%[11] et passé d’environ 10 demandes par an il y a 10 ans, à 10 demandes par mois en 2020. La population américaine s’identifiant comme transgenre a doublé en 5 ans soit 1,4% en 2016[12]. Rappelons que le diagnostic clinique de dysphorie de genre se manifeste dans l’ensemble des sociétés entre 2 et 4 ans, et que son apparition plus tardive pourrait être en relation avec les pressions sociétales. Selon un sondage IFOP de novembre 2020, sous le titre « Fractures sociétales, enquêtes auprès des 18-30 ans », pour le journal Marianne[13], plus d’un jeune adulte sur cinq (de 18 à 30 ans) déclare ne pas se reconnaître en tant qu’homme ou femme. Comment identifier ce phénomène trans ? Mode passagère destinée à disparaître, épidémie sociale en nombre et visibilité par un effet d’imprégnation, amplifiée par les réseaux sociaux chez les enfants et adolescents ou « fait social total » selon l’expression de Marcel Mauss, dans la mesure où ce fait affecte un grand nombre d’institutions : politique, éducation, santé, économie ? Dans ce phénomène, certains jeunes sont vécus comme des héros, défiant l’institution scolaire. Pour appréhender ces regroupements, à l’allure sectaire (rupture avec l’entourage, désignation d’un extérieur hostile, intimidation à l’égard des éventuels fugitifs, discours « prêt-à-porter » désubjectivisé et identique pour chacun), Jean-Pierre Winter[14], empreinte à Freud la notion « d’identification par sympathie ». Il s’agirait d’une « prétention étiologique identique », d’une « appartenance communautaire nouvelle », d’une identification par le symptôme partagé d’être « nés dans le mauvais corps ». Historiquement, des phénomènes de contagion semblables ont déjà émergé, sans l’amplification des réseaux sociaux, avec les religieuses possédées de Loudun au 17e siècle et l’hystérie au 19e siècle. Notons que le transsexuel actuel pourrait apparaître selon une nouvelle forme de l’hystérie, en tant qu’il pose la question inconsciente et fantasmée de l’identité sexuée, du « qui suis-je ? », « Homme ou femme ? ». Enfin, l’anorexie au 20e siècle pourrait s’assimiler à ce phénomène de contagion. Dans ce cadre, on pourrait s’interroger sur l’usage fréquent de la forme adverbiale du terme « genre », synonyme de « sorte » ou « type », dans les échanges chez les jeunes générations. Faut-il y repérer un défaut de vocabulaire, une indigence réflexive, une difficulté de clarification ou l’emprunt au champ sémantique de la transidentité, au motif de l’omniprésence de cette nouvelle doxa ?
Influence anglo-saxonne
Christian Flavigny[15] fait remarquer à juste titre que nous assistons à l’incursion d’une conception américaine avançant l’idée d’une erreur de la nature. Le préfixe « dys- » dans dysphorie signerait alors une anomalie, un déficit à rééduquer au regard de la norme d’un enfant normal. Le puritanisme normatif anglo-saxon aura conduit à emprisonner Oscar Wilde pour homosexualité, à condamner Bill Clinton pour une fellation reçue, au titre d’un comportement inapproprié et à remplacer le mot homosexuel par celui de gay moins troublant. Enfin, le signifiant « sexe » dans « transsexuel » sera recouvert par celui de « genre » dans « transgenre » plus facile à manier et moins gênant. Le genre, apparaît comme une forme de résistance à la sexualité toujours énigmatique, en devenant littéralement un « cache-sexe ». Cette approche anglo-saxonne rudimentaire, sans véritable culture psychanalytique fondamentale, est plus apte à accueillir le caractère superficiel de la « théorie du genre ». Elle ne vise pas la genèse de la détresse affective à écouter, mais fonde le sujet à demander réparation à la société, via la médecine dans une visée adaptative. Cette demande de réparation, qui comme toute demande en cache une autre, pourrait signer un refus de la division subjective et de ses avatars ainsi qu’une volonté impossible à réaliser, la séparation du corps et du parlant. Cette conception, où la sexuation est inféodée au cerveau qui domine le corps, conduit au narratif « mon anatomie doit correspondre à mon genre ». La dimension du ratage, qui est le propre de chaque sujet, est prise au pied de la lettre pour être corrigée et pousse à une intervention dans le réel au lieu d’être entendue. Une certaine jeunesse, qui n’est pas insensible aux mouvements américains et encline à adopter facettes et notions du wokisme, accueille à son tour cette tendance trans, comme une contestation « prête à penser » ou à panser magiquement et artificiellement son malaise, écornant la légitimité des parents. Il est remarquable en effet d’écouter les discours convenus de l’autodétermination au cours des consultations. Notons que, contrairement à la France à ce jour, les médecins des pays nordiques s’autolimitent dans leurs interventions médicamenteuses et chirurgicales à l’instar de certaines lois interdictrices aux États-Unis.
Un mouvement de délégitimation des figures parentales
Jean-Pierre Lebrun illustre parfaitement l’appréhension du phénomène trans en trois moments historiques : – Psychose délirante jusqu’aux années 1970. Pour Lacan, la psychose « pousse-à-la-femme » en tant que modalité que peut prendre l’effet de la forclusion pour un sujet psychotique. Réévoquons la déclaration du président Schreber[16] « Que ce doit être une chose singulièrement belle d’être une femme en train de subir l’accouplement. » – Second moment : « L’enfant modèle de la science » au cours duquel les prouesses médicales rendaient possibles les demandes du sociétal, de transformation du corps en conformité avec les aspirations et convictions de chacun. – Enfin, « L’enfant modèle de la société des individus » où s’opère cette inversion radicale du « nous précédant le je » en un « je faisant le nous » devenant « le-nous du nous », dans une sorte de « nounou » communautaire qui noue au lieu de délier. De quelle nature serait-ce un phénomène d’inversion ? Hier, l’adolescent dont une partie de l’étymologie -croître- qui implique un processus de maturation psychique et physique, de deuils, de renoncements aux potentialités fantasmatiques bisexuelles (il s’agit de n’être plus que d’un sexe) devait traverser un moment conflictuel dans sa trajectoire de la sexuation et d’individualisation, en ébranlant momentanément les structures familiales, pour trouver sa propre voie. Aujourd’hui, ces structures familiales sont délégitimées par le discours sociétal et politique, qui lui offrent, voire soutiennent la possibilité de revendiquer d’être d’un autre sexe et de réaliser son « intime conviction » devenant alors sa réalité. Certaines associations aux États-Unis proposent même le terme de « dysphorie parentale », pour illustrer le renoncement des parents devant la pression sociale à prendre en compte la « vraie » nature de leur enfant ! On pourrait avancer l’hypothèse que certains jeunes « renoncent » à l’angoisse de castration par un attachement au corps d’enfant non sexué.
Un discours sociétal
Ce discours manifeste dans l’espace public se repère dans des mouvements ou organisations identificatoires pour les jeunes. Une affiche réalisée par le planning familial, dans le cadre d’une campagne nationale de promotion et de sensibilisation à la diversité de la communauté LGBT+, représentant un couple au sein duquel un homme noir trans, « enceint-e » de huit mois, près d’une femme à barbe, est assortie de la légende : « Au planning on sait que les hommes aussi peuvent être enceints ». Un autre texte précise : « C’est quoi [sic] cette idée, de lier le fait d’avoir des règles avec le fait d’être une femme ? » et « un pénis est un pénis, pas un organe sexuel mâle ». Dans le lexique du planning familial, on peut lire « le sexe est un construit social » et « un homme gay peut avoir une vulve ». La femme définie par « personne qui menstrue » est déshumanisée, scotomisée, réduite à des fonctions organiques. Expression d’une manipulation langagière orwellienne. Cette performativité idéologique du langage récuse l’existence de la réalité et de la vérité, en remplaçant la bisexualité psychique de chacun par la bisexualité anatomique. Nous assistons à une inversion du rapport au réel, où les mots se détachent de la réalité et deviennent objet de manipulation. On sait que des éléments de langage déterminent partiellement la représentation du monde : « Faites-leur avaler le mot, ils avaleront la chose » disait Lénine. Ce « Plan Stratégique du Planning Familial » (2023-2025) rédigé en écriture inclusive confond le genre grammatical conventionnel avec l’identification sexuelle. Il est remarquable que sous le motif de liquider le privilège du masculin et de visibiliser le féminin, les tenants de la « fluidité de genre » proposent une langue illisible et « imparlable » par la destruction de sa musicalité et de sa fluidité ! C’est une illustration de ce désir de destruction, à des fins de recréer une langue, une écriture, une identité sexuelle dans un fantasme de maîtrise de l’humain, face à l’arbitraire d’une langue, du roc dur de la biologie. Cette écriture dite inclusive s’avère en réalité excluante et discriminante pour des élèves en difficulté d’apprentissage de lecture. Notre temps semble vouloir satisfaire et promouvoir toutes les jouissances singulières, ouvrant à une nouvelle économie psychique. Hier, le planning familial des années 70 militait au droit à l’avortement pour tous, à la contraception, à la prévention. Aujourd’hui, dans une dérive idéologique radicale, tout opposant se voit psychiatrisé dans le registre de soi-disant « phobies ». L’Eurovision de la chanson apparait comme une tribune pour les talents queer (« bizarre » en français) et des revendications minoritaires. Quelques lauréats de ces dernières années : 2014, la diva barbue Conchita Wurst, au nom signifiant « ça m’est égal », incarnait l’alliance du transgenrisme et du kitsch ; 2019, Bilal Hassani, égérie queer aura représenté la France en chantant « je suis free, oui, j’invente ma vie… quand je rêve je suis un roi » ; 2024, deux artistes dits non binaires, dont l’un exhibant le drapeau non binaire, s’autonome « Nemo », ne hemo « Qui n’est pas un homme » ou encore « personne » en latin… « Mes parents pensaient que si je n’étais personne je pourrais être n’importe quoi », avait-il expliqué en 2018 au magazine suisse Schweizer illustrierte. Par leurs déclarations, ces chanteurs prototypiques trans apparaissent comme des héros et modèles de liberté pour certains jeunes. Les auteurs de « Le sermon d’Hippocrate[17] » illustrent par ailleurs l’influence des médias : « Nous n’avions pas non plus réalisé à quel point les médias de service public et une partie de la presse écrite et télévisuelle se prêtaient à la diffusion des discours trans affirmatif, notamment en direction des enfants. »
Le moment inaugural des Jeux olympiques 2024, aura été traversé dans son expression festive, par le wokisme, promouvant les identités LGBT+, offrant drag queen, femme à barbe obèse (expression de l’antivalidisme), transformisme, danseuse pervertissant l’ordre apollinien de la garde républicaine sur fond d’Académie française et bacchanales dionysiaques. Dans un entretien au Monde[18], le chef d’orchestre de la cérémonie présenté par le journal comme « un metteur en scène qui aime franchir les limites », assume ses tableaux en précisant que « notre culture est faite de cette fluidité de genres ». Esprit d’une époque, expression du kitch Desigual qui aurait pu être pointée par Milan Kundera dans L’insoutenable légèreté de l’être, comme exhibition d’un Occident perçu décadent par certains pays autoritaires, et offrant l’opportunité d’un exercice de haine contre l’homme blanc quinquagénaire, hétérosexuel et judéo-chrétien. A l’inverse, un vote surprise du gouvernement bulgare attisé par les Jeux olympiques de Paris aura conduit à interdire la propagande en faveur des LGBT+ à l’école[19].
La drag queen introduite dans les écoles, pour des lectures de contes, représente la version ludique militante de la théorie du genre, une des figures hypersexualisées de l’homme devenant femme ou réciproquement, exposées à de jeunes enfants, incarnant la post-modernité de l’homme délivré de toute détermination. Un atelier de drag-queens aura été proposé aux enfants d’une MJC près de Bordeaux : occasion de découvrir le « monde des drag-queen », de créer leur « personnage », de participer à un « moment de réflexion sur le genre », de jouer avec « les stéréotypes ».Étrangement, ces tenants de la déconstruction invitent les jeunes enfants, à s’affubler des attributs vestimentaires féminins : talons aiguilles, maquillage… Un atelier du même profil, dans une médiathèque de Toulouse, fut heureusement réorienté sous différentes pressions, afin de « n’accueillir qu’un public majeur ». Notons à ce jour que si en France il est encore possible de faire réorienter un atelier de ce type, en Ontario[20] une sanction financière à hauteur de 2500$ peut être appliquée pour toute critique de cette idéologie trans radicale, qui mettrait en œuvre des représentations au sein des écoles. Dans une dernière avancée woke de Disney pour répondre à l’inclusion et à la diversité, sont recrutés des acteurs transgenres dans le nouveau spectacle « la petite sirène » ainsi qu’un personnage transgenre dans Star Wars et une femme baptisée Sister à l’armure aux couleurs LGBT+ pour assumer son identité de genre. Enfin, répondant à l’air du temps, la nouvelle production Les brigands d’Offenbach, à l’opéra Garnier de Paris, nous immerge dans un univers queer. Dans ces situations, le problème n’est pas celui du travestissement qui a toujours existé, mais le fait que la drag queen appartient au monde des adultes, souvent une des figures du cabaret et ne peut être le colporteur de l’idéologie trans. Notons que dans cette figure, où la pulsion scopique est à l’œuvre, le trans se soutient du regard de l’autre qui le valide, se faisant passer non pour un autre mais par un autre. Enfin, la sexualisation des enfants ne saurait être une des missions de l’école. La visée n’apparaît-elle de nature à déstabiliser l’enfant en bas âge, qui a besoin d’une part de rencontrer des limites dans la construction de son identité, d’autre part d’une certaine accalmie, sans incursion du sexuel dans sa période de latence, d’autant plus que celle-ci apparait aujourd’hui plutôt écrasée. Cette irruption de la sexualité de l’adulte auprès de jeunes élèves, participe de « la confusion de langue entre les adultes et l’enfant » de Sándor Ferenczi et ne peut être que source d’angoisse et de sidération pour l’enfant.
Le film Toutes pour une, adaptation du roman d’Alexandre Dumas est revisité dans une version féminine woke. Les trois mousquetaires, femmes avec postiches, fausses barbes et poitrines bandées, illustre cette volonté de visibiliser les femmes par une déconstruction des hommes, sans doute à l’instar de l’écriture inclusive. Il s’agit de « se transformer pour être libre, se transformer pour être soi » promet le site du distributeur UGC. Conclave (2024) film adapté du roman éponyme de Robert Harris nous invite au cœur de l’élection papale. Le pape se dévoile intersexué auprès du doyen de la Curie. Cette spécificité célébrée comme un signe d’ouverture devient une vertu cardinale de son pontificat. Le film Emilia Pérez du réalisateur Jacques Audiard, remporte sept Césars avec son « film transgenre » illustré par un narcotrafiquant mexicain qui devient femme. L’histoire de Souleymane film réalisé par Boris Lojkine sera primé au Festival de Cannes 2024 et aux César 2025. Après un parcours chaotique de sans-papiers et visé par une OQTF (obligation de quitter le territoire français), l’acteur Abou Sangare reçoit le prix d’interprétation masculine. Ces dernières productions cinématographiques illustrent les deux figures hypermodernes, le migrant et le trans, à l’apogée de la démocratie, pointées par Alain Finkielkraut, et que nous développerons dans notre second chapitre. Cette idéologie de la transidentité et de la « fluidité de genre » est généralement soutenue par des influenceurs trans et des centres de « consultation transidentité ». Ces influenceursportés par des lobbies internationaux, confinent à un enfermement par les informations réitérées d’un discours unique, à la faveur des algorithmes des réseaux sociaux. Ils offrent un champ lexical destiné à répondre à tous détracteurs, à toutes interrogations, et proposent des diagnostics pouvant conduire à la recherche de médecins bienveillants. Ce récit militant invite à réparer « l’injustice » faite à des minorités dites opprimées. Beaucoup de jeunes, fréquentant assidûment ces réseaux sociaux se retrouvent dans des groupes trans et rencontrent dans un premier temps un sentiment d’appartenance et d’existence face à une désaffiliation ambiante. Autant ces activistes ont toute liberté d’expression sous couvert d’une argumentation étayée, autant dans certains domaines elles ne peuvent s’opposer à la tenue de conférences proposant d’autres positions. Les centres de consultation transidentité tel le CIAPA (Centre Intersectoriel d’Accueil pour Adolescents), reçoivent et accompagnent des personnes qui souhaitent entamer un processus de « changement de sexe ». Ces services dits spécialisés « trans affirmatifs » suivent les préconisations des États-Unis dont le credo est d’accompagner systématiquement. Certains centres proposent des « protocoles hormonaux » de transition vers le sexe désiré et peuvent évincer comme dans le film Petite fille, documentaire prosélyte et étendard de la cause trans, la psychiatrie à orientation psychodynamique, en se dispensant de la considération du lien de cette demande avec le désir de la mère, de la relation au père. Il s’agit d’écouter la singularité de cette sollicitation, avant toute proposition prête-à-porter de transition sociale ou d’autodétermination. L’énoncé « je suis une fille » signe une performativité articulée à une itération de messages gramophones inscrits dans le discours du champ social. Cette proposition peut être validée en tant qu’elle exprimerait un désir de souveraineté du sujet. L’accompagnement psychologique pour comorbidité, montre que sur 25% des enfants reçus à l’hôpital de la Pitié Salpêtrière à Paris, pour motif de « dysphorie de genre », 25 % sont en décrochage scolaire, 42% victimes de harcèlement, 60% ont traversé un épisode dépressif, 20% ont fait une tentative de suicide[21] ! Il apparaît que certains jeunes qui ignorent leur « mode de jouir » durant leur enfance, traversent ce questionnement du profil « ne serais-je pas trans ? » avant de découvrir que leur « mode de jouir » s’avère homosexuel. Il est loisible de penser que la déclaration de trans pourrait être plus facile à assumer dans un premier temps. On peut s’interroger sur ces centres « spécialisés » qui inévitablement restent sous influence du moment et pris dans une certaine urgence à « faire ». S’avèrent-ils les mieux appropriés pour aborder ces profils psychopathologiques ? Remarquons que cette formulation « trans », acquiert le « statut de passeport » selon l’expression de Daniel Roy[22] pour la transidentité et peut par cette nomination apporter l’illusion temporaire d’un mieux-être à cet étrange malaise de l’enfant. Freud avait repéré dans la sexualité infantile d’une part, la pulsion épistémophilique de l’enfant, ses interrogations sur la sexualité (d’où viennent les enfants ? pourquoi suis-je garçon plutôt que fille ?) et d’autre part, la solitude de l’enfant face aux incapacités de réponse des parents. Dans cette crise, l’enfant doit s’engager avec son corps et ses mots sur le chemin incertain de l’accès à sa propre sexuation. Ce discours « trans » « prêt-à-porter » offre un recours immédiat, une proposition d’identification extérieure, mais surtout impose une dépendance implacable qui inhibe l’élaboration d’un espace de séparation nécessaire. Un tel discours, prescrit en quelque sorte des façons de faire et de dire de nouvelles normes sociales et pervertit la condition de l’enfant moderne.
Ce discours sociétal se veut aujourd’hui au service de l’individu. Comment une société pourrait-elle ne fonctionner qu’avec des individus, sans référence au commun qui est de nature à limiter cette « conviction intime » et autres revendications ? Comment la famille délégitimisée pourra, voire osera aujourd’hui contrecarrer ce tout pulsionnel de l’enfant ? Enfin, comme aime répéter sans détour Jean-Pierre Lebrun, il n’y a pas de conviction intime chez l’enfant sauf à la percevoir comme l’expression de la toute-puissance infantile et narcissique et pour la différencier de l’homosexuel, il emprunte la chanson de Brassens «la bandaison papa ça n’se commande pas ». Version nouvelle de Martial, dans ses Épigrammes « crois-moi, on ne commande pas à cet organe comme à son doigt ».L’homosexuel bande pour un autre homme et pas pour une femme ! Alors que l’homosexualité est un mode de jouissance, la dysphorie de genre est fondée sur un refus de la réalité du sexe anatomique.
Un discours politique
« Il est parfois nécessaire de changer certaines lois mais le cas est rare, et lorsqu’il arrive, il ne faut y toucher que d’une main tremblante. » Montesquieu, De l’esprit des lois, 1748.
Un certain nombre d’orientations politiques sont moins déterminées par le discours politique lui-même que par les lobbies LGBT+ qui imposent leurs revendications sociales. Les modèles proposés aux jeunes générations s’avèrent plus de nature individualiste, narcissique, voire exhibitionniste et consumériste que structurés sur le bien commun. Certains de ces discours politiques, qui s’expriment sous forme de circulaires ministérielles de l’Éducation Nationale, soutiennent ce discours radical « trans » dans le cadre d’une scolarisation dite « inclusive », et autorise le jeune à se revendiquer d’un autre sexe en cas de « conviction intime ». Le Conseil d’État ouvre à la transition sociale en validant la circulaire Blanquer qui autorise les élèves transgenres à utiliser le prénom de leur choix, avec « l’accord des deux parents de l’élève mineur ». Il s’agit de « veiller à ce que le prénom choisi soit utilisé par l’ensemble des membres de la communauté éducative ». Cette circulaire s’inscrit dans la volonté d’une scolarisation « inclusive » afin de garantir à ces élèves « l’intégrité » et le « bien-être », en comprenant les « besoins exprimés par les jeunes concernés ». Cette circulaire, sous couvert d’inclusivité, réglemente les modalités d’accueil des « enfants transgenres » à l’école et ouvre à une idéologie militante qui normalise et banalise une disposition à risque pour les enfants. Par ailleurs, le changement de prénom peut se traduire chez le parent, par une incroyance dans l’efficacité d’une parole qui nomme, car tel est le statut du prénom à la déclaration de naissance de l’enfant.
Alors qu’un principe de précaution concernant l’environnement est inscrit dans la constitution, alors que des mesures de prudence et de rétractation sont à présent adoptées dans certains pays européens concernant la transition de genre, la Haute Autorité de Santé composée d’« experts » sur-représentés en activistes trans qui ne présentent pas leur méthodologie des catégorisations de preuves A B C, propose dans un projet de recommandations sur les personnes trans, une forme de service public de la transition de genre. Dès 16 ans, sur le ressenti de l’adolescent, une prise en charge gratuite pourrait être effectuée rapidement sans évaluation psychologique. Une déchéance de parentalité est envisagée en cas de désaccord avec les parents, preuve d’une nouvelle attaque déstructurante de l’autorité des figures parentales. Une brochure informative belge, (véritable vade-mecum) rédigée en écriture inclusive indique « Changer de prénom et modifier l’enregistrement du sexe à l’état civil » émanant du Ministère de la justice, du Secrétariat d’État à l’égalité des genres et à la diversité, associée à la « coopération intense » d’associations trans précise que « se retrouver confronté-e [sic] chaque jour à un prénom et ou un enregistrement du genre ou du sexe qui ne correspond pas aux convictions intimes ce n’est pas rien ». La loi du 25 juin 2017 prévoit « la possibilité de faire adapter votre prénom et/ou enregistrement du sexe de manière très accessible […] supprime toutes les exigences médicales[…] seule votre conviction importe, une déclaration sur l’honneur suffit […]». Ainsi, dès 12 ans l’enfant peut changer de prénom et modifier l’enregistrement du sexe dès 16 ans « sans être confronté à de lourdes exigences ».
Ces décisions politiques appellent plusieurs remarques. Le prénom, attribué à la naissance par les parents signe leur désir et l’entrée symbolique irrévocable dans l’histoire familiale. Notons que les tenants du transgenrisme radical parlent d’assignation et non de reconnaissance du sexe à la naissance, comme pour pointer l’empreinte de l’« hétéro-patriarcat », inhibant toute future autodétermination. Autant les parents doivent accueillir cette parole de l’enfant, autant nous semble-il, l’enfant a besoin de savoir que pour l’adulte, son enfant né garçon est un garçon, porteur d’un prénom masculin c’est-à-dire qu’il n’échappe pas à « l’anatomie du destin[23]». La tolérance à l’égard de l’acceptation du changement de prénom à l’école est de l’ordre d’une démission parentale, dans la mesure où une grande majorité des enfants catalogués « trans », seront homosexuels après leur adolescence. C’est au prix d’un travail psychique que l’enfant dont la psyché est construite dans celle des parents, qu’il pourra s’individuer, s’abstraire du « corps à corps » et accéder au « mots à mots » selon l’expression de Jean-Pierre Lebrun.
Tout parent doit savoir que l’enfant puis l’adolescent traverse dans son développement psychosexuel des troubles, des remaniements, des imaginaires, des désirs d’éprouver l’autre type de jouissance, avant de s’engager dans la périlleuse aventure de la transition. La question « si j’étais de l’autre sexe » est l’interrogation banale de tout enfant ou adolescent, dans sa construction et développement psychosexuel, qui s’atténue par identifications progressives au même sexe. Dès lors que la part imaginative de sa vie s’avère différente de la réalité, l’enfant est entré dans la loi qui distingue ces deux registres avec des mots pour symboliser cette différence. Comment, dans le cadre de telles circulaires, l’enfant pourrait-il se repérer dans cette alternance, prénom du privé et prénom du civil, dans ce « en même temps » garçon et fille qui abolit toute distinction. À noter, que ce « en même temps » entre en résonance avec une tendance politique actuelle abolissant également toute opposition et dialectique. C’est ignorer la différence entre le sujet de Droit qui sait ce qu’il veut et le sujet de l’inconscient divisé qui ignore ce qu’il dit, ce qu’il est, et qui alterne entre cette double formulation : ne pas désirer ce qu’il veut et ne pas vouloir ce qu’il désire. Il n’appartient pas à l’école de construire un homme nouveau au travers d’une idéologie, en faisant douter l’enfant dans un premier temps sur son identité, ni de répondre à une mission thérapeutique en tentant de traiter un certain malaise. Le code de l’éducation assigne comme premier objectif la transmission des connaissances et entre autres, le genre mais grammatical ! On est en droit d’attendre plus de vigilance de la part de l’institution et des parents pour limiter ces changements de prénom, dans la mesure où une immense majorité des enfants classés « dysphoriques » changeront de position après l’adolescence, en reconnaissant leur homosexualité et en acceptant l’une des manières d’être un garçon.
Ce malaise, expression de la frustration chez l’adolescent ou carence de préparation à supporter le fait que dans la vie nous ne disposions pas toujours de ce que l’on souhaite, signerait un problème d’orientation dans cette difficulté à assumer les changements psychophysiologiques et non d’identité. Les thérapies de conversion visant à modifier l’orientation sexuelle pour les homosexuels et l’identité de genre d’une personne, ont été explicitement interdites par la loi du 31 janvier 2022. Autant cette décision nous apparaît fondamentale en faveur des homosexuels qui subissaient des thérapies cruelles et inutiles, autant l’application de cette loi est de nature à contrecarrer toute investigation thérapeutique en direction de l’enfant et de l’adolescent. Il s’agit pour la psychanalyse de réintroduire la question du sujet et de son inconscient, de ce qui se joue sur l’autre scène dans cette difficulté et d’ouvrir un questionnement vers ce qui fait symptôme pour l’enfant et ses parents. L’enfant doit pouvoir témoigner de son réel, à des fins de produire un « bout de savoir » sur ce qui lui arrive.
À l’heure d’un brouillage des repères, ces discours sociétaux et politiques viennent délégitimer encore un peu plus le rôle et l’autorité des parents déjà vacillants depuis quelques dizaines d’années et implicitement leur imposent une certaine obligation de tolérance, qui devra néanmoins rencontrer à un certain moment les limites anthropologiques, telles que les interdits de tuer ou d’inceste. Cette « bienveillance » apparait d’autant plus à l’œuvre que beaucoup de parents n’ont pas intégré la notion et le bien-fondé de l’autorité, de la loi qui permet de dire non et n’osent pas contredire leur progéniture par crainte de perdre leur amour, confondant désaccord et désamour. L’institution du sujet capable de dire non nécessite l’étayage articulé de la langue et du droit (et non des droits) qui borne et soutient. Faute d’autorité, et en présence de géniteurs inconsistants, les jeunes non contenus risquent de se sentir abandonnés. Ils peuvent alors s’agglutiner en orphelins terrorisés par leur sexuation et se réfugier dans des communautés, des gangs, voire des sectes qui leur offrent une réassurance, un réconfort dans leur orientation sexuelle face à une désaffiliation ambiante. La communauté demeure une spécificité de l’adolescence, mais la substitution du vocable de communauté éducative à celle d’institution par le sociopolitique s’avère antinomique avec l’autorité qui exige asymétrie pour grandir. Cette tolérance généralisée apparaît comme la vertu spécifique de la modernité dans nos sociétés démocratiques. Celles-ci ne peuvent introduire de la négativité et se comportent en « Big Mother » dans une ambiance nihiliste de nature à conduire à de nombreuses dérives et positions radicales. Pour Michel Schneider[24], « écoute, proximité, caresse, urgence, amour, nomination par les prénoms, les politiques jouent à la mère. Dirigeants n’osant plus diriger, citoyens infantilisés attendant tout de l’état : La France est malade de sa politique comme certains enfants le sont de leurs mères ».
L’affadissement des grands récits
Dès 1974, Jean François Léotard énonçait « la disparition des grands récits » dont le récit religieux dans l’avènement de la postmodernité. La religion catholique aura perdu de son influence. Ces préceptes sont désormais peu suivis, les injonctions papales souvent ignorées à propos de la sexualité ou de l’avortement. Le christianisme, qui fonctionnait comme modalité de lien social en fournissant des cadres axiologiques et qui soutenait le processus de civilisation, ne permet plus d’œuvrer comme organisateur des conduites et de la morale sexuelle. Cet affadissement ouvrait le champ à une sexualité plus récréative que procréative et tolérait le processus de transition. Cette religion affaiblie n’aura pas manqué d’être caricaturée par des drag Queens dans une représentation de la cène lors de l’ouverture des Jeux Olympiques en France. L’Occident demeurait jusqu’alors une civilisation animée par la passion de l’universel adressée au monde, et par la mission de l’évangélisation. Faute de ce régulateur catholique divin limitant la toute-puissance des petits « autres », faute d’un narcissisme mobilisé au niveau du grand « Autre », le besoin de sacré de l’homme conduit à un double mouvement : sacraliser et idéaliser une part de l’humanité, les « victimes » d’injustice (femmes, homosexuels) et de façon concomitante, accuser, voire déshumaniser les « dominateurs ». Un moment paranoïaque risque d’émerger en lien avec le nombre de sujets se déclarant objets de préjudices. Yann Carrière[25] fait remarquer que le 20e siècle s’illustre dans ces deux idéologies meurtrières athées, par l’amour d’allemands pour le nazisme et la haine des juifs, l’amour de prolétaires communistes et la haine des bourgeois et oppresseurs. Par ailleurs, la notion de péché originel était de nature à freiner ce clivage dans la mesure où chacun était porteur du « mal ». Cette déchristianisation résulte du processus d’autonomisation de l’individu, qui débute avec les Lumières, qui refuse l’appartenance religieuse et qui se traduit par un abandon de la croyance collective pour devenir individuelle. On pourrait repérer quelques symptômes actuels, dans la crémation, comme signe de désacralisation et de désaffiliation et dans la volonté de proposer un droit pécuniaire d’entrée à Notre-Dame de Paris. Outre l’illégalité de la taxation de la prière au regard de la loi de 1908, laissons s’exprimer Malraux sur cette question : « La nature d’une civilisation, c’est ce qui s’agrège autour d’une religion. Notre civilisation est incapable de construire un temple ou un tombeau. Elle sera contrainte de trouver sa valeur fondamentale ou elle se décomposera[26]. » Avec l’affaiblissement de ces grands récits, émergent de nouveaux sacrés : l’argent, la sécurité dans une demande de protection de tous les aléas de la vie et de la pollution, la santé avec une sollicitation toujours plus grande de la médecine, et en l’occurrence de la chirurgie et de l’endocrinologie pour les personnes entrant dans les processus de transition. L’américanisation quant à elle percole dans les interstices, le chrysanthème de la Toussaint cède la place à la citrouille d’Halloween. Pour Éric Marty, faute de grand récit, « le genre est le dernier grand message idéologique de l’occident adressé au reste du monde[27] ». Ce puissant message implique de nombreux domaines de la vie, la différence sexuelle, la transmission, etc.
Triomphe de la science et de la médecine
« Dans les clapotements furieux des marées, Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants, Je courus ! Et les Péninsules démarrées N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants
La tempête a béni mes éveils maritimes. Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes, Dix nuits, sans regretter l’œil niais des falots ! » Arthur Rimbaud, Le bateau ivre.
Winnicott comparait la traversée de l’adolescence au franchissement du « pot au noir », terme de navigation désignant une zone de convergence intertropicale angoissante, faute de maîtrise du vent. Et cette traversée juvénile nécessitait un « temps » fécond, pour qu’advienne une parole, le conduisant à son devenir sexué. Ce « temps » est aujourd’hui contrecarré par une modernité empressée de fournir diagnostics et médications (hormones -psychotropes – chirurgies), dans laquelle les rites d’initiation se sont évanouis, et où les réseaux sociaux invitent à des réponses automatisées aux questionnements des adolescents. Nos sociétés contemporaines, installées dans un modèle néolibéraliste, abandonnent l’individu à ses intérêts individuels et transforment les citoyens en consommateurs permanents, dans un marché où la technique au sens heideggérien promeut la disponibilité de toutes choses, dont la location d’utérus. Le dernier ouvrage « Le sermon d’Hippocrate » de Caroline Eliacheff et Céline Masson témoigne d’une médecine sous emprise des idéologies identitaires trans-affirmatives. Cette médecine est mise en œuvre au « détriment des jeunes en prétendant être du côté du bien ». Dans leur ouvrage les deux psychanalystes évoquent la situation d’une jeune fille de treize ans qui exprime son malaise, son souhait d’être un garçon, et qui trouve le diagnostic « je suis trans » sur les réseaux sociaux. Elles notent l’attitude exceptionnelle du père qui après un moment de sidération doit résister non seulement à sa fille mais aux médecins. Les auteurs précisent par ailleurs qu’à ce jour, les traitements ne tiennent pas leurs promesses relatives à une meilleure santé mentale et une diminution de suicides. En lien à cette médecine, on assiste à une explosion incontrôlée et triomphale de la technoscience fascinante dans l’univers de la procréation sous la demande sociétale. Baudelaire dans Recueillement pourrait illustrer le plaisir de la consommation « Sous le fouet du plaisir, ce bourreau sans merci ». Le discours de la science n’est-il pas aujourd’hui « ce bourreau sans merci » ?
La notion de santé étendue aujourd’hui à la notion de bien-être associée aux prouesses médico-chirurgicales permettent de répondre à cette demande de transformation du corps en conformité avec les aspirations de chacun. Cette demande tend à entériner l’éventuel « discours du maître » de la médecine et à installer le médecin chirurgien en place de thaumaturge, animé d’un fantasme de toute-puissance infantile, voire de perversion, en effectuant un « changement de sexe » par mutilation sur des corps sains, pour répondre à une souffrance psychique. Pratique qui pourrait être interpellée par l’un des textes fondateurs de l’éthique médicale : « Primum non nocere », d’abord ne pas nuire. Ne pourrait-on pas repérer une certaine rivalité avec les capacités de la femme enfantant garçon ou fille ? Françoise Héritier nous a invité à méditer sur les conséquences de cette asymétrie anthropologique fondamentale où seules les femmes présentent ce pouvoir exorbitant de porter et d’accoucher de garçons et de filles.
Notre condition sexuée imposait jusqu’alors le passage par un autre pour procréer. La technoscience aura autorisé la procréation sans sexualité, ressuscitant le dogme de l’Immaculée Conception et provoqué une mutation inédite de la filiation anéantissant quasiment la binarité du sexe. Demain, ce sera la sélection des gamètes déterminant le sexe anatomique de l’enfant. Ces pratiques génèrent un saisissement de l’humanité qui n’a peut-être pas encore été métabolisé à ce jour. Déjà, Lacan prévoyait en 1970, que dans une époque privée du sens de la tragédie, le Nom du Père réduit à une fiole de sperme ne deviendrait qu’un objet partiel. Juxtaposer « le tout possible » de la technoscience au « rien n’est vrai » d’une certaine classe politique progressiste colorée de postmodernité, conduirait non seulement pour Hanna Arendt dans son ouvrage Le totalitarisme, à la crise du « vivre ensemble » mais au « tout est permis ». Ce « progrès » inducteur du passage du « rien n’est impossible » au « tout est permis » ne réside-t-il pas dans une aspiration du psychisme à parvenir à un rapport hyper satisfaisant à l’objet ? Dans ce cadre, Mustapha Safouan[28] nous invite à repenser certains de nos fondements civilisationnels qui durèrent des siècles, mais, depuis quarante ans, s’ouvrirait une humanité qu’il n’hésite pas à qualifier de « post-œdipienne ». Nous serions passés du surmoi de la deuxième topique de Freud, limitateur de pulsions, à un impératif de jouissance du surmoi sur le mode « je jouis comme je veux », évoqué par Lacan dans « Télévision » sous le vocable de « Gourmandise du surmoi ». Les discours demeurent porteurs d’injonction à la consommation entre autres médico chirurgicales et à l’autodétermination. Jacques-Alain Miller a proposé la notion de « corps-parlant » unissant le corps au « parlêtre ». Or la subjectivité de l’époque ne répond-elle pas à ce désir de couper le corps du parlant dans les demandes d’intervention chirurgicale ? Il n’est pas certain, que la transformation chirurgicale du corps pour tendre vers le genre souhaité ne dispense pas du besoin de parler de cette souffrance du lien social. Une des perspectives de la psychanalyse demeurerait alors le maintien de ce lien corps-parlant.
[1] Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre II, Le Seuil,1978.
[2] Zygmunt Bauman, La vie liquide, Pluriel, 2013.
[3] Daniel Sibony, Du vécu et de l’invivable, psychopathologie du quotidien, Albin Michel, 1992, p 81.
[4] Sallie Baxendale, « Les bloqueurs de puberté administrés aux enfants risquent d’abaisser leur quotient intellectuel », Pour une école libre au Québec, 20 Janvier 2024.
[5] Guy Decroix, Institut Français de Psychanalyse, Le wokisme, une déraison mortifère, 2023. https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/wokisme-et-cancel-culture-une-deraison-mortifere-i/
[6] Eric Marty, Le sexe des modernes, Seuil, Fiction et Cie, 2021.
[7] Caroline Eliacheff, Cécile Masson, La fabrique de l’enfant transgenre, L’Observatoire, 2022.
[8] Camille Kouchner, Ce sont simplement des hommes, Libération, 14 septembre 2024.
[9] Daniel Sibony, L’homme qui faisait violer sa femme, YouTube, 2024, https://www.youtube.com/watch?v=q0dMaUuKb4k
[10] Nicole Athéa, Changer de sexe un nouveau désir ?, Hermann, 2022.
[11] Caroline Eliacheff, Celine Masson, La fabrique de l’enfant-transgenre, L’observatoire, 2022.
[12] Patricia Gherovici, Transgenre. Lacan et la différence des sexes, Paris, Stylus, coll « Résonnances », 2021.
[18] Joelle Gayot, interview Thomas Joly, directeur artistique de Paris 2024, Le Monde, 12 septembre 2024.
[19]« En Bulgarie, la loi interdisant la propagande LGBTplus à l’école provoque l’indignation », Le Monde, 7 août 2024.
[20] « Vers une interdiction de manifester près des drag queens ? » Le journal de Montréal, 4 avril 2023.
[21] Jean Charles Bettan, Idéologie trans, YouTube, 19 mars 2024, https://www.google.com/search?q=Jean+Charles+Bettan%2C+Id%C3%A9ologie+trans%2C+YouTube%2C+19+mars+2024&rlz=1C5CHFA_enFR1151FR1151&oq=Jean+Charles+Bettan%2C+
[22] Daniel Roy, Être né dans le mauvais corps, Daniel Roy, Lacan Web, 28 juin 2021, https://www.youtube.com/watch?v=iT-XTra3its
[23] Guy Decroix, Wokisme et cancel culture, une déraison mortifère, Avril 2023, en ligne, Site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/wokisme-et-cancel-culture-une-deraison-mortifere/
[24] Michel Schneider, Big mother. Psychopathologie de la vie politique, Odile Jacob, 2002.
[25] Yann Carrière, La théorie du genre, entretiens, YouTube, https://youtu.be/MWTV0hafRxc/
[26] André Malraux, Note sur l’Islam, 3 juin 1956.
[27] Eric Marty, Le sexe des modernes, Seuil, 2021.
[28] Mustapha Safouan, La civilisation post-œdipienne, Hermann, 2018.
« Elle respirait, elle oubliait le froid, le poids des êtres, la vie démente ou figée, la longue angoisse de vivre et de mourir. Après tant d’années où, fuyant devant la peur, elle avait couru follement sans but, elle s’arrêtait enfin. » Albert Camus, L’exil et le royaume
« Tout changement implique une séparation d’avec ce qui, autrefois, était là et à quoi il faut maintenant renoncer. » Catherine Chabert, Perdre, abandonner, se trouver
Être « tout » pour l’autre, être capable de « tout », repose sur une illusion qui, pour que le sujet puisse advenir, doit tôt ou tard se voir brisée. Mais dans ce contexte, difficile d’envisager la séparation sans redouter l’effondrement de l’autre, et sans craindre pour son propre narcissisme – nous ne sommes pas sans savoir qu’à la phase schizo-paranoïde succède la phase dépressive[1]. C’est souvent lorsqu’un individu a été « tout » pour l’autre, que la seule évocation de se séparer de ce dernier s’associe à l’impression « d’être un monstre ». Pour celui qui écoute, une fois la surprise passée, une question se pose : que recouvre cette identification au monstre ?
Plan
Introduction
Le monstre
Vignette clinique
Désir et égoïsme
L’interdit de la différence
L’impossibilité de repousser le sol
Indifférenciations et menace de castration
Conclusion
Introduction
Dans des contextes semblables du point de vue du registre clinique, mais bien entendu différents car impliquant des individus qui le sont par définition autant, il nous arrive, en séance, de faire face à l’expression de la part du patient d’une peur particulière : celle d’être un monstre. À chaque fois, celle-ci fut formulée lorsque le sujet se trouvait au seuil d’une séparation. La monstruosité se définit dans le dictionnaire Larousse par une « grave anomalie dans la conformation d’un individu »[2] et est synonyme de difformité et de malformation. Elle désigne aussi le « caractère de ce qui est monstrueux, contre nature, abominable, horrible ». La monstruosité, c’est l’abomination, l’insanité, l’horreur. Alors, quels liens existe-t-il entre la peur – manifeste – d’être un monstre et la séparation ?
I. Le monstre 1. Vignette clinique
Parmi les différentes situations dans lesquelles est apparue la formule « j’ai l’impression d’être un monstre », il a fallu pour cet article n’en sélectionner qu’une, ce qui ne fut pas aisé. Notre choix s’est donc porté sur la séance, probablement la plus parlante, d’une jeune femme qui, ayant entamé une psychothérapie quelques mois auparavant, se montra particulièrement contrariée par un dilemme auquel elle faisait face, et plus précisément par les conséquences qu’aurait l’une des deux options qui s’offraient à elle. Deux invitations pour le même week-end lui avaient été faites : l’une de la part de ses parents, l’autre de la part de ses amis. Il était question pour elle de choisir entre une réunion familiale qui ne l’enchantait guère au regard de son besoin de distance avec certains d’entre ses membres, et un week-end à la campagne avec ses amis qui, semble-t-il, suscitait bien davantage son enthousiasme. Auparavant, au fil des séances, la patiente avait décrit, non sans une certaine retenue dans un premier temps, des parents exigeants, peu souples et enclins au changement, tantôt très sympathiques et faisant preuve d’humour, tantôt très durs dans leurs mots et attitudes lorsqu’elle commettait ce qui, pour eux, et donc pour elle, constituait un « faux pas ». Très « proches », mère et fille se téléphonaient presque chaque jour, moments durant lesquels la patiente écoutait les récits de sa mère, laquelle ne lui épargnait aucun détail. Leur relation, qualifiée de « fusionnelle », semblait mettre en évidence une confusion des rôles et des places, que l’on retrouvait, plus largement, au sein de la famille elle-même. Peu de temps avant que ne se pose le dilemme évoqué plus haut, la patiente disait ressentir le besoin de leur téléphoner plus rarement, de moins en savoir et en dire, de prendre ses distances. Elle, qui n’exprimait jamais le moindre sentiment d’hostilité ou d’agressivité à leur égard – ni à l’égard de personne –, vint à qualifier sa famille, et particulièrement ses parents, d’intrusifs et envahissants, s’agaçant de leur volonté de « tout maîtriser », y compris elle et sa propre vie.
Progressivement, il semblait s’amorcer chez la patiente ce qui s’apparente à une séparation psychique qui n’avait manifestement pas eu lieu, ou du moins, qui restait inachevée. Lorsqu’elle reçut cette énième invitation chez ses parents, l’envie lui manqua, et ce fut d’autant plus le cas lorsque ses amis lui firent part d’un autre projet. Lors d’une séance, alors qu’elle pesait oralement le pour et le contre de chacune des deux options qui se présentaient, elle émit l’hypothèse de décliner l’invitation des parents pour privilégier celle des amis. Elle fut soudain saisie de panique, et prononça cette phrase : « j’ai l’impression d’être un monstre ». Je demandai : « un monstre ? », ce à quoi elle répondit « oui … ce n’est pas bien. C’est méchant envers mes parents ». Après un silence que je n’interrompis pas, elle ajouta : « c’est égoïste de ma part ».
Il s’agit de proposer une lecture psychanalytique de cette courte vignette clinique, afin de mettre en évidence ce qui, dans ce contexte précis comme dans d’autres qui lui sont similaires, peut apparaître en filigrane de la crainte d’être un monstre.
2. Désir et égoïsme
Reprenons de la manière la plus structurée possible les différents éléments qui pourraient constituer le préambule du propos. En premier lieu, l’invitation des parents semble résonner davantage comme une demande voire une injonction, qui la menace donc plus qu’elle ne l’enchante, tant ces réunions de famille lui apparaissent comme autant d’occasions de « prêter allégeance » à cette dernière. Un deuxième point, non-négligeable, réside dans le concours de circonstances qui implique l’apparition simultanée d’une autre invitation, celle de ses amis. Outre le fait que la première semble ne résonner que comme un devoir, là où la seconde paraît susciter le désir et donc convoquer le plaisir, l’on est tenté d’interpréter ce conflit à l’aune de ce qui s’observe à l’adolescence, notamment à travers le réaménagement des identifications aux objets appartenant au versant vertical (l’environnement premier) et à celui horizontal (les pairs). Bien entendu, il n’est pas question de choisir l’un au détriment de l’autre, mais de faire coexister ces deux versants. Dans le cas de la patiente, cependant, privilégier l’un (les amis) signifie abandonner l’autre (les parents) – en témoignent l’angoisse et le sentiment de culpabilité qui la gagnent à la seule évocation de cette possibilité. L’on perçoit comme une irrévocabilité de la décision à prendre, comme si celle-ci s’avérait radicalement décisive.
Le caractère irrévocable de cette situation s’entend particulièrement dans la dernière remarque : « c’est égoïste de ma part ». Ce que la patiente associe à de l’égoïsme n’est autre, en effet, que le parti pris de privilégier son désir propre, au lieu de celui supposé de l’autre (la famille). Tel qu’elle l’emploie, l’« égoïsme » se rapporte donc à l’autocentrisme et à l’égotisme que met en évidence la définition suivante : « défaut qui consiste à rapporter tout à soi, qui dispose à la recherche exclusive de son intérêt propre et à l’indifférence pour autrui »[3]. Il y a beaucoup à dire sur cette définition, mais il s’agira de le développer dans un prochain travail. Un seul acte, aussi supposément égoïste qu’altruiste par ailleurs, ne peut déterminer l’entièreté d’un individu, mais il semblerait que la patiente ne le vive pas ainsi. Prendre le parti de ne pas servir l’intérêt et/ou le besoin de l’autre est donc directement associé, pour elle, à l’expression de son indifférence et de son antipathie envers cet autre – du moins, c’est ce que cela pourrait venir signifier à ses yeux comme à ceux d’autrui. Pourtant, « égoïsme », dont la première définition remontant au XVIIème siècle est « amour propre », se définit aussi par : « tendance naturelle de l’homme à se conserver, à se développer »[4]. L’emploi autant que le sens du terme « égoïste » révèle une autre ambiguïté : il semblerait que ce qui est agi ou pensé pour soi-même soit directement associé au registre du mal – en opposition à celui du bien, qui plus est. L’organisation qui s’érige en fonction de ce barème du bien ou du mal se retrouve particulièrement dans la remarque « ce n’est pas bien », laquelle évoque par ailleurs des mots qui pourraient être ceux d’un enfant, traduisant l’aspect probablement régressif de la situation qu’elle rencontre.
De l’égoïsme, passons à la méchanceté. Outre le fait que le mot « méchant » rappelle lui aussi le vocabulaire d’un enfant, la radicalité du terme par lequel se décrit la patiente laisse entendre que, pour elle, ce qui est agi et/ou choisi pour soi-même est forcément dirigé contre l’autre – ce qui n’est pas sans évoquer la définition de l’égoïsme donnée plus haut. Pour saisir ce qui conduit la patiente à associer son intérêt et son désir propre à un égoïsme dont le sens ne peut être que péjoratif, et dont les conséquences ne seraient qu’irrévocablement dramatiques, il nous faut revenir à la phrase « j’ai l’impression d’être un monstre », et plus particulièrement à l’emploi du terme « monstre ». Pour rappel, celui-ci est définit dans le dictionnaire de l’Académie Française par : « être vivant dont l’organisation, dans sa totalité ou dans une de ses parties, n’est pas conforme à celle de son espèce »[5], ou encore dans le Larousse par « une personne qui provoque ou suscite l’horreur par sa méchanceté, sa cruauté »[6]. Finalement, favoriser son intérêt propre – dans un contexte qui le nécessite, par ailleurs – et donc favoriser une posture différente de celle habituelle, revient, pour la patiente, à s’écarter de ce qu’il y a de normal et conforme au groupe (la famille), d’une part. Cela correspond aussi à un acte méchant et cruel, donc gratuit et contre autrui, d’autre part. Ici, l’impression d’être un monstre dénoterait finalement d’une association sans appel entre le désir propre et l’égoïsme, qui, de fait, n’est pas sans évoquer une insuffisance de la distinction entre le moi et l’autre.
II.L’interdit de la différence 1. La différenciation moi/autre
Lorsque persiste une zone d’indifférenciation entre le moi et l’autre, le sujet est maintenu, dans certaines situations comme celle qui nous intéresse ici, dans une position narcissique primaire, laquelle le conduit à interpréter subjectivement tout ce qui se passe, c’est-à-dire comme si tout venait de lui-même. Dans le cas de notre patiente, on suppose que c’est précisément cette zone d’indifférenciation qui se traduit dans l’appréhension des graves conséquences que sa seule décision pourrait avoir sur autrui – plus précisément ses parents.
Toutefois, nous précisions plus haut, dans la vignette clinique, qu’un processus de séparation semblait poindre – dans les deux sens du terme, sans doute. En effet, la patiente, qui ne manifestait aucun signe d’hostilité ou d’agressivité auparavant, commença à manifester de l’agacement, de la colère, de la révolte à l’égard de sa famille, et surtout ses parents. Tant mieux, pensions-nous ; nous ne sommes pas sans savoir que l’objet naît dans la haine. En effet, la séparation psychique, sans laquelle la subjectivation et donc le façonnement d’un moi plus indépendant sont impossibles, dépend au préalable du bon déroulement du processus de différenciation. Ce dernier, « pour se dévoiler, doit trouver un appui stable et fiable, comme un bon danseur s’élance vers le haut à partir du sol qu’il repousse pour se propulser et en décoller »[7] écrit Nicole Ramage. Mais, ici, la patiente ne semble pas avoir été poussée à décoller, pas plus qu’elle ne semble à l’aise à l’idée de repousser le sol – l’environnement familial – peut-être parce que ce dernier n’a constitué un appui ni suffisamment stable, ni suffisamment fiable. En effet, ses récits mettent en évidence un « fonctionnement » familial dans lequel les limites sont floues à plusieurs égards ; les enfants sont les confidents des parents, les parents se comportent comme des enfants, sur fond d’immaturité affective – collective. L’intimité n’a pas sa place ; tout doit être su de tout le monde, tout doit être partagé, tout doit se faire ensemble. En parallèle, des reproches (tels que « tu es égoïste ! ») sont assénés, sans souci de légitimité ou de cohérence, au moindre écart de comportement, c’est-à-dire, dès lors qu’un membre de la famille a l’audace de déroger aux règles autour desquelles cette dernière s’organise – ou se désorganise, au fond. Les enfants semblent investis du narcissisme parental, et l’inopérance de la différence – pourtant nécessaire, cela va sans dire – des générations, des rôles et des places de chacun préside à un brouillage des limites simultanément exacerbé par l’envahissement et l’intrusion – banalisés – de la part d’un environnement souvent insécurisant, car lui-même en insécurité. L’on croirait presque que tout est inconsciemment mis en œuvre pour favoriser l’indifférenciation entre les membres de la famille, et in fine, empêcher toute séparation.
L’on conçoit aisément qu’un individu, enfant ou adulte, peine à se différencier et à se séparer, et qu’il s’en juge égoïste, lorsqu’il a intégré cela comme l’équivalant d’une transgression. Alain Ferrant et Albert Ciccone, travaillant sur la honte, la culpabilité et le traumatisme, ne manquent pas de rappeler que « les sentiments de honte et de culpabilité sont d’abord ”importés”. C’est d’abord un autre qui dit au sujet, à l’enfant, qu’il doit avoir honte ou se sentir coupable »[8]. Les récits de la patiente dépeignent en effet un environnement familial qui se montre sévèrement critique vis-à-vis de tout ce qui n’est pas valorisé par lui-même, qui ne cache pas sa profonde désapprobation – voire parfois son mépris – à l’égard de tout ce qui, finalement, diffère de ce qu’il est et de ce qu’il tend à instituer. Environnement qui, par ailleurs, n’offre pas la contrepartie de féliciter ou de valoriser la bonne exécution de celui ou celle qui accomplit ce qu’il exige explicitement ou non – parce que c’est bien normal qu’il ou elle le fasse. Sur le plan surmoïque, le petit enfant qui s’est développé dans cet environnement évoque à plusieurs égards les petits hypermatures décrits par Gisèle Harrus-Révidi, lesquels ont « intégré les interdits parentaux dans la peur et l’angoisse, leurs exigences sans souci de réciprocité, sans bénéfice personnel, sans reconnaissance aucune »[9]. Et parce que l’immaturité affective va souvent de pair avec l’impossibilité de supporter altérité, « la menace du châtiment plane dès qu’il [l’enfant] se montre désirant, nul n’est ”désireux” de son désir ».
Freud, à propos du deuil, écrivait qu’« il se dresse contre cela [l’obligation de retirer la libido de l’objet perdu] une rébellion compréhensible – on observe généralement que l’être humain n’abandonne pas de bonne grâce une position libidinale, pas même alors qu’un substitut lui fait déjà signe »[10]. Et pour cause, nous ne sommes pas sans savoir que l’angoisse de perdre l’amour de l’objet est inhérente à toute séparation, et ce, comme le rappelle Alain Ferrant, précisément parce que « se séparer est une blessure – la blessure de perdre et d’être abandonné – qui met le narcissisme en péril »[11]. Mais pour notre patiente, il semblerait cependant que la nature des angoisses ne se limite pas à celles ordinaires, si l’on peut le dire ainsi, générées par la séparation.
2. Indifférenciations et menace de castration
Nous disions plus haut que l’acte (le choix du week-end entre amis) semblait, pour la patiente, déterminer directement l’être (« j’ai l’impression d’être un monstre »). Outre l’hypothétique fantasme de destruction et l’agressivité inconsciente qui s’esquissent ici, la radicalité de cette association nous interpelle. Au-delà de l’acte, c’est du désir qu’il s’agit, désir qui, s’il s’exprime, peut venir la définir en tant qu’individu, juger irrémédiablement qui elle est – comme un verdict qui tombe. Albert Ciccone et Alain Ferrant, dans leurs recherches sur les sources de la honte et de la culpabilité chez le petit enfant qui, face à son mouvement pulsionnel, apprend le « non », décrivent un contexte particulier qu’ils nomment « contexte confusionnel », lequel se caractérise par une confusion entre le jugement d’existence et le jugement d’attribution. Ici, le mouvement pulsionnel de l’enfant est traité par l’environnement familial à travers une disqualification non pas seulement de ce mouvement, mais aussi de l’enfant lui-même. Ce dernier est associé et réduit à son acte, entraînant une indistinction « entre l’enfant sujet et l’acte qu’il produit »[12]. L’environnement familial lui verbalise que c’est lui-même, et non pas son acte, qui est « dégoûtant », « vilain », etc… Dans ce contexte, « la partie prend la place du tout, sans qu’un jeu soit possible dans la mesure où tout est équivalent ». L’émergence du sentiment de honte inhérente à ce contexte confusionnel mériterait d’être développée davantage, d’autant plus qu’il éclaire l’égoïsme que s’attribue la patiente, mais c’est l’indifférenciation qu’il favorise qui, pour l’heure, retient notre attention. En effet, « la confusion se déploie en lieu et place de l’illusion » entravant la différenciation psychique en ceci que l’enfant est « privé de l’illusion d’être sujet » – l’enfant n’étant qu’au stade de l’émergence du devenir sujet lorsque la disqualification venue de l’environnement familial vient le heurter de plein fouet. Cette théorie modélise, d’une certaine manière, l’indistinction désir/être à l’œuvre chez la patiente, et éclaire à la fois l’aspect culpabilisant du seul désir, mais aussi ce qui consolide l’insuffisante différenciation moi/autre. Dans ces trois registres, il est clair que « l’ombre de la disqualification plane sur le moi » : disqualification en tant que sujet, disqualification (exclusion) du groupe, disqualification de la valeur, de la place, du désir.
Catherine Chabert, pour qui l’angoisse et la séparation sont consubstantielles, écrit : « Lorsque, au décours de l’adolescence et de la reviviscence œdipienne, le déplacement vers de nouveaux objets d’amour s’ébauche puis se déploie, c’est l’enfant, aujourd’hui adolescent ou jeune adulte qui se sépare, il est l’auteur de cette séparation et plus seulement sa victime, il n’est plus celui qui perd, il est celui qui part, qui abandonne ». C’est précisément à ce carrefour que semble se trouver notre patiente. En effet, comment négocier avec le sentiment de culpabilité inhérent à l’abandon dont elle pense être l’auteure, lorsque, loin d’être accompagnée dans l’émancipation et la séparation, elle se voit explicitement condamnée pour cela ?
D’autre part, comment faire face aux angoisses de perte d’amour associées, lorsque celles-ci ne sont pas uniquement fantasmées, mais qu’elles trouvent bel et bien appui dans la réalité externe ?
Pour la patiente, cependant, la difficulté à se séparer n’a pas seulement à voir avec la culpabilité et la honte, pas plus qu’avec la seule angoisse de perte d’amour. En effet, qu’est-ce qui surpasse le sentiment de toute-puissance d’être tout pour son propre objet d’amour ? L’in-séparation a tout de même ce « bénéfice » : celui de nous maintenir dans l’illusion selon laquelle nous serions l’objet d’amour, le phallus, de l’objet. Difficile de renoncer alors, sur le plan narcissique, à la toute-puissance que confère l’illusion d’avoir, pour l’autre, cette place d’exception. Ainsi, à côté des sentiments de culpabilité et de honte, et des angoisses associées, ne plane-t-il pas, dans ce contexte, la menace d’une castration ?
La formule de Alain Ferrant et Albert Ciccone citée plus haut fait sans nul doute référence à celle bien connue de Freud à propos de la mélancolie : « l’ombre de l’objet plane sur le moi ». Les processus à l’œuvre dans celle-ci partagent, en effet, des accointances avec ceux à l’œuvre chez notre patiente, notamment sur le plan de la confusion entre le moi et l’objet. « La dédifférenciation entre le moi et l’objet », écrit Catherine Chabert, « évite la haine contre l’objet qu’elle englobe, elle évite la séparation entre eux deux puisque l’objet et le moi se confondent ». Ainsi, pour notre patiente, être un monstre d’égoïsme s’avère une menace permanente, certes, tant la différence, la séparation, et le désir sont proscrits et assimilés à la transgression d’un interdit. Mais, et c’est là que s’érige le conflit psychique, peut-être cette configuration confère-t-elle le confort de n’avoir pas à faire l’épreuve de la castration qu’impliquerait le fait de renoncer à être tout pour l’objet. Bien entendu, cette lecture n’invalide pas la souffrance de la patiente ; toutefois, nous ne sommes pas sans savoir que certains symptômes offrent un bénéfice secondaire auquel il peut être particulièrement difficile, sinon impossible pour un temps, de renoncer.
Conclusion
La peur d’être un monstre, bien souvent éprouvée lorsque l’on est tout pour l’autre, relèverait donc d’une conjugaison complexe de sentiments de honte et de culpabilité, et d’angoisses d’abandon, de perte d’amour, et de castration – dans la mesure où, bien qu’elle permette l’avènement du je, celle-ci implique le douloureux renoncement à l’illusion d’être tout (le phallus). Lorsque la différence et la subjectivité se situent, comme chez notre patiente, à un rang dangereusement proche à celui de l’interdit, les négociations avec le surmoi s’annoncent difficiles. Mais, en-deçà de cette peur manifeste et des mécanismes qui la sous-tendent, n’entendons-nous pas l’expression d’une revendication ? Rappelons la définition du mot « monstre » donnée précédemment : « être vivant dont l’organisation, dans sa totalité ou dans une de ses parties, n’est pas conforme à celle de son espèce ». Est-il déraisonnable d’envisager qu’inconsciemment, le sujet tend à être le monstre d’égoïsme qu’il craint être, précisément parce que cela lui offrirait la possibilité de n’être pas « conforme à son espèce », c’est-à-dire, différencié et séparé ? Ainsi, l’expression de la peur d’être un monstre, ici, n’est-elle pas celle de la demande, beaucoup plus implicite, de pouvoir être sujet ?
[3] Dictionnaire de l’Académie Française : https://www.dictionnaire-academie.fr/article/A9E0566#:~:text=Défaut%20qui%20consiste%20à%20rapporter,Les%20calculs%20de%20l’égoïsme.