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Le scénario fantasmatique

Le scénario fantasmatique

Scénarios pervers, paraphilique, narcissique, onirique, artistique

« Alors, ils se montaient des bobards, des entourloupes monumentales, ils rêvaient tous de réussites, de carambouilles formidables… Ils se voyaient expropriés, c’était des fantasmes ! »
Céline, Mort à crédit, 1936.

Jean-Honoré Fragonard – Céphale et Procris, 1755 – Musée des Beaux-Arts, Angers

Distinctions : Fantasme – Passage à l’acte – Délire – Mythomanie – Hallucination

Le terme « fantasme », avant d’avoir été popularisé par la psychanalyse, provient du grec phantasma qui signifie « fantôme, hallucination visuelle », puis « fantaisie » repris en proximité du grec phantasia signifiant « apparition, vision », puis « imagination », jusqu’à l’actuel« fantasme » de la famille de phainein « apparaître ».
Une définition du mot « fantasme » dans le Nouveau Larousse illustré de 1906 nous intéresse dans la mesure où elle fait intervenir une production mentale ayant un double sens, au passage tout comme le symptôme, d’un contenu latent et d’une forme manifeste : « Chimère qu’on se forme dans l’esprit ».

Il est nécessaire de différencier le langage propres aux pulsions (inconscient : délires), de celui accessible par le conscient (fantasmes), des constructions fantasmatiques perverses agies (passages à l’acte pervers), du mode discursif (mythomanies), du mode perceptif (hallucinations).

Dans la névrose, les fantasmes sont refoulés et entraînent une souffrance alors que, dans la perversion, les pulsions s’expriment sous l’égide du principe de plaisir. D’où la théorie freudienne : « La névrose est le négatif de la perversion ».

Les fantasmes qui accompagnent les relations sexuelles (érotiques, actives, pré- et post- orgasmiques, négatives) sont conscients ou provoquées ou imposées par les « rejetons » du refoulé et transmis de la pensée, visuelle le plus souvent, à l’impulsion physique.

Le fantasme est conscient et ne se manifeste pas dans la réalité (sauf réalisation substitutive avec mise en scène).

Le délire est inconscient et se manifeste dans le réel neurologique et l’isolement de la perception. L’acception contemporaine du terme permet une prise de liberté, relative, dans la réalisation cadrée de plaisirs cadrés dans un contexte.

La mythomanie est un syndrome discursif produit par un clivage du moi ou un ersatz facilitant l’équilibre du mythomane. Ex. Le syndrome de Münchausen.

L’hallucination est l’expression d’un désir, ou d’une crainte, en une perception sans référent située hors de la réalité du sujet (diff. du délire). A ce titre elle est mentale, (visuelle, auditive), sensorielle (impression de réalité), cénesthésique (sensation), motrice.

Selon les auteurs du Vocabulaire de la psychanalyse, le fantasme est un « scénario imaginaire où le sujet est présent et qui figure, d’une façon plus ou moins déformée par les processus défensifs, l’accomplissement d’un désir et, en dernier ressort, d’un désir inconscient. » (Laplanche, Pontalis – 1967).

Le scénario fantasmatique

Lorsque Freud définit le mouvement qu’il nomme désir (wunsch), il évoque l’hypothèse du réinvestissement d’une trace mnésique de satisfaction liée à l’identification pulsionnelle.
L’observation de la satisfaction alimentaire chez le nouveau-né constitue un exemple du premier repérage pulsionnel :
La faim, créatrice de tension (cris, pleurs) est source de déplaisir. Le lait, pourvoyeur de satisfaction (apaisement) est source de plaisir. La tétée est source de résolution sexuelle, future éventuelle modèle à fantasme.
Ainsi, c’est une expérience de satisfaction qui est liée à la réduction de la tension originaire de la pulsion. Cette première expérience de satisfaction, organique, laisse une trace, mnésique, une représentation du processus pulsionnel au niveau de l’appareil psychique à laquelle se trouve désormais liée l’image et la perception de l’objet ayant procuré le plaisir. Dès que le besoin se représentera, la relation précédemment établie sera la source d’une nouvelle impulsion ; elle investira à nouveau l’image mnésique de cette perception dans la mémoire. Autrement dit, elle reconstituera la situation de la première satisfaction où l’enfant imagine (fantasme) avoir créé l’objet. La propension à « créer » du fantasme pourra par la suite s’établir à l’envi.

Un fantasme, ou plus élaboré, un scénario fantasmatique, est un scénario imaginaire, une fiction où le sujet est présent et qui figure de façon plus ou moins déformée, par les processus défensifs, et les instances du Ça, du Moi, du Surmoi, l’accomplissement d’un désir.
On ne peut donc pas parler de mémoire au sens commun du terme, mais de traces mnésiques dans l’Inconscient du sujet, lesquelles sont des réalités psychiques pour le sujet de l’Ics, mais que la personne ignore, ou veut ignorer.
Il existe tout un répertoire de la vie fantasmatique : sexualité, agression, fantasmes de gloire, d’abandon, de castration, etc., liés à quelques noyaux organisateurs de la vie psychique, en particulier aux fantasmes originaires.
Le fantasme est une formation de compromis, il élabore et aménage différents matériels psychiques, dont certains sont conscients et d’autres pas. Certains fantasmes demeurent inconscients. Par ailleurs, le fantasme peut témoigner d’une fixation de la sexualité à un stade psychosexuel, comme le stade oral ou le stade anal. De ce point de vue, il est résultat d’une régression.
La capacité à fantasmer signe une certaine normalité psychique, ainsi qu’il en est du souvenir, du rêve, etc. : on peut soupçonner chez les patients psychosomatiques une défaillance de la fonction fantasmatique, repérée sous la forme de la pensée opératoire. Le fantasme permet ainsi une régulation psychique des désirs inconscients, nécessaire à la bonne santé mentale.

Les fantasmes originaires

Les fantasmes originaires sont des fantasmes qui transcendent le vécu individuel et ont un certain caractère d’universalité. En ce sens, ils sont à rapprocher des mythes collectifs. Ils « mettent en scène » ce qui aurait pu dans la préhistoire de l’humanité participer à la réalité de fait et à ce titre ils entrent dans le cadre de la réalité psychique.

Ce sont :
La scène primitive – La castration – la séduction – la vie intra utérine, le sein maternel.
Ils renvoient respectivement à :
La différence des générations – La différence des sexes – La différence désirs-interdits – la différence des pulsions de vie et de mort.
Ils sont le fondement des origines de la Loi symbolique.

« Je nomme fantasmes originaires ces formations fantasmatiques — observations du rapport sexuel des parents, séduction, castration, etc. » Freud.

Les fantasmes dits originaires se rencontrent de façon générale chez les êtres humains, sans qu’on puisse en chaque cas invoquer des scènes réellement vécues par le sujet ; ils appelleraient donc, selon Freud, une explication phylogénétique où la réalité retrouverait sa dimension historique : la castration par exemple, aurait été effectivement pratiquée par le père dans le passé archaïque de l’humanité, afin de limiter la rivalité et/ou de réduire une démographie non pensée.
Si l’on envisage maintenant les thèmes qu’on retrouve dans les fantasmes originaires (scène originaire, castration, séduction, retour au sein et/ou à la vie intra-utérine), ils se rapportent tous aux origines, individuelles et collectives. Comme les mythes, ils prétendent apporter une représentation et une « solution » à ce qui pour l’enfant s’offre comme énigme majeure ; ils dramatisent comme moment d’émergence, comme origine d’une histoire, ce qui apparaît au sujet comme une réalité, d’une nature telle que cette réalité exige une explication, une « théorie ». Ainsi, dans la « scène originaire », c’est l’origine du sujet qui se voit figurée ; dans les fantasmes de séduction, c’est l’origine, le surgissement de la sexualité ; dans les fantasmes de castration, c’est l’origine de la différence des sexes ; dans le retour au sein ou à la vie intra-utérine, c’est la différence des pulsions de vie et des pulsions de mort.

Le fantasme comme construction

Le fantasme peut être appréhendé comme une construction imaginaire, consciente ou inconsciente, permettant au sujet qui s’y met en scène, d’exprimer et de satisfaire un désir plus ou moins refoulé, et de surmonter une angoisse.
Ces pulsions refoulées cristallisent sur elles les complexes morbides les plus différents.

« Au lieu d’être enfoui dans les profondeurs du moi, l’objet redouté ou désagréable peut être dérivé vers un fantasme imaginaire et agréable, où se dissout l’angoisse, souvent en retournant l’objet en son contraire ». Freud.

Le fantasme est une création psychique consciente de scénarios idéalisés autour de désirs non assouvis ou espérés, notamment dans des domaines libidinaux et à ce titre devant transgresser les interdits relatifs aux règles éthiques et morales.
Le fantasme se crée consciemment et souvent n’est pas réalisé par respect des lois ou des principes inhérents au respect personnel.
En soi, le fantasme est un désir inassouvi, et, par métonymie, interdit.
Le sujet est toujours présent dans de telles scènes, soit comme observateur, soit comme participant grâce à une certaine permutation des rôles, des attributions. L’épopée sadienne est en ce sens tout-à-fait précise.
Il semble aussi être le lieu d’opérations défensives selon la mise en oeuvre des modalités les plus archaïques : retournement sur la personne propre, renversement en son contraire, dénégation et projection.
Dans la mise en scène organisée par le fantasme, la dimension de l’interdit est toujours présente dans le déploiement même du désir.

Bibliographie :
– Laplanche et Pontalis : Vocabulaire de la psychanalyse, P.U.F, 1967
– Chemama et all. : Dictionnaire de la psychanalyse, Larousse, 1993
– « Les fondements de la clinique », Javier Aramburu , in La cause freudienne, N° 50, février 2002

Le fantasme paraphilique

Exemple du transsexualisme.
Dans le transsexualisme, à partir d’une dépression précoce, sur la base d’une séparation, le sujet a introjecté au niveau psychique la bonne mère, et au niveau physique la mauvaise mère en un clivage devant être réparé par une réalisation fantasmatique concrète (à rapprocher de l’anorexie mentale, des hystéries, des hypocondries).
Le transsexuel se refuserait à toute élaboration fantasmatique. S’y révèle une intolérance psychique à la pulsion, un déficit de représentation qui oblige le sujet à évacuer l’énergie vers le corps. C’est comme si le fantasme, ne pouvant pas être élaboré psychiquement devait apparaître dans le réel. L’espoir mégalomaniaque du transsexuel consolidé et prêt à être concrétisé par le désir du ou des parents, ne peut qu’être déçu, en référence à la dépression précoce, et peut finir par convaincre le chirurgien d’intervenir. A une revendication fantasmatique est alors répondu une correction corporelle qui ne résoudra naturellement rien à la dépression originelle.

Le fantasme narcissique comme construction perverse

Les fantasmes dans les stades fondamentaux de la personnalité. Ils sont transposables dans les fantasmes sexuels, à certaines conditions de sauvegarde, d’assentiment et de respect de la loi.
– Les fantasmes de l’oralité visent à posséder l’autre, à les incorporer. Dans la relation, cela se traduit par la possessivité, la dévoration, la jalousie, la boulimie, l’anorexie, la kleptomanie, les toxicomanies, l’intégration de l’autre (sexualité addictive), l’effraction et la destruction sur un mode agressif (les fantasmes de viol prennent leur place ici), les fantasmes d’abandon et de fusion.
– Les fantasmes de l’analité de la première phase sont dirigés vers la rétention (possession), puis la destruction de l’objet. Dans le rapport sexuel, apparaîtra le désir de mordre, griffer, déchirer, détruire, uriner, etc.
– Les fantasmes de l’analité de la deuxième phase sont plus orientés vers la prise de contrôle de l’objet sous la forme d’une manipulation. Ici, la possessivité se met en scène par les marques temporaires (fouet, éjaculation faciale, soumission…) ou plus ou moins définitives (colliers, tatouages, piercings…). Ces fantasmes engendrent des relations de domination/soumission avec selon l’humeur l’utilisation de cravaches, fessées, martinets…
– Les fantasmes de l’Œdipe font appel bien évidemment à un troisième objet. Les désirs se matérialisent dans le voyeurisme, l’exhibitionnisme, les rapports multiples, le fétichisme, le triolisme, l’échangisme, le mélangisme…
– Les fantasmes narcissiques qui sont des déclinaisons de fantasmes pervers, des fantasmes limites, délictuels, toxicologiques.

Le fantasme onirique

Le domaine du fantasme onirique est infini et éminemment personnel, même si l’on y trouve des symboles et des thèmes communs à tout un chacun. Les procédés utilisés pour mettre en oeuvre le rêve et sa signification sont la condensation, le déplacement, la représentatibilité (figurabilité) et l’élaboration secondaire. Le mécanisme principal des rêves pour la représentation fantasmatique est la figurabilité et permet de transformer les pensées en scénarios visuels et dynamiques grâce aux phénomènes de visualisation et de représentation symbolique des pensées et des mouvements psychiques.

« Le contenu du rêve consiste le plus souvent en situations visualisables [anschaulich, note du traducteur] ; les pensées du rêve doivent donc tout d’abord recevoir une accommodation qui les rende utilisables pour ce mode de figuration. Imaginons, par exemple, qu’on nous demande de remplacer les phrases d’un éditorial politique ou d’une plaidoirie devant un tribunal par une série de dessins ; nous comprendrons alors sans peine les modifications auxquelles le travail du rêve est contraint pour tenir compte de la figurabilité dans le contenu du rêve » (Freud. Sur les rêves, 1901).

En analyse, le transfert, particulièrement actif dans la relation du rêve, est propice au partage des affects, ainsi par conséquent que la réduction de la densité de l’angoisse que les  événements originels, et les sensations y afférentes, ont pu re-produire. L’ambivalence et le clivage y développent leur oeuvre adoucissante, acceptable, donc. Autant dire que la possibilité de symbolisation des traumas du rêveur peut se réaliser, dans la mesure où l’interprétation des fantasmes et des scénarios du rêve met en perspective, grâce à l’analyse, la représentation (figurabilité) de leur impact passé à traiter et à séparer de la difficulté actuelle de l’analysant.

Le rêve comme régulation fantasmatique :
Fin du Songe d’une nuit d’été

Le fantasme artistique

Le territoire du fantasme artistique, de la même manière, est infini et repose sur les conjonctions personnelles de l’artiste, du spectateur, de la sensibilité et du monde et, éventuellement, d’une certaine idée de la beauté, du travail de l’artiste et de la civilisation. Il permet en réalité immédiatement la rencontre de deux mondes de fantasmes, celui de l’artiste et celui du spectateur. Cette rencontre est le fruit, comme indiqué précédemment, de deux sublimations. Cependant, la particularité d’une fantasmatique artistique tiendrait en ce que il exprime une dialectique entre la singularité de l’artiste et son intention de partager cette singularité avec le monde, au point de l’annihiler, et d’annihiler l’idée même de beauté, de travail de l’artiste, de la civilisation, jusqu’à mettre en question l’existence artistique de l’oeuvre, en même temps que le fantasme de l’art parie sur la possibilité pour l’oeuvre fantasmatique d’exister entre le principe de plaisir et le principe de réalité, dans un entre-deux impossible et instable et, par là même, possiblement créateur.

Le père noël est une ordure : « le délire de l’artiste » :

 

Nicolas Koreicho – Juin 2014 – Institut Français de Psychanalyse©

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De la psychose au délit-re et au crime

De la psychose au délit-re et au crime

Régression – Psychose – Délire – Crime

Le Petit Journal Illustré

Officiellement, 15 % des auteurs d’homicides sont touchés par une maladie mentale grave (le plus souvent une psychose schizophrénique, paranoïaque, un trouble de l’humeur mélancolique), c’est-à-dire constante et caractérisée. Dans l’absolu, il faudrait absoudre tout criminel, dans la mesure où le crime est toujours le signe manifeste par excellence d’un déséquilibre psychique, fût-il temporaire, d’un trouble mental. Des nuances sont donc proposées dans les prétoires à valeur de l’abolition ou non du discernement, du contrôle ou non des actes, du criminel [*].

Dans un premier temps, nous poserons les conditions de la régression en les intégrant dans une temporalité qui va les distinguer d’un côté des conditions de la fixation, de l’autre de celles du dépassement.
Ensuite nous déclinerons les principaux syndromes pour comprendre en quoi, incidemment, ils peuvent mener à des passages à l’acte.
Enfin nous comprendrons la sublimation comme un processus pouvant éviter ces passages à l’acte.

Dans un second temps, nous décrirons les phénomènes et la spécificité des délires.

Dans un troisième temps nous expliciterons la question des psychoses, de la psychopathie et de certains troubles mentaux et à quelles conditions elles peuvent mener à des passages à l’acte criminels.

Régression

1. Distinction de la régression à une fixation présente.

Régression et fixation s’expriment par l’intermédiaire des processus de répétition (compulsion de répétition névrotique par ex.), comme processus psychologiques ancrés dans le biologique.
La fixation c’est la répétition des expériences fortes, cf. la métaphore du disque dur rayé : la psychothérapie analytique consiste à retrouver l’endroit et répéter cette retrouvaille non seulement pour repérer avec précision, mais surtout pour neutraliser et réparer.
Le plaisir s’est trouvé enrayé et non satisfait, le Moi cherche à savoir pourquoi, l’inconscient revient pour lui indiquer.
La culpabilité prend la place du plaisir sous la forme du plaisir pulsionnel puni.
On assiste alors à la persistance de comportements inadéquats à la réalité et au présent, à l’échec de la pensée symbolique et critique.
On constate, par la forme, la nature et l’histoire des symptômes, une dépendance de l’organisme par rapport aux affects (ressentis) issus des processus primaires de plaisir ou de déplaisir fixés aux Stades correspondants.
Le Moi, du fait de l’impossible satisfaction du plaisir, est affaibli, et, par suite, les fixations ramènent le Moi sur ces points de fixation, à un moment où à un autre du développement de la personnalité, en fonction de l’histoire personnelle, de la nature de l’objet, de l’ancienneté de l’événement. Ex. : fixation au stade anal oriente vers l’obsessionnalité.

 2. La régression proprement dite au passé.

La régression est représentée par l’affaiblissement des facultés et le passage à des modes d’expression et de comportement inférieurs du point de vue de la complexité, de la structuration et de la différenciation.
La régression constitue un retour – plus ou moins organisé et transitoire – à des modes d’expression antérieurs de la pensée, des conduites ou des relations objectales, face à un danger interne ou externe susceptible de provoquer un excès d’angoisse ou de frustration.
C’est à un retour vers l’Œdipe ou le préœdipien, constitué en grande partie par leur conjugaison avec des problématiques narcissiques, auquel on assiste.
On distinguera :
– La compensation : (ne pas confondre avec le mécanisme de défense) fatigue, faim, sommeil, douleur, tristesse… sont des éléments de relation de la libido vers l’extérieur non satisfaits qui se retournent vers le Moi et qui appellent des compensations régressives. Elles sont aux origines du narcissisme.
– La maladie psychosomatique. On a pu parler pour ce type de régression de conversion hystérique, végétative, qui se manifestent par des expressions d’émotions archaïques : hypertension, malaises vaso-vagaux, tachycardie, gastrites, allergies…), de conversion organique (on parlait de névrose d’organe), de maladies psychosomatiques. Il n’existe pas de maladie qui ne possède une dimension psychique. On parle aujourd’hui de psychoneuro-immunologie.
– Le retrait apathique (apathetic withdrawal – DSM-IV) : Il s’agit d’une régression à forme de détachement protecteur, fait d’indifférence affective, de restriction des relations sociales et des activités extérieures, et de soumission passive aux événements, qui permet à une personne de supporter une situation très difficile.
L’agressivité : modalité comportementale régressive si elle est univoque. Le masochisme psychique, ou l’idée de ne pouvoir s’extirper du mal, au point de se complaire dans la souffrance et la conflictualité.
Dans la régression, on peut lire un certain nombre de syndromes comme représentatifs de retrait, dont certains possiblement criminogènes :

3. Les syndromes (ensembles organisés de symptômes).

– Syndrome de Cotard : délire de négativité organique (absence des organes).
– Syndrome de Ganser : questions et réponses à côté et inhibition intellectuelle.
– Syndrome de Gélineau : cataplexie (perte brutale de tonus musculaire) et narcolepsie.
– Syndrome de Münchausen : simulation de pathologies viscérales sensées nécessiter une opération.
– Syndrome de Stockholm : attachement à l’agresseur.
– Syndrome d’Asperger : les principales perturbations des sujets atteints d’autisme de haut niveau ou d’un syndrome d’Asperger touchent la vie sociale, la compréhension et la communication. Ces troubles sont la conséquence d’une anomalie, potentialisé par l’organisation psychique de la personne) du fonctionnement des centres cérébraux qui ont pour fonction de rassembler les informations de l’environnement, de les décoder et de réagir de façon adaptée. Le sujet ne parvient pas à décoder les messages qui lui arrivent (il paraît submergé par la « cacophonie » de l’environnement), ni à adresser en clair ses propres messages à ceux qui l’entourent. Il est dispersé dans l’espace, déphasé dans le temps, dépassé par les échanges et sa communication maladroite et hésitante se perd le plus souvent dans des tentatives avortées. Pour être moins dispersé, il se concentre sur des détails, pour être moins déphasé, il se complait dans des routines, et ses échecs de communication avec les autres l’amènent à une concentration exclusive sur lui-même, sans pour autant le satisfaire. (G. Lelord)
– Syndrome d’influence (Clérambault) : pensée soi-disant commandée et manipulée par l’extérieur.
– Syndrome d’automatisme mental : dédoublement de la pensée (dissociation) et expression parasite d’idées, de mots, de gestes qui parviendraient d’une force étrangère qui contrôlerait l’activité psychique du sujet.
– Syndrome hallucinatoire : les hallucinations (visuelles, auditives, perceptives) représentent désirs ou craintes, souvent scénarisés, du sujet.
– Syndrome confusionnel : obnubilation de la conscience, perturbation de l’activité psychique. Ceci entraîne une grande inertie ou une grande agitation. L’origine peut en être infectieuse ou toxique. Il se manifeste par une obnubilation de la conscience où les idées s’agglutinent et se confondent (par degrés : de l’engourdissement à la stupeur). La modalité de cette expérience est proche de celle du rêve. A cela s’ajoutent souvent des troubles de la mémoire, des signes physiques (fièvre, déshydratation).
Les causes peuvent en être infectieuses, toxiques, traumatiques, épileptiques, démentielles, psychotiques.
– Syndrome de Korsakov : syndrome confusionnel et polynévrite des membres inférieurs. le passage à l’acte lorsqu’il se manifeste est conjoncturel.
– Syndrome dissociatif : discordance idéique et verbale, indifférence affective et apragmatisme, à l’exemple de l’hébéphrénie.

 4. Distinction de la régression eu égard à son dépassement futur du complexe d’Œdipe et de ses prolongements.

C’est une des marques de l’équilibre psychique qui sans cesse procède à des ajustements pour s’établir de manière plus ou moins stable. C’est critiquer (séparer le présent du Moi du passé du Ça et du Surmoi) ; c’est distancier, renoncer, cliver, admettre l’ambivalence.
Un dépassement à noter comme pouvant participer à l’équilibre et à l’indépendance est la sublimation. Le terme sublimation a deux sens dans l’œuvre de Freud :

  • La désexualisation d’une pulsion s’adressant à une personne qui pourrait (ou qui a pu) être désirée sexuellement. La pulsion, transformée en tendresse ou en amitié, change de but, mais son objet reste le même.
  • La dérivation de l’énergie d’une pulsion sexuelle ou agressive vers des activités valorisées socialement (artistiques, intellectuelles, morales). La pulsion se détourne alors de son objet et de son but (érotique ou agressif) primitifs, mais sans être refoulée. C’est le sens le plus habituel.

Délire

Du latin delirium, de delirare, « sortir du sillon ».
Les délires sont des modes d’expression psychotique. Ils sont l’expression d’un conflit psychique en réaction à des événements historiques précis.
De la sorte, il n’est pas pertinent de séparer le passage à l’acte criminel d’un déséquilibre psychiatrique : tout criminel est forcément psychotique, fût-ce de manière temporaire.

Terminologie
Syndrome délirant : aliénation du sujet, et sa croyance en la réalité du délire. Les jugements, les perceptions et la logique sont erronés par rapport à la réalité. Le discours représente le symptôme lui-même dans une formation de compromis entre l’Ics et le Cs en un paroxysme de l’ambivalence des mots et des sèmes. C’est une possible réponse à une sollicitation sexuelle (et vraisemblablement incestuelle et/ou homosexuelle) évidemment non désirée.

On distingue :
Les délires paranoïaques
Ce sont des délires organisés (en réseau, c’est-à-dire par envahissement de la pensée en toile ou en secteur : un seul thème est concerné).

  • Délires passionnels (Clérambault) : à thème de projection sur l’autre. Erotomanie, jalousie, revendication (ou de préjudice). Thème commun : la persécution (Lasègue).
  • Délires de relation des sensitifs : susceptibilité, accueil des brimades, dépressions. Retournement sur soi des motions haineuses.
  • Délires d’interprétation systématisés : interprétation erronée de faits (signes, sensations corporelles). Délire de filiation. Délire mégalomaniaque (comparable symétriquement au délire de persécution).
  • Invasion projective des pensées (paraphrénies – Kraepelin : imagination, fantastique, dédoublement des pensées).
  • Délires de possession (démon, dieu, être surnaturel, animal) (Dupré).
  • Psychose Hallucinatoire Chronique.
  • Bouffée délirante aiguë : brièveté et richesse du délire.

Les délires paranoïdes
Différents du délire paranoïaque. Il sont propres à une forme de schizophrénie. Les délires ne sont pas systématisés, ils sont flous, abstraits, hermétiques.

On assiste à de fréquentes hallucinations auditives et un automatisme mental se développe. Nous pouvons là encore nous référer aux psychoses hébéphrénique et héboïdophrénique.
La psychanalyse fut invitée à participer à une discussion qui avait pour visée « l’établissement des faits dans les recherches judiciaires » en 1906, date à laquelle Löfler, professeur de médecine légale, invita Freud à prendre la parole à l’Université de Vienne sur une question de « criminalistique » des plus concrètes, c’est-à-dire la possibilité d’identifier et de démasquer l’auteur d’un crime à l’aide de la méthode associative initiée par Jung et perfectionnée par Freud sous le terme des associations libres.
Freud se réfère à Hans Gross (1847-1915) en tant que ce juge d’instruction et enseignant en droit pénal va être à l’origine du terme « kriminalistik » que l’on retrouvera dans son « Manuel pour juges d’instruction » et est fondateur d’un Institut de criminalistique en 1912.
On attribuera par ailleurs à deux de ses élèves –Wertheimer et Klein – d’avoir amené Freud à prendre position initialement sur la question de la criminalité dont on trouve une trace dans les « Archives d’anthropologie criminelle et de criminalistique » de Gross, intervention qui était destinée aux étudiants en Droit. Ici la psychanalyse croise de manière effective, vers 1906, la criminologie.
Il est de raison et d’observation de proposer le classement des crimes religieux, sexuels ou homicidaires, compte tenu de leurs diverses dimensions suicidaires (partiellement ou totalement), individuelles ou collectives, dans les applications réalisées d’un délire psychopathique ou psychotique (paranoïde, paranoïaque).
Par ailleurs, les avancées de la psychanalyse considèrent que le crime, au sens ordinaire du terme, fait écho aux origines d’un double crime en référence à l’Œdipe, à savoir l’inceste, maternel, et le parricide sous de multiples déclinaisons.

Crime

Crime : le mot « crime » vient du mot latin « crimen (-inis) » qui signifiait à l’origine « décision judiciaire ». Ce mot vient à son tour du grec « krimein », c’est-à-dire « juger », « choisir », « séparer ». Dans le latin classique, le mot « crimen » a aussi pris le sens d’« accusation » ou de « chef d’accusation » (…). Cela veut dire que, dans son sens étymologique, le mot crime ne désigne pas directement une action, un acte ou un comportement particulier, mais plutôt l’acte de juger un comportement dans le cadre d’un processus institutionnel de type judiciaire. Pires in Debuyst, Digneffe, Labadie et Pires, 1995.
Le crime se distingue du délit et de la contravention. Aujourd’hui on considère qu’il existe trois grandes catégories de crimes : Les crimes contre les personnes, contre les biens, contre l’État. En affinant ces catégories, on distingue : les crimes avec usage de la force, les crimes contre la propriété, les crimes contre l’ordre public, les crimes haineux, les crimes contre l’État, les crimes contre la justice, les crimes environnementaux et les crimes non parfaits.
D’un point de vue psychanalytique, le crime est le rapport que le sujet entretient avec la culpabilité : la condamnation, interne et sociale, impliquant prévisionnellement la condamnation (sentiment de culpabilité) dont on peut considérer qu’elle complète et qu’elle découle de la prise en compte d’une logique conjonctive sociétale et individuelle réparatrice.

Psychose criminelle

La criminalistique (police scientifique) s’intègre à la criminologie, et les crimes psychotiques sont l’objet d’enquêtes et d’expertises, dès lors qu’elle constitue une science jumelle bien distincte, complémentaire à l’étude doctrinale et appliquée au phénomène appelé « crime » pris dans le sens large du terme, c’est-à-dire toute agression dirigée contre les valeurs morales ou sociales légalement définies ou pénalement protégées. Elle s’intéresse spécifiquement aux traces consécutives au crime lesquelles ne présentent pas de différence notable, hormis dans les relations qui en sont faites, avec les crimes « ordinaires ».
Ceci est un autre argument qui plaide en faveur de la nécessité de ne pas distinguer le crime de sa nature psychotique. Ainsi qu’indiqué, tout criminel est nécessairement psychotique, fût-ce de manière temporaire. 

Terminologie

– La criminologie : science qui étudie les causes, les manifestations et la prévention de la criminalité. Elle étudie précisément la nature, les causes du développement et du contrôle criminel selon à la fois un point de vue individuel et un point de vue social. C’est un champ interdisciplinaire qui étudie le phénomène criminel et qui fait appel à plusieurs disciplines (psychologie, Droit, sociologie, économie).
– La police scientifique : dimension de l’intervention sur les lieux intégrée à un corps de police.
– La criminalistique : dimension du travail technique en laboratoire sur des traces liées à l’investigation criminelle
– La forensique : cette science englobe les deux dimensions précédentes mais qui inclut également des aspects médico-légaux ainsi que la résolution de problèmes ou de litiges dans des domaines autres que criminels (civil, administratif, règlement, arbitrage), ainsi que l’expertise judiciaire.

– Cas de l’épilepsie
Tout un chacun, compte tenu du stade du miroir, est confronté à la problématique du double. Chez l’épileptique, la crise est un moment d’amnésie, d’ab-sence (qui n’a pas de sens). Le sujet épileptique demande aux spectateurs putatifs de rendre compte de la gémellité, chose qu’il ne veut pas considérer, qu’il ne peut « voir ». Pour lui existe dans la réalité un moi qu’il connaît, qu’il peut voir. Mais existe aussi un double, un non-Moi qu’il ne peut pas voir puisque l’amnésie est là pour lui cacher ce non-Moi de la crise. Le mot « double » prend alors plusieurs sens. C’est celui qui est étrange(r), non-familier. C’est celui qui pourrait lui appartenir mais qui n’est pas lui. S’il y a eu gémellité réelle et par exemple mort intra-utérine, la crise épileptique rejoue la quête perpétuelle, la recherche de ce mort que l’épileptique en crise tente de faire revivre.
L’épileptique est son double. Le sujet peut vouloir tuer un double encombrant. (Mythe d’Héraclès). Dans le stade du miroir, le double est structurant et nécessaire. Le double non reconnu est étrangement inquiétant. Un double mort, réel ou fantasmé, a existé, et il s’agit pour dépasser la crise de lui faire face, non de l’introjecter à l’occasion de cette crise.

– Cas de la schizophrénie
L’héboïdophrénie. C’est typiquement une schizophrénie délinquante, touchant principalement les adolescents, sous la forme d’une pseudo-psychopathie. Elle fait apparaître discordance et dissociation : le crime est immotivé, le vol absurde, le passage à l’acte choquant. Nous pouvons aisément émettre l’hypothèse plus triviale d’adolescents laissés (dés)oeuvrer en marge de la famille, de la scolarité, de la loi, paternelle en particulier, et qui, plutôt que s’attaquer aux humains, ce qui présente des risques d’enquête et de sanction trop importants, préfèreront, par métonymie, s’en prendre aux animaux d’élevage ou domestiques, moins aptes à se défendre, ces rivaux qui, pour ces schizophrènes amoraux, sont eux choyés par leurs « parents ».
L’hébéphrénie. Cette schizophrénie touche également en majorité les adolescents, sans exclusive, et laisse une très large part à la dissociation et au déficit mental, ce qui, par métaphore défensive, protège du passage à l’acte criminel. 
L’automatisme mental : l’hallucination, sous la forme d’une injonction venue de l’extérieur, impose à l’individu de passer à l’acte.
Le délire paranoïde : identiquement, l’injonction hallucinatoire se traduit par l’agression du persécuteur afin pour le criminel de devenir le vengeur et ainsi de prendre sa place sur l’échelle mégalomaniaque.

– Cas de la paranoïa
Le délire chronique et le passage à l’acte apparaissent ici comme le moyen de mettre fin à la persécution :
– Persécution amour-haine (« Je l’aime, il me hait »).
– Jalousie (« Ma femme me trompe avec un homme »).
– Erotomanie (« Cette femme m’aime mais un homme m’empêche de le faire reconnaître »).
Le persécuteur est la plupart du temps une personne du même sexe que la victime (comme représentant de l’interdit homosexuel).
Les caractéristiques du crime paranoïaque le présentent comme un acte individuel. A ce titre il est immotivé, non prémédité, non dissimulé, il touche un proche, est inaugural, souvent associé à un trouble de l’humeur, plus fréquent s’il est commis sous l’emprise de stupéfiants – malheureusement dans ce cas la toxicomanie est considérée comme une circonstance minorante – crime fréquemment contigu à une désocialisation, ou pour les instances les plus tolérantes, à une absence de soins.
Causalité : le crime, mu par un sentiment de culpabilité s’impose afin de soulager une certaine conscience de culpabilité. La culpabilité non réfléchie précède, cause même, le crime. C’est le cas dans la transgression de l’interdit pour l’adolescent dont la culpabilité réelle le soulage du sentiment de culpabilité inconsciente. C’est alors une occurrence de rationalisation de la culpabilité dans sa mise en situation formelle effective.

Cas de la mélancolie
C’est une forme majeure (parmi les troubles de l’humeur) et souvent suicidaire, de la dépressivité. Le passage à l’acte apparaît comme la manière de mettre un terme à un destin malheureux. C’est l’occasion d’un délire mélancolique de persécution (et donc, là aussi, de mégalomanie) qui peut amener le mélancolique à choisir un bouc émissaire.

Cas de la démence précoce (Kraepelin)
Elle est caractérisée par de profonds troubles intellectuels et affectifs, avec une évolution progressive vers un effondrement psychique. Ses symptômes sont des troubles de la mémoire, du langage, du raisonnement, des accès de négativisme pouvant conduire à l’auto ou à l’hétéro-agression.

– Cas de la bouffée délirante
C’est une déclinaison paranoïde dans l’agression du persécuteur prétendu. Elle peut conduire à l’homicide volontaire. La toxicomanie peut y prendre une large part. Il en est de même pour :
La crise perpuérale. Après la confusion survient le délire à thème d’infanticide ;
La confusion mentale. Violences, homicide involontaire, criminalité routière.

– Cas du crime sexuel
C’est une forme, dans ses réalisations ultimes et hétérocentrées, de la perversion, et, notablement, de la psychopathie, ainsi que du trouble limite. La toxicomanie, à l’occasion par exemple d’expériences de « délires », au sens trivial du terme, de chemsex, y joue un rôle parfois important.
L’exhibitionnisme, le sadisme, l’attentat à la pudeur, l’agression sexuelle, le viol, toutes pratiques, dans la mesure où elles ne sont pas consenties, sont criminelles, de manière systématiques lorsqu’elles sont incestueuses et lorsqu’elles vont à l’encontre de mineurs.

Questions toujours d’actualité :

Place de la responsabilité individuelle, de la sanction et de sa valeur éducative et de soin.
Place de la morale et des instances civilisationnelles.
Place de la Loi symbolique, de ses prescriptions et de ses proscriptions universelles.

Nicolas Koreicho – Novembre 2013 – Institut Français de Psychanalyse© 

[*]En France, l’article 122-1 du code pénal énonce : « N’est pas pénalement responsable la personne qui était atteinte, au moment des faits, d’un trouble psychique ou neuropsychique ayant aboli son discernement ou le contrôle de ses actes. »

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Ça, Moi, Surmoi – 2ème Topique

Ça, Moi, Surmoi – 2ème Topique

Sigmund Freud conçoit la métapsychologie (μετά meta : « après, au-delà de, avec », mais aussi : « point de vue supérieur sur un domaine ». Ici, il s’agit d’une psychologie englobant les autres psychologies) en 1896 enrichie selon une 1ère topique de 1900 (l’Inconscient, le Préconscient, le Conscient) et selon une 2ème topique de 1923 (le Ça, le Moi, le Surmoi) d’après trois points de vue :
– Dynamique (c’est l’étude des forces et des conflits psychiques)
– Economique (il y a une énergie psychique qui circule)
– Topique (le psychisme s’organise en territoires et en systèmes)

Les trois points de vue sont, conformément au socle de la Métapsychologie, le point de vue dynamique avec la pulsion, le refoulement, le symptôme, le transfert, le point de vue économique avec les processus énergétiques primaire et secondairel’affect, la représentationl’objet, le point de vue topique avec les systèmes inconscientpréconscientconscient (1ère topique : 1900’) puis avec les instances çamoisurmoi, (2ème topique : 1920’),
Ces trois points de vue sont étroitement liés et fonctionnent conjointement.
pour résumer, l’appareil psychique et l’énergie qui le traverse interagissent grâce à un jeu de forces, de conflits, de circulations entre les éléments de ces points de vue.

La constitution de la personnalité dépend selon les deux topiques de l’organisation de l’appareil psychique en trois systèmes et trois instances qui se combinent : d’une part, l’inconscient, le préconscient, le conscient, d’autre part, le ça, le moi, le surmoi.

Ics-Pcs-Cs-Ça-Moi-Surmoi-IFP©

Le point de vue topique
Il existe chez une même personne des territoires psychiques différents et plus ou moins indépendants les uns des autres (névroses, psychoses, pathologies, troubles).
Freud a inventé deux aires sémantiques composées de systèmes et d’instances qui se combinent schématisant l’appareil psychique. On les nomme « la première topique » et « la deuxième topique ».

  • Dans la deuxième topique L’appareil psychique est composé de trois instances qui complètent les trois systèmes de la première topique (Ics, Pcs, Cs). Ces instances sont le Ça, le Moi et le Surmoi, trois entités qui entrent en conflit à l’intérieur de l’appareil psychique.

Le Ça correspond mutatis mutandis plutôt à l’Ics. C’est le réservoir de pulsions fondamentales (de vie, de mort, sexuelles), « la partie obscure, impénétrable de notre personnalité ». Il est régi par les processus primaires et le principe de plaisir, c’est-à-dire qu’il ne connaît ni logique rationnelle, ni contradiction, ni négation. Le temps n’existe pas pour lui et il ignore les jugements de valeur, le bien, le mal, la morale. – Le ça est du domaine du biologique, de l’intemporel, de l’anhistorique, de l’irrationnel. Il représente l’originel de la personne, l’archaïque, la nature, les pulsions refoulées, sous l’égide du principe de plaisir. Il est le lieu (topos) des pulsions agressives, de retrait, de constance, (pulsions de mort) et des pulsions sexuelles (libido d’objet), de l’autoconservation, des besoins du Moi, de la reproduction (pulsions de vie). En cela il contient les motions du désir et de la crainte.

Le Moi doit composer entre les exigences pulsionnelles du Ça, les contraintes de la réalité extérieure et les exigences du Surmoi. Le Moi est en quelque sorte le médiateur chargé d’assurer la stabilité et la cohésion de la personne. Il regroupe le Cs et le Pcs (de la première topique). Mais le Moi comprend également une partie inconsciente. Le moi représente la consitution psychique de la personne, l’individuel, (libido narcissique), la causalité, le rationnel, la réalisation, une motion d’adaptation, l’expérience personnelle (en particulier ce que l’on en fait et ce que l’on en dit), l’ajustement, le contrôle, les perceptions externes, les processus intellectuels, l’objectivé, le verbal, l’action, le non conflictuel, les mécanismes de défense. Il est l’objet de la réalité du corps (schéma corporel). Il est le lieu d’oscillationsentre Ics, Pcs, plutôtdu côté du Cs.

Le Surmoi se construit à partir des exigences et des valeurs parentales. Il se met en place spécialement au moment de la résolution du complexe d’Œdipe.
Il a pour fonction d’établir les lois de la morale et de la censure. Il a aussi une fonction d’autoconservation et d’idéal.
Le Surmoi implique « tu dois… » (sinon risque d’éprouver un sentiment de culpabilité).
L’Idéal du moi implique « tu devrais… » (sinon risque d’éprouver un sentiment d’infériorité). Il s’adresse aux autres.
Moi idéal implique « tu peux… » (sinon risque de développer une mésestime de soi). Il s’adresse à soi.
Le surmoi contribue à l’intériorisation de la répression, par introjection des instances morales, des influences parentales, culturelles et sociales, il est le lieu (topos) du pré-rationnel, de l’identification au parent idéalisé (de même sexe), de l’émotif lié à la morale (culpabilité), de l’auto-observation, de l’autocritique, de l’interdiction, du masochisme moral, il est l’agent principal de la compulsion à l’échec, en tant que produit terminal de l’identification aux premiers objets (héritier du complexe d’Œdipe). Enfin il est le juge du Moi. En quoi sa fonction de La censure (refoulement) est prévalente. Il représente l’autre en soi et est le lieu d’oscillations entre Cs et Ics.

Entre le Ça, instance la plus inaccessible des trois, le Moi, dont il est issu et avec lequel il lutte, et le Surmoi, qui se veut le régulateur obligé de cette lutte, le combat est continu et détermine l’équilibre de la personne. De ce combat résulte la prise en compte simultanée et distanciée de la pulsion, de la réalité et de la Loi.

Nicolas Koreicho – Mai 2021 – Institut Français de Psychanalyse©

Inconscient, Préconscient, Conscient – 1ère Topique
Ça, Moi, Surmoi – 2ème Topique

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Inconscient, Préconscient, Conscient – 1ère Topique

Inconscient, Préconscient, Conscient – 1ère Topique

Sigmund Freud conçoit la métapsychologie (μετά meta : « après, au-delà de, avec », mais aussi : « point de vue supérieur sur un domaine ». Ici, il s’agit d’une psychologie englobant les autres psychologies) en 1896 enrichie selon une 1ère topique de 1900 (l’Inconscient, le Préconscient, le Conscient) et selon une 2ème topique de 1923 (le Ça, le Moi, le Surmoi) d’après trois points de vue :
– Dynamique (c’est l’étude des forces et des conflits psychiques)
– Economique (il y a une énergie psychique qui circule)
– Topique (le psychisme s’organise en territoires et en systèmes)

Les trois points de vue sont, conformément au socle de la Métapsychologie, le point de vue dynamique avec la pulsion, le refoulement, le symptôme, le transfert, le point de vue économique avec les processus énergétiques primaire et secondairel’affect, la représentationl’objet, le point de vue topique avec les systèmes inconscientpréconscientconscient (1ère topique : 1900’) puis avec les instances ÇaMoiSurmoi, (2ème topique : 1920’),
Ces trois points de vue sont étroitement liés et fonctionnent conjointement.
pour résumer, l’appareil psychique et l’énergie qui le traverse interagissent grâce à un jeu de forces, de conflits, de circulations entre les éléments de ces points de vue.

La constitution de la personnalité dépend selon les deux topiques de l’organisation de l’appareil psychique en trois systèmes et trois instances qui se combinent : d’une part, l’inconscient, le préconscient, le conscient, d’autre part, le ça, le moi, le surmoi.

Ics-Pcs-Cs-Ça-Moi-Surmoi-IFP©

Le point de vue topique
Il existe chez une même personne des territoires psychiques différents et plus ou moins indépendants les uns des autres (névroses, psychoses, pathologies).
Freud a inventé deux aires sémantiques composée de systèmes et d’instances qui se combinent schématisant l’appareil psychique. On les nomme « première topique » et « deuxième topique ».

  • Dans la première topique
    L’appareil psychique est composé de trois systèmes qui vont être complétés par les trois instances de la deuxième topique (Ça, Moi, Surmoi). Ces systèmes sont l’inconscient (Ics), le préconscient (Pcs), le conscient (Cs). Ces entités composent les domaines de la constitution de la personnalité.

L’Inconscient est le réservoir des pulsions et des traces mnésiques anciennes (mémoire des sensations, des émotions, des perceptions). Les pulsions de l’Ics sont libres et très mobiles. Elles tendent à faire irruption dans la conscience et à se décharger à l’occasion de conduites, représentant quelque chose de l’Ics, en premier lieu les traces mnésiques refoulées ce qui explique la fonction du travail de la censure avant que ces pulsions puissent accéder au préconscient et au conscient.
En tant que siège des pulsions, il est le lieu (topos) des désirs, des souvenirs, en particulier refoulés, donc, des fantasmes, des rêves, sous la forme d’organisations et de représentations placées sous la prévalence du principe de plaisir et des processus primaires (visualisation, symbolisation, déplacement ou métaphore, condensation ou métonymie). Ces représentations ou organisations de représentations sont ainsi susceptibles de se décliner en thèmes, scénarisés en complexes, ou fixés en syndromes ou en symptômes, provenant au premier chef de la petite enfance, mais aussi issus des étapes déterminantes de la constitution de la personnalité.

Le Préconscient, lieu (topos) intermédiaire entre l’Ics et le Cs, nécessaire au fonctionnement dynamique de l’appareil psychique, contient des représentations qui ne sont pas présentes à la conscience mais sont susceptibles de le devenir. Il a pour rôle principal de permettre des pensées intermédiaires, de censure (réticences) mais aussi d’adjonction, à partir, notamment, de sèmes intuitifs et de sèmes mnésiques. Dès lors, ce système a un rôle de lissage, à partir d’éléments bruts vers des constructions plus élaborées, afin que les pensées conscientes puissent s’en emparer. Le préconscient, de cette manière, met de l’ordre dans le relatif chaos de l’Ics, et commence à lui donner une cohérence vers l’intelligibilité du système du Cs.
A ces titres, le Pcs, en tant que produisant des formations de compromis, est le siège des opérations psychologiques telles que l’apprentissage, les acquisitions, l’ajournement, l’inhibition, l’ajustement au réel, déjà sous la prévalence du principe de réalité, et des processus secondaires (pensée rationnelle, langage, logique).
Le Pcs permet les compromis futurs, en symptômes langagiers et comportementaux, de l’affectivité et de la motilité, élaborés plus distinctement par le système du Cs. Il autorise également une répartition acceptable pour le Cs des investissements issus du refoulé (rejetons du refoulé) du système de l’Ics.
En tant que système d’adaptation et d’intermédiaire entre l’inconscient et le conscient, il est particulièrement à l’œuvre dans les cures.

Le Conscient est chargé d’enregistrer et d’utiliser de manière sélective (réagencement, remaniement, désinvestissement) les informations venant du monde extérieur et des souvenirs élaborés par le système du Pcs, ainsi que de percevoir les sensations intérieures de plaisir et de déplaisir au vu de leur transformation. Il est aussi le lieu (topos) des processus de pensée et, comme le préconscient, des processus secondaires (raisonnement, souvenirs et leurs récits, organisation coordonnée).
Le Cs est le siège de l’ajustement précis au réel, et est placé sous la prévalence du principe de réalité, selon des processus précis de discriminations, de choix, de résistances à la frustration, mais aussi en fonction de transpositions, de répétitions, d’équivalents symboliques, de reproductions déguisées d’affects sous la forme de représentations c’est-à-dire d’idées, de paroles, d’actions, de performatifs, le cas échéant en autant de symptômes (cf. les actes manqués, les lapsus, les mots de l’esprit, les expressions pathologiques).

Il existe une zone frontière entre ces trois systèmes, une sorte de filtre qui empêche l’énergie, les affects et les représentations de circuler librement. La censure est particulièrement rigoureuse entre le système de l’Ics et le système du Pcs. Elle ne laisse passer les désirs, les craintes inconscients, les affects, qu’après les avoir transformés ou déguisés sous la forme de représentations accessibles. Sans cette conversion en une forme rendant les affects, dans une certaine mesure, acceptables, la personne ne pourrait les considérer. Cette censure s’exerce également, selon des contraintes différentes, de mise en récit par exemple, entre le Pcs et le Cs. La censure se relâche dans le rêve, dans la scénarisation, dans les fantasmes, dans les souvenirs relatés, d’où l’importance de l’analyse des rêves, en tant que « voie royale vers l’Ics », des réminiscences, des associations, des histoires.
Dans le travail psychothérapeutique et psychanalytique, il s’agit de faire en sorte de dépasser, méthodiquement, les défenses, où l’infantile et le refoulé sont privilégiés, en s’affranchissant de la censure entre Ics et Pcs, puis de vaincre les réticences entre Pcs et Cs dans la formulation.
A la surface de l’appareil psychique, entre Cs et monde extérieur, se trouve une troisième zone frontière, qui sert de filtre pour éviter que des stimuli trop violents ne pénètrent à l’intérieur du psychisme. C’est le pare-excitation, particulièrement actif dans l’enfance, dans les périodes critiques, dans les traumas.
Lorsqu’il y a effraction du pare-excitation, il se produit un traumatisme psychique pouvant être constitué d’événements, ou de périodes entières d’environnement, affectif en particulier, inadéquat.

Nicolas Koreicho – Mai 2021 – Institut Français de Psychanalyse©

Inconscient, Préconscient, Conscient – 1ère Topique
Ça, Moi, Surmoi – 2ème Topique

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Psychanalyse et littérature, La Marge – Mandiargues – 2

Psychanalyse et littérature, La Marge – Mandiargues 2

Une méthode et un exemple d’application

« […] à moins que j’aie en moi des parties que j’ignore, car on ne se réalise que successivement.»
Marcel Proust, « La Prisonnière », in A la recherche du temps perdu.

Antonio Mancini – Le repos, 1887 – Art Institute of Chicago

Une méthode

Dans la littérature, des phénomènes du texte situés entre le récit (objet du romancier) et l’histoire (fait du narrateur) produisent un discours de fiction composé de symboles, de représentations, de personnages, de répétitions, de métaphores, de métonymies, de systèmes isotopiques[1], comme peuvent être utilisés un certain nombre de figures et tropes de la rhétorique classique[2], en des compositions qui fonctionnent à la manière de manifestations symptomatiques – qui se répètent donc – se rapportant, en dernière analyse, à une logique psychique.
Nous avons appelé[3] cette logique psychique, propre à une textualité, une instance narrative[4].
La transposition de cette logique, du côté des catégories psychopathologiques, revient à considérer cette instance à l’instar du fonctionnement d’un grand système catégoriel principal, possiblement psychotique, névrotique, narcissique, limite, duquel découlent des systèmes particuliers, plus précis.
Cette instance narrative, c’est l’un des postulats de ma thèse de doctorat, ce système principal, si l’on préfère, obéit à un concept psychanalytique principal, sous le double point de vue, simultané, de la psychanalyse et de la littérature[5].
De la même manière qu’on peut rattacher un syndrome (ensemble de symptômes) à une catégorie névrotique ou psychotique ou narcissique ou limite principale, il est possible de rattacher cette instance narrative à une catégorie psychanalytique principale, qui d’ailleurs peut se comparer à l’idée même d’écriture issue du phénomène de sublimation, et qui donne au texte ses caractéristiques et ses tendances.
Si l’on transpose cette idée à la linguistique, et précisément à la rhétorique[6], ces tendances ressortissent d’une problématique principale, comme telle figure de discours appartient à tel système de tropes.

Ces tendances, dans la composition littéraire, sont autant de représentations des éléments fondamentaux constitutifs de l’engendrement d’une écriture.
Si l’on se concentre sur la nature particulière du roman, ce qui s’impose d’emblée c’est l’intrigue, c’est-à-dire l’action, les mouvements, les itinéraires réalisés par les protagonistes ainsi que par les mouvements du texte qui conditionnent les personnages et l’écriture elle-même.
De la lecture du discours manifeste, qui émane de ce présupposé analytique « littérature et psychanalyse », découle une logique qui conduit une intériorité, un discours latent, savoir l’inconscient du texte.

On peut envisager, mutatis mutandis, que comprendre l’inconscient du texte équivaut à comprendre l’inconscient d’un patient, dans le travail d’interprétation d’une analyse, et que les péripéties, les répétitions, les situations, les souvenirs, les objets d’un récit peuvent représenter, là aussi mutatis mutandis, la succession des éléments des séances de cette analyse. Il y manque bien entendu des éléments indispensables (transferts et contre-transferts, temps propre à la situation analytique…).
Précisons que nous ne faisons en aucun cas l’analyse de l’auteur. J’y viens plus loin.

Dans le roman La Marge[7], cette logique subsume les itinéraires qu’effectue le personnage principal vers l’Autre, en l’occurrence vers une certaine idée de la femme, puis vers une relation du personnage principal avec le couple du père et de cette idée de la femme, ensuite vers le passé archaïque du personnage principal. Ce roman est particulièrement propice à l’observation de cette écriture littéralement psychanalytique dans la mesure où, comme ailleurs dans l’évolution du travail psychanalytique, le roman, par l’intermédiaire de son narrateur, relate, construit et organise un voyage, c’est-à-dire un cheminement textuel, métaphore d’un cheminement personnel, qui prend en compte le passé, les souvenirs, le présent, les fantasmes, les rêveries, les obsessions, les symptômes…
Les résistances d’accession à l’inconscient tombent plus massivement lorsque les aspects parabolique et elliptique du texte, à l’instar du rêve, sont laissés libres aux associations. De la sorte, il est important que les propos sur lesquelles s’appuie l’interprétation soient compris de manière exacte[8].
Dans l’analyse des conjonctions à présent établies qui existent entre l’art et la psychanalyse[9], les analogies de nature entre le rêve, la création artistique et les développements qu’en ont tiré les auteurs, sont aptes à faire des processus créatifs une « […] seconde voie royale de l’inconscient[10]. »
Après Freud et les relations de similarité qu’il a établies lui-même dans ses lectures et ses études dans des domaines aussi divers que les différents âges de l’humain, le symptôme, le rêve, le récit fantastique, les tabous, les jeux, les mots d’esprit, le langage et la parole, les productions culturelles et artistiques, avec la prédilection que l’inventeur de la psychanalyse avait pour l’art en général et pour les œuvres littéraires en particulier, les conditions sont remplies pour favoriser une incitation tacite à construire des significations fondées sur des systèmes d’analogie ; après Lacan et ses développements conceptuels caractérisant les « signifiants » appréhendables à travers des représentations de choses (images) et des représentations de mots (signes linguistiques), la mise en évidence de l’inconscient à l’œuvre dans le langage et dans le « discours de l’Autre », la spécificité du « je », le rôle du miroir dans le développement de la personnalité, il existe aujourd’hui un certain nombre de grilles d’interprétation autour de la littérature, d’obédience psychanalytique, qui ont pour avantages de proposer des méthodes, quelquefois normées en excès, mettant au jour des concepts utiles et de suggérer des pistes de réflexion.

Ainsi, il n’est pas question de psychanalyse, par l’intermédiaire de son œuvre, de l’auteur, car enfin les conditions, celles de l’auteur justement, en accord avec l’interprète supposé (paranoïde ?), ne sauraient être réunies, à commencer par le simple accord de principe de celui qui devrait en être pour le moins le premier intéressé, et à quoi, vu son absence, il ne saurait d’ailleurs associer et s’associer[11].
Non plus de psychobiographie, autre pathographie réduisant dans le principe une œuvre à une thérapie, selon une catharsis plus ou moins élaborée et gommant la distance, malgré les appréciations laudatrices du processus de la création, entre un homme et son œuvre, à l’extrême simple reflet de celui-là, qui, ici non plus, ne permet pas au critique de faire montre de son travail autrement que comme simple témoin, partial et subjectif, de la vie, qui demeure apparente, incomplète (et idéalisée ?) d’une personne, fût-il des mieux informés[12]. D’ailleurs, l’autobiographie la plus franche se ramène, en dernière analyse, à un leurre en ce que l’auteur sachant où il écrit se choisit et choisit ce qu’il veut se raconter, tandis que lorsqu’il raconte des personnages, des objets, des événements, des décors, l’auteur se surveille moins : c’est l’autre (narrateur ou personnage) qui dit l’Autre (inconscient).

Pas de psychocritique non plus, laquelle court le risque de reconstituer un ensemble complet (toute l’œuvre est tout l’écrivain) d’une cohérence voulue (à preuve le désir de confronter la vie de l’auteur avec ce que le critique aura échafaudé) et aussi artificielle qu’intelligente en certains de ses développements. En outre, la psychanalyse d’une œuvre dans son entier, origine d’un souci d’exhaustivité louable (obsessionnel ?), dans son ampleur même, laisserait s’échapper des réseaux interprétatifs mis à jour par le détail seulement, dans un seul récit par exemple, voire dans une seule scène[13].
En tout état de cause, et compte tenu des interprétations « datées », les « […] œuvres dépassent leur auteur, leur époque, leur cercle linguistique […] Le poème en sait plus que le poète[14]. »

Apparentée, de manière très lointaine, à la recherche à partir d’un motif[15], mais agissant selon un procédé inverse, la proposition faite ici n’inclut pas ici la quête d’un motif dans une ou plusieurs œuvres mais se propose de concrétiser la recherche de ce que peut engendrer comme motifs, sujets, objets et systèmes, dans un ou plusieurs textes, les suggestions associatives d’une psychanalyse dans l’œuvre, donc partielle, puisque ici s’appliquant au genre romanesque (« Délimiter l’espace pour y effectuer des trajets, percevoir les enchaînements de signifiés et les échos de signifiants[16][…] »), par lequel s’expriment le plus librement (bien sûr : par personnes, par objets interposés), des éléments qui se rapprochent le plus de la complétude serrée (nécessaire et suffisante) d’un psychisme et de son expression ou d’une instance narrative (mutatis mutandis, sorte de personne, mieux : d’organisme), cette psychanalyse textuelle du récit offrant l’avantage de travailler à partir d’un modèle apte à s’exposer sous autant de dimensions que lui sont imposées de perspectives, sans qu’il soit besoin d’appeler l’auteur à la rescousse, pour son invention éventuelle[17].
Outre les outils apportés par la théorie psychanalytique et par la théorie littéraire, la rhétorique offre les outils conceptuels (figures et tropes) toujours adaptés à de multiples opérations descriptives, cependant susceptibles d’être complétés par les quelques ajouts terminologiques et conceptuels pratiques qui seront proposés ici.

« Lire la fiction avec le regard de la psychanalyse permet à la fois d’offrir aux textes une autre dimension et d’observer l’écriture dans sa genèse et dans son fonctionnement[18]. »

En psychanalyse, l’analysant est une personne. Dans la psychanalyse appliquée telle qu’elle vient d’être décrite, l’analysant est une logique narrative à qui l’on fera produire, en les mettant en évidence, des signifiants qui existent à la fois dans et en deçà du texte de manière latente. Cette instance est prise en charge par les personnages pris dans leur acception la plus large, avec les objets et les cadres qui les concernent, elle se trouve soumise de ce fait aux variations, voire aux dysfonctionnements, d’une vie intellectuelle, sexuelle, affective actualisée, mais également par ce qui fonctionne comme systèmes et éléments organisateurs de cette instance narrative, littéraire et psychique.
Ainsi, l’instance narrative telle qu’elle est définie ici concerne tous les déplacements à la fois réels, effectifs, figurés, symboliques, par lesquels les éléments des systèmes considérés prennent vie, font des choix, décrivent une trajectoire, définissent une gestualité, établissent un itinéraire, développent un tragique, construisent une comédie, agissent, réagissent, mettent en œuvre, vivent, comme selon la poussée, le but, l’objet et la source d’une pulsion.

A partir de l’expérience, c’est-à-dire des observations issues principalement du relevé empirique de systèmes et d’éléments isotopiques, métaphoriques et métonymiques, et en fonction de la confrontation des étapes de l’expérience avec des éléments théoriques avérés, autrement dit d’un appareil conceptuel constitué par la théorie psychanalytique et par la théorie littéraire, l’analyse, savoir l’étude des logiques et des organisations des systèmes et des éléments issus des données de l’expérience, est en mesure d’élaborer, dans un questionnement directeur sur la possibilité pour un concept psychanalytique d’être à l’origine d’une conception littéraire, une réflexion sur la validité et la cohérence de l’hypothèse d’existence d’une instance narrative.

Selon Freud, il existe une « dissociation » agissante entre les systèmes conscient et inconscient qui consiste en « le conflit de deux forces psychiques […] résultat d’une révolte active des deuxconstellations psychiques […][19] »
Les formations substitutives, comme les symptômes, constituent la preuve de ce mouvement premier à l’œuvre dans l’appareil psychique :
« […] ce caractère dynamique se vérifie à la fois par le fait qu’on rencontre une résistance pour accéder à l’inconscient et par la production renouvelée de rejetons du refoulé[20]. »
A partir de cette assertion, et en particulier à l’occasion du développement par cet auteur de la notion de pulsion, le point de vue dynamique s’est affiné et s’est élargi à d’autres champs. Il recouvre en fin de compte des ensembles dualistes qui, en fonction des pulsions considérées, prennent l’avantage les uns sur les autres. Ces ensembles, compte tenu des mouvements concurrentiels qui les animent, se caractérisent d’une part en ce que les uns impliquent dans une première élaboration freudienne une séparation entre les pulsions sexuelles et les pulsions d’auto-conservation, et dans un second développement en ce que les autres consacrent l’opposition des pulsions de vie et des pulsions de mort[21], lesquels éléments de cette dernière antonymie de principe recouvriront pour une large part, dans la théorie et plus précisément encore dans les textes qui en sont pétris, les éléments de la première différence, plus relative, pour tout dire ambivalente, et à plus d’un titre.

Le clivage évoqué par Freud est reconstitué par certain agencement de la disposition des épisodes du texte et de la composition de ses péripéties, l’organisation générale, non chronologique cependant – on sait que l’inconscient est fondamentalement anhistorique –, révélant à l’analyse la mise en perspective de systèmes anaphoriques, puis isotopiques, qui traversent la ligne narrative des romans.
Dans La Marge, cette ligne narrative est construite logiquement de trois étapes d’investigation vers les origines d’une logique narrative : dans un premier temps, par les mouvements, les voyages, à considérer ces termes dans leur plus large acception d’une évolution ; par la concentration, la focalisation, dans un second temps, sur une certaine image des femmes qui ponctuent le sens des trajets ; et par ce qui aboutit, dans un troisième temps, à un retour vers l’enfance jusqu’à ses stades les plus précoces.
L’hypothèse selon laquelle, d’une part, les isotopies constituées par les sèmes se rapportant à des notions de mouvement et de voyage, en définitive de déplacement (pas au sens métonymique ici, mais selon une acception premièrement spatiale et deuxièmement temporelle), transposent dans les textes l’aspect dynamique d’une pulsion (avec une source, une poussée, un but et un objet) apte à rencontrer des représentants, des personnages, et, d’autre part, les mêmes éléments conjugués selon des modalités différentes au début et à la fin du récit se complètent et confortent cette même dynamique, constituera donc l’axe autour duquel vont s’organiser les différents pans, comparables à ceux de la personnalité en construction, d’une instance narrative.

« […] il peut être significatif que ce soit au même moment (vers l’âge de trois  ans) que le petit de l’homme “ invente ” à la fois la phrase, le récit et l’Œdipe. »
Roland Barthes – Introduction à l’analyse structurale des récits, in Poétique du récit, Seuil, Points, 1977

Les situations initiales et les situations finales des textes, grâce en particulier aux précisions données par le narrateur sur les liens de parenté du personnage principal et sur les relations que celui-ci entretient avec les figures parentales en tant que circonstances les plus générales du récit, offrent à l’analyse toutes les précisions concernant la nature de la filiation du personnage principal, tenant premier de l’instance narrative, vis-à-vis de ces figures. Le personnage figurant le fils s’identifie tout d’abord clairement au père et à ses représentants, les deux manifestations étant, avec la femme représentée également surmoïques et ambivalentes, en se pliant nécessairement à leurs exigences. L’image du père disqualifié et de la femme dominante, les deux instances parentales prééminentes, placent le personnage principal sous leur autorité introjectée et déterminent son devenir physique et mental. Au fur et à mesure de son voyage, dans le récit et dans la constitution du   moi du personnage principal, la femme, ou l’une de ses figurations, apparaîtra, par évocations interposées, comme modifiée par une valeur de plus en plus maternelle, vaincue sous le poids mortifère et mortel du père, ou de l’un de ses représentants, pourtant absent. Ainsi, le système de l’Œdipe prend littéralement le visage du personnage principal ou de son emblème inaugural (un demeuré) et affirme sa souveraineté dans la forme même du récit.
Cette filiation narcissique à dominante œdipienne inaugure une forme d’ébauche de l’Œdipe dont les romans seront le développement précis, un cadre familial étant immédiatement proposé au lecteur. Sous le sceau de la culpabilité corrélative à la tentation sexuelle, mortifère, cause du refoulement, le personnage principal ne peut ignorer la domination qu’exerce sur lui le phallus, sous la forme à la fois d’un idéal et d’une répulsion. En définitive, l’instauration du joug parental substitue au désir du personnage principal une soumission narcissique qui se traduit par le non-dit et par l’importance de la lettre comme objet épistolaire, relais entre le sujet et l’objet. Auparavant, le personnage principal devra reprendre les étapes de son voyage, externe et intérieur, afin d’être à même de constater la présence ou l’absence en chacune d’elles de la confirmation narcissique. Les rôles secondaires sont ainsi révélateurs d’une tension et d’une culpabilité relative au narcissisme perdu de l’enfance, à laquelle aboutit finalement le personnage principal.

Un exemple d’application

Au début de La Marge, les premiers mots :

« Cinq heures. Un clocher, lointain par bonheur, vient d’en donner l’annonce. Sigismond a-t-il dormi pendant sa sieste ? Il ne saurait le dire avec certitude, et si, comme habituellement, il a l’impression d’être resté conscient dans son corps immobile et d’avoir laissé divaguer son esprit à la manière d’un promeneur sous surveillance, cependant il se rappelle comment sa femme s’est moqué de lui une fois qu’il s’était vanté ou plaint de ne jamais s’abandonner au sommeil pendant le repos de l’après-midi.  La bouche ouverte, oui, voilà comme Sergine l’avait vu dormir sur le divan de la chambre haute du mas, quand elle y était allée sur la pointe des pieds, pour le surprendre, et elle a dit aussi que la violence de son ronflement seule empêchait les mouches de septembre d’entrer dans sa gorge et de le visiter jusqu’à l’estomac et plus profondément peut-être. Elle a dit qu’il était béant comme un sanctuaire où l’on gagne des indulgences en descendant dans la crypte.»

A la fin du roman, les derniers mots :

« “ J’ai vécu en marge ”, se dit-il (pensant qu’ainsi auraient pu dire son père et la duchesse).
Comme pour un victorieux volt, alors, à haute voix dans le confinement, il prononce : “ Que le grand peuple catalan soit délivré du furhoncle et du furhonculisme, que soient délivrés tous les peuples d’Espagne, que le noble acier intervienne et que le pus ignoble soit expulsé, que la verte vie refoule le cours merdeux de la mort !” Il rit aux plus grands éclats de lui-même et de son malheur, il pose sur sa poitrine, à sa juste place, le court canon de l’arme, il presse la gâchette, et voilà comment il s’est brûlé le cœur. »

Le lecteur est invité à déchiffrer le centre vital du texte, à lire ce que représente le siège des émotions et des affects induits par le mot qui, aux deux extrémités du roman, selon la paronomase d’une rime équivoque, « […] répétition sonore [qui] provoque toujours l’apparition d’un rapport sémantique [22]», part du cœur (cinq heures) et revient au cœur (brûlé le cœur).
De quel cœur s’agit-il ? L’hypothèse développée ici est qu’il s’agit du cœur de la personnalité représentant un moi épars dont le roman dans sa totalité est la tentative de résolution, c’est-à-dire  d’unification. La boucle ainsi constituée aboutit à la mort du personnage principal, laquelle ne corrobore pas pour autant la mort du moi de la logique narrative.

V de cinq heures, en situation initiale et V de volt en situation finale :
Au commencement (premier paragraphe) et à la terminaison (dernier paragraphe) de La Marge, les conjonctions des syntagmes se rapportant aux pulsions de vie et aux pulsions de mort révèlent leur intrication, à commencer par la charge contenue dans la signification de deux majuscules.
Au tout début et à l’extrême fin du roman la lettre V s’impose : cinq en chiffre romain, au début, « victorieux volt », « verte vie », V implicite de la victoire, à la fin. C’est le V de la vie qui retourne à elle-même, après un périple qui conduira le narrateur en un double oxymore d’une naissance (« par bonheur, vient d’en donner l’annonce », au début) mortifère (« le confinement », à la fin, « s’abandonner », « la bouche ouverte », au début) à une mort (« il presse la gâchette ») libératrice (« que soit délivré », « que soient délivrés », « le pus ignoble soit expulsé »), à la fin, en une conjonction faisant s’apparenter clairement le symbole V à un système ambivalent. En revanche, la signification de la lettre F est mise en relation avec évidence à la mort directe de la fin : « faire feu », « se brûler le cœur », « furhoncle », en conjugaison dans tout le roman avec les relations familiales, paternelle et maternelle, du personnage principal : Franco, Féline.
A cette façon polysémique d’envisager la signification d’une lettre, d’admettre la validité d’un symbole, d’imaginer même la résonance d’un objet utilitaire, la clinique n’est pas étrangère. L’analyse par Freud de la névrose infantile de « L’homme aux loups[23] » témoigne, à partir de l’étude raisonnée de ses associations, de la façon dont une lettre peut représenter, à partir de diverses images réelles et fantasmatiques (papillons, mouvement de jambes, scènes érotiques itératives, menace de castration, initiales de nom…) la scène primitive. La conjonction et l’intrication des deux pulsions se révèlent également dans la position spatiale du personnage principal et dans les lieux mêmes de son entrée et de sa sortie de la scène du roman. Au début, c’est dans un lieu mortuaire que la vie du veilleur s’exprime, en position haute (« sur le divan de la chambre haute du mas ») et basse (« en descendant dans la crypte »), à la fin, c’est dans un lieu de vie (à connotation maternelle, qui donne le verre, la transparence), en bas (la sablière donc, en référence au narcissisme fœtal et, selon Lacan, à la symbolisation de la formation du je en opposition au ça[24]) et c’est en haut (« le grand », « le noble », « aux plus grands éclats ») que la mort va s’imposer.
De même, la construction des disjonctions à l’œuvre dans le texte définit par relations oxymoriques la liaison obligée et naturellement conflictuelle de la vie et de la mort, en position initiale :

« […] le sommeil lui paraît un état morbide, à cause de l’inertie dans laquelle il laisse le corps. Le caractère de Sergine est la vivacité. »

et en position finale :

« Rires et criailleries, cris de colère et de joie, défis, commentaires, rires, rires, cela vient d’un aveugle ivre et d’un groupe de farceurs qui guident et poussent l’homme à canne blanche vers les feux de la rôtisserie des Caracoles, où tournent en pleine rue des volailles embrochées. »

Nicolas Koreicho – Avril 2021 – Texte source : thèse de doctorat 1997 – Institut Français de Psychanalyse©

http://www.theses.fr/1997PA070069

NB : Nous pouvons préciser par exemple, dans l’architectonique des isotopies sémantiques de La Marge, principe mandiarguien de construction narcissique élaborée et de résolution oedipienne radicale, l’existence entres autres, dans cette constellation signifiante, d’objets prégnants, avec
– La tour de verre : le phallus, le pénis, la tour des échecs, le symbole, la mémoire, Babel…
– La lettre : la lettre cachée (E. Poe), la lettre en souffrance, le discours propice à interprétation, à révélation, à malédiction
– Altaïr : l’autre, l’androgyne, le malheur, l’étoile manquante du désir (de-siderare), l’astérisme des trois étoiles, l’aigle en vol (en arabe), la menace

« Mais tout est toujours différent de ce à quoi l’on s’attendait ou que l’on imagina (le malheur serait évitable si l’on était capable de se le représenter dans sa totalité possible, avait-il pensé parfois)... »
André Pieyre de Mandiargues


[1] La notion d’isotopie (isotopie sémantique pour être exact) n’est pas sans rapport avec la notion de champ lexical, elle permet cependant une appréhension plus large d’un thème ou d’un motif qui se développerait dans un texte. Le champ lexical est en effet un ensemble de mots qui, par leur sens premier ou leur sens explicite renvoie au même thème. Par exemple les termes « arbre », « herbe », « rivière », « forêt » renvoient au thème de la nature et ce de manière claire, explicite. Une isotopie est, elle, un ensemble de mots qui renvoie aussi au même thème (étym. iso = même) mais par un jeu de références, de sens implicites ou seconds, figurés, sens qui ne se comprennent que dans le contexte.
[2] Thèse de doctorat, Nicolas Koreicho, 1997
[3] Idem
[4] Il ne s’agit pas ici de l’« instance narrative » à laquelle il est fait allusion dans l’Introduction à l’analyse du roman de Yves Reuter, Paris, Dunod, 1996, p. 69, qui, dans sa formulation, ne répond pas aux définitions courantes qui nous    servent de références premières (sollicitation ; ensemble juridique ; juridiction ; partie de l’appareil psychique). En effet, pour cet auteur, « L’instance narrative se construit dans l’articulation entre les deux formes fondamentales du narrateur (homo- et hétérodiégétique) et les trois perspectives possibles (passant par le narrateur, par l’acteur, ou neutre) ». Quant à cette instance telle que nous la concevons, elle répond à la définition courante et psychanalytique.
[5] Point de vue illustré par l’inventeur de la psychanalyse notamment, ainsi que le souligne Marcelle Marini dans son chapitre II : La critique psychanalytique, in Introduction aux méthodes critiques pour l’analyse littéraire, Paris, Bordas, 1990, p. 41-83, dans les textes qui se rapportent à Œdipe-roi de Sophocle, à Hamlet de Shakespeare et à Les frères Karamazov de Dostoïevski pour la genèse de la conception freudienne du seul complexe d’Œdipe.
[6] Pierre Fontanier, Les figures du discours, Flammarion, 1968
[7] André Pieyre de Mandiargues, La marge, NRF, Gallimard, 1967 – Prix Goncourt
[8] Dans ma pratique de psychanalyste, les rêves, par exemple, dont je note précisément les attendus, fonctionnent comme des trajets, des signaux, des architectoniques qui permettent de placer l’évolution du discours de l’analysant dans des perspectives souvent révélatrices d’un thème latent.
[9] A ce titre, les relations établies par Janine Chasseguet-Smirgel dans son Pour une psychanalyse de l’art et de la créativité, Paris, Payot, 1977, entre la psychanalyse et les écrivains, les peintres, les analystes eux-mêmes, sont d’un  souci de professionnalisme exemplaire, particulièrement en ce qu’elles souhaitent ne rien laisser dans l’ombre et le flou d’une vision qui pourrait être par trop idéale et esthétisante.
[10] Idem, p. 36.
[11] Richesse d’écriture et d’intuition d’avant-garde pourtant mais approximation quand même dans le fondateur : Sigmund Freud, Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, Paris, Gallimard, N.R.F., Collection Idées, 1977.
[12] Subtilité et rigueur mais globalisation dans le puissant : Jean Laplanche, Hölderlin et la question du père, P.U.F, 1969.
[13] Reconnaissance en la partie de l’ouvrage qui concerne la fulgurante méthode des superpositions pour le novateur : Charles Mauron, Des métaphores obsédantes au mythe personnel, Introduction à la psychocritique, Paris, Corti, 1963.
[14] Jean Bellemin-Noël, Psychanalyse et littérature, Paris, P.U.F., Que sais-je ?, 1983, p. 7.
[15] C’est une piste qui, de la part de cet auteur, parmi un certain nombre d’approximations et de partis pris, avait été suggérée (mais mal conclue) par Ernest Fraenkel à l’occasion d’une communication, « La psychanalyse au service de  la science de la littérature », Paris, Les Cahiers de l’Association internationale des études françaises, VIème congrès de l’Association, n° 7, 1955, p. 23-49 : « Nous retiendrons donc que les situations, images, vocables et particularités du discours qui se retrouvent souvent sous la plume d’un auteur à la façon de leitmotive musicaux, nous serviront d’indices, en ce qui concerne l’intensité et la persévérance avec lesquelles le psychisme de l’auteur a travaillé sur les thèmes affectifs correspondants. », p. 35.
[16] J. Bellemin-Noël, Psychanalyse et littérature, p. 106.
[17] L’appel à la confirmation par la vie de l’auteur est une tentation qui déborde l’interprétation. Les réductions (de l’œuvre à l’auteur, d’un élément à sa généralisation, d’une observation à sa vérité, d’un thème à une névrose…) qui en découlent ne peuvent être évitées que par l’analyse des systèmes de répétitions. Ainsi en est-il de l’expérience et de son passage au fait théorique. A contrario, Jean Bellemin-Noël, dans son La Psychanalyse du texte littéraire, Paris, Nathan/Université, 128, 1996, tire, à partir de brillantes intuitions et d’observations pertinentes, à propos de deux textes de Baudelaire, des conclusions non fondées scientifiquement puisque non confirmées par l’itération d’occurrences identiques ou analogues, ne répondant pas à ce principe de la répétition. Il faut souligner que c’est une revendication personnelle de cet auteur que de vouloir analyser un texte en fonction de l’inconscient du critique, ce qui, malgré la tentation qui émane du propos, devrait être relativisé.
[18] J. Bellemin-Noël, La Psychanalyse du texte littéraire, p. 122.
[19] S. Freud, Cinq leçons sur la psychanalyse, Payot, 1966, p. 28.
[20] Jean Laplanche et Jean-Bernard Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse, P.U.F., 1967, p. 124.
[21] Nous avons choisi la plupart du temps de parler des pulsions de mort (au pluriel), dans la mesure où, d’abord, elles s’opposent de façon quasi symétrique aux pulsions de vie, et ensuite, en ce que les théoriciens de la psychanalyse (Lagache, Laplanche et Pontalis, Roudinesco et Plon, Chemama…), après Freud lui-même à partir de 1920 dans « Au- delà du principe de plaisir », in Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1994, p. 41-116, élargissent dans leurs ouvrages et dictionnaires la notion originelle concernant la pulsion de mort (au singulier) à l’ensemble des pulsions, tendances et buts mortifères que sont l’agression, la destruction, la compulsion de répétition, le sadomasochisme…
[22] O. Ducrot, T. Todorov, Dictionnaire encyclopédique des sciences du langage, Paris, Editions du Seuil, Points, p. 246, « assonance ».
[23] S. Freud, « Extrait de l’histoire d’une névrose infantile (L’homme aux loups) », in Cinq psychanalyses, Bibliothèque de psychanalyse, Paris, P.U.F., 1993, p. 325-420.
[24] J. Lacan, « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je », in Ecrits I, Paris, Editions du seuil, Points/Sciences humaines, 1966, p. 94.

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Eyes Wide Shut : Les yeux grand fermés

Eyes Wide Shut : Les yeux grand fermés

C’est le treizième et dernier film de Stanley Kubrick sorti en juillet 1999. Le cinéaste meurt en effectuant le dernier montage du film. Le tournage a duré deux ans.

Eyes wide shut

Le film de Stanley Kubrick, Eyes Wide Shut, « Les yeux grand fermés », est basé sur une nouvelle du Viennois Arthur Schnitzler (1862-1931), Traumnovelle, en français, La Nouvelle Rêvée, dont le cinéaste a acheté les droits dès 1970, et qui, à l’instar de la nouvelle, dont la trame est identique au film, raconte l’histoire d’un couple de l’Upper West Side, Bill Hartford (Tom Cruise) et sa femme Alice (Nicole Kidman), qui un beau jour reconsidèrent la validité de leur relation au regard des désirs conscients et inconscients de chacun de ces deux protagonistes.

Arthur Schnitzler, médecin laryngologue puis assistant en psychiatrie, écrit vingt pièces de théâtre, des nouvelles, des romans, un ouvrage sur Charcot Les Leçons sur les maladies du système nerveux, que Freud traduit de l’autrichien en allemand. Freud entretient avec lui une correspondance que l’inventer de la psychanalyse souhaitait garder secrète.
Freud bizarrement lui écrit dans une de ses lettres : « Je pense que je vous ai évité par une sorte de crainte de rencontrer mon double… ». Sur cet auteur, Theodor Reik, psychanalyste austro-américain, est l’auteur d’une étude de psychanalyse appliquée intitulée Arthur Schnitzler als Psycholog (1913 : « Arthur Schnitzler en tant que psychologue »).
Notons que certaines de ses pièces et de ses nouvelles le confrontèrent à la censure du fait du développement de thèmes ayant trait à la sexualité, à l’antisémitisme ou à la critique de l’Armée. Sa pièce La Ronde[1] (Der Reigen), écrite en 1896, déclencha ainsi un scandale à sa première représentation en 1921 à Berlin et donna lieu à un procès qui fit à l’époque grand bruit.

L’aveu que fait Alice à son mari Bill, laquelle lui dévoile son désir pour un autre homme, déclenche chez lui une exacerbation dissimulée de ses propres désirs. Il se produit en Bill un questionnement sur les désirs de sa femme qui, dans un premier temps, le poussent à essayer de les comprendre, puis de tendre vers leur acceptation, puis, assez vite facilement, d’aller vers la possible réalisation des siens.
Alors que chez Alice, le fantasme se manifeste dans la relation putative à un autre homme, les siens, exponentiels, lui font entrevoir des univers qui, de possibles évocations érotiques, voire incestuelles, vont se révéler de plus en plus sombres et implicantes : être séduit par deux femmes en même temps et l’assumer avec une certaine joie, être attiré par la fille d’un de ses patients et l’accepter, recevoir l’invitation d’une prostituée qui lui propose de monter chez elle, ce qu’il accepte, pour enfin se retrouver, grâce à un subterfuge mensonger, au beau milieu d’une soirée mettant en scène une orgie cérémonielle sataniste et pornographique, « allégorie de l’humanité en prise au sexe, c’est-à-dire ce qu’il y a peut-être de plus étrange, qui l’attire à la fois vers la bestialité et la divinité »[2] organisée par une riche communauté secrète.

Cependant, aucun des désirs des deux époux, malgré une dangereuse, surtout pour Bill, proximité avec le passage à l’acte, ne se réalisent. Ceux-ci sont évoqués, fantasmés, frôlés, subsumés par la caméra, le jeu des acteurs, les lumières, les couleurs, et, en fin de compte évités. En référence persistante avec le thème d’Éros et Thanatos, la sexualité est en effet appréhendée en termes de désir[3] et non de passages à l’acte. Elle reste un possible, souvent brûlant, comme demeure un possible, dans la figuration et les lieux médico-légaux, la mort même. Les personnages du couple cheminent sur une corde tendue entre le fantasme et sa réalisation, entre les visages et les masques[4], particulièrement itératifs dans le film, dans un contexte criminel, angoissant, suivant les idées de danger, de faute, de culpabilité, d’exécution, les participants, pris dans une tension dramatique, telle que dans les cérémonies orgiaques, à travers les menaces surgissant de l’obscurité ou du mensonge plaçant les potentiels auteurs victimes et/ou inventeurs de basculements criminels.

Kubrick filme le désir en tant qu’élaboration hypothétique, et cependant, de manière paradoxale, le fantasme de Bill comporte des dangers imminents (de viol, de meurtre, de menace physique, d’agression meurtrière) et la sourde angoisse[5] issue de l’improbable possibilité, nonobstant son imminente potentialité, de réalisations sexuelles transgressives, s’impose au spectateur. Alice, quant à elle, effleure l’adultère de façon finalement passablement romantique, sans le réaliser.
A partir de la remise en jeu de la relation de couple lequel, après neuf ans de mariage, met en question d’une part l’union de Bill et d’Alice à travers l’intentionnalité de leurs fantasmes, remise en jeu qui va d’autre part jusqu’au risque de la vie même du héros masculin, la femme apparaissant comme une figure de désir, certes, mais compréhensive et maternelle. Le film place d’emblée l’enjeu de la réalisation ou non du fantasme à la limite de deux dimensions : l’intimité confiante du couple, mais avec l’ennui et la tentation qui en découle, en une sorte de « réduction des tensions » proprement thanatique, le basculement vers des systèmes transgressifs et excitants, érotique, pouvant aller jusqu’à la mort.
Frédéric Raphael, coscénariste du film indique : « Le sujet du film est le désir. Kubrick refuse de s’occuper de la mécanique de la copulation. Au lieu de ça il veut saisir des émotions, attraper l’impalpable. »[6]

La conclusion du film est à ce titre, là encore paradoxale, dans la mesure où elle efface toute la dimension fantasmatique du film, placé sous le joug étrange de constantes représailles pour ceux qui en disent trop, en un double apophtegme résolutoire et rassurant :

« L’important c’est que nous soyons réveillés maintenant »

« – Nous avons quelque chose d’important à faire le plus vite possible.
– quoi ?
– Baiser. »

Nicolas Koreicho – Mars 2021 – Institut Français de Psychanalyse©


[1] La pièce est constituée de dix brefs dialogues entre un homme et une femme qui ont finalement, mais non mise en scène, une relation sexuelle. Les spectateurs assistent aux préliminaires, aux jeux de séduction et de pouvoir entre les deux protagonistes jusqu’à l’acte sexuel suggéré, chacun des deux membres du couple décrivant successivement pour l’une ses fantasmes, et pour l’autre sa tentation d’avoir plusieurs partenaires sexuels.

[2] Philippe Fraisse, Le Cinéma au bord du monde. Une approche de Stanley Kubrick, Paris Gallimard, 2010.

[3] Wunsch, « désir » en allemand, implique l’idée d’un souhait, d’un vœu formulé mais non réalisé. C’est de la sorte que le fantasme est défini par Freud en 1887 dans ses échanges avec Wilhelm Fliess comme une activité psychique consistant en la construction imaginaire d’un scénario metttant en scène des modes de satisfaction libidinale.

[4] Le masque de théâtre, selon l’étymologie, se disait persona.

[5] Puissant entêtement de la Musica ricercata de György Ligeti, ostinato d’angoisse.

[6] Fréderic Raphael : Deux ans avec Kubrick. In Première (09/1999).

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L’Angélus de Millet et son mythe caché

« L’Angélus de Millet beau comme la rencontre fortuite, sur une table de dissection, d’une machine à coudre et d’un parapluie. »
Salvador Dali

Jean-Francois Millet – L’angélus – 1857-59 – Musée d’Orsay, Paris

Salvador Dali, dans un livre intitulé Le Mythe Tragique de l’Angélus de Millet, écrit en 1938 et publié en 1963, développe un dispositif mental qu’il nomme « interprétation paranoïaque critique » à travers lequel une lecture du tableau qui s’impose à lui organise des associations instantanées, des hasards objectifs, des coïncidences signifiantes. Suivant une analyse méthodique des représentations symboliques que l’artiste décrit et articule méticuleusement en se livrant à l’observation minutieuse du tableau, à ses influences, à ses développements, nait le mythe tragique de l’Angélus de Millet.
« En juin 1932 (…) l’Angélus de Millet devient subitement pour moi l’œuvre picturale la plus troublante, la plus énigmatique, la plus dense, la plus riche en pensées inconscientes qui ait jamais été »[1]
Parmi ces pensées inconscientes, Dali repère d’une part l’érotique d’autres tableaux de Millet – en témoigne en particulier ses illustrations, spécialement explicites, lui qui n’était célèbre que par ses peintures empruntes de spiritualité – en l’espèce par l’intermédiaire de la brouette, en expliquant qu’une femme poussant la brouette représente la mère qui utilise le père, la brouette, pour féconder la terre et d’autre part en pointe le thanatique car la brouette est également censée être portée pour enterrer le fils, ce grand rival du père.
Par le truchement de son procédé d’interprétation paranoïaque-critique, constitué d’une profusion associative inouïe puisant dans la biographie psychanalytique personnelle de Dali, dans ses souvenirs, ses rencontres, ses sensations, dans l’histoire de l’art et des artistes, dans le recueil exhaustif de productions populaires, d’éditions multiples, de cartes postales, d’articles, de reproductions, de références littéraires et d’influences comparées d’autres artistes et d’intellectuels, dont Freud[2], le peintre analyse l’Angélus suivant ses circonlocutions  personnelles, obsessionnelles et fantasmatiques à travers le malaise que la représentation du tableau, d’apparence banale, produit sur lui.
Ainsi, par exemple, dans sa lecture méthodique de l’œuvre de Millet, la fourche plantée en terre représente à la fois la pénétration et la fertilité et le scalpel qui déchire la chair et qui figure la blessure et la castration. Le sexe et la mort sont restitués, dans l’interprétation qu’en fait Dali, sous le jour subtil de l’ambivalence.
De la même manière, il identifie la pose affutée de la mère comme pouvant être la posture d’une mante religieuse s’apprêtant à pratiquer la perforation brutale de son mari.
Cependant, Salvador Dali observe que le fils, c’est le mythe qu’il propose à son lecteur, est absent de ces tableaux de Millet, cependant qu’à l’instar du lapsus ou de l’acte manqué déterminés par l’absence de sens immédiatement primaire cette absence est apte à rendre compte du symptôme. De la sorte, selon Dali, le thème inconscient prépondérant de l’Angélus est la mort du fils. Dali postule que le couple figurant sur le tableau n’était pas simplement en prière au moment de l’Angélus, mais qu’il se recueillait devant le petit cercueil de leur fils décédé. En 1963, sous l’insistance du Maître, le Musée du Louvre décida de faire analyser le tableau aux rayons X. La radiographie révéla en effet que, à la place du panier, figurait un caisson noir confirmant l’intuition du peintre surréaliste, et qui représentait le cercueil d’un enfant que Millet avait voulu peindre dans un premier temps, mais que la mode parisienne d’alors, n’étant pas réceptrice à une figuration trop macabre de l’art pictural, lui fit recouvrir d’une couche de (terre) peinture.

Nicolas Koreicho – Février 2021 – Institut Français de Psychanalyse©

Salvador Dali, Le Mythe Tragique de l’Angélus de Millet, Pauvert, 1963, 1978.


[1] Certains psycho-généalogistes ont expliqué que la fascination inconsciente que Salvador Dali éprouvait pour ce tableau exprimait la place des enfants morts pour la famille Dali et pour lesquels la mère du peintre se recueillait au moment de l’angélus.

[2] Sigmund Freud, Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, 1910.

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Psychopathologie historique : Eros et Thanatos – Les Convulsionnaires

Psychopathologie historique : Eros et Thanatos – Les Convulsionnaires

« Imagines-tu ce que peuvent être les mythes endopsychiques ?… L’obscure perception interne par le sujet suscite des illusions qui, naturellement, se trouvent projetées au dehors et, de façon caractéristique, dans l’avenir, dans un au-delà »
Freud à Fliess – 12 décembre 1897

« Wo es war soll ich werden » : « Là où Ça était, Je dois advenir »

Freud – Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, 1933

Convulsionnaire – Sepia – XVIIIème

En 1920, dans un essai spéculatif, Au-delà du principe de plaisir (Jenseits des Lustprinzips), Freud envisage pour la première fois, à partir de l’observation empirico-inductive d’une mystérieuse compulsion de répétition – laquelle réactualise sans cesse les motifs d’une « expérience » -, l’existence de deux motions pulsionnelles : la pulsion de vie et la pulsion de mort. Il postule, à la suite d’August Weismann (médecin biologiste) que l’homme est mortel en tant qu’être somatique et est immortel du fait de ses cellules germinales lesquelles contiennent l’information héréditaire et, dès lors, sa permanence dans le temps, ainsi qu’en référence à la théorie de Ewald Hering, (physiologiste prussien) dans l’opposition qu’il formule entre les processus de construction-assimilation (pulsion de vie) et les processus de destruction-désassimilation (pulsion de mort).
Ces deux pulsions, incompréhensibles selon un abord direct, ne nous sont connues que par leurs représentants psychiques. Freud isole alors quatre représentations de la pulsion de mort : la destructivité, la déliaison, la compulsion de répétition dans son acception « démoniaque » et le principe de nirvâna. Parallèlement, il distingue quatre figurations de la pulsion de vie : l’autoconservation et la sexualité, la liaison, la compulsion de répétition dans son versant adaptatif et le principe de plaisir. Si Freud repère dès 1920 un net antagonisme entre la pulsion de vie et la pulsion de mort, il insiste aussi sur « l’action conjuguée » de ces deux pulsions originaires, qui seront dès lors dites intriquées et qui n’interviennent jamais seules en tant que telles, cette liaison pulsionnelle permettant la régulation des processus vitaux, pour le meilleur et pour le pire, en quelque sorte.

Pour tenter d’y voir plus clair dans la dualité Éros – Thanatos en psychopathologie, nous commencerons dans cet article par un développement épistémologique à partir de l’histoire de la psychopathologie et des liens existant entre un contexte environnemental socio-historique, nous référant en particulier à un étonnant et remarquable phénomène sectaire, et une psychopathologie personnelle du sujet.

A l’occasion d’un second écrit, nous proposerons un développement clinique à travers la description de trois troubles psychiques, qui pourront servir d’archétypes, selon cette idée des deux pulsions, en psychopathologie dans les grandes catégories : névrose, psychose, pathologie narcissique.


Terminologie préalable

Psychopathologie est composé de psycho (psyché, psuché), de pathos (la souffrance, la maladie), de logos (langage, étude). Dès l’abord, la psychopathologie est faite de conflit entre le psychique (le vivant), la souffrance (la menace mortifère), le logos (résolutoire) ayant le rôle de tiers, exclu a priori, qu’il s’agit de réintégrer comme pouvant être une façon de décrire (puis de dis-penser) le symptôme, signe d’un trouble.
Le diagnostic, manière de cataloguer, va porter sur la clinique psychiatrique et nommer le trouble, comme le feront à sa suite les enseignants de la structure et les auteurs de manuels. La psychiatrie isole et hiérarchise les symptômes pour les grouper en syndromes.
Nous verrons que le fait de fixer une certaine composition de personnalité à partir d’une étiquette diagnostique présupposée, n’est en réalité qu’un devenir possible, non permanent, du trouble.
Le symptôme est le signe d’un trouble, c’est le phénomène particulier qui provoque dans l’organisme un état de déséquilibre.
Le syndrome est un groupement de signes, la réunion d’un groupe de symptômes qui se produisent pendant un même laps de temps.
La sémiologie est l’étude des signes du trouble en question.
La nosographie concerne la classification méthodique de la maladie selon des critères d’exclusions, d’inclusions et de différences. Elle permet de constituer des entités distinctes entre la maladie de la normalité, Freud ayant d’abord constitué son matériel scientifique à partir de la nosographie de Kraepelin (psychiatre allemand).
La nosologie est la science sur laquelle repose la nosographie. C’est l’étude des caractères distinctifs qui permettent de définir les maladies, les syndromes, les troubles.
L’étiologie est l’étude des causes de la maladie, son origine. C’est l’une des pistes d’investigation privilégiée par les psychanalystes.


Épistémologie historique

Nous élaborerons notre développement autour d’une large circonstance socio-historique en incise proposant un objet d’étude remarquable sur les liens sujet-société : le mouvement sectaire des convulsionnaires.
Les premiers temps de l’histoire de la psychopathologie en tant que telle mettent d’emblée en évidence une dualité, présente dès le début de cette histoire, qui illustre davantage les relations conceptuelles d’Éros et Thanatos avec un environnement global que les pulsions de vie et de mort par elles-mêmes reliant des motions pulsionnelles entre elles.

– Le Moyen Age et la notion de folie.
C’est l’époque du « diabolisme », qui se manifeste par la « possession ». C’est un mauvais esprit qui s’est emparé de l’esprit du  » fou  » et dont il faut, à l’instar d’un exorcisme, le débarrasser, quitte à se débarrasser du fou lui-même. Ceci annonce déjà Esquirol, Pinel, les aliénistes (alien : « un autre est en toi ! »), lesquels s’attaquent aux textes et aux faits des apôtres, des mystiques, des saints en parlant d’« hallucinations morbides ». Cela représente un thème qui mérite à lui tout seul de profondes remises en question plus que ne le fait cette conjonction évidemment par trop raccourcie proposée par les premiers psychopathologues.

Cependant, entre la possession du diable du Moyen-âge et les expressions hystériques décrits par les aliénistes, puis par Charcot, qui, lui, tente de transcrire le phénomène des extatiques en le modèle de la Grande Hystérie, s’intercale au début du XVIIIème siècle un mouvement sectaire très important, fascinant pour les chercheurs se proposant de faire des liens entre contexte socio-historique et développements personnels, issu des jansénistes et de leur opposition à la bulle papale unigenitus, après la destruction de l’Abbaye de Port-Royal ordonnée en 1711 par Louis XIV : les convulsionnaires.

– Le XVIIIème siècle et les Convulsionnaires.
Les convulsionnaires, par l’intermédiaire des Appelants (ceux, jansénistes, qui ont fait appel de la bulle pontificale), ont fait trembler l’Église catholique, apostolique et romaine, la monarchie, en un mot l’organisation religieuse et politique de tout le royaume.
Les trois quarts des curés du diocèse parisien sont des appelants. Un tout jeune diacre, François de Pâris, né en 1690 (il a vingt ans au début des troubles) avait une grande notoriété dans le quartier Mouffetard, s’occupant des pauvres, des indigents, des infirmes, qui venaient de tous les quartiers de Paris pour profiter de ses prodigalités et de ses soins. Le singulier cénobite[1], quelque peu hétérodoxe eu égard à la doxa janséniste, était par ailleurs un adepte des jeûnes, des breuvages macérés, des mortifications (il portait en permanence une large ceinture munie de pointes de fer qui lui entraient dans la chair). Ces différents traitements eurent raison de sa vie en 1727.
Dès lors, sur la pierre noire de son tombeau, un premier « miracle » eut lieu, puis quantité d’autres, pour, mutatis mutandis, faire advenir le lieu en une sorte de grotte de Lourdes avant la lettre. A partir de ce moment son tombeau, sis en un emplacement secret de l’église actuelle de Saint-Médard, devint l’objet d’un véritable culte, jusqu’aujourd’hui où l’on vient encore discrètement prélever des pincées de terre du square jouxtant l’église. Des malades et leurs familles, à l’époque, arrivaient de tout le pays pour prélever cette terre du cimetière du tombeau du diacre afin de s’en faire des compresses, des onguents et des breuvages. Du jour de la mort du diacre, les moribonds, paralytiques et éclopés de tout le bassin parisien se retrouvaient là pour bénéficier de premiers miracles, guérisons inexpliquées, et des spectateurs (quelquefois moyennant finance : de multiples commerces en tous genres s’installèrent alors dans le quartier Mouffetard) vinrent assister au spectacle des miracles puis à celui des secours.
Les secours consistèrent d’abord en prières et invocations, puis en transports extatiques, en états de transe, puis en crises que l’on dirait aujourd’hui de tétanie ou de spasmophilie, en convulsions et, très rapidement, dégénérèrent en saynètes improbables, dues aux interventions physiques de la part de spectateurs devenant peu à peu acteurs de ces manières d’exhibition. Ceux-là, les actifs (les frères secoureurs), qui étaient censés délivrer les hommes, femmes, adolescents qui, en provenance au début de ces performances des bas quartiers, mais très vite de toute la région, venaient se soumettre aux multiples sévices de ceux qui étaient censés les délivrer, par les secours, des possessions diaboliques dont ils étaient victimes. Les convulsionnaires demandaient (aux frères secoureurs) qu’on les aidât à extirper le mal diabolique qui les plongeait en souffrance et qu’on utilise pour ce faire les pieds, les poings, les ongles, qu’on use de piétinements, d’étranglements, de flagellations, de coups de fouets, de baguettes, de gourdins, d’épées, d’instruments de torture en tous genres, jusqu’à l’extase des convulsionnaires qui n’en demandaient pas moins que cette forme de nirvaña[2]. Les corps résistaient notablement étonnement bien à ces sévices. Toujours est-il que ces rituels attiraient des curieux puis des spectateurs de toutes classes et de toutes sociétés de toute la région, puis de tout le royaume, « performances » qui réunissaient alors convulsionnaires (par centaines), secoureurs et spectateurs dans ces incroyables mises en scènes. Les journaux clandestins relatent ces démonstrations, qui deviennent absolument délirantes et publiques, les registres de l’Église établissant de longues listes de miraculés certifiés ou non, les rapports de police quant à eux s’inquiétant de l’exposition des corps dénudés, de jeunes filles en particulier, malmenés et abusés, dans le consentement – souvent prostitutif – mais aussi sans consentement, des convulsionnaires, jusqu’à l’intervention de Louis XV et de ses brigades qui mirent fin à ces « saturnales » sado-masochiques.
Les Rituels (des miracles aux secours) de ce mouvement laissaient libre cours aux scénographies polymorphes par lesquelles les délires hystériques, somatiques et pervers, exhibitionnistes, voyeuristes, masochistes, sadiques, jusqu’aux passages à l’acte, par lesquels crucifiements, lapidations, tortures en tout genre se donnaient libre cours.

Eros
et Thanatos se développent alors sur un terreau inédit et complexe, dans un ensemble hors de tout contrôle ou de compréhension, d’acteurs, de voyeurs, véritablement « no-limit », avec pour arrière-plan le courant de pensée janséniste et ses rigueurs d’alors.

Sur les lieux du début du mouvement (1711), le tombeau de François Pâris fut interdit et rendu anonyme, les portes du cimetière de Saint-Médard furent scellées et la place recouverte d’un square, et d’un presbytère (1732). Ainsi, les réunions de l’œuvre des convulsionnaires, à la fois réunions politiques et perverses, appelées par les autorités « crimes de la gentilité[3] », se déplacèrent dans les provinces du pays, et eurent lieu désormais dans les appartements, les caves, les greniers, les granges, se répandant dans tout le royaume.
Les jansénistes puis le Parlement se désolidarisèrent de ce qu’ils considéraient comme des exactions inadmissibles et le mouvement pris fin officiellement aux premiers jours de la révolution. L’explosion géographique et personnelle (psycho-physique) de ces rituels devaient cesser en 1789, c’est-à-dire aux balbutiements violents de la Révolution, de ses massacres officiels, et à l’aube d’un ordre nouveau, impitoyablement sanglant et hyper législateur.


– Le début du 19ème siècle et l’aliénation mentale.
A cette époque l’aliénation s’oppose à la normalité, qui est, elle, signe d’intégrité, d’unité. Nous avons en ces temps et aujourd’hui encore (les décompensations) l’idée d’une crise s’emparant de la psyché, puis, la crise dépassée, permettant à l’aliéné de redevenir normal. C’est la période du magister de Charcot (neurologue, professeur) à la Salpêtrière. Les aliénistes et les neurologues construisent des entités nosographiques (« folie religieuse », « délire prophétique », « psychose mystique »), jusqu’à Ribot (philosophe, psychologue) et sa psychologie pathologique. Janet (philosophe, psychologue, médecin), quant à lui, prendra pied sur le concept, naturellement assez court, de « maladie extatique » pour expliquer ces phénomènes.


– Le milieu du 19ème siècle et le modèle biomédical.
Cette période voit s’imposer le développement de la médecine et du modèle biomédical pour expliquer les maladies mentales par lequel apparaît la notion de « maladie » mentale où l’on va rechercher une cause anatomique, sans la trouver.


– La Fin du 19ème et la structure.
Cette période est propice à l’apparition d’un embryon de structure (psychopathologique) qui remplace la maladie mentale : cette idée est présente d’abord chez De Clérambault (psychiatre français).
En psychiatrie, on part de l’idée qu’il existe un noyau générateur et invariable de la maladie et que s’y rattache un certain nombre de formes de symptômes (Bleuler, psychiatre suisse). Cette structure comprend l’idée qu’il y a une maladie latente (le noyau), un signifiant, et une maladie manifeste, un signifié.
A la suite de Clérambault et de Bleuler, dans la première moitié du XXème siècle, Bergeret (médecin, professeur) et Lacan (psychiatre, psychanalyste) raisonneront en termes de structure. Ils développeront un discours certes rassurant pour l’Idéal du moi, mais qui dispense le lecteur/spectateur d’y adjoindre une attention trop serrée, discours qui se trouve caractérisé pour l’un (Bergeret) par une dissémination définitionnelle, satisfaisante du point de vue d’une expansion nosographique, mais rendant absconse une accumulation de vocables techniques irreprésentable pour la pensée synthétique, et pour l’autre (Lacan) par l’approximation assertive, satisfaisante pour la poiesis et la pensée sensible – A cet égard, le discours lacanien ressortirait davantage du théâtre que de la poésie, dans la mesure où cette dernière se caractérise par l’emploi du mot juste, non troublé par l’à-peu-près phatique de l’énonciation théâtrale -, mais figurant en une concaténation de syntagmes polysémiques un discours inutilisable pour le professionnel. Il n’existe pas, dans ces deux théorisations, de discursivité argumentative telle qu’on l’exige du point de vue d’une scientificité de construction.

La structure psychopathologique proprement dite continue d’empoisonner le travail psychanalytique, chez bon nombre de praticiens, qui ont déjà tendance à penser en fonction du DSM et des prescriptions idoines à ordonner et les empêche de faire des liens (astructurels, mixtes, mouvants, implicites, évolutifs…) (ex. de la névrose phobique, qui est le plus souvent une étape, qui se modifie, évolue, se transforme ; ex. de la psychose paranoïaque, aboutissement d’une névrose expansive, etc.), entre les différentes pathologies, les personnes, les périodes et les événements de la vie, les environnements, familiaux au premier chef. Le résultat de l’obéissance à la structure chez un grand nombre de praticiens est que, faute de comprendre et de proposer avec discernement des liens aux patients, ils restent dans le silence ou sont à côté du sujet. La structure semble alors bel et bien un frein à la correspondance entre le psychanalyste, l’analysant et l’objet de l’analyse.
La notion de structure développée par les structuralistes est à présent obsolète. Nonobstant, le structuralisme a démontré toute son utilité en linguistique, plus anciennement en littérature, il est encore efficient en anthropologie, mais apparaît inadapté, tel que, à l’étude du vivant, hic et nunc, ici et maintenant.
Les fondations utilisées par les développeurs de la structure en psychanalyse sont directement issues de celles de la caractérologie du XVIIIème siècle, en un présupposé fixiste : Il y a une structure de la personnalité de base qui reste toute la vie sur laquelle on peut disserter à l’infini.

D’ailleurs, à une rigidité conceptuelle, de mise pendant la grande période janséniste, est répondu un éclatement sectaire puis une explosion révolutionnaire. De quelque façon, à la rigidité religieuse du Grand siècle a succédé l’implosion sexuelle des libertins, puis de manière bien moins littéraire, un certain nombre de sectes sataniques et/ou religieuses.

A la frustration généralisée répond le retour du refoulé.


Le XXème siècle et l’organisation psychique.
Cette période voit se développer la notion d’organisation psychique, celle-ci désignant les processus psychiques, bien différente de la notion de structure psychique eu égard à la profondeur de sa dynamique, de son mouvement, de son évolution, de sa construction. Elle est susceptible de modifications, de mélanges symptomatologiques, de stratégies d’adaptations, de mixités des critères nosologiques, de tendances observables précises.
Sur les questions mystiques, Freud, cataloguant d’emblée la tendance (« Mysticisme, auto-perception obscure du règne, au-delà du Moi, du Ça. »), optera d’abord pour le développement d’observations réalisées d’après l’idée d’un Sentiment océanique, concept inauguré par Romain Roland (écrivain, musicologue), pour évoquer ensuite, par la bande, son peu de lien avec une mystique juive, jusqu’au développement critique de Moïse et le monothéisme.
Il s’agit de comprendre, pour la psychanalyse et la psychopathologie actuelles et à venir, en quoi il est nécessaire de recourir tantôt à un raisonnement hypothético-déductif, tantôt à une démarche empirico-inductive, deux discours de scientificité aptes à mettre en valeur une dynamique circulatoire entre l’analysant, l’objet de l’analyse, et le psychanalyste.

– Le XXIème siècle
et le retour des fondations.
Aujourd’hui
, on considère qu’il existe, à partir des théorisations freudiennes, une première psychopathologie réellement structurante pour la compréhension des systèmes psychiques, avec des systèmes métapsychologiques[4] de base, systèmes fondamentaux, théoriques, classiques (enseignées dans les classes, à l’université, à l’institut) nécessaires à la compréhension de la personnalité dans son évolution (avec les stades, le narcissisme, l’Œdipe) mais qui cependant ne correspondent pas stricto sensu à la réalité nosologique observable.
En effet, la psychopathologie actuelle (les névroses, les psychoses, les pathologies narcissiques, plus les troubles…) est directement issue de la nosographie freudienne théorique et clinique résolutoire sur laquelle les professionnels de la neurologie, de la psychiatrie, de la psychologie et de la psychanalyse sont d’accord.

Nicolas Koreicho – Janvier 2021 – Institut Français de Psychanalyse©


[1] Moine vivant en communauté, singulier ici du fait d’un penchant doloriste, non sans conséquence sur ses adeptes.

[2] Le principe de nirvaña est un concept créé par Barbara Low, après Schopenhauer, puis utilisé par Freud qui le rapproche de son concept de pulsion de mort, pour désigner la tendance du psychisme à ramener vers zéro, vers le néant, toute excitation, toute quantité d’énergie ou tension, interne ou externe.

[3] Ensemble des peuples païens. 

[4] Les points de vue selon la Métapsychologie : point de vue topique avec les systèmes inconscient, préconscient, conscient puis avec les instances ça, moi, surmoi, point de vue économique avec les processus énergétiques primaire et secondaire, l’affect, la représentation, l’objet, point de vue dynamique avec la pulsion, le refoulement, le symptôme, le transfert.

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Eros et Thanatos : d’Empédocle à Freud – Les deux théories des pulsions

« Je te dirai encore : il n’est de naissance pour aucun
Tous mortels, point de fin à la mort funeste
Mélange seulement, échange des mélanges.
Naissance est son nom pour les hommes »
Empédocle

Eros et thanatos : d’Empédocle à Freud – Les deux théories des pulsions

Une inspiration freudienne : Empédocle

Evelyn de Morgan – L’Ange de la mort (1890)

Freud voyait en Empédocle (490 av. JC, Agrigente, 430, Etna), biologiste, médecin*, ingénieur, poète, devin, croyant en la métempsychose, – la transmigration des âmes -, « une des plus importantes et des plus remarquables [personnalités] de l’histoire grecque » incluse dans cette immense civilisation et laquelle possède en elle une inspiration issue d’ « une spéculation cosmique d’une hardiesse d’imagination étonnante. »
Empédocle offre pour Freud la garantie de la qualité du chercheur épistémologique dont le champ d’exploration se magnifie dans la rencontre entre la mythologie et la science. 

Freud découvre Empédocle grâce à la lecture du livre de Wilhelm Capelle, Die Vorsokratiker, chez Alfred Kröner, 1935.
Il le citera à plusieurs reprises et notamment dans Analyse avec fin et analyse sans fin (1937) et dans l’Abrégé de psychanalyse (1938).

Dans le premier texte, Freud parle d’Empédocle à propos de sa nouvelle théorie des pulsions et se plaint de la difficulté qu’il éprouve lui-même à la faire accepter aux psychanalystes. Il argumente par l’antériorité et la validité philosophique le bien-fondé de sa théorie : « J’ai eu beaucoup de plaisir à retrouver récemment notre théorie chez un des grands penseurs de l’antiquité grecque : Empédocle d’Agrigente, né vers 495 av. J.-C., nous apparaît comme l’une des plus grandes et surprenantes figures de la civilisation hellénique. »
Freud argue de la similitude de leurs doctrines : « On pourrait même être tenté de tenir les deux théories comme identiques et : Philia et Neikos sont, par le nom, comme par la fonction, les équivalents de nos deux pulsions primitives : Éros et la destruction. L’un s’efforce d’englober en des unités toujours plus vastes tout ce qui est, l’autre cherche à dissocier les combinaisons et à détruire les structures qu’a édifiées Éros. »
Pour Empédocle, la Philia est harmonie, équilibre, union. A l’inverse, le Neikos non seulement sépare, clive, mais dissocie les corps, les membres (fantasme courant chez les schizophrènes que cette dispersion corporelle), produit des monstres mi humains, mi animaux (figurations habituelles du diable, du mal) et des humains bisexués (et non pas bisexuels).
Freud reprend cette idée et s’appuie sur le mythe d’Aristophane dans Le banquet de Platon selon lequel l’accouplement sexuel aurait pour objectif de rétablir l’unité perdue d’un être asexué originairement androgyne antérieur à la séparation des sexes.

Dans l’Abrégé de psychanalyse, lorsqu’il expose sa deuxième théorie des pulsions, en fonction de leur but et de leur fonctionnement en biologie, et qu’il en propose une extension dans le domaine physique, Freud, dans une note, précise à nouveau : « Le philosophe Empédocle d’Agrigente avait déjà adopté cette façon de considérer les forces fondamentales ou pulsions, opinion contre laquelle tant d’analystes s’insurgent encore. »

Empédocle a par ailleurs intéressé beaucoup de penseurs et de philosophes de son époque, ceci jusqu’à nos jours. Il exerce en particulier une forte influence sur Hölderlin, lequel écrit un drame sur sa destinée (La Mort d’Empédocle) et sur Nietzsche qui le place, à côté de Goethe et de Spinoza, au rang des ancêtres fondateurs (La naissance de la philosophie). On lui attribue couramment comme ses maîtres Pythagore, Parménide, Xénophane, Héraclite.

Selon, en résumé, la théorie d’Empédocle, il existe quatre éléments : la terre, l’eau, l’air et le feu, qui ont toujours existé et qui produisent le changement (on pourrait dire un conflit ou même une dynamique ?) en se mélangeant et en se séparant par l’action des deux forces : la Philia, Amitié (Amour, Concorde) et le Neikos, Conflit (Haine, Discorde).
Cette combinaison entre
les quatre éléments et les deux forces sont antagonistes. L’une construit en liant les éléments entre eux pour produire la parfaite et immense harmonie de la Sphère (Sphairos), tandis que l’autre produit en emportant dans un redoutable tourbillon le Vortex (Neikos), les deux se trouvant aux pôles opposés d’un cycle cosmique obligé. « Ils sont égaux et de même noblesse. Chacun règne avec d’autres honneurs, à chacun sa nature. Mais ils dominent tout à tour dans les cercles du temps. »

Il existe enfin deux périodes de transition, d’une part de la Haine à l’Amour et d’autre part de l’Amour à la Haine.
La question de la quantité dans les deux pulsions (pour Freud) ou dans les deux forces (pour Empédocle) conditionne leur harmonie.
Freud note, dans l’Abrégé : « Un excès d’agressivité sexuelle fait d’un amoureux un assassin sadique, une forte diminution du facteur agressif le rend timide et impuissant. » C’est dire à quel point l’aspect quantitatif est important. Pour Empédocle, la proportion dont parle ici Freud est aussi importante, cependant qu’il parle de proportion ou d’harmonie (étymologie : cheville, joint, accord, juste proportion).

Freud et les deux théories des pulsions

La pulsion est surtout un processus dynamique. Dans leur évolution les théories freudiennes maintiennent un dualisme pratiquement constant : à la pulsion sexuelle s’opposent d’autres pulsions. Au cours du premier dualisme, les pulsions d’autoconservation ou pulsions du Moi s’opposent aux pulsions sexuelles (1915’s). La dernière théorie des pulsions oppose les pulsions de vie (Éros) et les pulsions de mort (Destruction) (1920’s).

– 1ère théorie des pulsions (1915’s) :

Le premier dualisme est celui des pulsions sexuelles et des pulsions du Moi ou d’autoconservation, lesquelles pulsions d’autoconservation correspondent à de grands besoins comme la faim et la nécessité de s’alimenter : la pulsion sexuelle se détache des fonctions d’autoconservation sur lesquelles elle s’étaye d’abord. Les pulsions partielles décrivent bien le phénomène et on y peut voir déjà une certaine conjonction paradoxale (les lèvres par exemple, zone érogène de la faim et de la satiété sur laquelle s’étayera le baiser, avec cet ambivalent plaisir qui consiste à absorber et à donner).
Cependant, Freud spécifiait en 1915 :

« La haine, en tant que relation à l’objet, est plus ancienne que l’amour ; elle prend source dans la récusation, aux primes origines, du monde extérieur dispensateur de stimulus, récusation émanant du Moi narcissique. En tant que manifestation de la réaction de déplaisir suscitée par ces objets, elle demeure toujours en relation intime avec les pulsions de conservation du Moi, de sorte que pulsions du Moi et les pulsions sexuelles peuvent facilement en venir à une opposition qui répète celle de haïr et aimer. Quand les pulsions du Moi dominent la fonction sexuelle, comme au stade de l’organisation sadique-anale, elles confèrent au but pulsionnel lui aussi les caractères de la haine. »

Freud – Pulsion et destin des pulsions.

L’introduction, intermédiaire au deux théories, du concept de narcissisme (1914), principe de vie, force de liaison (à rapprocher d’«Eros, qui assure la cohésion et l’unité de tout ce qui existe dans le monde»), est susceptible de redistribuer les pulsions selon que leur orientation se manifeste vers le moi ou vers l’objet, dans la perspective d’une possibilité d’agencement, d’ajustement qui tend vers l’équilibre de la personne.

– 2ème théorie des pulsions (1920’s) :

Freud introduit cette deuxième théorie des pulsions dans Au-delà du principe du plaisir (1920), théorie déjà annoncée dans Pulsions et destins des pulsions (1915), à l’occasion de considérations sur le sadisme et la haine, approfondie dans Le problème économique du masochisme (1924), nuancée toutefois dans Inhibition, symptôme et angoisse (1926) avant d’être résumée dans l’Abrégé de psychanalyse (1938).

Ainsi, pulsions de mort et pulsions de vie sont deux grandes catégories de pulsions que Freud oppose dans sa dernière théorie. Pour résumer la théorie freudienne :
– Les pulsions de vie tendent à constituer des unités toujours plus grandes et à les maintenir. Désignées par le terme d’Eros, elles recouvrent non seulement les pulsions sexuelles mais aussi les pulsions d’auto-conservation.
Les pulsions de mort, quant à elles, tendent à la réduction complète des tensions, à ramener l’être vivant à l’état anorganique. Elles sont régressives. Tournées d’abord vers l’intérieur et tendant à l’autodestruction, elles seraient secondairement dirigées vers l’extérieur, se manifestant sous la forme de pulsions d’agression ou de destruction.
– la pulsion de mort représente la tendance fondamentale de tout être vivant à retourner à l’état anorganique. Cela concorde avec la formule selon laquelle cette pulsion tend à un retour à l’état antérieur. On pourrait oser une perspective cosmologique en parlant de l’avant Big Bang.
– la libido a pour tâche de rendre inoffensive cette pulsion destructrice et tente de neutraliser son caractère mortifère en la dérivant en grande partie vers l’extérieur, en la dirigeant contre/vers les objets, assez tôt à l’aide de la musculature puis de la vision. Cette pulsion s’appelle alors tantôt pulsion de destruction, pulsion d’emprise, ou, si l’on puit dire, en termes nietzschéens, volonté de puissance, tantôt pulsion de vie dans l’idée de réunion érotique avec l’autre.
– une partie de cette pulsion est placée directement au service de la fonction sexuelle (sadisme) et une autre partie ne suit pas ce déplacement vers l’extérieur ; elle demeure dans l’organisme où elle est liée de façon libidinale (masochisme originaire, érogène).

Notons que Freud emploie couramment les substantifs Eros et destruction. Il n’emploie pas le mot Thanatos ; et comme la carte sans nom du tarot, nous aurions ici le concept sans nom de la théorie freudienne ?
Pour conclure et synthétiser, je me cite si vous m’y autorisez, dans un article du site de l’IFP de novembre 2019 :

« Nous pouvons dire alors que la haine est chargée de produire une action dans le cadre de la pulsion d’autoconservation, action qui projette hors du moi la pulsion de mort, le moi se protégeant ainsi des pulsions d’emprise et de destructivité qui peuvent se retourner vers soi, en les attribuant au monde, à l’autre, aux objets, afin de relativiser leur potentiel d’annihilation. Si les termes de cette projection-protection-circulation ne sont pas précisément relativisés, grâce à la prise en compte d’une heureuse ambivalence, exactement dans ce qui peut être aménagé d’une homéostasie du moi pouvant s’enrichir d’une relation équilibrée, le narcissisme, primaire encore à ce moment, devra se porter garant de la possibilité pour la personne confrontée à la déceptivité d’une haine réfrénée mais agissante, de revenir vers un moi dénué de culpabilité. La pulsion de mort s’en trouvera neutralisée.
L’agressivité séparatrice (processus d’individuation), réconciliatrice (colère, revendication : pulsion d’appel) et créatrice (sexuel ou séduction, sexualité ou sublimation) peut alors trouver sa place dans l’intrapsychique et construire pour le sujet un devenir civilisationnel. De la déliaison vers la liaison. »

Nicolas Koreicho – Agressivité – Violence – Ambivalence ; pulsion de vie, pulsion de mort – Novembre 2019

*Il aurait permis à la cité voisine de Sélinonte de mettre fin à une violente épidémie, en faisant drainer les eaux stagnantes des estuaires !

Nicolas Koreicho – Octobre 2020 – Institut Français de Psychanalyse©

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Eros et Thanatos – Quelques repères mythologiques à l’usage de la psychanalyse

Eros et Thanatos – Quelques repères mythologiques à l’usage de la psychanalyse

François Gérard – Cupidon et Psyché – 1798

Et si le monde était « une pulsation rythmée de vie et de mort », de mouvements perpétuels, d’apparition et de disparition – « Il court, il court, le furet » – pointait Lacan pour illustrer le caractère métonymique du désir et d’aspiration à l’équilibre, à la satiété, à l’image de la mort. Telle pourrait être une représentation du couple oxymore d’Eros et Thanatos dans la mythologie grecque. 
La mythologie demeure elle-même structurée sur un couple cardinal de contraires conflictuels, constitué de Mythos («Tu racontes des bobards », pouvons-nous imaginer dans le propos de Platon soulignant une origine chaotique aux mythes) et de Logos, expression d’une parole discursive et organisée. Chaos, conflictuel, pulsions et « contre-pulsions », fait advenir l’engendrement des divinités.
La théorie des pulsions selon Freud est notre mythologie et les dieux de la mythologie ne sont que des figures de nos pulsions.
Pour les mythologues, les généalogies fluctuent selon les auteurs, poètes ou philosophes, des pré-socratiques aux post-socratiques.

Un profil d’Eros

Dans la théogonie (engendrement des dieux) d’Hésiode, au commencement était le Chaos : l’abime, la béance, le non-lieu, d’où il ne sort rien, « l’ouvert » pour Jean-Pierre Vernant.
De ce Chaos émergeront cinq divinités dont Eros, le plus beau des immortels, Gaia, la terre mère primordiale matrice de la vie, Tartare, le lieu divin du châtiment, Nyx, la nuit et Erèbe, les ténèbres.  La Terre engendrera le Ciel (Ouranos : le Père).
Pour Pierre Legendre (La 901° conclusion : étude sur le théâtre de la raison, Fayard, 1998) ce Père – Ouranos sorti de la mère archaïque – serait l’expression d’un fantasme infantile du sexe unique.

Si ces divinités sont toutes des lieux constitutifs de l’espace, Eros apparait comme la force qui pousse à l’engendrement, le dynamisme, la puissance qui met en mouvement, la propulsion qui met hors de soi, le principe universel qui assure les générations en rendant les êtres attractifs.
Enfant qu’il est, il incarne l’amour, le désir, l’érotisme, la pulsion de vie.

Eros a pour frère Antéros, présenté selon les auteurs comme frère rival créateur de désamour, ou comme l’amour retourné, réciproque, et représente dans le discours de Socrate sur l’amour le sentiment amoureux d’un jeune garçon Éromène pour Éraste.
Dans la théogonie orphique (Orphée, initiateur mythique), Eros nait d’un œuf primordial nommé Protogonos (le premier né) ou Pharès (qui fait étinceler les ailes d’or sur son dos) qui, en unissant tous les éléments, crée l’origine du monde.
Ce serait pour Jean-Pierre Vernant le premier Eros non sexué (France culture : Le bon plaisir, 1994). Le second Eros, sexué, naîtrait de l’émasculation d’Ouranos par l’un de ses fils, Chronos, qui jette le sexe de celui-là à la mer. Ainsi naissent Aphrodite, de l’écume spermatique (« Aphros » signifie écume) et Eros, sexué à l’origine, de l’union entre les mâles et les femelles. 
Aphrodite sortant nue des flots et chevauchant une conque est magistralement représentée dans le tableau de Botticelli. 
Il est à noter que cette beauté absolue émerge d’une sanglante horreur, de l’émasculation d’un homme… Gérard Miller (Malaise, Seuil, 1992) fait remarquer que cette perfection (la Vénus) sera à notre époque (dé-)voilée, habillée par des hommes couturiers homosexuels qui mettront en scène dans un défilé de mode ces belles femmes mannequins inaccessibles en tenues vaporeuses, irréelles, telles des muses au regard porté vers un au-delà. Ces beautés parfaites « médusent » les photographes hommes rendus quasiment impuissants, rivés à leur bien le plus précieux, leurs gigantesques téléobjectifs phalliques. Dans cette comédie des sexes, beauté absolue et horreur de la castration se côtoient.
Face à l’événement traumatique de la découverte de la castration, notamment maternelle, événement à la lisière de l’imaginable, événement qui conduit Lacan à forger le néologisme de « troumatisme », le sujet invente alors quelque substitut pour combler le trou dans le Réel, ce trou lié au trauma.
Pour la plupart des auteurs, Eros est fils d’Aphrodite, déesse de l’Amour et d’Arès, dieu de la Guerre. Chez les Romains, la correspondance d’Eros est Cupidon, fils de Vénus et de Mars.
Eros est représenté en enfant ailé muni d’un arc et d’un carquois garni de deux types de flèches : en or et pointues, elles génèrent désir et amour, en plomb et émoussées, elles immunisent contre toute avance. Les Erotidies, en quelque sorte notre « Saint-Valentin », sont célébrées dans son sanctuaire à Thespies.

Le mythe d’Eros et Psyché illustre « l’amour aveugle » ou l’amour de deux êtres, impossible au grand jour, allégorie entre un amour charnel et un amour divin, une histoire d’ailes entre Psyché aux ailes de papillon (« Psyché » signifiant papillon) et Eros aux ailes d’oiseau.

Psyché, l’une des trois filles d’un roi de Grèce, est dotée d’une beauté extraordinaire. Aphrodite se montre jalouse et demande à Eros de décocher une flèche pour qu’elle tombe amoureuse de la créature la plus laide. Par erreur, Eros se blesse et tombe amoureux de Psyché qu’il emmène secrètement dans son palais.  Il la rencontre dans le noir et il lui fait promettre de ne jamais découvrir son visage, mais la curiosité trop forte l’entraine à découvrir ce mystérieux être tant aimé.  Pendant son sommeil elle approche une bougie, mais une goutte huile tombe et réveille Eros. Elle découvre alors la beauté du dieu de l’amour. La promesse est rompue, Eros s’envole dans la douleur. Psyché part à sa recherche et prie Aphrodite qui demeure d’autant plus jalouse que Psyché entretient une relation amoureuse avec son fils. Aphrodite va alors lui imposer une série d’épreuves dont la dernière est de rencontrer Perséphone dans le royaume d’Adès et de lui rapporter une boîte contenant une partie de sa beauté. Une fois encore, Psyché dérogera à cette injonction en ouvrant la boîte. Une brume sort de la boîte et l’endort (Serait-ce Hypnos, frère de Thanatos ?). Eros interprète ces épreuves comme autant de manifestations d’amour. Emu, il part à sa rencontre et remet la malédiction dans la boîte. Psyché se réveille alors et ils s’enlacent. Elle devient alors immortelle et déesse de l’Esprit. Ils ont pour descendante une fille nommée Edone, déesse de la volupté.

Ce mythe de Psyché est fondamental, en tant que la psychanalyse est l’analyse de Psyché, et mérite un développement. Guy Massat, dans un séminaire du 30-10-2006 sur le mythe de Psyché, avance l’idée que les trois figures illustrent des pulsions de vie : Eros la libido, Aphrodite la beauté et Psyché le charme et la force vitale inconsciente, laquelle devient immortelle après une série d’épreuves.
Aphrodite et Psyché illustreraient alors deux figures de la femme.

Dans le banquet de Platon, six personnes essaient de définir la nature d’Eros.
Pour Socrate, il apparaît comme un intermédiaire entre les Dieux et les hommes : il naît de Poros, dieu de l’ingéniosité, de l’abondance, doté de savoirs et de ressources  (son étymologie montre qu’il n’est jamais dans l’aporie) et de Pénia, figure de pauvreté, de misère, dépourvue de savoirs et toujours dans le manque !
Eros héritera de ces deux parents. Il sera « va-nu-pieds », malpropre, sans gîte, telle sa mère, mais à l’affut de tout ce qui est beau et bon, viril, chasseur redoutable, rusé, magicien à l’instar de son père ; il sera pauvre mais toujours astucieux pour charmer, toujours dans le manque de l’être aimé, en un mot en désir, à l’image de Don Juan.
Eros reste intrinsèquement contradictoire, exaltant et décevant, et quelle que soit sa généalogie, il est plus ou moins redouté, grâce à son pouvoir de faire aimer.

Une esquisse de Thanatos

Dans la Théogonie d’Hésiode, Thanatos est tantôt fils d’Erèbe, dieu des enfers et de Nyx, déesse de la nuit, tantôt, par parthénogenèse, Nyx l’a conçu seule c’est-à-dire sans union sexuelle. Thanatos « le trépas » possède un frère jumeau, Hypnos, personnalisation du sommeil et d’une forme de petite mort, et une sœur Lyssa, déesse de la folie furieuse destructrice.
Thanatos est la personnification de la mort, réfugié dans le Tartare, séjour des morts.  Redouté, son nom est tu par superstition, et il est représenté dans un corps amaigri, squelettique et souvent recouvert d’un voile, tenant une faux et une urne contenant des cendres. Ennemi des humains, au cœur d’airain, il considère les hommes comme faibles et sans intérêt.

Thanatos reste une figure mineure qui ne donne pas lieu à un mythe. Il est essentiellement attaché à deux épisodes : ceux de Sisyphe et d’Héraclès.
Sisyphe le rusé défie la mort et piège Thanatos en l’enchaînant avec des menottes, mais dans un second temps, Thanatos, aidé de Zeus, amène Sisyphe aux enfers où il sera condamné à rouler un rocher jusqu’au sommet d’une butte. Le rocher dévalera la pente et Sisyphe devra recommencer à perpétuité : on n’échappe pas à la mort qui gagne toujours… Nous sommes seulement en sursis.
Héraclès entre en lutte contre la mort, attache Thanatos pour délivrer Alceste (fille de Pélias) des enfers.

Le couple oxymore Eros et Thanatos  

Ce couple de dieux grecs sera retenu par Freud comme l’intrication de figures antagonistes et articulées sous le concept de pulsion de vie et de pulsion de mort (« de destructivité »). Le monde apparaît alors comme une pulsation rythmée de vie créative et de mort destructrice.
Eros est conçu dans un entre-deux, entre un Dieu et une mortelle, à la porte du palais, ni dedans, ni dehors. Il est l’expression du jeu dans cet entre-deux. C’est la vie dans son perpétuel renouvellement, dans son esthétisme à travers le plaisir de créer et de susciter le désir amoureux et sexuel. Le désir est étymologiquement l’arrachement à la fixation ( » sidération « ) de l’étoile, la « dé-sidération » représentant la quête vers l’étoile manquante, désir toujours en mouvement déséquilibrant et tendant vers l’équilibre, mouvement qui entraine vers l’autre. Ce désir qu’on ne peut jamais attraper est à l’image du furet pour Lacan : « il court il court le furet, le furet du bois mesdames », en une allusion sexuelle dans la contrepèterie de cette comptine de 1720 faisant référence au cardinal Dubois réputé pour son amour des femmes.
Thanatos sera au contraire l’aspiration à l’équilibre, la stabilité, la satiété hors de la faim, de la soif, image de la mort à l’instar d’un organisme parfait sans besoin de son environnement. Sur l’Olympe, Zeus et les treize autres olympiens viennent de gagner la guerre contre les Titans, ils se retrouvent dans un monde paisible, harmonieux et commencent à s’ennuyer. Le besoin de vie, Eros, se fait sentir pour ne pas chuter dans cet équilibre paradoxalement mortifère qu’est Thanatos. Alors ils inventent les humains pour se distraire !

Guy Decroix – Octobre 2020 – Institut Français de Psychanalyse©

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