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Fantasmes originaires

Fantasmes originaires

Les nymphes et le satyre - William-Adolphe Bouguereau
Les Nymphes et le satyre – 1873 – William-Adolphe Bouguereau

« Au temps où nous avons choisi de commencer le conte, l’univers vit sans maître, tout entier plongé dans l’harmonie de son chaos. Et s’il connaît le mouvement, il ignore toute idée de début et de fin, ignore jusqu’à sa forme et bat, indifférencié, à la seule fréquence de sa vibration fondamentale. » 
« Erda seule veille ou rêve qu’elle veille. » 
(L’anneau du Nibelung, Repères dramatiques pour le spectacle par M. Béjart, E. Cooper, Ph. Godefroi, selon l’adaptation de l’opéra de Richard Wagner.)

Le fantasme

Avant de développer et de préciser la nature et l’objet des fantasmes originaires, nous devons rappeler ce qu’est un fantasme et ce qu’il représente. La définition traditionnelle du fantasme se rapporte selon Laplanche et Pontalis dans leur Vocabulaire de la psychanalyse à un « scénario imaginaire où le sujet est présent et qui figure, de façon plus ou moins déformée par les processus défensifs, l’accomplissement d’un désir et, en dernier ressort, d’un désir inconscient ».
La clinique nous apprend que ce « désir » peut figurer lui-même une pulsion, une excitation, une envie, un besoin, une crainte, une déception, un espoir…

Le terme « fantasme », avant d’avoir été popularisé par la psychanalyse, selon un sens que nous allons préciser, provient du grec phantasma qui signifie « fantôme, hallucination visuelle », puis « fantaisie » repris en proximité du grec phantasia signifiant « apparition, vision », puis « imagination », jusqu’à l’actuel« fantasme » de la famille de phainein « apparaître ». 
Le mot « fantasme », ayant signifié d’abord « fantôme », s’est déplacé vers le sens d’« illusion » au XIVème siècle jusqu’au XIXème siècle où il est devenu un terme médical, avec le sens d’« image hallucinatoire ». Puis, d’après Le Robert historique, son emploi s’est restreint au sens de « production de l’imaginaire qui permet au moi d’échapper à la réalité » (1866).
Une définition du mot « fantasme » dans le Nouveau Larousse illustré de 1906 nous intéresse dans la mesure où elle fait intervenir une production mentale ayant un double sens, au passage tout comme le symptôme, d’un contenu latent et d’une forme manifeste : « Chimère qu’on se forme dans l’esprit ». Une forme, une origine en lien avec cette forme, donc.
Par ailleurs, le fantasma latin, un peu postérieur, signifiant « image extraordinaire » et relié à phantasia, au sens d’« opération mentale », confirme la double acception précédente vers le sens ultérieur de « fantôme, ombre » avec le français fantosme du XIIème siècle.
En allemand, et dans l’emploi qu’en fait Freud, die Phantasie, signifie « l’imagination » avec ce double sème d’un monde imaginaire et d’une activité de création qui lui donne vie, inclus dans das Phantasieren,verbe substantivé de fantasieren, qui traduit à la fois ce monde extraordinaire, et l’activité onirique, imaginative, créatrice de scénarios ou d’images, cependant qu’en français, au Moyen-Âge, les deux mots fantasme et fantaisie sont distincts, l’un représentant la vision extraordinaire et l’autre la capacité d’imaginer.
Notons qu’aucun de ces deux termes ne présuppose l’idée de la psychanalyse, curieusement insuffisamment développée, selon laquelle il y a une origine psychique personnelle à l’image et à sa réalisation.

« Couvrez ce sein que je ne saurais voir : – Par de pareils objets les âmes sont blessées, – Et cela fait venir de coupables pensées. »  (Molière – Tartuffe ou l’imposteur)

D’après A.-J. Coudert dans le Manuel alphabétique de psychiatrie clinique et thérapeutique d’Antoine Porot, précisant simplement la pensée freudienne, les fantasmes « transcendent le vécu individuel et ont un certain caractère d’universalité. En ce sens, ils sont à rapprocher des mythes collectifs. Ils « mettent en scène » ce qui aurait pu dans la préhistoire de l’humanité participer à la réalité de fait et à ce titre ils entrent dans le cadre de la réalité psychique ».
Freud développera cette acception toute particulière avec l’emploi de ce terme Phantasie, polysémique : un monde, images, scénarios, et une activité, à partir de laquelle lui sera conféré le sens de « fantasme » tel que nous lui connaissons aujourd’hui.
Il en propose tout d’abord une explication phylogénétique (phylogenèse : histoire évolutive de l’espèce à laquelle appartient un individu) et, dans la même note, ontogénétique (ontogenèse : concerne le développement d’un individu, depuis l’enfance jusqu’à l’âge adulte), aspect toujours insuffisamment développé, ce que curieusement n’ont pas repéré les exégètes. Comme si le fait de ne pas aborder une question s’agissant des fantasmes concernait avant tout dans le présent l’histoire personnelle des commentateurs de laquelle peut-être ils souhaiteraient se préserver. Et pourtant, la « vérité individuelle » relève bien de l’ontogénétique.

« Il est possible que tous les fantasmes qu’on nous raconte aujourd’hui dans l’analyse aient été jadis, au temps originaire de la famille humaine, réalité, et qu’en créant des fantasmes l’enfant comble seulement, à l’aide de la vérité préhistorique, les lacunes de la vérité individuelle. » (Freud – Introduction à la psychanalyse)

Les fantasmes originaires

Les fantasmes originaires sont constitués par des scénarios, sous la forme de scènes, de saynètes, d’images dramatisées le plus souvent visuellement, et dans lesquelles le sujet joue un rôle, comme participant ou comme spectateur, place qui prend tout son sens dans la relation, écrite ou orale, du fantasme. La dimension interdite, inter-dite dirait le lacanien de service, du fantasme originaire, tient sa spécificité dans la dialectique même du désir et de sa répression surmoïque vis-à-vis d’un ça toujours agissant et apte à prendre de multiples formes.
Nous pouvons poser que pour Freud les fantasmes sont originaires en ce qu’ils découlent d’un héritage préhistorique, qu’ils sont par là conséquents à une phylogénétique, mais qu’ils s’étayent d’un enracinement personnel, psychobiologique, et ainsi, donc, qu’ils naissent d’une constitution historique, proprement ontogénétique.
Scènes essentielles ou scénarios typiques, les fantasmes originaires constituent « ce trésor de fantasmes inconscients que l’analyse peut découvrir chez tous les névrosés et probablement chez tous les enfants des hommes », écrivait Freud en 1915. Certains de ses commentateurs poursuivront : « Ces fantasmes fondamentaux représentent l’ensemble des solutions que l’homme peut inventer face aux énigmes du monde. » (Faure, Pragier – Complétude des fantasmes originaires). Dans leur simplicité, ils sont des matrices qui permettent une infinité de représentations « comme les couleurs fondamentales suffisent à toute la peinture ».
Dès lors, mis en valeur par Laplanche et Pontalis, chacun des quatre fantasmes originaires retenus d’abord par ces deux auteurs comporterait trois aspects : 
il est en rapport avec la situation originaire ; – mais laquelle ?
il constitue le fantasme des origines ; – mais lesquelles ?
il est schéma fondateur, organisateur d’autres schémas de fonctionnement intrapsychiques mais aussi culturels ; – mais lesquels ?
En effet on ne reconnaît le plus souvent que quatre fantasmes originaires : retour au sein maternel, séduction, scène primitive, castration. Tous les quatre sont susceptibles de représenter des possibilités essentielles de relation en référence aux origines du sujet : 
Fantasme de retour au sein maternel ou de retour in utero, « Je ne veux pas de ce monde, des autres ».
Fantasme de séduction, « Il ou elle ou ce couple m’aime trop ».
Fantasme de scène primitive, « Il et elle s’aiment l’un l’autre dans le conflit » : ici, des partenaires accomplissent un acte de plaisir, peut-être de jouissance, vécue par l’enfant comme un combat, une lutte.
Fantasme de castration, « Il ou elle, ou les deux veulent me réduire, me figer ».

« Des structures fantasmatiques typiques (vie intra utérine, scène originaire, castration, séduction) que la psychanalyse retrouve comme organisant la vie fantasmatique, quelles que soient les expériences personnelles des sujets ; l’universalité de ces fantasmes s’explique, selon Freud, par le fait qu’ils constitueraient un patrimoine transmis phylogénétiquement.» (Laplanche et Pontalis – Vocabulaire de la psychanalyse)

Encore une fois, l’aspect ontogénétique du fantasme est quelque peu relégué au profit de sa dimension phylogénétique. Mais revenons-en à Freud.
Il utilise donc le terme d’« Urphantasie », de Ur, origine et phantasie, fantasme, en 1915 en proposant une première mise en place du fantasme de scène primitive, occasion en laquelle il fait allusion aux autres fantasmes originaires, sans beaucoup plus de précision, ce qui sera d’ailleurs le cas dans le reste de son œuvre :

« L’observation du commerce amoureux entre les parents est une pièce rarement manquante dans le trésor des fantasmes inconscients qu’on peut découvrir par l’analyse chez tous les névrosés, et vraisemblablement chez tous les enfants des hommes. Ces formations fantasmatiques, celle de l’observation du commerce sexuel des parents, celle de la séduction, de la castration et d’autres, je les appelle fantasmes originaires…» (Freud – « Un cas de paranoïa en contradiction avec la théorie »)

Cependant, il précise qu’il est nécessaire de considérer dans cette première acception de l’idée de fantasme originaire, en note ajoutée en 1920 aux Trois essais sur la théorie sexuelle, les fantasmes concernant « le ventre de la mère, le séjour et les événements vécus dans le ventre de la mère » ; cette note donne également sa place au fantasme de « roman familial, parmi les fantasmes sexuels de la puberté universellement répandus ». (Freud – Trois essais sur la théorie de la sexualité – 1920).
Voilà donc, avec le « ventre de la mère » et le « roman familial », les cinq fantasmes originaires.

En fait, les fantasmes originaires sont subsumés ontologiquement, comme c’est le cas dans le complexe d’Œdipe. Nous avons l’intuition qu’ils sont également subsomption dans le mythe de Narcisse. En effet, les Urphantasien sont, dit Freud, « les fantasmes communs à tous les êtres humains, fantasmes inconscients que l’analyse révèle ».  Si après 1920 Freud n’utilise plus cette expression de fantasmes originaires, c’est qu’il parle directement des concepts psychanalytiques auxquels renvoient les fantasmes originaires. Il en est ainsi par exemple de l’Œdipe construit sur le socle des fantasmes originaires de la « scène primitive », de la « séduction » et de la « castration ». Qu’en est-il des deux autres fantasmes de « retour in utero » et de « roman familial » ? A quoi renverraient-ils ?

 « D’où viennent le besoin de ces fantasmes et leur matériel ? Il ne peut y avoir de doutes que les sources de ces fantasmes originaires se trouvent dans les pulsions. Mais il faut encore expliquer pourquoi les mêmes fantasmes avec le même contenu, sont créés en chaque occasion. J’ai une réponse prête dont je sais qu’elle vous paraîtra audacieuse. Je crois que ces fantasmes primitifs, ces trajectoires ne sont pas linéaires, elles décrivent des boucles paradoxales, et les fantasmes de scène primitive, de séduction et de castration sont les produits tardifs d’une auto-symbolisation qui fonde les symbolisations originaires qui l’ont pourtant rendue possible. et sans doute quelques autres, sont une possession phylogénétique. En eux l’individu atteint, au-delà de son expérience propre, à l’expérience de la nuit des temps. » (Freud – Introduction à la psychanalyse) 

Nous postulerons que le « retour in utero » et le « roman familial », outre qu’ils ramènent également le sujet à une constante de l’humain dans « la nuit des temps », renvoient aux socles mythiques de la personne, c’est à dire au narcissisme (un drame), un des deux grands mythes organisateurs de la constitution de la personnalité avec l’Œdipe (une tragédie). Cette proposition du bien-fondé d’un lien structurel entre l’histoire de l’humanité et l’histoire du sujet met un terme à l’opposition de l’ontogenèse et de la phylogenèse que l’on ne peut plus guère, en psychanalyse, dissocier.

Selon Laplanche et Pontalis, les quatre fantasmes, puisqu’ils n’en ont retenu que quatre, sur les cinq mentionnés par Freud, il est vrai sans développement ultérieur de la part de Sigmund, se rapportent aux origines.
Précisons d’emblée, et pour respecter la logique de l’ordre des fantasmes originaires, que dans le retour in utero, c’est l’origine du monde pour le petit d’homme qui est représenté.
« Dans la scène primitive, c’est l’origine de l’individu qui se voit figurée, dans les fantasmes de séduction c’est l’origine, le surgissement, de la sexualité ; dans les fantasmes de castration, c’est l’origine de la différence des sexes. »(Laplanche et Pontalis – Vocabulaire de la psychanalyse).
Complétons pour finir que pour le roman des origines, c’est l’origine de l’accession à la génitalité et à l’indépendance qui se manifeste.

Freud avait repéré ce qu’il baptise fantasmes originaires car communs à l’histoire de tous les humains et à l’histoire du sujet : retour in utero, séduction, scène primitive, castration, roman familial.
L’opuscule de Laplanche et Pontalis, (Fantasme originaire, fantasmes des origines, origine du fantasme), reprend la généalogie de la découverte par Freud du fantasme, puis des fantasmes originaires. Il évoque le lien entre les représentations des grottes ornées (premières illustrations des fantasmes dans la grotte de Cussac, – 22 000 ans, dans la culture gravettienne) et les fantasmes de l’homme moderne.
Les mêmes fantasmes chez tous les hommes, depuis l’origine, illustrent ce que notre pensée doit à l’ordre symbolique pour se développer. 
Le fantasme serait l’insertion du symbolique dans le corps. On pourrait compléter cette proposition en ajoutant à l’insertion du symbolique dans la relation (entre les corps ?). La naissance de l’activité fantasmatique, chez l’enfant, est contemporaine de l’auto-érotisme : arrêter de sucer, mais suçoter pour le plaisir, tout en rêvassant au charme de la mère. Les soins maternels seraient la première rencontre avec les fantasmes originaires. 

 Les fantasmes originaires représentent la matière psychique à partir de laquelle peut s’élaborer une table de proscriptions et de prescriptions. Nous renvoyons les correspondances en termes d’interdits et d’obligations à mon article sur la Loi symbolique.

. Le premier, Retour au sein maternel, ou retour in utero, ou retour au ventre maternel, renvoie à la toute-puissance absolue (puisqu’illimitée) de l’embryon puis du fœtus. On peut aussi considérer que ce fantasme renvoie à la plus extrême des faiblesses, reposant sur une illusion, un sentiment océanique. Par conséquent, ce fantasme est bien imaginé comme une position de l’au-delà et de l’en-deçà des choses, sans puissance et sans faiblesse, une totale neutralité pulsionnelle. Si le fantasme renvoie au « paradis perdu » (la vie intra utérine est d’abord comprise comme « paradis perdu ». Ferenczi théorise plusieurs stades de toute-puissance dont celui de la vie fœtale) on doit admettre que l’état représenté, est une totale indifférence, terme pris au sens de l’être magique, de l’être en soi.
Ce fantasme renvoie à l’idée d’un état sans limite, ni et si corporel, ni et si psychique, ni et si moral, et introduit à la possibilité et à la proscription du meurtre et de l’inceste. En effet, on ne saurait tuer ni copuler avec celle qui nous a mis au monde, ce qui représenterait une réalisation inouïe de la pulsion de mort.

. Le second, Séduction, renvoie à la séduction dont aurait été victime l’enfant de la part de l’adulte. Ce fantasme originaire renvoie ici à la proscription de passages à l’acte pédocriminels. De l’abus du fort envers le faible.
La scène de séduction, élaborée par Freud dans sa compréhension de l’hystérie, est l’explication imaginaire de l’origine de la sexualité. 
Dans un premier temps, et compte tenu de l’influence qu’exerce sur certains une telle scène, Freud voit dans un premier temps l’origine de ce fantasme imaginaire dans la scène réelle d’un viol subi dans l’enfance, ce qui l’amène à considérer le viol comme fréquent. Il revient plus tard sur la pertinence d’une telle idée. Ferenczi s’interroge sur ce renoncement, pensant que cette scène peut bien, dans certains cas, avoir pour origine une expérience apparentée réelle. Freud renonce à l’idée d’une agression authentique, mais explique cette idée comme étant l’expression du complexe d’Œdipe.Freud renoncera à la théorie de la réalité des événements développée dans sa neurotica (lettre à Fliess du 21/09/1897) parce que la recherche d’un événement premier (la perversion du parent) est selon lui une impasse, et que tous les pères ne peuvent être pervers ; si la réalité se dérobe, reste la fiction, l’imaginaire, le mythe. Dans la réalité, la parenté doit être verbalisée.

. Le troisième, Scène primitive, renvoie à la scène de copulation réalisée par les parents dont aurait été témoin l’enfant, interprétée comme un combat, une lutte entre eux deux dont il pourrait bien être la cause, ouvrant la possibilité du développement du fameux sentiment de culpabilité de l’enfant. Nous avons déjà là une possible résolution de la jalousie chez l’enfant suscitée par les amours parentaux et la rivalité des parents vis-à-vis de l’enfant qui pourrait faire mieux que ses parents, sur tous les plans. S’il y a combat, la chose est moins difficile à accepter pour le petit d’homme qu’un amour tendre. C’est la différence des générations qui doit être affirmée et l’impertinence d’une quelconque rivalité entre elles.

. Le quatrième, Castration, renvoie à l’idée selon laquelle originellement tout individu serait pourvu d’un pénis, la fille ayant été castrée. Ordinairement, chez le garçon, ce fantasme laisse la place à la crainte de pouvoir être castré, avec le désir de consolider un manque toujours d’actualité, tandis que chez la fille, il laisse la place au désir de récupérer le pénis coupé, avec la crainte de ne pouvoir combler le manque. Cependant, il ne faut évidemment pas prendre cette idée de la castration à la lettre. On doit considérer à présent la castration comme étant éminemment symbolique et s’appliquer au phallus, et à ce titre concerner autant les filles que les garçons, et non plus au pénis. L’origine de ce fantasme est l’observation chez l’enfant de la différence des sexes, de la différence anatomique et ontologique des sexes, le phallus étant commun aux deux sexes, sans naturellement exclure ce qui fait mystère dans cette différence.

. Le cinquième, Enfant trouvé, renvoie à l’idée d’auto-engendrement, et s’établit selon l’idée de l’enfant qu’il mérite mieux que de vivre au milieu du couple au sein duquel et par lequel il est venu au monde.

C’est l’idée du fantasme nommé par Freud « roman familial ». On y retrouve l’idée de totipotentialité, terme emprunté à la biologie végétale et qui caractérise la capacité d’une cellule de reproduire à elle seule tout l’organisme. C’est un peu comme dans le mythe de Protée, ce dieu de la mythologie capable de prendre toutes les formes possibles pour échapper à ses mortels questionneurs, et portant l’autoérotisme à son apogée.
Ce fantasme représente pour l’enfant les idées consistant à imaginer avoir été kidnappé ou adopté à son insu et mériter de pouvoir retrouver, en s’inventant, éventuellement, des parents plus aimables et aimants, plus méritants, plus prestigieux. Le fantasme de l’enfant trouvé est une révolte contre le vol, le viol, l’abus de pouvoir réels ou supposés, s’opposant au développement harmonieux de l’adolescent possiblement contrecarré par une imposition aléatoire à son devenir ou une déprivation.

Enfin, du point de vue un peu daté mais pouvant éclairer synthétiquement de la structure, les fantasmes originaires prennent pour objets problématiques avec les pulsions y afférentes : le sein, dans ses différentes acceptions (Retour in utero) avec l’oralité ; l’excrément, au sens d’objet par excellence des primo-relations (Séduction) avec l’analité ; le regard, sur l’autre, sur soi, sur le regard (Scène primitive) avec le scopique ; la voix, comme objet performatif (Castration) avec l’invocation ; le phallus, en tant que réalisation, conquête toujours et partout possible (Enfant trouvé) avec l’autoérotisme.

Nicolas Koreicho – Janvier 2020 – Institut Français de Psychanalyse©

Agressivité – Violence – Ambivalence ; pulsion de vie, pulsion de mort.

Gabriel Ferrier – Petit chaperon rouge

Agressivité – Violence – Ambivalence ; pulsion de vie, pulsion de mort.

« C’est précisément l’accent mis sur le commandement « Tu ne tueras point » qui nous donne la certitude que nous descendons d’une lignée infiniment longue de meurtriers qui avaient dans le sang le plaisir au meurtre, comme peut-être nous-mêmes encore. » (S. Freud, Actuelles sur la guerre et la mort)

L’expression originaire de la violence – étymologiquement « violentia : abus de la force » -, dans sa polysémie, peut s’analyser en termes scientifiques et métapsychologiques. Elle est d’abord l’expression, issue d’une haine primaire, d’une action naturelle, l’agressivité, devant être orientée, voire élaborée, maîtrisée, voire interdite. Elle est en cela principe de déliaison. Le besoin et le droit à la sécurité de chacun est prééminent. Principe de liaison.
La source de la violence est inscrite aux tout premiers temps de la vie et particulièrement dans la très petite enfance, à partir de l’agressivité, comme transformation de la haine primaire – étymologiquement « haïne : malveillance profonde, aversion » -, elle-même provenant de la pulsion de mort. 
Cette agressivité n’est pas forcément intentionnelle, mais elle est, en tant qu’agressivité non maîtrisée, la part haineuse de parents (parentèle, fratrie) qui en sont responsables (nous sommes responsables de ce que nous faisons de ce que l’on nous a fait) : violence, naturelle et acceptable si elle est limitée au sursaut vite réprimé par une maturation bien comprise, transgressive et régressive et si elle s’affirme dans la violence des gestes, des mots, des regards, des rivalités, de la déloyauté, du silence, de l’absence.
Cette agressivité – étymologiquement « ad-gressere : aller vers » – peut se manifester par une violence du sujet lui-même, envers lui-même en somme, excédé par un oedipe trop aimant, trop détestant, du parent qui, à force de harcèlement ou d’indifférence, a enfermé le sujet dans une lutte sans cesse répétée.
Cette agressivité peut se réaliser de la part de la mère vis-à-vis du foetus et du nourrisson, si elle n’est pas suffisamment bonne, c’est-à-dire préoccupée premièrement (Cf. « La préoccupation paternelle primaire » de Winnicott) par le narcissisme duel qu’elle doit constituer avec son petit, cependant que l’agressivité du père se traduira elle par une propension à négliger de préserver cette symbiose narcissique en n’assurant pas la protection et la préservation d’un environnement apaisé du couple mère-enfant.
Cette agressivité peut se manifester par une violence directe contre soi, ainsi qu’en attestent les traces laissées par le puissant sentiment de culpabilité de l’enfance. Psychose, mélancolie suicidaire, démence, mutilation, dysmorphophobie, addiction. Elle peut se dissoudre dans la violence contre l’autre, elle rencontre alors la loi et l’irrésolution : violence corporelle et aporétique, crime psychotique, perversion, toxicomanie, psychopathie, états limites.
Cette agressivité peut donner lieu à des passages à l’acte, étrangement socialement tolérés, de la part de personnes frustes ou ignorant la place de l’autre : violence relationnelle, incivilité, malveillance, maltraitance, harcèlement, abus de pouvoir ou de faiblesse, négligence, délaissement, abandon envers l’animal, l’enfant, le vieillard, le dissemblable. Cette délinquance généralisée a l’absence de père, réel ou symbolique, pour cause.
Cette agressivité peut s’exercer et se répandre à partir de communautés dominées par des dogmes obscurantistes, sectaires et/ou religieux et/ou politiques, trop peu sanctionnées : violence contra-civilisationnelle, collectiviste, procréation irresponsable, profits malhonnêtes, tenues discriminantes, exclusions du sexe (et du sexuel) différent, de l’infidèle, du bien commun, de la culture, du beau langage*.
Toutes ces occasions offertes à l’agressivité pour se développer donnent lieu à autant de transferts, de la part de personnes inconscientes de l’attribution érronée de leurs propres haines, à travers le militantisme, la conviction dogmatique, la critique de principe (critique de la psychanalyse en particulier, et pour cause).

Que ce soit dans le domaine anthropologique, dans le domaine socio-historique, dans le domaine politique, la violence a été considérée d’abord dans les relations entre les personnes comme étant le résultat logique de l’opposition d’un groupe à un autre, en contrepartie duquel ont été développées les conditions qui seront chargées d’établir des règles juridiques et des structurations politiques.
Par contre, il n’a pas encore été établi de lien stable entre la violence collective et la violence intersubjective, qui concerne la violence d’une personne avec un autre, d’une part, et la violence intra-subjective, qui concerne le conflit d’une personne envers elle-même, d’autre part.
Nous postulons que la violence sociale, au sens le plus large des termes, est une métaphore de la violence personnelle. Il en est ainsi du militantisme forcené.
De la sorte, nous pouvons considérer que la violence personnelle, intersubjective et intra-subjective, est une des conséquences de cette motion plus brute, organique, biologique, partie du roc d’origine (Freud), de la haine primaire, donc, agissant par le biais de l’agressivité, mais à laquelle il n’a pas été donné de cadre, de limites, de frontières.
Ces deux acceptions d’un sème commun, agressivité et violence, constituent une dialectique obligée de transformation de la relation à l’autre dont la seconde, explosive, unidirectionnelle, malveillante est directement issue du ça et spécialement de l’instance issue de la pulsion de mort, la haine primaire, cependant que l’agressivité, plus expansive, moins directement dirigée vers les corps, moins délibérée se révèle plus souple, multidirectionnelle, plastique. Dans les deux cas, violence et agressivité, l’élaboration de l’ambivalence, nécessaire dans l’affect partagé avec l’autre, et permettant d’éviter les phénomènes de dépendance, ne s’est pas encore faite, et demeure encore dénuée de la structuration proposée d’une part, par les pulsions du moi, telle l’autoconservation, d’autre part, par des éléments du surmoi, telles la loi, la règle, la limite, la différence. 
Par suite, dans la relation aux autres, étant entendu que la violence est l’action que se donne l’agressivité non délimitée pour s’assouvir, se justifient et doivent s’imposer la réalité et la pertinence d’une métamorale, précisément d’une Loi symbolique, susceptible de donner une limite à la pulsion de mort et aux pulsions secondaires à la pulsion de mort, savoir la pulsion d’emprise et la pulsion de destructivité.
Cette limite, et par conséquent cette liberté, que peuvent (re)prendre les personnes soumises à de telles forces négatives, adoptera la forme d’une imposition de soi, personnelle et discursive, sans violence. Elle s’exprimera à partir de la négociation avec des interdictions, des proscriptions, et avec des résolutions, des prescriptions, laquelle imposition de soi, négociée donc, offrira les possibilités de sublimation de la violence qui à leur tour permettront à la personne de se libérer de la contrainte exercée dans l’immédiateté par ces deux pulsions, emprise et destructivité, et d’en faire quelque chose. Liaison, élaboration, déploiement. Ce quelque chose est en tout premier lieu la possibilité de patienter, ainsi qu’en atteste l’étymologie de souffrir, de différer, de résoudre, d’expérimenter, et d’élaborer un quelque chose à partir même de cette souffrance, apprivoisée et comprise (liée) par le truchement du jeu, de l’effort, de la sexualité, de la sublimation, enfin de la circulation (lier encore : ne pas garder pour soi, contre soi) et de la réattribution, afin de reprendre les rênes de la responsabilité et d’annihiler, tant que faire se peut, le sentiment puissant, et souverain pour l’enfant, de culpabilité.

« La souffrance nous menace de trois côtés : dans notre propre corps qui, destiné à la déchéance et à la dissolution, ne peut même se passer de ces signaux d’alarme que constituent la douleur et l’angoisse ; du côté du monde extérieur, lequel dispose de forces invincibles et inexorables pour s’acharner contre nous et nous anéantir ; la troisième menace enfin provient de nos rapports avec les autres êtres humains. La souffrance issue de cette source nous est plus dure peut-être que tout autre ; nous sommes enclins à la considérer comme un accessoire en quelque sorte superflu, bien qu’elle n’appartienne pas moins à notre sort et soit aussi inévitable que celle dont l’origine est autre. » (S.Freud. Malaise dans la culture.)

La violence représente ainsi en tout premier lieu non pas une résolution de la souffrance, mais, étant intrinsèque de la relation au monde, à l’autre, à soi, une solution, immédiate, inélaborée, grossière, mortifère, morcelante (déliaison) car ainsi que nous l’avons suggéré, la haine est non seulement première comme le posait Freud, mais primaire.

« La haine, en tant que relation à l’objet, est plus ancienne que l’amour ; elle prend source dans la récusation, aux primes origines, du monde extérieur dispensateur de stimulus, récusation émanant du Moi narcissique. En tant que manifestation de la réaction de déplaisir suscitée par ces objets, elle demeure toujours en relation intime avec les pulsions de conservation du Moi, de sorte que pulsions du Moi et pulsions sexuelles peuvent facilement en venir à une opposition qui répète celle de haïr et aimer. Quand les pulsions du Moi dominent la fonction sexuelle, comme au stade de l’organisation sadique-anale, elles confèrent au but pulsionnel lui aussi les caractères de la haine » (S. Freud. Pulsion et destin des pulsions).

Ce nonobstant, la haine peut, et doit, se transformer. La pulsion de mort, projetée ainsi vers l’extérieur et à qui il est offert une possible décharge, et pouvant dès lors laisser toute sa place à la pulsion de vie, ne va pas tarder à se transformer en agressivité. Elle est le premier affect, logiquement d’ailleurs, qui découle du fait que l’on doive affronter un autre environnement, se séparer de l’autre, et d’abord des premiers objets, pour venir au monde et pour exister.
Ainsi l’enfant doit se séparer, en partie, se distancier éventuellement d’un amour-haine excessif, qui pourrait le faire n’être que le désir, la pensée, le fruit de ses parents, et en partie il doit se séparer du monde et de l’instinct de conservation y afférent, pour pouvoir transformer un être fondu dans la masse de l’existence (corps, monde, autre) afin de se forger un moi, c’est-à-dire un moi issu de son propre corps et de sa propre pensée, lesquels pourront, dans une combinatoire vitale, la pulsion du moi, construire un lieu symbolique, un topos, une maison qui, à la suite de cette conjonction corps-esprit, deviendra une personne sujet. L’idéal est que cette combinatoire vitale ait lieu dans un environnement sécure, sans haine, sans violence, sans agressivité autre que celle qu’il pourra, là encore, comprendre et apprivoiser.
Cependant, cette séparation, comme toute séparation, sera d’abord productrice d’angoisse, naturelle dans la rencontre de l’inconnu, du monde, de l’autre, du corps, puis devra devenir distanciation, dans cette acception du lien créé (liaison contre déliaison) avec l’accès intellectuel et cognitif à l’ambivalence, permissive d’une sexualité, de l’indispensable succession des stades de développement de la personnalité, d’un amour-haine apaisé résolutoire, en provenance de ce fameux principe de plaisir, lui-même issu de la pulsion de vie.

« Quand dans un être humain, le ça élève une revendication pulsionnelle de nature érotique ou agressive, le plus simple et le plus naturel est que le moi se tienne à la disposition de l’appareil de pensée et de muscles, qu’il le satisfasse par une action. » (Freud, L’Homme-Moïse et la religion monothéiste). 

Nous pouvons dire alors que la haine est chargée de produire une action dans le cadre de la pulsion d’autoconservation, action qui projette hors du moi la pulsion de mort, le moi se protégeant ainsi des pulsions d’emprise et de destructivité qui peuvent se retourner vers soi, en les attribuant au monde, à l’autre, aux objets, afin de relativiser leur potentiel d’annihilation. Si les termes de cette projection-protection-circulation ne sont pas précisément relativisés, grâce à la prise en compte d’une heureuse ambivalence, exactement dans ce qui peut être aménagé d’une homéostasie du moi pouvant s’enrichir d’une relation équilibrée, le narcissisme, primaire encore à ce moment, devra se porter garant de la possibilité pour la personne confrontée à la déceptivité d’une haine réfrénée mais agissante, de revenir vers un moi dénué de culpabilité. La pulsion de mort s’en trouvera neutralisée.
L’agressivité séparatrice (processus d’individuation), réconciliatrice (colère, revendication : pulsion d’appel) et créatrice (sexuel ou séduction, sexualité ou sublimation) peut alors trouver sa place dans l’intrapsychique et construire pour le sujet un devenir civilisationnel. De la déliaison vers la liaison.
C’est au passage dans un premier temps le cadeau de la mère à son enfant de faire en sorte que l’objet perde son potentiel de haine, en favorisant l’amour (la nourriture affective) dans la relation filiale, pour à la fois faire du moi de l’enfant un moi narcissiquement aimable et, par conséquent, dans un second temps, faire de l’autre, le père, un objet ambivalent, acceptable, qui consolide ce narcissisme et le relativise, en lui donnant la possibilité de se confronter au monde et à l’autre, sous sa protection, ce qui ouvre sur un troisième temps offrant alors l’idée d’une mère également ambivalente, pouvant à son tour imposer des limites. 
Par suite, l’ambivalence, qui découle du renoncement à la haine primaire, pourra qualifier la relation œdipienne, ainsi que chacun des parents, puis le monde, l’autre, les autres, en faveur du développement intersubjectif de l’enfant, pour peu qu’aucune des trois options du devenir affectif de l’enfant, amour, haine, retrait, ne s’exerce exclusivement. Sans cette condition, c’est la passion ou la dépendance ainsi que leur cortèges de souffrance qui marqueront les choix inconscients développés lors de l’apparition du symptôme : néant en lieu et place du désir et de sa condition préalable le manque, silence en lieu et place de la distanciation et de son antécédent la séparation.

Nicolas Koreicho – Novembre 2019 – Institut Français de Psychanalyse

*L’ensauvagement des mots préfigure l’ensauvagement des actes.

La République et son mythe

Sur « L’Allégorie de la République » : De l’allégorie comme voie négative

Thomas Couture (1815-1879) – Allégorie de la République

Le tableau, accroché à l’entrée gauche de l’hémicycle de l’Assemblée Nationale, dépeint Marianne (Marie-Anne) scellant l’union de deux jeunes hommes issus de classes diamétralement distinctes. Loin de l’allégorie révolutionnaire et guerrière, la figure centrale, hiératique et maternelle, sein droit et genou gauche nus, s’inscrit comme pilier de bénignité.

Le Tao engendre Un. Un engendre Deux. Deux engendre Trois.
Trois engendre tous les êtres.
Lao Tseu – Tao Te King

Ordonnance et triangulation d’une dyade

A droite, l’allure robuste, poignée franche, le personnage presque primitif semble précurseur des figures du symbolisme à venir. A l’opposé, le naturalisme de la figure noble, glabre et précieuse, s’impose d’ores et déjà comme alter ego : Force
et Forme. Se dessine en creux un plérôme, une aporie de la monade et la dyade indéfinie. La position des bras est sans équivoque, la composition est un triangle, une idéation, une genèse, un re-commencement.

Liberté – Egalité/Fraternité

Ce que l’homme perd par le contrat social, c’est sa liberté naturelle et un droit illimité à tout ce qui le tente et qu’il peut atteindre ; ce qu’il gagne, c’est la liberté civile et la propriété de tout ce qu’il possède.
Jean-Jacques Rousseau – Du contrat social (1762)

La liberté préexiste par rapport à la culture. L’individu est par essence libre. Néanmoins un renoncement à la liberté pulsionnelle s’impose, compromis nécessaire à la sauvegarde de la vie. Ce processus au service de l’Eros vise à réunir des individus isolés en une vaste unité, un combat de l’espèce humaine pour la vie.

L’homme primitif avait en fait la part belle, puisqu’il ne connaissait aucune restriction à ses instincts. En revanche, sa certitude de jouir longtemps d’un tel bonheur était très minime. L’homme civilisé a fait l’échange d’une part de bonheur possible contre une part de sécurité.
Sigmund Freud – Le malaise dans la civilisation (1930)

Cette altérité diffuse prend toute sa consistance dans la quête d’équité poursuivie par la civilisation, égalité entre les membres qui requiert une réciprocité, clés de la Philia. Cette capacité créatrice de lien participe d’une illusion dé-vouée à la destruction, de la pulsion de mort. Création et destruction s’auto-contiennent.

La pulsion de mort se manifesterait désormais – bien que ce ne soit vraisemblablement que d’une manière partielle – sous la forme de pulsion de destruction tournée contre le monde extérieur et d’autres êtres vivants.
Sigmund Freud – Le moi et le ça (1923)

Quand une communauté humaine sent s’agiter en elle une poussée de liberté, cela peut répondre à un mouvement de révolte contre une injustice patente, devenir ainsi favorable à un nouveau progrès culturel et demeurer compatible avec lui. Mais cela peut être aussi l’effet de la persistance d’un reste de l’individualisme indompté, et former alors la base de tendances hostiles à la civilisation. La poussée de liberté se dirige, de ce fait, contre certaines formes ou certaines exigences culturelles, ou bien même contre lacivilisation.
Sigmund Freud – Le malaise dans la civilisation (1930)

La valorisation indéniable de l’état de nature est mise en balance avec l’état de civilisé, sans le renier, montrant l’imperfection des principes et leur complémentarité. Cette ambivalence marque le but affiché de transcender le clivage au sein d’une communauté fraternelle, non d’intérêts, la poursuite d’un idéal d’Agapé.

LAMOUREVX

Lamourevx

Quel est cet amoureux aux multiples facettes ? Conséquence d’une chute, puisque l’on tombe amoureux, l’amoureux est le symbole du libre arbitre, associant la volonté (spontanéité) et la raison (intentionnalité). Il est l’expression d’un manque : l’amour naît de la division, le désir est visée de l’unité, nostalgie de la perfection perdue. Le mythe de l’androgyne, le discours d’Aristophane dans Le Banquet de Platon, nous donne à comprendre l’origine, la nature et la fonction d’Eros, résultant d’un drame primordial : « l’amour recompose l’antique nature, s’efforce de fondre deux être en un seul, et de guérir la nature humaine. »

Cupidon, prêt à décocher sa flèche, observe le pauvre jeune homme face à un choix cornélien. A gauche, la femme mature, la rigueur, porteuse de connaissance et de compréhension (Sophia), stabilisante. A droite, la jeune fille, la prudence, la sagesse pratique (Phronésis), énergisante. En filigrane de la scène badine, la polarité de deux principes, archétypes du culte populaire de Sainte Anne dans sa composition trinitaire

Albrecht Dürer (1471 – 1528) – La Vierge et l’Enfant avec sainte Anne. – Albrecht Dürer (1471-1528)

Devant elle, la mère contemple sa fille, qui à son tour contemple son fils par delà le corps de son époux. C’est là la marche de l’invisible sur la terre.
Nikos Kazantzaki – Ascèse, Salvatores Dei (1922)

Sainte Anne Trinitaire, Grand-Mère (Mater Matris) ou Grande Mère (Magna Mater) ? Les deux mères dont la fécondité est due à l’intervention divine, incarnent deux aspects complémentaires de la féminité, l’une très jeune (Animus, aspect masculin, épanchant), l’autre très âgée (Anima, aspect féminin, recevant). Au sommet, la Jérusalem Céleste, le Jardin d’Eden, lieu de l’émanation, de l’équilibre parfait, la Mère de tous, origine de tout.

Mais la Jérusalem d’en haut est libre : c’est elle qui est notre mère ; car il est écrit :  » Réjouis-toi, stérile, toi qui n’enfantais point ! Éclate en cris de joie et d’allégresse, toi qui ne connaissais pas les douleurs de l’enfantement ! Car les enfants de la délaissée seront plus nombreux que les enfants de celle qui avait l’époux.
Épître aux Galates 4:26-27

Mise en abîme

La Monade est principe de toute chose, l’Un, principe premier qui échappe à l’être et à la connaissance comme à la parole. Il est unité, limite. Il est genre suprême, mesure des nombres, condition d’où dérive tout être, cause de la vérité et source d’excellence. Il est la voie de l’équilibre.

La dyade est génératrice de quantité, multiple et illimitée. Elle est altérité, dissemblance et mouvement: pair-impair, positif-négatif, masculin-féminin, actif-passif, force-forme, kinétique-statique, construction-destruction, rigueur-émotion…

La continuité (Philia), le renouvellement (Éros) et la singularité de la vie (individuation) participent de cette diasophie, pensée symbolique reflet d’une identité humaine identifiée dans le temps et l’espace d’une culture.

Vanité des vanités, dit l’Ecclésiaste, vanité des vanités, tout est vanité.
Ecclésiaste 1:2

La République de Thomas Couture est gardienne de l’hémicycle, siège du multipartisme, lieu du consensus. Elle est Jana/Janus bifrons, gardienne des portes, ouverture et fermeture, ordonnance du temps, commencement et fin. Cette République est ineffable, obligeant le peintre à faire usage de l’allégorie et en appeler au mythe.

Vincent Caplier – Août 2019

Notre-Dame et Quasimodo. Suite : Nos Dames

Prolongement dans l’espace et dans le symbole.

Dans la description du lieu, je réalise à quel point les élévations dédiées à notre Dame sont multiples. Nous devons sans doute y trouver la quête de l’unité dans le masculin alors que nous nous rassemblons dans le féminin. Le parcours de Notre Dame de Paris diffère, en cela, de celui de Notre Dame d’Amiens. Point intéressant, la flèche d’Amiens est d’origine et a servi de modèle à Viollet Le Duc pour ériger celle de Paris. L’incendie corrigerait-il une incongruité phallique ? Ne pas recoiffer la cathédrale de cette forme élancée redonnerait un caractère de basilique, sanctuaire de notre mère à tous. Les mots de Gérard de Nerval rejoignent ma pensée en contemplant la première photographie connue de l’édifice (1839). Étrange lapsus, alors, cette volonté journalistique de qualifier les tours de beffrois par synecdoque.


J’ai pris plaisir à lire Proust et je retiens de sa Madeleine la valve rainurée de la coquille Saint-Jacques qui pourrait lui avoir servie de moule. Symbole de fécondité, d’amour, de purification spirituelle, de renaissance et de résurrection, elle est l’objet du pèlerinage accompli, celui que l’on accomplit symboliquement sur le tracé du labyrinthe d’Amiens. Tel est le lien qui relie les deux Dames, un même désir de cheminer, à la différence qu’à Amiens la condition humaine se cantonne à la présence d’un petit ange pleureur du XVIIème, la main gauche posée sur un sablier, et le coude du bras soutenant la tête du chérubin reposant sur un crâne.

Autre relique, autre rédemption, le trésor de Notre Dame d’Amiens recèle le crâne de Saint Jean-Baptiste, prédicateur apocalyptique, message que véhicule ce livre de pierre que John Ruskin nomma la bible d’Amiens. Initiatique par la profusion de symboles, elle agit comme un palais de mémoire à l’image d’un tarot, recension d’une révélation. Par ses dimensions, elle peut contenir deux fois Notre Dame de Paris, l’immense vaisseau écrase le vacuité du visiteur et l’invite à s’élever dans cette nef démesurée. En deçà du désir, reside la jouissance et l’angoisse, tryptique du vagabond qui contient en son sein la nef des fous.

L’image n’est pas sans rappeler « Le Chariot de foin » du même Jérôme Bosch, ce chariot du tarot qui nous invite à prendre un départ triomphant et à dompter nos impulsions et nos craintes pour enfin marcher dans une direction choisie avec discernement, sagesse, enthousiasme et optimisme. L’arcane le Chariot symbolise le cocher, la faculté mentale des humains, apprenant à prendre soin de son véhicule (son corps), notamment en maîtrisant ses pulsions et émotions (les chevaux).

Je retiens alors ce passage dans « Le Moi et le Ça » de Freud :
« L’importance fonctionnelle du Moi s’exprime en ceci qu’il lui est concédé normalement la maîtrise des passages à la motilité. Il est semblable ainsi, par rapport au Ça, au cavalier censé tenir en bride la force supérieure du cheval, à ceci près que le cavalier tente la chose avec des forces propres, tandis que le Moi le fait avec des forces empruntées. Cette comparaison nous emmène un peu plus loin. De la même façon qu’il ne reste souvent pas d’autre solution au cavalier, s’il ne veut pas se séparer du cheval, que de le conduire là où il veut aller, le Moi a coutume lui aussi de convertir la volonté du Ça en action, comme si cette volonté était la sienne propre. »

Vincent Caplier – Avril 2019

Notre-Dame et Quasimodo

Notre-Dame et Quasimodo

Le terrible incendie qui a ravagé une partie de la cathédrale Notre-Dame révèle une émotion puissante qui pourrait être le symptôme d’une configuration inconsciente récapitulative, active chez tout un chacun. 
En effet, si le président représente le Père de la nation, et même et surtout si depuis Sarkozy il s’agit plutôt du Frère de la nation (cf. l’article de Santeuil sur le phénomène anti Sarkozy), Notre-Dame représente, dans une première immédiate acception, la Mère, non seulement pour la religion, qui relit (le livre, les mystères), ce que je fais ici, et qui relie (passé et présent, soi aux autres), mais pour nous tous, la défaillance du père protecteur (attentats, délinquance généralisée, destruction des symboles de la civilisation) ayant favorisé à notre insu le report de notre énergie psycho-affective inconsciente sur la mère nourricière.

« Cette unité qu’un message présidentiel, prévu le même soir, n’aurait probablement pas réussi à renouer, Notre-Dame, la Vierge Sainte, l’accomplissait sous nos yeux éberlués. »
Père de Menthière. 16.4.2019

Unité de lieu

Statues métaphoriques d’un lieu psychique.
Deux statues-métaphores de la cathédrale Notre-Dame ponctuent la structure centrale de l’édifice. Notre-Dame du Seuil, représentant la vierge de la naissance, une mère portant son nourrisson, heureux tous deux de leur regard spéculaire, qui découle de l’allant de la pulsion de vie, au seuil et sur la droite du chœur, et Notre-Dame de la Pietà, représentant la vierge de l’accomplissement, ainsi que le malheur de la mère portant le corps de son fils adulte, sous l’égide de la pulsion de mort, au fond du chœur. Ce parcours, figuré, entre les deux expériences, les deux épreuves, naissance et développement, évolution et fin de vie, font se rejoindre le mystère de l’inconscient et le mystère du récit christique. 
C’est le début, la réalisation et la fin de l’Œdipe qui pourraient être représentés, en une deuxième acception figurée, plus perturbante, plus intime, plus problématique.

Ces représentations, symbolisées par la direction de l’édifice, ses œuvres, son histoire, sont les objets d’une mémoire qui dépasse le cadre historique et religieux de la cathédrale. Elles placent la dimension figurée de la lecture et du lien d’une construction humaine personnelle dans une émotion imaginable pour qui veut faire du déroulé de son existence et des figures qui la composent un réservoir de souvenirs inconscients toujours agissant. Ces statues, début et fin de l’histoire de l’Homme, pour le constat que l’on peut faire, à un moment, de sa propre vie, intra et intersubjective, représentent, eu égard à la lecture que l’on peut décider de faire et du point de vue de la réédification et de la restauration à partir d’une psychopathologie personnelle, notre propre roman névrotique, qui n’a pu faire autrement que nous confronter au réel du corps et de son devenir.

Unité de temps

Évolution amoureuse narcissique puis œdipienne. L’anamnèse comme construction édifiante.
En les deux statues, l’amour de la mère, tout puissant. Amour narcissique, chérubin, puis œdipien, charnel, puis invocant, infini. Entre les deux représentations symboliques, le chemin du petit d’homme se dessine d’épreuves en découvertes et constitue sa personnalité marquée, dans l’inconscient, par le souvenir de sa construction affective faite de renoncements, de batailles et d’esquives. Chez le narrateur proustien, objet-symbole, souvenir et corps sont agencés dans l’inconscient à la manière d’une architectonique majestueuse.

« II y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n’était pas le théâtre et le drame de mon coucher, n’existait plus pour moi, quand un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. II m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse : ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi. J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D’où avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D’où venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où l’appréhender ? Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde. II est temps que je m’arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi. Il l’y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que répéter indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage que je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir lui redemander et retrouver intact à ma disposition, tout à l’heure, pour un éclaircissement décisif. Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C’est à lui de trouver la vérité. Mais comment ? Grave incertitude, toutes les fois que l’esprit se sent dépassé par lui-même ; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher ? pas seulement : créer. II est en face de quelque chose qui n’est pas encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa lumière. Et je recommence à me demander quel pouvait être cet état inconnu, qui n’apportait aucune preuve logique, mais l’évidence, de sa félicité, de sa réalité devant laquelle les autres s’évanouissaient. Je veux essayer de le faire réapparaître. Je rétrograde par la pensée au moment où je pris la première cuillerée de thé. Je retrouve le même état, sans une clarté nouvelle. Je demande à mon esprit un effort de plus, de ramener encore une fois la sensation qui s’enfuit. Et, pour que rien ne brise l’élan dont il va tâcher de la ressaisir, j’écarte tout obstacle, toute idée étrangère, j’abrite mes oreilles et mon attention contre les bruits de la chambre voisine. Mais sentant mon esprit qui se fatigue sans réussir, je le force au contraire à prendre cette distraction que je lui refusais, à penser à autre chose, à se refaire avant une tentative suprême. Puis une deuxième fois, je fais le vide devant lui, je remets en face de lui la saveur encore récente de cette première gorgée et je sens tressaillir en moi quelque chose qui se déplace, voudrait s’élever, quelque chose qu’on aurait désancré, à une grande profondeur ; je ne sais ce que c’est, mais cela monte lentement ; j’éprouve la résistance et j’entends la rumeur des distances traversées. Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit être l’image, le souvenir visuel, qui, lié à cette saveur, tente de la suivre jusqu’à moi. Mais il se débat trop loin, trop confusément ; à peine si je perçois le reflet neutre où se confond l’insaisissable tourbillon des couleurs remuées ; mais je ne peux distinguer la forme, lui demander, comme au seul interprète possible, de me traduire le témoignage de sa contemporaine, de son inséparable compagne, la saveur, lui demander de m’apprendre de quelle circonstance particulière, de quelle époque du passé il s’agit. Arrivera-t-il jusqu’à la surface de ma claire conscience, ce souvenir, l’instant ancien que l’attraction d’un instant identique est venue de si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi ? Je ne sais. Maintenant je ne sens plus rien, il est arrêté, redescendu peut-être ; qui sait s’il remontera jamais de sa nuit ? Dix fois il me faut recommencer, me pencher vers lui. Et chaque fois la lâcheté qui nous détourne de toute tâche difficile, de toute œuvre importante, m’a conseillé de laisser cela, de boire mon thé en pensant simplement à mes ennuis d’aujourd’hui, à mes désirs de demain qui se laissent remâcher sans peine. Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût, c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté ; peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de Combray pour se lier à d’autres plus récents ; peut-être parce que, de ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne survivait, tout s’était désagrégé ; les formes – et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel sous son plissage sévère et dévot – s’étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la force d’expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience. Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir. »
Marcel Proust, « Combray », Du coté de chez Swann, À la Recherche du temps perdu, 1913

Unité d’action

Quasimodo. Le corps abîmé, l’intellect sublimé.
Le corps de Quasimodo, si singulier, est investi d’une nouvelle histoire à déplorer ou à inventer, à partir du corps abîmé (petit autre pour Lacan : projection de l’ego), et en fonction d’une aube nouvelle (grand Autre pour cet auteur : altérité radicale, un discours, une loi ; lieu psychique pour Freud.).

Premier mot latin de l’introït du deuxième dimanche de Pâques : Quasimodo geniti infantes signifie « Comme des enfants nou­veau-nés ». Le dimanche octave de Pâques, les nouveaux baptisés de la Vigile pascale apparaissaient sans les aubes qu’ils avaient portées durant la semaine : c’est pourquoi on appelait ce jour le dimanche in albis (sous-entendu in albis depositis : « dimanche aux aubes déposées »). Ils avaient ôté l’aube la veille, le samedi in albis (sous-entendu in albis deponendis : « samedi aux aubes à déposer »). 
L’homme est nu et vulnérable, son histoire est à reconstituer, le corps souffrant imposant un nouveau devenir, comme pour l’enfant nouveau-né, cruellement et dans la douleur ou, par le truchement de la pensée, crûment et dans la transparence.

Le souvenir est inscrit, toujours de manière figurée, dans la douleur du corps marqué dont le récit a conduit l’homme à dépasser ce corps lui-même. Corps supplicié, du petit a, corps sublimé, vers le grand A. L’inconscient se maintient dans l’accomplissement discursif de son désir grâce à la reconstruction affective – vers Esméralda pour Quasimodo, vers Notre-Dame pour Hugo – au-delà du renoncement du corps de l’homme recroquevillé. Plus définitivement que le corps de l’homme-enfant quasimodo du récit hugolien, la cathédrale est dévastée. Le feu a détruit, sans préparation ni pitié, la charpente, l’ossature de l’édifice. La question du devenir matériel des corps, une fois sans vie, se pose. Incinération, gommage immédiat du corps et de l’image de la personne, mais non de sa mémoire, inhumation, disparition lente et pensée du sommeil profond, mais non de son souvenir.


Notre-Dame est bien vieille : on la verra peut-être
Enterrer cependant Paris qu’elle a vu naître ;
Mais, dans quelque mille ans, le Temps fera broncher
Comme un loup fait un bœuf, cette carcasse lourde,
Tordra ses nerfs de fer, et puis d’une dent sourde
Rongera tristement ses vieux os de rocher !
Bien des hommes, de tous les pays de la terre,
Viendront, pour contempler cette ruine austère,
Rêveurs, et relisant le livre de Victor :
Alors, ils croiront voir la vieille basilique,
Toute ainsi qu’elle était, puissante et magnifique,
Se lever devant eux comme l’ombre d’un mort !
Gérard de Nerval, Odelettes, 1842

Nicolas Koreicho – Avril 2019

Destins psychiques de la souffrance physique

Destins psychiques de la souffrance physique

« Dans certains passages fameux, on sait que des animaux sans nom dorment sans inquiétude »
A. Breton et Ph. Soupault

Douleur ou souffrance.

La douleur suppose un état, un préjudice, un dol. Elle est un reflet de notre ressenti, une sensation close.
La souffrance, elle, suppose une durée, une douleur élaborée. Souffrir c’est endurer, patienter, différer. Que se passe-t-il pendant ce chemin (de croix ?), où, à qui renvoie-t-elle ?

La souffrance comme modification ou comme passage ?

La souffrance physique, sorte d’envahissement du réel corporel dans le présent, implique-t-elle une modification pérenne de notre « être au monde », ou bien propose-t-elle un passage, représentatif d’une reviviscence vers un monde connu, en une sorte de double refuge, d’une part selon les lois de l’intra-subjectivité, c’est-à-dire par un recours direct au corps ou d’autre part selon les lois de l’intersubjectivité, c’est-à-dire par le recours à la relation à l’autre ?

Les pulsions d’appel, au sens d’appel vers la survie, dont on pourrait dire qu’elles sont elles-mêmes une subdivision de la pulsion d’autoconservation, se dirigent-elles vers la résolution de l’intégrité du corps dans le temps, dans l’espace, dans sa propre image, dans le désir de soi (avec pour moi idéal son propre corps en santé, son propre corps désirant), ou bien ces pulsions d’appel se dirigent-elles vers l’autre comme pouvant représenter, c’est-à-dire présenter à nouveau, un point d’appui, de référence pour l’idéal du moi, d’évaluation de soi en fonction du regard de l’autre dont on attend le désir

Lorsque l’on souffre, et que l’on doit être entendu, – pulsion d’appel – peut-on s’appuyer sur un Moi narcissique trophique, de nouveau heureux, ou au contraire un moi narcissique coupable, dont l’estime de soi a été soumise jadis à la précarité d’un désamour, ou bien peut-on se confier à un Autre de l’amour, d’où provenait jadis un amour parental inconditionnel cependant mesuré ou au contraire sur un Autre de la haine, c’est-à-dire d’un trop d’amour, de la part d’un parent excessivement castrateur ? 
L’épreuve subie lors de cette violence particulièrement intime qu’est la souffrance physique ressentie est-elle formée de ce qui nous occupe ici, de la possibilité de faire le deuil, éventuellement inaugural, d’un narcissisme retrouvé ou bien de l’occasion proposée, dans la douleur d’être livré à soi-même, de faire le deuil, terminal, du système de l’Œdipe ?

Tristesse – Courage – Consolation

Autrement formulé, si la blessure physique entraîne un affaiblissement qui lui-même entraîne un abattement qui à son tour oriente vers une dépressivité, nous sommes alors confronté à une intra-subjectivité négative, par contamination et par anticipation, à un narcissisme dysphorique, dans la mesure où c’est la pulsion de mort qui est convoquée pour nous. La référence ontologique qu’est amené à faire la personne injuriée en son miroir est celle du loup malade ou blessé rejeté par la meute. L’animal sans nom peut-il ainsi dormir sans inquiétude ?
C’est alors la tristesse qui nous envahit, qui fait retour sous les oripeaux du sentiment de culpabilité. Peut survenir aussi comme une lumière ancienne la ressource salutaire du courage découvert ou retrouvé.

De même, si la blessure physique entraîne un affaiblissement qui, au contraire de l’hypothèse précédente, ouvre la possibilité de ressources à inventer dans le déploiement d’une idée de l’autre comme pouvant normaliser le regard sur soi, nous sommes dans ce cas confronté à une intersubjectivité positive, par le regard apaisant, a-conflictuel, et appréciatif, à un Œdipe compréhensif, dans la mesure où c’est la pulsion de vie qui est pour nous invoquée. La référence ontologique est alors celle d’un versant de l’amour œdipien pourvu qu’il se montre inconditionnel. 
Dès lors, c’est la consolation qui nous enveloppe, à condition que nous puissions dépasser à nouveau le versant castrateur de l’Œdipe.

Narcissisme secondaire – Œdipe – Narcissisme primaire

Une hypothèse logique répondant à la nécessité de dépasser le caractère mortifère et destructif de la douleur serait de traverser à nouveau des périodes de la vie nous ayant confronté à des liens archaïques primordiaux qui se sont produits à des moments de la construction de la personnalité déterminants pour notre survie, mais rétrospectivement : d’abord en un passage de l’être souffrant par le narcissisme secondaire, puis par l’Œdipe complet, et enfin vers le narcissisme primaire, en fonction des fluctuations de la douleur qui, dans sa brutalité, nous force à toujours puiser plus loin, dans la construction affective de notre ontogenèse.
La souffrance entraînerait un retour pour le moi vers le Narcissisme secondaire, sollicité pour compenser la déception, conséquente à la solitude essentielle engendrée par la souffrance physique puis, si celui-ci n’offre pas le refuge attendu dans une image de soi re-constituante contre cette petite désintégration du moi clivé par l’oscillation entre ces deux instances, narcissique et oedipienne, constitutives de la personnalité, continue son chemin récapitulatif en quelque manière vers l’Œdipe, second recours envisagé pour résoudre le déchirement entre l’image de soi et l’amour de l’autre, pour peu que l’un des deux parents nous ait aimé, encore une fois, inconditionnellement, par-delà notre image, puis vers un Narcissisme primaire élationnel, dépourvu d’affect, expurgé de tout jugement, de toute culpabilité, qui nous montre enfin, en une régression attendue, aimable à nous-même.

Nicolas Koreicho– IFP – Février 2019

Gilets jaunes – le non-dit

Gilets jaunes – le non-dit

Une particularité de la révolte des gilets jaunes est la résistance des personnes à produire un discours organisé, laquelle résistance altère l’aspect malgré tout rationnel de ce mouvement. C’est ce qui nous fait dire que le fond de la cause de cette révolte n’est pas de l’ordre de l’articulé, mais de celui du pulsionnel, précisément de la pulsion d’autoconservation.
Ce mouvement, cette révolte, cette jacquerie si l’on veut est encore trop dépendante de ce que l’Autre, le politique, le journaliste, l’artiste, va en dire. Pourtant il y a justement du non-dit, de l’implicite, du sous-entendu dans les revendications qui s’expriment tant bien que mal. On sent une difficulté à exprimer ce qui blesse, une difficulté à nommer les choses, les failles, les manques.
De la même façon que le polythéisme ancien n’est compréhensible que lorsque l’on est prêt à mettre à distance critique autant les cultures anciennes que les cultures des religions monothéistes, la révolte des gilets jaunes ne peut trouver de débouché partageable, audible, qu’en se dégageant de la bien-pensance et du conformisme d’interprétations lourdement orientées. Elle ne remplira le rôle qui en est attendu qu’en se désolidarisant de ce que l’Autre (cf. supra) en dira.
Il faut comprendre que ce mouvement est d’abord le reflet d’une souffrance, c’est-à-dire d’un manque, comme l’on dit d’une lettre non reçue qu’elle est en souffrance.
Manque à gagner, manque de reconnaissance, deux manques qui à l’inverse profitent à ceux, intouchables selon la bien-pensance, qui sont perçus, identifiés et compris inconsciemment les uns comme des privilégiés et les autres comme des assistés, puisqu’en effet ce que ces deux groupes coûtent à la grande classe moyenne des citoyens payeurs placés entre les deux, entre les uns, dans les entreprises publiques, les parlements, les ministères, et les autres, à travers les banlieues, les écoles, les hôpitaux, est maintenu dans le non-dit, l’implicite, le sous-entendu de la part du politique, du journaliste, de l’artiste cette fois, et ce coût est, tabou et déshonorant, car issu du marché de la mondialisation.
Deux non-dits, deux implicites, deux sous-entendus se croisent.
Dans les rêves, la voiture représente le moyen par lequel nous menons notre vie, nous la prenons nous-mêmes en charge, et elle représente la liberté, l’indépendance, la force retrouvée. Or, cette fonction métaphorique, essentielle pour ceux qui n’ont guère que leurs déplacements, cet entre-deux d’une liberté temporaire, pour oublier les opérations dont ils sont les dupes, est ôtée à la société des classes moyennes dans la mesure où elles ne savent pas précisément ce que l’État fait de l’argent de leurs taxes et de leurs impôts, tout en enregistrant d’une part que les privilèges sont maintenus pour de soi-disant élites qui prospèrent et, en un même mouvement tendant vers un soulagement des consciences, d’autre part que les organisations prennent en charge des communautés adventices imposées coûteuses, parfois malhonnêtes, parfois hostiles, parfois violentes, tout en courbant l’échine sous une apparente fierté.
Le gilet jaune est celui que l’on enfile en voiture lorsque l’on est en panne, et particulièrement pour éviter le sur-accident. Il signale une vulnérabilité et il est donc le signe par excellence de l’insécurité. Si l’on considère l’insécurité face à la domination de prérogatives confortées et d’une délinquance généralisée, l’insécurité dont il est le symbole est, outre l’insécurité économique et l’insécurité culturelle, l’insécurité personnelle.

Nicolas Koreicho – Décembre 2018

Janvier 2018 : Johnny, héros des mal-aimés

Johnny, héros des mal-aimés

 

Cette fin d’année aura vu advenir deux événements extraordinaires d’un point de vue psychanalytique et mythologique.

D’une part la mort de Johnny Hallyday, d’autre part ses obsèques.

Nous pensions cet homme invincible, indestructible, lui qui avait survécu au double abandon de ses parents et à son élévation, seul, à travers toutes les épreuves et les couronnements de sa vie, au statut d’étoile.

D’une enfance psychotique ou le jet de déjections lui tenait lieu d’expression jusqu’à l’âge avancé du patriarche rassurant, Johnny s’est vu construire, au fur et à mesure des années et des épisodes de sa vie, une existence de destruction et de construction.

Véritable héros français résilient, adulé des mal-aimés, de ceux qui n’ont pas eu tout l’amour désiré de leurs parents, éducateurs, maîtres, l’homme a représenté au plus juste choix de ses chansons les projections de ceux qui, dans les familles, dans la société, pour les bien-pensants, demeurent les mal-aimés.

D’ailleurs ce sont eux, les mal-aimés, les mauvais élèves, les mal-pensants de la République caviar qui ont porté aux nues religieuses l’un des leurs, en l’exact fantasme de celui qui n’est jamais allé à l’école et qui fut obligé de paraître, dans le paradoxal rôle de la vedette, à la fois simple et éblouissant.

Mauvais exemple mais bonne énergie, sa mort fut saluée par « les petits, les obscurs, les sans-grades », certes, mais par les honnêtes gens, pas par ceux qui font la une des faits divers, et ces mêmes honnêtes gens reconnurent en lui le statut de héros qui fit être moins seul puisqu’il avait la charge de veiller sur nos tourments en « force qui va », en frère devenant le père qui leur avait manqué.

Tel est souvent, d’ailleurs, le rôle de la chanson qui va demeurer la grande consolatrice de nos existences parfois inachevées.

Nicolas Koreicho – Janvier 2018

La liste noire des thérapies

Le liste noire des thérapies

Voici une liste de thérapies établie entre autres dans un guide de 2012 par la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires pour lutter contre les danger d’emprises sectaires de médecines et de psychothérapies non conventionnelles qui sont, compte tenu de leurs insuffisances conceptuelles et de leur manque de scientificité, dans le collimateur de la Miviludes, en raison de leur risque supposé de « dérives sectaires », ou de manipulation de personnes insuffisamment informées. En tant que pratiques, pas forcément sectaires, et pas systématiquement inintéressantes, mais non réglementées et potentiellement dangereuses, elles ont pu faire l’objet de plaintes et de procès avec constitution d’associations de victimes et de remontées de signalements aux parlementaires et à la justice, pour atteinte à l’intégrité des personnes, abus de l’état de faiblesse ou d’ignorance, mise en danger de la vie d’autrui, escroquerie, exercice illégal de la médecine, de la psychothérapie*, de la kinésithérapie… Ces quelques exemples de méthodes s’appuient sur des approches tour à tour « psychologisantes, déviantes, par ingestion de substances, aux fins de prévention, de développement personnel, de rééquilibrage de l’énergie » :

Amaroli (traitement du cancer par ingestion de sa propre urine)
Analyse transactionnelle
Ayurvédique
Biomagnétisme
Biopsychologie systémique
Breux (t. du cancer par cure de jus de légumes)
Budwig (t. du cancer par ingestion huile de lin et lait caillé)
Constellation systémique et familiale
Décodage biologique
Énergiologie
Ennéagramme
EMDR (eye movment desensitization and repossessing)
Etats de conscience modifiés
Gemmothérapie
Gestalt-thérapie
Hamer (méthode) ou Médecine Nouvelle Germanique
Holistique
Hygiénisme
Instinctothérapie
Iridologie
Kinésiologie
Kryeon (EMF) (enfants « indigo » ou « cristal »)
Lefoll (t. du cancer par ingestion d’un composé de trois acides)
Libération des cuirasses (MLC)
Massage Tui Na
Médecine énergétique
Mythe de l’enfant parfait
Naturopathie
Neo chamanisme
Neuro quantique
Ozonothérapie
PNL (programmation neuro-linguistique)
Psychobiologie
Psychogénéalogie
Psychologie quantique
Psychosomatoanalyse
Médecine quantique
Rebirth
Reiki
Résonance
Respirianisme
Scohy (t. du cancer par ingestion de jus de citron)
SHI (spiritual human yoga)
Simoncini (t. du cancer par ingestion de bicarbonate de soude)
Simonton
Sophrologie
Systémique
Systémique orientée solution
Tabitah’s place
Thérapie(s)
Thérapies du rêve éveillé
Thérapie systémique
Tipi
Vittoz
Yunâni

La Miviludes précise qu’un grand nombre d’autres méthodes, non citées ici (il en existerait environ 400 au total), ne sont pas non plus exemptes de risques.

NB : Mises régulièrement en question, Fasciathérapie, Anthroposophie (Rudolf Steiner), Colibris (Pierre Rahbi), Végétothérapie caractéro-analytique (Wilhelm Reich) ne sont pas considérées officiellement comme relevant de dérive sectaire.
Les organisations religieuses ne sont pas listées, dans la mesure où elles font l’objet d’un traitement particulier par les services spécialisés des ministères compétents qui exercent une surveillance spécifique sur leurs activités.

*L’article 52 (de la loi sur le titre de psychothérapeute) est venu combler un vide juridique qui permettait à tout un chacun dans notre pays de s’autoproclamer psychothérapeute, de visser sa plaque ou de figurer dans les annuaires et d’être alors en situation de répondre, sans aucune garantie de formation ni de compétence, à des sollicitations de personnes par définition fragiles courant le risque de voir leur détresse ou leur maladie aggravées, et souvent, hélas, d’être abusées par des personnes ou des organisations présentant une vision « particulière » ou mensongère ou obsolète (le new age, le structuralisme, la psychologie des organisations…) du monde ou de la société, philosophique ou sociologique ou cosmique ou de la conscience ou de l’intelligence émotionnelle ou de l’énergie ou de la joie, etc…
Nous avions pourtant déjà fort à faire avec les professionnels en titre (Cf. Le monde des psys : les reconnaître), cependant qu’à présent, d’autres malins ne pouvant pas usurper le titre de psychothérapeute, utilisent d’autres titres courants, possibles ou imaginables, afin de s’insinuer dans les méandres d’organisations, d’entreprises, d’organismes de formation, de cabinets de RH et de pratiquer une psychothérapie ou une psychanalyse sauvages :

En effet, reste à présent aux instances d’éthique et de vigilance, ainsi qu’aux patients et aux clients, de répondre par la loi à l’utilisation et au détournement, par certains professionnels de la psychologie, de la psychosociologie, de la relation d’aide, du développement personnel, du coaching…, soit de titres et de discours indûment empruntés, soit de « méthodes », d' »approches », de « thérapies » psychothérapistes sans solide fondement théorique assimilé, ou illégales et souvent dangereuses.
L’exemple de titres empruntés est par exemple témoigné par l’emploi, volontairement générique, du vocable thérapeute, ou de praticien, qui veulent ainsi donner l’idée du soin, en une imposture qui joue sur une ambiguïté lexicale métonymique, et par laquelle l’on ne sait de quel statut, diplôme, formation, ni de quelle « thérapie » le soi-disant thérapeute ou le « quelque chose thérapeute » ou le « thérapeute quelque chose » ou le « quelque chose praticien » ou  le « praticien quelque chose » se targue…
Ce même souci éthique et de vigilance, qui devra s’appliquer également aux professionnels de l’accompagnement qui s’avancent à présent masqués derrière un de ces titres, coachs, mentors, thérapeutes, psychanalystes, praticiens, consultants…, doit se manifester entre autres dans la dénonciation de discours qui se font jour dans l’emploi erroné de termes (dont celui de « thérapie », ou de « psychothérapie ») empruntés à la psychanalyse, à la psychopathologie, à la psychologie, à la psychiatrie, par des « professionnels » en mal de crédibilité ou de rationalité provenant de cursus superficiels ou à prise rapide.
Ceux-là utilisent de façon abusive des termes scientifiques propres à ces sciences humaines et médicale, obéissant ainsi à un besoin de consommation : celui de la culture psychanalysante ou psychologisante à prise rapide. Ce psychanalysme, ce psychologisme, ce psychiatrisme de forme sont source d’erreur et de confusion pour deux raisons :
D’abord parce que de telles utilisations de la terminologie et du lexique de ces disciplines scientifiques sont sans fondement justement scientifique (et par surcroît systématiquement inexactes). Des assertions, fausses dans les termes et sur le fond laissent penser que ces professionnels font par exemple, comme nombre de soi-disant psys, du Lacan sans le savoir dans ce qu’il a produit de plus discutable, lorsqu’en utilisant abusivement une connaissance superficielle de certains axiomes mathématiques il en inférait des logiques absurdes ou de la prose, comme superficiellement ces M. Jourdain d’aujourd’hui le professent.
Ensuite, et c’est là que les utilisateurs de disciplines d’accompagnement à la mode, mais qui se cherchent encore, doivent, pour leur propre crédibilité, dénoncer les abus et les abuseurs, car il est nécessaire que soient critiqués ceux qui, pour faire sérieux et professionnel et psy, utilisent des discours psychologistes ou psychanalytistes ou psychiatristes, et qui profitent ensuite de contrats et de conventions d’accompagnement, de relation d’aide, de suivi personnel et professionnel, de coaching, de mentoring (liste non exhaustive) pour pratiquer dans un deuxième temps une psychothérapie sauvage (et coûteuse) en entreprise ou en cabinet, aux dépens de leurs clients, en réalité sans droit ni titre…

AS – Décembre 2012

Un point de vue de la psychanalyse sur la corrida

« Torturer un taureau pour le plaisir, l’amusement, c’est plus que torturer un animal, c’est torturer une conscience. Tant qu’il y aura des êtres qui paieront pour voir une corrida, il y aura des guerres. »
Victor Hugo

« L’œil animal n’est pas un œil. L’œil esclave non plus n’est pas un œil, et le tyran n’aime pas le voir »
Alain

Un point de vue de la psychanalyse sur la corrida

Historiquement (hystériquement aimerions-nous plaisanter sur un rituel que sa sécularité n’excuse pas et qui demeure moralement inacceptable), même si la corrida pouvait s’apparenter aux jeux du cirque de l’ancienne Rome, au moment où ces spectacles de tuerie, de combat entre hommes et animaux, sonnaient l’heure de la plongée de la civilisation romaine dans la décadence, la corrida est née dans les abattoirs (Séville – XVIème siècle).
Voici ce qu’il en est de la tradition, voilà ce qu’il en est de la culture.
C’est dans les abattoirs que les bouchers et leurs commis, avant de tuer les taureaux, s’amusaient, et amusaient leurs femmes, puis, moyennant finance, les bourgeoises et les bourgeois à les faire courir, à les piquer, à les poignarder, à les couper, à les saigner vivants, à les tailler en pièces pour distribuer queue, testicules, oreilles aux spectatrices et aux spectateurs fétichistes.
Certes il est nécessaire de considérer la terreur infligée aux animaux qui satisfait les perversions voyeuristes, fétichistes et sadiques des spectateurs avides de sang, compte tenu de la pulsion d’emprise perverse qui veut considérer l’autre (le faible, l’entravé, l’enfant, la femme, l’animal sans voix : la victime potentielle) comme un objet, en une conjugaison archaïque qui mêle pulsion de destruction et pulsion pornophile.
Une condition acceptable de cet abus de pouvoir aurait été que cela restât dans la fiction d’une littérature ou d’une peinture ou d’une sculpture. Pourquoi pas ?
Cependant, il est nécessaire également de prendre en compte pour l’analyse, outre la composante perverse de l’exercice, la dimension psychopathique intrinsèque au rejet d’autrui. Et c’est bien ce qui apparaît dans un tel spectacle : l’abject.
La violence tortionnaire proposée en spectacle à l’esthétique fruste « sublime » une expression sadique brutale, complexe, masquée, ambivalente, issue de la pulsion de destruction, et, plus précisément, issue des pulsions de mort sous leur forme perverse et psychopathique.
L’Autre y est pris en otage sous le statut de chose, d’objet réduit à l’impuissance par des corps impuissants, les tortionnaires et les voyeurs.
Complexité, car l’expression sado-tauro-machique se construit sur un anthropocentrisme borné selon lequel c’est le point de vue de l’observateur (de l’archaïque voyeur) qui est privilégié, et ce nonobstant la torture de l’animal. Un cortège d’arguments prétendument artistiques, sur ce qui reste une esthétique de foire, est appelé en renfort. Justification complexe de la pulsion scopique sous son aspect voyeuriste, donc. Pour autant, cette esthétique foraine populacière doit-elle prendre le pas sur la souffrance et la morale et piétiner la valeur compassionnelle de l’humanité ?
Masque, car l’énergie du taureau peut facilement le faire passer pour un animal agressif par nature, alors que tout est fait, dans son éducation (inculcation violente, incarcération, déportation, contention, brutalité, torture clandestine) pour réduire l’animal à une Chose répondant à l’exigence d’un commerce fondé sur l’abaissement d’une créature unique de beauté au rang de chair à la merci de ce que le peuple a de plus bas, d’un mammifère dont la noblesse, plus que l’homme, en impose. La force déployée par le taureau pour que cesse sa peur et sa souffrance est justifiée ab absurdo par les organisateurs dans son combat contre le torero, c’est-à-dire en inversant le véritable agressif qu’est l’homme, alors que les coups se portent sur le taureau, ivre de terreur, frappé de tous côtés par les picadors.
Ambivalence, car la violence impressionnante des scènes qui se succèdent devant la foule avide relève de la double contiguïté de la douleur de la bête et de l’acharnement de l’humain placée au rang d’une énergie vitale orientée à la fois vers une esthétique sommaire et bouchère (l’étal, l’énergie mortifère, la gestuelle répétitive, les couleurs criardes) et, en fin de compte, vers une mort abjecte (le sang, les tripes, les excréments, l’odeur) au point de faire oublier au spectateur que la soi-disant esthétique dont il est parfois question pour justifier la tenue des toréadors, des picadors, des opérateurs, tortionnaires excusés parce qu’ils donnent à un public demandeur, les autres, ce public, excusés par ce qu’ils ne commettent pas directement, esthétique qui ne devrait pas s’appliquer au crime sur un condamné.
Enfin, la question que pose l’exhibition du spectacle mortifère n’est pas due seulement au développement répétitif d’une danse ridicule (« olé ») s’il n’était question d’épuiser, de saigner et de tuer un animal qui ne veut que faire cesser son calvaire et qui lutte pour conserver sa vie, exhibition manifestement valorisée par les costumes clinquants d’une mise en scène grossière, camouflage du côté obscur et honteux de la référence à la peur de la mort.
C’est aussi que cette manifestation d’un autre âge, l’âge de cette pulsion parmi les premières, de la bête qu’on craint et que des bêtes humaines torturent et regardent pour repousser l’angoisse d’être par elle blessées, dans la nuit d’une jouissance primaire des temps des hommes d’avant l’histoire, que l’on sacrifie aux peurs les plus immédiates, peurs d’être blessé par les crises, l’inculture, la décadence, manifestation proposée en un spectacle admis, toléré, légal.
C’est spécialement là que le bât blesse.
Il existe dans ce spectacle de torture une contradiction dans les faits. Ce qui est encore légalement accepté représente d’une part le règne du plus fort et, paradoxalement, de l’irresponsable – quel exemple dans une démocratie que ce totalitarisme toléré du spectacle de la peine de mort -, ainsi que le règne de ceux qui, contre l’animal seul luttant de peur contre tous, ont la force lâche du plus grand nombre, les chevaux, les épées, les pointes, et ne laissent aucune chance à la bête nue jetée dans l’arène.
Cependant, d’autre part, la poursuite de ce rituel qu’on caractérisera un jour comme l’un des plus ignobles derniers crimes autorisés de ce siècle, implique philosophiquement que l’absence d’empathie, l’impossibilité de se mettre à la place de l’autre souffrant, amoralité à l’origine des pathologies narcissiques, ouvre par l’exemple la possibilité de tous les crimes.
 » Tant qu’il y aura des êtres qui paieront pour voir une corrida, il y aura des guerres. « 
Or, on l’a vu, la conjonction atroce de la pulsion sadique avec le légal n’est rien moins, d’une part, qu’une condition sine qua non du versant mortifère de la régression narcissique et n’est rien moins, d’autre part, qu’un exercice agréé de la perversité et de la psychopathie, ce qui, encore une fois, ne devrait être possible que dans l’expression littéraire ou artistique. Le crime doit être montré, infligeant ainsi au spectateur convulsé, tortionnaire par procuration, la confusion grotesque du bien de la lumière et du mal de la souffrance.

Alexandre SANTEUIL
Le 1er décembre 2008