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Discours et récit en linguistique, sémantique, sémiotique et psychanalyse

Nicolas Koreicho – Octobre 2026

Article issu de notre enseignement de la saison 2025-2026 « La mémoire en psychanalyse »

Prolégomènes à une théorie de l’élaboration

« Il est vrai, sans mensonge, certain, et très véritable :
Ce qui est en bas, est comme ce qui est en haut ; et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, pour faire les miracles d’une seule chose. Et comme toutes les choses ont été, et sont venues d’un, par la médiation d’un : ainsi toutes les choses ont été nées de cette chose unique, par adaptation. »
Hermès Trismégiste, La Table d’émeraude, IVe siècle après Jésus-Christ.

Résumé

Frank Cadogan Cowper, R.A., The Blue Bird, 1918, Collection privée

La différence entre discours et récit, introduite particulièrement par Émile Benveniste dans le domaine de la linguistique de l’énonciation, constitue aujourd’hui un acquis théorique majeur des sciences du langage. Si cette différence permet, dans un premier temps, de distinguer deux modalités fondamentales d’organisation de l’expérience linguistique, sa portée et son retentissement, singulièrement dans le domaine de la psychologie, de la psychiatrie et de la psychanalyse, dépasse largement la dimension descriptive, si poussée soit-elle, de la linguistique. Les importants prolongements qu’en proposent la sémantique et la sémiotique montrent que cette distinction implique des conceptions profondément différentes de la construction du sens, de la temporalité et de la représentation.
Notre article se propose d’examiner le grand intérêt de cette distinction dans le champ de la psychanalyse et, par suite, de la psychothérapie. Sans confondre les disciplines ni réduire l’une à l’autre, nous tenterons de montrer que ces notions de discours et de récit permettent d’éclairer plusieurs dimensions essentielles de la pratique analytique, ainsi qu’il en est de l’énonciation du sujet, de la symbolisation de l’expérience, de l’historicisation du vécu, de l’élaboration secondaire et de la transformation progressive des représentations psychiques en psychanalyse.
L’hypothèse que nous proposons ici est que le travail analytique et psychothérapeutique peut être compris comme un processus d’élaboration dans lequel le langage ne constitue pas seulement un moyen d’expression, mais représente l’un des opérateurs majeurs de la construction actuelle du sujet en devenir et de son interprétation.

Mots-clés

Discours – récit – linguistique – sémantique – sémiotique – psychanalyse – psychothérapie – énonciation – symbolisation – historicisation – élaboration secondaire – représentation – interprétation.

Problématique

La distinction linguistique cardinale entre discours et récit peut-elle contribuer à renouveler la compréhension du travail psychanalytique et psychothérapeutique, non pas en proposant une simple analogie entre deux disciplines, mais en mettant au jour des agencements communs de symbolisation, d’historicisation et d’élaboration de l’expérience de la cure et de la thérapie, ainsi que des composantes affinitaires de la relation analytique et psychothérapeutique, et, pourquoi pas, de profondes correspondances ?

Sommaire

Introduction
I. De la distinction discours et récit vers la psychanalyse
1. Une distinction inaugurale des sciences du langage
2. Deux modalités d’organisation de l’expérience
3. Énonciation et rôle de la temporalité
4. Une distinction puis un déplacement
II. Extensions sémantiques et sémiotiques
1. De la signification à la représentation
2. La sémantique : importance en psychanalyse des modifications du sens
3. La sémiotique : rendre compte de l’organisation des représentations
4. Correspondances avec la psychanalyse
III. Discours et récit : perspectives psychanalytiques
1.La parole analytique comme discours
2. Le récit et la construction de l’histoire du sujet
3. Du souvenir au fantasme et du fantasme au symptôme
4. L’élaboration secondaire : du vécu au représentable
Conclusion : discours, récit et interprétation

Introduction

Parler, raconter, interpréter : ces trois verbes semblent appartenir à des domaines différents puisque le premier est lié à la linguistique, le second à la narratologie, le troisième à la psychanalyse. Cependant, la pratique clinique nous montre qu’ils sont beaucoup plus proches les uns des autres qu’il n’y paraît et qu’ils entretiennent d’étroites correspondances cachées. Le patient ne parle pas seulement, il raconte aussi, et ce qu’il raconte n’est jamais simplement la restitution d’un passé objectif. Au cours des séances, son discours change, évolue, son récit se réorganise, change l’ordre de ses séquences, et des événements jusqu’alors isolés se mettent à prendre une certaine place dans une histoire qui s’échafaude progressivement ou par à-coups. La parole en analyse – et c’est là que l’on pourrait parler du patient comme d’un « analysant » – apparaît ainsi comme le travail de formalisation d’une voix singulière, où langage, mémoire et interprétation se parlent et se répondent[1].
Cette observation nous incite à se demander quelles ressources les sciences du langage peuvent bien apporter à la pensée psychanalytique. Depuis les travaux d’Émile Benveniste, la distinction entre discours et récit s’est imposée comme une référence majeure de la linguistique de l’énonciation[2]. Elle oppose, dans les grandes lignes, un mode de parole lié de manière proximale à la situation d’énonciation, grâce à certains concepts[3], c’est-à-dire à un mode de représentation qui construit un monde raconté indépendant. Cette distinction, développée amplement par les disciplines linguistiques de la sémantique et de la sémiotique ainsi que dans les grandes théories du récit, ne concerne pas seulement les formes linguistiques stricto sensu. Elle révèle deux façons d’organiser et de concevoir l’expérience humaine.
Cependant, le principal intérêt de cette distinction ne réside pas seulement dans sa valeur linguistique descriptive. Les catégories linguistiques ont la plupart du temps une portée théorique qui s’en vient à dépasser leur champ d’origine. Aussi bien, elles proposent des modèles et des figures de compréhension capables d’éclairer sous un jour nouveau d’autres disciplines, à condition que leur transfert soit prudent et respecte la spécificité, et, si possible, la scientificité de chacune. C’est conformément à ce principe que nous en développerons les principaux attendus.
Dès lors, il ne s’agira pas d’appliquer de manière mécanique, à la façon d’une grille, la linguistique à la psychanalyse, ni de réduire la psychanalyse à une théorie du langage supplémentaire. D’ailleurs une telle approche négligerait la fine richesse des deux domaines. Il sera bien plutôt question de chercher des correspondances conceptuelles et, si l’on veut bien l’entendre, de montrer comment certaines distinctions élaborées par la linguistique peuvent aider à penser autrement certains processus d’importance comme ceux de symbolisation, d’historicisation et d’énonciation introduits par la psychanalyse.
La question centrale devient alors moins celle du langage en tant que structure[4], ni même en tant que système, que celle du langage en tant que travail, ou mieux, heureux possible, en tant que devenir. En effet, parler ne consiste pas uniquement à donner ou à transmettre une information. Parler transforme une expérience, même si elle est, d’abord, expérience d’interlocution, forme particulière de relation. De la même manière, raconter quelque chose ne consiste pas uniquement à ordonner des événements, car le récit leur donne une cohérence, une temporalité et une signification, c’est le cas de le dire, inédite. Dans cette idée, le langage apparaît moins comme l’exact reflet d’une réalité psychique préexistante ou supposée telle que comme l’un des mondes possibles où cette réalité s’échafaude, et, peut-être, se construit.
Cette hypothèse repose sur plusieurs notions fondamentales de psychanalyse. Pour Freud le premier, l’activité psychique est considérée comme un processus constant de transformation. Cela inclut le travail du rêve, le travail du deuil, le travail de la pensée et l’élaboration secondaire. Ce processus de transformation échappe complètement, nous l’avons dit, à l’idée d’un inconscient structuré comme un langage ou même à un langage structuré. Les différentes opérations dont il est ici question ne produisent pas simplement de nouveaux contenus, mais elles réagencent les représentations, élaborent des liens et incluent de la continuité dans des expériences qui pouvaient être, dans la forme de l’expression, auparavant dispersées ou répétitives. Le travail analytique fait, en tant que tel, partie de ce processus. Ce travail de l’inconscient en parole, complexe et jamais structuré, donc, ne se limite pas à divulguer ou à révéler un sens caché.  Il accompagne le sujet dans un processus d’élaboration apte à rendre compte d’une expérience dicible mais partageable, représentable mais modifiable, dans une souple mobilité.
La distinction entre discours et récit offre une perspective unique – et originale – pour comprendre ce processus de transformation. Le discours atteste de l’acte d’énonciation, de la présence du sujet parlant et de son engagement dans une situation singulière d’interlocution. Le récit, de son côté, permet d’élaborer les événements dans une certaine temporalité, intelligible, et de construire une histoire susceptible d’être d’abord comprise puis, pourquoi pas, assumée. Les deux participent en tout cas à la transformation de l’expérience qui a été vécue en une expérience apte à être pensée, c’est-à-dire susceptible de compréhension et, selon les règles de la psychanalyse, de modification.
Nous ne souhaitons pas établir une équivalence entre les concepts linguistiques et les concepts psychanalytiques. Cependant, nous pouvons montrer que la distinction entre discours et récit est un instrument particulièrement révélateur pour comprendre des modalités essentielles du travail analytique. Les sciences du langage ne proposent pas à la psychanalyse de démonstration supplémentaire, mais elles offrent un ensemble de concepts qui peuvent éclairer de manière décisive certaines opérations fondamentales de compréhension et d’interprétation.
Le déroulé de ce texte sera organisé en trois parties. Nous rappellerons dans un premier temps les concepts fondateurs linguistiques de la distinction entre discours et récit, avant d’examiner les principaux prolongements sémantiques et sémiotiques que nous en pouvons inférer. Dans un second temps, nous montrerons comment cette distinction peut contribuer à une réflexion sur la pratique psychanalytique, en insistant sur le bien-fondé des notions d’énonciation, d’historicisation, de symbolisation et, c’est ce que nous proposons, d’élaboration. Nous serons alors, dans un troisième temps, conduits à considérer le langage non comme un simple agent véhiculant de la pensée, mais comme l’un des espaces privilégiés dans et par lequel le sujet construit progressivement son rapport à son histoire, à lui-même et à quelques autres.

I. Des fondements linguistiques de la distinction discours et récit vers la psychanalyse

1. Une distinction inaugurale des sciences du langage

La distinction entre discours et récit constitue, dans les sciences du langage, l’une des contributions majeures de la linguistique à la compréhension des modalités, plurielles quant à elles, de production du sens. Sans prétendre épuiser la diversité des approches de cette riche notion de l’énonciation, cette distinction, introduite notamment par Émile Benveniste[5], permet de discerner ces deux régimes d’organisation vive du langage – ce qui est dit, ce qui est dit par rapport à celui qui le dit, en fonction de celui auquel il s’adresse, et relativement à la temporalité concernée –, et qui ne diffèrent pas seulement par leurs formes, mais, ce qui va intéresser le travail psychique et analytique, par leurs régimes propres et qui se différencient, si l’on en croit, par leur rapport au temps du souvenir, leur relation à l’expérience supposée et le mode de représentation soumis à modifications. En effet, l’examen un peu attentif des distinctions entre les deux registres va permettre de comprendre plus précisément quelques aspects, la plupart du temps – mais pas ici – négligés, du travail psychique et de la thérapie.

Dans son acception la plus générique, le discours désigne un énoncé à l’intérieur d’une situation d’énonciation. Il implique un locuteur, un destinataire, un moment et un contexte à l’acte de parole. Les marques de première et de deuxième personne, les déictiques (« ici », « maintenant », « aujourd’hui »), les modalités d’affirmation, de doute ou de jugement inscrivent par exemple l’énoncé dans une relation vive et actuelle entre celui qui parle (le locuteur, qui prend manifestement position) et celui auquel il s’adresse (l’interlocuteur qui adapte sa posture interlocutive). Ainsi, le discours ne se contente pas de délivrer un contenu, il manifeste tout aussi bien une position, distale ou proximale, une adhésion, une distance, une intention, voire une intentionnalité, et, pourquoi pas, une responsabilité, à tout le moins une présence, à l’égard de ce qui est énoncé.
Le récit, quant à lui, paraît se détacher davantage de la situation d’énonciation, en ce qu’il privilégie l’organisation d’événements ou de situations selon une temporalité propre à l’univers raconté, lequel intègre des personnages, des péripéties, des lieux et des moments particuliers. Il construit un monde raconté relativement autonome à l’égard de la situation immédiate d’énonciation. De la sorte, le narrateur peut s’effacer ou au contraire prendre position par rapport aux événements qu’il relate. Les actions, les personnages et les transformations, qui les affectent ou qui les concernent, prennent sens dans une certaine succession des événements qu’il raconte, plutôt que dans la relation actuelle entre les interlocuteurs, et il peut commenter, interrompre, gloser, ceci ayant tout son intérêt dans la situation psychanalytique ou psychologique. Ce qui caractérise le récit réside moins dans l’acte de dire que dans le développement d’une histoire susceptible d’être entendue, comprise et, dans le meilleur des cas – ce qui est différé, la plupart du temps –, interprétée.

Cependant, cette distinction, qui peut se laisser observer dans l’emploi des temps verbaux, le discours s’organisant naturellement autour du présent et des temps adjacents comme le passé composé, qui peut aussi être repéré dans le récit, alors que le récit fait plus volontiers appel à l’imparfait, au passé simple et au plus-que-parfait, du moins dans une situation d’interlocution assez soutenue, ne doit toutefois pas être comprise comme une opposition absolue de deux catégories que l’on pourrait isoler de manière étanche[6]. Les productions langagières communes combinent constamment les deux modalités formelles que sont discours et récit, ce qui présente là aussi un grand intérêt pour l’analyse. Ainsi, Une conversation ordinaire peut par exemple intégrer un passage, voire un épisode narratif, une réflexion en incise sur ce qui est raconté, et le récit peut être ponctué par des commentaires, des digressions selon l’exemple d’une évaluation ou d’une adresse précise à un lecteur singulier[7]. De même tel discours peut très bien raconter ou évoquer un événement du passé en une suite d’actions dont la succession peut varier selon les moments. Il convient donc de parler de dominantes énonciatives[8] plutôt que de catégories cloisonnées dans ce qui doit être discerné comme une frontière de fonctionnement plutôt que de morphologie.

2. Deux modalités d’organisation de l’expérience

Au-delà de leurs caractéristiques linguistiques, discours et récit semblent organiser différemment l’expérience qu’ils relatent, selon ce qui apparaît comme la relation entre celui qui s’exprime, ce dont il parle et le moment où il raconte et son interlocuteur.
Le discours tend à donner une forme à ce qui est en jeu dans l’actuel, cela étant inclus dans l’acte de parler, pour le sujet qui s’exprime. Il présente possiblement interrogation, justification, commentaire, hésitation, assertion, injonction, émotion, et ceci constamment, dans son adresse à autrui. Il constitue une sorte d’espace éphémère où se peuvent manifester des positions toujours subjectives, puisqu’elles dépendent en premier lieu du sujet, de possibles conflits d’interprétation, d’éventuels mouvements d’adhésion, de résistance, de place, de position, de posture, d’intention. Le sens est étroitement lié à la situation présente de la parole et des participants à l’interlocution, tandis que, de son côté, le récit obéit à une logique différente, puisqu’il inclut l’attention dans ce qui est raconté. Il met en relation des événements, des moments, des lieux, des personnages, des situations, et il les inscrit dans une continuité temporelle, en établissant des rapports d’antériorité, de conséquence, de transformation, plus sûrement de modification. Il permet ainsi à une expérience éparse de devenir progressivement – ou par à-coups – intelligible grâce à son inscription dans une histoire qui peut en constituer le fil.
Ainsi le discours détermine principalement une situation d’énonciation, rendant sensible l’acte d’énonciation, cependant que le récit organise au premier chef une succession d’événements qu’il construit selon un monde, raconté, avec des épisodes, des péripéties, des révélations, parfois, en l’inscrivant dans une temporalité.
Nous pouvons poser que le premier favorisera la relation, à partir de l’expérience, alors que le second privilégiera, dans l’expérience, la modification, la transformation, et mettra en avant des éléments contingents comme la conséquence, l’antériorité, la cause.
Le discours tire l’expérience vers l’actuel du dire, cependant que le récit lui confère développement, succession, continuité, durée, et c’est pour cela que la temporalité est particulièrement importante.
Au discours échoit le présent de l’énonciation, au récit sont attribués les événements qui s’inscrivent dans une série temporelle relativement organisé, grâce à l’usage des connecteurs chronologiques que sont avant, après, puis, ensuite, auparavant…, autant d’adverbes, de prépositions et de locutions adverbiales qui permettent de situer les choses et les actions dans le temps, et de préciser les étapes du récit, ou plutôt sa logique. Le récit, dès lors, introduit une certaine distance permettant un sujet de les rapporter, de les relier, d’en souligner l’importance.
Il ne s’agit pourtant pas de deux réalités sans lien l’une avec l’autre car, dans la plupart des situations interlocutives, le discours, pour ainsi dire, prépare le récit, quitte à le mettre en scène, tandis que le récit transforme à son tour les conditions mêmes de réalisation du discours. L’un et l’autre participent ainsi de deux modalités d’un seul travail de formalisation de l’expérience en question.

3. Énonciation et rôle de la temporalité

Parler de son expérience ne signifie pas pour autant en restituer de manière véridique le contenu. En psychanalyse, même le matériau narratif précaire, inexact, partiel ou mensonger compte. Il est cependant toujours nécessaire de lui donner une forme. Raconter une histoire n’est pas non plus la reconstitution exacte d’une succession d’événements, puisque le sujet parlant les dispose, les relie, en donne parfois déjà une interprétation, une couleur, en les qualifiant ou les déniant ou les corrigeant, à travers certaines répétitions, certains oublis, certaines déformations, certaines répétitions. À ce titre, la lecture de Proust, ou celle de Pagnol, nous enseigne, à cet égard, que le discours, au présent de l’écriture et de ce qui est raconté du passé, n’est pas simplement antérieur à l’expérience de celui qui raconte. Le temps du récit montre que quelque chose du passé peut revenir, être revisité, réinterprété, et acquérir une signification nouvelle par rapport à ce qui a effectivement été vécu et les visages, les émotions, les sentiments pourront revêtir un sens nouveau, éclairant, parfois révélateur.
En effet, le discours fait apparaître le sujet dans sa relation actuelle par rapport à ce qu’il énonce. Il ne raconte pas uniquement un épisode du passé, ou un événement resurgit dans le présent, et ce qu’il dit provient d’une sorte de lieu[9] qui n’est pas le même que celui où il énonce ce qu’il pense s’être passé, puisqu’il le dit à quelqu’un, à un interlocuteur, avec qui il entretient une certaine proximité, une certaine distance, une adhésion, une hésitation, une certitude, un doute, une confiance, parfois même une opposition, selon des modalités propres au transfert ou au contre-transfert.
Ceci est essentiel, dans la mesure où cette dimension de l’énonciation permet de ne pas confondre le contenu d’un énoncé avec la place, la posture, le rôle ou la position de celui qui produit un tel énoncé. Ainsi, un même énoncé peut prendre des significations très différentes selon le contexte, le ton, l’adresse, la nature de la relation, la situation dans laquelle il apparaît, les difficultés, les défenses, les résistances de celui qui énonce.
Si le locuteur prononce un simple propos avec conviction, ou comme une constatation, ou après une certaine hésitation, au milieu d’un récit qui donne une autre tonalité, parfois inverse, à ce propos, nous pouvons en tirer des conclusions partielles différentes, comme si une confidence s’était glissée, subrepticement, dans la conversation, d’où l’importance du non-dit, de l’implicite, du sous-entendu, du je-ne-sais-quoi ou du presque-rien.

Nous avons esquissé l’idée que la linguistique de l’énonciation, par le biais du discours, peut nous permettre de distinguer ce qui est dit de la manière dont un locuteur prend en charge ce qu’il dit.
Avec la temporalité du récit, une autre dimension du récit s’impose. La succession des événements n’est pas neutre et le récit produit par lui-même des relations entre eux et peut tour à tour rapprocher, éloigner, hiérarchiser, établir des continuités, faire apparaître des ruptures, des hésitations, des contradictions, des focalisations, des omissions à propos de tel ou tel de ces événement. C’est ainsi que le récit donne une forme au temps[10].
Sans pour autant attribuer au récit une fonction qui aurait une valeur cohésive ou de vérité, fût-elle réparatrice, un récit peut se révéler discontinu, fragmentaire, contradictoire et laisser au lecteur le soin d’y retrouver ce que pense vraiment l’écrivain ou le narrateur, et qui il est, au fond, parfois même. Ce qui va nous intéresser est qu’un récit nous offre la possibilité de développer, de dérouler une expérience dans une temporalité qui n’est plus celle de son origine, celle de son apparition, lors d’une situation initiale.
Ce que l’on évoquait avec Proust ou Pagnol d’un souvenir, par exemple, qui ne saurait n’être qu’une reproduction du passé, s’impose comme un rappel, dans le présent dans lequel il est raconté, et que le passé dont le narrateur – ou le sujet – parle est conditionné par la situation actuelle de celui qui écrit – ou qui raconte –, ce qui ouvre soudain sur quelque chose d’inattendu, surgi comme un sentiment nouveau, inédit, savoir ce qui advient dans le présent de son évocation. Le psychanalyste doit être sensible plus que tout autre à cela, à cette recomposition.
Nous avons considéré en cela le rôle de la mémoire qui, de dépôt initial devient, par le mouvement même par lequel elle devient récit, une reconstitution, voire une recomposition.

4. Une distinction puis un déplacement

C’est selon nous précisément à ce point que la compréhension linguistique rencontre une interrogation psychanalytique du devenir d’une expérience lorsqu’elle est reprise et formulée par le langage ou dans la parole.
La clinique nous enseigne que dans le travail psychanalytique, aussi bien psychothérapeutique, le patient parle et raconte son histoire, ses histoires, ses préoccupations et, pour cela, il fait des retours en arrière, émet des hypothèses, annonce des anticipations, intègre des corrections, des répétitions, des modifications de son récit, tout au fil de ce qu’il dit.
La distinction entre discours et récit n’intéresse pas seulement parce qu’elle permet de décrire des logiques et des formes étudiées par la linguistique de l’énonciation. Elle devient particulièrement fructueuse lorsqu’elle nous amène à nous interroger sur les modalités selon lesquelles une expérience – psychique à tout le moins – peut être progressivement et, comme on l’a dit, subrepticement, reprise dans un travail de langage, etdevenir, mutatis mutandis, représentable, puis susceptible – ô merveille – d’interprétation.
La parole du patient, du sujet en devenir, bien sûr, n’est pas seulement une transcription, disions-nous, mais bel et bien une représentation, un développement et une élaboration.
Dès lors, l’enjeu de notre compréhension précise de ce qui se joue chez le patient ne consiste pas à transposer directement des catégories linguistiques dans le champ de la psychanalyse, puisque sciences du langage et psychanalyse relèvent de problématiques de fond bien distinctes. Par contre, certaines distinctions et observations élaborées par la linguistique offrent des correspondances conceptuelles, et naturelles, qui permettent d’éclairer autrement le travail psychique.
Ainsi, du fait du discours qui ramène l’expérience du côté de la scène actuelle de l’énonciation et de la nature de la situation, relationnelle incidemment, et du récit qui lui donne une temporalité, une continuité, une autre histoire, le mouvement réciproque des deux nous conduit à envisager une troisième scène, de modification, de l’espace psychique du patient.
Dans cette perspective, le discours pourra être envisagé comme une sorte d’espace-temps singulier où une expérience cherche à se dire, bon an, mal an, dans une relation transférentielle, évolutive, élaborative, tandis que le récit sera à même d’apparaître comme l’une des formes selon lesquelles cette expérience pourra être progressivement re/construite, développée, différenciée, nuancée, interprétée et intégrée à une histoire psychique profonde. Il ne s’agit pas d’opposer ces deux dimensions, mais de comprendre, dans une intelligibilité nouvelle, comment elles se répondent, et de quelles façons, lorsqu’au cours du processus analytique, des correspondances conceptuelles s’imposent et laissent apparaître de nouvelles conceptions de certains processus de représentation, d’historicisation et d’élaboration psychique et personnelle.
Par-là, si l’expérience est vécue avant d’être pensée, pensée avant d’être dite, dite avant d’être comprise, comprise avant d’être interprétée, nous aurons affaire à une élaboration d’entre-deux mondes qui se répondent et nous offrent une valeur sensible et interprétative importante, peut-être essentielle.
La linguistique, puisqu’elle nous permet de distinguer ces deux modalités fondamentales de l’organisation du langage que sont le récit et le discours, nous fera nous poser une question précise, savoir comment et selon quel objectif théorico-clinique ces modalités constituent un travail d’élaboration par lequel une expérience, qui au départ ne pourrait se montrer que parcellaire, dispersée, répétitive, hésitante, morcelée, parfois incohérente ou difficilement représentable, ainsi que le sont le rêve, le symptôme, le fantasme, le souvenir, serait à même, progressivement, d’adopter une structure logique, dicible, partageable – audible, donc – compréhensible du point de vue des forces à l’œuvre en le sujet, ainsi susceptible d’interprétation.
Cette perspective devrait nous conduire à examiner, pour le bien fondé de notre discipline, les apports de la sémantique et de la sémiotique, puis à formuler une proposition théorique psychanalytique de l’élaboration.

II. Extensions sémantique et sémiotique

1. De la signification à la représentation

La linguistique générale, et particulièrement celle de l’énonciation, permet d’identifier des différences marquées entre discours et récit, dans leurs modalités d’organisation. La sémantique et la sémiotique nous incitent à déplacer notablement notre point de vue.
La linguistique décrit principalement, de manière scientifique dans le meilleur des cas, au moins de façon structurée, les formes du langage. De leur côté, la sémantique et la sémiotique interrogent davantage, chacune à leur manière, ouvrant la voie de l’inclusion à une subjectivité certaine, ce qui d’ailleurs oblige à une plus grande rigueur dans l’appréhension des conditions de production du sens ainsi que des modalités de la représentation.
Cette distinction mérite amplement d’être soulignée. En effet, il ne s’agit plus seulement de savoir qui parle, à qui, dans quelle situation, mais également, et c’est une question de grande importance, il est  aussi crucial de comprendre comment une expérience devient progressivement un matériau, certes articulable, et susceptible d’être représenté, organisé et communiqué, avec toutes les conséquences psychopathologiques transférentielle, évolutive, élaborative, que l’on peut conférer à ces termes.
Dans cette perspective, la représentation n’est pas conçue comme le discours d’une simple reproduction du réel, ni même une expérience toujours déjà pleine et entière dans une sorte de fac-similé fidèle. Elle en constitue d’emblée un développement, une élaboration et, en tant qu’il faut avoir toujours selon nous cette idée à l’esprit, possiblement une modification, heureuse, autant que faire se peut. Toute représentation précise ou non, différencie, nuance, sélectionne, organise, hiérarchise, voire découvre, ou même invente (place en le vent), en mettant en relation certains aspects de l’expérience. Elle ne communique pas une pensée préexistante, ne reflète pas la réalité du monde, le monde, le réel[11] car elle lui donne une forme : une ex-istence.
Le récit participe à ce mouvement de manière un peu différente. En plaçant les événements au cœur d’une continuité temporelle, il ne fait pas que juxtaposer les événements et les faits, il leur confère un rôle et une place dans le déroulé d’une histoire qui, selon l’expérience dont elle se fait le rapporteur, est intelligible selon et à proportion de sa forme et de sa force narratives.
Bien entendu, il nous faut préciser que la cohérence d’un récit ne garantit pas à soi seul sa valeur de vérité, tout en y participant, à sa façon[12].
On peut, et, si l’on en réfère à  l’ancienne règle analytique de libre association, on doit, au sein d’une incohérence apparente ou d’une incompréhension première, saisir et, pourquoi pas, développer une histoire qui pourrait bien – c’est une litote –, masquer ce qu’elle paraît vouloir expliciter[13].
Là où nous constatons que l’élaboration ne saurait être confondue seulement avec l’organisation narrative et, même si le récit contribue à donner une forme, nous avons le loisir, grâce à l’interprétation, d’en déplacer certaines significations.
Ainsi, le sens n’est pas toujours, loin s’en faut, retrouvé, il peut, et il le fait sans coup férir, se modifier au fur et à mesure de son élaboration, cependant que, même si nous ne soutenons pas que la parole est un processus de création arbitraire de la réalité psychique, elle en constitue un des lieux (Topos) des plus éminents. Dès lors, c’est précisément cette fonction modificatrice, élaborative, et, de fait, organisatrice, qui va intéresser la psychanalyse, dont nous sommes.

Avec la sémantique du discours, précisément, nous ne pouvons plus seulement considérer la manière selon laquelle un propos est énoncé, mais bien plutôt comment son sens s’édifie.
Cette discipline s’intéresse aux conditions dans et par lesquelles se produit une signification et, en suite de quoi, comment elle peut être interprétée, non pas écoutée mais entendue, c’est-à-dire apte à être comprise, et, en tant que de besoin, partagée. Elle considère contextes, usages, rapports entre certains éléments de la langue ainsi que, essentiellement, les dimensions intersubjectives dans et par lesquelles un énoncé acquiert toute sa portée[14].

2. La sémantique : importance en psychanalyse des modifications du sens

La sémantique ne réduit pas la langue à un ensemble de mots, mais elle étudie les relations qui permettent aux significations de se construire, de s’échafauder, et donc de se modifier, en fonction des cultures[15], des usages, des contextes, aussi exacts – ou subtils – soient-ils, des grammaires, individuelles et groupales, et des interactions, déterminantes pour la nature (importance proxémique des : position, place, posture, attitude, rôle, comportement des interlocuteurs) de ces relations, comme le sont les questions qui découlent de l’intersubjectivité[16].
Ainsi que nous l’avons formulé précédemment, appliqué à notre réflexion, le discours participe lui-même, par lui-même[17], en lui-même, à son élaboration.
Le récit emprunte cette même dynamique mais selon des modalités substantiellement différentes. En organisant les événements dans une continuité temporelle, il ne juxtapose pas des faits, il leur confère une cohérence interne, supposément logique, progressive ou répétitive. Une expérience jusque-là éparse peut devenir intelligible – et pour quel sujet ? – lorsqu’elle trouve sa place dans le déroulé d’une histoire doublement en devenir : pour elle-même, et pour le narrateur.
Dès lors, la sémantique[18], et singulièrement la sémantique discursive, conduit moins à rechercher la signification définitive d’un énoncé qu’à observer les modifications de sens produites par son élaboration, intersubjectives aussi bien.
La perspective de la modification, affiliée à celle de l’élaboration, devient alors essentielle.
Contrairement à une transformation, qui obéit à des sèmes un peu différents, ce terme étant souvent associé à l’idée d’un changement précis, objectivable, voire même de la transition d’une forme à une autre, une modification peut être modeste, progressive, partielle, discrète, imperceptible quelquefois, en cela qu’elle peut porter sur un mot, une représentation, une relation entre des éléments, une façon de raconter, de dire, de comprendre, de reprendre un terme.
Cette ouverture, décelable dans le mot modification, nous intéresse dans la mesure où un événement, lorsqu’il est raconté à plusieurs reprises, n’est jamais identique d’une fois l’autre. Une expérience va relater un contexte différent, avec d’autres phrases, d’autres positions, places, postures, etc. comme nous l’avons dit, de telle sorte qu’un détail pourra devenir un signe, un indice, une preuve, et un élément devra tout à coup prendre une place centrale dans la narration, un autre être relégué à une place secondaire, une relation causale pourra être détournée en autre chose de l’ordre de l’incident ou du changement d’agent de l’action.
En d’autres termes, le sens peut se modifier considérablement non à cause de la survenue d’un élément nouveau, mais par le truchement de la modification des relations entre des éléments déjà présents, des personnages – terme pris au sens le plus large –, sur lesquels on peut porter une appréciation ou un jugement. Ainsi, par exemple, dans Boule de suif, la diligence, la nourriture, l’auberge, la neige peuvent être considérés comme des personnages dotés d’une place, d’une responsabilité, d’un rôle particuliers. Les modifications de sens peuvent bien entendu altérer les événements eux-mêmes, qui peuvent apparaître comme un commencement, une fin, une cause, une conséquence, une résolution, une clôture, cependant que les deux registres, personnages et événements, se mettent alors, pour le témoin attentif, à représenter le récit d’un Moi, lequel reste à comprendre. De la sorte, il nous vient que la répétition des choses, même modifiées, surtout modifiées, nous offre une belle possibilité interprétative et, humilité oblige, interrogative.

3. La sémiotique : rendre compte de l’organisation des représentations

La sémiotique élargit encore notablement cette perspective d’approfondissement du sens. Son champ ne consiste plus seulement dans la signification des mots, des personnages et de la succession des événements, son objet résidant à l’intérieur des systèmes de signes par lesquels une culture organise, produit et transmet des représentations, mais présente un intérêt particulier pour les liens que nous voulons mettre en évidence entre linguistique et psychanalyse.
Rappelons-nous tout d’abord que le langage articulé constitue l’une des principales modalités de représentation, mais non sans en être la seule. Les images, les gestes, les œuvres, les mythes, les rites, les symboles, les productions artistiques participent également de cette activité, que nous évoquons sans cesse et dont il faut rappeler non seulement la dimension culturelle et sublimante, mais dont il faut reconnaître la portée civilisationnelle, pour le sujet comme pour le monde, de mise en forme[19].

Dans Les Frères Karamazov, Dostoïevski fait circuler la parole continuellement entre le narrateur et les personnages. Émotions, sentiments, affects[20], obtiennent l’assentiment concret des voix des personnes, en discours rapportés, en discours directs ou indirects, faisant du récit le lieu-même d’une circulation vive entre les personnes. Affect et émotion ne sont pas repris par un narrateur omniscient, mais circulent dans les voix, les propos des protagonistes, jusqu’à s’imposer dans toute leur cruauté[21].
Dans cette sorte de polyphonie, discours et récit s’imposent non plus comme techniquement différents, mais alors bien plutôt comme une nouvelle manière, topologique, de deux modalités privilégiées et distinctes de l’organisation et de la mise en scène des représentations, des représentations affectives de façon particulière. Cela passe singulièrement par les autres productions artistiques et culturelles que la littérature, même si celle-ci en est une démonstration privilégiée, tels la musique, la peinture, la sculpture, le théâtre et le cinéma. Ici, avant même que l’on en dessine les esquisses d’une formalisation théorique, ces arts constituent un univers extraordinaire des mémoires, conscientes et inconscientes, de l’expérience humaine et de notre civilisation.
D’ailleurs, – et remettre les choses à leur place est une des caractéristiques de la pensée freudienne[22] –, les œuvres précèdent les concepts. C’est particulièrement vrai pour la littérature du XIXème, qui a su donner – nommer les œuvres et les auteurs serait si vaste – une place générique pour la compréhension des lois de l’inconscient qui gouvernent, via le fantastique, entre autres, l’affect, la fantasme, le désir, le sentiment de culpabilité, le rêve, la mémoire des êtres et des choses.
Car en effet, si le discours privilégie la scène de l’énonciation, l’engagement du sujet, la relation à l’autre, d’un patient aussi bien, et au psychanalyste à l’avenant, le récit, quant à lui, démontre l’importance prééminente de l’organisation temporelle d’une expérience, son développement, sa progression, cohérente ou pas, et les modifications qui l’affectent, en le patient et en le psychanalyste.
Nous disons bien, l’un et l’autre ne s’opposent pas. Ils rendent possibles deux formes complémentaires, et qui obéissent à des lois différentes, de représentation.

4. Correspondances avec la psychanalyse

Nous nous proposons de montrer que les rapprochements posés supra acquièrent leur portée et leur dimension véritables dans leur intégration en les concepts psychanalytiques.
La psychanalyse n’a certes nul besoin d’être fondée ou prouvée par la linguistique, la sémantique ou la sémiotique. Cependant, un certain nombre de développements et de distinctions, élaborés et étayés scientifiquement par les auteurs de ces disciplines, permettent d’éclairer sous un jour nouveau quelques puissantes modalités du travail analytique dans lequel la notion de représentation occupe, à cet égard, une place centrale et, nous essaierons de le démontrer, déterminante.
Ainsi, Freud, en distinguant les représentations de chose des représentations de mots[23], infère que leur articulation constitue l’une des conditions privilégiées du passage de l’inconscient à la pensée consciente. Cette distinction ouvre une perspective particulièrement intéressante pour notre propos. Le travail de langage, dans sa prérogative d’articulation du devenir, comme l’on parle de travail de la langue et du travail psychothérapeutique, ne crée pas les représentations, mais il participe intimement à leur liaison, à leur différenciation, à leur interprétation et à leurs possibles modifications.
Dans cette perspective, le discours peut être envisagé comme l’une des principales modalités selon lesquelles une expérience cherche à prendre uneforme propre à être comprise – incluse et saisie – dans la relation analytique, puisque possiblement confuse, fragmentaire, répétitive, enfin, affective. Cette expérience peut – et doit – être reprise, reconsidérée d’une autre façon.
Le récit constitue, quant à lui, une autre modalité de cette mise en forme, et il permet, grâce, dans une large mesure, au psychanalyste, de développer une histoire, d’établir des liens, d’introduire des continuités, de faire que puisse s’établir un principe de liaison, parfois de reconnaître et de comprendre des répétitions, qui comprennent des sèmes communs,  jusque-là demeurées dispersées, éparses, discontinues, sans signification apparente.
Même s’il ne s’agit évidemment pas de réduire la cure analytique à ces deux dimensions, étant entendu que les affects, le transfert, le rêve, le souvenir, le fantasme, enfin les formations de l’inconscient, autant que les identifications, les mouvements projectifs et introjectifs, etc. et bien d’autres opérateurs qui participent également au travail psychanalytique et à sa compréhension, discours et récit offrent deux voies privilégiées par lesquelles certaines expériences peuvent devenir progressivement représentables, partageables, susceptibles d’acceptation, d’interprétation et, parmi d’autres opérateurs, tels la liaison et la différenciation, de modifications psychiques.
Ces premières correspondances invitent à revenir aux concepts freudiens eux-mêmes. Si la linguistique, la sémantique et la sémiotique permettent de préciser certaines modalités de la représentation, c’est la théorie psychanalytique qui dispose des concepts décrivant le travail d’élaboration auquel ces représentations peuvent obéir.
Les notions d’élaboration secondaire, de représentations de chose et de représentations de mots, de travail du rêve et de sa mise en scène, outre, bien entendu, celui de l’interprétation offrent alors un cadre particulièrement fructueux pour que nous puissions développer notre réflexion spéculative.
Ce qui est là, psychiquement, présent à la pensée et dans la relation, n’est pas, ipso facto, dicible. Une expérience, ou un événement, peut être ressentie sans être comprise ou intégrée intellectuellement, elle peut être représentée sans être clairement formulée ou synthétisée, elle peut être répétée et compulsive sans être identifiée ou reconnue, bref, racontée sans être élaborée.

III. Discours et récit : perspectives psychanalytiques

1. La parole analytique comme discours

Il semble aller de soi que la situation analytique est d’abord une entreprise de parole. Ici, le langage prend toute sa dimension. Il est amusant de se rappeler que, selon notre Sigmund préféré, les trois fonctions dont il affirme qu’elles sont impossibles, sont des métiers de parole : « Il y a très longtemps déjà, j’ai fait mien le mot plaisant qui veut qu’il y ait trois métiers impossibles : éduquer, guérir, gouverner[24] »
Le sujet parle à quelqu’un. Il parle de l’intérieur d’une histoire, la sienne, souvent, mais aussi depuis le présent de la séance psychothérapeutique ou analytique. Il parle de lui, de son quotidien, qu’il tente, avec l’aide de cette possibilité d’insérer sa parole dans une sorte d’éminente dialogique, il parle des autres, de son passé, moins facilement de son passé archaïque, de ses relations, de ses rêves, de ses difficultés et il parle également, parfois sans le savoir, à partir de la relation qui se constitue dans l’analyse. Un nouveau monde, quelquefois. Tout ceci nous donne matière à interprétation, bien naturellement.
Le discours analytique ne se réduit donc pas aux énoncés ni à leurs contenus. Il nous intéresse aussi par le rôle, la position, la place, la posture, au choix ou tour à tour, depuis lesquels le sujet parle, ainsi que, hommage à la psychanalyse du siècle dernier, lapsus et actes manqués, par les adresses, les hésitations, les émotions, les répétitions, les déplacements, les contradictions qu’il formule.
Cette dimension rejoint directement la théorie linguistique de l’énonciation, en ce que le sujet, grâce à l’un des principaux opérateurs de l’élaboration psychique, disions-nous, utilise le langage articulé, et plus même, les SMS, les récits de rêve, les bribes épistolaires, pour dire ce qu’il est, ce qu’il vit, ce qu’il souffre, ce qu’il attend, ce vers quoi il tend.
Ce qui importe n’est pas uniquement ce qui est dit, mais bien aussi ce qui se manifeste dans la manière de dire.
Un souvenir raconté peut ainsi prendre une tonalité particulière selon la place que le sujet occupe à son égard et à l’endroit des environnements, des objets, des personnages, des rôles. Il peut se présenter comme une victime, l’enfant de jadis, l’adulte qui comprend le pourquoi de sa névrose, un témoin de la pulsion, un accusateur de la révolte, un juge surmoïque, un enfant en majesté, un adulte qui regarde aujourd’hui l’enfant qu’il fut. Ces positions ne sont évidemment pas nécessairement conscientes et peuvent varier au cours du même récit.

La parole analytique est donc particulièrement apte à faire apparaître des déplacements qui ne sont pas immédiatement contenus dans le récit conscient du sujet. En effet, parler permet de distinguer, de séparer des questions qui, jusque-là, pouvaient être confondues, de développer des propos qui n’avaient été que contingents, de reprendre et de modifier, parfois imperceptiblement, tous ces mots qui vont nous permettre de déplacer la relation que le sujet entretient avec ce qu’il dit. Et pourtant, rien de mécanique dans tout cela. La résolution des problématiques n’est pas si aisée. Un mot peut recouvrir, travestir, maquiller cependant que le discours peut être défensif, régressif, témoin d’une résistance, d’un blocage parfois, objet d’un déni, d’une dénégation, de la posture radicale de l’annulation rétroactive, agressive de la projection, consolidante jusqu’au clivage, de ces mécanismes par lesquels le sujet se protège de la vérité du réel, qui pourrait lui être trop abrupte. Il peut ainsi rationaliser, minimiser, justifier, détourner, ordonner très, trop promptement. L’élaboration secondaire[25], au sens freudien, démontre précisément que la mise en forme d’un contenu psychique peut déjà comporter une organisation, une sélection, une liaison qui ne sont pas, loin de là, étrangères aux exigences de la pensée consciente[26].
Il ne s’agit pas dans ces organisations de simples falsifications, même si le mensonge, cosmétique le plus souvent, y a sa place, puisque l’élaboration secondaire est un travail fin et motivé de mise en forme. Si la question analytique était de savoir ce qu’il s’était réellement passé, tout le monde pourrait se dire psychanalyste. L’intérêt résiderait alors, selon nous, dans le questionnement consistant à comprendre comme l’expérience, l’événement sont racontés aujourd’hui, et ce que cette expérience, cet événement deviennent dans le fait même d’être racontés.

2. Le récit et la construction de l’histoire du sujet

Autant dire, dans ces conditions, que le récit introduit une autre dimension, et qu’il peut certes dissimuler, omettre, mais qu’il est apte à, surtout, organiser – et, nous le verrons, véritablement élaborer – laissant ainsi à l’interprétation d’une parole unique d’ouvrir une possibilité de compréhension tout autant, d’ailleurs, qu’au débutant de notre discipline, d’imposer une interprétation, trop rapidement satisfaisante, qui au contraire fermerait un mouvement d’élaboration.
Conserver à la parole, dans la situation analytique ou psychothérapeutique, son caractère processuel, garantit la qualité de ce qui est dit derrière ce qui est dit. En d’autres termes, l’intention du sujet qui parle peut laisser apparaître autre chose, de plus subtil, de plus intriqué, de plus important dans l’histoire du sujet. Le retour sur une expression, sur un autre récit, le rapprochement inédit avec du déjà vécu peuvent faire surgir dans le récit une contradiction, une incomplétude, le reflet d’une situation ancienne qui nous éclairera sur une situation actuelle. C’est dire alors que la parole ne se limite plus à restituer une expérience, mais devient un topos dans lequel l’expérience peut être reprise et, peut-être, enfin comprise.
C’est alors que la notion d’élaboration peut atteindre la portée que nous souhaitons lui donner.
Au contraire de l’accumulation, si pertinente soit-elle, d’explications, de rationalisations, de transcriptions, en supposant un travail nouveau – comme Freud parle de travail du rêve, de travail de deuil ou de travail défensif –, l’élaboration (Durcharbeitung) s’applique à désigner une dimension qui tranche, non pas avec l’éclairage de l’intuition, mais avec une compréhension intellectuelle à logique immédiate.
Dès lors, l’élaboration, en ce qu’elle vit d’une mise en relation nouvelle, intersubjective, permet au sujet de développer une histoire, de relier des événements, de situer des personnages, de construire ce que l’on peut souhaiter, des continuités, des logiques. Elle peut ainsi faire apparaître des répétitions, révélatrices dirait l’autre, qui n’étaient pas perceptibles dans l’expérience immédiate.
Dans la cure analytique, de manière quasi similaire à la psychothérapie, quelque incident peut passer d’une forme à une autre sans que nous puissions toujours déterminer exactement le moment où cette modification s’est produite.
Une représentation peut être reprise et modifiée dans un récit, de la même manière qu’un récit peut être interrompu par une parole qui, elle-même pourra faire surgir un souvenir qui, à son tour, pourra être rapproché d’un autre, quitte à faire surgir une idée. Alors, subrepticement, une répétition peut devenir perceptible et déchiffrable, un affect, jusque-là peu représentable en tant que tel, peut trouver une expression qui le définira plus exactement, à la manière du mot choisi d’un poème.
La dimension qu’introduit le récit permettra au sujet de développer une histoire, de relier des événements, de situer des personnages dans des circonstances, de construire des continuités, en particulier grâce aux répétitions qu’il fera apparaître dans son discours. Celui-ci pourra, de même manière, reprendre et redire, autrement, toujours, un récit ancien, archaïque aussi bien qui sera modifié et changé par le fait avons-nous souligné qu’il devient un discours actuel. Ainsi, présent et passé dialoguent tout à son tour.
Il en est ainsi dans le phénomène de l’après-coup, qui nous rappelle qu’un événement, une situation psychique ne bénéficie pas de son sens au moment où il a lieu. Il pourra être revisité plus tard, dans une autre circonstance, une autre relation, une autre représentation qui lui offrira une autre possibilité de compréhension[27].
C’est pourquoi ce sont ces mouvements, plutôt que la seule découverte de contenus supposés nouveaux, qui nous intéressent ici.
L’originalité de la perspective que nous proposons tient précisément à ce déplacement : la compréhension de l’analyse ou de la psychothérapie peut être recherchée moins dans une théorie des contenus que dans l’observation des opérations par lesquelles quelque chose est repris, raconté, interprété et, vraiment, élaboré.
Ce qui importe n’est donc pas seulement ce qui est dit, mais ce qui devient possible parce que cela justement est dit et, entre autres, ce qui nous aidera dans cette notion de modification, qui, à la différence de la transformation, n’implique pas de rupture radicale, de réalisation ni même d’accomplissement. Discours et récit prennent alors une place particulière dans la compréhension de l’histoire du sujet. La modification peut s’appliquer à une représentation, une relation, une signification tout comme à une manière de raconter, voire de comprendre un événement ou une expérience.
Plus nécessaire encore, une modification peut demeurer inachevée, partielle, parcellaire, sans qu’il nous soit besoin de trop schématiquement conférer à l’analyse la fonction de faire produire, au patient comme pour nous, une histoire parfaitement cohérente, laquelle cohérence, conversationnelle, dans son versant régressif par exemple, peut avoir pour fonction une défense ou une résistance à la signification.
Par contre, ce qui comptera, en somme, sera la possibilité de développer pour l’un et de comprendre pour l’autre, le récit en soi.
Le travail, pour reprendre de ce mot l’acception freudienne, de langage, rend possible, peut-être plus justement que tout autre opérateur de la vie psychique, des remaniements, des réagencements, des réorganisations, des modifications de l’expérience, psychique à tout le moins, même si la sublimation pourrait en être, à la fois un soulagement et un accomplissement.
Le langage, à soi seul, n’est pas tout, ni la parole, ni le récit, ni même l’interprétation, parfois supplantée quelquefois sournoisement par le désir, ne sont tout.

Le discours entraîne l’expérience vers la scène actuelle de l’énonciation. Il permet d’observer comment le sujet parle ici et maintenant, à qui il parle, depuis quelle position, avec quelle posture, quelle place, quel rôle, et avec quelles hésitations, quelles certitudes, quelles résistances ou quelles réflexions et inflexions.
Le récit, quant à lui, confère à l’expérience ou à l’événement un développement, une narrativité. Il relie des scènes, des personnages, des moments, il y organise donc une temporalité, un déroulement et il y introduit des continuités, des ruptures, des péripéties, des révélations, des liaisons et des déliaisons.
L’un comme l’autre peuvent être défensifs, et l’un comme l’autre peuvent participer à cette élaboration dont nous parlons.
C’est la raison pourquoi il serait réducteur de faire du discours le lieu de la vérité présente et du récit celui d’une vérité historique, et la cure psychothérapeutique ou psychanalytique ne repose pas sur une telle séparation.
Une chose qui importe est plutôt celle de la possibilité de développer et d’interpréter le récit de soi, ce qui nous ferait choisir l’idée de développement plutôt que celle de reconstruction[28], la notion étant largement préférable dans la mesure ou la cure remettrait en place une structure, autre absurdité s’agissant de la vie psychique, une histoire instituée comme originelle et inaltérée, puisqu’il s’agit moins de retrouver une « histoire » qui aurait été perdue que de faire en sorte que l’histoire racontée se déploie dans un certain nombre de dimensions, se différencie d’une autre, quelquefois idéale ou idéalisée, et, le cas échéant, de se modifier ou de s’altérer ou de se dés-altérer.
Dans ces conditions, le souvenir prend une place particulière. Il peut être conforme à une certaine réalité sur certains points et profondément transformé dans d’autres. Il peut par exemple relater une scène avec une précision remarquable tout en laissant dans l’ombre ce qui, à l’époque des faits, ne pouvait être représenté, et, dans certaines circonstances, devenir un symptôme. Le souvenir peut bien sûr être notablement ou considérablement modifié par rapport à ce que le sujet est devenu, ici et maintenant. Dans ce système d’élaboration, et, nous le verrons, de perlaboration, la représentation est centrale en ce que tous ces éléments que nous avons notés peuvent prendre leur place dans ce vaste travail de l’élaboration ainsi que dans ses prolongements dialogiques, en référence à la relation conversationnelle, dans son versant trophique, psychothérapeutique, non isolable, précisons-le de certaines relations de jadis ou de naguère.
Une expérience, un événement, une situation sont représentables, liés entre eux, et une représentation de chose peut re-trouver une représentation de mots. Les mots peuvent, quant à leur tour, être repris dans un discours qui lui-même saura se développer en récit, récit interrogeable non pas à l’envi, mais au besoin, et, ainsi, l’interprétation de trouver sa place pouvant en modifier certaines significations. Peu à peu, soit en catimini soit à la va-comme-je-te-pousse, le sujet devrait pouvoir reconnaître d’une autre façon ce qui jusqu’ici avait préexisté à son actualité discursive et inconsciente. La mobilité du langage nous prépare à cela qu’il ne peut ni ne doit être enfermé dans sa simple dimension assertive[29].

À cet égard, dans le traitement du souvenir, Proust demeure pour nous une référence singulière, subtile et utile.
Dans la Recherche[30], le souvenir ne revient pas au narrateur simplement comme une information, si détaillée soit-elle, sur le passé. Il détermine une expérience actuelle, dans laquelle des éléments, des vérités, quelque chose du passé trouve une forme nouvelle et éclaire nouvellement le présent. Le temps retrouvé est aussi, de manière optimale, un temps reconstitué et, enfin, la profondeur en plus, un temps compris. L’intuition de l’auteur est plus que puissante, dans la mesure où il incarne ce qui doit être repensé dans l’expérience de remémoration et de compréhension actuelles. Mutatis mutandis, avec une ampleur que seule la littérature peut donner aux choses de l’esprit, c’est l’après-coup freudien que l’on récupère, un événement psychique, ou une expérience que l’on en fait, pouvant recevoir plus tard une signification qui n’était pas accessible au moment où il s’est produit, et c’est ce qui fait que l’histoire du sujet n’est évidemment pas simplement restituable au travers d’une simple chronologie. Elle est susceptible de modifications et de significations rétrospectives.

3. Du souvenir au fantasme et du fantasme au symptôme

Le récit du sujet ne se limite pas au souvenir, bien loin de là. Ce récit peut également accueillir des scénarios, fussent-ils imaginaires, des constructions, des scènes, des attentes, des craintes, des anticipations, des personnages, des figures récurrentes, des pulsions. Le fantasme y apparaît alors non comme une simple invention consciente, mais comme une formation, elle-même présentifiée à plusieurs égards, qui plonge la plupart du temps ses racines dans l’inconscient le plus sombre, et qui peut organiser et vivre une part de l’expérience, de l’événement, de la situation, sans le plus souvent être cependant reconnue comme tels.
Nous pouvons à ce moment de notre développement émettre l’hypothèse qu’ici comme peut-être plus que dans n’importe quelle formation de l’inconscient, hormis celles de la sublimation, d’un niveau éminemment supérieur sur les plans de l’intellection, de la création, de la transformation, discours et récit se rejoignent ici plus profondément qu’ailleurs et révèlent les conjonctions, paradoxales, accordons-le, d’une vérité inédite dans la relation psychothérapeutique et psychanalytique, et qui nous permettront non seulement d’envisager des formes dans et par lesquelles une expérience se dépose et s’entrevoit, mais qui nous permettront d’observer, à travers la répétition des fantasmes et ses déformations spécifiques, les lieux, proleptiques en quelque façon, de son développement et de son élaboration.
Le récit de soi n’est jamais simplement le récit d’une histoire toujours déjà écrite, et, du souvenir au fantasme, il est le développement d’un scénario, ou même d’une scène qui en est la métonymie, à construire ou, plus justement, à inventer. Cela ne signifie pas pour autant que cette construction ou que cette invention soit arbitraire. Elle peut signifier au contraire que, dans la reconsidération de ce qui a nonobstant été vécu, représenté, relaté, tu, oublié ou omis, répété ou déplacé, se montrent avec parfois d’infimes modifications, ceci dans le dessein non nécessairement intentionnel que certaines correspondances apparaissent pourtant.

La littérature du XIXᵉ siècle nous offre ici à cet égard un champ d’étude considérable.
Les romans, en particulier, ont abondamment et richement représenté des vies imaginaires, des scènes rêvées, des doubles imaginés, des persécutions transfigurées, des culpabilités souffertes, des désirs réalisés, des échecs déplorés et des catastrophes et des révélations, qui semblent parfois appartenir moins au réel et au monde qu’à la vie intérieure des personnages qu’ils mettent au jour.
Proust, Dostoïevski, Woolf, Faulkner n’ont pas attendu la psychanalyse pour montrer que l’expérience humaine ne se livre jamais comme une histoire claire et sans détours. Le récit, chez ces auteurs, n’est pas uniquement le contenant à dimension simple que l’on déroulerait sur le simple plan de la lecture. Il est le lieu même, le topos accessible où les temporalités, les voix, les affects, les tonalités, les rythmes, les péripéties, les épisodes, les souvenirs, les fantasmes, bref, les représentations, trouvent progressivement une forme qui se construit, dans les cas les meilleurs, invariablement.
Il ne s’agit pas de faire des œuvres de ces auteurs, quelquefois des chefs d’œuvre, des cas cliniques, ni les démonstrations plus ou moins pertinentes ou originales de problématiques psychiques dont les romans se feraient les tenants et les aboutissants de névroses, de psychoses ou de pathologies narcissiques. La psychanalyse peut tout à son domaine reconnaître dans les œuvres quelque chose de ce que l’expérience clinique donne à penser, autrement que ce qui a été écrit, au premier degré, pourrait-on dire, c’est-à-dire comme un texte secondement apparu. Il ne saurait non plus être question de faire de la littérature ni de ses œuvres ni de ses pompes des illustrations de tel ou tel concept de la théorie psychanalytique, ni, bien évidemment, de faire de la linguistique son fondement. Il est possible, en revanche, de mettre en valeur des correspondances, conceptuelles tout d’abord, entre les façons dont les langages organisent le sens et les manières dont des expériences et, de certaines fois, des expérimentations psychiques progressent, se transforment, s’élaborent pour devenir représentables. À l’occasion, presque par inadvertance, des correspondances émergent en effet et engendrent corrélativement ce que les œuvres nous offrent à voir et ce que la clinique nous propose d’entendre.
Ces correspondances, sortes d’équivalences sur de certains plans, nous semblent pouvoir ouvrir un univers dialogique entre linguistique, sémantique, sémiotique et psychanalyse de sorte qu’elles nous rappellent justement que l’homme raconte aussi ce qu’en son for intérieur il imagine, il redoute et il espère et qu’il ne sait pas toujours qu’il imagine.

La question du symptôme introduit une autre difficulté. Ce n’est évidemment pas un récit, mais il « raconte » pourtant une histoire, certes précaire, ainsi que le souligne Sigmund, car « Dans le traitement, le refoulement est supprimé, les motions inconscientes peuvent alors réapparaître à la conscience, tandis que dans la maladie le refoulé a trouvé, sous forme de symptôme, l’échappatoire d’un piètre compromis[31]. »
Autant dire que la bribe d’histoire racontée par le symptôme – et dont on pourra, en tant que signe, enrichir la portée avec les analyses sémiotiques que l’on en pourra produire – n’est en réalité que l’une de ses composantes les plus brutes, inarticulée, pleine néanmoins, et que ce symptôme est la trace, l’empreinte, et n’a de sens psychothérapeutique qu’en tant qu’il se manifeste, s’impose, se répète, et, selon l’étymologie, « tombe avec » quelque chose, dont on ignore, si l’on peut dire, le récit. Il peut être corporel, comportemental, affectif, relationnel ou mental et, en tant que formation de compromis entre les motions refoulées et les motions refoulantes, il n’en demeure pas moins susceptible d’une lecture[32] pouvant inclure des systèmes complexes de formations réactionnelles et de formations substitutives.
Ainsi, même s’il ne peut s’agir de confondre la lecture du symptôme, que l’on peut reconstituer, avec, s’il est nécessaire, l’idée de procéder à un travail de liaison entre la marque, le symptôme et l’histoire dont il propose un résumé, lequel est focalisé sur un épisode, une relation, une situation de son histoire, qui dépend pour une large part de son interprétation psychanalytique, nous pouvons rappeler qu’une manifestation clinique peut être considérée comme porteuse d’une forme de signification qui ne se donne pas immédiatement à la compréhension. Le symptôme est alors moins un contenu à traduire en termes de psychanalyse (sauvage), qu’une manifestation empruntée à une histoire, dans un premier temps, à entendre.

D’une certaine manière, le rêve constitue aussi, selon Freud, l’organisation évidente d’une énigme à résoudre, faite d’indices à rassembler, entre l’histoire du sujet, le sujet qui raconte son rêve et son récit de rêve.
Le rêve raconte quelque chose de l’histoire, thème, péripétie, épisode, variation, mais ce récit n’est jamais ou presque nécessairement celui du rêveur conscient. Le contenu manifeste présente une histoire, des images, des personnages, des événements, des rôles parfois absurdes. Pourtant, le travail d’interprétation montre que cette histoire ne se suffit pas à elle-même, et que son contenu latent se révèle histoire en référence au réel de l’émotion, du désir, de la frustration, du passé.
Le rêve deviendra alors le cas privilégié de ce que nous cherchons à penser : une formation psychique qui se présente sous une certaine forme, mais dont cette forme ne ferme pas la signification.

4. L’élaboration secondaire : du vécu au représentable

C’est ainsi que la notion d’élaboration secondaire peut adopter toute sa valeur de détermination.
Le terme désigne chez Freud un travail par lequel le contenu du rêve est organisé en une forme plus ou moins cohérente. Ce travail n’est pas extérieur au rêve, il participe à la manière dont celui-ci parvient à se présenter à la conscience[33].
Dans Totem et Tabou, de manière fort détaillée, Freud développe – et invente véritablement – la notion opératoire d’élaboration secondaire, laquelle renvoie au processus par lequel la vie consciente tente de rationaliser, d’ordonner, d’organiser, de rendre logique des formations psychiques, des croyances, des certitudes, des interdits dont les origines réelles et inconscientes ont été refoulées ou – mais ce qui revient au même – oubliées. Sigmund en précisera les caractéristiques selon :
– La rationalisation après coup. Ainsi que dans les systèmes animistes, les peuples « sauvages » – tout de même que les névrosés – élaborent des explications justificatives conscientes, pratiques, superstitieuses, voire morales, souhaitant par là expliquer les règles et les tabous dont la motivation pulsionnelle n’est pas consciente.
– L’analogie avec le rêve. De la même manière que dans la théorie du rêve freudienne, par laquelle l’élaboration secondaire va disposer le contenu onirique afin de lui conférer un semblant de cohérence et de logique narrative, les interdits sociétaux, les coutumes, les mythes obéissent à un lissage rationnel identique.
– Les prohibitions secondaires. Freud fait la distinction entre les prohibitions taboues primitives, qui sont liées aux motions pulsionnelles fondamentales – comme l’inceste ou le meurtre du père dans la Horde primitive -, et les prohibitions de nature secondaire, qui représentent des formes modifiées, déplacées ou simplement dérivées au fil des générations.
– Le masquage de l’ambivalence. Derrière ces sortes d’explications justificatives de l’élaboration secondaire, nous pourrons toujours trouver le conflit psychique fondamental qui les sous-tend, comme par exemple l’ambivalence affective haine/amour en direction de la figure paternelle ou de son autorité.
Cependant, le concept d’élaboration, dans une perspective plus large, ne saurait être réduite à cette seule description. Elle pourra en particulier désigner un mouvement de reprise, de relecture, de liaison, de déliaison, de différenciation, de mise en relation.
Une expérience, un événement, une période peuvent être vécus sans être immédiatement compris, à plus forte raison lorsqu’il s’agit d’un événement ou d’un ensemble traumatique. Ils peuvent être ressentis sans être réellement représentés précisément, ils peuvent être racontés avant même d’avoir été pensés. Le langage n’apparaît que comme un opérateur parmi d’autres, car il ne suffit pas à lui seul à rendre compte de ces expérience, événement, période. Il peut cependant permettre qu’une représentation trouve ou retrouve une représentation de mot, c’est-à-dire qu’une relation devienne dicible, qu’un souvenir puisse être évoqué, qu’un fantasme se fasse jour, qu’une contradiction apparaisse, qu’une expérience, qu’un événement, qu’une période puissent être entendus, autrement.
C’est dans cette perspective qu’il conviendra de comprendre notre expression de travail de langage. Elle ne signifie pas que le langage articulé serait le seul toponyme de l’élaboration psychique. Elle désigne bien plutôt l’une des voies par lesquelles une expérience, un événement, une période peuvent être revus, redits, refaits et rendus aptes à élaboration intellectuelle et analytique. Ce mouvement analytique ne consisterait donc pas nécessairement à mettre au jour de nouveaux contenus inédits ou ignorés, mais il peut consister à exercer la modification de relations entre des contenus déjà existants, et, par surcroit, à faire apparaître des correspondances, à donner une autre signification, plus profonde, plus intime, plus inattendue à un événement ou à une situation, c’est-à-dire à permettre qu’un affect particulier soit reconnu ou simplement qu’un récit soit revisité, repris, entendu à nouveau, en fin de compte, modifié.
Nous inaugurons le terme de modification dans une optique volontairement modeste, même si une modification peut être considérable, bouleversante quelquefois, dans ses effets et dans ses retentissements, sans être époustouflante dans son émergence. En effet, elle peut apparaître dans une phrase, à l’évocation d’un souvenir, dans la répétition d’une péripétie, d’une anecdote semblant contingente, dans la relation d’un événement, la vision d’une période, dans un récit de rêve, dans une suite associative originale, qui n’avait l’air de rien, sinon d’une succession hasardeuse. L’interprétation nous permettra d’y voir plus clair, peut-être pas dans l’idée d’une vérité définitive, mais ouvrant alors, à nos yeux étonnés, une bonne compréhension.

Conclusion : discours, récit et interprétation

Discours et récit se trouvent, nous l’avons vu, étroitement liés, et pour aller vers une intrication élaboratrice, il faut commencer par une désintrication clinique.
Partant, le discours actualise l’expérience, à travers la relation de la situation, de l’événement, de la période dans le geste de parole. Le récit la développe dans une temporalité. Cependant, chacun peut modifier l’autre, rappelons-nous cette fameuse intersubjectivité, et ainsi, un récit ancien peut être repris dans un discours présent et, dès lors, une parole actuelle peut modifier la manière dont le sujet raconte son passé.
Par conséquent, une interprétation peut introduire un déplacement dans cette relation, en référence à des éléments archaïques, par exemple. C’est que l’interprétation ne consiste pas nécessairement à expliquer ce qui était naguère caché. Elle peut être comprise plus humblement à l’instar d’une opération spécifique de reconsidération du sens, en ce qu’elle met en relation ce qui, jusque-là, ne l’avait pas été. Elle peut noter qu’une répétition se produit, faire se rapprocher deux formulations, souligner une contradiction, une incohérence, déplacer ou modifier l’accent, le ton, la tonalité d’un récit, sans pour autant omettre une condition d’importance : qu’elle laisse au sujet une possibilité, une ouverture de travail.
Évidemment, une interprétation qui fermerait immédiatement la signification ou les significations supposées qui devraient pouvoir advenir risquerait de substituer une certitude à une autre et castrer, d’une certaine manière le travail du patient alors que, à un iota près, une interprétation, au contraire, ouvre, accueille.
L’interprétation analytique nous paraît bien sûr avoir intérêt à conserver quelque chose de la mobilité du langage et de ses scintillements sémantiques et sémiotiques.
C’est ici que discours et récit rejoignent le plus profondément la question de l’élaboration, une élaboration dialogique et non contingente. Dans ces conditions, d’éminente manière, le discours donnera à entendre la parole dans son présent et le récit donnera à l’expérience un développement.

Pendant ce temps, l’interprétation, qui introduit des possibilités de lecture, et l’élaboration, telle que nous en proposons la nature, travaillera cette possibilité dans le temps, ce qui fait que la modification pourra apparaître, sans que l’on puisse exactement dire quand elle se sera produite.

Nicolas Koreicho – Octobre 2026 – Institut Français de Psychanalyse©


[1] À l’instar de ce que l’on peut entendre dans le Style polychoral (Style Vénitien) (cf. Giovanni Gabrieli – fin XVIe-début XVIIe) en vogue à la basilique Saint-Marc de Venise, la composition mettait en scène cet effet et consistait à placer plusieurs chœurs ou groupes d’instruments dans différents endroits de l’église pour créer des effets d’échos spatialisés (demande d’un côté, réponse de l’autre, puis écho de la réponse, etc.).

[2] L’énonciation est la mise en fonctionnement de la langue par et dans un acte individuel d’utilisation, qui fait le sujet parlant apparaître dans son discours par l’utilisation d’indices de subjectivité. Cf. Émile Benveniste, « L’appareil formel de l’énonciation », in Langages, 5ᵉ année, n°17, 1970. L’énonciation.

[3] Cf. infra.

[4] La notion de structure est, en psychanalyse, d’une part tout-à-fait obsolète (en tant que dérivé approximatif du structuralisme) et, d’autre part, erroné. L’inconscient n’est pas « structuré comme un langage » mais, a contrario, ainsi que Freud le développe tout au long de son œuvre, fonctionne comme un texte. Cf. la notion de structure dans :
Nicolas Koreicho, « Psychopathologie historique : Éros et Thanatos. Les convulsionnaires », en ligne, Site de l’IFP, Janvier 2021, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/psychopathologie-historique-eros-et-thanatos-les-convulsionnaires/

[5] Émile Benveniste, Problèmes de linguistique générale, t. I, Paris, Gallimard, 1966, notamment « Les relations de temps dans le verbe français » et « L’appareil formel de l’énonciation ».

[6] Sur l’entrelacement du récit et du discours, cf. Emile Benveniste, Problèmes de linguistique générale, 1966-1974.

[7] Cf. l’apostrophe : « Hypocrite lecteur, — mon semblable, — mon frère ! » dont Baudelaire termine son poème « Au Lecteur », liminaire au recueil Les Fleurs du Mal (1861). Le présupposé est d’importance.

[8] Cf. En grammaire française on distingue en principe quatre types de modalités d’énonciation – différentes de la modalisation : modalité déclarative (assertive) ; modalité interrogative, modalité impérative (injonctive) ; modalité exclamative (émotive).

[9] Similaire au topos aristotélicien.

[10] Cf. Paul Ricœur, Temps et récit, 3 vol., Paris, Seuil, 1983-1985.

[11] Cf. le chapitre « Le texte et le réel » in M.P. Schmitt et A. Viala, Savoir-Lire, 1987.

[12] Le mensonge, ou le dénigrement, par exemple, représentent de certaines vérités, celles d’intentions, fussent-elles inconscientes.

[13] Et ici, les modalités du discours sont révélatrices.

[14] Sur la modalité comme expression d’un positionnement et d’un jugement intellectuel ou affectif ou d’une volonté, cf. Charles Bally, Linguistique générale et linguistique française (1932), ouvrage dans lequel l’auteur distingue le modus (le procès modal, c’est-à-dire l’expression du jugement ou de l’attitude du locuteur) et le dictum (le contenu propositionnel ou la représentation objective de l’énoncé).

[15] Cf. Nicolas Koreicho, « Psychanalyse et culture », En ligne, Site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/exegese/, Juin 2026.

[16] Cf. Francis Jacques, Différence et subjectivité. Anthropologie d’un point de vue relationnel (Analyse et raisons). Aubier Montaigne, 1982.

[17] De telle autre manière qu’un texte possède son propre inconscient, qui, dans une large mesure, est différent de celui de son auteur.

[18] Algirdas-Julien Greimas, Sémantique structurale, Paris, Larousse, 1966.

[19] Cf. Nicolas Koreicho, « La Sublimation », en ligne, Site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/la-sublimation/, Mars 2022.

[20] Cf. Nicolas Koreicho, « Émotions, sentiments, affects », en ligne, Site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/emotions-sentiments-affects/ , Mars 2020.

[21] « Je suis un homme malade… Je suis un homme méchant. Un homme repoussoir, voilà ce que je suis. » Incipit de la nouvelle Les Carnets du sous-sol (aussi traduite par Mémoires écrits dans un souterrain), 1864. Cf. également l’expression « théâtre de la cruauté » d’Antonin Artaud dans Le Théâtre et son double, 1937.

[22] Sigmund Freud : « Partout où je suis allé, un poète était allé avant moi ». Freud témoigne de son admiration pour les poètes et les écrivains, qu’il voyait comme des précurseurs et des explorateurs dans la découverte des modalités princeps de l’inconscient et de ses profondeurs, bien avant qu’il ne développe une science de la psychanalyse.

[23] Sigmund Freud, de la Contribution à l’étude des aphasies, 1891 à la Métapsychologie, 1915.

[24] Sigmund Freud, préface au livre d’August Aichhorn, Jeunesse à l’abandon, 1925 ; puis, légèrement atténué,« Il semblerait presque qu’analyser soit le troisième de ces métiers « impossibles » dans lesquels on peut d’emblée être sûr d’un succès insuffisant. Les deux autres, connus depuis beaucoup plus longtemps, sont éduquer et gouverner. » dans Analyse avec fin et analyse sans fin, 1937.

[25] Sigmund Freud, L’Interprétation du rêve, 1900, notamment pour l’élaboration secondaire dans le travail du rêve ; retenons également Totem et Tabou, (1913) pour le très poussé développement dans cet ouvrage de l’élaboration secondaire, lequel décrit précisément le processus par lequel la conscience tente de rationaliser, d’ordonner et de rendre logiques des croyances, des interdits ou des formations psychiques dont l’origine réelle et inconsciente a été oubliée ou refoulée.

[26] Cf. Infra 4. L’élaboration secondaire : du vécu au représenté.

[27] Sigmund Freud, Esquisse pour une psychologie scientifique, 1895-96 ; Sigmund Freud, Joseph Breuer, Études sur l’hystérie, 1895.

[28] En ceci, l’absurde « déconstruction » et autres vains slogans en vogue dans les milieux wokistes sont des impostures et des incomplétudes.

[29] D’où la vanité de bien des slogans lacaniens.

[30] Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, 1913-1927.

[31] Sigmund Freud, Le Délire et les rêves dans la « Gradiva » de W. Jensen (Der Wahn und die Traüme in W. Jensens « Gradiva »), 1907.

[32] Nicolas Koreicho, « Le symptôme », En ligne, Site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/le-symptome/, 2017.

[33] Sigmund Freud, Op. cit., L’interprétation du rêve, 1900 ; Totem et Tabou, 1913.

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Séminaire de l’IFP

Séminaire mensuel permanent de l’Institut Français de Psychanalyse© 
Rentrée 2026-2027

Tous les 2èmes jeudis du mois – octobre à juin – 18h30/21h30
Exclusivement en visioconférence
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Pulsions

Argument

Il importe et il suffit de regarder le monde, sans nécessairement en contempler tous les aspects, de le voir nous submerger parfois, à travers les images dans le tréfonds desquelles se trouve, bien sûr, quelque chose de nous, pour rencontrer les pulsions : violence, destruction, catastrophe, emprise, sexualité, avidité, manipulation, mensonge, addiction, vertige, passage à l’acte, mais aussi création, don, spiritualité, attachement, recherche de l’autre, quête de soi, amour, désir de savoir, de voir, de comprendre, de transmettre. À l’intérieur des individus comme au plus profond des sujets, par-delà l’illusion des groupes, l’artifice des drogues, les impasses perverses, quelque chose pousse, insiste, se répète, au risque de la vie donnée, mais aussi jusqu’à l’excès, et jusqu’à la mort surgissant, parfois contre la conscience, contre la volonté de celui-là même qui en est traversé, possédé, touché.
Cependant, n’est-ce pas que lorsque nous parlons de « pulsion », une fraction d’instant, tant bien que mal, le terme bouscule tout à coup notre entendement ?
Le mot lui-même porte déjà en son histoire quelque chose du concept. Emprunté (XVIe) au bas latin pulsio, « action de pousser, de repousser », dérivé de pulsum, supin de pellere, « mettre en mouvement, pousser », il appartient d’abord au langage de la poussée – du nom usuel : pulsus, d’où pouls –, du mouvement, de la force, sans que le terme pulsion prenne le dessus. Son histoire française le conduit de la « poussée » aux usages physiques et techniques, issus de la propagation d’un mouvement dans un milieu fluide ou élastique (Voltaire, Newton), ceux-là impliquant d’emblée une opposition et/ou une facilitation, avant que la psychanalyse ne lui donne une portée nouvelle, pour exprimer une force psychique inconsciente qui fait tendre l’organisme vers un but.
C’est avec Freud que la pulsion – en allemand Trieb (de treiben « pousser, mettre en mouvement, actionner »), issu du Proto-Germanique drībana « pousser, chasser, aller vers l’avant » (qui a aussi donné drive en anglais) – devient véritablement un concept : non un instinct, non un simple besoin, mais un point de tension où le corporel et le psychique se trouvent engagés l’un dans et avec l’autre. Dans les Trois essais sur la théorie sexuelle, puis dans la métapsychologie (1905-1915 – 1920 : 1ère et 2ème théorie des pulsions), Freud en fait progressivement, selon diverses acceptions et terminologies, l’un des opérateurs fondamentaux de la vie psychique.
Dès lors, le concept ne cessera de se déplacer, conférant aux successeurs le loisir de l’affiner, d’en proposer quelques fois de courtes extensions. Pulsions sexuelles, pulsions du Moi, pulsions de vie, pulsion de mort : Freud lui-même en modifie les contours, les oppositions et les rapports. La pulsion possède une source, une poussée, un but et un objet ; mais chacun de ces termes ouvre à son tour au moins une question.
Ainsi, que devient une pulsion lorsqu’elle est refoulée, quand elle est déplacée, si elle est retournée contre le sujet, et quand elle est dirigée vers l’autre, et quelle est la nature de sa transformation lorsqu’elle est sublimée ? Que devient-elle lorsqu’elle rencontre le désir, le fantasme, le symptôme, le souvenir ou la répétition ?
D’une manière équivalente, que devient le concept lui-même lorsqu’il passe de la théorie sexuelle à la métapsychologie, puis de la métapsychologie à l’épistémologie de la psychanalyse ?
À la façon d’un développement, nous interrogerons les différents destins de la pulsion : ses destins psychiques, mais aussi les destins du concept de pulsion dans l’histoire de la psychanalyse jusqu’à nos jours.
De Freud à ses premiers successeurs, puis dans ses élaborations contemporaines, la pulsion sera mise à l’épreuve de la psychopathologie fondamentale et de la clinique : névroses, psychoses, perversions, addictions, passages à l’acte, organisations limites, mais aussi formes ordinaires de la vie psychique, des langages et des arts.
Cependant, si la pulsion est ce qui pousse, il nous appartiendra de comprendre ce qu’elle pousse à faire, ce qu’elle contraint à répéter, ce qu’à son tour elle peut transformer, et, peut-être aussi, ce qui, dans l’expérience, peut lui donner un autre destin.
NK – 31/08/2026

Jean-Baptiste Greuze, Tête de jeune fille, 1775, Musée des Beaux-Arts de Nancy.

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Psychanalyse et culture

Nicolas Koreicho – Juin 2026

Puisque nous sommes au terme de cette saison du séminaire, il me paraît important de souligner une mienne conviction qui a traversé, d’une manière ou d’une autre, notre travail de ces mois passés : la psychanalyse est, certes, une clinique, et la question du soin est centrale, mais elle est aussi, comme nous l’a enseigné Sigmund, une exigence dans la pensée même. En effet, elle exige une attention de tous les instants à la validité des concepts, aux textes qui fondent notre discipline, aux nuances du discours et du récit, aux diverses formes de symbolisation, et donc de connaissances et, dirons-nous, de savoir, lesquels rendent l’expérience de l’homme toujours plus intelligible. Ce cette manière, la mémoire, la culture, les agencements langagiers, la précision de la pensée des choses, loin de nous éloigner de cette expérience, en constituent des formes les plus élaborées de son appropriation, de son incarnation et de son approfondissement.
Comprendre un symptôme, un rêve, un fantasme, un souvenir, un transfert, dans leur possible mobilité, ne consiste pas seulement à observer silencieusement des faits ; cela suppose surtout de les inscrire dans un ensemble de significations, reliées entre elles, en ceci qu’ils sont traversés par des concepts que nos prédécesseurs ont éprouvés. En ce sens, la culture psychanalytique rejoint les cultures philosophiques, linguistique et littéraire dès lors que le réel nous indique que nous devons pour comprendre le sujet interroger les mots, les récits, les discours et les systèmes de valeur qui déterminent et organisent notre rapport à soi-même et à l’autre, aux autres.
Freud était, a minima, un connaisseur plus qu’attentif des mythes puisqu’il en a conçu certaines fondations de notre matière, Lacan fut un lecteur de linguistique, Ricœur un penseur du récit et de l’interprétation. Ce fondateur et ces auteurs nous rappellent qu’il n’est pas de clinique sans travail de pensée, ni de compréhension du sujet sans effort de conceptualisation.

Modestement, mais ma position me permet d’observer nos efforts et il me paraît que je stimule vos tendances à poursuivre cette double tendance : approfondir une sensibilité clinique, laquelle requiert naturellement l’assimilation d’une théorie du sujet, freudien à tout le moins, tout en cultivant le développement de vos savoirs intellectuels et artistiques, et ce que jadis on appelait les humanités. Logiquement, à partir des langages qui n’expriment pas seulement la pensée mais qui contribuent amplement à la constituer, éminemment dans les processus de sublimation, c’est tout uniment dans la conversation entre expérience, observation, lecture et intellection que s’échafaude une pratique analytique valide.
En effet, à l’instar du symptôme qui n’est pas, disions-nous, uniquement un fait mais bien, ceci dit un peu sèchement, un vecteur privilégié de transport du sens, souvent complexe malgré son unicité d’apparence, le récit « historicise » l’expérience, tandis que le discours « subjectivise » la parole. En conséquence, la culture et les savoirs ne sauraient être extérieurs à la psychanalyse fussent-ils pris comme référence ; ils en sont les composants organiques fondamentaux. C’est la raison pourquoi l’analyse intellectuelle transforme cette expérience vécue en expérience pensable, et donc, logiquement, interprétable.
Comme de juste, la psychanalyse nous apprend que l’homme ne se réduit ni à ses comportements ni même à ses affects. C’est aussi un être de mémoire, de langage, et, conséquemment, de récit et de discours, et, ce qui s’ensuit, de modification. Dès lors, la formation analytique, sans fin, exige tout à la fois et autant une fine attention clinique qu’une véritable et profonde culture intellectuelle – textuelle – par-delà le langage. C’est pour ces raisons que lire et écrire ne sont pas des activités incidentes à notre clinique. Elles en sont, dans le projet de l’interprétation juste, les conditions sine qua non.

C’est la raison pourquoi le commerce assidu de la philosophie et de la littérature, de l’anthropologie et de la mythologie, de la linguistique, sémantique et sémiotique ainsi que celui des arts en général ne constitue pas une excursion érudite. Elle permet de construire ce que nous pourrions appeler la sensibilité interprétative du clinicien, le sens clinique, pour subjectif soit-il, et c’est, d’une part, ce qui nous préserve d’une clinique à prise rapide, c’est-à-dire sans culture et/ou sans théorie, qui fait courir le risque de ne considérer, comme quelques centaines de « thérapies », des comportements et, d’autre part, c’est cela justement qui explique que la psychanalyse à toujours entretenu une intense proximité avec les humanités : elle ne cherche pas seulement, loin s’en faut, à expliquer des conduites ou à résoudre des cognitions, mais à comprendre comment, et à partir de quelles contraintes, un sujet donne forme, sens et histoire à son expérience, c’est-à-dire, en fin de compte, à sa vie même.

Quoi qu’il en soit, je vous remercie pour la qualité de votre engagement de lecture et, ce qui répond à ce bref rappel, de votre investissement d’écoute et d’écriture, tout au long de cette année, et je vous souhaite, en même temps que de belles surprises intellectuelles, une excellente continuation dans vos études et vos recherches.

Nicolas Koreicho – Juin 2026 – Institut Français de Psychanalyse©

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La mémoire en psychanalyse

Nicolas Koreicho – Février 2026

Pourtant au moment de ce départ pour Balbec, et pendant les premiers temps de mon séjour, mon indifférence n’était encore qu’intermittente. Souvent (notre vie étant si peu chronologique, interférant tant d’anachronismes dans la suite des jours), je vivais dans ceux, plus anciens que la veille ou l’avant-veille, où j’aimais Gilberte. Alors ne plus la voir m’était soudain douloureux, comme c’eût été dans ce temps-là. Le moi qui l’avait aimée, remplacé déjà presque entièrement par un autre, resurgissait, et il m’était rendu beaucoup plus fréquemment par une chose futile que par une chose importante. Par exemple, pour anticiper sur mon séjour en Normandie, j’entendis à Balbec un inconnu que je croisai sur la digue dire : « La famille du directeur du ministère des Postes. » Or (comme je ne savais pas alors l’influence que cette famille devait avoir sur ma vie), ce propos aurait dû me paraître oiseux, mais il me causa une vive souffrance, celle qu’éprouvait un moi, aboli pour une grande part depuis longtemps, à être séparé de Gilberte. C’est que jamais je n’avais repensé à une conversation que Gilberte avait eue devant moi avec son père, relativement à la famille du « directeur du ministère des Postes ». Or, les souvenirs d’amour ne font pas exception aux lois générales de la mémoire, elles-mêmes régies par les lois plus générales de l’habitude. Comme celle-ci affaiblit tout, ce qui nous rappelle le mieux un être, c’est justement ce que nous avions oublié (parce que c’était insignifiant et que nous lui avions ainsi laissé toute sa force). C’est pourquoi la meilleure part de notre mémoire est hors de nous, dans un souffle pluvieux, dans l’odeur de renfermé d’une chambre ou dans l’odeur d’une première flambée, partout où nous retrouvons de nous-même ce que notre intelligence, n’en ayant pas l’emploi, avait dédaigné, la dernière réserve du passé, la meilleure, celle qui, quand toutes nos larmes semblent taries, sait nous faire pleurer encore. Hors de nous ? En nous pour mieux dire, mais dérobée à nos propres regards, dans un oubli plus ou moins prolongé. C’est grâce à cet oubli seul que nous pouvons de temps à autre retrouver l’être que nous fûmes, nous placer vis-à-vis des choses comme cet être l’était, souffrir à nouveau, parce que nous ne sommes plus nous, mais lui, et qu’il aimait ce qui nous est maintenant indifférent. Au grand jour de la mémoire habituelle, les images du passé pâlissent peu à peu, s’effacent, il ne reste plus rien d’elles, nous ne le retrouverons plus. Ou plutôt nous ne le retrouverions plus, si quelques mots (comme « directeur au ministère des Postes ») n’avaient été soigneusement enfermés dans l’oubli, de même qu’on dépose à la Bibliothèque Nationale un exemplaire d’un livre qui sans cela risquerait de devenir introuvable.
Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleur, À la recherche du temps perdu, 1919

Mnémosyne, Titanide, Déesse de la Mémoire et du Souvenir

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Sommaire

Éléments d’épistémologie du terme

La mémoire en psychanalyse

Mémoire, affect et représentation

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Éléments d’épistémologie du terme

Selon l’étymologie, memoria se rapporte aux acceptions suivantes : « aptitude à se souvenir ; ensemble de souvenirs », au pluriel memoriae « recueil de souvenirs », en latin ecclésiastique « monuments commémoratifs ». Le mot est dérivé de memor « qui se souvient ; qui fait se souvenir ». En fonction de la racine indoeuropéenne, (s)mer : « préoccupation, souvenir ». On en rapproche le sanscrit smárati « il se souvient », le gotique maurnan « avoir soin de », l’anglais to mourn « déplorer ». On en rapproche aussi memor, memoria, memorare du groupe de memini « se souvenir » (réminiscence).
Il est intéressant de relever les sèmes communs à ces diverses origines dans lesquels on retrouve l’idée, logiquement, du souvenir, de la pensée du souvenir, mais aussi du soin, voire du regret, du pleur, de la déploration.
Le terme relève le plus anciennement et couramment du sens de « champ mental des souvenirs ». Dès le XIIe siècle, nous retrouvons l’« action de se souvenir » de quelque chose ou de quelqu’un. Au sens liturgique sera employée l’ancienne locution faire mémoire de pour « faire que le souvenir soit gardé » dans l’intention d’« évoquer dans les prières de la messe ». Toujours à cette époque on retiendra le sens particulier de « souvenir durable », compte tenu de ce qui est observable dans quelques locutions comme de bonne/de sinistre mémoire (XIIIe), littéraire, à la mémoire de (XVIIe), formule d’inscriptions et d’épitaphes. La faculté de ses souvenir s’atteste dans l’expression de mémoire (XVIIe), après par mémoire (XIIIe). Plus tardivement, on retrouvera mémoire dans le sens d’un dispositif technique dans les calculatrices et les ordinateurs (capacité de mémoire, mémoire vive, mémoire morte..). Enfin la locution pour mémoire réfèrera à l’expression « à titre de renseignement ». Quelques dérivés, non modificatifs du sens tels un mémoire, mémorial, mémorandum, immémorial, immémoré, -ée (XVIe puis Chateaubriand), remembrance, sont établis.

Les termes de diverses sortes de mémoire sont employés dans l’idée d’une mémoire du corps, des sens, du social ou de la physique. Ainsi en est-il dans la mémoire auditive, gustative, visuelle, sensorielle, mais aussi dans la mémoire collective – l’inconscient collectif n’existe pas, l’inconscient étant un concept éminemment individuel –, héréditaire, panoramique – signe d’un danger mortel descriptible dans la crise d’épilepsie ou dans le traumatisme (effraction mortifère) –, biologique (inhérente à la cellule vivante).

En philosophie, la mémoire représente une fonction psychique relative à la conscience de soi, liée à l’imaginaire, qui concourt à l’unité du moi en reproduisant un état de conscience passé reconnu comme tel par le sujet (Cf. Bergson).

En psychologie, on parlera de mémoire immédiate, différée, affective, mécanique, de mémoire volontaire, involontaire. La mémoire est une fonction cognitive essentielle qui permet d’encoder, conserver et restituer des informations issues de nos expériences et de notre environnement. Elle est indissociable de notre identité, soutient la réflexion, guide nos comportements et rend possible la projection dans l’avenir.
En psychopathologie, on recensera parmi les fréquents troubles de la mémoire, les altérations[1], les délires, les amnésie, hypermnésie, paramnésie.
Facteurs qui influencent la mémoire
– Vieillissement : la plasticité diminue, ce qui explique certaines difficultés de mémorisation.
– Réserve cérébrale et cognitive : la capacité à résister aux lésions cérébrales dépend du volume neuronal, du nombre de synapses et de l’efficacité des réseaux. Elle est influencée par l’éducation, la stimulation intellectuelle, l’activité physique, les relations sociales, le sommeil et l’alimentation.
– Sommeil : favorise la consolidation mnésique, notamment le sommeil lent.
– Émotions : peuvent renforcer ou perturber la mémoire. Les émotions positives améliorent la mémorisation, mais un stress intense ou un traumatisme peut provoquer des troubles (TSPT, amnésie dissociative).
Un souvenir correspond à une activation spécifique de neurones reliés par des synapses. La plasticité synaptique (renforcement, affaiblissement, création de connexions) est le mécanisme fondamental de la mémorisation. Des protéines (comme la PKM zêta) favorisent la consolidation des souvenirs et leur maintien à long terme.

En neurologie, On distingue plusieurs formes de mémoire, interconnectées mais reposant sur des réseaux neuronaux partiellement distincts. On différenciera la mémoire à court terme (de travail)[2], de la mémoire à long terme.
Pour cette dernière, on catégorisera :
    – la mémoire déclarative, explicite,
. épisodique rétrospective, ou autobiographique, qui consiste à se remémorer les événements passés. C’est la mémoire des événements personnels situés dans le temps et l’espace, indispensable pour se projeter dans l’avenir. Elle s’élabore dès l’enfance (vers 3-5 ans) et se transforme avec le temps par un processus de sémantisation ;
. épisodique prospective, se remémorer les actions futures à réaliser. La mémoire épisodique concerne le rôle de l’hippocampe et du cortex préfrontal ;
. sémantique, mémoire des connaissances générales (langage, concepts, faits sur le monde et sur soi), qui se construit tout au long de la vie. Elle concerne le rôle du lobe temporal médian, l’hippocampe, l’amygdale.
    – la mémoire non déclarative, implicite :
. procédurale, c’est la mémoire des automatismes et savoir-faire inconscients (marcher, conduire, jouer d’un instrument de musique). Elle s’acquiert progressivement et se consolide par la répétition. Elle concerne le rôle du striatum et l’amygdale ;
. perceptive, en tant que liée aux sens elle enregistre inconsciemment des images, sons, odeurs, etc., facilitant les repères et habitudes. Elle concerne les aires sensorielles, et langagière ;
. des conditionnements – réponse émotionnelle, rôle de l’amygdale ; réponse musculaire, rôle du cervelet
. des apprentissages non associatifs, rôle des voies réflexes;
. de l’amorçage, rôle du néocortex;
    – la mémoire visuo-spatiale (noms écrits, objets et lieux dans l’espace, trajets, orientation).

La mémoire en psychanalyse

La psychanalyse est travail de mémoire, de restitution ou de reconstitution : le symptôme est réminiscence, le rêve est réaménagement et voie de retour – et de recours lorsque l’on ne se souvient plus de ses rêves, il reste toujours des bribes – de ce qui fut inscrit. Le refoulement, avorton du souvenir et constitution de l’oubli, conserve les représentations a minima indésirables dont le sujet se protège. Et la mémoire se réorganise autour des cratères, des failles, des creux laissés par le traumatisme souvent en créant des « après-coups » successifs. Quel que soit le cadre clinique, le travail analytique cherche à restaurer ou à installer un mode de pensée qui puisse accueillir la remémoration et permettre le retour du passé par les voies du transfert, lequel peut prendre de multiples formes « positives » (amour, amitié, tendresse, confiance, motions facilitantes), quelquefois successivement, et/ou « négatives » (haine, antipathie, répulsion, défiance, motions conflictuelles plus complexes selon l’itération de la pulsion de mort) et, quelquefois, du contre-transfert, susceptible d’être – facilement par l’analyste – analysé.
Pour Freud, la mémoire est l’occasion pour l’inconscient de se manifester à travers les propos et les actes conscients et préconscients. Elle est constituée de réminiscences actives qui proposent au sujet un travail psychique de transformation et d’actualisation, que ce soit dans les rêves, dans les symptômes, dans les souvenirs, dans les oublis, dans les transferts (Cf. L’interprétation des rêves), lesquels remplacent les souvenirs oubliés, en particulier les souvenirs d’enfance. Dès lors, on peut parler d’empreintes, d’impressions, de réminiscences, de traces mnésiques, d’échos, d’esquisses, de restes qui peuvent être représentés, figurés, éclaircis, complétés, analysés, reliés. A partir de ce dont on se rappelle sans s’en souvenir, des plaisirs, des jouissances, des peurs, des angoisses, on peut reconstituer (Cf. la reconstitution judiciaire) ce dont on ne se souvient pas, ce dont on n’a pas envie de se souvenir, voire ce qu’on refoule, à travers les discours, les récits, les souvenirs-écrans, les rêves, les transferts, les symptômes.
Nous sommes, jusqu’à un certain point, prisonniers des réminiscences dont on ne peut faire que patiemment, progressivement le récit (du signifiant vers le signifié, puis les origines, les causes, la logique, l’énoncé, l’énonciation). C’est le cas pour les addictions, les obsessions, les perversions, les traumatismes, les symptômes, les transferts et les contre-transferts qui demeurent obscurs tant qu’ils n’ont pas été travaillés, et confiés.
Cliniquement, c’est, outre l’interprétation des transferts[3] (en prenant en compte les cadres[4]) dans la biographie des affects du sujet en particulier, qui n’empêche d’ailleurs pas sa durée ni ses qualités, les anamnèses, réminiscences, fantasmes, révélations oniriques, symptômes appréhendés, se dévoilant peu à peu, qui permettent un réaménagement du passé, plus souple, moins contraignant, toujours plus accessible, dans la mesure de ce à quoi il est nécessaire d’accéder.
Les réseaux de la mémoire construisent l’identité, et développent la personnalité, idéalement dans la capacité à s’adapter au monde et, éventuellement à se et le transformer, ou au moins leurs environnements. Les gènes mêmes se modifient (épigénétique) et s’expriment en fonction des après-coups des expériences vécues.
Depuis Freud, les formes du travail de mémoire dans la culture se modifient : l’histoire interroge l’interprétation du passé, la littérature explore ses infinis retours, l’anthropologie décrit les dispositifs commémoratifs qui soutiennent le devoir de mémoire et du deuil tandis que le législateur se penche sur le droit à l’oubli.
Il faut se souvenir pour oublier.
La mémoire est, sous une acception définitionnelle globale, une faculté équivalente à un champ mental dans lequel les souvenirs, proches ou lointains, sont « enregistrés, conservés et restitués ». Cela nous entraine ipso facto vers l’idée de la psychanalyse d’une part en la conception formulée par Freud « La conscience naîtrait là où s’arrête la trace mnésique[5] » (1920) dans son processus de transformation et d’actualisation de l’implicite (en neuropsychologie, mémoire non déclarative ; inconscient ; les affects) vers l’explicite (en neuropsychologie, mémoire déclarative ; préconscient, conscient ; la représentation).
D’autre part, cette vaste idée de transformation et d’actualisation ne se fait qu’à la condition de comprendre l’origine de la mémoire expérientielle que sont les affects[6], à partir des émotions, qui ancrent les affects principalement dans l’inconscient, et qui vont devoir trouver une forme, mnésique, discursive, intellectuelle, pour trouver un développement dans le préconscient et dans le conscient, grâce aux réminiscences.
C’est la fameuse distinction freudienne entre l’affect et la représentation[7].

Mémoire, affect et représentation

L’impact des émotions que nous ressentons est utilisé par notre cerveau pour mémoriser nos expériences. Ainsi, nous pouvons distinguer dans chaque expérience vécue une partie affective (émotion ressentie, pouvant donner lieu à un discours) et une partie intellectuelle (formulée, pouvant donner lieu à un récit).
Dès lors, Sigmund Freud pouvait distinguer clairement l’affect et la représentation dans sa théorie psychanalytique, notamment dans le cadre de sa première topique (inconscient, préconscient, conscient) et à partir de sa réflexion sur l’hystérie.

Nous partirons de la représentation, afin de nous emparer de la partie la plus facilement appréhendable, puisque les textes métapsychologiques freudiens proposent une double fonction, celle de délégation, de tenant lieu (représentance) et celle de rendre à nouveau présent, de présenter à nouveau, puis nous irons vers l’affect, de manière à saisir ce qui est réellement utile à reconnaître en analyse, pour faire se réintriquer la pulsion de mort à la pulsion de vie, tant la représentation s’éloigne parfois presque totalement de l’émotion première à laquelle elle se réfère.

La représentation (Vorstellung) apparaît en un contenu psychique structuré. Elle désigne le contenu mental, l’idée ou l’image associée à un souvenir, un fantasme, un rêve, un symptôme correspondant à une pensée, une émotion, un sentiment, un désir.
Nous pouvons déjà, à ce stade, penser en cela à certaines parties du discours et du récit, telles qu’elles sont exhaustivement proposées en linguistique. Nous en reparlerons.
La représentation correspond à la trace psychique d’une expérience, stockée dans l’appareil psychique.
Les différents types de représentation peuvent être conscients ou inconscients. Ils forment le « matériel » sur lequel travaille l’organisation psychique tel que les expériences fondatrices ou déstructurantes, les souvenirs, les fantasmes, les images du rêve, les associations spontanées.
L’événement traumatique ou le fantasme d’un désir refoulé, d’une crainte sont à ce titre profondément imprimés dans la mémoire sous une forme représentative. C’est alors que la représentation prend toute sa symbolique comme signifiant psychique. Elle peut ainsi prendre la forme d’une image, d’un mot, d’une scène évoquant des émotions anciennes auxquelles elle est attachée.
Les représentations refoulées comme les désirs interdits ou les traumatismes inenvisageables sont particulièrement inaccessibles à la conscience sans un début de travail analytique, c’est-à-dire, dans un premier temps, de formulation, de compréhension et d’acceptation. C’est ce passage par le préconscient qui fait des représentations, rendues accessibles, les éléments de pensées complexes à déchiffrer.
Les associations qui pourront se produire, dans le langage, à partir de ces représentations, donneront lieu à liaisons, déliaisons, selon l’interprétation, le plus souvent différée, du psychanalyste.
Le travail rhétorique autorisé par les représentations inconscientes ordonne une logique associative permise par exemple dans la condensation (métonymie) ou le déplacement (métaphore), ainsi qu’il en est du rêve, des lapsus, des actes manqués.
Ainsi, dans L’Homme aux rats (1909), le patient associe de manière compulsive l’idée de « rats » à des angoisses liées à son père. La représentation « rats » est le substitut symbolique d’un conflit inconscient (culpabilité, ambivalence envers le père).
De la sorte, lorsque nous parvenons à formuler une expérience, un souvenir, un fantasme, une association onirique, nous pouvons travailler plus avant. Car, à l’intérieur[8], si l’on peut dire ainsi, de la représentation, de la réminiscence, se trouve le matériau à partir duquel il est possible de comprendre l’impact, l’effet de ces expérience, souvenir, fantasme, association onirique, sur notre développement ultérieur. Voici comment la représentation permet de saisir l’élément tour à tour pulsionnel, émotif, affectif, déterminant pour le développement de la personnalité et de ses troubles, sous la forme du signe, du sème, du symbole ou du récit qui s’y rattache. Aussi bien, dans la mesure ou l’analysant accueille la représentation, il nous est loisible de retrouver ce qui mérite de parvenir à la conscience du sujet.
Ce qui ne parvient pas, par la représentation, à la conscience adoptera maints oripeaux, névrotiques dans le meilleur des cas, psychotique pour le pire, narcissique pour qui aime la complexité et le risque, afin de s’imposer au sujet sous des formes plus ou moins déplorables.

Si la représentation, comme nous l’avons dit, est relativement facile d’accès, grâce à la remémoration, bien que sous une forme modifiée, altérée ou sublimée, que ce soit sous la forme représentative d’une réminiscence, d’un fantasme, d’une image de rêve, d’une association spontanée, l’affect (Affekt), lui, ne peut s’entendre d’abord que par ce qu’il manifeste d’énergie pulsionnelle. En effet, l’affect consiste en la charge émotionnelle ou énergétique (énergie liée à la pulsion) associée à une représentation. Il s’agit premièrement de la quantité d’excitation (énergie pulsionnelle) associée justement à l’image, au souvenir, au fantasme, à l’association onirique du sujet procurée dans sa mémoire par l’évocation suscitée. Dès lors, l’affect peut être conscient de lui-même, et équivaloir en cela facilement pour le sujet à l’une ou l’autre des émotions fondamentales telles la surprise, la peur, la colère, le dégout, la tristesse, la joie, ou inconscient, tel que surgi dans l’angoisse, la douleur mentale, le mépris, la honte, le sentiment de culpabilité, le déni, la résignation, le chagrin. Sigmund souligne que l’affect peut se détacher de sa représentation originelle, notamment dans les névroses. Il en est ainsi lors d’une peur intense qui, associée à un souvenir refoulé, jaillit au ventre, ou l’angoisse sans cause apparente qui, selon une circonvolution inattendue de votre esprit, vous saisit à la gorge ou encore l’amour qui, associée à une voix depuis longtemps éloignée, vous prend aux cheveux. Dans sa dimension quantitative, Freud emprunte à la physique l’idée d’une énergie pulsionnelle qui « charge » la représentation. L’affect en est le poids, l’intensité, sans que l’on puisse détacher cet affect de sa nature qui, en quelque sorte, le conditionne. On parlera de quantum d’affect pour qualifier la quantité[9] d’énergie psychique dans la production qui accompagne une impression psychique, mesurable[10] bien entendu par sa nature mais ici, quantitativement, par son intensité comme lors d’une colère explosive, d’une sourde angoisse, d’un profond chagrin qui auront bien évidemment une influence sur ce qu’il en adviendra dans la mémoire. Le destin des affects, comme ailleurs celui des pulsions, peut consister en celui du refoulement, faisant que l’affect peut être détaché de sa représentation et se manifester ailleurs sous la forme d’une angoisse flottante, ou d’un symptôme corporel, dont l’origine est souvent moins aisée à identifier.
Se manifestant de manière plus évidente, et plus facile à identifier, la conversion hystérique (paralysie, douleurs, cécité etc., sans cause organique) fait se déplacer l’affect vers le corps comme selon l’exemple de cet éminent rhumatologue qui voit arriver sur un brancard sa patiente raide comme un passe-lacet et qui, une vingtaine de minutes plus tard, ressort du cabinet du professeur, qui aura su parler avec elle, gambadant tel le cabri.
Parmi le destin des affects, celui qui va se manifester par la parole, par exemple chez un sujet confronté au sentiment de culpabilité sous-jacent, archaïque, prenant sa source dans l’ombre puissante et ancienne d’un parent abusif, pourra s’imposer au sujet révélant à l’occasion une agressivité à l’égard d’un proche plus brillant, lorsque la jalousie aura pris, un temps, le dessus sur le respect. Ainsi, dans Dora (1905), l’affect de colère envers un proche est refoulé et se manifestera par une violente toux nerveuse, prototype inabouti de l’oralité. La représentation (dans ces deux exemples, le conflit transférentiel avec le proche) est inconsciente, mais l’affect persiste sous forme de symptôme, agressif ou fruste.
Freud illustre parfaitement cette distinction dans le cas d’Anna O. (Études sur l’hystérie, 1895) : la patiente présente des symptômes physiques (toux, paralysie) qui sont des conversions d’affects liés à des représentations refoulées.
Enfin, sous les atours d’une transformation radicale de ses pulsions libidinales possiblement les plus imposantes, l’artiste mettra en œuvre, dans la représentation des corps et des visages à travers les siècles, la sublimation[11] selon la forme la plus aboutie de la transformation des affects, au départ et en partie, sexualisés en une activité hautement civilisatrice.

Nous devons formuler quelques remarques sur le fonctionnement central de la dissociation de l’affect avec la représentation, en tant que mécanisme clé, à l’intérieur de pathologies archétypiques comme l’hystérie, que Freud étudie dans la transformation de cet affect en une représentation symptomatique. En effet, dans ce cas bien illustratif de l’hystérie, la représentation refoulée, devenue inconsciente, laisse l’affect persister sous une transformation corporelle, « piètre compromis », chargée d’angoisse. Cette dissociation explique pourquoi certains symptômes, comme la paralysie hystérique que nous avons illustrée précédemment, n’ont pas de cause organique, mais expriment, avant toute élaboration analytique, un conflit psychique incompris.
Cette dissociation a pour objet, sur le plan de l’économie psychique, de permettre au refoulement d’éviter au sujet une souffrance consciente, un passage à l’acte préjudiciable, cependant que l’affect « errant » cherche une issue insatisfaisante sans la représentation de l’épisode qui l’a créé, ici sous la forme du symptôme, ailleurs sous celle de l’acte manqué, de l’accident, de l’image de rêve, du souvenir oublié et revenu, du fantasme. C’est alors qu’il nous faut apparier l’affect à la représentation idoine, afin que le symptôme soit levé.
Un certain nombre de mécanismes de défense mettent en œuvre une représentation consciente, mais dont l’affect est neutralisé, et ce sera l’isolation, comme dans le fait de décrire un traumatisme sans émotion (sous sa forme la plus névrotiquement définitive dans l’alexithymie), dont l’affect est nié ; comme dans le déni, mais dont la représentation persiste (tremblement corporel de colère cependant que l’affirmation ne reconnaît pas cette colère) ; comme dans l’accident dans l’idée non pensée qu’il ne s’agit pas d’un acte manqué, mais dont la fonction véritable est pourtant d’éviter la confrontation avec l’autre présent ou du passé.
Ce phénomène de dissociation est comparé par Freud à une mauvaise connexion électrique. L’affect est « débranché » de sa représentation, mais la décharge se fera sous la forme du symptôme, de l’acte manqué, du lapsus, de la parole intempestive.

Pour conclure provisoirement sur les distinctions à faire entre l’affect et la représentation, insistons sur la réalité selon laquelle elle permet de comprendre comment l’appareil psychique gère les conflits devenus internes. En séparant l’affect de sa représentation, le sujet peut « éviter » la souffrance consciente, mais au prix de symptômes, de mauvais choix ou de passages à l’acte, toujours plus ou moins préjudiciables.
Les implications de la compréhension des distinctions fondées sur la différence et les liens entre l’affect et sa représentation sont, pour la cure psychanalytique, d’une importance capitale.
Tout d’abord en ce que l’un des buts éminents de l’analyse est, en rétablissant les liens entre les représentations et les affects qui les sous-tendent, de rétablir ou d’établir le principe de liaison[12], afin que le patient puisse comprendre l’origine et le fonctionnement de ses symptômes, de ses troubles, de ses pathologies. En parlant, en formulant, en mentant, en se trompant, en agressant verbalement, en définitive, et plus sûrement, en se confiant, le patient oriente l’analyste vers la compréhension des liaisons manquantes et qu’il peut retrouver, non seulement à travers ses pleurs, ses rires, ses chausse-trappe, ses pièges accueillis, puis acceptés, puis traités, dans lesquels le patient peut ne pas tomber du fait de la présence attentive, précise, distinctive de l’analyste.
La cure, de ce fait, s’impose bien comme visant principalement à associer affect et représentation, de telle sorte que l’angoisse, l’agressivité, la perversité, la détresse ou le désarroi ou l’ignorance le plus souvent du patient prenne une forme, propre à la sincérité d’un Moi retrouvé ou trouvé, qui préfère, bien entendu, l’élaboration régulière, selon le terme surmoïque du Préconscient, du principe de réalité plutôt que l’échec dû à la primauté de l’impasse du Ça inavoué.

À ce moment même, dans l’hôtel du prince de Guermantes, ce bruit de pas de mes parents reconduisant M. Swann, ce tintement rebondissant, ferrugineux, interminable, criard et frais de la petite sonnette, qui m’annonçait qu’enfin M. Swann était parti et que maman allait monter, je les entendais encore, je les entendais eux-mêmes, eux situés pourtant si loin dans le passé.
Alors, en pensant à tous les événements qui se plaçaient forcément entre l’instant où je les avais entendus et la matinée Guermantes, je fus effrayé de penser que c’était bien cette sonnette qui tintait encore en moi, sans que je pusse rien changer aux criaillements de son grelot, puisque, ne me rappelant plus bien comment ils s’éteignaient, pour le réapprendre, pour bien l’écouter, je dus m’efforcer de ne plus entendre le son des conversations que les masques tenaient autour de moi. Pour tâcher de l’entendre de plus près, c’est en moi-même que j’étais obligé de redescendre.
C’est donc que ce tintement y était toujours, et aussi, entre lui et l’instant présent, tout ce passé indéfiniment déroulé que je ne savais pas que je portais.
Marcel Proust, Le temps retrouvé, À la recherche du temps perdu, 1919

Nicolas Koreicho – Février 2026 – Institut Français de Psychanalyse©


[1] La mémoire peut être altérée par :
– Des causes sévères : traumatisme crânien, AVC, tumeurs, maladies neurodégénératives (Alzheimer, Parkinson, Huntington).
– Des causes transitoires ou réversibles : dépression, anxiété, fatigue, médicaments, ictus amnésique.
Les troubles affectent différemment les systèmes mnésiques : Alzheimer touche surtout l’épisodique, Parkinson la procédurale, la dépression la mémoire.

[2] Mémoire du présent, permettant de maintenir et manipuler brièvement des informations nécessaires à une tâche en cours. Elle repose sur deux systèmes : la boucle phonologique (informations verbales) et le calepin visuospatial (informations visuelles).

[3] Acte, pensée, sentiment par lequel un affect éprouvé pour un objet est étendu à un objet différent. Se fait principalement par association. Le transfert représente dans les processus d’accompagnement, psychanalyse, psychothérapie, coaching, mais aussi vis-à-vis du médecin, de l’avocat, de l’enseignant, etc. la projection, par l’analysant, l’étudiant, le patient, le client, etc. de contenus issus de son propre inconscient et provenant d’expériences infantiles, sur la personne de l’accompagnant, qui lui apparaît dotée de qualités, d’intentions, d’affects différents de la réalité de l’accompagnant. « La reviviscence de désirs, d’affects, de sentiments éprouvés envers les parents dans la prime enfance, et adressés cette fois à un nouvel objet ». Le contre-transfert est la projection par l’accompagnant des contenus issus de son inconscient et de ses expériences sur la personne de l’analysant, du patient, du client, de l’étudiant de motions affectives  » (Francis Pasche – 1975).
En analyse, plus spécifiquement, Freud propose, dans Remémoration, répétition et élaboration (1914) que, “Dans le cas où le patient se borne simplement à respecter les règles de l’analyse, nous réussissons sûrement à conférer à tous les symptômes morbides une signification de transfert nouvelle et à remplacer sa névrose ordinaire par une névrose de transfert dont le travail thérapeutique va le guérir”. Ainsi c’est grâce à l’analyse du transfert et à son interprétation que l’occasion est donnée aux patients d’accepter de se représenter et développer le cœur des conflits psychiques qui se répètent dans sa vie et dans les relations avec l’analyste, afin de comprendre les motions pulsionnelles et libidinales qui constituent son fonctionnement depuis l’enfance. Ceci va lui donner, pour peu qu’il parvienne à se dégager de ces ornières anciennes la possibilité de modifier ses relations avec lui-même avec son analyste et avec les autres. Pour Freud le transfert négatif se situe du côté d’une résistance à la guérison qui hélas conduit le sujet à trouver dans la cure un espace de satisfaction de son masochisme et de sa culpabilité primaires relatives à la pulsion de destruction. Pour résumer, le transfert est un déplacement de l’investissement vers l’analyste propre à l’être vivant (compulsion de répétition) à répéter les expériences du passé, d’amour et de haine vers le sujet propre et les objets, ce qui implique que plusieurs sortes de transferts sont tour à tour mobilisés.

[4] Le cadre, les cadres, donc, sont, dans l’ordre d’influence : relationnel (transfert, contre-transfert), personnel (le non-verbal), conversationnel (discursif), référentiel (éthique, théorico-clinique), contractuel (l’objectif), matériel (lieu, temps).

[5] Sigmund Freud, « Au-delà du principe de plaisir », in Essais de psychanalyse, 1920.

[6] Nicolas Koreicho, Émotions, sentiments, affects, en ligne, Site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/emotions-sentiments-affects/, Mars 2020.

[7] Sigmund Freud, Contribution à la conception des aphasies : une étude critique, 1891, puis Études sur l’hystérie, 1895, puis Esquisse pour une psychologie scientifique, 1895, puis Métapsychologie, 1915, puis L’interprétation des rêves, 1926.

[8] Comme pour le doubitchou où « il y a une espèce de deuxième couche à l’intérieur ».

[9] Dans Métapsychologie (1915), Freud en arrive à définir les affects non plus seulement selon une perspective économique mais en les considérant aussi bien comme la traduction subjective des qualités de l’énergie pulsionnelle.

[10] Sigmund Freud, Les psychonévroses de défense, in Névrose, psychose et perversion, 1894 : « quelque chose qui peut être augmenté, déplacé, déchargé et s’étale sur les traces mnésiques des représentations un peu comme une charge à la surface des corps ».

[11] Nicolas Koreicho, La Sublimation, en ligne, site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/la-sublimation/, mars 2022.

[12] Nicolas Koreicho, Liaison-Déliaison, en ligne, Site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/liaison-deliaison/, juin 2025.

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Liaison-Déliaison

Nicolas Koreicho – Juin 2025

Sommaire

Antonio CANOVA (1757-1822), Psyché ranimée par le baiser de l’Amour, 1787-1793, Le Louvre
  • Préambule
  • Actualité des pulsions de vie
  • Actualité des pulsions de destruction
  • Origine du concept double en psychanalyse
  • Pulsions fondamentales
  • Traitement des corps
  • Civilisation de la raison
  • Sublimation, principe de liaison
  • L’art et la liaison

Préambule

Notre démonstration débutera par une référence relative à la deuxième théorie des pulsions, laquelle propose un point d’entrée satisfaisant pour introduire ce que représente le concept double Liaison-Déliaison applicable à toutes les topiques.
Les années 1915 ont permis à Freud de développer la manière dont un premier dualisme, l’opposition pulsions sexuelles – pulsions d’autoconservation ou pulsions du Moi constitue un processus dynamique de compréhension des énergies psychiques[1].
Les années 1920 ont offert, à l’occasion de la description par Freud d’un second dualisme, la plus fructueuse théorie psychanalytique concernant la conflictualité qui construit à la fois psychopathologies et organisation de l’inconscient, en l’espèce l’opposition pulsions de destruction – pulsions de vie[2].

Actualité des pulsions de vie

Les pulsions de vie nous amèneront ipso facto à la considération du concept de Liaison dans la mesure où elles permettent de constituer des unités toujours plus grandes, à les maintenir et à proposer des processus de construction-assimilation-transformation, depuis Empédocle jusqu’à Freud[3], vers la possibilité d’agencement et de compréhension qui fait tendre vers l’équilibre de la personne.
Cet équilibre trouve sa meilleure expansion dans la manière dont le corps est représenté, selon une expression non refoulée de la sexualité, ainsi qu’il en est dans l’élation artistique de la civilisation, tableaux, sculptures, images montrant des corps d’êtres humains, naturels, maquillés, vêtus, nus, groupés, suggérés, dans l’érotisme, l’allégorie, l’action, la pensée, tous éléments signifiant l’appel de la vie à elle-même, sous les multiples formes et écoles développées dans la civilisation occidentale. Laisser les femmes et les hommes se montrer dans tous les miroitements de leur beauté, de leur singularité, de leur visage et de leur corps, donne à la pulsion de vie sa plus forte démonstration.

Actualité des pulsions de destruction

Dans la mesure où les pulsions de mort qualifient des processus de destruction-désassimilation-fixation, nous observerons la dimension réactionnelle provenant du manque de discernement des mouvements qui traversent nos sociétés en tant que l’on peut les considérer sur un même plan que les pulsions du Ça, mortifères en leur origine[4].
Ainsi, le point commun des idéologies déconstuctionnistes se ramène, dans la réalité effective des humains et du monde, à un désir mortifère répondant à la pulsion de destruction : transgenrisme (interventions chirurgicales de changement de sexe, hormono-transplantations, bloqueurs de puberté – avec, au passage, une perte de 7 à 15 points de QI –), multiplication des drogues (avec décompensations psychotiques, désorientation, hallucinations, états paranoïdes, crises de panique, angoisses profondes parfois irréversibles, baisse de motivation, déficit de la mémoire, déficit de l’attention, risque d’infarctus x 5, risque d’AVC x 5, accidentologie décuplée[5]), dysorthographie et effondrement syntaxique (écriture inclusive et ses conséquences dyslexiques et dysorthographiques chez les élèves), négligence civilisationnelle (dégradation d’œuvres d’art, violence contre les services publics et les représentants de la loi, incendie des édifices religieux chrétiens particulièrement, tenues discriminantes en faveur de l’inégalité homme-femme, promotion politique de l’islamisme).
À partir d’une évidente régression intellectuelle et morale, se déterminent l’abolition des différences (des sexes, des générations, des places), l’inculture et la réduction ad minimorum de l’enseignement, du soin, de la justice, du commerce, conséquence des déplacements de population, de l’usage des drogues, de la délinquance, et s’impose, comme dans les trois psychopathologies princeps – psychoses, psychopathies, perversions – le primat de la pulsion de destruction éminente dans les pathologies limites.
Ceci correspond, en droite ligne de la précarité intellectuelle et culturelle du mondialisme, au refoulé de la sexualité, de l’autorité, de l’art, de la littérature, au déclin de la sublimation, conséquence de la primauté des questions wokistes sociologistes, l’absence de représentation des corps et de la compréhension de leurs affects, à la correspondance de la négligence pour les corps[6], humains et animaux, et ce qui en découle, viols, violences, crimes et délits.

Origine du concept double en psychanalyse

En psychanalyse, les deux termes liaison-déliaison désignent des états, des processus, des mouvements énergétiques, associatifs, directs et indirects, issus de l’observation de la circulation et de la fixation de l’énergie psychique selon des forces qui expriment les dynamiques internes des pulsions, des affects et des représentations mentales, le plus souvent inconscients.
Liaison et déliaison, si elles impliquent, pour l’une, organisation, intégration et compréhension, et pour l’autre, désintégration, dissociation et incohérence, font référence à des mouvements interprétables dans la réalité de l’être au monde des personnes au travers de leurs actions.
Ainsi, la liaison s’applique aux pulsions dans la mesure où elles sont liées à des représentations de mots ou de choses et que, dès lors, elles correspondent à des idées, des périodes, des situations qui peuvent aisément se concrétiser selon les valeurs du sujet, en accord avec un environnement moral reconnu comme tel.
La liaison peut également s’appliquer aux affects à la condition qu’ils puissent être distanciés et intentionnellement reliés à des rêves, des souvenirs, des fantasmes eux-mêmes devant pouvoir s’appuyer sur des situations, des domaines, des périodes spécifiées par le sujet apte à établir verbalement l’organisation d’une logique entre ces rêves, ces souvenirs, ces fantasmes et le réel de sa biographie et de ses environnements.
Par suite, la liaison peut amener le sujet à organiser des déroulements structurés en discours, de manière qu’il puisse développer un sens aux différents mouvements et expériences qu’il a traversés, autrement dit de façon que le sujet puisse faire quelque chose – récit, expérience, changement – de ce qui lui est arrivé.
La déliaison, quant à elle, est impliquée dans l’absence de logique, de rationalité, de langage cohérent, elle est éloignée d’une profondeur de sincérité et de correspondance avec l’équilibre entre le principe de plaisir et le principe de réalité. Elle peut s’appuyer sur l’abstraction de la pensée articulée – le lexique en particulier – et détacher les mouvements naturels pulsionnels de la prise en compte et du respect de l’autre. Elle peut également faire se dissocier les émotions, les éprouvés, les ressentis, de l’origine des périodes, des épreuves, des traumas. Enfin, les images qui, normalement, devraient renvoyer à des récits constitués, peuvent se trouver fragmentées, morcelées, détachées d’une logique à tout le moins esthétique ou, à tout le moins, cohérente.
Le concept double est prépondérant dans toute tentative de compréhension non seulement des pulsions, mais encore dans l’effort de maintien d’un équilibre en le sujet, particulièrement subordonné à la conflictualité qui règne, quoiqu’on fasse, dans la vie psychique de chacun.
C’est probablement une des missions principales de toute psychothérapie digne de ce nom (psychothérapie, psychanalyse, psychologie, psychiatrie[7]) que d’accompagner le Moi du sujet en difficulté à rétablir la liaison entre des éléments mortifères, si détachés, morcelés ou incohérents, rétifs aux processus de sublimation.
De manière plus générale, la liaison se déploie, dans la thérapie analytique vers l’idée de faire se conjoindre équilibre psychique, adaptation au monde, à l’autre, à soi, et développement mélioratif des facultés du sujet.

En guise de synthèse sur la place du concept double en psychanalyse, nous pouvons dire que la liaison est susceptible de caractériser, dans sa mise en œuvre, un investissement régulier, stable, d’ensembles de représentations profondément logiques et articulées concernant des relations d’objet, internes et externes, appropriées – correspondant à la fois à son propre désir et à la prise en compte de l’altérité –, le maintien d’un ensemble psychique cohérent et non mortifère (non immédiatement pulsionnel) qu’on souhaitera au moins en développement, la prétérition d’un ensemble psychique de cohésion (le Moi), l’élaboration soutenue du processus secondaire (pensée rationnelle, langage, logique).
La déliaison, quant à elle, va représenter des séries de discontinuités dans les régimes d’investissement obligés (angoisse annihilante, conséquences des traumas, passages à l’acte psychotiques et psychopathiques, perversion), précarité des états-limites, au travers de la dérégulation du processus primaire (visualisation, symbolisation, déplacement – métaphore –, condensation – métonymie –).
Ainsi la déliaison autorisera la circulation libre, mais chaotique, de l’énergie psychique dans le but d’une satisfaction immédiate des pulsions (comme dans les rêves, dans les impulsions et les compulsions). Ce processus peut être bénéfique dans certaines situations non élaborées, comme à l’adolescence, où il permet de défaire ce qui a été lié précédemment pour intégrer de nouvelles expériences, d’apprendre dans le dessein que puissent s’établir de nouvelles liaisons.
Notons la place particulière occupée par les états limites par rapport à cette dialectique liaison-déliaison dans la mesure où, tel Sisyphe, le sujet lutte alternativement et, c’est peut-être là le drame de ces pathologies, conjointement, dans la construction immédiate, instinctive, de réponses à des motions trop peu explicitées, donc peu énonciatives, dans le sens non pas d’un approfondissement mais d’une consolidation de processus contradictoires.

Pulsions fondamentales

Du côté de chez Sigmund, et selon la suite donnée par lui aux travaux de Gustav Theodor Fechner (1801- 1887), Freud pose[8] bien solidement les formations psychiques comme dynamiques énergétiques et processus associatifs répondant à sa 1ère topique (1900 : Ics, Pcs, Cs), puisque l’hypothèse freudienne implique qu’un état lié de l’énergie associée au Moi assure la cohésion des éléments constitutifs du processus secondaire (pensée rationnelle, langage, logique), processus à dynamique lente, cependant qu’à l’inverse, les phénomènes constitutifs des associations et représentations pulsionnelles (visualisation, symbolisation, condensation, déplacement) constitutives du processus primaire, lequel processus opère sous énergie libre à dynamique rapide pouvant créer, par exemple, rêves, hallucinations, fantasmes non médiés, et qui participe à la formation des symptômes, des actes manqués, des mots d’esprit, des lapsus.
Pour illustrer l’opposition entre processus de liaison, du côté duquel œuvrent les pulsions de vie, et de déliaison, vers quoi travaillent les pulsions de destruction, Freud, en 1920[9], indique que les névroses traumatiques sont la preuve de l’échec des processus de liaison menaçant la cohésion et l’intégrité du Moi, la tendance de la pulsion de mort étant de se diriger vers des états, certes, en fin de processus, stables, mais à énergie nulle, ainsi qu’il en est du nirvaña[10].
Plus précisément, un système dynamique, la compulsion de répétition, laquelle réactualise indéfiniment les motifs d’une « expérience », décrite dans Au-delà du principe de plaisir[11], viendra compléter et réactualiser soit la liaison, soit la déliaison, selon que cette compulsion se manifestera, pour la liaison, en vertu de motions pulsionnelles appartenant à la pulsion de vie, et pour la déliaison, en fonction de retours relatifs à la pulsion de destruction[12]. C’est, indirectement, l’occasion pour lui de décrire de manière empirico-déductive une forme polysémique de conflit obligé, si l’antagonisme relevé apparait comme prépondérant, Freud observe néanmoins que les deux pulsions et les deux mouvements de lutte au sein de chacun des phénomènes de liaison et de déliaison peuvent s’établir dans « l’action conjuguée » des deux pulsions originaires et offrir une intrication propice à la régulation des processus vitaux. Notons l’intérêt dans la pensée freudienne pour « […] la théorie de Ewald Hering, (physiologiste prussien) dans l’opposition qu’il formule entre les processus de construction-assimilation (pulsion de vie) et les processus de destruction-désassimilation (pulsion de mort)[13]. »
Par ailleurs, les systèmes d’opposition des motions observées sont nettement illustrés dans leurs grandes tendances, conflictuelles, dans les processus de liaison et de déliaison en cohésion avec les pulsions de mort et les pulsions de vie : « Ces deux pulsions, incompréhensibles selon un abord direct, ne nous sont connues que par leurs représentants psychiques. Freud isole alors quatre représentations de la pulsion de mort : la destructivité, la déliaison, la compulsion de répétition dans son acception « démoniaque » et le principe de nirvâna. Parallèlement, il distingue quatre figurations de la pulsion de vie : l’autoconservation et la sexualité, la liaison, la compulsion de répétition dans son versant adaptatif et le principe de plaisir[14]. »

Traitement des corps

Pour ce qui est du corps et de son traitement[15], lorsque l’on intègre à notre réflexion la question des pulsions et leur place « entre le psychique et le somatique », en tant que « représentant psychique des excitations », nous ne pouvons qu’acquiescer à l’assertion freudienne qui concerne les trois principes qui conditionnent le destin des pulsions et, en particulier, le principe de constance selon lequel « […] la quantité de sollicitations somatiques et psychiques oblige le sujet au maintien de l’appareil psychique à un minimum d’« excitations » régulées par les « décharges » pour éviter un trop plein de déplaisir, le principe de plaisir, qui vise à la décharge immédiate, grâce à la satisfaction, réelle ou fantasmatique, le principe de réalité, qui contribue à ajourner la satisfaction et à poser les limites nécessaires à l’équilibre, avec soi-même et avec l’Autre, lesquels déterminent les principes de liaison et de déliaison[16] ».
Selon André Beetschen dans son article sur la déliaison et la destructivité[17], la déliaison en tant que motion « […] démoniaque, indomptée, fondamentalement hostile au Moi […]» est présente au cœur même de la sexualité, et qui aurait son origine dans la sexualité infantile. En cela il prend la suite de Jean Laplanche pour qui la déliaison est en lien avec la pulsion sexuelle de mort, laquelle provient du Ça, instance par définition non liée. Nous pouvons compléter par l’idée, en écho avec la proposition de Laplanche, que la déliaison, dès lors qu’elle se transpose en acte, trouve son énergie et sa dimension mortifère dans l’absence d’intégration du refoulement en situant, dans ces conditions, la caractérisation perverse de l’acte du côté de l’« inconciliable », comme il en est dans les mouvements sociaux sexuels et politiques radicaux, entre la pulsion et sa mise en acte fondées sur l’incompréhension de l’objet total – et donc du sujet – à l’avantage, malheureusement, de l’objet partiel et, par définition, incompris dans son intégrité.
À ce moment de notre développement, en fonction des invariants fondamentaux de la découverte freudienne – l’inconscient, la pulsion, le refoulement –, Éros, pulsion de vie, apparait comme la force de liaison par excellence, totalisante et qui absorbe « l’indompté » du sexuel dans l’amour pour le Moi et pour l’objet, cependant, à l’inverse, qu’il s’agit pour Thanatos, pulsion de destruction, d’une force de déliaison démoniaque, « inconciliable » et se complaisant dans « l’indompté » du sexuel en tant qu’hostile à l’autre et au Moi, issue de la pulsion sexuelle infantile refusant de transiger avec les notions plus subtiles du refoulement apprivoisé, de la distanciation acceptée et de la différenciation temporelle.
Enfin, et pour opposer le traitement des corps par les humains et celui qui est appliqué par les animaux, nous prendrons l’exemple du loup, une sorte de monstre d’humanité telle qu’il n’existe pas chez les hommes, qui, lui, ne mange jamais de cadavres, contrairement aux hommes, ni d’animaux, ni d’humains, qui passe toute sa vie en couple avec une seule compagne, dans une perfection monogame – si sa partenaire meurt, il reste seul jusqu’à la fin de sa vie –, qui ne commet pas l’inceste, tel que l’accouplement avec ses parents ou sa fratrie, qui protège ses petits jusqu’à leur vie d’adulte, qui aide ses parents, même infirmes, même malades, en leur apportant leur pitance, qui organise les déplacements de sa meute d’une manière extrêmement rationnelle et « humaine » en y plaçant chacun de ses membres en fonction de leur âge, de leur état de santé, de leur vigueur.

Civilisation de la raison

Nous prendrons comme métaphore du rôle de la liaison pour le rétablissement et le développement des personnes, en patientèle aussi bien, l’idée de « l’impératif catégorique[18] », concept de la philosophie morale d’Emmanuel Kant selon lequel la raison – qui s’oppose aux pulsions brutes, pulsion de mort –permet au sujet de se représenter une loi morale selon laquelle il faut agir – comportement, Loi symbolique – de telle manière que la maxime de notre action – principes de vie, sujet-objet, pulsion de vie – puisse être élevée au rang de maxime universelle. Ainsi, l’impératif est dit catégorique dans la mesure où l’agent – de liaison – moral doit agir par devoir, lequel est régulateur de l’action, digne et intègre, en tant qu’être rationnel, capable de délibération morale, capable de douter, de se remettre en question et d’évoluer, puisqu’il est apte à examiner la maxime (le principe subjectif) de son action afin de s’assurer de la dimension morale de celle-ci.
Considérons la dite maxime comme emprunte de l’idée de normalité au sens où cette idée – idéal – de normalité en psychanalyse n’est pas l’absence de symptômes mais la capacité pour le sujet de se dégager de la répétition et d’accroître ses capacités développementales pour accéder à un compromis satisfaisant entre soi et le monde, entre soi et l’autre, entre soi et soi, c’est-à-dire, en définitive, entre ses exigences pulsionnelles et les contraintes de la réalité et de soi et de l’autre. Cela ne signifie pas qu’il faille au sujet se conformer à la réalité et au monde, mais il lui faudra à coup sûr se dégager de la conformité ancienne, archaïque, aux périodes et aux moments traumatiques qui ont empêché son Moi d’élaborer un établissement et/ou un rétablissement, à partir d’une capacité de penser les nouvelles donnes, souvent à venir encore, de sa vie et, dès lors, de développer des solutions satisfaisantes – non perverses, non psychotiques, non psychopathiques, dans la prise en compte des limites – pour réajuster ses propres instances pulsionnelles bien distinctes de celles de l’enfant.
Cette ambition est simplement la norme de l’adulte qui, par-delà transfert et névrose de transfert et dans la délivrance de la satisfaction du masochisme primaire, de la culpabilité primaire et des pulsions de destruction régulièrement trouvées dans la résistance à l’ « aller mieux », se met à vouloir acquérir des éléments d’une connaissance nouvelle qui relègue les motions pulsionnelles et libidinales de l’enfant à l’arrière-plan du désir de vie dans l’idée de redessiner des relations de qualité à soi et aux autres.

Si, au XIXe, l’idée d’une disjonction entre facultés mentales et mouvements affectifs (facultés morales à l’époque) se fait jour et vient préserver ce qui peut être maintenu d’un reste de raison, le XVIIIe annonce l’altération, pour les « aliénés », des « facultés morales ». D’un point de vue subjectif, sujet affectif et sujet raisonnant sont séparés – ce qui nous renvoie directement au concept double liaison-déliaison -, et il ne tient qu’à l’histoire – mais surtout à ce que le sujet fait de son histoire – de les relier ou de les délier.
Le lien entre la folie et la passion nous amène à considérer la pertinence du concept de liaison-déliaison. Sans doute, entre autres, parce que la folie – dont les « passions tristes » : haine, jalousie, ressentiment –fait basculer immanquablement du côté de la pulsion de mort et que, du côté de la pulsion de vie, c’est la passion – dont les « passions joyeuses » : amour, puissance, satisfaction – qui tient le haut du pavé, en ce qu’elle peut se tourner vers la sublimation.

Sublimation, principe de liaison

La liaison est la condition même de la sublimation et, par conséquent, de la civilisation.
La déliaison, réalisation sous une forme ou sous une autre de la pulsion de destruction ou pulsion de mort, marque l’échec de la sublimation[19], qui se développe dans les œuvres de transformation à composante artistique, sociale (affective, spirituelle), et intellectuelle, dans leurs déclinaisons scientifique, littéraire, analytique.
Jean Laplanche et André Green ont développé, chacun à leur façon, l’idée d’une pulsion sexuelle de mort, fondamentalement hostile au Moi (Laplanche) et dont il a noté la dimension « inconciliable » avec le développement du Moi[20], fonction d’un dualisme au sein même de la pulsion sexuelle. Ainsi en est-il du basculement de la pulsion sexuelle de vie vers la pulsion de destruction – pulsion de mort – lorsqu’elle ne prend pas le chemin de la sublimation, et qu’elle empreinte la décharge complexe de la perversion, qui, dans le meilleur des cas, est un crime inabouti. La déliaison se tient là dans la mesure où le sujet lâche toute idée de responsabilité du Moi vis-à-vis de l’objet et, pire peut-être, vis-à-vis de lui-même, et que la pulsion l’emporte sur une régulation possiblement névrotique.
André Green, quant à lui, développe dans ses extensions du concept de narcissisme, les narcissismes de vie et de mort[21] qui peuvent selon lui rendre compte « […] des ensembles dans lesquels s’insèrent hystérie et cas limite, les différences qui les séparent ainsi que le cadre conceptuel qui peut les réunir […], dans la mesure où le corps hystérique rejoint dans la déliaison la catégorisation limite des pathologies perverse, psychotique, psychopathique. L’auteur proposera le terme de « chiasme[22] » pour rendre compte de « […] la zone d’intersection [– déliaison –] entre hystérie et états limites […].
Dès lors, la déliaison « réalise » sous une forme concrète et agie de l’interdiction d’exposition et de représentation des corps, la pulsion de destruction – pulsion de mort – et marque l’échec de la sublimation.
À l’inverse de cette situation inconciliable se situe, de manière triviale (introduction du tiers conceptuel), la liaison et sa possibilité de choix vers le libre arbitre et la responsabilité du sujet, ouvrant la voie vers la sublimation[23], qui elle, se développe dans les œuvres de transformation à composante artistique, sociale (affective, spirituelle, philosophique), et intellectuelle dans ses déclinaisons scientifique, littéraire, analytique, là où l’Éros, au sens le plus large du principe de vie et de son expansion vers lui-même, l’emporte. Ce mouvement vers la sublimation rend possible la Civilisation.

L’art et la liaison

La liaison implique une appréhension directe de la civilisation, par le biais de la sublimation, vers la possibilité de compréhension, artistique et civilisationnelle, des corps, reléguant la déliaison, c’est-à-dire le refoulement de la sexualité, du plaisir, du désir, de l’intellection, de l’éthique et de l’esthétique de l’expansion et, finalement, de la vie même, en déniant les composantes mortifères de la délinquance politique et/ou religieuse, de l’obscurantisme sectaire et de l’amoralité universitaire wokiste, dans lesquels, comme en miroir saturé de refoulement et de croyance paresseuse, la représentation et la relation des corps ordinaires n’existe pas ou doit être dénaturée ou discréditée.
En effet, l’épanouissement artistique civilisationnel s’exprime d’abord par le regard – et les autres sens –  vers la condition humaine et, ipso facto, vers les corps, montrés et assumés au quotidien et/ou messagers sublimés dans les multiples Écoles artistiques et philosophiques des pays occidentaux au premier chef à travers, au commencement d’un développement artistique élaboré principalement par la civilisation gréco-latine – antiquité grecque, période hellénistique, antiquité romaine, période paléochrétienne, art roman, art gothique, renaissance, les grands siècles[24] –, outre les déclinaisons des beaux-arts que sont l’architecture, la sculpture, la peinture, la musique, la littérature, le théâtre, le cinéma.
La liaison, du regard et des sens vers les corps et ses représentations, rend en effet légitime cette « unique matinée de printemps » alors rendue possible.

Nicolas Koreicho – Juin 2025 – Institut Français de Psychanalyse©


[1] Sigmund Freud, Pulsion et destin des pulsions, 1915

[2] Sigmund Freud, Au-delà du principe du plaisir, 1920

[3] Nicolas Koreicho, Éros et Thanatos : d’Empédocle à Freud – Les deux théories des pulsions, 2020, En ligne, Site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/eros-et-thanatos-dempedocle-a-freud-les-deux-theories-des-pulsions/

[4] « La haine, en tant que relation à l’objet, est plus ancienne que l’amour ; elle prend source dans la récusation, aux primes origines, du monde extérieur dispensateur de stimulus, récusation émanant du Moi narcissique. En tant que manifestation de la réaction de déplaisir suscitée par ces objets, elle demeure toujours en relation intime avec les pulsions de conservation du Moi, de sorte que pulsions du Moi et pulsions sexuelles peuvent facilement en venir à une opposition qui répète celle de haïr et aimer. » Sigmund Freud, 1915, op. cit.

[5] De manière générale, les addictions représentent 30% des hospitalisations, la moitié des cancers, 10 ans d’espérance de vie en moins.

[6] Question de la sublimation.
« D’abord in absentia. Représentation des corps : inexistence, dans certaines aires et dans une culture de plus en plus absente de la formation des étudiants, de tableaux, sculptures, images représentant des corps d’êtres humains, naturels ou suggestifs, d’érotisme, d’actions, de scènes, de pensées, d’allégories, du quotidien, réalistes ou figuratifs – liste infinie dans les multiples écoles occidentales…-, et, par voie de conséquence, émergence de monstres chez les adeptes de la frustration, à partir du refoulé, suscitant meurtres, viols, terrorisme, violence et barbarie, les passages à l’acte reproduisant ce qui pourrait exister dans l’art, dans la littérature, à travers les systèmes de représentation qui permettraient de médier le réel. » Cf. Nicolas Koreicho, La Sublimation, 2022, En ligne, Site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/la-sublimation/
Sublimation : transformation de la partie nocive – destructrice – de la sexualité

[7] Rien d’autre. Foin de ces multiples soi-disant « thérapies »et « psychanalyses » – ceci fait pour, plus ou moins, échapper à la loi de 2004-2012 https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/activites/travail-analytique-et-psychoterapique/le-titre-de-psychoterapeute/ tels les psychothérapies et psychanalyses du soi (Winnicott), interpersonnelle (Sullivan), humaniste, intégrative, relationnelle, appliquée,dasein-analyse, analytique (Jung), individuelle (Adler), kleinienne, schizo-analyse ( !), écopsychothérapie,
psychosomatoanalyse, actuelle, féministe, contemporaine, symbolique, trans-générationnelle, queer-analyse (!), psychorésonante, systémique, stratégique, systématicienne, interculturelle, animiste, existentielle, psycho-organique, psychosomatoanalytique… Les (soi-disant) thérapeutes, psychopraticiens, experts en santé mentale, e-spécialistes, etc. étant à l’avenant.

[8] Sigmund Freud, Naissance de la psychanalyse, 1895.

[9] Op. cit., Sigmund Freud, 1920.

[10] Le principe de nirvaña est un concept créé par Barbara Low, après Schopenhauer, puis utilisé par Freud qui le rapproche de son concept de pulsion de mort, pour désigner la tendance du psychisme à ramener vers zéro, vers le néant, toute excitation, toute quantité d’énergie ou tension, interne ou externe.

[11] Op. cit., Sigmund Freud, 1920.

[12] Nicolas Koreicho, « Psychopathologie historique : Éros et Thanatos – Les convulsionnaires », Site de l’IFP, Janvier 2021, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/psychopathologie-historique-eros-et-thanatos-les-convulsionnaires/

[13] Idem, Nicolas Koreicho, Janvier 2021.

[14] Ibid., Nicolas Koreicho, Janvier 2021.

[15] Cf. notre article écrit à la suite de la manière dont les corps des femmes, filles, fillettes ont été traités le 7 octobre 2023 in Nicolas Koreicho, « Le traitement des corps. Actualité, psychopathologie, civilisation », Site de l’IFP, Avril 2024, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/le-traitement-des-corps-actualite-psychopathologie-civilisation/

[16] Nicolas Koreicho, « Éros et Thanatos : d’Empédocle à Freud – les deux théories des pulsions », En ligne, site de l’IFP, Octobre 2020, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/eros-et-thanatos-dempedocle-a-freud-les-deux-theories-des-pulsions/

[17] André Beetschen, (2015), « L’inconciliable : déliaison et destructivité », Annuel de l’APF, 2015(1). https://doi.org/10.3917/apf.151.0217.

[18] Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, 1785.

[19] Nicolas Koreicho, « la Sublimation », Site de l’IFP, 2022, en ligne, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/la-sublimation

[20] Jean Laplanche, « La pulsion de mort dans la théorie de la pulsion sexuelle », La Révolution copernicienne inachevée, 1984.

[21] André Green, Narcissisme de vie, narcissisme de mort, 1983.

[22] Chiasme : inverser deux groupes de mots (« bonnet blanc et blanc bonnet » ; « apprendre pour enseigner et enseigner pour apprendre »).

[23] Nicolas Koreicho, la Sublimation, 2022. En ligne, Site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/la-sublimation/

[24] Écoles de peinture en particulier avec les catégories génériques les plus importantes, XVIe-XVIIIe : maniérisme, classicisme, baroque ; XVIIIe : rococo, néo-classicisme ;  XIXe : photographie, cinéma, romantisme, réalisme, impressionnisme ; XIXe-XXe : art nouveau ; XXe : expressionnisme, fauvisme, cubisme, surréalisme, dadaïsme, futurisme.

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Monstres 2

Nicolas Koreicho – Janvier 2025

Giuseppe Cesari, dit Chevalier d’Arpin, Persée sauvant Andromède, 1594-95, Piazza Accademia di S. Luca, 77, Rome

Sommaire :

Le monstre en patientèle

Norme – Normalité
Communautarisme
Les normes
La question des limites


Le monstre en patientèle

Pour le patient, être mal, souffrir, être ou rester en souffrance – paquet perdu –, doit tout d’abord équivaloir, d’une part, à considérer le « monstre » enfermé en lui-même, tout d’abord abstrait et inconscient, puis concret et conscient dans ses effets, cependant non maîtrisé et agissant, et d’autre part, à établir les liens qui existent entre les deux, pour pouvoir sinon accueillir du moins examiner ce monstre intérieur, incompris mais familier pourtant.
Dans un même mouvement, patient et psychanalyste, par l’entremise de lieux communs, de manifestations analysables pour l’un, interprétables pour l’autre, se doivent d’apprivoiser, et, par la compréhension de la rencontre de ces deux dimensions, c’est-à-dire, plus exactement, de ce qui peut se comprendre de l’inconscient tout puissant et de ses symptômes, maîtriser cette sorte de monstre, qui fait l’incomplétude, la souffrance, la répétition, le pulsionnel, et de le dompter, de le domestiquer, ou, à tout le moins, de le rendre supportable sinon meilleur.

Pour le patient cela peut dans un premier temps faire l’effort de comprendre qu’avec ce monstre apprendre à vivre est essentiel, le reconnaître, s’en faire presqu’un ami, puis entrer dans l’idée d’un monstre acceptable, puis dans un monde meilleur, à la maison, en le Moi – d’où l’idée de domestiquer –, jamais imaginé peut-être et qu’il s’agira de retrouver, d’en reconstituer les motions les plus folles, les plus contradictoires, les plus ambivalentes, par le biais des scènes infantiles, sexuelles, traumatiques, de son propre théâtre.

Plus communément, lorsque la symptomatologie est par trop consolidée et, peut-être, paraît insurmontable d’avoir répété de si importants dégâts aussi difficiles à réparer qu’ils sont familiers, tant le sujet tient à ses symptômes, ce peut être d’accompagner le patient dans la normalité, c’est-à-dire susceptible d’adaptation – au sujet, à l’objet –, et dans la perspective de recouvrer une bonne santé psychique, socle de toute vie animée, jusqu’à, pourquoi pas, un travail vers l’activité, l’amour, l’amitié, la sublimation et ses vocations[1] ou bien, plus humblement, un effort vers un devenir ordinaire, sans souffrance insupportable pour le sujet ou pour l’objet.

« Primum non nocere »
Hippocrate, 410 av. J.-C.

Norme – Normalité

« Être normal, c’est aimer et travailler » Freud

La norme, subjective, est néanmoins éclairante singulièrement dans la mesure où le lexème (cf. infra) nous donne une information très utile. En effet, il ne s’agira pas d’une norme fondée sur un jugement de valeur ou de technicité (le normé), mais une norme objective qui renvoie à l’usage commun[2] de ce qu’il est advenu du terme qui, de son côté, fait l’objet d’un consensus de la part des personnes qui l’emploient dans la littérature. Ainsi l’idée de permettre l’appréhension de la « norme » comme étant bien décrite dans l’histoire des idées selon un référent partagé, d’une part, et, d’autre part, l’idée que le terme est exactement pourvu d’un sens commun qui donne, à la manière d’une boussole, le sens des mots, des choses et des personnes lui confère cette fois le sème d’un éminent repère.
C’est d’ailleurs l’analyse du discours qui permettra au psychanalyste de décrire symptômes et courants pathologiques en fonction de systèmes de règles et de concepts qui, à leur tour, vont permettre de caractériser les phrases d’un texte[3] inconscient, c’est-à-dire organisées logiquement, en une syntaxe s’opposant ainsi à des « phrases » présupposées idéologiquement, juxtaposées de manière tronquée et erronée, ainsi qu’il en est des multiples impostures utilisant à tort certains termes de psychanalyse en ignorant la logique des ensembles descriptibles. Dès lors, les ensembles ainsi organisés pourront proposer une sémantique psychanalytique cohérente, par opposition à des phrases « orientées » sur le plan théorétique.

Les psychanalystes dignes de ce titre s’insurgent contre le wokisme et sa tentative de normalisation[4] extensive, promu par des minorités tyranniques menaçantes – et qui n’existent que par cela – racialiste, genriste[5], déconstructionniste[6], diversitaire, décolonialiste[7]…, en faveur desquelles nous pouvons faire au passage allusion aux multiples « thérapies » et « psychanalyses » dont les « thérapeutes en quelque chose »,  « psychopraticiens », « praticiens en psychothérapie », « experts en santé mentale », « thérapeutes » formés dans une « e-université », etc. qui fleurissent sur l’inculture, la précarité intellectuelle et le défaut de castration, outre la négation de l’inconscient[8] freudien, ainsi que dans l’irrespect des parcours de travail et d’effort pour être reconnus, et, en tant que de besoin par l’État, redevables d’une éthique et d’une déontologie.

Selon l’étymologie, à partir du XIIe siècle, norme est emprunté du latin norma « équerre », puis « règle, loi », et, par suite, type, état, comportement qui peut être pris pour référence ; modèle, principe directeur qu’on tire de l’observation du plus grand nombre. Norme esthétique, morale, juridique. Définir une norme. S’écarter de la norme.
La norme consiste en psychanalyse à comprendre le développement, à partir des socles de la constitution de la personnalité, déterminés avant tout par le plan affectif, outre les deux topiques freudiennes[9] déterminant toute la discipline, l’Œdipe[10], le narcissisme[11], la castration[12], les grands pôles d’organisation psychique clinique déclinant tous les concepts psychanalytiques et les trois grandes catégories psychopathologiques scientifiques, auxquelles nous ajouterons les états limites. Ainsi en est-il :
de la perversion, qui est le modèle de la dénégation de la castration, et, tout naturellement, du déni de l’Œdipe ;
de la névrose, qui est le prototype du refoulement de la castration, et conséquemment, de la fixation sur l’Œdipe ;
de la psychose, qui est le prototype de l’impossibilité conceptuelle de la castration, et, subséquemment, qui interdit tout accès à l’Œdipe.

La norme c’est aussi le réel. La « réalité » du réel est, contrairement à la doxa lacanienne, et conformément à 5000 ans de civilisation et à 3,8 milliards d’années d’évolution, l’atome, l’ADN, la gravitation, la physique, la paléobiologie, la mécanique quantique, la relativité restreinte, la matière, le « roc biologique » freudien, le corps et, pourquoi pas, l’inconscient.
Le réel lacanien concerne une acception restrictive du terme, puisqu’il correspond à un seul moment du traumatisme psychique et, plus précisément, selon lui, « quand on se cogne », ce qui est bien différent du large et ordinaire syntagme qu’on trouve dans les dictionnaires et les académies.
Ainsi, l’idée – l’idéal – de normalité en psychanalyse n’est pas l’absence de symptômes mais la capacité pour le sujet de se dégager de la répétition et d’accroître ses capacités développementales pour accéder à un compromis satisfaisant entre soi et le monde, c’est-à-dire entre ses exigences pulsionnelles et les contraintes de la réalité et de soi et de l’autre. Cela ne signifie pas qu’il lui faille se conformer à la réalité et au monde, mais il lui faudra à coup sûr se dégager de la conformité ancienne, archaïque, aux périodes et aux moments traumatiques qui ont empêché le Moi d’élaborer un établissement, à partir d’une capacité de penser les nouvelles donnes, souvent à venir encore, de sa vie et, dès lors, de développer des solutions satisfaisantes – non perverses, non psychotiques, non psychopathiques, dans la prise en compte des limites – pour réajuster ses propres instances pulsionnelles – un rétablissement – bien distinctes de celles de l’enfant.
Cette ambition est simplement la norme de l’adulte qui, par-delà transfert et névrose de transfert et dans la délivrance de la satisfaction du masochisme primaire, de la culpabilité primaire et des pulsions de destruction régulièrement trouvées dans la résistance à l’ « aller mieux », se met à vouloir acquérir des éléments d’une connaissance nouvelle qui relègue les motions pulsionnelles et libidinales de l’enfant à l’arrière-plan du désir de vie dans l’idée de redessiner ses relations à soi et aux autres.

Communautarisme

Plus vous adhérez à des communautés, plus vous vous éloignez de votre inconscient, et plus vous vous éloignez de vous-même. L’inconscient est une dimension éminemment individuelle. L’inconscient collectif, comme chacun sait, n’existe – dans un emploi erroné – que pour décrire, incomplètement et faussement, une « psychologie » collective.
Comme indiqué supra, plus vous vous rapprochez des communautés normalisatrices[13] et qui correspondent, à grands traits, au marxisme, à l’existentialisme, au structuralisme, au wokisme – vous observerez le principe exemplaire s’agissant du wokisme : le dogme simplificateur dominant-dominé avec son sinistre cortège de sous-dogmes constitués par des minorités frustrées et tyranniques déconstructionniste, genriste, racialiste, diversitaire, décolonialiste –, plus vous vous enfermez dans une dynamique pulsionnelle (non résolue : la jouissance, cette « petite mort », qui est absence de désir, de plaisir, de développement relationnel et personnel. Un simple réflexe) dans la mesure où vous vous adonnez à l’idée du bon droit communautariste, c’est-à-dire de la prétendue légitime excuse brun-rouge-vert s’arrogeant l’inculture comme étendard et la précarité intellectuelle comme principe, et plus vous laissez ainsi libre cours (si nous pouvons ainsi dire) au refoulé et aux horreurs – passages à l’acte, sectarisme, terrorisme d’abord « intellectuel » – qui en découlent.
C’est la même chose mutatis mutandis avec les refuges associatifs de psychopathologies transformées en communautés instituées aisément localisables : perverses, addictives, psychopathiques, psychotiques, « limites », maquillées précisément alors en souffrances auto-justificatrices, sous l’apparence de délires confortables mais mortifères.

Les normes

Elles s’opposent à la norme. Le spectacle de la destructivité, dans l’histoire, dans l’événement, dans les mentalités parfois, représente cette incompréhension pulsionnelle. Son exhibition en spectacle est un déni de l’inconscient. Pensons à la grande messe wokiste à l’occasion de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques. Le wokisme s’appuie sur des principes revendiqués par de petits maîtres bien-pensants progressistes politiques, radiophoniques et télévisuels subventionnés : inculture, grossièreté en gants crème et faiblesse intellectuelle dans les programmes rééducatifs bien gardés dans les administrations, y compris médiatiques, et à l’Assemblée : e. g. la demande amusante d’interdiction de l’expression « travail au noir », et la demande cocasse de suppression de diffusion de la chanson de Michel Bergé Le paradis blanc. En exemple d’exploitation du wokisme par certaines associations : un violeur OQTF qui se dit en transition de genre. C’est une solution conseillée par certains avocats pour que les délinquants puissent rester sur le sol de France à l’aide du recours genriste, rentable pour la satisfaction internationaliste d’aucuns (Dieu que ce pronom indéfini leur sied !).
Deux citations et une référence, illustratives, dans les registres :

Littéraire,

« En quelle année où sommes-nous mon âme
Tout peut changer mais non l’homme et la femme
Tout peut changer de sens et de nature
Le bien le mal les lampes les voitures

Même le ciel au-dessus des maisons
Tout peut changer de rime et de raison
Rien n’être plus ce qu’aujourd’hui nous sommes
Tout peut changer mais non la femme et l’homme »
Louis Aragon

Psychanalytique,

« Il m’apparaît que c’est l’observation de la différence des sexes qui est au fondement de toute pensée aussi bien traditionnelle que scientifique. […] Il m’est apparu qu’il s’agit là du butoir ultime de la pensée, sur lequel est fondée une opposition conceptuelle essentielle : celle qui oppose l’identique au différent, un de ces themata archaïques que l’on retrouve dans toute pensée scientifique, ancienne comme moderne, et dans tous les systèmes de représentation. »
Françoise Héritier, Masculin/féminin

Scientifique,

« La détermination sexuelle a lieu dès la fécondation lors de la mise en commun du patrimoine génétique des gamètes mâle et femelle déterminant le sexe génétique de l’embryon. Cette détermination sexuelle va permettre l’engagement vers la voie de la différenciation testiculaire (XY) ou ovarienne (XX) »
Maëlle Pannetier et Éric Pailhoux, La différenciation du sexe

À partir d’une extension du genrisme dans la remise en cause des normes humaines, certains revendiquent leur appartenance à des races animales : je suis une licorne (au-delà du symbole : terme pris à la lettre : délire simple) ; je suis un écureuil, je suis…

Nous préfèrerons Colette, et la sublimation dans l’esprit d’écriture :

« Née d’une famille sans fortune, je n’avais appris aucun métier. Je savais grimper, siffler, courir, mais personne n’est venu me proposer une carrière d’écureuil, d’oiseau ou de biche. Le jour où la nécessité me mit une plume en main, et qu’en échange des pages que j’avais écrites on me donna un peu d’argent, je compris qu’il me faudrait chaque jour, lentement, docilement écrire, patiemment concilier le son et le nombre, me lever tôt par préférence, me coucher tard par devoir. »
Colette, Journal à rebours (1941)

La question des limites

Bien entendu, la question qui se pose lorsque l’on évoque la norme, et afin qu’il ne s’agisse pas que d’une projection idéique, est celle des limites[14].
Une des seules limites au désir est la capacité d’accepter la possibilité de ne pas pouvoir l’exaucer.
L’inconscient, nous le savons, ne connaît ni temporalité ni contradiction – c’est sa condition : il est intemporel et anhistorique -, appréhendable facilement à tout le moins dans ses manifestations, figurées, travesties, élaborées secondairement, à condition que dans l’interprétation (c’est entre autres le travail de l’analyste cependant que le patient, de son côté, est censé entre autres analyser) les limites soient toujours rappelées, à un moment ou à un autre, dans le quotidien du patient dans son rapport à la réalité, au quotidien, au bon sens, aux règles de l’analyse.
Ce n’est que dans la réalité de ce qui est, de ce qui se fait, du devenir des corps, dans ce que l’on admet de son propre corps et du corps de l’autre, du bien et du mal, que le choix (et la différence) entre le désir – le plaisir – et la pulsion – la jouissance – apparaît comme fondamental et sa possibilité essentielle, sine qua non du rapport au monde, sans quoi le monde vous qualifiera de monstre.
Ainsi, devant l’infinité des perversions forclusives, des gouffres psychotiques, des solutions psychopathiques, des errances wokistes et leurs sinistres cortèges de symptômes, de maladies, de crimes, de souffrances et de douleur, c’est la nécessité de considérer la question des limites, de la norme, de la normalité, de la réalité des êtres et des choses qui guérit de la loi du sang, du meurtre et de l’inceste, au bénéfice de la loi réelle et de la Loi symbolique.
C’est une sorte de refoulement compréhensif[15] – « un homme, ça s’empêche » – de ces motions pulsionnelles qui nous permet d’être des névrosés plus ou moins acceptables.

Les limites pour le patient, peu à peu devenant analysant, et pour le psychanalyste, eu égard à son idée du dispositif transitionnel à construire entre le sujet et le monde dans l’apprentissage des limites, sont par celui-ci posées grâce à la formulation d’un certain nombre de conditions, règles ordinaires de la psychanalyse et de son cadre qui permettent au patient d’éviter les passages à l’acte, lesquels, comme chacun sait, sont des obstacles à la pensée. On ne doit pas tout faire de son fantasme, pas tout dire de son délire, pour le patient, et on ne doit pas tout dire de son interprétation, pour le psychanalyste, afin, last but not least, que celui-là, le patient, comprenne que son salut est dans le respect du processus analytique et des règles de l’analyse pour laisser à celui-ci, l’analyste, le loisir de conférer aux symptômes morbides et aux transferts leur signification, dès lors délivrée du conditionnement imposé par les motions du passé sexuel-traumatique-infantile du sujet.
Faute de quoi, le masochisme et son retournement en les termes humains du Ça, atemporel, anhistorique, amoral, laisseraient libre cours aux pulsions du violeur, du terroriste, du pervers : du mal et du fou[16], de celui qui ne respecte ni les corps, ni la mort. Le monstre c’est ça, rien d’humain ni d’animal, le monstre est le Ça.

« C’est la partie la plus obscure, la plus impénétrable de notre personnalité. [Territoire de] Chaos, marmite pleine d’émotions bouillonnantes. Il s’emplit d’énergie, à partir des pulsions, mais sans témoigner d’aucune organisation, d’aucune volonté générale ; il tend seulement à satisfaire les besoins pulsionnels, en se conformant au principe de plaisir. Le ça ne connaît et ne supporte pas la contradiction. On n’y trouve aucun signe d’écoulement du temps. »
Sigmund Freud, Le Moi et le Ça

C’est peut-être une question pour nous toujours à l’ordre du jour que celle qui doit être référence en psychopathologie psychanalytique, ce pour quoi le patient vient vous voir, c’est-à-dire comprendre un corps en souffrance et saisir la chance d’un esprit apte à reprendre la conquête du Moi, afin de mettre entre les parenthèses obsessives du corps ancien, ce colis perdu, égaré, oublié, pour le remettre au monde.

Nicolas Koreicho – Janvier 2025 – Institut Français de Psychanalyse©

Suite de : Monstres 1


[1] Nicolas Koreicho, La sublimation, mars 2022, en ligne, Site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/la-sublimation/

[2] Communément appelé « Le Bon usage »

[3] Pour Freud, l’inconscient fonctionne comme un texte, à l’encontre de Lacan pour lequel – ce qui signale son incompétence sémiotique – l’inconscient est structuré comme un langage.

[4] Cf. le processus appelé normalisation en Tchécoslovaquie entre 1968 et 1989 par la dictature socialiste de l’URSS : Cadrage – Purges – Années de plomb – Censure – Élimination des intellectuels

[5] Jacques Lacan, « Position de l’inconscient », Écrits : « Du côté de l’Autre, du lieu où la parole se vérifie de rencontrer l’échange des signifiants, les idéaux qu’ils supportent, les structures élémentaires de la parenté, la métaphore du père comme principe de la séparation, la division toujours rouverte dans le sujet dans son aliénation première, de ce côté seulement et par ces voies que nous venons de dire, l’ordre et la norme doivent s’instaurer qui disent au sujet ce qu’il faut faire comme homme ou femme. »

[6] Vieille lune soixante-huitarde

[7] Le résultat c’est, par le biais d’une dépersonnalisation des individus, l’enfermement dans un statut social militant et, plus grave, l’empêchement pour eux d’accéder à leurs motivations inconscientes les plus brûlantes qui s’ensuit. Par conséquent, l’autonomie intellectuelle devient impossible, et la fermeture psychique auto-référentielle selon le dogme dominant-dominé devient la règle. Dès lors, les personnes, pour se soumettre à la doxa séparatiste, et pour dénier à quiconque le droit de les dominer intellectuellement, à l’occasion d’une nouvelle anti-psychiatrie, anti-œdipe, anti-capitalisme, anti-bourgeois, anti-patriarcat, etc. revendiquent d’appartenir à des groupes « psys » spécifiques non psychiatrisables (HPI, TDAH, bipolaires, Asperger…), d’humains dominés « souffrant de handicaps sociaux ».

[8] De nouveau, et comme toujours, la psychanalyse est attaquée – ou récupérée – comme dans les années 70. L’idéologie woke considère qu’elle est masculiniste et patriarcale (Freud, Lacan sont des hommes), sexuelle et sexiste (piliers de la discipline : Narcisse, Œdipe), tournée vers elle-même (individuation, travail sur soi), raciste et transphobe (pas de théoricien noir, chinois, LGBT…), et le wokisme invente les écopsychothérapie, psychosomatoanalyse, psychanalyse inclusive, psychothérapie relationnelle, psychanalyse féministe, dasein-analyse, médecine symbolique, queer-analyse (!) qui s’ajoutent aux anciennes psychanalyses toutes éphémères (Psychanalyse existentielle, du soi (Winnicott), interpersonnelle (Sullivan), humaniste, intégrative, relationnelle (!), appliquée… Il existe – si l’on peut dire – plus de 40 types de psychanalyse. Il n’y en a en réalité qu’une : la psychanalyse.

[9] Nicolas Koreicho, Inconscient, Préconscient, Conscient – 1ère topique, Mai 2021, en ligne, Site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/inconscient-preconscient-conscient-1ere-topique/ ;
Nicolas Koreicho, Ça, Moi, Surmoi – 2ème topique, Mai 2021, en ligne, Site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/ca-moi-surmoi-2eme-topique/

[10] Ibid.

[11] Ibid.

[12] Pour le garçon, le rôle de la castration est d’instaurer la loi du tiers qui modère la toute-puissance narcissique de l’enfant puis l’assure de sa protection. Après la dépression qui suit la castration, le fantasme consiste en « Je suis capable, mais c’est interdit », cependant que la fille se dit « C’est possible mais c’est interdit ». Toutes les perversions proviennent d’un défaut de castration.

[13] Communautés de pensée liées quelquefois au politique communément admises :
1900 -1910 : phénoménologie (Husserl)
1910 -1920 : pragmatisme (Peirce, James, Dewey)
1920 -1930 : existentialisme (Heidegger, Sartre)
1930 -1940 : philosophie analytique (Wittgenstein, Russell, Quine)
1940 -1950 : herméneutique (Ricœur, Gadamer)
1950 -1960 : structuralisme (Lévi-Strauss, Barthes)
1960 -1980 : post-structuralisme déconstructionniste (Heidegger, Derrida, Foucault)
1980 -1990 : néo-pragmatisme (Rorty, Jacques)
1990 -2000 : réalisme spéculatif (Meillassoux)

[14] Nicolas Koreicho, La question des limites en psychanalyse, octobre 2021, en ligne, Site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/la-question-des-limites-en-psychanalyse/

[15] Le fantasme est la rétribution que nous payons au refoulé.

[16] Vaine l’idée d’excuser les criminels sous prétexte de folie, l’irresponsabilité pénale étant contraire à l’imposition, thérapeutique, des limites par la sanction : « n’est pas pénalement responsable la personne qui était atteinte, au moment des faits, d’un trouble psychique ou neuropsychique ayant aboli son discernement ou le contrôle de ses actes » et, quand même, dans que « demeure punissable » la personne atteinte au même moment d’un trouble de même nature ayant seulement « altéré son discernement ou entravé le contrôle de ses actes ».

 34RL1H3   Copyright Institut Français de Psychanalyse

Monstres 1

Nicolas Koreicho – Novembre 2024

Louis Welden Hawkins, Le Sphinx et la Chimère, 1906, Grand Palais – Musée d’Orsay

Sommaire
I Histoire du terme
II Le Sphinx et la Chimère
III Des monstres et des corps

I Histoire du terme

Monstre a été créé par emprunt du latin monstrum, dérivé de monere « faire penser, attirer l’attention sur », d’où « avertir » (ainsi qu’il en est dans moniteur, montrer, monument, prémonition), terme du vocabulaire religieux désignant un prodige, sans qu’aucune connotation positive puisse être associée à ce terme, et qui signifie un avertissement en provenance de la volonté des dieux, autrement dit un signe divin à interpréter comme phénomène, fait surprenant qui arrive en dehors du cours normal des choses, et que l’on considère comme surnaturel. Ex. Ce prodige leur sembla présager quelque grand malheur.
Par suite et par métonymie, le terme est appliqué à un objet de caractère exceptionnel ou attribué à un être surnaturel.
À basse époque (2e, 3e siècle), il se dit par hyperbole d’un homme (monstrum hominis) ou d’une femme (monstrum mulieris) dans un langage de comédie ; notons que, dans la langue religieuse, il va qualifier spécialement les démons.

En français, le sens premier est celui de prodige (cf. précédemment à propos de la neutralité du mot), miracle (ici aussi, terme neutre, religieux, désignant un « fait ne s’expliquant pas par des causes naturelles et qu’on attribue à une intervention divine », un événement magique donné à voir dans le réel, sens encore bien attesté au 16e, puis action monstrueuse, criminelle, chose prodigieuse, incroyable et, par hyperbole, chose mal ordonnée, mal faite. Cet emploi général a progressivement décliné par rapport aux emplois, ultérieurs, où monstre désignera des êtres mythologiques, de légende.

Dès le 14e, l’adjectif monstrueux est employé avec une idée morale au sens de « bizarre, extraordinaire, prodigieux » appliqué à une action contraire aux lois de la nature, sens qui vient compléter la signification religieuse, c’est-à-dire contraire à la volonté divine, et qui va augurer des usages scientifiques relatifs à la question de l’anomalie.
Depuis le 16e on relève dans l’expression encore usuelle monstre marin appliqué par exemple à la baleine puis au 17e aux gros poissons que l’on servait à table (carpes, brochets, saumons, turbots). Racine dans Phèdre l’emploie pour parler d’un animal féroce. Son application parallèle à un être humain remonte au 12e siècle.

À partir de cette époque on parle de monstre à propos d’un homme au physique et aux mœurs étranges, comme à propos d’un homme défiguré par la lèpre ou contrefait de corps ou de visage, d’un castrat, parfois d’un impie, et, par hyperbole, depuis le 17e, d’un homme très laid.
Le mot témoigne également d’une appréciation morale, au 13e, en parlant d’un païen (sens propre au Moyen Âge) et d’un être repoussant, au physique et surtout au moral, dans la locution un monstre de femme à propos de Messaline que le 17e semble avoir prisée : monstre de cruauté, monstre d’avarice, mais également parfois en contexte positif comme dans monstre de mémoire.
Son emploi antiphrastique comme terme affectueux date du 18e, époque où l’on commence à dire d’une chose c’est un monstre au sens de « c’est adorable ».

L’emploi adjectivé du mot (monstrueux) a valeur intensive pour « énorme, immense » dans l’usage familier et n’est pas attesté avant le 19e.
Depuis le 16e il est également employé avec un sens voisin de « prodigieux, extraordinaire », même si le sens biologique « qui a les caractéristiques d’un monstre » s’applique à un animal ou un enfant. L’emploi substantivé du mot à valeur de neutre (le monstrueux) date de l’époque romantique et de la remise à l’honneur d’une esthétique du chaos (Hugo), puis du bizarre (Baudelaire).

Dès la 2ème moitié du 16e on trouvera : « action monstrueuse, criminelle ». Au 17e : on verra « faire un monstre » (de quelque chose), « la représenter de manière monstrueuse, périlleuse », mais aussi « ce qui est mal fait, mal ordonné ». Au 18e, par antiphrase, on trouvera « une femme constante est un monstre nouveau », mais également le terme sera employé pour dire de quelqu’un qu’il est adorable « c’est un monstre ».
Au 19e, au sens d’extraordinaire, on rencontrera « un effet monstre », directement emprunté au latin monstrum de monere « avertir, éclairer, inspirer », du vocabulaire religieux « prodige qui avertit de la volonté des dieux », par suite « objet de caractère exceptionnel, de caractère surnaturel » (démon) du 12e au 16e, jusqu’à l’acception actuelle, jusqu’à, finalement, « acte monstrueux, contre nature ».

Notons que l’analogie – incorrecte selon la lexicographie – avec le latin monstrare (montrer) nous indique nonobstant que le monstre est celui qui se montre, qui s’expose, qui s’exhibe en tant que tel. Elle indique que le monstre est celui qui rompt avec la norme, provoquant la terreur (le violeur, le criminel, le terroriste) ou l’admiration (la merveille : le monstre sacré, la star, l’enfant adoré).

Nous pouvons considérer avec bénéfice les différentes acceptions socio-culturelles du monstre entre l’Antiquité et la fin du 17e, période qui fait de lui un mystère parmi d’autres, et dont il faut cependant se défier, la littérature l’apparentant préférentiellement au démon.
Au siècle des Lumières, le monstre est un objet d’étude savante, qui s’appuie en particulier sur la médecine et la biologie, voire l’anatomie.
Au 19e, c’est surtout la dimension romanesque, littérature et poésie, et artistique, en peinture notamment, qui sera à l’honneur.
Au 19e, le monstre est spécifié selon sa dimension biologique qui fait de lui un « raté de fabrication » ou de conception, où la sémantique de l’anomalie va se confirmer. L’étude raisonnée des monstres, la tératologie, qui se veut La science des monstres (Wolff), s’attache à classer les monstres et les anomalies, malformations, monstruosités qui s’y rattachent.
Dans l’acception générique actuelle, le monstre est le plus souvent un sujet que l’on soumet à la faculté de la science, normée et classifiée, anatomique, biologique et embryologique le plus souvent (tératogenèse), mais aussi psychiatrique.
Ainsi en est-il par exemple de l’intersexualité avec une quarantaine de caractères pathologiques ou d’anomalies, qualifiants choisis selon les partis pris des chercheurs, décrits par l’endocrinologie et l’hormonologie mais qu’il est bien entendu nécessaire de ne pas discriminer en tant que critère sociologique (1,7% de la population, trop souvent relégués dans les oubliettes de la prostitution).

De nos jours, la littérature, le théâtre et surtout le cinéma illustrent le thème du monstre, de manière variée, profonde et spectaculaire.

II Le Sphinx et la Chimère

Dans ce tableau intitulé « Le Sphinx et la Chimère », réalisé en 1906, le peintre Louis Welden Hawkins se livre à une interprétation symboliste de la figure du monstre hybride.
Il puise ses références dans la mythologie antique, et réunit en un seul deux animaux composites :
depuis la plus lointaine antiquité, en passant par Hésiode (Φίξ / Phíx), un lion à tête humaine (androsphinx) ou de bélier (criosphinx), parfois de faucon (hiéracosphinx) ou de chat.
Le sphinx est au masculin la figure mythique la plus ancienne (Égypte : le gardien des rois morts), figure de puissance, de protection et de vigile contre les forces malfaisantes.
La Sphinge, plus récente, monstre féminin (Grèce : la cruelle divinité des enfers), figure mythique qui a subsumé un de piliers de la psychanalyse, Œdipe, continue de vibrer en le sujet, sous les formes des processus primaires métaphoriques (par déplacement), métonymiques (par condensation), substitutives (visualisation, symbolisation), lorsque nous pratiquons et théorisons les concepts et les associations. C’est aussi elle qui a autorisé, sur les plans de l’art, de la littérature, de l’histoire des idées, de la psychanalyse, une des influences les plus puissantes de la mythologie[1].

La chimère est, selon les mythes, un animal à trois têtes – une de lion, une de chèvre et une de serpent. Fille de Typhon et d’Échidna, elle ravageait la région de Lycie (en Asie Mineure), quand le héros Bellérophon reçut du roi Iobatès l’ordre de la tuer. Il y parvint en chevauchant le cheval ailé Pégase.
La symbolique de la chimère est vaste et son nom a été repris pour désigner, dans un sens étendu, toutes les créatures composites possédant les attributs de plusieurs animaux ainsi qu’elles apparaissent dans les rêves, les fantasmes ou encore dans les utopies impossibles.

Le sphinx, selon le principe de réalité, pourrait représenter le questionnement – les fameuses énigmes – sur les origines du fantasme, principe de plaisir, pour élucider les références du sujet avec l’Œdipe, le narcissisme, la castration. En effet, rappelons-nous que la sphinge est le fruit de monstres et de l’inceste – Echidna et Orthros, son fils.
La chimère, quant à elle, pourrait représenter la pulsion à maîtriser, l’impossible réalisation du fantasme, s’affirmant comme polymorphique, comme les animaux qu’elle incarne, sous peine de mort, de maladie, de souffrance.

Le but de cette composition Sphinx-Chimère étant de sauvegarder l’intégrité du sujet contre les tentations perverses, psychotiques, psychopathiques en intégrant le système de l’Œdipe : selon Claude Lévi-Strauss, l’énigme principal de la sphinge réside dans la problématique de la bipédie et pour Oidipus d’ « une difficulté à marcher droit ».
La chimère pourrait représenter une illusion, celle d’un mystère facile à élucider sans le truchement de l’analyse, c’est-à-dire le fantasme pur, la pulsion – le passage à l’acte – et le sphinx, au contraire, l’explication de ce qui nous constitue, mais qui nous ralentit – qui nous empêche – le questionnement qui nous permettra de se rapprocher d’une vérité personnelle.

Ainsi, le tableau Le sphinx et la Chimère proposerait l’alliance, précaire, active, vécue en mouvement, de la coalition indispensable à prendre en compte, naturelle pourrait-on dire, entre la tentation fantasmatique et l’équilibre toujours à trouver induit par un questionnement existentiel vers l’allant, la réalisation de soi, et, pourquoi pas, l’épanouissement.

Cependant Hawkins s’inspire aussi de l’imaginaire médiéval – Moyen-Âge, entre-deux, pour la constitution de la personnalité – pour ce tableau à la fois sombre et lumineux, oxymore intrigant et ravissant : le monstre hybride semble ne faire qu’un avec la colonne de pierre sur laquelle il s’adosse – comme à la certitude d’un socle –, et rappelle que les gargouilles, barbacanes et chimères des cathédrales gothiques nous invitent à la vigilance sur l’équilibre instable des toujours possibles basculements du côté de la pulsion de vie – densité, santé, intégrité, selon la nature et la morale qui considèrent le sujet, aussi bien soi que l’autre, ou du côté de la pulsion de mort, dans les passages à l’acte et la condamnation de soi et l’ignorance de l’autre.
La lumière qui illumine le visage féminin apporte paradoxalement une dimension divine à ce monstre infernal et inquiétant, ouvrant à la fois sur la foi, l’amour, l’espérance, la certitude et l’humilité.
L’époque et le geste mettent en valeur, entre damnation éventuelle et rédemption souhaitée, mythologie antique et imaginaire gothique, la symbolique des êtres polymorphes et des monstres : côté sombre et dangereux de la vie psychique lorsqu’elle est sans limite, et côté éclairant de l’intellection, goût pour le surnaturel de l’inconscient et pour le naturel de sa résolution[2].

III Des monstres et des corps

« Il faut toujours dire ce que l’on voit ; surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit. »
Charles Peguy, Notre Jeunesse

Il est nécessaire de garder toujours le sens du 1er degré, dans l’idée du soin, de la santé, de l’équilibre. Le monstre c’est ce qui se voit et qui nous semble monstrueux (sauf pour les monstres eux-mêmes et d’autres si affinités). Qu’est-il fait des corps, de son propre corps, du corps de l’autre. Un écrivain, homme de théâtre, engagé dans sa propre sublimation, en a eu la géniale intuition :

« Nous ne sommes pas encore nés, nous ne sommes pas encore au monde, il n’y a pas encore de monde, les choses ne sont pas encore faites, la raison d’être n’est pas trouvée, la seule question est d’avoir un corps. »
Antonin Artaud

Et cependant, ce n’est simple qu’en apparence. Le sujet n’est-il pas à la fois Sphinx et Chimère et à plus forte raison, last but not least, en psychopathologie et en psychanalyse ?
Le monstre, à l’occasion d’une réalisation projective, est celui qui veut abolir les corps ou, au contraire, exhiber les corps, mais des corps modifiés, d’une manière ou d’une autre.
Nous posons l’hypothèse que l’abolition et l’effacement des corps proviennent du refoulé sexuel.

Les crimes et meurtres sexuels représentent l’aboutissement de la conjonction, irrégulière, complexe, asymétrique, de psychopathologies (perversion, psychose, psychopathie) décrites dans la littérature et excipées par les avocats, agies en leurs pulsions brutes, non transformées et totalement exemptes de créativité – tout le monde n’est pas Donatien de Sade[3], Gérard de Nerval, Antonin Artaud, Salvador Dali –, dans la modification complète, c’est-à-dire par le truchement de la sublimation[4] des pulsions concernées en œuvres de création artistique, intellectuelle (scientifique, littéraire, analytique) et/ou, éventuellement socialisée (affective, spirituelle). Sans cette condition, elles sont donc, en la forme de passages à l’acte, la destruction et, à terme, la mort incarnées (non représentées).

D’abord in absentia.
Représentation des corps : inexistence de tableaux, sculptures, images représentant des corps d’êtres humains, naturels ou suggestifs, d’érotisme, d’actions, de scènes, de pensées, d’allégories, du quotidien, réalistes ou figuratifs…, dans certaines cultures et, par voie de conséquence, émergence de monstres chez les adeptes de la frustration, à partir du refoulé, suscitant meurtres, viols, terrorisme, violence et barbarie, les passages à l’acte reproduisant ce qui pourrait exister dans l’art, dans la littérature, à travers les systèmes de représentation qui permettraient de médier le réel. Photos, vidéos d’humains et d’animaux, après la musique, les cerfs-volants (!), les salons de beauté, viennent d’être interdits dans certaine idéologie religieuse ; élimination des corps – destruction de l’adversaire politique, du juif, du chrétien, de l’athée, du laïc, de la femme, de la fillette, de la jeune fille, de l’artiste – prétendument inférieurs (ou dégénérés), dans les totalitarismes les plus meurtriers – déportation des corps, effacement photographiques et médiatiques – au cœur du national-socialisme, du stalinisme, du marxisme-léninisme, du maoïsme, du guévarisme, de l’islamisme…
En Iran, on dénombre 853 exécutions capitales depuis le début de l’année, dont 5 enfants (aux Maldives, on exécute les enfants à partir de 7 ans) et de nombreuses femmes qui n’ont pourtant pas le droit de cité –  Ainsi en est-il par exemple des salons de beauté féminins interdits dans les aires les plus reculées de l’intellection, qui sont victimes des deux systèmes dans la volonté d’effacer les corps des impies et de la beauté, – féminité et corps féminins -, d’avilir la pensée féminine : interdiction pour les filles d’accéder à une quelconque visibilité et interdiction pour les filles d’accéder à une quelconque formation, criminalisation de l’homosexualité.
Ce qui rapproche les deux radicalités, sous-culture wokiste de l’ignorance (histoire, littérature, théâtre, musique catalogués comme « masculinistes » (le soi-disant patriarcat) et terrorisme islamiste obscurantiste, c’est d’une part pour le wokisme la théorisation et d’autre part pour l’islamisme le choix, par identitarisme ou par refoulement, de l’effacement des corps sur le plan de l’intégrité, en premier lieu grâce à la tyrannie de minorités paresseuses.
Seuls comptent la jouissance dans la disparition des corps ordinaires – alors que, depuis la révolution, « La femme a le droit de monter à l’échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la tribune[5]. »
Les corps sains, ordinaires, hétérosexuels et blancs n’ont pas leur place (ou sont volontairement secondarisés) dans les grandes messes wokistes et dans certaines grandes écoles et universités occidentales.
C’est la question dans laquelle se rejoignent islamisme et wokisme : l’abolition des corps ordinaires.
Les talibans veulent abolir, après les corps féminins, les corps dans les médias. Les wokistes veulent abolir les corps blancs masculins au profit des corps marqués (racisés, genrisés[6], obèses, intersectés, sectarisés).

Puis in praesentia.
Il en fut ainsi lors de l’exhibition de corps diminués à l’occasion des Jeux Olympiques de Paris : cérémonie d’ouverture, paralympiques.
La cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Paris. La cène, à un moment pivot, en serait une lecture possible. Peu importe. La distinction christique n’y étant certes pas est singée par des travestis obèses, hirsutes, obscènes dans une exposition des corps, où la vulgarité et la lourdeur s’imposent comme éléments de spectacle. Sans remettre en question la question du genre, nous apprécierons que les « tableaux » représentent la mise en valeur de corps malades, ou monstrueux d’irrespect (le respect des morts n’est-il pas, dans toute civilisation qui s’honore de ce titre, la règle essentielle ?) : Marie-Antoinette tenant dans ses mains sa tête sanguinolente, en la fête – atroce – du féminicide le plus célèbre de l’histoire.
L’obésité est, pour tous les praticiens de la médecine et du soin, un symptôme évident de gravité pathologique, cependant qu’en tête de gondole, représentant éminent de la maladie érigée en dogme, Philippe Katerine se prélasse et lasse en vieux chérubin gras cyanosé.
Disons-le, en psychopathologie, la santé, et donc avec, le traitement des corps sont essentiels.
À cet égard, Angèle, Kavinsky et Phœnix ont sauvé les meubles d’une esthétique, soignée et humble à la fois, lors de la cérémonie de clôture, en un certain geste d’élégance et de respect des corps.

Entre la présence et l’absence.
Ainsi en est-il de la déconstruction du masculin occidental. Selon ce dogme wokiste, l’homme au masculin est un monstre qu’il faut déconstruire. Il serait le dominant dans la simpliste appréhension de ce mouvement axé sur l’ignorance (ignorant par exemple le véritable patriarcat à l’œuvre dans une partie de la culture islamiste). En revanche, le masculin « racisé » a le droit de s’imposer, jusqu’à la culture du viol[7], culture alors susceptible de compréhension, en particulier pour les néo-féministes, malgré parfois dans ces cultures la destruction physique ou symbolique des femmes (invisibilité, assignation à un rôle défini par les hommes), des temples (les djihadistes, les salafistes, les talibans), du roman des origines de l’Occident (gauchisme indulgent pour les coups donnés à la civilisation gréco-judéo-chrétienne dans les écoles, les hôpitaux, les universités), des particularités sexuelles.
« Du passé faisons table rase. »
Mais hélas, c’est du rien que naissent les monstres. Plutôt que confiner au passé une prérogative de la table rase – pensons au National-Socialisme issu du Parti des travailleurs hitlérien, au Parti national fasciste issu du Parti socialiste italien –, et, comme la nature a horreur du vide, elle peut enfanter de monstres, en leur ultime et atroce adaptation[8]aux grands mouvements d’élimination de l’autre.

À ce titre, nous assistons, désolés, à un exemple de tentative de normalisation par le sous-discours politique et/ou médiatique voulant réhabiliter les paraphilies.
C’est ce que nous lisons, sidérés, lorsque d’aucuns – nous aimons ce pronom indéfini apposé à ce type de militantisme – affirment que Jeanne d’Arc était avant tout un travesti[9]. C’est l’exemple d’une quadruple faute correspondant à :
– Une lacune historique, car elle était un chef de guerre, une figure politique du royaume, protectrice de Charles VII.
– Un slogan négationniste (le Christ n’a pas existé, la terre est plate, les chambres à gaz sont un détail de l’histoire, le 11 Septembre est un attentat des Américains par eux-mêmes). C’était une femme, reconnue comme telle par toutes les instances judiciaires de l’époque.
– Une injure personnelle, car personnalité spirituelle éminente. Elle respectait les dogmes de la religion qui autorisait « quand on y a recours par nécessité », par exemple « pour se cacher aux yeux des ennemis », de porter des habits d’homme.
– Un refus de l’égalité et de l’importance des femmes dans la guerre comme dans la paix. Elle est habillée en homme tant pour être acceptée comme chef de guerre par l’armée royale française – et pour porter l’armure – que pour être considérée comme interlocutrice par les Anglais, l’ennemi d’alors. Dans le même ordre d’idée, Jeanne a jusqu’à la fin voulu rester habillée en homme pour éviter d’être violée par ses geôliers.

Nicolas Koreicho – Novembre 2024 – Institut Français de Psychanalyse©

À suivre : Monstres 2


[1] Nicolas Koreicho, Sphinx, 2024, En ligne, Site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/sphinx/

[2] Cf. Yves Vadé, Le Sphinx et la chimère, in Romantisme, 1977, n°15. Mythes, rêves, fantasmes. En ligne, https://www.persee.fr/doc/roman_0048-8593_1977_num_7_15_5070

[3] « Allié par ma mère, à tout ce que le royaume avait de plus grand ; tenant, par mon père, à tout ce que la province de Languedoc pouvait avoir de plus distingué ; né à Paris dans le sein du luxe et de l’abondance, je crus, dès que je pus raisonner, que la nature et la fortune se réunissaient pour me combler de leurs dons ; je le crus, parce qu’on avait la sottise de me le dire, et ce préjugé ridicule me rendit hautain, despote et colère ; il semblait que tout dût me céder, que l’univers entier dût flatter mes caprices, et qu’il n’appartenait qu’à moi seul et d’en former et de les satisfaire. » DAF de Sade, Aline et Valcour, La pléiade.

[4] Nicolas Koreicho, La sublimation, mars 2022, en ligne, Site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/la-sublimation/

[5] Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, septembre 1791

[6] Eugénie Bastié, « On peut changer de genre mais pas de sexe » : les leçons oubliées de la génétique », Juillet 2023, en ligne, Figaro Vox, lefigaro.fr/vox/societe/on-peut-changer-de-genre-mais-pas-de-sexe-les-lecons-oubliees-de-la-genetique-20230725

[7] Il existe dans nos contrées des « salles de shoot ». Pourquoi ne pas ouvrir des salles de viol pour les adeptes/addicts de cette pratique ? Mais parce que cela existe déjà : en ligne.

[8] Pensons aux monstres d’arrogance, d’inculture et de grossièreté qui sévissent au sein de notre hémicycle.

[9] Thomas Jolly pour le journal Le Monde : « Jeanne d’Arc, une des plus grandes travesties de notre histoire, n’a-t-elle pas été condamnée parce qu’elle était vêtue en homme ? »

 34RL1H3   Copyright Institut Français de Psychanalyse

Élévation

Charles Baudelaire

Préface Nicolas Koreicho

Charles Leslie, 1878, Une averse d’été passant au-dessus de la chaîne de Snowdon.

Presque rien à dire de ce texte sorti de l’esprit, de l’âme pourrait-on dire, d’un homme espérant indéfectiblement que l’écriture, à travers le prisme de la beauté et de la poésie, transcrira non seulement, des vertus théologales, peut-être la plus déraisonnable, savoir l’espérance – la charité étant sûrement de l’amour la forme la plus paradoxale, puisque donnant ce que l’on a à quelqu’un qui en veut bien, et la foi qui, elle, serait la plus folle, puisque rétive à toute compréhension intellectuelle -, mais aussi cette idée de l’espérance, dans laquelle vertu, par ce biais de la beauté et de la poésie, donnera enfin une forme intentionnelle à la jouissance, et dira quelque chose de l’inconscient supposé, vainqueur des énigmes de la souffrance rendue explicite dans un parfum obsolète.

NK – Août 2024 – Institut Français de Psychanalyse©

∴

Élévation

Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées,
Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,
Par delà le soleil, par delà les éthers,
Par delà les confins des sphères étoilées,

Mon esprit, tu te meus avec agilité,
Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l’onde,
Tu sillonnes gayement l’immensité profonde
Avec une indicible et mâle volupté.

Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides ;
Va te purifier dans l’air supérieur,
Et bois, comme une pure et divine liqueur,
Le feu clair qui remplit les espaces limpides.

Derrière les ennuis et les vastes chagrins
Qui chargent de leur poids l’existence brumeuse,
Heureux celui qui peut d’une aile vigoureuse
S’élancer vers les champs lumineux et sereins ;

Celui dont les pensers, comme des alouettes,
Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
– Qui plane sur la vie, et comprend sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes !

Charles Baudelaire, « Spleen et Idéal » in Les Fleurs du Mal, 1857

34RL1H3 Copyright Institut Français de Psychanalyse

Sphinx

Nicolas Koreicho – Août 2024

« Pour les artistes purs, le charme suprême de l’être féminin réside précisément dans ces sinuosités incertaines et dangereuses de caractère. Ils sont ravis que le sphinx dissimule si profondément son énigme, parce que cette énigme double d’infini les prunelles de l’inaccessible créature… »
Paul Bourget, Nouveaux Essais de psychologie contemporaine, 1885

Le Sphinx puis la Sphinge

Gustave Moreau, Œdipe et le Sphinx, 1864, Metropolitan Museum of Art, Manhattan, New York.

Le Sphinx (emprunt étymologique au grec Σφίγξ / Sphígx, provenant du verbe « étrangler », d’où ensuite larynx, pharynx, sphincter..), représente le plus ordinairement depuis la plus lointaine antiquité, en passant par Hésiode (Φίξ / Phíx), un lion à tête humaine (androsphinx) ou de bélier (criosphinx), parfois de faucon (hiéracosphinx) ou de chat.
Le sphinx est au masculin la figure mythique la plus ancienne (Égypte : le gardien des rois morts).
La Sphinge, plus récente, monstre féminin (Grèce : la cruelle divinité des enfers), figure mythique qui a subsumé un de piliers de la psychanalyse, Œdipe, continue de vibrer en nous, sous des formes métaphoriques, métonymiques, substitutives (visualisation, symbolisation), lorsque nous pratiquons et théorisons les concepts et les associations psychanalytiques. C’est aussi elle qui a autorisé, sur les plans de l’art, de la littérature, de l’histoire des idées, de la psychanalyse, une des influences les plus puissantes de la mythologie.
Baudelaire est peut-être l’auteur qui a saisi discrètement et humblement à la fois la puissance et le mystère du monstre fascinant[1].

Le Sphinx

Pour l’Égypte ancienne, le sphinx est une figure-symbole de puissance et de vigile. Il est le plus souvent représenté en corps de lion à tête humaine (androcéphale). Sa plus ancienne représentation est le sphinx de Gizeh, à l’est de la pyramide de Khephren, en Égypte, que l’on date habituellement de 2500 ans avant Jésus-Christ. Cette œuvre représente un lion couché monumental (73 mètres de long et 20 mètres de haut pour un poids de plus de 20 000 tonnes). Sa tête est celle du souverain Khephren ou de son père Khéops, coiffé du nemes, la coiffe royale. Il est ici le gardien de la nécropole, chargé de défendre les rois et les reines morts contre les possibles assaillants et contre les forces malfaisantes[2].

Principe de plaisir et principe de réalité

Nous pouvons proposer d’emblée un lien entre deux missions divines du sphinx originel avec deux principes de la psychanalyse en ce que nous devons, dans la mesure du possible, nous occuper, d’une part, de la réalité (plus exactement du principe de réalité) et d’en comprendre l’organisation chez les patients, puisque le sphinx est chargé de défendre les composantes les plus éminentes de la personne, rois et reines morts et immortels à la fois – contre les possibles assaillants – dans le réel, et en ce que nous devons, dans la mesure du souhaitable, nous occuper, d’autre part, du plaisir (plus exactement du principe de plaisir) et d’en comprendre la nature chez les patients, ce qui fait référence à la seconde mission du sphinx, puisqu’il est chargé, a fortiori si le symptôme est pathologique, d’en éloigner la « tentation » chez les patients pour la sauvegarde de l’intégrité de la personne – contre les forces malfaisantes – c’est-à-dire psychopatiques, psychotiques, perverses[3] lorsque celles-ci n’ont pas atteint une forme de sublimation.

Une divinité solaire

Le sphinx est le symbole d’une force souveraine, ou d’un accompagnement insigne, à la fois protecteur et puissance redoutable pour les influences funestes dans le réel et dans le symptôme.
Du reste, plusieurs pharaons ont associé leur nom, leur titre et leur pouvoir à des sphinx (la reine Hatchepsout a accolé son visage sur un sphinx de granit aujourd’hui conservé au Metropolitan Museum of Art (MOMA) de New York.
De même, les liens des sphinx avec les divinités solaires sont, dans l’ancienne Égypte, avérés (Khéprie, Rê, Atoum, Sekhmet).
A partir du Nouvel Empire (vers 1580 avant Jésus-Christ), les dieux s’incarnent couramment en représentations de sphinx afin d’assurer la sauvegarde physique des temples et la pérennité des pouvoirs qui leur sont conférés et pour leur assurer à leurs occupants sagesse et fécondité.
On trouve donc dans les sanctuaires dédiés à Amon, notamment à Karnak et à Louqsor, de longues allées bordées de multiples sphinx à tête de bélier (dits sphinx criocéphales) – répétition et défense névrotique oblige –, l’animal sacré d’Amon. Le sphinx de Gizeh a été conjoint au dieu soleil sous de nom de Harmakhis, nom qui signifie « Horus dans l’horizon ».

Origine du sphinx callipyge

C’est donc un dieu sphinx, puissant et éclairant, bon et protecteur, masculin dans toutes les représentations les plus anciennes, qui va parfois se féminiser sous le Nouvel Empire, en référence probablement aux reines égyptiennes, qui est explicitement et fondamentalement différent de la cruelle sphinge grecque, divinité féminine infernale, au beau visage et à la poitrine vaillante.
D’après Marie Delcourt[4], cette représentation de la sphinge est originaire de la vallée de l’Euphrate, puis, plus tardivement, la figure divine féminine a migré de récits en récits vers la Crète et Mycènes.
Sphinx et sphinge disposent d’une immuabilité – dont on peut inférer qu’elle est le lieu éminent (et questionnant) de la mémoire[5], susceptible d’être transmutée – que représente bien la profonde majesté de leur croupe pleine, féconde et souveraine[6].
Il faut cependant distinguer le sphinx, divinité du dieu solaire et emblème du pouvoir royal, de la sphinge, figure éminemment menaçante et dangereuse.

La Sphinge

Selon la Théogonie d’Hésiode[7], la sphinge est de la sorte une humaine redoutable d’entre les redoutables, descendante de parents monstrueux et incestueux. Elle est en effet la fille de l’union incestueuse d’Échidna, elle aussi humaine, épouvantable monstre à jambes serpentaires et du fils de celle-ci, Orthros, le chien bicéphale de Géryon. Dans une autre version[8], moins courue, elle est fille de Typhon, lui-même issu de l’inceste, puisqu’il est né de Gaïa et du fils aîné de celle-ci, Pontos. La sphinge en aurait gardé la queue de serpent rappelant son origine maternelle.
D’après Pierre Legendre[9], son nom provient donc de « sphiggô », qui signifie « serrer, lier étroitement, nouer ». Elle serait littéralement « l’Étrangleuse ».
Malheur à vous si vous la rencontrez, et bonheur pendant le temps qu’elle vous laisse la vie et la conscience. Elle est, en ce sens, relative à l’angoisse.
Sa fratrie n’est guère plus recommandable : Hydre de Lerne à neuf têtes, Ladon le lion de Némée, l’aigle du Caucase (le chien ailé de Zeus, rapace qui dévore indéfiniment le foie de Prométhée), Orthros, donc, Cerbère, Phaéa la Laie de Crommyon, et la Chimère, au corps de lion recouvert d’écailles, avec pour queue une tête de serpent et, dans son dos, bien plantée, une tête de chèvre. Quant à ses sœurs, les harpies, elles partagent avec la sphinge des ailes de rapace.

Les énigmes sphingiennes

La sphinge avait été déléguée en Béotie par Héra afin de punir la cité du crime de son roi, Laïos, le père d’Œdipe[10], qui avait violé le jeune Chryssipos, fils de Pélops, ce qui le poussa à se suicider.
Bien campé sur le mont rocheux, le monstre, inspiré par les Muses, posait une question à tous les voyageurs qui passaient. Ceux qui ne parvenaient pas à résoudre une de ses énigmes, étaient par elle tués et dévorés.
Seul Œdipe, lors de sa dernière épreuve avant d’arriver à Thèbes – après les incestes, les crimes, les culpabilités, l’incompréhension analytique ? – donna la bonne réponse à l’énigme de la sphinge :
« Quel être, pourvu d’une seule voix, a d’abord quatre jambes le matin, puis deux jambes le midi, et trois jambes le soir[11] ? »
L’homme, bien sûr. L’homme Œdipe ? Son inconscient ?
Deuxième énigme proposée par la sphinge, et qui est très rarement mentionnée :
« Il y a deux sœurs : l’une donne naissance à l’autre et elle, à son tour, donne naissance à la première. Qui sont les deux sœurs[12] ? »
Le jour et la nuit, évidemment. La vérité ? La conscience ?
Vaincue, la sphinge se suicida. Dès lors, Créon tenant sa promesse, Œdipe, après avoir tué son père, devint l’époux de Jocaste, sa mère.

Influence artistique de la sphinge

La légende mythologique fut un sujet très prisé par les artistes, des céramistes grecs du Ve siècle avant Jésus-Christ aux grands peintres français du XIXe. La figure biblique de Salomé, comme tentatrice et femme fatale, était pendant cette deuxième moitié du XIXe, associée à la sphinge, tout comme, auparavant, les grands peintres de la Renaissance. Cependant, c’est en particulier Gustave Moreau qui présenta un magistral Œdipe et le Sphinx[13] au Salon de 1864 à Paris. Il est commun d’associer la Sphinge, tenante d’une profonde et énigmatique sagesse, avec la luxure et l’opposition du vice et de la vertu. L’œuvre y fut éreintée par la critique.
Marie Delcourt a étudié très précisément les compositions plastiques et picturales, bas-reliefs, statues, statuette, vases, de son iconographie antique, jusqu’à en inférer la dimension prépondérante d’une sphinge soumettant des hommes à une position de succubes, faisant d’elle une femme incube, dominatrice, à la sexualité violente. Les prostituées de l’antiquité, adeptes de ces plaisirs forcés et rémunérés, étaient ainsi appelées des sphinges, vocable coexistant avec le qualificatif d’hétaïres, qui, lui, désignait les prostituées sacrées en Grèce antique (culte d’Aphrodite, particulièrement). Quoi qu’il en soit, le lien entre l’effet-mère et la prostituée est indissociable de fantasmes adolescents fréquents particulièrement chez les futurs éventuels transsexuels.

Le sphinx androgyne

Il y a dans ces différentes évocations psychanalytiques du sphinx sans doute un sème, littéralement archaïque, de l’androgyne originel (Platon, le Banquet) en référence au mythe selon lequel Zeus punît la vanité des hommes en séparant l’androgyne en deux moitiés, les hommes et les femmes, dans ce mouvement qu’Aristophane nomme erôs. Dans le mythe, Zeus réattribue et spécifie sas ambiguïté les organes génitaux afin qu’hommes et femmes soient compatibles et que la race ne s’éteigne pas. Dans l’antiquité grecque, les choses étaient assez simples : les nouveau-nés qui présentaient des signes d’hermaphrodisme étaient tués aussitôt. Seule l’androgynie comme rituel de travestissement était tolérée[14], jusqu’à l’antiquité romaine ou, progressivement, les travestis trouvaient l’emploi unique de la prostitution[15].
En réalité, le sphinx n’est androgyne d’une part, qu’en référence à certains développements artistiques, littéraire, ainsi en est-il avec le dandy, pictural, selon l’indécision d’un certain ésotérisme en peinture.
Au XIXe, l’androgynie est valorisée et/car assimilée à la figure du dandy (Baudelaire, Constantin Guys, Barbey d’Aurevilly, Georges Brummel, Balzac, Woolf) et, finalement à celle de l’ange – dont, comme chacun sait, l’on ne connait pas le sexe.
Au XXe, c’est particulièrement la peinture (Duchamp, Chagall, Cocteau) qui met en valeur les spécificités « des natures doubles et multiples, d’un sexe intellectuel indécis[16] », le plus souvent en se référant à la Kabbale[17].
Au XXIe, c’est le monde de la musique pop rock – et celui de la prostitution – qui revendique l’apparence androgyne comme élément décisif de la personnalité, en tout cas pour ce qui concerne la dimension économique de ces métiers.
Aujourd’hui, le terme androgyne s’oppose à tout ce qui concerne, d’une part, l’orientation sexuelle, d’autre part l’identité de genre ou le transgenrisme et naturellement aux autres revendications idéologiques, et, enfin, l’intersexuation (ou intersexualité[18]) et les autres troubles de la sexualité. Le terme concerne spécifiquement l’apparence vestimentaire et cosmétique, renouant en cela avec les courants littéraires du XIXe siècle y afférents (dont les décadents).

Signification psychanalytique du sphinx

La sphinge, selon la psychanalyse, même si la tradition et le bon usage donnent de l’appeler le sphinx, a fourni plusieurs dimensions à son mystère. Le sphinx pourrait représenter, non seulement l’inconscient d’Œdipe, mais encore l’inconscient de chacun de nous, la disparition de la sphinge ouvrant la possibilité de la conscience des choses de notre organisation psycho-affective et de la subjectivation de la personne, alors rendue possible.
Freud, que les journalistes de l’époque comparaient à un sphinx[19], en a donné la toute première interprétation psychanalytique en considérant que l’énigme revenait à poser la question « D’où viennent les enfants ? », dans une allusion à la scène primitive, puis en le rapprochant d’une figure paternelle, puisque tuer le sphinx permet à Œdipe de copuler avec la reine-mère. La question que la sphinge pose à Œdipe, en l’occurrence celle qui consiste à savoir d’où viennent les enfants, en ferait, a contrario, une figure maternelle. Une autre hypothèse donnerait à voir la question de la soumission au/du père, et/ou celui de la soumission à/de la mère.
Dans cette optique, Mélanie Klein traduit l’idée de l’ambigüité parentale du sphinx en parlant de la « figure des parents combinés » construite sur l’hostilité présumée – où l’on retrouve le fantasme ambivalent de la scène primitive –, des parents l’un envers l’autre. André Green (1969), quant à lui, poursuit cette idée en évoquant une « figure de condensation », idée poursuivie par Didier Anzieu (2000) selon l’idée d’une acception de soumission aux parents (mère phallique).
Dans la mesure où le sphinx pourrait être, en définitive et au-delà de ces développements, une métaphore de la bisexualité psychique[20], enjeu d’une correspondance[21] entre Freud et Fliess pour comprendre si la bisexualité est d’origine psychique (Freud) ou biologique (Fliess), il nous faudra considérer le concept dans la compréhension identificatoire qu’il offre, intrinsèquement, de la possibilité d’accès à l’autre sexe selon une séduction naturelle, puis une érotique tempérée (non réalisée), afin d’appréhender la figure maternelle et la figure paternelle, dans une perspective œdipienne de liaison comme solution à notre incomplétude – et notre défense en terme de refoulement – originelle.

Le sphinx comme résolution œdipienne

Dès lors, la question de l’ambiguïté sexuelle du sphinx égyptien et/ou de la sphinge grecque se pose, permettant à Œdipe d’envisager une forme élaborée de scène primitive dans laquelle l’enfant est impliqué. Ainsi, nous pouvons proposer que la rencontre avec le sphinx soit une forme réelle de l’Œdipe, en ce que le concept complet admet des relations croisées de natures différentes, voire opposées : désir pour le père et pour la mère, désir du père et de la mère, haine pour le père et pour la mère, haine du père et de la mère, place du couple dans l’imaginaire de l’enfant, place de l’enfant dans l’imaginaire du couple, organisation psycho-affective de la fratrie.
À cet égard, la question de l’inceste se pose, et, particulièrement, celle de l’incestuel, c’est-à-dire du devenir formel de l’inceste (Œdipe a eu quatre enfants de Jocaste, sa mère : Etéocle, Polynice, Ismène et Antigone, ce qui fait de lui à la fois leur père et leur frère).
La sphinge, dans cette perspective, aurait tout particulièrement l’Œdipe dans sa sphère d’influence. En effet, l’idée avancée par Claude Lévi-Strauss (1953) selon laquelle l’énigme de la sphinge réside dans la problématique de la bipédie et pour Oidipus d’« une difficulté à marcher droit » se peut mesurer à l’aune de l’équilibre psychique. Dans les premières représentations du personnage, c’est quasiment toujours avec un bâton, en guise de canne, qu’il apparaît. En cela il serait le tripède du mythe, apparaissant comme aboutissement processuel inachevé puisqu’estropié et de fait inapte à stabiliser une évolution déniée puisque sans mémoire, c’est-à-dire sans la possibilité essentielle de se remémorer sa prime enfance puis son âge d’homme[22].
Ainsi, de cette manière, la sphinge pourrait représenter l’inconscient d’Œdipe, et le nôtre, conséquemment.

Nicolas Koreicho – Août 2024 – Institut Français de Psychanalyse©


[1] Charles Baudelaire, Les Chats, La Beauté, Les Fleurs du mal, 1857

[2] C’est nous qui soulignons.

[3] Le propre de la perversion comporte le basculement, possiblement temporaire (perversité), dans le « hors limites », le propre de la psychose inclue la destruction du réel psychique, le propre de la psychopathie intègre l’avilissement du réel physique et corporel. Dans les trois pôles (pervers, psychotique, psychopathique) considérés, le prix à payer pour la victime, et quelquefois, selon ce qui sera éventuellement considéré du point de vue du Droit et de la psychologie commune, pour le responsable, est démesuré.

[4] Marie Delcourt, Œdipe ou la légende du conquérant, Les Belles Lettres, 1981

[5] « Me voilà devant le colossal sphinx de granit rose de l’entrée, devant cette puissante image de la royauté, soudant une tête d’homme à un corps de lion, dont les pattes reposent sur un anneau, symbole d’une longue succession de siècles (Edmond Goncourt, Journal, 1891).

[6] « Deux obélisques […] marquaient le commencement de cette prodigieuse allée de deux mille sphinx à corps de lion et à tête de bélier, se prolongeant du palais du nord au palais du sud ; sur les piédestaux l’on voyait s’évaser les croupes énormes de la première rangée de ces monstres tournant le dos au Nil (Théophile Gautier, Le Roman de la momie, 1858).

[7] VIIIe siècle avant Jésus-Christ

[8] Anonyme, Bibliothèque historique d’Apollodore, 2e siècle

[9] Le Désir politique de Dieu. Étude sur les montages de l’État et du droit, 1988

[10] Nicolas Koreicho, L’Œdipe, 2021, En ligne, Site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/loedipe/

[11] Op. cit., Bibliothèque

[12] Ibid.

[13] Metropolitan Museum of Art, New-York

[14] Mircéa Éliade

[15] Pline l’Ancien

[16] Barbey d’Aurevilly

[17] La pierre philosophale comme réponse à l’existence du sphinx et à ses énigmes.

[18] Anomalies des caractères sexuels biologiques : hormonologie (organes génitaux, gonades, hormones, chromosomes. Environ 1,7% des naissances), hypertrophie ou au contraire atrophie de certains organes génitaux ou des gonades (testicules et ovaires), présence partielle d’attributs à la fois masculins et féminins ou, dans une acception plus large, malformations congénitales (absence de descente des testicules, ouverture inappropriée de l’urètre chez les garçons…). Sont recensés une vingtaine de syndromes décrits précisément dans la littérature.

[19] « Freud face au sphinx » : interview de Sigmund Freud par G.S. Viereck (1926)

[20] Sigmund Freud, Trois essais sur la théorie sexuelle, 1905

[21] Sigmund Freud, Projet d’une psychologie, in Lettres à W. Fliess, 1897-1904

[22] Euripide

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La fonction paternelle

Nicolas Koreicho – Juin 2024

« Les effets des premières identifications, qui ont lieu au tout premier âge, garderont un caractère général et durable. Cela nous amène à la naissance de l’idéal du moi, car derrière se cache la première et la plus importante identification de l’individu : l’identification au père de la préhistoire personnelle. C’est une identification directe, immédiate, plus précoce que tout investissement d’objet. »
Sigmund Freud – « Le Moi et le surmoi » in Le Moi et le ça

Sigmund Freud et sa fille

Le père c’est l’Autre. En opposition de place, et/ou en complément, à la mère qui, elle, conforte premièrement le narcissisme du sujet en lui offrant une sorte d’extension d’elle-même et de transfert de son amour – ce que fait aussi le père, mais la fonction maternelle en ce sens est de nourrir l’enfant, particulièrement sur le plan affectif –, le rôle du père est, deuxièmement, celui du Surmoi, toujours ambivalent, et consiste en la bonne répartition de l’instance interdictrice et de l’instance autorisante – ce que fait aussi la mère, mais la fonction paternelle en ce sens est de protéger l’enfant, particulièrement sur le plan adaptatif –. Il est avant tout, dans une large acception, ce qualificatif pris dans son la dimension la plus profonde, protecteur, cependant que la mère, là aussi, en profondeur, est nourricière.

Cette dimension protectrice de l’amour du père concerne une partie constituée par la résolution de la relation à l’autre, l’Œdipe, qui engage plus que tout autre la fonction paternelle symbolique, cependant que l’autre partie, non moins structurante, constituée par l’amour de la mère, réfère au narcissisme, dans l’établissement de la relation à soi, les deux dimensions allant proposer la construction psychique de l’enfant, laquelle se joue de manière édifiante avant l’âge de sept ans.
L’enfant passe d’une relation duelle symbiotique (Mère/Enfant) à une relation d’objet triadique positivement ambivalente (Père/Mère/Enfant), laquelle est incarnée par chacun des deux parents et l’enfant dans une élaboration complexe et croisée.
Par l’interdit du meurtre et l’interdit de l’inceste, l’enfant soumis à cette partie de la Loi symbolique passe de la nature à la culture à l’occasion de l’intériorisation et de l’apprentissage des interdits parentaux et sociétaux, ceci lui ouvrant la voie, par identification, à la subjectivation puis à la sublimation.

Il accède à la différence des sexes et des générations grâce à l’identification au parent du même sexe et à la distinction au parent de l’autre sexe, et apprend à reconnaitre la différence de l’Autre et à respecter cette altérité, qui tient, troisièmement, à la question naturelle des sexes et des âges, deux domaines permettant identification, donc, puis aussi subjectivation.
A partir du modèle que lui propose le couple parental, l’enfant va se construire un idéal du Moi[1], instance narcissique que le petit d’homme va plus ou moins essayer de dépasser en fonction de son propre potentiel.

Le Surmoi[2], héritier du complexe d’Œdipe, est l’instance, ambivalente, qui va intérioriser les interdits mais aussi les exigences parentales, culturelles et sociétales. Le Surmoi remplacera les parents quand l’enfant sera devenu adulte, tout en se maintenant dans l’incarnation puis dans le souvenir parental, Surmoi qui entrera en conflit avec le Moi et les pulsions, et, dans le cas d’une trop grande influence, freinera l’épanouissement de l’individu en produisant un surplus de culpabilité ; dans le cas d’une influence insuffisante, il composera frustration avec soumission.
Cependant, le Surmoi, ambivalent donc, est également porteur d’une motion d’acceptation, d’indulgence, pour peu qu’il soit nanti d’un puissant intérêt pour l’enfant, idéalement sans l’ombre de la négligence.

Il est, comme nous l’avons esquissé, le représentant le plus important du Surmoi. Il est aussi l’incarnation la plus marquante de l’Idéal du Moi.

Le père est de sexe masculin. En l’idée de savoir si une femme peut le remplacer ou, à tout le moins, en proposer ou en offrir une figure, le débat existe, inconsistant et spécieux. La biologie est implacable : le père est un mâle, la mère est une femelle. Plus absurde encore, plus tendancieux, avoir « deux pères » ou avoir « deux mères », constitue une approximation idéologique qui conduit l’enfant à démarrer sa vie de manière ambigüe et sous le jour de la confusion, laquelle se répercutera dans le développement de sa personnalité et, en particulier, le développement de sa composition narcissique et relationnelle, qui nécessite à tout le moins un modèle pour prendre consistance et, par suite, offrir la possibilité de sa liberté, sexuelle tout aussi bien.

À partir d’un plan métaphysique, dans une première acception, la fonction du père est de transmettre les termes d’une Loi symbolique[3] :
. Proscription du meurtre et de l’inceste, pour le respect des normes « sanitaires ».
. Nomination de la parenté, pour le respect des générations.
. Prohibition du vol, du viol, de l’abus de pouvoir, pour le respect de l’autre.
. Prescription de la différence des sexes, pour le respect de l’équilibre de soi et du monde.
La fonction paternelle est de protéger, mais aussi de valoriser, de guider et de permettre l’indépendance et les compétences relationnelles, grâce à l’ambivalence, non développée dans la littérature, du Surmoi.
C’est enfin d’autoriser la résolution de l’Œdipe, de permettre le transfert vers le sujet en développement une partie du narcissisme secondaire, de poser les bases de l’indispensable différenciation, dans la suite du processus non moins essentiel de l’identification, comme cela doit s’imposer après une épreuve, un choc, une répulsion, un abandon[4].

La fonction paternelle est aussi d’autoriser l’identification – paternelle en l’occurrence –, au totem, au phallus, lequel est l’apanage autant de la fille que du fils.
Il s’agit ici de faire le lien du désir et de la loi sous le signe dans un premier temps de la révolte et de la rencontre avec le tiers, la tiercéité, qui rappellera l’ordre équilibré des choses.
Nous pouvons pour appréhender cette compétence, nous référer au mythe de la horde primitive[5]. Comme pour la mère, l’identification se fera par « incorporation », par la dévoration métaphorique, après celles de la mère, de certaines des qualités du père dont on « ingère » certaines « spécificités », celles, à l’instar de celles de la mère, du modèle en particulier.
Le « meurtre » du père traduit la nature ambivalente du désir sexuel des fils exclus de la possession des femmes, prêts par là à le tuer et à le dévorer. La culpabilité qui s’en suit, conformément aux règles de l’ambivalence, donne l’idée d’un cadre symbolique qui organise le clan des fratries : c’est ainsi que naît la socialité totémique. Dans la perspective freudienne, scientifique et biologique donc, l’évolution des liens sociaux se décline, par sentiment de culpabilité, du totémisme à la religion, puis du monothéisme à la science.
Ainsi, après la possibilité d’un tiers, la Loi symbolique se partage.
Avec le repas totémique, l’idée du cannibalisme selon Totem et tabou[6], au détriment, apparemment, du père, concrétise le meurtre du père et l’amour du père, dans un dépassement nécessaire et symbolique d’appropriation de ses qualités. L’incorporation psychique du père autorise l’identification en substituant les fils à la perte de l’objet. Le père symbolique est ensuite maintenu grâce aux totems. Dans cette sorte de roman familial prototypique, la scène primitive inaugure ce qui deviendra une possibilité d’organiser la différence des sexes et celle des générations, en particulier dans la contradiction ultérieure de la version sado-masochique fantasmée de la scène primitive. La fille, d’ailleurs, comprendra la nécessité d’en prendre toute la mesure et l’ampleur de son potentiel phallique sans, bien évidemment, omettre d’intégrer le sens de la réceptivité-passivité de la résonnance féminine de la scène primitive pour accéder à la pleine féminité.

Ainsi, le père incarne et transmet à l’enfant les règles et les conditions de ces règles qui lui permettront d’acquérir à la fois force de caractère, phallique, pouvoir de contrôle, sens moral et désir d’affirmation de soi, modulés par l’ambivalence évoquée précédemment et le report de cette ambivalence dans l’accueil de la nécessaire passivité, condition sine qua non de la féminité.
La figure du père se situe donc du côté d’une autorité affirmée et joue un rôle dans la socialisation, sur le plan de la conservation et de l’édification de la mémoire des principes qui permettent de transmettre valeurs et régulation des conditions de l’accord et de l’équilibre entre les sexes, de la maîtrise de la pulsion de destructivité et d’auto destruction, de la compréhension des différences entre les générations, de la possibilité de transformation des pulsions, cependant que la figure de la mère se trouve du côté de la confirmation pulsionnelle subtile et nuancée des composantes de mise en œuvre sensible de ces principes et de l’instauration d’une dimension narcissisme-passivité au sein du couple parental.

Les incidences d’un père absent, ou négligent, les répercussions d’une fonction paternelle défaillante sur le développement des enfants, se font sentir dans l’impact que ces manques produiront.

Les enfants sans père présenteront des problèmes de comportement et des troubles de l’anxiété tels que l’agressivité, l’inquiétude, la dépressivité, des difficultés dans l’assimilation des limites, et ce dans plusieurs domaines.
Cette symptomatologie a pour conséquence des dysfonctionnements comportementaux et d’intégration particulièrement dans l’idée d’équilibre, d’évaluation des principes de plaisir et de réalité, ainsi que dans la nécessité de la norme.

Le manque de présence – autorité, attention, compréhension – d’un père aura des retentissements négatifs, et quelquefois durables, significativement sur le développement comportemental, psychologique et émotionnel d’un enfant. Ce défaut, l’absence du père, est observable également dans les questions qui découlent de la négligence, aux comportements pouvant être inappropriés (gestes déplacés, châtiments corporels), à l’éducation à la violence (agressivité verbale, physique, irrespect vis-à-vis des aînés et des femmes, maltraitance à l’égard des plus faibles et des animaux).
Logiquement, le dénigrement de la fonction paternelle qui se rencontre au cœur de certains mouvements dogmatiques soi-disant féministes ou écologistes dogmatiques conduit immanquablement, faute d’une sanction paternante contenante, thérapeutique, morale et structurante à l’interne et respectueuse vers l’extérieur, à l’impolitesse, l’incivilité, la violence.

Une des raisons, et non la moindre, au contraire de la défaillance de la référence au père, symboliquement cette fois, est la nécessité pour l’enfant de se distancier du désir maternel et de son désir pour elle, sans pour autant que cette distanciation équivaille stricto sensu à une castration, ce qui lui permettra de pouvoir choisir des possibilités de relations amoureuses à l’endroit de personnes de l’autre sexe et de se diriger vers des options pouvant déboucher sur la fondation d’un couple, d’une famille, d’une descendance.

L’abandon de la référence au père dit symbolique, celle qui permet à l’enfant de se détacher de la toute-puissance du désir maternel en tant que posé comme interdit fondateur de la proscription de l’inceste, ne peut avoir que des effets funestes sur le destin personnel et corporel de ces enfants. Il en est de même de la nécessaire distance par rapport au père qui s’adjugerait un pouvoir par trop important sur l’enfant à modeler en fonction de traumas refoulés que celui-là n’aurait pas intégrés.

Dès lors, si l’indispensable castration symbolique, précise et modérée, n’est pas réalisée, l’homme retrouve une sorte de subordination métaphorique pouvant l’éloigner de tout libre arbitre et le réduire à des croyances en un prophète, un chef de parti, un gourou, tous pouvant représenter des idéologies plus ou moins assujétissantes. Il en est de même, dans cette forme d’inaboutissement de la castration, de la substitution par d’autres figures de remplacement du père, dans le désir de le rencontrer et, par le biais de l’incendie, du crime, de l’acte de délinquance, en rencontrant l’autorité paternelle et de sa Loi, en la personne du juge, du commissaire, du policier, apparaît comme réclamée en réalité par le malfaiteur, le criminel, le délinquant. La sanction est, au moins dans un premier temps, rapide, la meilleure réponse à apporter au malfaiteur qui désire, mutatis mutandis, rencontrer le Père pourvoyeur de limite et de contenance.

Il sera loisible de retrouver, conséquemment à la présence négligente, défaillante ou en l’absence du père, des figures paternelles avec un autre membre de la famille, un professeur, une figure d’autorité, un ami, avec la nécessité de s’inspirer de ce qui, positivement, va nous permettre de développer ce que le traumatisme du père, son défaut ou son absence ont limité, empêché, inhibé. Il en sera alors de la responsabilité de chacun – ou grâce à celle de l’analyse – d’en faire un récit, de vie ou de fiction.

Ces différents possibles, directement ou par personne interposée, devraient permettre au père de cette relation idéale, de proposer l’accès aux possibilités offertes par :
l’amour, au moins autant, peut-être, que celui que peut offrir la mère, et qui peut présenter une issue – une résolution – à une logique strictement fermée du système œdipien, 
la distanciation, qui distingue solitude, isolement, respect, liberté, 
la rencontre de Thanatos, en l’autre ombrageux, à l’esprit, au signe, à la mémoire.
Entre Éros et Thanatos, par le truchement d’une ambivalence intellectuelle ou amicale, l’analyste va pouvoir représenter, transférentiellement, à certains moments de la psychothérapie et de l’analyse, le père et/ou la mère.

Nicolas Koreicho – Juin 2024 – Institut Français de Psychanalyse©

Bibliographie :
Sigmund Freud, Totem et tabou, Payot, 1972
Claude Lévi-Strauss, Les structures élémentaires de la parenté, PUF, 1949

À suivre : La fonction maternelle


[1] Nicolas Koreicho, Moi idéal et idéal du moi, 2018, En ligne, Site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/moi-ideal-et-ideal-du-moi/

[2] Nicolas Koreicho, Ça, Moi, Surmoi – 2ème topique, 2021, En ligne, Site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/ca-moi-surmoi-2eme-topique/

[3] Nicolas Koreicho, La Loi symbolique, 2014, En ligne, Site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/la-loi-symbolique/

[4] Nicolas Koreicho, L’Œdipe, 2021, En ligne, site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/loedipe/

[5] Sigmund Freud, Totem et Tabou, 1913

[6] Ibid.

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