« Elle respirait, elle oubliait le froid, le poids des êtres, la vie démente ou figée, la longue angoisse de vivre et de mourir. Après tant d’années où, fuyant devant la peur, elle avait couru follement sans but, elle s’arrêtait enfin. » Albert Camus, L’exil et le royaume
« Tout changement implique une séparation d’avec ce qui, autrefois, était là et à quoi il faut maintenant renoncer. » Catherine Chabert, Perdre, abandonner, se trouver
Être « tout » pour l’autre, être capable de « tout », repose sur une illusion qui, pour que le sujet puisse advenir, doit tôt ou tard se voir brisée. Mais dans ce contexte, difficile d’envisager la séparation sans redouter l’effondrement de l’autre, et sans craindre pour son propre narcissisme – nous ne sommes pas sans savoir qu’à la phase schizo-paranoïde succède la phase dépressive[1]. C’est souvent lorsqu’un individu a été « tout » pour l’autre, que la seule évocation de se séparer de ce dernier s’associe à l’impression « d’être un monstre ». Pour celui qui écoute, une fois la surprise passée, une question se pose : que recouvre cette identification au monstre ?
Plan
Introduction
Le monstre
Vignette clinique
Désir et égoïsme
L’interdit de la différence
L’impossibilité de repousser le sol
Indifférenciations et menace de castration
Conclusion
Introduction
Dans des contextes semblables du point de vue du registre clinique, mais bien entendu différents car impliquant des individus qui le sont par définition autant, il nous arrive, en séance, de faire face à l’expression de la part du patient d’une peur particulière : celle d’être un monstre. À chaque fois, celle-ci fut formulée lorsque le sujet se trouvait au seuil d’une séparation. La monstruosité se définit dans le dictionnaire Larousse par une « grave anomalie dans la conformation d’un individu »[2] et est synonyme de difformité et de malformation. Elle désigne aussi le « caractère de ce qui est monstrueux, contre nature, abominable, horrible ». La monstruosité, c’est l’abomination, l’insanité, l’horreur. Alors, quels liens existe-t-il entre la peur – manifeste – d’être un monstre et la séparation ?
I. Le monstre 1. Vignette clinique
Parmi les différentes situations dans lesquelles est apparue la formule « j’ai l’impression d’être un monstre », il a fallu pour cet article n’en sélectionner qu’une, ce qui ne fut pas aisé. Notre choix s’est donc porté sur la séance, probablement la plus parlante, d’une jeune femme qui, ayant entamé une psychothérapie quelques mois auparavant, se montra particulièrement contrariée par un dilemme auquel elle faisait face, et plus précisément par les conséquences qu’aurait l’une des deux options qui s’offraient à elle. Deux invitations pour le même week-end lui avaient été faites : l’une de la part de ses parents, l’autre de la part de ses amis. Il était question pour elle de choisir entre une réunion familiale qui ne l’enchantait guère au regard de son besoin de distance avec certains d’entre ses membres, et un week-end à la campagne avec ses amis qui, semble-t-il, suscitait bien davantage son enthousiasme. Auparavant, au fil des séances, la patiente avait décrit, non sans une certaine retenue dans un premier temps, des parents exigeants, peu souples et enclins au changement, tantôt très sympathiques et faisant preuve d’humour, tantôt très durs dans leurs mots et attitudes lorsqu’elle commettait ce qui, pour eux, et donc pour elle, constituait un « faux pas ». Très « proches », mère et fille se téléphonaient presque chaque jour, moments durant lesquels la patiente écoutait les récits de sa mère, laquelle ne lui épargnait aucun détail. Leur relation, qualifiée de « fusionnelle », semblait mettre en évidence une confusion des rôles et des places, que l’on retrouvait, plus largement, au sein de la famille elle-même. Peu de temps avant que ne se pose le dilemme évoqué plus haut, la patiente disait ressentir le besoin de leur téléphoner plus rarement, de moins en savoir et en dire, de prendre ses distances. Elle, qui n’exprimait jamais le moindre sentiment d’hostilité ou d’agressivité à leur égard – ni à l’égard de personne –, vint à qualifier sa famille, et particulièrement ses parents, d’intrusifs et envahissants, s’agaçant de leur volonté de « tout maîtriser », y compris elle et sa propre vie.
Progressivement, il semblait s’amorcer chez la patiente ce qui s’apparente à une séparation psychique qui n’avait manifestement pas eu lieu, ou du moins, qui restait inachevée. Lorsqu’elle reçut cette énième invitation chez ses parents, l’envie lui manqua, et ce fut d’autant plus le cas lorsque ses amis lui firent part d’un autre projet. Lors d’une séance, alors qu’elle pesait oralement le pour et le contre de chacune des deux options qui se présentaient, elle émit l’hypothèse de décliner l’invitation des parents pour privilégier celle des amis. Elle fut soudain saisie de panique, et prononça cette phrase : « j’ai l’impression d’être un monstre ». Je demandai : « un monstre ? », ce à quoi elle répondit « oui … ce n’est pas bien. C’est méchant envers mes parents ». Après un silence que je n’interrompis pas, elle ajouta : « c’est égoïste de ma part ».
Il s’agit de proposer une lecture psychanalytique de cette courte vignette clinique, afin de mettre en évidence ce qui, dans ce contexte précis comme dans d’autres qui lui sont similaires, peut apparaître en filigrane de la crainte d’être un monstre.
2. Désir et égoïsme
Reprenons de la manière la plus structurée possible les différents éléments qui pourraient constituer le préambule du propos. En premier lieu, l’invitation des parents semble résonner davantage comme une demande voire une injonction, qui la menace donc plus qu’elle ne l’enchante, tant ces réunions de famille lui apparaissent comme autant d’occasions de « prêter allégeance » à cette dernière. Un deuxième point, non-négligeable, réside dans le concours de circonstances qui implique l’apparition simultanée d’une autre invitation, celle de ses amis. Outre le fait que la première semble ne résonner que comme un devoir, là où la seconde paraît susciter le désir et donc convoquer le plaisir, l’on est tenté d’interpréter ce conflit à l’aune de ce qui s’observe à l’adolescence, notamment à travers le réaménagement des identifications aux objets appartenant au versant vertical (l’environnement premier) et à celui horizontal (les pairs). Bien entendu, il n’est pas question de choisir l’un au détriment de l’autre, mais de faire coexister ces deux versants. Dans le cas de la patiente, cependant, privilégier l’un (les amis) signifie abandonner l’autre (les parents) – en témoignent l’angoisse et le sentiment de culpabilité qui la gagnent à la seule évocation de cette possibilité. L’on perçoit comme une irrévocabilité de la décision à prendre, comme si celle-ci s’avérait radicalement décisive.
Le caractère irrévocable de cette situation s’entend particulièrement dans la dernière remarque : « c’est égoïste de ma part ». Ce que la patiente associe à de l’égoïsme n’est autre, en effet, que le parti pris de privilégier son désir propre, au lieu de celui supposé de l’autre (la famille). Tel qu’elle l’emploie, l’« égoïsme » se rapporte donc à l’autocentrisme et à l’égotisme que met en évidence la définition suivante : « défaut qui consiste à rapporter tout à soi, qui dispose à la recherche exclusive de son intérêt propre et à l’indifférence pour autrui »[3]. Il y a beaucoup à dire sur cette définition, mais il s’agira de le développer dans un prochain travail. Un seul acte, aussi supposément égoïste qu’altruiste par ailleurs, ne peut déterminer l’entièreté d’un individu, mais il semblerait que la patiente ne le vive pas ainsi. Prendre le parti de ne pas servir l’intérêt et/ou le besoin de l’autre est donc directement associé, pour elle, à l’expression de son indifférence et de son antipathie envers cet autre – du moins, c’est ce que cela pourrait venir signifier à ses yeux comme à ceux d’autrui. Pourtant, « égoïsme », dont la première définition remontant au XVIIème siècle est « amour propre », se définit aussi par : « tendance naturelle de l’homme à se conserver, à se développer »[4]. L’emploi autant que le sens du terme « égoïste » révèle une autre ambiguïté : il semblerait que ce qui est agi ou pensé pour soi-même soit directement associé au registre du mal – en opposition à celui du bien, qui plus est. L’organisation qui s’érige en fonction de ce barème du bien ou du mal se retrouve particulièrement dans la remarque « ce n’est pas bien », laquelle évoque par ailleurs des mots qui pourraient être ceux d’un enfant, traduisant l’aspect probablement régressif de la situation qu’elle rencontre.
De l’égoïsme, passons à la méchanceté. Outre le fait que le mot « méchant » rappelle lui aussi le vocabulaire d’un enfant, la radicalité du terme par lequel se décrit la patiente laisse entendre que, pour elle, ce qui est agi et/ou choisi pour soi-même est forcément dirigé contre l’autre – ce qui n’est pas sans évoquer la définition de l’égoïsme donnée plus haut. Pour saisir ce qui conduit la patiente à associer son intérêt et son désir propre à un égoïsme dont le sens ne peut être que péjoratif, et dont les conséquences ne seraient qu’irrévocablement dramatiques, il nous faut revenir à la phrase « j’ai l’impression d’être un monstre », et plus particulièrement à l’emploi du terme « monstre ». Pour rappel, celui-ci est définit dans le dictionnaire de l’Académie Française par : « être vivant dont l’organisation, dans sa totalité ou dans une de ses parties, n’est pas conforme à celle de son espèce »[5], ou encore dans le Larousse par « une personne qui provoque ou suscite l’horreur par sa méchanceté, sa cruauté »[6]. Finalement, favoriser son intérêt propre – dans un contexte qui le nécessite, par ailleurs – et donc favoriser une posture différente de celle habituelle, revient, pour la patiente, à s’écarter de ce qu’il y a de normal et conforme au groupe (la famille), d’une part. Cela correspond aussi à un acte méchant et cruel, donc gratuit et contre autrui, d’autre part. Ici, l’impression d’être un monstre dénoterait finalement d’une association sans appel entre le désir propre et l’égoïsme, qui, de fait, n’est pas sans évoquer une insuffisance de la distinction entre le moi et l’autre.
II.L’interdit de la différence 1. La différenciation moi/autre
Lorsque persiste une zone d’indifférenciation entre le moi et l’autre, le sujet est maintenu, dans certaines situations comme celle qui nous intéresse ici, dans une position narcissique primaire, laquelle le conduit à interpréter subjectivement tout ce qui se passe, c’est-à-dire comme si tout venait de lui-même. Dans le cas de notre patiente, on suppose que c’est précisément cette zone d’indifférenciation qui se traduit dans l’appréhension des graves conséquences que sa seule décision pourrait avoir sur autrui – plus précisément ses parents.
Toutefois, nous précisions plus haut, dans la vignette clinique, qu’un processus de séparation semblait poindre – dans les deux sens du terme, sans doute. En effet, la patiente, qui ne manifestait aucun signe d’hostilité ou d’agressivité auparavant, commença à manifester de l’agacement, de la colère, de la révolte à l’égard de sa famille, et surtout ses parents. Tant mieux, pensions-nous ; nous ne sommes pas sans savoir que l’objet naît dans la haine. En effet, la séparation psychique, sans laquelle la subjectivation et donc le façonnement d’un moi plus indépendant sont impossibles, dépend au préalable du bon déroulement du processus de différenciation. Ce dernier, « pour se dévoiler, doit trouver un appui stable et fiable, comme un bon danseur s’élance vers le haut à partir du sol qu’il repousse pour se propulser et en décoller »[7] écrit Nicole Ramage. Mais, ici, la patiente ne semble pas avoir été poussée à décoller, pas plus qu’elle ne semble à l’aise à l’idée de repousser le sol – l’environnement familial – peut-être parce que ce dernier n’a constitué un appui ni suffisamment stable, ni suffisamment fiable. En effet, ses récits mettent en évidence un « fonctionnement » familial dans lequel les limites sont floues à plusieurs égards ; les enfants sont les confidents des parents, les parents se comportent comme des enfants, sur fond d’immaturité affective – collective. L’intimité n’a pas sa place ; tout doit être su de tout le monde, tout doit être partagé, tout doit se faire ensemble. En parallèle, des reproches (tels que « tu es égoïste ! ») sont assénés, sans souci de légitimité ou de cohérence, au moindre écart de comportement, c’est-à-dire, dès lors qu’un membre de la famille a l’audace de déroger aux règles autour desquelles cette dernière s’organise – ou se désorganise, au fond. Les enfants semblent investis du narcissisme parental, et l’inopérance de la différence – pourtant nécessaire, cela va sans dire – des générations, des rôles et des places de chacun préside à un brouillage des limites simultanément exacerbé par l’envahissement et l’intrusion – banalisés – de la part d’un environnement souvent insécurisant, car lui-même en insécurité. L’on croirait presque que tout est inconsciemment mis en œuvre pour favoriser l’indifférenciation entre les membres de la famille, et in fine, empêcher toute séparation.
L’on conçoit aisément qu’un individu, enfant ou adulte, peine à se différencier et à se séparer, et qu’il s’en juge égoïste, lorsqu’il a intégré cela comme l’équivalant d’une transgression. Alain Ferrant et Albert Ciccone, travaillant sur la honte, la culpabilité et le traumatisme, ne manquent pas de rappeler que « les sentiments de honte et de culpabilité sont d’abord ”importés”. C’est d’abord un autre qui dit au sujet, à l’enfant, qu’il doit avoir honte ou se sentir coupable »[8]. Les récits de la patiente dépeignent en effet un environnement familial qui se montre sévèrement critique vis-à-vis de tout ce qui n’est pas valorisé par lui-même, qui ne cache pas sa profonde désapprobation – voire parfois son mépris – à l’égard de tout ce qui, finalement, diffère de ce qu’il est et de ce qu’il tend à instituer. Environnement qui, par ailleurs, n’offre pas la contrepartie de féliciter ou de valoriser la bonne exécution de celui ou celle qui accomplit ce qu’il exige explicitement ou non – parce que c’est bien normal qu’il ou elle le fasse. Sur le plan surmoïque, le petit enfant qui s’est développé dans cet environnement évoque à plusieurs égards les petits hypermatures décrits par Gisèle Harrus-Révidi, lesquels ont « intégré les interdits parentaux dans la peur et l’angoisse, leurs exigences sans souci de réciprocité, sans bénéfice personnel, sans reconnaissance aucune »[9]. Et parce que l’immaturité affective va souvent de pair avec l’impossibilité de supporter altérité, « la menace du châtiment plane dès qu’il [l’enfant] se montre désirant, nul n’est ”désireux” de son désir ».
Freud, à propos du deuil, écrivait qu’« il se dresse contre cela [l’obligation de retirer la libido de l’objet perdu] une rébellion compréhensible – on observe généralement que l’être humain n’abandonne pas de bonne grâce une position libidinale, pas même alors qu’un substitut lui fait déjà signe »[10]. Et pour cause, nous ne sommes pas sans savoir que l’angoisse de perdre l’amour de l’objet est inhérente à toute séparation, et ce, comme le rappelle Alain Ferrant, précisément parce que « se séparer est une blessure – la blessure de perdre et d’être abandonné – qui met le narcissisme en péril »[11]. Mais pour notre patiente, il semblerait cependant que la nature des angoisses ne se limite pas à celles ordinaires, si l’on peut le dire ainsi, générées par la séparation.
2. Indifférenciations et menace de castration
Nous disions plus haut que l’acte (le choix du week-end entre amis) semblait, pour la patiente, déterminer directement l’être (« j’ai l’impression d’être un monstre »). Outre l’hypothétique fantasme de destruction et l’agressivité inconsciente qui s’esquissent ici, la radicalité de cette association nous interpelle. Au-delà de l’acte, c’est du désir qu’il s’agit, désir qui, s’il s’exprime, peut venir la définir en tant qu’individu, juger irrémédiablement qui elle est – comme un verdict qui tombe. Albert Ciccone et Alain Ferrant, dans leurs recherches sur les sources de la honte et de la culpabilité chez le petit enfant qui, face à son mouvement pulsionnel, apprend le « non », décrivent un contexte particulier qu’ils nomment « contexte confusionnel », lequel se caractérise par une confusion entre le jugement d’existence et le jugement d’attribution. Ici, le mouvement pulsionnel de l’enfant est traité par l’environnement familial à travers une disqualification non pas seulement de ce mouvement, mais aussi de l’enfant lui-même. Ce dernier est associé et réduit à son acte, entraînant une indistinction « entre l’enfant sujet et l’acte qu’il produit »[12]. L’environnement familial lui verbalise que c’est lui-même, et non pas son acte, qui est « dégoûtant », « vilain », etc… Dans ce contexte, « la partie prend la place du tout, sans qu’un jeu soit possible dans la mesure où tout est équivalent ». L’émergence du sentiment de honte inhérente à ce contexte confusionnel mériterait d’être développée davantage, d’autant plus qu’il éclaire l’égoïsme que s’attribue la patiente, mais c’est l’indifférenciation qu’il favorise qui, pour l’heure, retient notre attention. En effet, « la confusion se déploie en lieu et place de l’illusion » entravant la différenciation psychique en ceci que l’enfant est « privé de l’illusion d’être sujet » – l’enfant n’étant qu’au stade de l’émergence du devenir sujet lorsque la disqualification venue de l’environnement familial vient le heurter de plein fouet. Cette théorie modélise, d’une certaine manière, l’indistinction désir/être à l’œuvre chez la patiente, et éclaire à la fois l’aspect culpabilisant du seul désir, mais aussi ce qui consolide l’insuffisante différenciation moi/autre. Dans ces trois registres, il est clair que « l’ombre de la disqualification plane sur le moi » : disqualification en tant que sujet, disqualification (exclusion) du groupe, disqualification de la valeur, de la place, du désir.
Catherine Chabert, pour qui l’angoisse et la séparation sont consubstantielles, écrit : « Lorsque, au décours de l’adolescence et de la reviviscence œdipienne, le déplacement vers de nouveaux objets d’amour s’ébauche puis se déploie, c’est l’enfant, aujourd’hui adolescent ou jeune adulte qui se sépare, il est l’auteur de cette séparation et plus seulement sa victime, il n’est plus celui qui perd, il est celui qui part, qui abandonne ». C’est précisément à ce carrefour que semble se trouver notre patiente. En effet, comment négocier avec le sentiment de culpabilité inhérent à l’abandon dont elle pense être l’auteure, lorsque, loin d’être accompagnée dans l’émancipation et la séparation, elle se voit explicitement condamnée pour cela ?
D’autre part, comment faire face aux angoisses de perte d’amour associées, lorsque celles-ci ne sont pas uniquement fantasmées, mais qu’elles trouvent bel et bien appui dans la réalité externe ?
Pour la patiente, cependant, la difficulté à se séparer n’a pas seulement à voir avec la culpabilité et la honte, pas plus qu’avec la seule angoisse de perte d’amour. En effet, qu’est-ce qui surpasse le sentiment de toute-puissance d’être tout pour son propre objet d’amour ? L’in-séparation a tout de même ce « bénéfice » : celui de nous maintenir dans l’illusion selon laquelle nous serions l’objet d’amour, le phallus, de l’objet. Difficile de renoncer alors, sur le plan narcissique, à la toute-puissance que confère l’illusion d’avoir, pour l’autre, cette place d’exception. Ainsi, à côté des sentiments de culpabilité et de honte, et des angoisses associées, ne plane-t-il pas, dans ce contexte, la menace d’une castration ?
La formule de Alain Ferrant et Albert Ciccone citée plus haut fait sans nul doute référence à celle bien connue de Freud à propos de la mélancolie : « l’ombre de l’objet plane sur le moi ». Les processus à l’œuvre dans celle-ci partagent, en effet, des accointances avec ceux à l’œuvre chez notre patiente, notamment sur le plan de la confusion entre le moi et l’objet. « La dédifférenciation entre le moi et l’objet », écrit Catherine Chabert, « évite la haine contre l’objet qu’elle englobe, elle évite la séparation entre eux deux puisque l’objet et le moi se confondent ». Ainsi, pour notre patiente, être un monstre d’égoïsme s’avère une menace permanente, certes, tant la différence, la séparation, et le désir sont proscrits et assimilés à la transgression d’un interdit. Mais, et c’est là que s’érige le conflit psychique, peut-être cette configuration confère-t-elle le confort de n’avoir pas à faire l’épreuve de la castration qu’impliquerait le fait de renoncer à être tout pour l’objet. Bien entendu, cette lecture n’invalide pas la souffrance de la patiente ; toutefois, nous ne sommes pas sans savoir que certains symptômes offrent un bénéfice secondaire auquel il peut être particulièrement difficile, sinon impossible pour un temps, de renoncer.
Conclusion
La peur d’être un monstre, bien souvent éprouvée lorsque l’on est tout pour l’autre, relèverait donc d’une conjugaison complexe de sentiments de honte et de culpabilité, et d’angoisses d’abandon, de perte d’amour, et de castration – dans la mesure où, bien qu’elle permette l’avènement du je, celle-ci implique le douloureux renoncement à l’illusion d’être tout (le phallus). Lorsque la différence et la subjectivité se situent, comme chez notre patiente, à un rang dangereusement proche à celui de l’interdit, les négociations avec le surmoi s’annoncent difficiles. Mais, en-deçà de cette peur manifeste et des mécanismes qui la sous-tendent, n’entendons-nous pas l’expression d’une revendication ? Rappelons la définition du mot « monstre » donnée précédemment : « être vivant dont l’organisation, dans sa totalité ou dans une de ses parties, n’est pas conforme à celle de son espèce ». Est-il déraisonnable d’envisager qu’inconsciemment, le sujet tend à être le monstre d’égoïsme qu’il craint être, précisément parce que cela lui offrirait la possibilité de n’être pas « conforme à son espèce », c’est-à-dire, différencié et séparé ? Ainsi, l’expression de la peur d’être un monstre, ici, n’est-elle pas celle de la demande, beaucoup plus implicite, de pouvoir être sujet ?
[3] Dictionnaire de l’Académie Française : https://www.dictionnaire-academie.fr/article/A9E0566#:~:text=Défaut%20qui%20consiste%20à%20rapporter,Les%20calculs%20de%20l’égoïsme.
Giuseppe Cesari, dit Chevalier d’Arpin, Persée sauvant Andromède, 1594-95, Piazza Accademia di S. Luca, 77, Rome
Sommaire :
Le monstre en patientèle Norme – Normalité Communautarisme Les normes La question des limites
Le monstre en patientèle
Pour le patient, être mal, souffrir, être ou rester en souffrance – paquet perdu –, doit tout d’abord équivaloir, d’une part, à considérer le « monstre » enfermé en lui-même, tout d’abord abstrait et inconscient, puis concret et conscient dans ses effets, cependant non maîtrisé et agissant, et d’autre part, à établir les liens qui existent entre les deux, pour pouvoir sinon accueillir du moins examiner ce monstre intérieur, incompris mais familier pourtant. Dans un même mouvement, patient et psychanalyste, par l’entremise de lieux communs, de manifestations analysables pour l’un, interprétables pour l’autre, se doivent d’apprivoiser, et, par la compréhension de la rencontre de ces deux dimensions, c’est-à-dire, plus exactement, de ce qui peut se comprendre de l’inconscient tout puissant et de ses symptômes, maîtriser cette sorte de monstre, qui fait l’incomplétude, la souffrance, la répétition, le pulsionnel, et de le dompter, de le domestiquer, ou, à tout le moins, de le rendre supportable sinon meilleur.
Pour le patient cela peut dans un premier temps faire l’effort de comprendre qu’avec ce monstre apprendre à vivre est essentiel, le reconnaître, s’en faire presqu’un ami, puis entrer dans l’idée d’un monstre acceptable, puis dans un monde meilleur, à la maison, en le Moi – d’où l’idée de domestiquer –, jamais imaginé peut-être et qu’il s’agira de retrouver, d’en reconstituer les motions les plus folles, les plus contradictoires, les plus ambivalentes, par le biais des scènes infantiles, sexuelles, traumatiques, de son propre théâtre.
Plus communément, lorsque la symptomatologie est par trop consolidée et, peut-être, paraît insurmontable d’avoir répété de si importants dégâts aussi difficiles à réparer qu’ils sont familiers, tant le sujet tient à ses symptômes, ce peut être d’accompagner le patient dans la normalité, c’est-à-dire susceptible d’adaptation – au sujet, à l’objet –, et dans la perspective de recouvrer une bonne santé psychique, socle de toute vie animée, jusqu’à, pourquoi pas, un travail vers l’activité, l’amour, l’amitié, la sublimation et ses vocations[1] ou bien, plus humblement, un effort vers un devenir ordinaire, sans souffrance insupportable pour le sujet ou pour l’objet.
« Primum non nocere » Hippocrate, 410 av. J.-C.
Norme – Normalité
« Être normal, c’est aimer et travailler » Freud
La norme, subjective, est néanmoins éclairante singulièrement dans la mesure où le lexème (cf. infra) nous donne une information très utile. En effet, il ne s’agira pas d’une norme fondée sur un jugement de valeur ou de technicité (le normé), mais une norme objective qui renvoie à l’usage commun[2] de ce qu’il est advenu du terme qui, de son côté, fait l’objet d’un consensus de la part des personnes qui l’emploient dans la littérature. Ainsi l’idée de permettre l’appréhension de la « norme » comme étant bien décrite dans l’histoire des idées selon un référent partagé, d’une part, et, d’autre part, l’idée que le terme est exactement pourvu d’un sens commun qui donne, à la manière d’une boussole, le sens des mots, des choses et des personnes lui confère cette fois le sème d’un éminent repère. C’est d’ailleurs l’analyse du discours qui permettra au psychanalyste de décrire symptômes et courants pathologiques en fonction de systèmes de règles et de concepts qui, à leur tour, vont permettre de caractériser les phrases d’un texte[3] inconscient, c’est-à-dire organisées logiquement, en une syntaxe s’opposant ainsi à des « phrases » présupposées idéologiquement, juxtaposées de manière tronquée et erronée, ainsi qu’il en est des multiples impostures utilisant à tort certains termes de psychanalyse en ignorant la logique des ensembles descriptibles. Dès lors, les ensembles ainsi organisés pourront proposer une sémantique psychanalytique cohérente, par opposition à des phrases « orientées » sur le plan théorétique.
Les psychanalystes dignes de ce titre s’insurgent contre le wokisme et sa tentative de normalisation[4] extensive, promu par des minorités tyranniques menaçantes – et qui n’existent que par cela – racialiste, genriste[5], déconstructionniste[6], diversitaire, décolonialiste[7]…, en faveur desquelles nous pouvons faire au passage allusion aux multiples « thérapies » et « psychanalyses » dont les « thérapeutes en quelque chose », « psychopraticiens », « praticiens en psychothérapie », « experts en santé mentale », « thérapeutes » formés dans une « e-université », etc. qui fleurissent sur l’inculture, la précarité intellectuelle et le défaut de castration, outre la négation de l’inconscient[8] freudien, ainsi que dans l’irrespect des parcours de travail et d’effort pour être reconnus, et, en tant que de besoin par l’État, redevables d’une éthique et d’une déontologie.
Selon l’étymologie, à partir du XIIe siècle, norme est emprunté du latin norma « équerre », puis « règle, loi », et, par suite, type, état, comportement qui peut être pris pour référence ; modèle, principe directeur qu’on tire de l’observation du plus grand nombre. Norme esthétique, morale, juridique.Définir une norme.S’écarter de la norme. La norme consiste en psychanalyse à comprendre le développement, à partir des socles de la constitution de la personnalité, déterminés avant tout par le plan affectif, outre les deux topiques freudiennes[9] déterminant toute la discipline, l’Œdipe[10], le narcissisme[11], la castration[12], les grands pôles d’organisation psychique clinique déclinant tous les concepts psychanalytiques et les trois grandes catégories psychopathologiques scientifiques, auxquelles nous ajouterons les états limites. Ainsi en est-il : de la perversion, qui est le modèle de la dénégation de la castration, et, tout naturellement, du déni de l’Œdipe ; de la névrose, qui est le prototype du refoulement de la castration, et conséquemment, de la fixation sur l’Œdipe ; de la psychose, qui est le prototype de l’impossibilité conceptuelle de la castration, et, subséquemment, qui interdit tout accès à l’Œdipe.
La norme c’est aussi le réel. La « réalité » du réel est, contrairement à la doxa lacanienne, et conformément à 5000 ans de civilisation et à 3,8 milliards d’années d’évolution, l’atome, l’ADN, la gravitation, la physique, la paléobiologie, la mécanique quantique, la relativité restreinte, la matière, le « roc biologique » freudien, le corps et, pourquoi pas, l’inconscient. Le réel lacanien concerne une acception restrictive du terme, puisqu’il correspond à un seul moment du traumatisme psychique et, plus précisément, selon lui, « quand on se cogne », ce qui est bien différent du large et ordinaire syntagme qu’on trouve dans les dictionnaires et les académies. Ainsi, l’idée – l’idéal – de normalité en psychanalyse n’est pas l’absence de symptômes mais la capacité pour le sujet de se dégager de la répétition et d’accroître ses capacités développementales pour accéder à un compromis satisfaisant entre soi et le monde, c’est-à-dire entre ses exigences pulsionnelles et les contraintes de la réalité et de soi et de l’autre. Cela ne signifie pas qu’il lui faille se conformer à la réalité et au monde, mais il lui faudra à coup sûr se dégager de la conformité ancienne, archaïque, aux périodes et aux moments traumatiques qui ont empêché le Moi d’élaborer un établissement, à partir d’une capacité de penser les nouvelles donnes, souvent à venir encore, de sa vie et, dès lors, de développer des solutions satisfaisantes – non perverses, non psychotiques, non psychopathiques, dans la prise en compte des limites – pour réajuster ses propres instances pulsionnelles – un rétablissement – bien distinctes de celles de l’enfant. Cette ambition est simplement la norme de l’adulte qui, par-delà transfert et névrose de transfert et dans la délivrance de la satisfaction du masochisme primaire, de la culpabilité primaire et des pulsions de destruction régulièrement trouvées dans la résistance à l’ « aller mieux », se met à vouloir acquérir des éléments d’une connaissance nouvelle qui relègue les motions pulsionnelles et libidinales de l’enfant à l’arrière-plan du désir de vie dans l’idée de redessiner ses relations à soi et aux autres.
Communautarisme
Plus vous adhérez à des communautés, plus vous vous éloignez de votre inconscient, et plus vous vous éloignez de vous-même. L’inconscient est une dimension éminemment individuelle. L’inconscient collectif, comme chacun sait, n’existe – dans un emploi erroné – que pour décrire, incomplètement et faussement, une « psychologie » collective. Comme indiqué supra, plus vous vous rapprochez des communautés normalisatrices[13] et qui correspondent, à grands traits, au marxisme, à l’existentialisme, au structuralisme, au wokisme – vous observerez le principe exemplaire s’agissant du wokisme : le dogme simplificateur dominant-dominé avec son sinistre cortège de sous-dogmes constitués par des minorités frustrées et tyranniques déconstructionniste, genriste, racialiste, diversitaire, décolonialiste –, plus vous vous enfermez dans une dynamique pulsionnelle (non résolue : la jouissance, cette « petite mort », qui est absence de désir, de plaisir, de développement relationnel et personnel. Un simple réflexe) dans la mesure où vous vous adonnez à l’idée du bon droit communautariste, c’est-à-dire de la prétendue légitime excuse brun-rouge-vert s’arrogeant l’inculture comme étendard et la précarité intellectuelle comme principe, et plus vous laissez ainsi libre cours (si nous pouvons ainsi dire) au refoulé et aux horreurs – passages à l’acte, sectarisme, terrorisme d’abord « intellectuel » – qui en découlent. C’est la même chose mutatis mutandis avec les refuges associatifs de psychopathologies transformées en communautés instituées aisément localisables : perverses, addictives, psychopathiques, psychotiques, « limites », maquillées précisément alors en souffrances auto-justificatrices, sous l’apparence de délires confortables mais mortifères.
Les normes
Elles s’opposent à la norme. Le spectacle de la destructivité, dans l’histoire, dans l’événement, dans les mentalités parfois, représente cette incompréhension pulsionnelle. Son exhibition en spectacle est un déni de l’inconscient. Pensons à la grande messe wokiste à l’occasion de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques. Le wokisme s’appuie sur des principes revendiqués par de petits maîtres bien-pensants progressistes politiques, radiophoniques et télévisuels subventionnés : inculture, grossièreté en gants crème et faiblesse intellectuelle dans les programmes rééducatifs bien gardés dans les administrations, y compris médiatiques, et à l’Assemblée : e. g. la demande amusante d’interdiction de l’expression « travail au noir », et la demande cocasse de suppression de diffusion de la chanson de Michel Bergé Le paradis blanc. En exemple d’exploitation du wokisme par certaines associations : un violeur OQTF qui se dit en transition de genre. C’est une solution conseillée par certains avocats pour que les délinquants puissent rester sur le sol de France à l’aide du recours genriste, rentable pour la satisfaction internationaliste d’aucuns (Dieu que ce pronom indéfini leur sied !). Deux citations et une référence, illustratives, dans les registres :
Littéraire,
« En quelle année où sommes-nous mon âme Tout peut changer mais non l’homme et la femme Tout peut changer de sens et de nature Le bien le mal les lampes les voitures
Même le ciel au-dessus des maisons Tout peut changer de rime et de raison Rien n’être plus ce qu’aujourd’hui nous sommes Tout peut changer mais non la femme et l’homme » Louis Aragon
Psychanalytique,
« Il m’apparaît que c’est l’observation de la différence des sexes qui est au fondement de toute pensée aussi bien traditionnelle que scientifique. […] Il m’est apparu qu’il s’agit là du butoir ultime de la pensée, sur lequel est fondée une opposition conceptuelle essentielle : celle qui oppose l’identique au différent, un de ces themata archaïques que l’on retrouve dans toute pensée scientifique, ancienne comme moderne, et dans tous les systèmes de représentation. » Françoise Héritier, Masculin/féminin
Scientifique,
« La détermination sexuelle a lieu dès la fécondation lors de la mise en commun du patrimoine génétique des gamètes mâle et femelle déterminant le sexe génétique de l’embryon. Cette détermination sexuelle va permettre l’engagement vers la voie de la différenciation testiculaire (XY) ou ovarienne (XX) » Maëlle Pannetier et Éric Pailhoux, La différenciation du sexe
À partir d’une extension du genrisme dans la remise en cause des normes humaines, certains revendiquent leur appartenance à des races animales : je suis une licorne (au-delà du symbole : terme pris à la lettre : délire simple) ; je suis un écureuil, je suis…
Nous préfèrerons Colette, et la sublimation dans l’esprit d’écriture :
« Née d’une famille sans fortune, je n’avais appris aucun métier. Je savais grimper, siffler, courir, mais personne n’est venu me proposer une carrière d’écureuil, d’oiseau ou de biche. Le jour où la nécessité me mit une plume en main, et qu’en échange des pages que j’avais écrites on me donna un peu d’argent, je compris qu’il me faudrait chaque jour, lentement, docilement écrire, patiemment concilier le son et le nombre, me lever tôt par préférence, me coucher tard par devoir. » Colette, Journal à rebours (1941)
La question des limites
Bien entendu, la question qui se pose lorsque l’on évoque la norme, et afin qu’il ne s’agisse pas que d’une projection idéique, est celle des limites[14]. Une des seules limites au désir est la capacité d’accepter la possibilité de ne pas pouvoir l’exaucer. L’inconscient, nous le savons, ne connaît ni temporalité ni contradiction – c’est sa condition : il est intemporel et anhistorique -, appréhendable facilement à tout le moins dans ses manifestations, figurées, travesties, élaborées secondairement, à condition que dans l’interprétation (c’est entre autres le travail de l’analyste cependant que le patient, de son côté, est censé entre autres analyser) les limites soient toujours rappelées, à un moment ou à un autre, dans le quotidien du patient dans son rapport à la réalité, au quotidien, au bon sens, aux règles de l’analyse. Ce n’est que dans la réalité de ce qui est, de ce qui se fait, du devenir des corps, dans ce que l’on admet de son propre corps et du corps de l’autre, du bien et du mal, que le choix (et la différence) entre le désir – le plaisir – et la pulsion – la jouissance – apparaît comme fondamental et sa possibilité essentielle, sine qua non du rapport au monde, sans quoi le monde vous qualifiera de monstre. Ainsi, devant l’infinité des perversions forclusives, des gouffres psychotiques, des solutions psychopathiques, des errances wokistes et leurs sinistres cortèges de symptômes, de maladies, de crimes, de souffrances et de douleur, c’est la nécessité de considérer la question des limites, de la norme, de la normalité, de la réalité des êtres et des choses qui guérit de la loi du sang, du meurtre et de l’inceste, au bénéfice de la loi réelle et de la Loi symbolique. C’est une sorte de refoulement compréhensif[15] – « un homme, ça s’empêche » – de ces motions pulsionnelles qui nous permet d’être des névrosés plus ou moins acceptables.
Les limites pour le patient, peu à peu devenant analysant, et pour le psychanalyste, eu égard à son idée du dispositif transitionnel à construire entre le sujet et le monde dans l’apprentissage des limites, sont par celui-ci posées grâce à la formulation d’un certain nombre de conditions, règles ordinaires de la psychanalyse et de son cadre qui permettent au patient d’éviter les passages à l’acte, lesquels, comme chacun sait, sont des obstacles à la pensée. On ne doit pas tout faire de son fantasme, pas tout dire de son délire, pour le patient, et on ne doit pas tout dire de son interprétation, pour le psychanalyste, afin, last but not least, que celui-là, le patient, comprenne que son salut est dans le respect du processus analytique et des règles de l’analyse pour laisser à celui-ci, l’analyste, le loisir de conférer aux symptômes morbides et aux transferts leur signification, dès lors délivrée du conditionnement imposé par les motions du passé sexuel-traumatique-infantile du sujet. Faute de quoi, le masochisme et son retournement en les termes humains du Ça, atemporel, anhistorique, amoral, laisseraient libre cours aux pulsions du violeur, du terroriste, du pervers : du mal et du fou[16], de celui qui ne respecte ni les corps, ni la mort. Le monstre c’est ça, rien d’humain ni d’animal, le monstre est le Ça.
« C’est la partie la plus obscure, la plus impénétrable de notre personnalité. [Territoire de] Chaos, marmite pleine d’émotions bouillonnantes. Il s’emplit d’énergie, à partir des pulsions, mais sans témoigner d’aucune organisation, d’aucune volonté générale ; il tend seulement à satisfaire les besoins pulsionnels, en se conformant au principe de plaisir. Le ça ne connaît et ne supporte pas la contradiction. On n’y trouve aucun signe d’écoulement du temps. » Sigmund Freud, Le Moi et le Ça
C’est peut-être une question pour nous toujours à l’ordre du jour que celle qui doit être référence en psychopathologie psychanalytique, ce pour quoi le patient vient vous voir, c’est-à-dire comprendre un corps en souffrance et saisir la chance d’un esprit apte à reprendre la conquête du Moi, afin de mettre entre les parenthèses obsessives du corps ancien, ce colis perdu, égaré, oublié, pour le remettre au monde.
[3] Pour Freud, l’inconscient fonctionne comme un texte, à l’encontre de Lacan pour lequel – ce qui signale son incompétence sémiotique – l’inconscient est structuré comme un langage.
[4] Cf. le processus appelé normalisation en Tchécoslovaquie entre 1968 et 1989 par la dictature socialiste de l’URSS : Cadrage – Purges – Années de plomb – Censure – Élimination des intellectuels
[5] Jacques Lacan, « Position de l’inconscient », Écrits : « Du côté de l’Autre, du lieu où la parole se vérifie de rencontrer l’échange des signifiants, les idéaux qu’ils supportent, les structures élémentaires de la parenté, la métaphore du père comme principe de la séparation, la division toujours rouverte dans le sujet dans son aliénation première, de ce côté seulement et par ces voies que nous venons de dire, l’ordre et la norme doivent s’instaurer qui disent au sujet ce qu’il faut faire comme homme ou femme. »
[7] Le résultat c’est, par le biais d’une dépersonnalisation des individus, l’enfermement dans un statut social militant et, plus grave, l’empêchement pour eux d’accéder à leurs motivations inconscientes les plus brûlantes qui s’ensuit. Par conséquent, l’autonomie intellectuelle devient impossible, et la fermeture psychique auto-référentielle selon le dogme dominant-dominé devient la règle. Dès lors, les personnes, pour se soumettre à la doxa séparatiste, et pour dénier à quiconque le droit de les dominer intellectuellement, à l’occasion d’une nouvelle anti-psychiatrie, anti-œdipe, anti-capitalisme, anti-bourgeois, anti-patriarcat, etc. revendiquent d’appartenir à des groupes « psys » spécifiques non psychiatrisables (HPI, TDAH, bipolaires, Asperger…), d’humains dominés « souffrant de handicaps sociaux ».
[8] De nouveau, et comme toujours, la psychanalyse est attaquée – ou récupérée – comme dans les années 70. L’idéologie woke considère qu’elle est masculiniste et patriarcale (Freud, Lacan sont des hommes), sexuelle et sexiste (piliers de la discipline : Narcisse, Œdipe), tournée vers elle-même (individuation, travail sur soi), raciste et transphobe (pas de théoricien noir, chinois, LGBT…), et le wokisme invente les écopsychothérapie, psychosomatoanalyse, psychanalyse inclusive, psychothérapie relationnelle, psychanalyse féministe, dasein-analyse, médecine symbolique, queer-analyse (!) qui s’ajoutent aux anciennes psychanalyses toutes éphémères (Psychanalyse existentielle, du soi (Winnicott), interpersonnelle (Sullivan), humaniste, intégrative, relationnelle (!), appliquée… Il existe – si l’on peut dire – plus de 40 types de psychanalyse. Il n’y en a en réalité qu’une : la psychanalyse.
[12] Pour le garçon, le rôle de la castration est d’instaurer la loi du tiers qui modère la toute-puissance narcissique de l’enfant puis l’assure de sa protection. Après la dépression qui suit la castration, le fantasme consiste en « Je suis capable, mais c’est interdit », cependant que la fille se dit « C’est possible mais c’est interdit ». Toutes les perversions proviennent d’un défaut de castration.
[14] Nicolas Koreicho, La question des limites en psychanalyse, octobre 2021, en ligne, Site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/la-question-des-limites-en-psychanalyse/
[15] Le fantasme est la rétribution que nous payons au refoulé.
[16] Vaine l’idée d’excuser les criminels sous prétexte de folie, l’irresponsabilité pénale étant contraire à l’imposition, thérapeutique, des limites par la sanction : « n’est pas pénalement responsable la personne qui était atteinte, au moment des faits, d’un trouble psychique ou neuropsychique ayant aboli son discernement ou le contrôle de ses actes » et, quand même, dans que « demeure punissable » la personne atteinte au même moment d’un trouble de même nature ayant seulement « altéré son discernement ou entravé le contrôle de ses actes ».
Louis Welden Hawkins, Le Sphinx et la Chimère, 1906, Grand Palais – Musée d’Orsay
Sommaire I Histoire du terme II Le Sphinx et la Chimère III Des monstres et des corps
I Histoire du terme
Monstre a été créé par emprunt du latin monstrum, dérivé de monere « faire penser, attirer l’attention sur », d’où « avertir » (ainsi qu’il en est dans moniteur, montrer, monument, prémonition), terme du vocabulaire religieux désignant un prodige, sans qu’aucune connotation positive puisse être associée à ce terme, et qui signifie un avertissement en provenance de la volonté des dieux, autrement dit un signe divin à interpréter comme phénomène, fait surprenant qui arrive en dehors du cours normal des choses, et que l’on considère comme surnaturel. Ex. Ce prodige leur sembla présager quelque grand malheur. Par suite et par métonymie, le terme est appliqué à un objet de caractère exceptionnel ou attribué à un être surnaturel. À basse époque (2e, 3e siècle), il se dit par hyperbole d’un homme (monstrum hominis) ou d’une femme (monstrum mulieris) dans un langage de comédie ; notons que, dans la langue religieuse, il va qualifier spécialement les démons.
En français, le sens premier est celui de prodige (cf. précédemment à propos de la neutralité du mot), miracle (ici aussi, terme neutre, religieux, désignant un « fait ne s’expliquant pas par des causes naturelles et qu’on attribue à une intervention divine », un événement magique donné à voir dans le réel, sens encore bien attesté au 16e, puis action monstrueuse, criminelle, chose prodigieuse, incroyable et, par hyperbole, chose mal ordonnée, mal faite. Cet emploi général a progressivement décliné par rapport aux emplois, ultérieurs, où monstre désignera des êtres mythologiques, de légende.
Dès le 14e, l’adjectif monstrueux est employé avec une idée morale au sens de « bizarre, extraordinaire, prodigieux » appliqué à une action contraire aux lois de la nature, sens qui vient compléter la signification religieuse, c’est-à-dire contraire à la volonté divine, et qui va augurer des usages scientifiques relatifs à la question de l’anomalie. Depuis le 16e on relève dans l’expression encore usuelle monstre marin appliqué par exemple à la baleine puis au 17e aux gros poissons que l’on servait à table (carpes, brochets, saumons, turbots). Racine dans Phèdre l’emploie pour parler d’un animal féroce. Son application parallèle à un être humain remonte au 12e siècle.
À partir de cette époque on parle de monstre à propos d’un homme au physique et aux mœurs étranges, comme à propos d’un homme défiguré par la lèpre ou contrefait de corps ou de visage, d’un castrat, parfois d’un impie, et, par hyperbole, depuis le 17e, d’un homme très laid. Le mot témoigne également d’une appréciation morale, au 13e, en parlant d’un païen (sens propre au Moyen Âge) et d’un être repoussant, au physique et surtout au moral, dans la locution un monstre de femme à propos de Messaline que le 17e semble avoir prisée : monstre de cruauté, monstre d’avarice, mais également parfois en contexte positif comme dans monstre de mémoire. Son emploi antiphrastique comme terme affectueux date du 18e, époque où l’on commence à dire d’une chose c’est un monstre au sens de « c’est adorable ».
L’emploi adjectivé du mot (monstrueux) a valeur intensive pour « énorme, immense » dans l’usage familier et n’est pas attesté avant le 19e. Depuis le 16e il est également employé avec un sens voisin de « prodigieux, extraordinaire », même si le sens biologique « qui a les caractéristiques d’un monstre » s’applique à un animal ou un enfant. L’emploi substantivé du mot à valeur de neutre (le monstrueux) date de l’époque romantique et de la remise à l’honneur d’une esthétique du chaos (Hugo), puis du bizarre (Baudelaire).
Dès la 2ème moitié du 16e on trouvera : « action monstrueuse, criminelle ». Au 17e : on verra « faire un monstre » (de quelque chose), « la représenter de manière monstrueuse, périlleuse », mais aussi « ce qui est mal fait, mal ordonné ». Au 18e, par antiphrase, on trouvera « une femme constante est un monstre nouveau », mais également le terme sera employé pour dire de quelqu’un qu’il est adorable « c’est un monstre ». Au 19e, au sens d’extraordinaire, on rencontrera « un effet monstre », directement emprunté au latin monstrum de monere « avertir, éclairer, inspirer », du vocabulaire religieux « prodige qui avertit de la volonté des dieux », par suite « objet de caractère exceptionnel, de caractère surnaturel » (démon) du 12e au 16e, jusqu’à l’acception actuelle, jusqu’à, finalement, « acte monstrueux, contre nature ».
Notons que l’analogie – incorrecte selon la lexicographie – avec le latin monstrare (montrer) nous indique nonobstant que le monstre est celui qui se montre, qui s’expose, qui s’exhibe en tant que tel. Elle indique que le monstre est celui qui rompt avec la norme, provoquant la terreur (le violeur, le criminel, le terroriste) ou l’admiration (la merveille : le monstre sacré, la star, l’enfant adoré).
Nous pouvons considérer avec bénéfice les différentes acceptions socio-culturelles du monstre entre l’Antiquité et la fin du 17e, période qui fait de lui un mystère parmi d’autres, et dont il faut cependant se défier, la littérature l’apparentant préférentiellement au démon. Au siècle des Lumières, le monstre est un objet d’étude savante, qui s’appuie en particulier sur la médecine et la biologie, voire l’anatomie. Au 19e, c’est surtout la dimension romanesque, littérature et poésie, et artistique, en peinture notamment, qui sera à l’honneur. Au 19e, le monstre est spécifié selon sa dimension biologique qui fait de lui un « raté de fabrication » ou de conception, où la sémantique de l’anomalie va se confirmer. L’étude raisonnée des monstres, la tératologie, qui se veut La science des monstres (Wolff), s’attache à classer les monstres et les anomalies, malformations, monstruosités qui s’y rattachent. Dans l’acception générique actuelle, le monstre est le plus souvent un sujet que l’on soumet à la faculté de la science, normée et classifiée, anatomique, biologique et embryologique le plus souvent (tératogenèse), mais aussi psychiatrique. Ainsi en est-il par exemple de l’intersexualité avec une quarantaine de caractères pathologiques ou d’anomalies, qualifiants choisis selon les partis pris des chercheurs, décrits par l’endocrinologie et l’hormonologie mais qu’il est bien entendu nécessaire de ne pas discriminer en tant que critère sociologique (1,7% de la population, trop souvent relégués dans les oubliettes de la prostitution).
De nos jours, la littérature, le théâtre et surtout le cinéma illustrent le thème du monstre, de manière variée, profonde et spectaculaire.
II Le Sphinx et la Chimère
Dans ce tableau intitulé « Le Sphinx et la Chimère », réalisé en 1906, le peintre Louis Welden Hawkins se livre à une interprétation symboliste de la figure du monstre hybride. Il puise ses références dans la mythologie antique, et réunit en un seul deux animaux composites : depuis la plus lointaine antiquité, en passant par Hésiode (Φίξ / Phíx), un lion à tête humaine (androsphinx) ou de bélier (criosphinx), parfois de faucon (hiéracosphinx) ou de chat. Le sphinx est au masculin la figure mythique la plus ancienne (Égypte : le gardien des rois morts), figure de puissance, de protection et de vigile contre les forces malfaisantes. La Sphinge, plus récente, monstre féminin (Grèce : la cruelle divinité des enfers), figure mythique qui a subsumé un de piliers de la psychanalyse, Œdipe, continue de vibrer en le sujet, sous les formes des processus primaires métaphoriques (par déplacement), métonymiques (par condensation), substitutives (visualisation, symbolisation), lorsque nous pratiquons et théorisons les concepts et les associations. C’est aussi elle qui a autorisé, sur les plans de l’art, de la littérature, de l’histoire des idées, de la psychanalyse, une des influences les plus puissantes de la mythologie[1].
La chimère est, selon les mythes, un animal à trois têtes – une de lion, une de chèvre et une de serpent. Fille de Typhon et d’Échidna, elle ravageait la région de Lycie (en Asie Mineure), quand le héros Bellérophon reçut du roi Iobatès l’ordre de la tuer. Il y parvint en chevauchant le cheval ailé Pégase. La symbolique de la chimère est vaste et son nom a été repris pour désigner, dans un sens étendu, toutes les créatures composites possédant les attributs de plusieurs animaux ainsi qu’elles apparaissent dans les rêves, les fantasmes ou encore dans les utopies impossibles.
Le sphinx, selon le principe de réalité, pourrait représenter le questionnement – les fameuses énigmes – sur les origines du fantasme, principe de plaisir, pour élucider les références du sujet avec l’Œdipe, le narcissisme, la castration. En effet, rappelons-nous que la sphinge est le fruit de monstres et de l’inceste – Echidna et Orthros, son fils. La chimère, quant à elle, pourrait représenter la pulsion à maîtriser, l’impossible réalisation du fantasme, s’affirmant comme polymorphique, comme les animaux qu’elle incarne, sous peine de mort, de maladie, de souffrance.
Le but de cette composition Sphinx-Chimère étant de sauvegarder l’intégrité du sujet contre les tentations perverses, psychotiques, psychopathiques en intégrant le système de l’Œdipe : selon Claude Lévi-Strauss, l’énigme principal de la sphinge réside dans la problématique de la bipédie et pour Oidipus d’ « une difficulté à marcher droit ». La chimère pourrait représenter une illusion, celle d’un mystère facile à élucider sans le truchement de l’analyse, c’est-à-dire le fantasme pur, la pulsion – le passage à l’acte – et le sphinx, au contraire, l’explication de ce qui nous constitue, mais qui nous ralentit – qui nous empêche – le questionnement qui nous permettra de se rapprocher d’une vérité personnelle.
Ainsi, le tableau Le sphinx et la Chimère proposerait l’alliance, précaire, active, vécue en mouvement, de la coalition indispensable à prendre en compte, naturelle pourrait-on dire, entre la tentation fantasmatique et l’équilibre toujours à trouver induit par un questionnement existentiel vers l’allant, la réalisation de soi, et, pourquoi pas, l’épanouissement.
Cependant Hawkins s’inspire aussi de l’imaginaire médiéval – Moyen-Âge, entre-deux, pour la constitution de la personnalité – pour ce tableau à la fois sombre et lumineux, oxymore intrigant et ravissant : le monstre hybride semble ne faire qu’un avec la colonne de pierre sur laquelle il s’adosse – comme à la certitude d’un socle –, et rappelle que les gargouilles, barbacanes et chimères des cathédrales gothiques nous invitent à la vigilance sur l’équilibre instable des toujours possibles basculements du côté de la pulsion de vie – densité, santé, intégrité, selon la nature et la morale qui considèrent le sujet, aussi bien soi que l’autre, ou du côté de la pulsion de mort, dans les passages à l’acte et la condamnation de soi et l’ignorance de l’autre. La lumière qui illumine le visage féminin apporte paradoxalement une dimension divine à ce monstre infernal et inquiétant, ouvrant à la fois sur la foi, l’amour, l’espérance, la certitude et l’humilité. L’époque et le geste mettent en valeur, entre damnation éventuelle et rédemption souhaitée, mythologie antique et imaginaire gothique, la symbolique des êtres polymorphes et des monstres : côté sombre et dangereux de la vie psychique lorsqu’elle est sans limite, et côté éclairant de l’intellection, goût pour le surnaturel de l’inconscient et pour le naturel de sa résolution[2].
III Des monstres et des corps
« Il faut toujours dire ce que l’on voit ; surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit. » Charles Peguy, Notre Jeunesse
Il est nécessaire de garder toujours le sens du 1er degré, dans l’idée du soin, de la santé, de l’équilibre. Le monstre c’est ce qui se voit et qui nous semble monstrueux (sauf pour les monstres eux-mêmes et d’autres si affinités). Qu’est-il fait des corps, de son propre corps, du corps de l’autre. Un écrivain, homme de théâtre, engagé dans sa propre sublimation, en a eu la géniale intuition :
« Nous ne sommes pas encore nés, nous ne sommes pas encore au monde, il n’y a pas encore de monde, les choses ne sont pas encore faites, la raison d’être n’est pas trouvée, la seule question est d’avoir un corps. » Antonin Artaud
Et cependant, ce n’est simple qu’en apparence. Le sujet n’est-il pas à la fois Sphinx et Chimère et à plus forte raison, last but not least, en psychopathologie et en psychanalyse ? Le monstre, à l’occasion d’une réalisation projective, est celui qui veut abolir les corps ou, au contraire, exhiber les corps, mais des corps modifiés, d’une manière ou d’une autre. Nous posons l’hypothèse que l’abolition et l’effacement des corps proviennent du refoulé sexuel.
Les crimes et meurtres sexuels représentent l’aboutissement de la conjonction, irrégulière, complexe, asymétrique, de psychopathologies (perversion, psychose, psychopathie) décrites dans la littérature et excipées par les avocats, agies en leurs pulsions brutes, non transformées et totalement exemptes de créativité – tout le monde n’est pas Donatien de Sade[3], Gérard de Nerval, Antonin Artaud, Salvador Dali –, dans la modification complète, c’est-à-dire par le truchement de la sublimation[4] des pulsions concernées en œuvres de création artistique, intellectuelle (scientifique, littéraire, analytique) et/ou, éventuellement socialisée (affective, spirituelle). Sans cette condition, elles sont donc, en la forme de passages à l’acte, la destruction et, à terme, la mort incarnées (non représentées).
D’abord in absentia. Représentation des corps : inexistence de tableaux, sculptures, images représentant des corps d’êtres humains, naturels ou suggestifs, d’érotisme, d’actions, de scènes, de pensées, d’allégories, du quotidien, réalistes ou figuratifs…, dans certaines cultures et, par voie de conséquence, émergence de monstres chez les adeptes de la frustration, à partir du refoulé, suscitant meurtres, viols, terrorisme, violence et barbarie, les passages à l’acte reproduisant ce qui pourrait exister dans l’art, dans la littérature, à travers les systèmes de représentation qui permettraient de médier le réel. Photos, vidéos d’humains et d’animaux, après la musique, les cerfs-volants (!), les salons de beauté, viennent d’être interdits dans certaine idéologie religieuse ; élimination des corps – destruction de l’adversaire politique, du juif, du chrétien, de l’athée, du laïc, de la femme, de la fillette, de la jeune fille, de l’artiste – prétendument inférieurs (ou dégénérés), dans les totalitarismes les plus meurtriers – déportation des corps, effacement photographiques et médiatiques – au cœur du national-socialisme, du stalinisme, du marxisme-léninisme, du maoïsme, du guévarisme, de l’islamisme… En Iran, on dénombre 853 exécutions capitales depuis le début de l’année, dont 5 enfants (aux Maldives, on exécute les enfants à partir de 7 ans) et de nombreuses femmes qui n’ont pourtant pas le droit de cité – Ainsi en est-il par exemple des salons de beauté féminins interdits dans les aires les plus reculées de l’intellection, qui sont victimes des deux systèmes dans la volonté d’effacer les corps des impies et de la beauté, – féminité et corps féminins -, d’avilir la pensée féminine : interdiction pour les filles d’accéder à une quelconque visibilité et interdiction pour les filles d’accéder à une quelconque formation, criminalisation de l’homosexualité. Ce qui rapproche les deux radicalités, sous-culture wokiste de l’ignorance (histoire, littérature, théâtre, musique catalogués comme « masculinistes » (le soi-disant patriarcat) et terrorisme islamiste obscurantiste, c’est d’une part pour le wokisme la théorisation et d’autre part pour l’islamisme le choix, par identitarisme ou par refoulement, de l’effacement des corps sur le plan de l’intégrité, en premier lieu grâce à la tyrannie de minorités paresseuses. Seuls comptent la jouissance dans la disparition des corps ordinaires – alors que, depuis la révolution, « La femme a le droit de monter à l’échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la tribune[5]. » Les corps sains, ordinaires, hétérosexuels et blancs n’ont pas leur place (ou sont volontairement secondarisés) dans les grandes messes wokistes et dans certaines grandes écoles et universités occidentales. C’est la question dans laquelle se rejoignent islamisme et wokisme : l’abolition des corps ordinaires. Les talibans veulent abolir, après les corps féminins, les corps dans les médias. Les wokistes veulent abolir les corps blancs masculins au profit des corps marqués (racisés, genrisés[6], obèses, intersectés, sectarisés).
Puis in praesentia. Il en fut ainsi lors de l’exhibition de corps diminués à l’occasion des Jeux Olympiques de Paris : cérémonie d’ouverture, paralympiques. La cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Paris. La cène, à un moment pivot, en serait une lecture possible. Peu importe. La distinction christique n’y étant certes pas est singée par des travestis obèses, hirsutes, obscènes dans une exposition des corps, où la vulgarité et la lourdeur s’imposent comme éléments de spectacle. Sans remettre en question la question du genre, nous apprécierons que les « tableaux » représentent la mise en valeur de corps malades, ou monstrueux d’irrespect (le respect des morts n’est-il pas, dans toute civilisation qui s’honore de ce titre, la règle essentielle ?) : Marie-Antoinette tenant dans ses mains sa tête sanguinolente, en la fête – atroce – du féminicide le plus célèbre de l’histoire. L’obésité est, pour tous les praticiens de la médecine et du soin, un symptôme évident de gravité pathologique, cependant qu’en tête de gondole, représentant éminent de la maladie érigée en dogme, Philippe Katerine se prélasse et lasse en vieux chérubin gras cyanosé. Disons-le, en psychopathologie, la santé, et donc avec, le traitement des corps sont essentiels. À cet égard, Angèle, Kavinsky et Phœnix ont sauvé les meubles d’une esthétique, soignée et humble à la fois, lors de la cérémonie de clôture, en un certain geste d’élégance et de respect des corps.
Entre la présence et l’absence. Ainsi en est-il de la déconstruction du masculin occidental. Selon ce dogme wokiste, l’homme au masculin est un monstre qu’il faut déconstruire. Il serait le dominant dans la simpliste appréhension de ce mouvement axé sur l’ignorance (ignorant par exemple le véritable patriarcat à l’œuvre dans une partie de la culture islamiste). En revanche, le masculin « racisé » a le droit de s’imposer, jusqu’à la culture du viol[7], culture alors susceptible de compréhension, en particulier pour les néo-féministes, malgré parfois dans ces cultures la destruction physique ou symbolique des femmes (invisibilité, assignation à un rôle défini par les hommes), des temples (les djihadistes, les salafistes, les talibans), du roman des origines de l’Occident (gauchisme indulgent pour les coups donnés à la civilisation gréco-judéo-chrétienne dans les écoles, les hôpitaux, les universités), des particularités sexuelles. « Du passé faisons table rase. » Mais hélas, c’est du rien que naissent les monstres. Plutôt que confiner au passé une prérogative de la table rase – pensons au National-Socialisme issu du Parti des travailleurs hitlérien, au Parti national fasciste issu du Parti socialiste italien –, et, comme la nature a horreur du vide, elle peut enfanter de monstres, en leur ultime et atroce adaptation[8]aux grands mouvements d’élimination de l’autre.
À ce titre, nous assistons, désolés, à un exemple de tentative de normalisation par le sous-discours politique et/ou médiatique voulant réhabiliter les paraphilies. C’est ce que nous lisons, sidérés, lorsque d’aucuns – nous aimons ce pronom indéfini apposé à ce type de militantisme – affirment que Jeanne d’Arc était avant tout un travesti[9]. C’est l’exemple d’une quadruple faute correspondant à : – Une lacune historique, car elle était un chef de guerre, une figure politique du royaume, protectrice de Charles VII. – Un slogan négationniste (le Christ n’a pas existé, la terre est plate, les chambres à gaz sont un détail de l’histoire, le 11 Septembre est un attentat des Américains par eux-mêmes). C’était une femme, reconnue comme telle par toutes les instances judiciaires de l’époque. – Une injure personnelle, car personnalité spirituelle éminente. Elle respectait les dogmes de la religion qui autorisait « quand on y a recours par nécessité », par exemple « pour se cacher aux yeux des ennemis », de porter des habits d’homme. – Un refus de l’égalité et de l’importance des femmes dans la guerre comme dans la paix. Elle est habillée en homme tant pour être acceptée comme chef de guerre par l’armée royale française – et pour porter l’armure – que pour être considérée comme interlocutrice par les Anglais, l’ennemi d’alors. Dans le même ordre d’idée, Jeanne a jusqu’à la fin voulu rester habillée en homme pour éviter d’être violée par ses geôliers.
[3] « Allié par ma mère, à tout ce que le royaume avait de plus grand ; tenant, par mon père, à tout ce que la province de Languedoc pouvait avoir de plus distingué ; né à Paris dans le sein du luxe et de l’abondance, je crus, dès que je pus raisonner, que la nature et la fortune se réunissaient pour me combler de leurs dons ; je le crus, parce qu’on avait la sottise de me le dire, et ce préjugé ridicule me rendit hautain, despote et colère ; il semblait que tout dût me céder, que l’univers entier dût flatter mes caprices, et qu’il n’appartenait qu’à moi seul et d’en former et de les satisfaire. » DAF de Sade, Aline et Valcour, La pléiade.
[4] Nicolas Koreicho, La sublimation, mars 2022, en ligne, Site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/la-sublimation/
[5] Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, septembre 1791
[6] Eugénie Bastié, « On peut changer de genre mais pas de sexe » : les leçons oubliées de la génétique », Juillet 2023, en ligne, Figaro Vox, lefigaro.fr/vox/societe/on-peut-changer-de-genre-mais-pas-de-sexe-les-lecons-oubliees-de-la-genetique-20230725
[7] Il existe dans nos contrées des « salles de shoot ». Pourquoi ne pas ouvrir des salles de viol pour les adeptes/addicts de cette pratique ? Mais parce que cela existe déjà : en ligne.
[8] Pensons aux monstres d’arrogance, d’inculture et de grossièreté qui sévissent au sein de notre hémicycle.
[9] Thomas Jolly pour le journal Le Monde : « Jeanne d’Arc, une des plus grandes travesties de notre histoire, n’a-t-elle pas été condamnée parce qu’elle était vêtue en homme ? »
« Pour les artistes purs, le charme suprême de l’être féminin réside précisément dans ces sinuosités incertaines et dangereuses de caractère. Ils sont ravis que le sphinx dissimule si profondément son énigme, parce que cette énigme double d’infini les prunelles de l’inaccessible créature… » Paul Bourget, Nouveaux Essais de psychologie contemporaine, 1885
Le Sphinx puis la Sphinge
Gustave Moreau, Œdipe et le Sphinx, 1864, Metropolitan Museum of Art, Manhattan, New York.
Le Sphinx (emprunt étymologique au grec Σφίγξ / Sphígx, provenant du verbe « étrangler », d’où ensuite larynx, pharynx, sphincter..), représente le plus ordinairement depuis la plus lointaine antiquité, en passant par Hésiode (Φίξ / Phíx), un lion à tête humaine (androsphinx) ou de bélier (criosphinx), parfois de faucon (hiéracosphinx) ou de chat. Le sphinx est au masculin la figure mythique la plus ancienne (Égypte : le gardien des rois morts). La Sphinge, plus récente, monstre féminin (Grèce : la cruelle divinité des enfers), figure mythique qui a subsumé un de piliers de la psychanalyse, Œdipe, continue de vibrer en nous, sous des formes métaphoriques, métonymiques, substitutives (visualisation, symbolisation), lorsque nous pratiquons et théorisons les concepts et les associations psychanalytiques. C’est aussi elle qui a autorisé, sur les plans de l’art, de la littérature, de l’histoire des idées, de la psychanalyse, une des influences les plus puissantes de la mythologie. Baudelaire est peut-être l’auteur qui a saisi discrètement et humblement à la fois la puissance et le mystère du monstre fascinant[1].
Le Sphinx
Pour l’Égypte ancienne, le sphinx est une figure-symbole de puissance et de vigile. Il est le plus souvent représenté en corps de lion à tête humaine (androcéphale). Sa plus ancienne représentation est le sphinx de Gizeh, à l’est de la pyramide de Khephren, en Égypte, que l’on date habituellement de 2500 ans avant Jésus-Christ. Cette œuvre représente un lion couché monumental (73 mètres de long et 20 mètres de haut pour un poids de plus de 20 000 tonnes). Sa tête est celle du souverain Khephren ou de son père Khéops, coiffé du nemes, la coiffe royale. Il est ici le gardien de la nécropole, chargé de défendre les rois et les reines morts contre les possibles assaillants et contre les forces malfaisantes[2].
Principe de plaisir et principe de réalité
Nous pouvons proposer d’emblée un lien entre deux missions divines du sphinx originel avec deux principes de la psychanalyse en ce que nous devons, dans la mesure du possible, nous occuper, d’une part, de la réalité (plus exactement du principe de réalité) et d’en comprendre l’organisation chez les patients, puisque le sphinx est chargé de défendre les composantes les plus éminentes de la personne, rois et reines morts et immortels à la fois – contre les possibles assaillants – dans le réel, et en ce que nous devons, dans la mesure du souhaitable, nous occuper, d’autre part, du plaisir (plus exactement du principe de plaisir) et d’en comprendre la nature chez les patients, ce qui fait référence à la seconde mission du sphinx, puisqu’il est chargé, a fortiori si le symptôme est pathologique, d’en éloigner la « tentation » chez les patients pour la sauvegarde de l’intégrité de la personne – contre les forces malfaisantes – c’est-à-dire psychopatiques, psychotiques, perverses[3] lorsque celles-ci n’ont pas atteint une forme de sublimation.
Une divinité solaire
Le sphinx est le symbole d’une force souveraine, ou d’un accompagnement insigne, à la fois protecteur et puissance redoutable pour les influences funestes dans le réel et dans le symptôme. Du reste, plusieurs pharaons ont associé leur nom, leur titre et leur pouvoir à des sphinx (la reine Hatchepsout a accolé son visage sur un sphinx de granit aujourd’hui conservé au Metropolitan Museum of Art (MOMA) de New York. De même, les liens des sphinx avec les divinités solaires sont, dans l’ancienne Égypte, avérés (Khéprie, Rê, Atoum, Sekhmet). A partir du Nouvel Empire (vers 1580 avant Jésus-Christ), les dieux s’incarnent couramment en représentations de sphinx afin d’assurer la sauvegarde physique des temples et la pérennité des pouvoirs qui leur sont conférés et pour leur assurer à leurs occupants sagesse et fécondité. On trouve donc dans les sanctuaires dédiés à Amon, notamment à Karnak et à Louqsor, de longues allées bordées de multiples sphinx à tête de bélier (dits sphinx criocéphales) – répétition et défense névrotique oblige –, l’animal sacré d’Amon. Le sphinx de Gizeh a été conjoint au dieu soleil sous de nom de Harmakhis, nom qui signifie « Horus dans l’horizon ».
Origine du sphinx callipyge
C’est donc un dieu sphinx, puissant et éclairant, bon et protecteur, masculin dans toutes les représentations les plus anciennes, qui va parfois se féminiser sous le Nouvel Empire, en référence probablement aux reines égyptiennes, qui est explicitement et fondamentalement différent de la cruelle sphinge grecque, divinité féminine infernale, au beau visage et à la poitrine vaillante. D’après Marie Delcourt[4], cette représentation de la sphinge est originaire de la vallée de l’Euphrate, puis, plus tardivement, la figure divine féminine a migré de récits en récits vers la Crète et Mycènes. Sphinx et sphinge disposent d’une immuabilité – dont on peut inférer qu’elle est le lieu éminent (et questionnant) de la mémoire[5], susceptible d’être transmutée – que représente bien la profonde majesté de leur croupe pleine, féconde et souveraine[6]. Il faut cependant distinguer le sphinx, divinité du dieu solaire et emblème du pouvoir royal, de la sphinge, figure éminemment menaçante et dangereuse.
La Sphinge
Selon la Théogonie d’Hésiode[7], la sphinge est de la sorte une humaine redoutable d’entre les redoutables, descendante de parents monstrueux et incestueux. Elle est en effet la fille de l’union incestueuse d’Échidna, elle aussi humaine, épouvantable monstre à jambes serpentaires et du fils de celle-ci, Orthros, le chien bicéphale de Géryon. Dans une autre version[8], moins courue, elle est fille de Typhon, lui-même issu de l’inceste, puisqu’il est né de Gaïa et du fils aîné de celle-ci, Pontos. La sphinge en aurait gardé la queue de serpent rappelant son origine maternelle. D’après Pierre Legendre[9], son nom provient donc de « sphiggô », qui signifie « serrer, lier étroitement, nouer ». Elle serait littéralement « l’Étrangleuse ». Malheur à vous si vous la rencontrez, et bonheur pendant le temps qu’elle vous laisse la vie et la conscience. Elle est, en ce sens, relative à l’angoisse. Sa fratrie n’est guère plus recommandable : Hydre de Lerne à neuf têtes, Ladon le lion de Némée, l’aigle du Caucase (le chien ailé de Zeus, rapace qui dévore indéfiniment le foie de Prométhée), Orthros, donc, Cerbère, Phaéa la Laie de Crommyon, et la Chimère, au corps de lion recouvert d’écailles, avec pour queue une tête de serpent et, dans son dos, bien plantée, une tête de chèvre. Quant à ses sœurs, les harpies, elles partagent avec la sphinge des ailes de rapace. Les énigmes sphingiennes
La sphinge avait été déléguée en Béotie par Héra afin de punir la cité du crime de son roi, Laïos, le père d’Œdipe[10], qui avait violé le jeune Chryssipos, fils de Pélops, ce qui le poussa à se suicider. Bien campé sur le mont rocheux, le monstre, inspiré par les Muses, posait une question à tous les voyageurs qui passaient. Ceux qui ne parvenaient pas à résoudre une de ses énigmes, étaient par elle tués et dévorés. Seul Œdipe, lors de sa dernière épreuve avant d’arriver à Thèbes – après les incestes, les crimes, les culpabilités, l’incompréhension analytique ? – donna la bonne réponse à l’énigme de la sphinge : « Quel être, pourvu d’une seule voix, a d’abord quatre jambes le matin, puis deux jambes le midi, et trois jambes le soir[11] ? » L’homme, bien sûr. L’homme Œdipe ? Son inconscient ? Deuxième énigme proposée par la sphinge, et qui est très rarement mentionnée : « Il y a deux sœurs : l’une donne naissance à l’autre et elle, à son tour, donne naissance à la première. Qui sont les deux sœurs[12] ? » Le jour et la nuit, évidemment. La vérité ? La conscience ? Vaincue, la sphinge se suicida. Dès lors, Créon tenant sa promesse, Œdipe, après avoir tué son père, devint l’époux de Jocaste, sa mère.
Influence artistique de la sphinge
La légende mythologique fut un sujet très prisé par les artistes, des céramistes grecs du Ve siècle avant Jésus-Christ aux grands peintres français du XIXe. La figure biblique de Salomé, comme tentatrice et femme fatale, était pendant cette deuxième moitié du XIXe, associée à la sphinge, tout comme, auparavant, les grands peintres de la Renaissance. Cependant, c’est en particulier Gustave Moreau qui présenta un magistral Œdipe et le Sphinx[13] au Salon de 1864 à Paris. Il est commun d’associer la Sphinge, tenante d’une profonde et énigmatique sagesse, avec la luxure et l’opposition du vice et de la vertu. L’œuvre y fut éreintée par la critique. Marie Delcourt a étudié très précisément les compositions plastiques et picturales, bas-reliefs, statues, statuette, vases, de son iconographie antique, jusqu’à en inférer la dimension prépondérante d’une sphinge soumettant des hommes à une position de succubes, faisant d’elle une femme incube, dominatrice, à la sexualité violente. Les prostituées de l’antiquité, adeptes de ces plaisirs forcés et rémunérés, étaient ainsi appelées des sphinges, vocable coexistant avec le qualificatif d’hétaïres, qui, lui, désignait les prostituées sacrées en Grèce antique (culte d’Aphrodite, particulièrement). Quoi qu’il en soit, le lien entre l’effet-mère et la prostituée est indissociable de fantasmes adolescents fréquents particulièrement chez les futurs éventuels transsexuels.
Le sphinx androgyne
Il y a dans ces différentes évocations psychanalytiques du sphinx sans doute un sème, littéralement archaïque, de l’androgyne originel (Platon, le Banquet) en référence au mythe selon lequel Zeus punît la vanité des hommes en séparant l’androgyne en deux moitiés, les hommes et les femmes, dans ce mouvement qu’Aristophane nomme erôs. Dans le mythe, Zeus réattribue et spécifie sas ambiguïté les organes génitaux afin qu’hommes et femmes soient compatibles et que la race ne s’éteigne pas. Dans l’antiquité grecque, les choses étaient assez simples : les nouveau-nés qui présentaient des signes d’hermaphrodisme étaient tués aussitôt. Seule l’androgynie comme rituel de travestissement était tolérée[14], jusqu’à l’antiquité romaine ou, progressivement, les travestis trouvaient l’emploi unique de la prostitution[15]. En réalité, le sphinx n’est androgyne d’une part, qu’en référence à certains développements artistiques, littéraire, ainsi en est-il avec le dandy, pictural, selon l’indécision d’un certain ésotérisme en peinture. Au XIXe, l’androgynie est valorisée et/car assimilée à la figure du dandy (Baudelaire, Constantin Guys, Barbey d’Aurevilly, Georges Brummel, Balzac, Woolf) et, finalement à celle de l’ange – dont, comme chacun sait, l’on ne connait pas le sexe. Au XXe, c’est particulièrement la peinture (Duchamp, Chagall, Cocteau) qui met en valeur les spécificités « des natures doubles et multiples, d’un sexe intellectuel indécis[16] », le plus souvent en se référant à la Kabbale[17]. Au XXIe, c’est le monde de la musique pop rock – et celui de la prostitution – qui revendique l’apparence androgyne comme élément décisif de la personnalité, en tout cas pour ce qui concerne la dimension économique de ces métiers. Aujourd’hui, le terme androgyne s’oppose à tout ce qui concerne, d’une part, l’orientation sexuelle, d’autre part l’identité de genre ou le transgenrisme et naturellement aux autres revendications idéologiques, et, enfin, l’intersexuation (ou intersexualité[18]) et les autres troubles de la sexualité. Le terme concerne spécifiquement l’apparence vestimentaire et cosmétique, renouant en cela avec les courants littéraires du XIXe siècle y afférents (dont les décadents).
Signification psychanalytique du sphinx
La sphinge, selon la psychanalyse, même si la tradition et le bon usage donnent de l’appeler le sphinx, a fourni plusieurs dimensions à son mystère. Le sphinx pourrait représenter, non seulement l’inconscient d’Œdipe, mais encore l’inconscient de chacun de nous, la disparition de la sphinge ouvrant la possibilité de la conscience des choses de notre organisation psycho-affective et de la subjectivation de la personne, alors rendue possible. Freud, que les journalistes de l’époque comparaient à un sphinx[19], en a donné la toute première interprétation psychanalytique en considérant que l’énigme revenait à poser la question « D’où viennent les enfants ? », dans une allusion à la scène primitive, puis en le rapprochant d’une figure paternelle, puisque tuer le sphinx permet à Œdipe de copuler avec la reine-mère. La question que la sphinge pose à Œdipe, en l’occurrence celle qui consiste à savoir d’où viennent les enfants, en ferait, a contrario, une figure maternelle. Une autre hypothèse donnerait à voir la question de la soumission au/du père, et/ou celui de la soumission à/de la mère. Dans cette optique, Mélanie Klein traduit l’idée de l’ambigüité parentale du sphinx en parlant de la « figure des parents combinés » construite sur l’hostilité présumée – où l’on retrouve le fantasme ambivalent de la scène primitive –, des parents l’un envers l’autre. André Green (1969), quant à lui, poursuit cette idée en évoquant une « figure de condensation », idée poursuivie par Didier Anzieu (2000) selon l’idée d’une acception de soumission aux parents (mère phallique). Dans la mesure où le sphinx pourrait être, en définitive et au-delà de ces développements, une métaphore de la bisexualité psychique[20], enjeu d’une correspondance[21] entre Freud et Fliess pour comprendre si la bisexualité est d’origine psychique (Freud) ou biologique (Fliess), il nous faudra considérer le concept dans la compréhension identificatoire qu’il offre, intrinsèquement, de la possibilité d’accès à l’autre sexe selon une séduction naturelle, puis une érotique tempérée (non réalisée), afin d’appréhender la figure maternelle et la figure paternelle, dans une perspective œdipienne de liaison comme solution à notre incomplétude – et notre défense en terme de refoulement – originelle.
Le sphinx comme résolution œdipienne
Dès lors, la question de l’ambiguïté sexuelle du sphinx égyptien et/ou de la sphinge grecque se pose, permettant à Œdipe d’envisager une forme élaborée de scène primitive dans laquelle l’enfant est impliqué. Ainsi, nous pouvons proposer que la rencontre avec le sphinx soit une forme réelle de l’Œdipe, en ce que le concept complet admet des relations croisées de natures différentes, voire opposées : désir pour le père et pour la mère, désir du père et de la mère, haine pour le père et pour la mère, haine du père et de la mère, place du couple dans l’imaginaire de l’enfant, place de l’enfant dans l’imaginaire du couple, organisation psycho-affective de la fratrie. À cet égard, la question de l’inceste se pose, et, particulièrement, celle de l’incestuel, c’est-à-dire du devenir formel de l’inceste (Œdipe a eu quatre enfants de Jocaste, sa mère : Etéocle, Polynice, Ismène et Antigone, ce qui fait de lui à la fois leur père et leur frère). La sphinge, dans cette perspective, aurait tout particulièrement l’Œdipe dans sa sphère d’influence. En effet, l’idée avancée par Claude Lévi-Strauss (1953) selon laquelle l’énigme de la sphinge réside dans la problématique de la bipédie et pour Oidipus d’« une difficulté à marcher droit » se peut mesurer à l’aune de l’équilibre psychique. Dans les premières représentations du personnage, c’est quasiment toujours avec un bâton, en guise de canne, qu’il apparaît. En cela il serait le tripède du mythe, apparaissant comme aboutissement processuel inachevé puisqu’estropié et de fait inapte à stabiliser une évolution déniée puisque sans mémoire, c’est-à-dire sans la possibilité essentielle de se remémorer sa prime enfance puis son âge d’homme[22]. Ainsi, de cette manière, la sphinge pourrait représenter l’inconscient d’Œdipe, et le nôtre, conséquemment.
[3] Le propre de la perversion comporte le basculement, possiblement temporaire (perversité), dans le « hors limites », le propre de la psychose inclue la destruction du réel psychique, le propre de la psychopathie intègre l’avilissement du réel physique et corporel. Dans les trois pôles (pervers, psychotique, psychopathique) considérés, le prix à payer pour la victime, et quelquefois, selon ce qui sera éventuellement considéré du point de vue du Droit et de la psychologie commune, pour le responsable, est démesuré.
[4] Marie Delcourt, Œdipe ou la légende du conquérant, Les Belles Lettres, 1981
[5] « Me voilà devant le colossal sphinx de granit rose de l’entrée, devant cette puissante image de la royauté, soudant une tête d’homme à un corps de lion, dont les pattes reposent sur un anneau, symbole d’une longue succession de siècles (Edmond Goncourt, Journal, 1891).
[6] « Deux obélisques […] marquaient le commencement de cette prodigieuse allée de deux mille sphinx à corps de lion et à tête de bélier, se prolongeant du palais du nord au palais du sud ; sur les piédestaux l’on voyait s’évaser les croupes énormes de la première rangée de ces monstres tournant le dos au Nil (Théophile Gautier, Le Roman de la momie, 1858).
[17] La pierre philosophale comme réponse à l’existence du sphinx et à ses énigmes.
[18] Anomalies des caractères sexuels biologiques : hormonologie (organes génitaux, gonades, hormones, chromosomes. Environ 1,7% des naissances), hypertrophie ou au contraire atrophie de certains organes génitaux ou des gonades (testicules et ovaires), présence partielle d’attributs à la fois masculins et féminins ou, dans une acception plus large, malformations congénitales (absence de descente des testicules, ouverture inappropriée de l’urètre chez les garçons…). Sont recensés une vingtaine de syndromes décrits précisément dans la littérature.
[19] « Freud face au sphinx » : interview de Sigmund Freud par G.S. Viereck (1926)
[20] Sigmund Freud, Trois essais sur la théorie sexuelle, 1905
[21] Sigmund Freud, Projet d’une psychologie, in Lettres à W. Fliess, 1897-1904
» Si un ami me dit qu’il se sent triste ou déprimé, je m’imagine assis au creux de la cavité noire d’un 6, et cela m’aide à faire l’expérience d’un sentiment similaire et à le comprendre. « Daniel Tammet, Je suis né un jour bleu
Résumé détaillé Introduction Histoire, origines et caractéristiques Psychopathologie : séparation et adhésivité 1. La grande chute 2. Les conséquences de la grande chute 3. Le trauma du lien . Introjection . Capsule 4. Les défenses autistiques : Mécanismes obsessionnels, identification adhésive Dimensions du self selon Meltzer . Identification adhésive . Adhésivité . Autrui sauveur/autrui prédateur . Identification adhésive et affectivité Suggestions pour la thérapie 1. Entendre le silence 2. Épaissir la surface 3. Le cadre de la thérapie 4. Les axes de la thérapie . Renforcement du self . Facilitation de la communication . Utilisation et conscientisation du mimétisme . L’espace du silence 5. Conclusion
Résumé détaillé
Introduction
Le syndrome d’Asperger, une forme d’autisme, est souvent perçu sous diverses manières et interroge sur divers aspects, de la psychopathie à la posture sociale. Les individus porteurs de ce syndrome, ont une perspective unique sur le monde et la société. Malgré une grande intelligence, ils posent des questions complexes et cachent une très grande souffrance face à un monde qu’ils trouvent désordonné et incompréhensible. Leur intelligence leur permet de compenser leur manque de bon sens et d’intuition sociale. Ils camouflent leurs déficits pour survivre dans un monde qui n’est pas fait pour eux, rendant souvent leurs véritables problèmes invisibles.
Histoire, origine et caractéristiques
Le syndrome d’Asperger a été décrit par le Dr Hans Asperger, un psychiatre autrichien, en 1944. Ses travaux ont été traduits et diffusés en 1981 par Lorna Wing, spécialiste britannique de l’autisme, qui a popularisé le terme « syndrome d’Asperger ». Le nom et les travaux du Dr Asperger sont controversés en raison de son implication dans le régime nazi. Malgré cela, des psychanalystes post-kleiniens comme Donald Meltzer et France Tustin ont adopté ce terme dans leurs recherches. Les travaux de Geneviève Haag, analyste post-kleinienne, établissent un lien entre la psychanalyse et les neurosciences. Elle suit les recherches d’Esther Bick, qui considère que l’accès du nourrisson à un self unifié est crucial. Leurs travaux sur l’intégration corporelle sont une contribution clé. Il a été retiré du DSM en 2013, puis intégré au TSA (trouble du spectre autistique). La variabilité des symptômes, va de l’absence de déficit intellectuel au retard de langage ; le spectre autistique a une origine neurobiologique et génétique, affectant les interactions sociales et les comportements répétitifs. La complexité de ce syndrome vient de l’expression variable de ses caractéristiques, ainsi que de la capacité de le camoufler.
Psychopathologie : séparation et adhésivité
1. La grande chute La séparation corporelle d’avec la mère a été traumatique pour le nourrisson et a eu un impact très fort sur son développement. Si certaines théories évoquent le dysfonctionnement de la « seconde peau » maternelle, les conséquences de la chute sont un effondrement et de l’angoisse chez l’autiste. 2. Les conséquences de la grande chute Parmi les conséquences de la grande chute, la théorie du monde intense est convoquée, c’est-à -dire l’activation des circuits neuronaux archaïques de la peur. S’exprimeront alors des réactions de repli, de défense contre les sensations, un maintien forcené de la stabilité. L’Interactionsociale quant à elle représente un champ de mines social pour les Asperger. 3. Le trauma du lien Ce trauma du lien se traduit par une difficulté de l’autiste à établir un espace intérieur pour gérer la séparation. L’introjection ne peut pas avoir lieu : il utilise alors sa capsule autistique, qui lui permet le repli dans un état immuable, détaché du monde extérieur, ainsi qu’un mécanisme de défense par stupeur induite, avec un contrôle obsessionnel pour éviter la terreur de la séparation. Débats et perspectives On notera que les différentes théories, biologiques neurologiques et psychologiques, divergentes, font polémique, et créent, auprès de la communauté autistique, le rejet des notions d’autisme acquis par traumatisme. On pourra alors envisager la capsule comme un état neurologique de base, avec une capacité de sortir demandant des efforts, et l’état de non-pensée comparable à la méditation. La notion de parents nocifs soutenue par les thèses de Bettelheim est bannie et rejetée. La combinaison de facteurs innés et environnementaux rend complexe le syndrome d’Asperger. La nécessité d’une approche intégrée et nuancée, grâce à l’évolution des théories, apportera une bien meilleure compréhension de l’autisme. 4. Défenses autistiques : Mécanismes obsessionnels, identification adhésiveLe propos explore les concepts de défense autistique et d’identification adhésive selon Meltzer, soulignant les différentes dimensions de la psyché et leur impact sur le développement et les relations des personnes autistes. La compréhension de ces mécanismes offre un aperçu sur les défis spécifiques rencontrés par les autistes dans leur interaction avec le monde extérieur. . . Dimensions du self selon MeltzerDonald Meltzer conçoit la psyché comme un univers multidimensionnel. L’évolution du self passe par l’acquisition de dimensionnalités successives, reflet de la maturation psychique. Une psyché développée permet l’introjection des objets dans un espace interne structuré, permettant la séparation entre le self et l’objet. La tridimensionnalité est le stade antérieur où le self omnipotent acquiert une identification projective des objets. La transition de la troisième à la quatrième dimension implique renoncer à la toute-puissance. En bi-dimensionnalité, les identifications sont adhésives, et en unidimensionnalité, il y a fusion indifférenciée du self avec l’objet.
Identification adhésive : de l’autisme capsulaire à l’adhésivité La relation à l’objet, dans la capsule autistique ,est unidimensionnelle, caractérisée par une fusion sans activité mentale. Puis, il y a la transition à la bi-dimensionnalité : l’autiste, en sortant de la terreur et du repli capsulaire, accède à un esprit bidimensionnel, permettant une forme d’interaction avec le monde extérieur. Le self perçoit alors, dans cette bi-dimensionnalité, les objets de manière adhésive, surface contre surface, sans distance psychique pour la réflexion ou l’introjection. Elle influence la manière dont l’autiste se souvient, imagine et interagit avec le monde, souvent via des « chocs de surfaces ».
Adhésivité L’Identification adhésive est post-capsulaire, et l’autiste développe une relation adhésive avec les objets, incapable d’atteindre la tridimensionnalité. Haag et Meltzer divergent sur l’adhésivité, où Haag voit une étape normale du développement psychique et Meltzer la rattache à la pathologie autistique. Dans l’expérience primaire du nourrisson, le bébé adhère à la surface de l’objet maternel, une expérience tactile bidimensionnelle essentielle à la formation d’un sentiment de soi et de séparation ultérieure.
Autrui sauveur/autrui prédateur Un développement psychique sain nécessite que l’enfant perçoive la mère comme sauveuse, dominant ainsi les perspectives négatives. L’autiste dépend étroitement de la mère, oscille entre possessivité tyrannique et détachement extrême. Ce mode d’attachement influence durablement les relations futures.
Suggestions pour la psychothérapie des personnalités autistiques
La psychothérapie des personnalités autistiques est un soutien dans la recherche de l’être et du sentir, où le silence joue un rôle crucial comme point de départ de l’autonomie et du dialogue avec l’autre. Elle doit être centrée sur l’individu, respectueuse de ses différences et axée sur le renforcement des capacités internes. Le thérapeute doit adopter une approche flexible et empathique, visant à créer un environnement sécurisé et porteur où l’individu peut explorer et renforcer son identité de manière authentique et autonome. 1. Entendre le silence Les individus Asperger utilisent des mécanismes obsessionnels pour contrôler leur environnement. Ils compartimentent les objets, sentiments, et expériences, et évitent les émotions fortes comme la colère. Cette tendance à atomiser leur réalité mène à une anesthésie émotionnelle et un isolement. Ils ne peuvent pas exprimer leurs peurs et honte, et vivent souvent cachés. Lorsqu’ils viennent en thérapie, ils ne demandent pas de l’aide explicitement et ne cherchent pas de thérapie. La psychanalyse, bien que dépréciée aujourd’hui, propose de les aider à développer une tridimensionnalité de l’esprit pour trouver un équilibre narcissique. 2. Épaissir la surface Il est proposé de considérer l’Asperger non comme une maladie mais comme une structure de personnalité. Cette approche permettrait d’éviter de considérer les Asperger uniquement comme des individus ayant des troubles et rigidités comportementales, et plutôt de renforcer les fragilités du moi. Il s’agit de reconnaître leurs spécificités sans essayer de les adapter uniquement à des normes neurotypiques. 3. Le cadre de la thérapie Le cadre de la thérapie pour les Asperger doit inclure des échanges de paroles et de silences, construisant ainsi la confiance. Contrairement à la psychanalyse stricte, il doit être plus verbal pour fournir des repères nécessaires. Le thérapeute doit aider à traduire le langage autistique en langage neurotypique pour faciliter la compréhension mutuelle et la communication. 4. Les axes de la thérapie
Renforcement du self : Les Asperger peuvent ressentir une profonde solitude, croyant que les liens durables sont impossibles et que le monde est hostile .La thérapie doit aider les Asperger à élaborer des moyens de protection plus souples et efficaces contre leurs terreurs primitives. Il faut les aider à établir des moyens d’être avec les autres de manière moins douloureuse et plus authentique, à nouer des liens qui ne soient pas perçus comme des prisons et leur montrer que la séparation n’est pas synonyme d’effondrement. Pour se faire, le thérapeute doit être capable de contenir les terreurs du patient, de faire face à la séparation, la perte et la peur de la mort. L’objectif est de permettre au patient de développer des mécanismes de protection plus souples et efficaces, en renforçant un self souvent figé par la peur.Le travail du transfert et du contre-transfert est essentiel pour construire des liens durables et résilients.
Facilitation de la communication: Le thérapeute doit fournir des enseignements pratiques sur la communication et les interactions sociales, aidant ainsi le patient à nuancer sa vision du monde et à voir des règles émerger du chaos. La thérapie vise à approfondir la compréhension cognitive du monde neurotypique et à améliorer la communication avec autrui, en se basant sur les affects et les cognitions.
Utilisation et conscientisation du mimétisme: La thérapie doit aider les patients Asperger à utiliser leur mimétisme de manière consciente sans se perdre dans des rôles superficiels. Le mimétisme peut être un outil précieux pour leur insertion sociale, à condition qu’il soit utilisé de manière à les rapprocher de leur véritable identité plutôt que de créer des faux self. 5. Conclusion L’objectif ultime de la thérapie est de transformer la membrane de contact du patient en une peau perméable et vivante, permettant un échange fructueux entre son monde interne et externe. En renforçant cette membrane, le patient peut trouver un équilibre entre ses besoins de solitude et d’interaction, et construire une identité solide et résiliente. La thérapie offre ainsi un espace de silence et de réflexion, où le patient peut développer une véritable présence à soi-même et aux autres.
Psychopathologie du syndrome d’Asperger
Introduction
Le syndrome d’Asperger (une forme d’autisme) interroge, qu’on le connaisse de l’intérieur ou de l’extérieur ; psychopathie, maladie, posture, étrangeté savante, qui sont les personnes porteuses de cette particularité ? Comment appréhendent-elles le monde, la société, société du spectacle ou spectacle de cette société, ou bien les deux[i]. Quelle est leur place avec leur autisme et comment les accompagner en thérapie ? Les personnes avec d’autisme sans retard mental posent paradoxalement plus de questions que les personnes autistes avec handicap mental. Elles semblent fonctionner différemment, et leur bon niveau intellectuel mène régulièrement sur une fausse piste, sur des diagnostics erronés. La richesse de leur vocabulaire, leurs excellentes performances dans des domaines bien spécifiques, leur promptitude à engager la conversation, leur fantaisie, trompent, car derrière la façade d’une connaissance quasi encyclopédique et une éloquence charmante, se trouve un individu en souffrance pour qui le monde est un spectacle désordonné et incompréhensible. Grâce à leur intelligence, ces personnes sont en mesure de compenser leur pauvreté en bon sens et en intuition sociale et de camoufler leurs déficits. C’est le seul moyen à leur disposition pour essayer de survivre dans un monde qui n’est pas fait à leur mesure. Du fait de cette compensation et de ces camouflages, nous ne voyons qu’une petite partie de leurs vrais problèmes[ii].
Histoire, origine, caractéristiques C’est le docteur Hans Asperger[iii], psychiatre autrichien, qui a décrit les particularités d’un autisme sans retard de langage et sans déficience intellectuelle ; travaux écrits en 1944, ils seront traduits et diffusés en 1981, par Lorna Wing[iv], spécialiste britannique de l’autisme. C’est elle qui lui a donné l’appellation de « Syndrome d’Asperger ». C’est cette appellation que nous avons choisi d’utiliser ici, malgré les controverses dont elle fait l’objet, dues au rôle sinistre du Dr Asperger dans la mécanique nazie. De plus les psychanalystes post-kleiniens, Donald Meltzer et France Tustin(Tustin,1986) utilisent ce terme. C’est dans leurs travaux que cette publication trouve ses sources. Nous utiliserons « asperger » comme un adjectif qualifiant une personne ou un groupe de personnes, et comme nom propre dans l’expression « syndrome d’Asperger ». Il faut ici évoquer la contribution d’un autre auteur majeur dans la théorie de l’autisme cité ci-dessus : Geneviève Haag[v](Haag, 1997/2004), analyste post-kleinienne dont l’approche jette un pont entre la psychanalyse et les neurosciences, en suivant les travaux d’Esther Bick[vi](Bick, 1965)qui considère quel’accès du nourrisson à un self unifié nécessite une intégration corporelle qui passe par les premières interactions avec son environnement. Actuellement il est admis que le syndrome d’Asperger est un trouble neurodéveloppemental, une configuration particulière du cerveau, un état, une condition. Il a été retiré du DSM en 2013pour intégrer la notion de TSA(trouble du spectre autistique) qui appartient aux TED(troubles envahissants du développement). Le TSA, continuum qui unit tous les autismes, est un spectre, représentant sur une échelle, le degré d’intensité des symptômes, avec à une extrémité les autistes avec déficience intellectuelle non verbaux (NV) et à l’autre les autistes « asperger », verbaux, sans déficience intellectuelle et les autistes savants. Le syndrome d’Asperger a une origine neurobiochimiqueassociée à un problème génétiquefaisant probablement intervenir plusieurs gènes. L’intelligence de la personne n’est pas déficiente en dépit du fait que des troubles neurologiques affectent l’activité du cerveau. Tous les TSA sont caractérisés par des difficultés significatives dans les interactions sociales, associées à des intérêts spécifiques ou des comportements répétitifs, et le syndrome d’Asperger en fait partie. Il s’en différencie par l’absence de déficit intellectuel et de retard dans l’apparition du langage. Le diagnostic est posé quand l’altération de la vie sociale et professionnelle est notable comparativement à celle d’une vie typique. Il y a autant d’autismes que d’autistes : ce syndrome, très complexe, est un continuum dans le spectre autistique, l’échelle n’est pas graduée. La complexité vient du fait que l’expression des caractéristiques varie en qualité eten intensité pour chacundes individus. De plus les autistes « asperger » acquièrent une capacité à masquer le syndrome (ce qui le rend invisible) tant qu’ils ne sont pas dans l’intimité… Le S.A est envahissant, il envahit l’autiste, les autres, et l’environnement. Ils apprennent à gérer leurs déficiences compensent et s’adaptent comme ils le peuvent à leur environnement, dont ils ne comprennent pas les codes de communication, apprennent à parler le langage des « neurotypiques » superficiellement. L’incompréhension des codes, de l’implicite, du besoin d’interactions, d’échanges, de la configuration psychique des plus nombreux –les neurotypiques – font qu’une situation d’interaction sociale, a fortiori imprévue, représente un champ de mines social. Être porteur du syndrome d’Asperger, en soi, n’est pas un malheur : le malheur sourd de la cohabitation avec les neurotypiques, qui propagent un modèle de l’humaindans lequel l’asperger ne peut pas se reconnaître, et qui présente un spectacle confus auquel il tente vainement de se conformer au prix d’un effort épuisant, dans le but de passer inaperçu, de ne pas susciter de réactions de rejet pour trouver sa place. Cette configuration neurologique, conduit à un problème relationnel de base, dans les interactions sociales comme dans toutes formes de relations, générales, sociales, affectives ou amoureuses.
Psychopathologie : séparation et adhésivité
La grande chute
Dans une lecture psychanalytique de l’autisme, qui trouve ses racines dans l’article fondateur d’Esther Bick (1965), ce trouble serait la conséquence d’un « traumatisme du lien primaire » au moment de la séparation corporelle d’avec la mère, à un stade de développement précoce, avant la constitution de l’objet interne. C’est le point de vue que développent les psychanalystes post-kleiniens, Donald Meltzer[vii]et Frances Tustin[viii](Tustin, 1986). Vécue par le nourrisson comme un cataclysme entravant son développement ultérieur, la séparation corporelle concerne tous les bébés, la mère ayant pour fonction de « recevoir la souffrance projetée du psychisme infantile » et de la contenir, selon la formule de Bion[ix](Bion, 1962), de servir de « seconde peau » à l’abri de laquelle le nourrisson pourra se constituer un proto-soi. Un dysfonctionnement dans la constitution de cette seconde peau maternelle engendrerait l’autisme. Cette dysfonction, Tustinl’explique de trois manières :
Déprimée, submergée par ses propres terreurs, renforcées en miroir par celles du bébé, la mère serait par conséquent incapable de remplir cette fonction, ou encore que
L’enfant, par sa sensibilité personnelle, submergé par l’intensité de ses terreurs et de ses sensations, ne se laisse pas contenir dans cette « seconde peau » ou bien encore,
Le nourrisson resté trop longtemps dans un mode primitif de relation totale à son objet, dans une dépendance à la sensation favorisée par l’association étroite avec la mère, appréhenderait le monde par un sens du toucher restédominant dans un univers limité aux surfaces et aux textures.
La séparation interviendrait avant que le nourrisson puisse se représenter un « autrui sauveur » dominant l’ « autrui prédateur », processus qui donne le désir de communiquer avec le monde des autres et qui lui confère de bonnes raisons pour le faire. « La mère est, à proportion égale, celle dont la présence est la condition indispensable à la continuation de la vie et l’instrument de la destruction quand la séparation a lieu ».
2. Les conséquences de la grande chute.
Selon l’interprétation de Donald Meltzer et Frances Tustin,ce serait la séparation traumatique d’avec la mère qui plongerait l’autiste dans l’angoisse, l’effondrement.
« Une peur totale, archaïque, moindre quand il est seul, toujours convoquée par les autres ». (Tustin, 1981).
D’après « La théorie du monde intense » face à tout environnement inconnu, en présence de stimulations provenant de tout ce qui lui est extérieur, l’autiste mobiliserait les circuits neuronaux archaïques de la peur. Et ce, au contact des autres êtres vivants, et spécialement des « autres » humains avec leur insistance à entrer en contact, leur inclination au mouvement, aux dynamiques de groupe. Ainsi dans sa prime enfance face à la peur ressentie en présence de ces stimulations vécues comme des agressions, à l’angoisse de revivre l’expérience de telles stimulations, l’expérience de séparation catastrophique, la réponse de l’autiste sera celle de manœuvres de repli, défense contre les sensations qui sans cesse le débordent et le font s’effondrer. Terrorisé par tout ce qui modifie sa routine et rompt la perception d’un monde immuable, en limitant strictement son univers à ce qu’il connaît, il s’assure de sa permanente stabilité.
« Il n’explore pas […] Il ne saisit pas, mais traverse, comme sans la voir, la matière : il ne communique pas, mais répète en écho ce qu’il entend sans comprendre les ressorts d’un possible échange. », (Tustin, 1981).
3. Le trauma du lien
Introjection : Les enfants non-autistes (ayant eu accès « à un développement affectif normal » selon M&T) introjectent l’objet de leur amour. C’est à dire qu’ils se constituent un espace intérieur où s’élaboreront la notion du temps, le tissage des émotions et de la pensée. Lorsque leur mère, ou leur entourage leur fera faux bond, lorsqu’ils se sentiront abandonnés, ils pourront y élaborer leur colère, ultérieurement, et ainsi pouvoir la contrôler, la maitriser, la surmonter. Les autistes en seraient incapables, ne pouvant utiliser de capacités projectives pour affronter la séparation avec leur mère – et les objets externes – et établir le socle de leur identité. Face à la séparation, ils s’effondrent. Le nourrisson autiste reste dans un besoin permanent et fusionnel de sa mère, dans une possessivité totale car lorsqu’elle s’en va, il la perd et se perd en même temps, ne différenciant pas le self de l’objet. Non séparable, l’enfant autiste vit dans un monde sensoriel primitif, dominé par le toucher. Privé du contact visuel et auditif, il ne peut pas enrichir ses perceptions, ni intégrer la notion de temps ou l’objet de son premier amour. « Pour échapper à l’anéantissement, il lui faut se replier sur ses sensations propres, les manipuler et les contrôler afin d’éviter celles qui seraient provoquées par l’objet, toujours menaçant, de partir ; le repli autistique serait alors le moyen d’assurer un sentiment de sécurité que l’objet ne lui donne pas »
Capsule : Ce repli sera le retrait dans la capsule autistique ; dénué de tout contact avec l’extérieur, et dans lequel règne l’homéostasie de l’immuabilité : l’autisme capsulaire est un état a-verbal, a-mnésique, a-mental, a-temporel. Difficile à décrire – et à imaginer– lieu de la gradation des troubles du spectre autistique, les asperger et les autistes de haut niveau ont pu partiellement s’en distancier et y ajouter des composantes élaborées. L’état autistique serait donc, par rapport à cette expérience de destruction massive que fut la séparation d’avec la mère, un mode de défense « par stupeur induite » (Meltzer, 1975, p. 213), « un rétrécissement de la perception sous l’effet de la terreur » (Tustin, 1986, p. 128), celui d’une stagnation à un état du self primitif, un fonctionnement uni-modal et a-mental, assurant la fusion par la sensation à un objet partiel. Cette proto-sensation ne permet pas l’association à d’autres objets, même partiels ; en effet, l’association de parties d’objets conduirait à l’objet total, séparé du bébé, mais celui-ci ne peut être envisagé par l’autiste qui ne peut justement pas survivre à la séparation. La compartimentation des sensations de fusion à l’objet partiel est, selon Meltzer utilisée à cette fin : contrôler les parties d’objet afin que jamais elles ne se rassemblent en un objet total alors libre de s’envoler… Ce qui le terroriserait plus que tout.
L’autisme serait donc le plus primitif des désordres obsessionnels, le mécanisme obsessionnel consistant à séparer les objets internes ou externes pour tenter d’exercer un contrôle omnipotent sur eux. Chez l’autiste, ce mécanisme sera utilisé non seulement dans la lutte contre l’angoisse, mais comme mode de relation en soi aux objets. Un reliquat de ce mode d’être au monde se retrouve dans la « barrière » sensorielle-attentionnelle derrière laquelle l’asperger appréhende souvent son environnement : sans plus être entièrement encapsulé, ce qui lui a permis d’acquérir le langage et un minimum d’aptitudes sociales, il garde une sorte de bouclier autistique, qu’il peut déployer, lorsque c’est nécessaire, pour avancer derrière sa protection. La capsule s’est élargie et a laissé de la place pour une forme d’espace interne dans lequel un soi plus solide a pu se constituer. Le besoin de contenant, de deuxième peau demeure, les enveloppes de ce soi restant fragiles : l’afflux ou l’intensité des stimuli externes et la présence de facteurs de stress dont le contact social est le principal, selon la gravité de l’atteinte autistique, cette membrane derrière laquelle l’asperger se barricade sera plus ou moins épaisse. Tout au long de sa vie, cette capsule, cette barrière sensorielle évoluera pour prendre la forme d’une coupure ou de brouillage attentionnel d’avec le monde externe, parfois accompagné par une focalisation extrême sur un détail. En effet quand ils ne sont pas soumis à la pression sociale, aux exigences du « paraître » les asperger, les autistes de haut niveau adoptent un état d’hyper-focus sans objet. Un état de non pensée où la sensation, réduite au minimum, est proche du flottement, isolé du monde extérieur, rémanence de la condition capsulaire qui peut apparaitre à l’observateur comme un état de stupeur… L’aversion des asperger au contact physique est une réaction instinctive de fuite à l’intrusion physique de quelqu’un dans la « capsule ». Ils sont submergés par cette sensation tactile dont l’intensité surpasse tout autre chose, fût-ce leur propre pensée ou la sensation de leur propre corps, et s’éteignant soudain dans cette disparition d’eux-mêmes en l’autre, la dernière chose qu’ils éprouvent est la perte de la respiration. Pour se préserver de ces intrusions, la barrière attentionnelle peut s’étendre à un espace péricorporel, à un territoire une zone plus ou moins étendue. C’est une nécessité vitale chez l’autiste[x]. Les récits de personnes asperger parlent tout aussi clairement de l’existence, à l’intérieur de ce cercle péricorporel d’intimité, d’une empathie extrême avec autrui dont elles perçoivent avec acuité les variations et finesses émotionnelles. Il paraît nécessaire ici de signaler les polémiques opposant les tenants des différentes théories sur l’origine biologique, neurologique ou psychologique de l’autisme. Des voix nombreuses s’élèvent, expression d’une « communauté autistique » qui, sur internet, ou les réseaux sociaux. Elles récusent fortement les notions d’autisme « acquis » par un traumatisme, de développement « arrêté » à un stade « primitif », la vision d’une vie dominée par la peur ou la terreur, ainsi que ce renvoi à des notions de repli (dans la « capsule autistique ») qui fait douloureusement écho aux discours de B. Bettelheim[xi]et son concept de « Forteresse vide ». Si le concept de « capsule autistique » fait sens, les « organicistes » partisans d’une cause neurobiologique au syndrome d’Asperger appellent à l’envisager non pas comme une zone de repli créée pour s’y abriter, mais comme un état neurologique de base, altération des perceptions et conséquemment des aptitudes sociales. La particularité, si l’on peut dire, des autistes verbaux –incluant les asperger– serait leur capacité à sortirde cette capsule, avec plus où moins d’aisance, et au prix d’un effort le plus souvent épuisant. Et si les autistes apparaissent comme repliés dans une forteresse, celle-ci n’est pas forcément vide. L’incapacité à exprimer ses sentiments, à les partager à la manière des neurotypiques ne veut pas dire que ces sentiments n’existent pas, ou qu’ils se réduisent à la peur, à la terreur. Par ailleurs, on osera noter que l’état de non-pensée, d’« hyper focus » sans objetest évocateur des exercices de méditation. L’état de sérénité recherché par la pratique ressemble fort au retour au calme recherché et obtenu par le sujet autiste, et constitue peut-être une aptitude plutôt qu’un déficit. Pour que le tableau soit complet, signalons que Frances Tustin, condamne sans ambiguïté la thèse de Bettelheim sur les parents nocifs. Kanner[xii], écrit-elle en 1986, a lancé une mode bien regrettable en caractérisant les mères d’autistes comme « froides et intellectuelles ». « Depuis qu’il a dit cela, on s’est constamment renvoyé des expressions comme « mères réfrigérantes » pour parler d’elles. Je ne souscris pas à ce point de vue. […] Je suis convaincue qu’il y a quelque chose dans la nature de l’enfant qui le prédispose à l’autisme ». Quatre ans plus tard, elle insiste sur ce point. « Il me semble, écrit-elle, que la plupart des théories sur l’autisme n’insistent pas assez sur les propensions innées des êtres humains ». Dès 1981, elle soulignait qu’il fallait se garder de « mettre systématiquement en cause les soins nourriciers », elle ajoutait qu’il était difficile de « faire la part des facteurs organiques, métaboliques, psychologiques », aussi lui paraissait-il déjà « regrettable que les tenants des thèses psychodynamiques et ceux des thèses organicistes se situent dans des camps opposés et aboient les uns contre les autres ». (Tustin, 1981).
Dimensions du self selon Meltzer Pour expliciter sa conception de la psyché, Meltzer(1975) la représente comme un univers multidimensionnel, une représentation d’un self dynamique et malléable, à la fois contenu et contenant. L’acquisition des dimensionnalités successives reflète l’évolution du self, et décrit clairement sa conception de l’organisation mentale autistique. Une psyché complètement développée permet l’introjection des objets dans un espace interne structuré. Ce qui engendre des identifications dans une représentation de soi et du monde qui sont distincts. La psyché est alors considérée comme quadridimensionnelle, dotée d’un self capable de subjectivation, de séparation d’avec l’objet. Le stade antérieur du développement psychique, celui du self tout-puissant qui acquiert l’identification projective des objets est dit tridimensionnel. Éprouver la résistance de l’objet à l’effraction de la projectivité, et renoncer au fantasme de toute-puissance constitue le développement de la troisième à la quatrième dimension. Ces deux stades font partie du développement normal de la psyché. Un arrêt ou un fonctionnement préférentiel dans la troisième dimension orienteront le développement de la personnalité dans des registres qui montrent une certaine inflexibilité par rapport à la tolérance envers ce qui menace l’omnipotence du self, à un stade où le narcissisme est encore fragile puisque non abouti. Dans un univers plat, bidimensionnel, le self et l’objet ne peuvent être des espaces contenants. Dans la deuxième dimension, l’identification est adhésive, surface contre surface. La première dimension est celle de la fusion indifférenciée du self avec l’objet. Ces deux premières dimensions, Geneviève Haag (1997-2004), les associe aux premières étapes du processus normal du développement humain, correspondant aux états psychiques des premiers mois de l’existence du nourrisson. Meltzer les rattache à la pathologie autistique.
Identification adhésive : de l’autisme capsulaire à l’adhésivité Dans la capsule autistique, la relation à l’objet, était selon le terme de Meltzer, unidimensionnelle. L’expérience s’y réduisait à une série d’éprouvés unidimensionnels de fusion avec l’objet, sans activité mentale. L’appareil cognitif et psychique n’était jamais assez distant de l’objet avec lequel il fusionnait pour « penser à » lui. Lorsque l’autiste parvient à sortir de l’état alternant la terreur et le repli capsulaire, il accède à la bi-dimensionnalité de son esprit. Les mécanismes obsessionnels de fusion à l’objet qui lui avaient permis de se défendre contre la pulvérisation du self vont lui permettre de se développer et de grandir, de se mettre à sa manière à la quête de « bons objets ». Cet état va lui permettre d’accéder à la parole, à l’imagination, à la mémoire, mais d’une manière particulière. Sortant de l’a- verbal de l’unidimensionnalité, il pourra se souvenir et parler de ce deuxième état, décrire comment il appréhende le monde depuis l’enfance jusqu’à l’âge adulte où il colore encore son fonctionnement intellectuel, émotionnel et affectif. Meltzer définit la bi-dimensionnalité de l’esprit comme « l’état du traitement de l’information, quand la signification des objets est inséparable de la qualité sensorielle que l’on perçoit à leur surface ».
Le self de l’autiste se constituera ainsi comme une surface sensible qui perçoit la surface des objets, sans capacité de s’en distancier. Comme on l’a vu, la séparation avait laissé le psychisme du nourrisson dans un état d’effondrement qui n’a pas permis que se constitue en lui l’espace tridimensionneldans lequel le fantasme, la projection puissent prendre place.Le self se trouvera donc dépourvu de cet espace interne essentiel et contenant dans lequel les objets pourraient se constituer et se transformer. Ses expériences n’aboutiront pas à l’introjection d’objets, ni à la modification introjective d’objets. Le self post-capsulaire, qui pourra se constituer à partir de cette carence d’une dimension essentielle de l’appareil psychique, appréhendera les objets par « contact » de surface à surface ; il ne pourra rien contenir, mais s’accolera à la surface d’objets Toute interruption de contact fera disparaître l’objet mais risque aussi au passage d’entraîner la partie du self qui lui était accolée. Partant, ce self entièrement dépendant de son environnement, souffrira avant tout dans le sentiment problématique de sa continuité. L’asperger sera handicapé pour ce qui est de la mémoire, de l’anticipation et du désir : il sera dans la circularité temporelle de sa dépendance à l’objet, qui déterminera l’existence de la partie de lui qui lui est accolée, et dont l’éventuelle disparition la condamnerait à disparaître aussi. Le temps vécu dans cette dépendance sera celui de l’immuabilité qui empêche d’envisager une modification, un développement, un arrêt. Tout ce qui menace cette immobilité sera éprouvé comme un effondrement ou une déchirure des surfaces du self adhérées à l’objet. Un tel self souffrira également d’une incapacité à saisir et comprendre l’objet dans sa totalité puisqu’il n’en perçoit que la surface et ne peut imaginer son intérieur – ou même qu’il en ait un. Le rapport de l’enfant asperger au monde, encore teinté de terreurs, est fait, ainsi qu’il ressort de nombreux récits, de « chocs de surfaces ». Dans la foule, la bigarrure des êtres, le vacarme d’une salle de classe, il se sent comme heurté par des objets violents, imprévisibles, fragmentés et sans cohérence. En mouvement perpétuel, ceux-ci vont trop vite, le cognent, le traversent ; son fragile espace intérieur ne perçoit pas leur épaisseur, juste le choc et la vitesse à leur surface ; le contact avec ces objets dont l’intérieur n’est pas deviné ne lui permet pas non plus d’éprouver sa propre épaisseur. De fait, pour l’asperger, le rapport à la surface restera toujours déterminant ; celui de la surface à l’intérieur lui demeurera un grand mystère, le plus grand étant sans conteste, celui de l’intérieur des êtres. La compréhension de son environnement nécessitera donc que le jeune autiste appréhende ces surfaces à l’intérieur opaque dont les humains sont les échantillons les plus complexes. Elle s’organisera par la création de répertoires, sur le mode obsessionnel caractéristique de l’autisme dès sa rencontre unidimensionnelleavec le monde. L’adhésion à une grande surface entraîne, si elle bouge, plus de risques de rupture de la surface d’adhésion, que celle à une petite surface : parcelliser les objets s’avère une mesure d’auto conservation du self et un mode de connaissance du monde externe puisque plus la surface d’adhésion est petite, meilleure est l’adhérence qui constitue le mode de perception des éléments du monde. Le monde bien compris par un asperger prendra la forme d’une vaste collection d’objets parcellisés au plus petit, dont les combinaisons infinies fourniront toute la variété observée et imaginable. Son éternel accolement aux surfaces, aux objets de son investissement affectif, pourrait, en l’absence de toute distance psychique possible d’avec les éprouvés, s’avérer aliénant en termes émotionnels. Les mécanismes obsessionnels empêcheront cette noyade dans l’éprouvé en l’aidant à contrôler les objets dont il reste « inséparable », grâce à leur atomisation, qui permettra aussi l’atomisation des sentiments qu’ils provoquent : l’autiste craignant de sa colère qu’elle ne détruise son fragile objet, la parcellisation de ce dernier lui permet parallèlement de parcelliser sa colère, jusqu’à en ôter toute violence ; de même, diviser l’émotion en ses constituants les plus infimes finit par la vider de toute sa substance vive, la figer et la rendre inoffensive. Les psychanalystes (obédience « psy-« ) qui ont écrit sur les enfants autistes ont noté leur grande gentillesse et leur absence de sadisme ; mais ils mentionnent aussi que ces caractéristiques recouvrent le noyau d’une sauvagerie et d’une cruauté d’autant plus intenses qu’elles n’ont pas été adoucies par les interactions avec une mère dont ils se sont sentis trop vite séparés. L’intensité de leur rage est proportionnelle à la catastrophe qui les a anéantis au moment de « la Grande Chute ». L’asperger sorti de la phase capsulaire aura construit un solide rempartobsessionnelafin de juguler ce torrent d’agressivité. L’apparente non-violence de nombre d’asperger dont on relèvera communément l’expression «angélique», ainsi qu’un moralisme, une pruderie, une recherche de perfection et de droiture, cache une sauvagerie originelle qui peut se manifester, à travers le spectre des troubles autistiques, par des conduites auto-agressives, mais également dans les rapports avec les autres : des accès de rage et de violence physique des autistes, à la capacité des asperger à abandonner sans état d’âme les êtres précédemment désignés comme objet de leur amour, à rompre froidement les contrats affectifs et moraux dont la conservation aura pu faire antérieurement l’objet de leur plus grande détermination. Chez l’asperger, cette rage originelle, sur le terrain de solitude sur lequel il s’est construit, prendra facilement une teinte de psychopathie : évitement des sentiments d’amour, pseudo indépendance, fuite devant toute trace de vulnérabilité, déni des différences, reconnaissance ténue des liens sociaux et familiaux.
Adhésivité C’est, énonce Meltzer, sur la base de la bi-dimensionnalité que l’autiste élaborera sa relation au monde externe une fois sorti de la capsule : en découleront le type de son affectivité, mais aussi ses modes particuliers de mémorisation, d’apprentissage des interactions sociales et d’utilisation du langage. Il va pouvoir développer ce que Meltzer, à la suite de Bick(1968), nommera une « identification adhésive » à l’objet : celle-ci consiste à se coller à la surface de l’objet dont la troisième dimension, contenante, l’espace intérieur, lui restera inaccessible. C’est ce mode particulier d’identification qu’il adoptera, dans l’impossibilité qu’il est d’acquérir la troisième dimension à travers l’identification projective, qui lui ouvrirait à son tour l’accès à la quatrième, celle de l’introjection. Il s’agit du processus, également formulé à la suite des travaux d’Esther Bick, par lequel le moi corporel du nourrisson se fonde sur l’entité commune qu’il fait avec le corps de la mère sur le mode de l’identification adhésive. Pour Haag, celui-ci constituerait un moment normaldu développement psychique, contrairement à Meltzer qui le rattache d’emblée au pathologique et à l’autistique. Selon l’observation de Haag d’enfants normaux et autistes, le bébé fait, par le biais de sensations localisées à l’appui du dos lors du holding et du handling, l’expérience de la mère comme un objet externe souple, se coulant dans ses premiers éprouvés au gré de sa capacité de rêverie et de sa préoccupation maternelle. Collé à cet objet, le bébé pourra ressentir les mouvements de flux et de reflux de ses substances corporelles, l’alternance des moments où les peaux adhèrent et se décollent, le glissement rythmique des surfaces des corps. Ces perceptions primaires bidimensionnelles l’introduiront progressivement à concevoir la séparation et la tridimensionnalité à la faveur du léger délai physique entre sa sollicitation et la réponse maternelle. L’ensemble des données tactiles, particulièrement au niveau du dos, se combine avec le regard pour former une enveloppe circulaire autour du corps du nourrisson, le protégeant et permettant un échange entre pulsion et affect. Le regard doit ainsi pouvoir fournir un appui au développement psychique de l’enfant, dans un double mouvement d’interpénétration entre l’objet et le self en devenir. L’objet maternel devra pour cela lui servir de contenant unifiant, qui lui permettra d’affronter le stress lié à ce bouleversement. L’aboutissement de ce processus s’appuie donc – pour reprendre les termes de notre hypothèse de départ postulant une incapacité, pour l’autiste, d’adopter une certaine distance par rapport aux termes de l’équation « autrui sauveur = autrui prédateur » – sur une réalité qui soutienne l’émergence, psychique et sémantique, d’un terme préférentiel de l’équation : autrui – la mère– sauveur plutôt que prédateur. Les imitations précoces du bébé, tout d’abord effectuées sur le mode adhésif, sont reprises dans le cadre du lien avec autrui qui en fera l’objet d’une interaction ; elles participent ainsi à la mise en place du lien tridimensionnel et projectif, fondant le développement du sentiment de soi et de l’altérité. L’observation de l’autre et son imitation amorcent l’activation des zones cérébrales du système-miroir impliquées tant dans la production d’une action intentionnelle que dans sa préparation sa simulation, et dans l’extraction des intentions d’autrui. Ce qui arrive à l’autiste, c’est-à-dire vivre une séparation d’avec l’objet maternel à un stade où le self n’est pas assez fort pour l’élaborer, n’est-ce pas se sentir détruit ? L’absence de l’autre, sa défection creuse le gouffre dans lequel la chute sera fatale ; le bébé se réveille brutalement de l’illusion fusionnelle, seul face à l’objet qui s’ébauche trop tôt dans une différence insoutenable, dans un extrême de l’altérité. Celui qui n’est pas séparé si tôt dans son développement psychique a eu le temps de se construire un espace interne où l’objet mère demeure dans le sentiment d’appartenance au même, donné par le lien qui est celui de la communication, de l’implicite d’un code primitif supposant le partage, et d’une expérience commune. Que l’identité adhésive soit ou non constitutive du développement psychique normal, ce qu’indiquent les écrits de Haag autant que ceux de Meltzer, est que l’être humain a peut-être, dès les prémices de son développement psychique et cognitif, maille à partir avec les termes de l’équation insoluble relative à la double nature, de ce qui prévaut dans la facture et le maintien des relations.
Autrui sauveur/autrui prédateur Il faut décider, pour survivre, pour faire lien, il faut de l’intuition d’égalité, se détacher, doucement, transformer la terreur en ferment d’une représentation, et aborder, doucement, aux rives du sens. La clé de ce processus est le terme positif de l’équation, celui qui dit que la mère sauve plutôt qu’elle tue. L’impulsion à démarrer la pensée est donnée à l’enfant normal par sa perception de l’invitation à l’amour qui lui est faite, qui doit dominer sur d’autres perspectives négatives inhérentes à la relation, pour lui ouvrir la porte à la formation de son identité et à la différentiation des cognitions au service de ses représentations: alors pourront s’enclencher les impulsions à entrer et rester en lien, à concevoir la socialisation dans un climat sécurisant qui devra demeurer, par la suite, en tant que présupposé directeur dans l’édification de son rapport au monde.
Identification adhésive et affectivité Comme corollaire à son mode d’identification adhésif, l’enfant autiste conservera à l’égard de son objet une dépendance étroite et une difficulté majeure à s’en différencier. Au percept de la mère prédatrice s’opposera un percept tout aussi intense de mère sauveuse, de mère dont la présence est indispensable à la survie. Possessivité tyrannique, intrusion perpétuelle seront les piliers de son attachement à l’objet maternel, dont la disparition, littéralement, le tue. La grande affaire de son enfance et de sa jeunesse, outre de sortir de la capsule autistique et d’établir avec le monde externe un tissu de relations problématiques, sera de se distancer de cette dépendance à la mère. Si ce difficile détachement se réalise, on le verra souvent suivi d’un éloignement tout aussi extrême: la mère, d’essentielle, pourra devenir comme étrangère par le fait des mécanismes obsessionnels de division de l’objet et de l’affect associé ; le lien dévitalisé tombera et l’asperger pourra concevoir pour son premier objet d’amour la plus grande froideur, probablement en écho au fait qu’il en ait éprouvé jadis la faible capacité de contenance, et qu’il ne l’ait pas sauvé de la Grande Chute (froideur qui, si les mécanismes obsessionnels n’ont pas annihilé toute émotion, recouvrira une rage à la mesure de la catastrophe originelle). La vie affective de l’asperger sera généralement nourrie de peu de liens, mais les plus profonds pourront être vécus sous l’égide d’une dépendance à la mesure de sa sensibilité à la séparation, toujours susceptible de faire rebasculer le self dans la Grande Chute ; la rupture se soldera, s’il s’est laissé aller à engager ses sentiments, par un effondrement psychique dont il lui sera ardu de se relever.
Même en l’absence de grands sentiments, la nature adhésive du lien qu’édifie l’asperger à autrui lui fera « épouser les formes » de la surface de ceux auxquels il s’attachera. Les adolescents et jeunes adultes asperger bien ancrés dans la bi-dimensionnalité tentent de trouver, en leurs objets d’investissement affectif, des prolongements d’eux-mêmes plus que des partenaires. Nombreux sont ceux qui s’allient à des personnes dont ils aimeraient absorber les caractéristiques comme par imprégnation, dans l’idée souvent consciente « de devenir comme eux », voire de devenir eux… Nulle rencontre de l’autre dans ce projet dans lequel le mimétisme confine au cannibalisme, mais dans lequel l’individu reste, même au cœur de la relation, dans une solitude spéculaire : tentant de se voir en l’autre, jamais totalement abusé par son imitation, dont il devine toujours avec désappointement qu’elle n’est au pire qu’une piètre singerie, au mieux qu’une image. Sans relief, elle abolit toute profondeur au champ de la relation et à celui du sujet qui disparaît de soi-même dans son propre manque à contenir, disparaît en même temps que l’objet inconnu. Même en l’absence de toute intention de captation de traits d’autrui, l’asperger tendra naturellement à se calquer sur ses comportements et ses caractéristiques ; cette faculté le fera souvent se perdre et se fondre au contact d’autrui. Si son fragile sentiment d’identité en est ébranlé, l’anxiété qui en résultera fera la substance de l’une de ses plus grandes difficultés à vivre avec les autres ; si ce n’est pas le cas, il lui sera à terme difficile de conserver cet état de fusion permanente à son objet. Par conséquent, sa vie comportera ses quêtes de « bons objets » mais en règle générale, afin d’éviter le désastre d’une fusion délétère, d’une si totale solitude au sein de la relation que lui-même s’aliène de lui-même, ou d’une séparation dont il ne pourrait se relever, il en restera affectivement distant. Cette distance sera alimentée par les mécanismes obsessionnels qui atomiseront l’émotion en composants si petits qu’ils perdront tout caractère vivant, et probablement aussi par la difficulté qu’il aura, intrinsèquement, à s’attacher étroitement à ce qui lui est si étranger : n’oublions pas que pour un asperger, le fonctionnement humain habituel, celui des neurotypiques, demeure « autre », au sens d’étranger. Dans cet extrême de l’altérité, difficile d’imaginer une rencontre, d’autant qu’il paraîtra aux yeux des neurotypiques bien étrange à son tour Pour éviter la dépendance, la fusion ou l’effondrement sans se confiner à l’isolement, ils peuvent choisir de s’unir à des personnes à qui ils ne sont pas vraiment « attachés ». Ils resteront fidèles à ces liens dictés par un contrat intérieur, qui vise plutôt la création et l’homéostasie d’une cellule familiale que l’échange affectif du couple. C’est ainsi que les asperger les mieux socialement adaptés s’unissent souvent, en dessous de la classe socioculturelle attendue, avec des gens avec qui ils ont peu en commun mais qui tolèrent leur retrait, leur réticence au partage et à l’expression. Généralement, ces compagnes et compagnons ont des traits obsessionnels ou narcissiques ; il n’est pas rare également qu’ils s’unissent à des personnes dont les bizarreries ne les rebuteront pas au quotidien, ou qu’ils reconnaissent, symétriquement, à cet autrui le droit à être différent et ils ne voient pas de raison de tenir rigueur à leur partenaire de cette différence ;l’important est qu’ils restent dans l’ombre.
Suggestions pour la psychothérapie des personnalités autistiques[xiii]
Entendre le silence
L’Asperger contrôle les objets dont il ne peut se distancer à l’aide de mécanismes obsessionnels primitifs : Séparer les objets, les parties d’objets, les parties de soi, les encapsuler, les classer, en faire des catalogues, autant dans l’usage du langage que dans la mémoire et les conduites, atomiser les objets et les sentiments qu’ils évoquent, surtout la colère dont il pressent dans les yeux des neurotypiques tout le mal qu’elle peut faire et dont il a éprouvé qu’elle pouvait briser ses fragiles objets .Il réduira l’expérience émotionnelle à un assortiment de formes, la videra de ses sens, jusqu’à n’en plus rien voir, n’en pas pouvoir parler, ne pas la concevoir, ne pas s’en souvenir et ne pas l’espérer et évitera l’imprévisible. Vivre anesthésié. S’y tenir. Que rien ne se pense, que les frontières s’estompent, que rien ne se passe. Reconnaître les gens à ce qu’ils ne regardent pas. Être personnellement sauvé par la beauté minuscule de ce qui n’est pas vu par d’autres et apprendre à en rire. Ne rien comprendre. Avoir la ténacité, la rigueur d’essayer. Vous épier, de biais, vous effleurer, vouloir être comme vous. L’Asperger vit enfermé, depuis le tout début, dans les ruines de sa catastrophe intime, ses peurs, ses barricades, et la honte qu’il conçoit d’être le seul à ne pas savoir danser la valse des autres. L’écueil auquel il s’est heurté jusque-là est d’avoir été nié, dénié dans sa manière d’être au monde. De ses peurs, de ses terreurs, de ses perceptions, toujours « déconcerté de vivre »,il n’a pas pu parler ; apprendre à ressentir est allé de pair avec apprendre à avoir honte ; il vit caché doublement, dans ses processus d’encapsulation et dans la dissimulation, tant que faire se peut, de ce qu’il est et de ce qu’il éprouve. Il n’est pas facile de dire à l’autre qu’on ne le comprend pas, qu’on ne sait pas comment faire dans les situations banales de l’interaction quotidienne. D’avouer que ce monde est une énigme, que l’on est toujours dépaysé, qu’on ne sait jamais ce qui est important et ce qui ne l’est pas ; de reconnaître dans le regard d’autrui qu’on s’est encore trompé. De dire qu’on ne sait pas ce que les mots amitié, amour, veulent dire, et pourquoi il faudrait souhaiter et rechercher ces choses que tout le monde nomme ainsi et semble considérer comme des choses agréables, alors que ce qu’on a appris de l’attachement, c’est qu’il est une histoire de vie et de mort, et que quand se détache un lien le monde s’effondre. Il est encore moins facile d’avouer, de s’avouer, qu’on ne sait pas être soi-même, qu’on a besoin des autres pour être comme eux, s’approprier par absorption leurs caractéristiques et se voir indiquer la voie de se comporter. De s’avouer que l’on dépend des autres jusque dans son propre sentiment d’identité, que ce dernier se résume au dernier habit que l’on a revêtu, à la dernière écorce à laquelle on s’est collé, et qu’à part cela, ce que l’on sent, c’est que l’on n’est rien. Lorsqu’il se présentera à la porte de nos cabinets de consultation, celui qui vit ainsi, que lui dirons-nous ? Que répondrons-nous lorsqu’il ne demandera pas de thérapie, lorsqu’il voudra ne pas vouloir ? Pour la psychanalyse en disgrâce aujourd’hui sur ce sujet du SA, qui a le mérite d’écouter longuement ses patients, l’Asperger était une maladie ; celle d’une intériorité absente, d’une troisième dimension manquante. Elle préconisait, elle préconise encore d’aider l’Asperger à atteindre cette problématique tridimensionnalité de l’esprit, celle qui permet, une fois l’épreuve faite de la résistance de l’objet à la pénétration et de sa survie à la colère, de concevoir la potentialité d’un espace dans cet objet qui puisse revêtir la fonction de contenant. Que s’élaborent le phantasme de l’identification projective, puis sa renonciation ; que l’omnipotent contrôle sur les objets internes et externes puisse être abandonné au profit d’une identification introjective qui permette la représentation d’un monde stable dans lequel le sujet trouve la place que lui laissera un narcissisme constitué. La mission du thérapeute serait ainsi d’aider l’Asperger à progresser dans ces niveaux de maturation psychique. Le peut-on ? Peut-on vraiment aider l’adulte à transformer de telle manière sa structure profonde, lui qui a vécu jusque-là, bon an mal an, édifié des modes identificatoires relativement fonctionnels puisque jamais il n’a déliré, jamais il n’a été fou, jamais vraiment aliéné ? Le but d’une thérapie est-elle de le « déprogrammer » des circuits élaborés au fil de son expérience et sans doute déterminés en partie par sa nature ? La vie d’un Asperger est une somme d’efforts d’adaptation : ténacité et opiniâtreté sont les points communs de tous les récits. Vivre en tant qu’Asperger, avec ses spécificités ; voilà ce que suggèrent nos patients si on les laisse s’exprimer dans ce sens. Que le syndrome d’Asperger soit considéré comme une maladie n’est peut-être dû qu’à l’effet majoritaire du consensus neurotypique dont la configuration psychique est plus appropriée à la survie de l’espèce, mais qui requiert en son sein certaines caractéristiques dont les autistes sont les porteurs excessifs : percevoir les prédateurs, détecter l’ennemi en l’autre, l’étranger de soi-même, sont des nécessités inhérentes à toute communauté de vivants. Peut-être les Asperger n’atteindront-ils jamais le degré d’intériorité supposé dans une véritable tri ou quadri dimensionnalité de l’esprit. Peut-être n’est-ce pas leur voie. Peut-être l’implication de devoir déconstruire un mode de relation à l’environnement enraciné aux sources de l’être leur serait-elle insoutenable, peut-être leur serait-il insupportable de vivre sans bouclier attentionnel, en voyant vraiment tout, sans la possibilité de se retrouver dans le havre flottant d’une solitude désincarnée.
2. Épaissir la surface
Si l’on part du postulat d’Asperger lui-même, comme une structure de personnalité et non comme une maladie, n’a-t-on pas une approche plus juste, plus réaliste, plus respectueuse des ressentis confiés par nos patients ? On pourrait penser l’Asperger comme l’une des structures possibles de la personnalité, à l’instar de la personnalité névrotique ou état limite, obsessionnelle ou schizoïde, que l’on pourrait nommer « personnalité autistique » et dont l’autisme dans ses formes les plus graves représenterait l’extrême psychopathologique, comme structurellement la schizophrénie représente l’extrême psychopathologique de la structure de personnalité schizoïde ou schizotypique, le trouble de la personnalité borderline, l’extrême de celle de la personnalité état limite. Une telle vision théorique éviterait l’écueil d’enfermer l’Asperger dans les limites arbitraires de l’énumération de symptômes mal cernés liés à d’hypothétiques dysfonctions, comme si vivre avec le syndrome d’Asperger se bornait à devoir transporter partout, un inventaire disparate de troubles des capacités de socialisation, de rigidité et de bizarreries comportementales. Elle mènerait à des corollaires thérapeutiques dont l’objectif serait le renforcement structurel des fragilités du moi propres à ce type de personnalité. Elle permettrait d’éviter d’inscrire toute démarche de soin de l’Asperger ou de l’autiste de haut niveau dans un carcan de mesures de « rééducation » ou d’« éducation à la socialisation » calquées sur le modèle de la remédiation au handicap et aux troubles développementaux : comme si être Asperger était, forcément, un handicap et rien que cela. Comme si l’adaptation au conformisme social était l’objectif unique de la prise en soins, comme si l’individu se définissait par ses aptitudes à se comporter, en dehors de toute notion d’être et d’affectivité. La cure psychothérapeutique, de quelque obédience qu’elle soit, vise notamment à aider le patient à supporter le manque, gérer la destructivité et l’ambivalence, renforcer les enveloppes du moi et travailler à la solidification du narcissisme primaire. En respectant la bi dimensionnalité de l’Asperger, ne pourrait-on pas adopter l’objectif de l’aider à épaissir la surface de son self de manière à ce qu’elle finisse par acquérir une certaine forme de capacité de contenir ? Chez les patients adultes, cette « surface » a déjà, par leurs expériences de vie, gagné en épaisseur ; il s’agira de la renforcer, de les aider à y créer des espaces intérieurs dans lesquels pourront s’affirmer des représentations, exister des objets, en s’appuyant sur les ressorts des histoires individuelles qui nous sont contées ; pour reprendre l’image de l’éponge pour caractériser leur façons de penser et de ressentir, il s’agira de les aider à enrichir et étoffer leurs villosités, à y ménager des bulles. Une telle option nécessitera que le thérapeute puisse imaginer, appréhender et connaître les présupposés du monde interne de l’Asperger, et partir de ceux-ci et non de ceux des neurotypiques ; autrement dit, elle mobilisera ses capacités à mentaliser le monde interne de son patient.
3. Le cadre de la thérapie
Le cadre général pour la présentation du syndrome d’Asperger dans ces pages est large puisqu’il se réclame pour ses bases, outre de données issues de la neuropsychologie et des neurosciences, des courants psychodynamique et analytique. Les éléments proposés ici peuvent être utilisés dans des psychothérapies de cette dernière obédience, mais aussi dans celles issues d’autres courants pourvu qu’elles offrent un setting où s’échangent parole et silence, où se construit la confiance. La psychothérapie de l’Asperger adulte ne suivra pas les règles analytiques strictes, puisque qu’elle nécessitera l’engagement du thérapeute dans une verbalisation plus nourrie, propice à fournir des repères à ceux qui en ont besoin. Il s’avérera souvent nécessaire d’aider le patient à faire la traduction du langage autistique, avec son univers particulier, au langage neurotypique et inversement, pour l’aider à comprendre les comportements et les attentes de son entourage. La thérapie permettra à l’Asperger de construire un pont entre lui et le monde externe : elle permettra la création d’un système d’intercompréhension entre ces deux mondes et sera le lieu d’une représentation de l’un et de l’autre. Le thérapeute devra pouvoir utiliser et comprendre un langage avec des patients dont les affects et les cognitions restent marqués par une sensorialité primitive.
4. Les axes de la thérapie : renforcement du self, facilitation de la communication, utilisation et conscientisation du mimétisme, l’espace du silence
Le premier axe de la thérapie est celui du renforcement d’un self que la peur a figé de plein fouet à l’état d’ébauche. Être le thérapeute d’un patient Asperger engage avant tout à être un objet capable de contenir ses terreurs ; capable d’affronter la séparation, la perte, la peur de la mort. La thérapie engage le praticien à comprendre ses manœuvres originelles de protection contre ces terreurs, afin de pouvoir l’aider à en élaborer de plus souples et de plus efficaces. L’Asperger et son thérapeute sont confrontés au nœud d’un traumatisme extrêmement précoce, celui qui empêcha le patient par la suite de croire que son environnement pouvait lui fournir de fiables repères. La thérapie vise à lui permettre d’établir avec ses pairs des liens qui ne soient pas sa prison. Le deuxième axe d’une thérapie avec un patient autiste ou Asperger touche l’approfondissement de sa représentation cognitive du monde neurotypique et l’élaboration des modalités d’une communication avec autrui souvent encore limitée, si ce n’est sur le plan formel, tout au moins sur celui de ses assises cognitives. Le troisième axe portera sur l’identification adhésive et ses effets collatéraux. Il s’agira de conscientiser et d’affiner, pour certains patients, l’usage des stratégies mimétiques ; de favoriser, aussi, la prise de conscience des adaptations faux self, qui pourra aider les patients à la fois à renforcer leur vrai self et à se garder de composantes dystoniques et délétères. Pour le premier axe de la thérapie, rappelons que la grande Chute et la sensibilité de l’Asperger à la séparation lui font croire et sentir qu’il n’y a pas de lien durable, qu’aucune aide ne peut être prodiguée d’un individu à un autre. Il s’éprouve dans la condamnation à la solitude, et l’existence ne serait qu’une course à la survie dans un monde aux règles arbitraires et changeantes, glacé. La psychothérapie permettra d’aborder la nature du traumatisme ; le travail du transfert et du contre-transfert construira la possibilité d’un lien de sollicitude et d’échange qui s’inscrira dans la durée. Il s’agira d’aider l’Asperger à concevoir que la séparation peut ne pas déboucher sur l’effondrement, et à nouer des liens auxquels il puisse survivre. Lui permettre d’élaborer des moyens d’être avec les autres, moins loin qu’avant, avec moins de souffrance, mais à sa manière : c’est seulement lorsqu’il ne sera plus assailli par la terreur d’être près de l’autre, de s’y engluer ou de s’y ébouler, qu’il pourra fugacement l’approcher, croiser son regard, s’y attacher. Pour cela, il faudra comprendre son besoin de distance, ses capacités limitées à résister à la relation, susceptible de faire éclater les fragiles cohésions de sa psyché et de dissoudre son intégrité ; ne pas le mesurer à l’aune des neurotypiques qui recherchent un partage émotionnel et social qui ne saurait dans un premier temps que faire éclater la fine enveloppe de son self ou la faire fondre dans celle de l’autre. Le retour sur les bases traumatiques de la personnalité autistique permettra d’enclencher un processus, non de réparation ou de recouvrement de ce qui fut perdu, mais de deuil de l’objet originel que ces patients ressentaient comme faisant partie de leur corps dans l’union fusionnelle de l’unidimensionnalité. Le thérapeute sera à ce moment le contenant de leur terreur. Ce travail de reconstruction des bases de la relation par le transfert et la mobilisation des forces dynamiques des affects et des pulsions, passera aussi par la modification cognitive des représentations du monde de l’Asperger, caractérisées par sa croyance en la plus absolue des solitudes, chaque jour confirmée par son incompréhension des codes sociaux dans lesquels il ne voit que le règne de l’arbitraire et de la parodie. Cette modification pourra s’opérer à travers le travail de « traduction » du langage neurotypique et de ses règles, dans le système d’intercompréhension autistique. Elle pourra s’appuyer aussi sur les théories des soubassements des relations humaines et de la communication : la linguistique, la philosophie, la psychologie, la sociologie, les manuels dits de savoir-vivre seront pour l’Asperger qui voudra bien s’y plonger, d’inestimables sources de révélations. Dans le deuxième axe de la thérapie, qui touche aux modalités de l’interaction avec autrui et dans le monde neurotypique, le thérapeute ne devra pas craindre de servir de tuteur à son patient, pour ses acquisitions, et de fournir lui-même, s’il le peut, des enseignements pratiques sur la manière dont traiter certaines situations de communication ou d’échange social en fonction des situations particulières de chaque patient, en tenant compte des représentations des neurotypiques dont il devra souvent se faire l’interprète. Ces ouvertures théoriques et pratiques permettront au patient Asperger de nuancer petit à petit sa vision d’un monde externe concentrationnaire, de voir des règles émerger du chaos. Le travail psychique sur les origines du traumatisme autistique mènera les patients à acquérir les moyens de leur indépendance par rapport à l’objet en renforçant un self qui pourra s’édifier comme une surface acquérant peu à peu la capacité de contenir, et non plus seulement comme un bout de ruban adhésif collant aux objets dont les transformations en modifiaient indéfiniment la forme sans aucun autre moyen de contrôle que de s’agripper encore plus fort à la portion la plus inerte de l’objet, donc la plus petite de ses parties divisibles possible. Cette nécessité les confinait à la plus grande dépendance par rapport à l’objet ; elle entraînait l’impossibilité de développer les pulsions agressives qui auraient menacé de « déchirer » l’objet et par conséquent, le self qui y était adhéré. Les mécanismes obsessionnels visaient à la suppression de ce type de pulsions qui orientent, dans leurs ressorts profonds, ces patients à développer des traits psychopathiques : l’enfant « séparé » si tôt a conçu dans les replis cachés de ce qui pourra devenir son self, une colère intense, proportionnelle à l’ampleur de sa catastrophe intérieure. La force de son ressentiment l’amène à viser à la destruction de l’objet qui le détruit par son manque à satisfaire ses besoins infinis de sa présence. L’agressivité intense que leur obsessionnalité avait neutralisée ressortira dans la thérapie qui pourra aider ces patients à la métaboliser mieux, leur montrant à la fois que l’objet saura tolérer la colère et y résister, et qu’eux-mêmes disposent de ressources suffisantes pour résister aux modifications de l’objet, à ses fragilités et à ses mouvements. Le mimétisme, instrument du lien et de l’être est le sujet du troisième axe ; Dans l’univers affectif glacé qui accueillit ses premiers pas, l’Asperger tenta de s’insérer par le mimétisme, qui est un procédé d’adaptation à un contexte incompréhensible. Ce mode d’adaptation n’est pas le seul apanage de l’autiste et s’observe dans bien d’autres contextes traumatiques. À l’Asperger, il permettra non seulement de s’inscrire tant bien que mal dans les pratiques opératoires et sociales d’un groupe donné, mais posera aussi les bases de la construction de ses liens affectifs et de ce qui forgera en partie son identité. Outre le travail nécessaire sur le traumatisme de fond qui fut celui d’une séparation trop précoce, la thérapie sera le lieu d’un travail tout aussi nécessaire sur la nature du mimétisme et ses répercussions identitaires. À l’âge adulte, au summum de son intégration dans le monde des neurotypiques, l’Asperger sait s’adapter superficiellement à toutes sortes de situations, sans qu’on – ou qu’il – puisse saisir vraiment qui il est et ce qu’il pense. L’impossible sortie de ce miroir aux alouettes est souvent à l’origine de leur arrivée dans nos consultations, perdus qu’ils sont dans leurs multiples rôles, et d’une évolution sub-dépressive ou dépressive, voire teintée de phénomènes proches de la dépersonnalisation résultant d’un tel mode d’être au monde. Il faudra aider ces patients à ne pas se fondre et se perdre dans les liens et les identifications qu’ils auront pu nouer sur le mode de l’adhésivité, y compris dans le cadre de la psychothérapie. Le piège majeur de la psychothérapie de la personnalité autistique serait en effet, si le patient n’est pas compris dans son essence proprement autistique, de le faire élaborer toute une façade de faux self, de conduites adaptatives en fonction de nécessités conjoncturelles de sa vie et d’éléments qu’il aura pu percevoir du contre-transfert. Au stade de la thérapie où il aura intégré que le thérapeute résistera à sa colère et pourra contenir ses terreurs, la tentation sera pour lui de se réfugier contre lui ou « dans sa peau », comme derrière une barricade, et sur le mode de l’identification adhésive ; ce qui pourrait entraîner une réorientation de la thérapie dans le sens de l’élaboration de caractéristiques mimétiques de type faux self auxquelles le thérapeute pourrait bien se laisser prendre s’il n’est pas extrêmement vigilant. À la faveur de changements ultérieurs dans l’environnement du patient, la pseudo-identité ainsi précairement édifiée risquerait bien en effet, si elle perd son utilité, de se détacher de son porteur qui se retrouverait tout aussi nu qu’au départ, la thérapie n’ayant en rien touché sa structure propre, surface restée trop fine et cassante, qu’elle n’aurait fait que recouvrir d’une couche de protection inapte à résister à des chocs qui mettraient à l’épreuve l’hétérogénéité de l’ensemble. C’est là, peut-être, l’explication du caractère interminable de certaines thérapies de personnalités à traits autistiques à qui elles semblent instiller un souffle de vie juste suffisant pour leur permettre de survivre, mais pas assez pour les rendre autonomes. C’est sans doute aussi la raison d’échecs relatifs qui ne viendront pas à la connaissance du thérapeute chez qui le patient ne retournera plus. Il faudra donc se garder par-dessus tout de devenir les dupes des faux self « utiles » qui émailleront les tribulations affectives et sociales des patients, faux self qu’il faudra ménager mais dont le but sera de leur permettre, à terme, d’en éloigner la nécessité pour se rapprocher de leur être propre qui s’ébauche. Aider l’Asperger à prendre conscience de son mode d’identification adhésif, de sa manière de se lier à autrui mimétiquement, épousant étroitement sa surface, pourra l’aider à se distancer de ce mode de faire qui l’éloigne de sa propre forme. Cette prise de distance se fera lorsqu’il pourra utiliser plus consciemment le mimétisme comme moyen du lien et de la connaissance de soi et d’autrui, mais sans s’y perdre totalement. La précieuse faculté d’imitation de l’Asperger pourra être mise à profit comme instrument de l’insertion sociale qui lui est si difficile. Elle pourra fournir, en thérapie, le cadre d’un travail spécifique dans certains domaines de la socialisation : non pas sur le modèle, parfois utilisé dans certaines thérapies comportementales, des jeux de rôles qui visent à lui « apprendre les codes », mais d’une manière qui tienne compte de ses particularités et de ses façons personnelles de s’intégrer dans la communauté humaine. Plutôt que de vouloir éradiquer le mimétisme (et d’autres stratégies d’approche du monde spécifiquement autistiques comme le regard à travers) comme une bizarrerie, un moyen incongru et inefficace d’adaptation, pourquoi ne pas aider l’Asperger à le développer, l’utiliser et l’affiner comme le moyen conscient d’une pratique d’insertion sociale, de manière à ce qu’il puisse en recueillir les bénéfices – dont, à terme, une meilleure compréhension d’autrui – en se gardant du piège de s’y confondre sur le mode d’un faux self ? Il s’agira, ici, de soutenir le mime en analysant les composantes des comportements mimés, en expliquant les ressorts et les objectifs ; ainsi fut fait pour ce patient qui, pour adresser ses réclamations à un organe administratif, commença par avoir besoin d’enregistrer l’énoncé que proposait sa thérapeute, pour pouvoir le répéter à l’intonation près ; il fut ensuite possible de travailler sur le contenu de cet énoncé, dégager les thèmes abordés et la manière de moduler l’interlocution, jusqu’à ce que le patient trouve ses propres mots, ses propres idées et se dégage du modèle proposé. Lorsqu’il aura pris conscience qu’il se construit mimétiquement et adhésivement dans ses relations avec autrui et les objets du monde, l’Asperger sera en mesure de localiser la minuscule part de lui dans laquelle il percevra sa différence d’avec autrui, sa propre absence de ce processus d’adhésion, qui sera le point de départ d’une vraie présence à soi-même : ce lieu est difficile à saisir puisqu’il est à l’envers du point de collage. La capsule autistique fut, à l’heure de l’unidimensionnalité, la membrane qui protégea sa fragilité d’écorché. En elle, on l’a vu, l’identité, l’affectivité et les cognitions se résumaient en termes privatifs, à l’a-mentalité, l’a-mnésie, l’a-verbalité, l’a-temporalité qui demeureront pour toute sa vie les fondements de la part la plus profonde de son sentiment d’exister. Quand la capsule s’ouvrit ou plutôt se déploya, lorsque l’Asperger a pu atteindre la bi dimensionnalité qui lui a permis de s’ouvrir au monde externe, une deuxième forme de sentiment d’identité s’ancra à sa surface : celle issue de sa propre impossibilité àêtre en l’absence de tout modèle, à être autre chose que le reflet d’autrui ; être, dans l’incapacité à être nu, dans la nécessité d’adhérer au vêtement qui le moule, à la paroi sur laquelle il se fond. Dès l’enfance et la jeunesse, cette impossibilité à être, faire, penser, ressentir, si ce n’est selon l’autre, cette extrême dépendance environnementale, est e ferment d’une angoisse causée par le moindre changement de cet environnement, modifiant directement l’être qu’il est à sa source. Ce sera là une grande part de sa souffrance du début de la vie, qui le verra se déposséder, se déchirer, se froisser, se décoller au contact des variations des choses et des gens. À l’âge adulte, il ne peut toujours pas survivre sans carapaces : celle de la barrière attentionnelle, avatar de la capsule ; celle des identifications mimétiques à l’objet qu’il aura pu poursuivre et élaborer sur le mode faux self. Autant de carapaces dont la rigidité menace de l’asphyxier. En l’absence de l’introjectivité, ses identifications et son sentiment de soi ne pourront pas se regrouper en un espace psychique tridimensionnel et unifié ; son espace interne, dans l’impossibilité d’être défini comme un volume, demeurera cette surface bidimensionnelle caractérisée par un endroit et un envers qui définiront ses deux modes d’être au monde : celui de l’a-mentalité de la capsule autistique, dont les traces restent à l’envers de la surface du self et peuvent se projeter au-dehors par la barrière attentionnelle ; et celui dérivé du mimétisme, qui occupera la surface externe du self permettant le collage aux surfaces des autres objets et la constitution des carapaces de substitution à la capsule autistique à l’heure de la bi-dimensionnalité et de l’adhésivité.
L’espace du silence
Ce sera là l’objectif ultime de la thérapie de l’Asperger : transformer la nature de la membrane de contact qui est son double lieu d’identité : que, de carcan, elle puisse devenir peau. Que des échanges puissent avoir lieu entre l’endroit et l’envers de cette surface, que puisse y circuler une sève de vie et non des décharges de terreur. Ainsi, pourra s’établir une jonction entre ces deux lieux d’être de l’Asperger, celui de l’envers où s’est tapie la trace d’un proto-self demeuré embryonnaire, et celui de l’endroit où il recueille les particules du monde. Ainsi pourra-t-il atteindre l’état de syntonie du self qui surviendra lorsque l’endroit et l’envers pourront coïncider et devenir un lieu d’échanges : cet état pourra lui permettre de le renforcer, de l’épaissir, qu’il respire et, dans les espaces ménagés par cette respiration, qu’il puisse enfin contenir. La thérapie de l’Asperger visera à lui permettre, outre de trouver le meilleur moyen de « être avec les autres », aussi, et c’est essentiel, de fonder son sentiment d’être au lieu même où il se trouve, dans le jeu de résonance entre les bribes du monde et la surface du self où elles rebondissent. Il a la chance, car c’est une chance, de pouvoir l’ancrer en tout cas partiellement dans le lieu de soi où il n’est pas, dans l’a-mentalité qui fut celle de la capsule autistique qui restera, à travers toutes les épreuves de la vie, le centre de son self dépourvu d’ego et la source d’une conscience de soi résumée au sentiment d’être au monde. C’est en conservant et en protégeant ce centre névralgique que l’Asperger pourra trouver, par rapport aux autres, sa propre et juste position, et qu’il pourra, sans se perdre entre honte, efforts d’adaptation et faux self, élaborer sa vision du monde, trouver la racine de sa joie de vivre et apporter, à qui voudra bien les considérer, ses éclairages sur une réalité qui lui fait souvent le privilège de se révéler à lui légèrement autrement. La psychothérapie est, pour l’Asperger blessé par les aspérités du monde, égaré dans le kaléidoscope de ses éprouvés, un appui dans sa recherche du lieu de l’être et du sentir. Pour écouter son patient, le thérapeute devra se placer à l’endroit le plus lisse et le plus silencieux de lui-même ; il devra mobiliser sa propre part autistique. Offrant à l’accrochage mimétique le moins de prise possible, il pourra se mettre au diapason du self autistique de son patient et lui fournir une contenance et un appui pour l’aider à se déployer et résonner dans sa fréquence particulière qui est celle du silence. La thérapie sera ainsi, avant tout, le lieu de la transmission d’un silence fécond, d’une intériorité à une autre.
5. Conclusion
À tant souffrir du mutisme auquel le contraint l’impossibilité de la communication, l’Asperger aura souvent oublié que le silence sut l’accueillir dans la capsule autistique. Il aura oublié que le silence est la marque de la forme d’autonomie qui est la sienne. Il n’en sentira plus sur ses épaules que la lourde chape et gesticulera longtemps pour s’en arracher, ne voyant plus la lumière et la transparence qui jaillissent à sa source. Rejetant sa solitude, il en sera venu à haïr celle dans laquelle il avait, au début, trouvé refuge. C’est sans doute la clé de sa guérison : comprendre que le silence, loin de le tuer, l’a accueilli ; que ce silence est le point de départ de l’être et de sa liberté, le point de départ d’un dialogue avec l’autre dénué des demandes implicites qui si souvent font évoluer en déclaration de guerre ce qui avait commencé en déclaration d’amour.
Cet article est tiré de l’ouvrage de Myriam Noël-Winderling, Autisme et syndrome d’Asperger, Paris, Erès 2014.
[i] Debord Guy, La société du spectacle, Paris, Gallimard, 1992 (Édition originale publiée en 1967, Paris, Buchet-Chastel.). Debord Guy, Préface à la quatrième édition italienne de La société du spectacle, Paris, Gallimard, 1992 (Édition originale publiée en 1979, Paris, Champ Libre.). Debord Guy, Commentaires sur la société du spectacle, Paris, Gallimard, 1992 (Édition originale publiée en 1988, Paris, Éditions Gérard Lebovici.).
[ii] Vermeulen Peter, « comprendre les personnes autistes de haut niveau » (2013) .
[iii] Asperger Hans, Les psychopathies autistiques pendant l’enfance (trad.), Le Plessis-Robinson, Les empêcheurs de penser en rond, Synthélabo, 1998 (Article original publié en 1944 : « Die autistischen Psychopathen in Kindesalter », Archiv für Psychiatrie und Nervenkrankheiten, 117, 76-136.).
[v] Haag Geneviève, « Contribution à la compréhension des identifications en jeu dans le moi corporel », Journal de la psychanalyse de l’enfant, 20, le corps, 1997, 104-125. Haag G., « Sexualité orale et moi corporel », Topique,2 (87), 2004, 23-45.
[vi] Bick Esther, « L’expérience de la peau dans les relations d’objet précoces » (trad.), dans Les écrits de Martha Harris et d’Esther Bick, Larmor-Plage, Éd. du Hublot, 1998 (Article original publié en 1968: « The experience of the skin in early object relations », The International Journal of Psychoanalysis, 49, 484-486.).
[vii] Meltzer Donald, Bremner John B, Hoxter Shirley, Weddell Doreen, Wittenberg Isca, Explorations dans le monde de l’autisme (trad.), Paris, Payot, 2004 (Œuvre originale publiée en 1975 : Explorations in Autism, a Psychoanalytical Study, Perthshire, Clunie Press.
[viii] Tustin Frances, Autisme et psychose de l’enfant (trad.), Paris, Le Seuil, 1977 (Œuvre originale publiée en 1972 : Autism and Childhood Psychosis, London, Frances Tustin.). Tustin F., Les états autistiques chez l’enfant (trad.), Paris, Le Seuil, 1986 (Œuvre originale publiée en 1981: Autistic States in Children, London, Routledge and Kegan Paul ltd.). Tustin Frances, Le trou noir de la psyché (trad.), Paris, Le Seuil, 1989 (Œuvre originale publiée en 1986 : Autistic Barriers in Neurotic Patients, London, Karnac Books.). Tustin Frances, Autisme et protection (trad.), Paris, Le Seuil, 1992 (Œuvre originale publiée en 1990: The Protective Shell in Children and Adults, London, Karnac Books.).
[ix] Bion Wilfred Ruprecht, « Une théorie de l’activité de pensée » (trad.), dans Réflexion faite (p. 125-135), Paris, Puf, 1983 (Article original publié en 1962: « The psychoanalytical study of thinking », International Journal of Psychoanalysis, 43, 306-310.).
[x] Attwood Tony, Le syndrome d’Asperger et l’autisme de haut niveau (trad.), Paris, Dunod, 2003 (Œuvre originale publiée en 1999 : Asperger’s Syndrome, a Guide for Parents and Professionals, London, Jessica Kingsley Publisher.).
[xi] Bettelheim Bruno, La forteresse vide (trad.), Paris, Gallimard, 1969 (Œuvre originale publiée en 1967: The Empty fortress: Infantile Autism and the Birth of the Self, New York, The Free Press.). Bettelheim B., L’amour ne suffit pas. Le traitement des troubles affectifs de l’enfant (trad.), Paris, Fleurus, 1970 (Œuvre originale publiée en 1950: Love is not enough: the Treatment of Emotionally Disturbed Children, Glencoe, Ill., The Free Press.). Bettelheim B., Le cœur conscient (trad.), Paris, Robert Laffont, 1972 (Œuvre originale publiée en 1960: The Informed heart: Autonomy in a Mass Age, Glencoe, Ill. The Free Press.).
[xii] Kanner Leo, « Les troubles autistiques du contact affectif » (trad.), Neuropsychiatrie de l’enfance, 38 (1-2), 1990, 64-84. [Article original publié en 1943 : « Autistic disturbances of affective contact », Nervous Child, 2 (3), 217-250.].
« L’art est une forme non seulement d’action, mais d’action sociale. Car l’art est un type de communication et, lorsqu’il entre dans son environnement, il produit ses effets au même titre que tout autre forme d’action. » Mark Rothko, La réalité de l’artiste.
Le lecteur pourra se reporter au petit livret en ligne qui accompagne et illustre plus en avant cet article.
Mark Rothko, Self Portrait (1936) et Light Cloud, Dark Cloud (1957), Collection Kate Rothko Prizel & Christopher Rothko
« Rothko est devenu un peintre abstrait parce qu’il ne savait pas dessiner ». C’est avec cette exclamation que je débutais ma visite de la rétrospective consacrée à Mark Rothko par la Fondation Louis Vuitton (2023-2024). Bien entendu, je n’en croyais pas un mot. La peinture abstraite me touche trop pour lui faire cet habituel mauvais procès. D’ailleurs, les archives papiers[1] sont la preuve du contraire. Mieux encore, Rothko enseignait le dessin aux enfants. Non, ce qui s’exprimait à cet instant donné c’était « une idée subite involontaire ». J’étais momentanément en proie à une « absence, une défaillance subite de la tension intellectuelle » que Freud interprète dans Le mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient (1905) en ces termes : « Une pensée préconsciente est confiée momentanément au traitement inconscient, ce qui résulte de ce traitement est aussitôt récupéré par la perception consciente. » Ce « trait d’esprit » m’était apparu aussitôt incongru. Certaines œuvres primitives ne m’étaient pas inconnues et, à l’évidence, il y avait en ce lieu l’expression d’un malaise. Le sentiment tenait de la muséographie qui guidait le visiteur en guise d’introduction. La succession des salles du premier niveau en apportait la clé de lecture, confirmée par une autre lecture, celle des « écrits sur l’art » du peintre.
L’inquiétante étrangeté à l’œuvre
Dans la rotonde qui ouvrait l’exposition, une sélection d’œuvres figuratives des années 30 s’exposaient les unes aux autres comme par un jeu de miroir, une sorte d’hypertextualité en partie due à la configuration particulière de la salle. Des figures humaines, des nus, des portraits, des scènes urbaines, à la limite de la représentation, confrontaient la brutalité expressionniste des décors à la simplification et la réduction des formes. Dans ces tableaux, les visages à peine esquissés semblent absents, qu’ils soient effacés ou absorbés par l’absence, apparaissent comme infigurables. Il y plane un sentiment d’agnosie visuelle aperceptive : il y a bien une acuité visuelle par la couleur, le mouvement, mais comme une difficulté à former le percept de l’objet visage dans une proximité avec la prosopagnosie, ce trouble étrange de la reconnaissance des visages. Les figures essorées, spectrales, semblent figées dans une absence d’existence au sein d’une atmosphère oppressante. Lors d’un entretien de 1953, William Seitz, auteur du premier texte majeur sur l’impressionnisme abstrait, notait à leur sujet que « lorsqu’il y a de la vie, ce sont des coups de peinture et les lignes qui créent […] la vitalité » : « on cherche des formes et des couleurs évocatrices au plan émotionnel » d’une « vie intérieure » dans ces « silhouettes non communicantes »[2].
City Phantasy, Underground fantasy, certains titres évoquent la fantaisie entre légèreté et gravité. Mais fantasy peut très bien se traduire par fantasme ou par imaginaire. Dans ces psychodrames urbains la verticalité et le poids de la ville de New York dépeint une agoraphobie, une claustrophobie de l’incommunicabilité humaine. Les figures solitaires expriment la Grande dépression, l’exil, l’être juif, cet être[3] étranger aux autres, à soi. Ce n’est que deux décennies plus tard, dans une interview de 1953, que Rothko dira « qu’il comprend ces toiles maintenant, et insiste [sur le fait] qu’elles sont totalement siennes ». Il lui aura fallu du temps pour comprendre leur raison intrinsèque, pour établir leur inscription pleine dans l’œuvre. L’inconscient parle… L’abstraction s’empare déjà à cette époque de la toile et nous ne sommes déjà plus face à un figuratif pur. Et puis il y a cet autoportrait de 1936, seul et unique en son genre. Enfin presque, nous y reviendrons.
Le tableau est austère. Les tons terreux simplement réchauffés d’une lumière diffuse offrent une gamme restreinte de bruns et de gris enrichie de traits rouges. Les épaules sont larges, la silhouette est massive, le corps épais, solide. Le regard est sombre, renforcé par les lunettes teintées. La posture de trois quarts suggère l’utilisation du miroir et les mains jointes un sujet en apparence assis alors qu’en réalité il s’agit d’un portrait en pied. Tout concourt à un rapprochement avec un autoportrait particulier de Rembrandt, celui de 1659, marqué par l’expressivité riche du pinceau. Sa plasticité résulte de la vitalité et de la texture du pinceau en l’absence de passages de diluants et de touches plus fines de peinture propre à la technique du peintre. Cet autoportrait de Rembrandt, moins terminé que beaucoup d’autres, donne pourtant l’impression générale d’une œuvre complète, celle d’un sujet marqué par l’expérience et représenté dans la dignité.
Chez Rothko, il y a quelque chose de grotesque. Le mème semble relever d’un objet oxymore, d’une folle sagesse, d’un jeu d’esprit, d’une adroite ironie. Le pathétisme relève du tragi-comique du « christ-singe », la restauration désastreuse, par une octogénaire du village, de l’Ecce homo d’Elias García dans le Santuario de Misericordia de Borja. L’étrangeté convoque l’étonnement, nous met à distance de l’émotion et nous amène à réfléchir sur ce qui la provoque. Ce qui s’exprime n’est pas réductible au visible. De cette ironie rabelaisienne, triste-amère, se dégage un art baroque de la fêlure. L’autoportrait de Rothko condense toute sa philosophie de l’art, celle dont il n’a pas encore pleinement conscience. Mais l’homme est facétieux, « susceptible à propos de son travail et pas qu’un peu cachottier » comme le remarque Selden Rodman en 1956.
Rothko est parfaitement informé que son traitement inconscient relève de ce que Freud qualifie de « style infantile du travail cogitatif » : « … l’esprit, qui aspire à revivre le plaisir […] inhibé par l’opposition de la raison critique […] se voit chaque fois dans l’obligation de triompher de cette inhibition… » (Ibid., 1905). Très tôt, alors qu’il rassemble les premières réflexions d’une étude comparée entre la peinture créative des enfants et l’art traditionnel (Scribble book, 1934), Rothko avance l’idée que « L’expressionnisme est une tentative pour récupérer la fraîcheur et la naïveté de la vision enfantine ». Pour lui, « enfant, fou, artiste […] utilisent les mêmes éléments de base du langage […] par la nécessité intérieure d’un énoncé […] par le biais de symboles instinctifs et primitifs ». Le travail de l’artiste consiste à assumer une juste désinhibition, « la bonne perturbation de l’équilibre, pour embrasser cette excitation, cette juste exaltation de l’esprit qui démontre la différence entre un organisme dynamique et une machination statique ».
Le peintre et son modèle
Chez Rothko, comme pour Picasso en 1914, les expériences successives font des modèles, qu’ils soient maîtres ou sujets, les objets de toutes les métamorphoses. Le modèle, dérivé de modulus, le moule, la matrice, contient en puissance tous les questionnements de l’artiste autour du thème de l’acte créateur. Face à face, langage plastique et discours entretiennent une mythologie du sujet. À l’occasion d’une émission radiophonique de 1943, il développe sa conception de la relation entre le portrait et l’artiste moderne : « L’essence véritable du grand portrait est l’intérêt éternel de l’artiste pour la figure humaine, le caractère et les émotions […] le drame humain. […] le modèle réel de l’artiste est un idéal qui embrasse tout le drame humain plus que l’apparence d’un individu en particulier. […] Toute l’expérience de l’homme devient son modèle, et en ce sens […] toute l’œuvre est le portrait d’une idée. » Rothko considérait que tous ses tableaux sont des portraits et que « ce mot portrait ne peut absolument pas avoir le même sens » pour l’artiste moderne « détaché, dans des degrés variables, de l’apparence naturelle ». Le peintre ne s’en tenait pas à une nomenclature vernaculaire de l’art. Il y a chez lui, et on peut se demander si ce n’est pas le cas pour tout artiste, une tension entre la langue, le logos, le langage en tant qu’instrument de la raison et le langage pictural. Tension qu’il qualifiait « [de] conflit ou [de] désir courbe ». L’œuvre de Rothko n’est pas une fenêtre sur le monde naturel mais une interrogation sur la notion même de naturel dans l’art et « la capacité qu’ont les artistes à reproduire les apparences [qui] dépasse de beaucoup le niveau général des connaissances humaines dans leur société ». Le penseur est « partisan d’une expression simple de la pensée complexe » et tente de dresser le portrait de la condition humaine et d’en exprimer les « émotions fondamentales ».
Plus que la figure humaine, c’est le sujet, terme à la connotation ambiguë, qui pose problème. Il est à la fois « chaîne de contenu » (« Subject Matter ») et vocabulaire emprunté à l’acception populaire. Dans le premier sens, il est l’ensemble des objets associés à leurs qualités subjectives ou leurs expériences, plus abstraites, des sentiments. Dans le second, c’est le tableau lui-même, dans la totalité de ses énoncés, qui exprime à dessein les intentions. Une dichotomie qui aurait pour « parallèle naturel […] celui de l’âme et du corps ». L’âme, c’est l’énergie, le message, le sujet dont le corps, « séjour de l’âme », matérialisé par le contenu (subject matter), remplit les fonctions et les besoins. En conséquence, la constante n’est pas le contenu mais « la philosophie plastique », « l’évolution chez tout artiste de la continuité plastique ». Une unité qui perdure quel que soit la subdivision considérée des « éléments représentés ou reconnaissables », « objets ou représentations psychologiques ». C’est « la similitude de traitement que l’on retrouve au fil de l’œuvre d’un peintre », « la façon qu’a l’artiste de regarder les choses qui demeure la même ». Si Rothko a trébuché dans l’emploi les objets familiers, c’est parce qu’il refusait d’en mutiler les représentations au profit d’intentions, d’actes de langage ou de parole. Entre imagination et Logos, il « insiste sur l’égale existence du monde engendré dans l’esprit et celle du monde engendré par Dieu ». Tout en souscrivant « à la réalité concrète du monde et de la substance des choses », il souhaite « élargir la mesure de cette réalité » sans discrimination. Son art relève d’une « expérience tragique exaltée » s’appuyant sur « une congruité entre la fantasmagorie de l’inconscient et les objets de la vie quotidienne » établie par les surréalistes. C’est par cette combinaison qu’il inscrit son travail dans la continuité des expressions archaïques du mythe, par intérêt pour « des états de conscience et des rapports au monde similaires ». Il revendique ainsi plus la création de mythes que l’appropriation de dérivés inconscients. En soi, il organiserait la syntaxe, la distribution et la transformation de ses modèles considérés comme des items lexicaux.
L’impressionnisme émotionnel d’un drame œdipien
Ainsi, si « les implications [de son portrait d’Œdipe] s’appliquent directement à la vie » elles concernent également sa pratique d’artiste. En tant que tel, il exprime sans ambiguïté que ce qui est véritablement en jeu relève d’un complexe œdipien : « Je me dispute avec l’art surréaliste et abstrait comme on se dispute avec son père et sa mère, en reconnaissant le caractère inévitable et la fonction de mes racines, mais en insistant sur ma dissension. » Une tension qui découlerait d’une dualité de deux types de plasticité d’un côté illusoire ou imaginaire et de l’autre tactile, tangible. Tous deux manifesteraient l’expérience émotionnelle et sensuelle d’un idéal de beauté comme « commun dénominateur vers lequel l’artiste doit tendre son expression ». Au-delà de cette profession de foi, ce qui est désigné par le mot « sensuel » recouvre une large gamme de sensations organisées autour de deux pôles opposés que seraient la peine et le plaisir. Une opposition qui n’est pas sans proximité avec une pulsion entre vie et mort ou plus précisément d’un narcissisme tel qu’André Green l’a conceptualisé.
Rothko ne cantonne pas « la satisfaction de l’impulsion créatrice » à « un besoin biologique de base », il y voit également une autre nécessité. « Le désir ardent du mythe » exprime la nostalgie, « l’insatisfaction à l’égard de vérités partielles et spécialisées et le plaisir de nous plonger dans la félicité d’une unité qui englobe tout ». Peindre ne serait qu’un langage naturel par lequel l’artiste énonce « ses notions de la réalité dans les termes du discours plastique ». La dilatation de la réalité qu’il souhaite ranimer dans les yeux de l’observateur sensible passe par une autre objectivité. Celle d’une « abstraction comme point de référence » partagé, « une référence commune à un prototype commun de perfection dans l’abstrait ». Une abstraction abordée comme l’expression d’un dénominateur commun, d’une simplification, d’une généralisation qui participe à la communicabilité et à l’universel ; un humanisme, un langage et son mythe élaboré et reçu comme une métaphore plutôt qu’un discours abstrait. L’aperception de la beauté passe par une reconnaissance de cet idéal de perfection par le spectateur à qui « est transmis un état d’équilibre entre la peine et le plaisir des communications sensuelles aboutissant au sentiment d’euphorie que nous trouvons dans l’art » et rend possible, ou acceptable, l’aperception proprement dite.
Au-delà de la rage qui peut suinter de la période néo surréaliste des années 40, cette beauté, cette sensualité est frappante dans le symbolisme ésotérique qui culmine avec Slow Swirl at the Edge of the Sea (1945). Un autoportrait atypique ! Celui d’un couple… Rothko et Mary Ellen Beistle (« Mell »[4]) qu’il est sur le point d’épouser. Rothko et Edith Sachar ont divorcé un an auparavant mettant fin à une histoire malheureuse à l’image du roman familial qui la précédait. Le tableau exprime la gaieté, l’amour, la joie et la concupiscence exaltée. Deux figures alambiquées, un ensemble de distorsions sensuelles comme deux alambics qui distillent une émotion sans réserve. S’agit-il d’une autre fantaisie d’une nouvelle ironie ? En tout cas s’en est terminé de la figure dans sa forme figurée. Elle prend désormais l’aspect de la figure libre, en apparence uniquement… Lors d’une conférence au Pratt Institute en 1958, Rothko se livre totalement. Pour ce portraitiste du monde, un tableau n’a aucun « rapport avec l’expression libre ». Il est avant tout une « communication sur le monde », la transmission d’une « vision du monde » à autrui. « L’expression de soi » relève de « la thérapie » et lui assigner un rôle « porteur de valeurs » serait « erroné ». Dans « l’art en tant que métier », le « travail artistique », « se connaître [n’] est valable [que] pour soustraire le soi au processus ». L’artiste n’est rien moins qu’un « professeur idéal » : « l’art doit être pour lui un langage à l’expression limpide qui induit la compréhension et l’exaltation que l’art inspire précisément. »
C’est à cet endroit que se loge l’ironie de l’artiste. Elle est cet « ingrédient moderne » qui participe de « l’effacement et l’examen de soi grâce auxquels un homme peut un instant poursuivre autre chose ». La notion recoupe celle du trait d’esprit de Freud qui « ne se prête pas à des compromis », « n’élude pas l’inhibition » et « s’attache à conserver intact le jeu avec les mots et avec le non-sens » (Ibid., 1905). Il y a là une dimension de vérité, de dire-vrai, de parrhésie (parrêsia) prudente, à la limite du silence, qui défie la rhétorique et expose l’intime à couvert. Le travail du peintre « pose le problème de la réserve ». Il ne peut « tout dire comme à confesse » et ses tableaux sont des « façades » où il « ouvre parfois une porte et une fenêtre ». Il confesse ne le faire « qu’avec ruse » car « il y a plus de force à dire peu qu’à tout dire ». Mais, à plus forte raison, il considère que « l’art n’est pas seulement expressif » et que sa « communicabilité détermine sa fonction sociale ». Aussi, « l’activité naturelle, absolument non inhibée, ne se soutient vraiment que pour une période relativement brève. » L’artiste est confronté, au même titre que l’enfant, au fait qu’il ne peut se satisfaire d’un travail inconscient : il réclame le plaisir d’apprendre, de satisfaire une pulsion épistémophilique, qui relève en soi d’un mythe, d’une autochtonie. L’homme pose, en substance, « la question de la civilisation de l’artiste ». Après que l’art ait « exploité le primitivisme, l’inconscient, le primordial […] comment établir des valeurs humaines dans cette civilisation particulière » qui est la sienne, sa culture, sa double culture.
Bien que prenant part au groupe de l’École de New York des années 1950-60, Rothko se définissait comme un « anti-expressionniste » et ne comprenait pas que l’on puisse penser que son « travail ait quelque chose à voir avec l’Expressionnisme, abstrait ou autre ». Même s’il revendiquait une forme d’action dans son travail, il rejetait l’idée d’être classé parmi les acteurs de l’Action Painting et ce quelles que soient « les modifications et les ajustements apportés à la signification du terme action ». Il considérait le mouvement « antithétique à l’image même et à l’esprit de [son] travail. » Pis, ce qui fait école relève, selon lui, d’une forme d’académisme qui va à l’encontre de ses convictions esthétiques. Dans une lettre réponse à Élaine De Kooning (Art News, 1957) il rétorque qu’étant « artiste elle-même, l’auteur devrait savoir que classer c’est embaumer. L’identité réelle est incompatible avec les écoles et les catégories, à moins d’une mutilation ». Il manifestait déjà cette individualité au sortir du Groupe des Dix (The Ten). Même si la lettre adressée le 7 juin 1943 à Edward Alden Jewell, critique d’art du New York Times, est consignée avec Adolph Gottlieb, on ressent fortement l’influence de Rothko dans l’affirmation que « l’essence de l’académisme » réside dans « l’idée que ce l’on peint n’importe pas pourvu que cela soit bien peint ». « Il n’existe rien de tel qu’une bonne peinture à propos de rien » et la singularité de l’artiste réside dans le fait que « le sujet est crucial ». Il est intéressant de remarquer qu’à cette époque Rothko ne s’exprimait jamais à la première personne. Ses prises de position se faisait toujours sous couvert d’un « nous » collectif comme s’il invoquait un noûs qui préside à tout art.
L’herméneutique du sujet passe par la signifiance où le signifiant du tableau, sa représentation mentale de la forme et de l’aspect matériel, en serait la réalité tactile, tangible. Il implique un « sentiment de l’existence » et une plasticité par « les textures et les mouvements » qui doit « satisfaire directement un sens physique du toucher ». Reprenant les termes de Bernhard Berenson, historien d’art spécialiste de la Renaissance italienne, Rothko considère que c’est le « pouvoir de stimuler la conscience tactile de l’essentiel » qui est fondamental et « en fait une condition préalable de la peinture légitime » qu’est l’art moderne. C’est à une « communication échotactile primaire » (Didier Anzieu, Créer-Détruire, 1996), que Rothko fait allusion. Cette approche psychologique, il la doit à Berenson et fait référence à son étude de Giotto dans The Florentine Painters of the Renaissance qu’il cite longuement. L’auteur y évoque le sens du toucher dans l’appréhension de la réalité par l’infans qui « ne parvient pas à se persuader de l’irréalité du pays du miroir tant qu’il n’a pas touché le dos dudit miroir ». Le travail du peintre consiste à réveiller ce même sens tactile en conférant « l’illusion de sensations musculaires […] aux projections de cette figure » et en faisant correspondre « des valeurs tactiles à des impressions rétiniennes ».
Cette représentation tactile de la forme fait référence, chez Rothko, « à la qualité abstraite de la densité ». Ce sens du trait, de la touche, du lavis, des couches qui se succèdent, de l’imperfection humaine du geste de la main est au cœur de « l’impressionnisme émotionnel et dramatique » de l’artiste. C’est par cette « émotionnalité », en lieu et place du mythe, que Rothko aborde l’impression d’atmosphère face à un impressionnisme vernaculaire qu’il qualifie d’objectif. Sa peinture a beau être empreinte d’une nébulosité, il ne se reconnaît pas dans un Monet ou un Turner, trop romantiques. Son travail exclut progressivement la narrativité jusqu’à la numérotation des toiles. Rothko s’identifie à « la représentation de la mécanique de la vision » de Cézanne par « son usage des facteurs abstraits [ayant] pour fin d’augmenter le sens du monde des apparences ». Moins que la couleur, c’est la lumière et les contrastes qui incarnent le potentiel dramatique. « Le tempo des masses » accroît le poids, épaissit « l’existence physique des objets » au détriment du détail. C’est par « l’aperception de l’abstraction de l’existence réelle du poids des objets en tant qu’unités » que Rothko se réapproprie l’approche sensitivo-sensorielle.
Le salut de l’ironie
La donne mythique est peu à peu réduite à une structure narrative minimale. L’hermétisme s’empare des toiles. Les tableaux ne sont plus que l’ombre portée du mythe. Un sentiment océanique se fait jour et met en œuvre librement des « archétypes » métaphysiques s’avérant tout autant religieux que cosmologiques. Aux contes allusifs succède une narration fabuleuse à la distance exacte où s’arrêtent les pouvoirs de la censure. Rothko avait l’audace de vouloir « transformer la peinture afin de la hisser au même degré d’intensité que la musique et la poésie ». Cette réunification des arts, cette allusion à la musicalité picturale est peut-être le faible aveu d’un adhésion au romantisme allemand de Novalis pour qui « le poète comprend la nature mieux que le savant. Le conte de fée, le conte symbolique (märchan) est en quelque sorte le canon de la poésie. Tout ce qui est poétique doit être légendaire et symbolique (märchenhaft)[5] ». L’allégorie se fait substance. Le conte fabuleux apparaît comme un vestige des premiers temps où l’on cherche des vérités plus hautes, une révélation primitive ou une parole originelle. Toute la tâche du poète serait de réhabiliter l’enfance de l’esprit, d’éveiller à la nostalgie des commencements du monde et retrouver cette participation perdue. Cette spiritualité ne saurait se limiter à l’être biologique de l’artiste mais prédéterminerait une tendance à la communicabilité qui est à chercher « dans son environnement social, comme aussi dans l’édifice idéologique de la culture[6] ».
Les toiles des années classiques sont devenues des partitions. Leur musicalité en est la constante plastique du rythme, de la couleur, de la lumière et de la forme. Leur pouvoir de séduction, hypnotisant, est celui d’une berceuse, d’un bruissement de la langue, d’une langue originelle d’avant la confusion des langues. C’est sans doute au travers de sa duplicité que nous devons évaluer la modernité de l’œuvre de Rothko, à la lueur du Plaisir du texte de Roland Barthes : « Le bord subversif peut paraître privilégié parce qu’il est celui de la violence ; mais ce n’est pas la violence qui impressionne le plaisir ; la destruction ne l’intéresse pas ; ce qu’il veut, c’est le lieu d’une perte, c’est la faille, la coupure, la déflation, le fading qui saisit le sujet au cœur de la jouissance. La culture revient donc comme au bord : sous n’importe quelle forme. » Dans cette galerie de portraits et d’autoportraits se révèlent des épiphanies jusqu’à devenir des miroirs partagés. La toile est un espace de réflexion, un objet transitionnel où chacun peut y sonder son existence. Elle est le lieu d’un dialogue avec soi, son daimon, avec l’autre, du peintre avec son observateur, avec l’Autre, de l’homme avec son monde. La toile est un creuset, le berceau d’une expérience alchimique où vient se condenser, se cristalliser la condition humaine.
De cet atelier, où le peintre s’isolait au point de frôler la misanthropie pour exercer son art, Rothko a fait un Athanor. Un lieu où, à sa façon, il cherchait à « extraire de ce que l’on appelle la culture des idées dont la forme vivante est identique à celle de la faim[7] ». Le peintre s’y confrontait-il comme Faust à son double, son modèle, sa chose (das ding), ses objets, ses modèles ? L’œuvre qui en découla est un théâtre où se joue une expérience esthétique partagée avec l’observateur. Un espace de compassion qui s’impose comme tiers, en médiation avec la nature humaine et l’Autre absolu. Faut-il voir dans cette sublimation au travail, sur le modèle du travail du rêve, l’exploration d’une dépressivité essentielle[8] ? Une forme de dépression actuelle qui réactualiserait une « position dépressive » (Mélanie Klein) émanant d’un narcissisme déficitaire. Un sentiment partagé avec l’autre, rendu possible par le witz, ce trait d’esprit qui en rendrait acceptable la représentation. Une certaine vision ou idée du monde partagée où tout un chacun peut y reconnaître une certaine fragilité de l’être.
[1] En parallèle de l’exposition parisienne se tenait une autre exposition Paintings on paper à la National Gallery of Art de Washington.
[2] Sauf mention contraire, les extraits sont issus du livre posthume de Mark Rothko, La réalité de l’artiste (2004) et de Écrits sur l’art 1934-1969 (2005), recueil de textes cités en annexe de la thèse doctorale de Miguel López-Remiro, La Poetica de Mark Rothko (2003).
[7] Antonin Artaud, Le théâtre et son double, 1938.
[8] L’expression invite un rapprochement de « la dépressivité » développée par Pierre Fédida avec « la dépression essentielle » de Pierre Marty présentée comme « l’essence de la dépression ».
« Les effets des premières identifications, qui ont lieu au tout premier âge, garderont un caractère général et durable. Cela nous amène à la naissance de l’idéal du moi, car derrière se cache la première et la plus importante identification de l’individu : l’identification au père de la préhistoire personnelle.C’est une identification directe, immédiate, plus précoce que tout investissement d’objet. » Sigmund Freud – « Le Moi et le surmoi » inLe Moi et le ça
Sigmund Freud et sa fille
Le père c’est l’Autre. En opposition de place, et/ou en complément, à la mère qui, elle, conforte premièrement le narcissisme du sujet en lui offrant une sorte d’extension d’elle-même et de transfert de son amour – ce que fait aussi le père, mais la fonction maternelle en ce sens est de nourrir l’enfant, particulièrement sur le plan affectif –, le rôle du père est, deuxièmement, celui du Surmoi, toujours ambivalent, et consiste en la bonne répartition de l’instance interdictrice et de l’instance autorisante – ce que fait aussi la mère, mais la fonction paternelle en ce sens est de protéger l’enfant, particulièrement sur le plan adaptatif –. Il est avant tout, dans une large acception, ce qualificatif pris dans son la dimension la plus profonde, protecteur, cependant que la mère, là aussi, en profondeur, est nourricière.
Cette dimension protectrice de l’amour du père concerne une partie constituée par la résolution de la relation à l’autre, l’Œdipe, qui engage plus que tout autre la fonction paternelle symbolique, cependant que l’autre partie, non moins structurante, constituée par l’amour de la mère, réfère au narcissisme, dans l’établissement de la relation à soi, les deux dimensions allant proposer la construction psychique de l’enfant, laquelle se joue de manière édifiante avant l’âge de sept ans. L’enfant passe d’une relation duelle symbiotique (Mère/Enfant) à une relation d’objet triadique positivement ambivalente (Père/Mère/Enfant), laquelle est incarnée par chacun des deux parents et l’enfant dans une élaboration complexe et croisée. Par l’interdit du meurtre et l’interdit de l’inceste, l’enfant soumis à cette partie de la Loi symbolique passe de la nature à la culture à l’occasion de l’intériorisation et de l’apprentissage des interdits parentaux et sociétaux, ceci lui ouvrant la voie, par identification, à la subjectivation puis à la sublimation.
Il accède à la différence des sexes et des générations grâce à l’identification au parent du même sexe et à la distinction au parent de l’autre sexe, et apprend à reconnaitre la différence de l’Autre et à respecter cette altérité, qui tient, troisièmement, à la question naturelle des sexes et des âges, deux domaines permettant identification, donc, puis aussi subjectivation. A partir du modèle que lui propose le couple parental, l’enfant va se construire un idéal du Moi[1], instance narcissique que le petit d’homme va plus ou moins essayer de dépasser en fonction de son propre potentiel.
Le Surmoi[2], héritier du complexe d’Œdipe, est l’instance, ambivalente, qui va intérioriser les interdits mais aussi les exigences parentales, culturelles et sociétales. Le Surmoi remplacera les parents quand l’enfant sera devenu adulte, tout en se maintenant dans l’incarnation puis dans le souvenir parental, Surmoi qui entrera en conflit avec le Moi et les pulsions, et, dans le cas d’une trop grande influence, freinera l’épanouissement de l’individu en produisant un surplus de culpabilité ; dans le cas d’une influence insuffisante, il composera frustration avec soumission. Cependant, le Surmoi, ambivalent donc, est également porteur d’une motion d’acceptation, d’indulgence, pour peu qu’il soit nanti d’un puissant intérêt pour l’enfant, idéalement sans l’ombre de la négligence.
Il est, comme nous l’avons esquissé, le représentant le plus important du Surmoi. Il est aussi l’incarnation la plus marquante de l’Idéal du Moi.
Le père est de sexe masculin. En l’idée de savoir si une femme peut le remplacer ou, à tout le moins, en proposer ou en offrir une figure, le débat existe, inconsistant et spécieux. La biologie est implacable : le père est un mâle, la mère est une femelle. Plus absurde encore, plus tendancieux, avoir « deux pères » ou avoir « deux mères », constitue une approximation idéologique qui conduit l’enfant à démarrer sa vie de manière ambigüe et sous le jour de la confusion, laquelle se répercutera dans le développement de sa personnalité et, en particulier, le développement de sa composition narcissique et relationnelle, qui nécessite à tout le moins un modèle pour prendre consistance et, par suite, offrir la possibilité de sa liberté, sexuelle tout aussi bien.
À partir d’un plan métaphysique, dans une première acception, la fonction du père est de transmettre les termes d’une Loi symbolique[3] : . Proscription du meurtre et de l’inceste, pour le respect des normes « sanitaires ». . Nomination de la parenté, pour le respect des générations. . Prohibition du vol, du viol, de l’abus de pouvoir, pour le respect de l’autre. . Prescription de la différence des sexes, pour le respect de l’équilibre de soi et du monde. La fonction paternelle est de protéger, mais aussi de valoriser, de guider et de permettre l’indépendance et les compétences relationnelles, grâce à l’ambivalence, non développée dans la littérature, du Surmoi. C’est enfin d’autoriser la résolution de l’Œdipe, de permettre le transfert vers le sujet en développement une partie du narcissisme secondaire, de poser les bases de l’indispensable différenciation, dans la suite du processus non moins essentiel de l’identification, comme cela doit s’imposer après une épreuve, un choc, une répulsion, un abandon[4].
La fonction paternelle est aussi d’autoriser l’identification – paternelle en l’occurrence –, au totem, au phallus, lequel est l’apanage autant de la fille que du fils. Il s’agit ici de faire le lien du désir et de la loi sous le signe dans un premier temps de la révolte et de la rencontre avec le tiers, la tiercéité, qui rappellera l’ordre équilibré des choses. Nous pouvons pour appréhender cette compétence, nous référer au mythe de la horde primitive[5]. Comme pour la mère, l’identification se fera par « incorporation », par la dévoration métaphorique, après celles de la mère, de certaines des qualités du père dont on « ingère » certaines « spécificités », celles, à l’instar de celles de la mère, du modèle en particulier. Le « meurtre » du père traduit la nature ambivalente du désir sexuel des fils exclus de la possession des femmes, prêts par là à le tuer et à le dévorer. La culpabilité qui s’en suit, conformément aux règles de l’ambivalence, donne l’idée d’un cadre symbolique qui organise le clan des fratries : c’est ainsi que naît la socialité totémique. Dans la perspective freudienne, scientifique et biologique donc, l’évolution des liens sociaux se décline, par sentiment de culpabilité, du totémisme à la religion, puis du monothéisme à la science. Ainsi, après la possibilité d’un tiers, la Loi symbolique se partage. Avec le repas totémique, l’idée du cannibalisme selon Totem et tabou[6], au détriment, apparemment, du père, concrétise le meurtre du père et l’amour du père, dans un dépassement nécessaire et symbolique d’appropriation de ses qualités. L’incorporation psychique du père autorise l’identification en substituant les fils à la perte de l’objet. Le père symbolique est ensuite maintenu grâce aux totems. Dans cette sorte de roman familial prototypique, la scène primitive inaugure ce qui deviendra une possibilité d’organiser la différence des sexes et celle des générations, en particulier dans la contradiction ultérieure de la version sado-masochique fantasmée de la scène primitive. La fille, d’ailleurs, comprendra la nécessité d’en prendre toute la mesure et l’ampleur de son potentiel phallique sans, bien évidemment, omettre d’intégrer le sens de la réceptivité-passivité de la résonnance féminine de la scène primitive pour accéder à la pleine féminité.
Ainsi, le père incarne et transmet à l’enfant les règles et les conditions de ces règles qui lui permettront d’acquérir à la fois force de caractère, phallique, pouvoir de contrôle, sens moral et désir d’affirmation de soi, modulés par l’ambivalence évoquée précédemment et le report de cette ambivalence dans l’accueil de la nécessaire passivité, condition sine qua non de la féminité. La figure du père se situe donc du côté d’une autorité affirmée et joue un rôle dans la socialisation, sur le plan de la conservation et de l’édification de la mémoire des principes qui permettent de transmettre valeurs et régulation des conditions de l’accord et de l’équilibre entre les sexes, de la maîtrise de la pulsion de destructivité et d’auto destruction, de la compréhension des différences entre les générations, de la possibilité de transformation des pulsions, cependant que la figure de la mère se trouve du côté de la confirmation pulsionnelle subtile et nuancée des composantes de mise en œuvre sensible de ces principes et de l’instauration d’une dimension narcissisme-passivité au sein du couple parental.
Les incidences d’un père absent, ou négligent, les répercussions d’une fonction paternelle défaillante sur le développement des enfants, se font sentir dans l’impact que ces manques produiront.
Les enfants sans père présenteront des problèmes de comportement et des troubles de l’anxiété tels que l’agressivité, l’inquiétude, la dépressivité, des difficultés dans l’assimilation des limites, et ce dans plusieurs domaines. Cette symptomatologie a pour conséquence des dysfonctionnements comportementaux et d’intégration particulièrement dans l’idée d’équilibre, d’évaluation des principes de plaisir et de réalité, ainsi que dans la nécessité de la norme.
Le manque de présence – autorité, attention, compréhension – d’un père aura des retentissements négatifs, et quelquefois durables, significativement sur le développement comportemental, psychologique et émotionnel d’un enfant. Ce défaut, l’absence du père, est observable également dans les questions qui découlent de la négligence, aux comportements pouvant être inappropriés (gestes déplacés, châtiments corporels), à l’éducation à la violence (agressivité verbale, physique, irrespect vis-à-vis des aînés et des femmes, maltraitance à l’égard des plus faibles et des animaux). Logiquement, le dénigrement de la fonction paternelle qui se rencontre au cœur de certains mouvements dogmatiques soi-disant féministes ou écologistes dogmatiques conduit immanquablement, faute d’une sanction paternante contenante, thérapeutique, morale et structurante à l’interne et respectueuse vers l’extérieur, à l’impolitesse, l’incivilité, la violence.
Une des raisons, et non la moindre, au contraire de la défaillance de la référence au père, symboliquement cette fois, est la nécessité pour l’enfant de se distancier du désir maternel et de son désir pour elle, sans pour autant que cette distanciation équivaille stricto sensu à une castration, ce qui lui permettra de pouvoir choisir des possibilités de relations amoureuses à l’endroit de personnes de l’autre sexe et de se diriger vers des options pouvant déboucher sur la fondation d’un couple, d’une famille, d’une descendance.
L’abandon de la référence au père dit symbolique, celle qui permet à l’enfant de se détacher de la toute-puissance du désir maternel en tant que posé comme interdit fondateur de la proscription de l’inceste, ne peut avoir que des effets funestes sur le destin personnel et corporel de ces enfants. Il en est de même de la nécessaire distance par rapport au père qui s’adjugerait un pouvoir par trop important sur l’enfant à modeler en fonction de traumas refoulés que celui-là n’aurait pas intégrés.
Dès lors, si l’indispensable castration symbolique, précise et modérée, n’est pas réalisée, l’homme retrouve une sorte de subordination métaphorique pouvant l’éloigner de tout libre arbitre et le réduire à des croyances en un prophète, un chef de parti, un gourou, tous pouvant représenter des idéologies plus ou moins assujétissantes. Il en est de même, dans cette forme d’inaboutissement de la castration, de la substitution par d’autres figures de remplacement du père, dans le désir de le rencontrer et, par le biais de l’incendie, du crime, de l’acte de délinquance, en rencontrant l’autorité paternelle et de sa Loi, en la personne du juge, du commissaire, du policier, apparaît comme réclamée en réalité par le malfaiteur, le criminel, le délinquant. La sanction est, au moins dans un premier temps, rapide, la meilleure réponse à apporter au malfaiteur qui désire, mutatis mutandis, rencontrer le Père pourvoyeur de limite et de contenance.
Il sera loisible de retrouver, conséquemment à la présence négligente, défaillante ou en l’absence du père, des figures paternelles avec un autre membre de la famille, un professeur, une figure d’autorité, un ami, avec la nécessité de s’inspirer de ce qui, positivement, va nous permettre de développer ce que le traumatisme du père, son défaut ou son absence ont limité, empêché, inhibé. Il en sera alors de la responsabilité de chacun – ou grâce à celle de l’analyse – d’en faire un récit, de vie ou de fiction.
Ces différents possibles, directement ou par personne interposée, devraient permettre au père de cette relation idéale, de proposer l’accès aux possibilités offertes par : l’amour, au moins autant, peut-être, que celui que peut offrir la mère, et qui peut présenter une issue – une résolution – à une logique strictement fermée du système œdipien, la distanciation, qui distingue solitude, isolement, respect, liberté, la rencontre de Thanatos, en l’autre ombrageux, à l’esprit, au signe, à la mémoire. Entre Éros et Thanatos, par le truchement d’une ambivalence intellectuelle ou amicale, l’analyste va pouvoir représenter, transférentiellement, à certains moments de la psychothérapie et de l’analyse, le père et/ou la mère.
Bibliographie : Sigmund Freud, Totem et tabou, Payot, 1972 Claude Lévi-Strauss, Les structures élémentaires de la parenté, PUF, 1949
À suivre : La fonction maternelle
[1] Nicolas Koreicho, Moi idéal et idéal du moi, 2018, En ligne, Site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/moi-ideal-et-ideal-du-moi/
[2] Nicolas Koreicho, Ça, Moi, Surmoi – 2ème topique, 2021, En ligne, Site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/ca-moi-surmoi-2eme-topique/
[3] Nicolas Koreicho, La Loi symbolique, 2014, En ligne, Site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/la-loi-symbolique/
[4] Nicolas Koreicho, L’Œdipe, 2021, En ligne, site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/loedipe/
L’époque contemporaine au XXIe siècle semble faire jaillir, des placards médiatiques ou autres alcôves, des secrets et des figures fantomatiques pour leurs passages à l’acte. Les clés des cryptes ont été trouvées pour être ouvertes et dénoncées. Dire pour exister entre le moi guerrier et un moi vengeur. Mon propos va se consacrer aux récits de la problématique incestueuse, de la relation sexuelle vécue trop tôt et de son emprise. Le récit de Vanessa Springora et « son consentement » nous amène à penser un nouage entre amour et pulsions de mort selon Clothilde leguil. L’auteure souligne la complexité et l’ambiguïté des relations humaines, et notamment lorsqu’elles sont bornées par des dynamiques de pouvoir et de manipulation.
Des récits qui convoquent la pulsion de mort, un concept établi par Freud dans Au-delà du principe de plaisir pour ses recherches sur le traumatisme pourraient être entendu comme « non vie » ou l’absence d’un corps suffisamment habité par l’énergie d’Éros compte tenu de ses failles narcissiques traumatiques. La charge émotionnelle non contrôlée d’un traumatisme sexuel va toucher l’inconscient du sujet, qui aura une incidence sur ses fantasmes et autre désorganisation liés au complexe d’Œdipe.
Au sein de notre société, le mot « traumatisme » est identifié, perçu et entendu comme un concept vulgarisé au sein de la pluralité des médias. Un lien avec Freud et son « Malaise dans la civilisation », un malaise qui résulte des tensions entre nos désirs individuels et les exigences de la vie en société. Freud soutient que le processus de socialisation n’implique pas la suppression absolue des désirs individuels antisociaux. Et c’est ainsi que ces désirs réprimés peuvent produire un traumatisme pour la personne touchée. Elle subira des séquelles psychiques, mnésiques et autres complexités d’un dysfonctionnement du pare-excitation qui viendra faire « trou ».
Le traumatisme subi viendra faire effraction pour l’individu dans son organisation psychique, où apparaitront des troubles de la pulsionnalité qui affecteront le lien à autrui. Une problématique qui viendra modifier sa relation avec l’objet. Comment l’enveloppe narcissique et l’intimité du sujet vont se positionner du côté de la vulnérabilité d’un corps et de la perte d’un moi qui s’organisera déconnecté d’une réalité, du côté de l’errance ? Notons que le registre de l’intime représente le noyau le plus secret du sujet, ce qui échappe au contrôle social, un lien entre son moi, voire un non-moi selon les organisations psychiques des individus. La psyché s’attache à des espaces qui sont liés à notre intimité et qui ont intégré notre mémoire. Je note que l’enveloppe narcissique et l’intime représentent un équilibre pour l’expression d’une subjectivité.
Quant à l’errance, la construction psychique du moi et son sentiment d’exclusion, il peut se révéler par la mise en mouvement d’un besoin impérieux de cheminer ici et là, une façon d’exprimer une force pulsionnelle, notamment à travers l’art, etc. La figure de l’errance peut être vécue comme une perte de sens, de repères dans sa vie, ce qui peut provoquer une problématique existentielle. Le conflit du sujet en errance peut aussi être pensé comme une tentative de trouver un sens, de fuir une douleur ou de se débarrasser d’éléments psychiques qui l’auraient atteint. Autrement dit, l’errance ou la perte d’un but peut être vue comme l’organisation pulsionnelle symptomatique appuyée par une dynamique fantasmatique délivrant ainsi le sujet de ses attaches et de toutes contraintes. Alors, le corps de ce sujet va représenter l’expression d’une enveloppe en souffrance ainsi que de ses désirs inassouvis. Une psyché agissante aux commandes surmoïques, tyrannique d’un idéal mortifère dans l’annulation de soi et d’autrui.
Le sujet, dans son expérience de la perte, peut vivre une errance psychique et se retirer d’une certaine fonction phallique jusqu’à l’immobilisme. Repérons que cette problématique de l’errance de l’individu est aussi un processus possible de destructivité et de masochisme conduisant possiblement jusqu’à devenir SDF, un franchissement pour le risque de se perdre en route. Destin d’une névrose traumatique dans ces pertes brutales qui feront le rappel d’un traumatisme premier suivi d’un clivage du Moi. Un lien avec l’ouvrage de Sándor Ferenczi[1] exprime, dans « Confusion de langue entre les adultes et l’enfant », son concept de l’identification à l’agresseur. Il évoque un lien régressif entre narcissisme et masochisme. L’errance peut aussi être réfléchie dans le fait de s’oublier en répondant aux volontés de l’agresseur en s’identifiant à lui. Si le moi n’est pas maître en sa maison (Freud), celui-ci est sorti hors de lui pour être assujetti au désir pervers de l’autre, celui qui « inflige le rythme de la vie et de la mort. » Repérons que dans les pulsions de déliaison, la destructivité peut l’emporter au détriment du moi. Le sujet qui incorpore l’identification à l’agresseur peut se trouver dans une figure limite, qui serait celle d’un passage à l’acte suicidaire. Dire « incorporation », c’est l’associer aux fantasmes qui correspondent à un processus d’encryptement dans une zone clivée du reste du Moi.
L’inscription des empreintes traumatiques de certains va être mise en scène via des scénarios pour le grand écran ou dévoilée par ses récits via une littérature qui dit l’impensable d’un vécu hors norme. Une façon pour le sujet d’articuler l’objet créatif de sa pulsion pour l’objet fantasmatique pathologique qu’il a représenté dans cette rencontre imposée de l’Autre, celui-ci devenu énigmatique. En effet, cet objet « Autre » devrait être la fonction paternelle qui ordonne sa loi dans la constitution psychique de l’enfant. Selon Jacques Lacan, le Nom-du-Père participe à être un élément de rupture qui symbolise l’interdit de l’inceste et mettrait ainsi fin à l’assujettissement imaginaire à la mère.
Selon Paul-Claude Racamier[2], l’inceste, un lien dissymétrique entre l’agresseur et la victime, qui oppose les potentialités d’initiative et de maturité. La violence est faite au corps : l’inceste a la funeste capacité de cumuler la violence par le traumatisme et la violence par disqualification.
Le bouleversement traumatique qui apparaît de façon brutale peut être qualifié « d’insolite », voire de « rude », ou il laissera le sujet sans réponse. Autrement dit, pas de réponse conforme aux potentialités que possédait l’individu(e) avant l’imprévu. Repérons que le caractère instable de l’événement amènera une réponse symptomatique par la rupture d’une continuité du fonctionnement ‘normal’ pour le sujet en devenir.
Le passage à l’acte devenu fruit d’une excitation de la pulsion scopique sera mis en œuvre pour exhiber, montrer l’horreur des monstres. Certaines victimes deviennent acteurs et vont dévoiler l’indicible d’un après coup pour dénoncer par des mots, des maux cachés, honteux, des témoignages d’une autre « expérience de l’être-au-monde » selon l’expression de Pierre Hadot. L’impression de faute sera scellée par un secret de l’enfant, de l’adolescent auquel il devra parfois se taire longtemps au détriment de sa propre voie – voix. Vivre ce traumatisme qu’est l’inceste, c’est perdre « la langue » et ensuite possiblement la pervertir. La parole est coupée pour s’enfouir dans la honte, la peur de dire et vivre un affect disqualifié. La honte vue par Nicolas Abraham et Mária Török[3] montre comment celle-ci se mute comme une crypte, une enclave insérée dans le moi du sujet. Le sentiment de honte est alors enfermé dans une partie séparée du Moi. La honte devient un secret honteux, partagé avec un objet en position d’idéal et que le sujet perd, alors se produit une crypte, un espace aggravé d’inclusion psychique. Est-ce que la honte ne pourrait-elle pas conserver des jouissances inavouables ? En effet, ressasser et réactualiser le traumatisme en continu pourrait entretenir le statut de victime qui ne serait pas sans bénéfices secondaires symptomatiques et narcissiques.
Christine Angot lors d’une rencontre avec Laure Adler, elle exprime : « son attachement à la musique de sa langue intérieure, une langue qui « sonne juste » en dehors du référent même des mots, un référent dont, finalement, on pourrait peut-être se passer. » Elle ajoute : « J’aime beaucoup plus remplir les mots, voir les mots que de raconter l’événement ou raconter des choses. » L’interprétation d’un dire « dit-sociation ou oser dire », l’expression d’un corps coupé, d’une langue « chose » vécue hors d’elle aux moments d’actes pervers incestueux ? Une langue abandonnée au père avec pour perte toute la représentation symbolique du père ainsi que la perte d’une représentation, d’un imaginaire du mot « papa » de son enfance !
Pour le magazine Madame Figaro, Christine Angot précise : « La psychanalyse m’a sauvé la vie, c’est clair et net. À ce moment-là, j’écrivais déjà. Et donc, il y avait déjà la question du Je n’y arrive pas. Est-ce que vous pensez que c’est facile à supporter ? Écrire, ça veut dire être en contact avec le retour constant à la page zéro, avec le pas-grand-chose, voire le rien. » Comment « supporter » l’impensable, l’inimaginable avec un je clivé, divisé et un « retour zéro ou la perte du héros », symbole de la répétition du schéma traumatique.
L’auteure a osé mettre des mots pour dire ses plaies au sein de plusieurs œuvres littéraires qui explorent des expériences personnelles intenses. L’excitation d’une plume phallique pour trancher et inscrire le pathos : « Écrire, j’ai adoré ça, vertigineux », dira-t-elle. Notons que la répétition de ses écrits serait une façon de symboliser le trauma, ce premier coup impensé devenu traumatisme pour la représentation de ce coup qui n’est pas vécu du côté d’une recherche du plaisir. Celui-ci serait mis en visibilité par un mouvement plus primitif de l’appareil psychique, dans lequel la répétition persistante du trauma représenterait une piste dirigée vers de l‘inanimé.
Une représentation dévoilerait une charge pulsionnelle du langage pour nous montrer sa face de pulsion de mort. La monstration par écrit du traumatisme vécu par le « père monstre. » La théorie du traumatisme selon Freud[4] représente l’effraction du pare-excitation, un système pensé comme gardien et régulateur ; tout traumatisme induit une brèche dans un Moi qui n’ait pas réussi à se protéger, qui ne parvient pas à neutraliser l’afflux d’excitation. Utiliser les mots pour C. Angot signifie « dire ce qui est » quand la caméra pour son film documentaire « La famille » lui permet « de montrer ce qui est », une protection intérieure selon elle. « Quand les choses sont vraies, elles ne peuvent jamais être indécentes », assènera-t-elle tout au long de ses entretiens. Elle parle d’une recherche obstinée de vouloir comprendre, de savoir en disant à la journaliste de France Culture que ça ne règle aucun trauma ! Cette quête de vérité ou du savoir où « voir ça » ne nous ramènerait-elle pas à la scène primitive ? Cette scène organisatrice engendrée par l’irruption énigmatique des rapports sexuels parentaux, observée ou fantasmée, construite et interprétée par l’enfant en termes de violence provoquée par le père. Une représentation énigmatique qui engendrerait une excitation sexuelle selon Freud. Si la scène représente pour le sujet une menace de castration, voire un moteur pour sa vie fantasmatique, on peut penser que l’excitation, voire ses répétitions, sont mises au service d’un processus d’écriture pour transformer et canaliser sa pulsionnalité (« libido d’écriture ») ainsi que d’autres essais artistiques pour l’auteure. Sa relation incestueuse lui a fait rencontrer l’expérience d’être actrice d’un vertige, d’un forçage, le franchissement d’une frontière située au niveau du corps, selon Clothilde Leguil[5]. Le corps serait-il devenu celui d’une enveloppe de l’objet Livre, les mots comme protection ? Le vécu de cette femme telle une chute selon le psychanalyste Guy Decroix ou la « chute », le fait de choir, de déchoir, de tomber d’une position asymétrique du père symbolique aura provoqué un écrasement générationnel, l’effondrement de l’autorité et de l’antériorité nécessaires pour grandir et se tourner vers un autre avenir.
La mise en scène médiatique choisie provoquerait-elle une confrontation de l’auteure entre l’idéal du moi et la perte narcissique primaire d’un moi idéal ?L’excellence d’une toute-puissance narcissique que l’on se fait de soi comme sujet/objet idéal. Cette perte du moi idéal face à l’impact traumatique, trouverait-elle sa source par la création de l’idéal du moi pour tenter d’être reconnu et/ou subsisterait le désir d’être aimé ?
Notons que dans le processus psychique du sujet et ses réalités, le moi idéal sera remplacé par l’idéal du moi. Pour rappel, le concept de l’idéal du moi apparait dans l’essai de Sigmund Freud en 1914 Pour introduire le narcissisme. Selon Michel de M’Uzan[6], l’Idéal du moi serait un substitut du narcissisme phallique de la mère. Je cite : « Pour être aimé d’elle, une voie privilégiée : accomplir pour elle un programme qu’elle n’a pas pu réaliser. »
La perte du moi idéal et retrouver un idéal du moi et ses projections serait-il alors un facteur de croissance ou de souffrance ? Une dynamique psychique qui va s’opérer entre souffrance et croissance avec plusieurs facteurs possibles ; la construction de la personnalité, l’histoire, le contexte, les ressources psychiques du sujet et son vécu traumatique. Notons l’expression de Jacques Lacan selon qui « l’idéal du moi, une construction subjective ou l’idéal de l’autre qui conduit le moi à se chercher dans le regard de l’autre ». Autrement dit, le désir du sujet est en relation avec le désir de l’Autre, un lien en miroir avec tout ce qui l’entoure. Dans le cadre d’une enfance sexualisée et du passage à l’acte incestueux, cet « idéal » nous amène à interroger les symptômes parentaux et leurs traumatismes pour la construction psychique du moi idéal du sujet, celui qui se constitue dans le cadre du stade du miroir ?
L’enveloppe narcissique est la représentation que le sujet a de lui-même, de son image et de son identité. Elle est le résultat d’un processus de construction psychique qui implique le rapport à l’autre, à son regard et à sa reconnaissance. Le lien affectif se noue avec l’autre dans son rapport à l’imaginaire et à la réalité. Si la résolution œdipienne invite à la symbolique du mythe, l’effraction traumatique va proposer une déconstruction pulsionnelle et psychique de l’enfant. Le miroir sera brisé et ce sera la perte de l’unification du moi, la dissociation d’un sujet organisé du côté de la psychose assujetti à survivre avec des prothèses symboliques !
Notons que l’individu qui aura subi une première fois, voire la répétition de violences faites au corps, celui-ci sera devenu objet de prédation. Des sujets devenus objets, des femmes, des hommes névrosés ou plus dramatiquement psychotiques, de n’avoir pu s’émanciper de la problématique de l’inceste. Comment la personne va pouvoir transformer cet « homicide » ? J’ose le mot « homicide », sa définition : « le fait de tuer un être humain ». En effet, c’est l’être du sujet tué par « de l’Autre », qui va transformer la destinée d’un sujet et ses potentialités ainsi que ses rêves, son lien à son corps, son propre érotisme, son imagination… L’inceste demeure un crime amèrement pensable qui mettra le sujet hors de son je, voire hors-jeu ! Et pour celles et ceux qui auront eu cette capacité créative dans la diversité des œuvres écrites, filmées, ces sujets vont devoir vivre avec cette perte énigmatique ! La question reste posée : « De quelles pertes pourrait-il bien s’agir ? »
« J’aime, je n’aime pas : cela n’a aucune importance pour personne ; cela apparemment n’a pas de sens. Et pourtant, tout cela veut dire : mon corps n’est pas le même que le vôtre. » Roland Barthes, Roland Barthes par lui-même, 1975
« Il faut toujours dire ce que l’on voit ; surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit » Charles Péguy, Notre Jeunesse, 1910
« La question décisive pour le destin de l’espèce humaine me semble être de savoir si et dans quelle mesure son développement culturel réussira à se rendre maître de la perturbation apportée à la vie en commun par l’humaine pulsion d’agression et d’auto-anéantissement. » Sigmund Freud, Le Malaise dans la culture, 1929
« Nous ne sommes pas encore nés, nous ne sommes pas encore au monde, il n’y a pas encore de monde, les choses ne sont pas encore faites, la raison d’être n’est pas trouvée, la seule question est d’avoir un corps. » Antonin Artaud, 1948
Sommaire
Johann Heinrich Füssli, Le Cauchemar, 1781, Detroit Institute of Arts, États-Unis
Introduction
IDans l’actualité Langage de l’événement. Démonstration par l’actualité. Les corps féminins.
II En psychopathologie et en psychanalyse Discours psychopathologique. Les psychopathologies et le corps. Les troubles paraphiliques. Impression du corps. Image du corps.
III Dans la civilisation et les cultures Mythe des humanités. Éléments d’épistémologie du traitement des corps dans les religions, les aires civilisationnelles, les conflits personnels. Éclairage psychanalytique.
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Introduction
Notre propos ne prendra pas en compte la dimension politique, sociale ou idéologique du devenir des corps humains, afin, à la lumière d’un événement récent qui a provoqué une indéniable répercussion sur différentes sphères d’observation du monde, de tenter de comprendre à la lumière des motions de la théorie de l’inconscient ce qui a été considéré comme une conséquence majeure de l’attentat du 7 octobre, savoir la manière dont les corps ont été montrés et traités. Si l’on excepte la dimension politique de cet événement, l’actualité du massacre islamiste[1] du 7 octobre 2023 entraîne une certaine difficulté pour en comprendre le sens, si ce n’était la double acception qualitative et quantitative pulsionnelle du traitement des corps, le corps étant considéré ici comme trope organisateur de son propre devenir, par le langage de l’image, par le discours psychopathologique et par une mythique de l’événement.
Notre ligne directrice sera de replacer le traitement des corps dans des logiques formelles descriptives pour ne pas laisser l’intuition, même si elle y a sa part, et l’émotion, dont il est difficile de s’abstraire – humain, trop humain – prendre le dessus sur l’intellection, la compréhension et l’analyse du discours[2] pour aller plus en profondeur dans la compréhension de l’événement.
Notre problématique consistera à tenter de faire la part des choses, du point de vue de l’inconscient (pulsion de vie – pulsion de mort ; sexe et mort ; corps totem et corps tabou), dans les relations qui s’instaurent entre les sujets. Il s’agira de montrer que la réalité des conflits appartient d’abord au sujet, tout en s’inscrivant, nonobstant, dans une société, et que les contextes, historique, géographique, sociologique, politique, doivent, certes, être pris en compte a minima, mais les points de vue pour comprendre ce qui a pu se passer ce jour-là en resteront à la « rencontre », sous l’angle de la pulsion, de personnes, de sujets, de corps.
Notre développement concernera donc, dans un premier temps, l’actualité récente, pour tenter de cerner les motions en cause dans ce qu’il advint des corps des victimes, puis des assaillants, pour ensuite essayer de décrire ce qui se joue par les mouvements en jeu dans ce que la responsabilité personnelle et, éventuellement, les troubles de la personnalité, temporaires ou définitifs, font des corps, corps du sujet, corps de l’objet, pour enfin tâcher d’examiner ce qui est involu aux corps dans les aires civilisationnelles de notre quelquefois étrange, souvent mystérieuse et maintes fois inquiétante planète.
I. Dans l’actualité
À cet égard, il parait important de souligner que, par-delà la guerre, le conflit, les massacres récents (massacre : meurtre d’un grand nombre d’êtres sans défense), il nous faut tenter, au travers des éléments connus – puisque la plupart des témoins ont été tués ou sont encore otages – de l’attaque qui a inauguré l’ébranlement mondial du 7 octobre 2023, de comprendre la configuration qui a fait que les agresseurs s’en sont pris aux corps, et, singulièrement, aux corps des filles, des femmes, évanouies ou agonisantes, jetées nues dans les voitures et les pickups, violées et mutilées (sur certains corps retrouvés, les os du bassin auraient été fracassés, indiquant des viols multiples ou une violence inouïe, les organes sexuels arrachés, les seins découpés), quelquefois, semble-t-il, violées mourantes, dans les maisons, les basses fosses et les hangars des assaillants[3]. Victimes et otages, dans la mesure où les corps étaient trop abîmés, les témoignages étant potentiellement accablants, ont été massivement brûlés, les suppliciées retrouvées nues, souvent les mains liées, dans des positions obscènes[4].
Souffrance et torture, réelles ou simulées, choquent, au sens premier du terme, l’imagination, (réel lacanien) que ce soit dans l’histoire du crime ou dans les saynètes pornographiques. Cependant, malgré la désagrégation-régression morale et/ou mentale des responsables ou des protagonistes, et, nonobstant les convictions ou les conditionnements, religieux, politiques, qui pourraient sous-tendre refoulements et corollaires passages à l’acte, il faudra s’efforcer de comprendre ce qui, dans l’hypothèse d’une pulsion sexuelle modifiée, crée, selon les cas, dépassement et sublimation ou, a contrario, transgression et perversion.
À cet égard, il nous faut rappeler que le propre de la perversion comporte le basculement, possiblement temporaire (perversité), dans le « hors limites », le propre de la psychose inclue la destruction du réel psychique[5], le propre de la psychopathie intègre l’avilissement du réel physique et corporel. Dans les trois pôles (pervers, psychotique, psychopathique) considérés, le prix à payer pour la victime, et quelquefois, selon ce qui sera éventuellement considéré du point de vue du Droit, pour le responsable, est démesuré. Déchéance psychique, physique, sociale, sont au programme. Il suffit d’observer ce que sont les personnes concernées dans la communauté des hommes. Les pervers ont maille à partir avec la loi, les psychotiques avec la santé du corps, les psychopathes finissent derrière les barreaux. Dans l’idéologie wokiste, ils peuvent trouver un « sens » à leur pathologie, et, éventuellement, s’épanouir, dans la prostitution, ainsi qu’il en est pour les transgenres (des psychotiques pour Lacan), dans les sections de sécurité des hôpitaux psychiatriques pour les schizophrènes, dans les cachots des QHS pour les psychopathes.
Les supplices, les mutilations, les viols, les aberrations sexuelles déstructurantes, réels, allégés ou feints, non seulement consolident la symptomatologie, donc de plus en plus difficile d’accès à sa résolution, mais peuvent en effet, en des métaphores visibles, renvoyer au démembrement psychotique, à la perversion sadique, à la négation psychopathique de l’altérité ainsi que, traditionnellement, à la soumission forcée consécutive à la pulsion d’emprise. L’observation incline à penser que ce type de configuration entretient des relations fonctionnelles avec ce que la psychanalyse peut nous apprendre des états limite. À travers les événements de ce type d’actualité, prétextes à une compréhension plus précise des violences de la nature de celles qu’on a dû découvrir ce jour-là, dans le traitement des corps, un environnement idéique paroxystique a pu favoriser la décompensation des sujets aux limites du pôle psychotique, illustré par le morcellement des corps, du côté du pôle pervers (sadisme et exhibition), du côté du pôle psychopathique, contraire à toute idée d’altérité. La confusion, mise en abyme dans les contextes historique, géographique, sociologique, politique évoqués, chez les sujets assaillants, des pulsions de vie et des pulsions de mort, à l’encontre du principe de liaison, a pu être favorisée par l’existence de ces cercles environnementaux concentriques précités mortifères entourant le sujet, impliquant le principe de déliaison. Cependant, le sujet et sa responsabilité, consciente et, dans une certaine mesure, inconsciente, sont à l’origine de ses actes, souvent irrémédiablement[6].
La perversion sadique exhibée, les décompensations psychotique et psychopathique manifestes, confortées par le partage viril des exactions, détruisent non seulement l’apparence et l’intégrité des corps[7], mais annihile en le sujet actant, et en leurs commanditaires – le Droit commun a quelque chose sans doute à en dire en termes de « crime contre l’humanité » –, toute idée même d’une quelconque idéalité, a fortiori d’une quelconque spiritualité. Peut-être plus sévères encore et, à terme, plus définitifs, les actes, qui parlent mieux que tous les mots, toutes les justifications, toutes les causes, ont tué en les tortionnaires toute idée du bien, dans leur exhibition d’une folie jouissante, et toute idée du bon, en détruisant des organes majeurs du plaisir et de la maternité chez les femmes, c’est-à-dire les lieux par excellence de la pulsion de vie. L’agression physique, de la simple tape, en passant par l’intentionnalité de nuire et jusqu’au point où le corps peut être abimé, voire détruit, représente déjà, par définition, une forme d’effraction manifeste et dont la personne – et son corps – conservera la mémoire la vie durant[8].
Pour illustrer ce qui peut prendre l’ascendant sur toute raison, au cœur d’une forme de massacre, dans l’itération sadique d’une destructivité pathologique, ici individuelle, d’un corps, Inass, petite fille de 4 ans retrouvée morte dans un fossé le 11 août 1987, le corps découvert le long de l’autoroute A10[9] dans le Loir-et-Cher a subi un paroxysme d’agression barbare, qui peut représenter une sorte de métonymie ici individuelle de ce qui a pu se passer mutatis mutandis le 7 octobre, là dans un contexte de destruction collective. L’agression, le vol, le viol, l’abus de pouvoir[10], provoquent ordinairement un retentissement qui concerne, si la vie de la personne est sauvegardée, d’un côté la peur générée par les atteintes à l’intimité profonde[11] du corps, à son intégrité, et de l’autre l’angoisse qui prend racine sur cette effraction (une perte fondamentale du schéma corporel ordinaire). La répercussion de tels actes sur la vie des personnes concerne, compte tenu de la complexité des retentissements de l’atteinte à l’intégrité et en raison du dépassement des normes relationnelles qui caractérise les passages à l’acte, la question des limites, les accomplissements pervers intégrant supplémentairement une double dimension psychotique et psychopathique.
Dans les événements qui proposent les interrogations présentes, La problématique à saisir concerne tout d’abord la signification de ce que des humains ont été capables de faire des corps, et, singulièrement, du corps des femmes, donc, et, en second lieu, selon les déplacements psychopathologiques mentionnés, dont on peut observer l’abolition des systèmes pare-excitation, concerne ensuite la satisfaction qui a découlé de la destruction des corps, vivants ou morts. Depuis le massacre de la Saint-Barthélemy, qui n’a pourtant pas impliqué du point de vue sexuel un traitement des corps identique à celui du massacre du 7 octobre, l’histoire occidentale ne fait pas état d’un assassinat de masse comprenant un traitement des corps équivalent, particulièrement sur le corps des fillettes, jeunes filles, femmes, femmes enceintes, femmes âgées. Cependant, de telles exactions ont été documentées, ailleurs qu’en Occident, sur des victimes moins nombreuses. En effet, les meurtres sexuels (conjonction de viols et d’actes de barbarie sur les mêmes personnes) sont rares dans l’histoire, même s’ils existent, rares en tous cas sont les crimes sexuels de masse – inexistants dans le monde libre. Ils ont lieu, pour les horreurs les plus impossibles à décrire et à mettre en mots, au Congo, en Chine (Nankin), au Liberia, au Salvador, en ex-Yougoslavie, en Libye, en Syrie, au Rwanda, et ils réalisent la pulsion de destruction non dans l’immédiateté du crime sexuel, mais pour nier la dignité d’un passé, d’une descendance, et pour saper tout droit à aller vers la vie, d’un avenir, compte tenu de la volonté illimitée d’annihiler l’existence de l’autre – le plus souvent la femme, source de fécondation, désormais impure et symbole de honte – comme humain et, en fin de compte, d’en faire un corps-chose. Notons que le Droit international acte qu’une vingtaine de pays n’a pas encore ratifié la définition même de « viol de guerre[12]». Les survivantes devront sans doute, ultérieurement, et pour sauvegarder un équilibre – social, familial, personnel – mis à mal, réaliser sur le plan psychique des protections dissociatives, et, peut-être se taire et ne pas témoigner, afin de ne pas consolider en elles-mêmes le syndrome de la femme attouchée, violentée, violée, autant vis-à-vis de leurs proches, que par rapport à leur image interne. Elles pourront justement utiliser, pour cela, les réseaux sociaux et amicaux pour recréer du lien.
II. En psychopathologie
Dans un souci de compréhension des agressions et crimes sexuels, précisons qu’un meurtre sexuel (meurtre sexuel sadique, ou meurtre sadique) caractérise un homicide dans lequel est recherchée une satisfaction sexuelle par le meurtre d’un individu. Le meurtre sexuel dénote une perversion, synonyme du terme « paraphilique » préféré par les manuels d’obédience américaine. Communément, ce type de crime se réalise par un meurtre se confondant avec un rapport sexuel ou une mutilation sexuelle (organes génitaux ou zones érogènes du corps de la victime). La mutilation de la victime peut impliquer éventration ou arrachement de l’appareil génital ou reproducteur, introduction d’objets coupants ou de projectiles, ce qui d’ailleurs se serait passé le 7 octobre. Cela inclut souvent des activités comme déchirer les vêtements de la victime, placer le corps dans différentes positions, souvent sexualisées, insertion d’objets dans des orifices du corps, actes d’anthropophagie ou encore de nécrophilie.
Une sollicitation par trop aisément accessible du marché de la pornographie, qui laisse la possibilité à certains esprits faibles et/ou soumis de s’enfermer dans une sexualité fantasmatique laquelle, conjuguée à la frustration d’une discrimination homosexualisée rendue obligatoire par une séparation soi-disant ontologique hommes-femmes (tenues, places sociales, habitus discriminants), va dans certaines circonstances (mots d’ordre politiques datés, usage de drogues, milieux dogmatiques aliénants, environnements sociaux frustes) entraîner aux passages à l’acte (pulsion de destruction) en raison supplémentairement d’un terrain de pensées sommaires, stéréotypées, répétitives, d’une notable faiblesse intellectuelle et culturelle, imperméables à la sublimation (pulsion de vie).
Afin d’avoir à notre disposition des références théorico-cliniques schématiques mais communément admises pour situer ce qui peut se passer dans les cas de mise en actes fantasmatiques dans la réalité, passons rapidement en revue les rubriques qui concernent les perversions, dans la mesure où elles autorisent des réalisations psychotiques et/ou psychopatiques. De nos jours donc, le DSM a remplacé le terme de « perversion » par celui de « paraphilie ».
Le DSM-IV-TR (1994) retenait la classification des troubles sexuels pour les paraphilies, mais ajoutait également la catégorie « troubles de l’identité sexuelle et des genres ». Le DSM-IV retient les mêmes types de paraphilies listés dans le DSM-III-R (1980), incluant les exemples non spécifiés et introduisant certains changements aux définitions de types spécifiques. Les paraphilies étaient définies par le DSM-IV-TR comme troubles sexuels caractérisés par des « comportements intenses et récurrents sexuellement fantaisistes, de grandes « envies » sexuelles impliquant généralement (1) objets inanimés, (2) souffrance et humiliation de soi ou d’un partenaire (3) enfants ou autre personne non consentante durant une période de plus de 6 mois (Critère A), qui peut « cliniquement causer une détresse sociale, d’occupation, ou autre zone importante du fonctionnement » (Critère B). Le DSM-IV-TR décrivait huit troubles spécifiques de ce type (exhibitionnisme, fétichisme, frotteurisme, pédophilie, masochisme sexuel, sadisme sexuel, voyeurisme et travestissement fétichiste) et une neuvième catégorie (paraphilie non spécifiée). Le Critère B diffère de l’exhibitionnisme, du frotteurisme et de la pédophilie pour inclure l’acte provenant de ses besoins, et du sadisme, acte provenant de ses besoins sur une personne non consentante. Certaines paraphilies pouvant interférer lors de relations sexuelles avec des partenaires « consentants », pour le DSM, « les paraphilies ne sont presque jamais diagnostiquées chez les femmes », cependant qu’un certain nombre d’études sur les femmes ayant une ou plusieurs paraphilies ont été publiées récemment, suite à des événements d’actualité.
Le DSM-5 (2013) introduit une distinction (après le remplacement du terme « pervers », jugé péjoratif par la culture américaine toujours déjà wokiste et les firmes pharmaceutiques, par le terme « paraphilique »), entre la « paraphilie » (symptôme consolidé et relativement permanent) et le « trouble paraphilique » (fantasmes et besoins sexuels atypiques ponctuels et/ou, sous certaines conditions, répétitifs). La première acception du terme « pervers[13] », qualifie le plus souvent des dysfonctionnements sexuels à retentissements comportementaux, relationnels et sur la santé (sociaux, professionnels, familiaux, corporels).
Le DSM-5 décrit toujours huit catégories de troubles « paraphiliques » : l’exhibitionnisme, le fétichisme, le frotteurisme, la pédophilie, le masochisme et le sadisme, le voyeurisme, le transvestisme, les troubles paraphiliques non spécifiés[14]. Les comorbidités en sont les troubles de la personnalité (environ la moitié des cas) de type psychopathique, antisocial, schizoïde, schizotypique, « narcissique », à fondement d’abus d’alcool ou de substances toxiques (50 à 83 % des cas), trouble déficit attentionnel avec ou sans hyperactivité (30 % des cas), troubles dépressifs actuels ou passés (61 à 81 % des cas), troubles anxieux (31 à 64 % des cas), déficience intellectuelle ou lésions cérébrales acquises (10 à 15 % des cas), comorbidités psychiatriques sévères (4 %)[15].
Il serait presque amusant de constater que dans l’idéologie wokiste, degré zéro de la pensée réactionnaire, établie en réaction par mots d’ordre primaires à ce que les wokistes comprennent des activités humaines complexes, le manichéisme grossier d’un champ lexical fruste dénature dans les qualificatifs le colonialisme (« esclavagisme »), le racisme (« occidental »), la science (« paternaliste »), la musique, la peinture, la sculpture classiques (« masculines »), l’art et la culture en général (« patriarcaux »), l’oppresseur (« blanc »), sous le sème de la « domination » (forcément gréco-judéo-chrétienne). La nuance et la compréhension ne sont pas de leur monde et, en cette idéologie inepte qui fait de la dialectique binaire « dominant-dominé » son dogme principal, certains lobbies défendent le droit, entre autres, aux pratiques perverses, criminelles, dégradantes (happenings) où les mises en scène dominant-dominé (soumission, sexisme, destructivité virile, saccage d’œuvres) se donnent libre cours, en autant de formes théâtralisées, au fond, du rejet de l’autre, pour eux, incompréhensible. Ceci, pour ce qui est de notre exemple princeps dans l’actualité, laisse évidemment toute la place à la pulsion de destruction, exempte de pare-excitation et composée de frustration, de sexualité virtuelle et de violence, qui, dès lors, envahit la scène sociale, les bandes[16], les « quartiers », les mouvements politiques. Au passage, dans cette même idéologie wokiste, comme autrefois en « antipsychiatrie » et aujourd’hui encore en phénoménologie psychiatrique, notons que les psychiatres sont considérés comme des « dominants », les malades comme des « dominés » !
Après le modèle, en référence à la criminalistique sexuelle, d’une conjonction de la perversion (« je t’aime, je te tue »), d’une forme psychotique de la relation à l’autre (« tu ne m’aimes pas, je te tue ») et de la solution[17] psychopathique, dont les sèmes principaux sont la domination de l’autre, la destruction de l’autre, l’avilissement de l’autre, qui semble en représenter le troisième terme conclusif, nous aurions l’aboutissement radical, apparaissant comme une synthèse des logiques perverse, psychotique et psychopathique, du meurtre archétypique du « Retour à la horde primitive[18] », brute et archaïque, particulièrement avec le viol, « violence des violences » selon le mot de Paul-Laurent Assoun[19], le terme « viol » se trouvant à la racine même du mot « violence ».
Il est par ailleurs loisible d’observer que le traitement du corps du sujet tient une place et prend une importance toute particulières dans les syntagmes psychopathologiques, ceci d’après le ressenti subjectif que le sujet lui-même peut en avoir, à la fois par l’attitude, le discours, la polysémie des langages de la personne, place et importance variant selon les pathologies. Ainsi, nous trouverons, dans les troubles psychiques, le traitement inconscient du corps par le sujet comme représentant un enjeu symptomatique majeur du Moi dans :
La dépression – le corps pesant, qui tire en arrière
L’anxiété – le corps sous tension, comme menacé
L’hystérie – le corps comme objet d’attention et d’observation
L’obsession – le corps comme objet d’un soin jaloux
L’addiction – le corps inassouvi, en perdition
La perversion – le corps soumis soumettant
La paranoïa – le corps sous observation agressive
La schizophrénie – le corps impossible, morcelé, revendiquant
La psychopathie – le corps de l’autre nié, à abîmer.
Notons également, afin d’insister sur le traitement du corps propre et du corps – fantasmé – de l’autre dans les psychopathologies, que celui-ci varie en fonction des troubles de l’image de soi de manière manifeste dans :
La somatoparaphrénie (complication du S. de Cottard et du S. de Korsakov, avec sous-attribution ou sur-attribution d’organes)
La schizophrénie
La phobie sociale
L’onychophagie (un plaisir et une punition)
Les tocs (et les tics)
L’éreutophobie (peur de rougir en public)
L’émétophobie (peur de vomir, la peur de manger en public se rencontrant également)
L’anorexie
La boulimie
La toxicomanie.
À l’orée des limites des psychopathologies et les cultures, nous avions décrit, en partant des principes de liaison et de déliaison[20], des pulsions de vie et des pulsions de mort[21], l’étrange et fascinant phénomène, entre psychopathologie et Histoire, du mouvement sectaire des Convulsionnaires[22].
Entre les psychopathologies perverses (masochique, sadique) et le phénomène sectaire, la place du sujet occupa dans cette unique configuration historique une situation très particulière, dans la mesure où le rôle laissé à la dimension mortifère de la sexualité fut poussé à un paroxysme d’ambivalent balancement entre un environnement passif et actif et des sujets soumis et soumettant.
III. Dans la civilisation et les cultures
Le traitement des corps est lié tout d’abord intimement à la biologie et aux pulsions. « Le concept de pulsion nous apparaît comme un concept limite entre le psychique et le somatique, comme le représentant psychique des excitations, issues de l’intérieur du corps et parvenant au psychisme, comme une mesure de l’exigence de travail qui est imposée au psychique par suite de sa liaison au corporel[23]. » Les pulsions sont de plusieurs ordres, pulsions sexuelles et du Moi ou d’autoconservation, pulsions de vie, donc, et pulsions de destruction, pulsions de mort. Leur destin est conditionné, selon les démonstrations développées par Freud, par trois principes fondamentaux : le principe de constance, en fonction duquel la quantité de sollicitations somatiques et psychiques oblige le sujet au maintien de l’appareil psychique à un minimum d’« excitations » régulées par les « décharges » pour éviter un trop plein de déplaisir, le principe de plaisir, qui vise à la décharge immédiate, grâce à la satisfaction, réelle ou fantasmatique, le principe de réalité, qui contribue à ajourner la satisfaction et à poser les limites nécessaires à l’équilibre, avec soi-même et avec l’Autre, lesquels déterminent les principes de liaison et de déliaison[24]. Jean Laplanche et André Green, chacun à leur façon, ont mis en évidence la pulsion sexuelle de mort, radicalement hostile au Moi (Laplanche) qui postule l’existence d’un dualisme au cœur de la pulsion sexuelle rigoureusement inconciliable avec le développement du Moi[25]. Ainsi, destruction et déliaison sont les deux dimensions par lesquelles se pourrait considérer l’impasse mortelle de la nature, en partie mortifère donc, de la pulsion sexuelle non du tout appréhendée en fonction d’une idée de responsabilité du Moi vis-à-vis de lui-même, mais au contraire dans une forme de débordement funeste – et éphémère – d’un sujet réduit à une implosion pulsionnelle. André Green, de son côté, développera la possibilité d’une sorte de cas limite théorique dans sa conception de narcissisme de vie – narcissisme de mort[26]. À ce propos, l’auteur suggère de rendre compte « […] des ensembles dans lesquels s’insèrent hystérie et cas limites, les différences qui les séparent ainsi que le cadre conceptuel qui peut les réunir[27] […] », ce qui peut correspondre en plus schématique à notre idée de la conjonction du corps (hystérique par définition) avec les confins d’une expression complexe limite des perversion, psychose et psychopathie. À cet égard, notons pour l’instant que, dans ce conflit instable des trois modalités pathologiques, la perversion s’applique au débordement du corps, de manière intrasubjective sur soi-même et de façon intersubjective sur le corps de l’autre, que la psychose s’applique à l’envahissement du corps par le délire et, quelquefois, par le passage à l’acte, que la psychopathie s’applique à la destruction, meurtrière, du corps de l’autre. André Green utilise d’ailleurs, pour dénoter les courants psychiques en jeu dans ces motions, le terme « chiasme » afin de « […] traiter la zone d’intersection entre hystérie et cas limites […] » ce qui est étayé par le fait que dans l’hystérie les conflits qui concernent le corps sont liés à l’Éros et dominent, cependant que dans les états limites, c’est la destructivité qui l’emporte. Cependant, à l’inverse de ce dernier possible, nous pouvons affirmer que, contrairement à cette « intersection » mortifère, mais bien plutôt dans la possibilité du choix, trivial en quelque façon, la liaison est la condition même de la sublimation et, par conséquent, de la civilisation. La déliaison, réalisation sous une forme ou sous une autre de la pulsion de destruction ou pulsion de mort, marque l’échec de la sublimation[28], qui elle, se développe dans les œuvres de transformation à composante artistique, sociale (affective, spirituelle), et intellectuelle, dans ses déclinaisons scientifique, littéraire, analytique.
La civilisation gréco-judéo-chrétienne montre les corps, dans la rue, dans les médias, dans les arts, à tel point que l’on peut parler de corps exposés, érotisés, tout de même sublimés[29] sous une forme ou sous une autre, antique, abstraite, réaliste, figurative, hyperréaliste, baroque, classique, impressionniste, surréaliste, moderne, naïve, cubiste, expressionniste, symboliste, fauviste, pointilliste, romantique, rococo, maniériste, gothique… À l’inverse, parfois, dans des cultures non occidentales, particulièrement par le biais des corps drapés, voilés, cachés, un sentiment de honte[30] entraîne le refoulement de ce que ce corps implique de plaisir, de vie et d’expansion, et, de la sorte, dans des religiosités qui peuvent maintenir une confusion et une régression entre croyance, politique et refoulement sexuel, la représentation des corps n’existe tout simplement pas. L’équation, punitive, qui conduit honte (un sentiment de culpabilité), refoulement et frustration vers la violence, le viol (à la racine, reprenions-nous, même du mot « violence ») et le déchainement sadique sont d’autant plus forts que les corps féminins occidentaux ou occidentalisés, qui s’exposent sur les réseaux sociaux dans un érotisme puissant, quasi explicite, et, parfois, par le biais de systèmes de transition – de la suggestion jusqu’à l’hypersexualisation quasi charcutière, vers une pornographie peu ragoutante – relativisés sur les réseaux sociaux, cette thématique pouvant devenir mouvement transgressif jusqu’à l’annihilation du sujet et entrainer de plus en plus fortement vers la destructivité, ces corps, donc, visibles par le plus reculé des habitants de notre planète, n’appartiendront vraiment jamais aux individus des hordes terroristes[31] ni, a fortiori, aux populations maintenues dans un obscurantisme d’inculture et de soumission, qui ne peuvent agir à l’endroit de ces corps que par écran interposé, ceci autorisant le développement vis-à-vis des sociétés libérales un souci de revanche, récupérant la frustration de leur sexualité inassouvie, fantasmée dans un au-delà putatif, mais la réalisant parfois dans la violence et le crime. Nous en avons un exemple manifeste dans la répugnante « police des mœurs » iranienne qui moleste, agresse sexuellement, tue parfois les jeunes femmes qui porteraient le voile imparfaitement, laissant apparaître une mèche de cheveux, séduction charmante insupportable à la vue des ignobles marâtres chargées de faire respecter honte et soumission féminine. Compte tenu de la dimension inconsciente qui conduit à repousser les résultats immédiatement criminogènes de l’insatisfaction, avec pour conséquence de retarder et de répartir la menace délinquante, la frustration est détournée vers la solution catastrophique, moins immédiate nonobstant, d’une démographie exponentielle irresponsable, qui ne peut malgré tout parvenir à enrayer par ce truchement le développement de la criminalité, sexuelle en particulier. La liaison, elle, se constitue dans la création, l’intellection, la sublimation, donc, tout en sachant qu’elle peut, en perdant le sens de limites éthiques nécessaires, basculer dans la pornographie commerciale, la marchandisation des corps (GPA), les manipulations transgenristes et les déplacements économiquement organisés des populations, lesquels orientent vers une dévalorisation, plus ou moins acceptée (puisque remplacée par une pseudo valorisation progressiste), des corps. La déliaison, quant à elle, s’impose ainsi dans l’ignorance, la frustration et, par conséquent, dans des formes policées de transgression (cf. les ennemis de la civilisation gréco-judéo-chrétienne, de la culture des Lumières et les inégalités ou les erreurs, assumées ou non, sur le genre dans l’idéologie islamiste en contiguïté avec l’escroquerie wokiste[32] ainsi que dans le commerce mondialisé de la pornographie, de la gestation pour autrui et du remplacement massif de la démographie). Dans certaines doctrines de certaines religions et religiosités[33], le corps féminin est voilé, discriminé par les hommes et discriminant à l’égard des autres femmes, le corps masculin est tyrannique (pas de liberté vis-à-vis des autres croyances dont les tenants sont apostats, pas d’égalité vis-à-vis des femmes, inférieures dans certaines basses strates sociales, à plus forte raison vis-à-vis des femmes occidentales – inaccessibles en réalité comme on l’a vu – considérées au mieux comme des demi-mondaines, au pire comme des prostituées, pas de fraternité vis-à-vis des hommes non croyants, infidèles, ou croyants et implicitement rabaissés au statut d’obsédés sexuels (ce qu’ils peuvent d’ailleurs devenir, dans la pulsion qui se retourne contre soi, puis frustrés, puis violents[34]). Soumission, pseudo pudeur ou prostitution et pornographie, GPA et commercialisation des corps, banalisation des paraphilies et spécialisation dogmatique dans la violence et, en certaines aires, norme de la domination patriarcale ou du commerce amoral, tel celui du transgenrisme[35] dont le marché mondial de la réassignation sexuelle atteindra en 2028 près de 600 millions de dollars[36], celui de la réassignation hormonale ayant atteint 1,6 milliard de dollars en 2022, et qui autorise, dans certains hôpitaux occidentaux dénués parfois d’éthique, prescriptions de bloqueurs de puberté, d’hormones contraires au sexe quelquefois nocives et à effets irréversibles, ablation des seins et des organes génitaux, perte de tout plaisir sexuel, cicatrices ineffaçables, infertilité, dépressivité, dont les nombreuses victimes – même si les pays qui étaient dans ce domaine « en pointe » font aujourd’hui marche arrière (Royaume Uni, Suède) – sont atteints, sous prétexte d’« identité de genre », à près de 75%, de troubles mentaux[37]. Au passage, un seul critère (moral) pour valider ou invalider les comportements sexuels : le « consentement » (« C’est un peu court jeune homme, on pouvait dire, oh Dieu, bien des choses en somme »), lequel fait courir le risque d’une faute de compréhension par l’innocence, qui, elle, peut consentir, dans l’ignorance des conséquences qu’un détournement sentimental ou un effet de mode peut engendrer. En ces différents abus, dans l’insuffisance du sexuel ou dans son extension illimitée, où le danger réside dans la violence, la dégradation, l’annihilation de l’imaginaire érotique chez l’enfant et l’adolescent, et dans la nécessité d’augmenter les doses (dopamine, « dope », exacerbée par le biais de fantasmes de plus en plus transgressifs et violents, ce qui conduit sans coup férir au passage à l’acte sexo-criminel par l’intermédiaire du darknet ou des conflits armés) chez l’adulte, jusqu’à la pathologie physique, mais aussi dans l’extinction du désir entre un sexe et un autre, dans la commercialisation et la dénaturation du sentiment amoureux, dans l’absence d’effet cathartique (le militantisme wokiste entretenant l’illusion du « tout est possible » dès lors qu’il y a plaisir). En toutes ces acceptions d’une sexualité dénuée de sentiment amoureux, l’idée d’un quelconque Surmoi a disparu.
Pour illustrer ce phénomène de prévalence de la destructivité et, dans certains cas, de l’intégration de la pulsion de destruction au sein même de la sexualité refoulée, et pour boucler sur notre introduction, concluons sur la manière dont les corps sont traités dans certaines contrées et au cœur même de l’Europe, avec quelquefois une lueur d’espoir têtue et, forcément, sublime. En certaines aires à présent reculées du monde, le traitement du corps des femmes et des filles (meurtres, viols, pendaisons, lapidations) témoigne de l’emprise du refoulé dans le sadisme social, cependant que l’Espérance accompagne, venant une fois encore des femmes et d’hommes de plus en plus nombreux, et la pulsion de vie voilée, violée, refoulée resurgit du néant par les voix des femmes et des hommes qui chantent, qui dansent et qui rient, qui se battent partout dans le monde pour montrer que la vie est là, toute proche, derrière l’immonde scandale d’une fille tuée pour un voile mal porté, redonnant de la couleur à la vie. Une déclinaison du refoulement pulsionnel et de ses effets dans une population fruste confrontée à la liberté occidentale des corps féminins a donné en Europe les événements inédits de viols de masse, le 31 décembre 2015 à Cologne (1 088 plaintes déposées, 470 concernant des agressions sexuelles, viols et agressions, attouchements sous contrainte, et 618 des vols, des coups et blessures), et dans toute l’Allemagne avec 1500 plaintes, dont 513 pour agression sexuelle, viol, exclusivement commis par des groupes d’hommes (entre 2 et 40), immigrés, illégaux et demandeurs d’asile du Maghreb et d’Afrique sub-saharienne, sur des femmes et de très jeunes filles[38]), mais aussi notablement en Autriche, en Finlande, en Suède et en Suisse[39]. Aujourd’hui, en France, les agressions sexuelles déclarées en commissariat (crimes, viols, violences sexuels) commis par des hommes seuls, souvent mineurs ou déclarés tels par les associations, sur des femmes, quel que soit leur âge, et parfois sur des homosexuels[40], seraient au nombre de 120 par jour[41], et les attaques au couteau, piètre phallus, se multiplient.
Il y a lieu, avant de conclure, de reconnaître que le corps et l’image du corps sont à la fois les représentants et le moteur de la civilisation chrétienne, autorisant ainsi de multiples formes de sublimation. En effet, le corps est au centre des développements et des questionnements du christianisme – religion de l’incarnation –, le calendrier du monde, heureuse métaphore, prenant pour point de départ la naissance du Christ[42]. Il en est de même de l’image du corps, sous toutes ses formes, symboliques et, comme on l’a vu, artistiques, qui, au contraire du judaïsme et de l’islamisme, se trouve au cœur même de la civilisation chrétienne.
Pour finir cette présentation, en des questionnements quelque peu douloureux, du traitement des corps dans l’actualité, en psychopathologie et dans une optique civilisationnelle, l’importance décisive du rôle tenu par les systèmes Ics-Pcs-Cs, les instances Ça-Moi-Surmoi et les motions psychiques qui produisent liaison et déliaison dans les élaborations, plus ou moins abouties, de la réalisation pulsionnelle du sujet et de l’objet, demeure éminemment complexe et contradictoire. Dans le meilleur des cas, la considération du nécessaire équilibre entre principe de plaisir et principe de réalité autorise l’expression de la sublimation, artistique, sociale (affective, amoureuse, spirituelle), intellectuelle, jusque dans ses déclinaisons scientifique, littéraire, analytique[43], et implique que les contradictions pulsionnelles, originellement destructrices, puissent devenir, préférentiellement, créatives, afin de se résoudre, non dans l’univers cauchemardesque de passages à l’acte limites, mais au contraire dans la réalisation sublimée de ces contradictions qui peuvent alors être porteuses de vie.
[1] Au XXIe siècle, le terrorisme islamiste a dépassé par ses tueries de masse les divers assassinats collectifs touchant une population civile, avec les attentats de New-York (2001 : 2753 morts), Madrid (2004 : 191 morts), Londres (2005 : 56 morts), Bombay (2008 : 188 morts), Moscou (2020 : 39 morts), Nairobi (2013 : 68 morts), Paris (2015 : 130 morts), Bruxelles (2016 : 32 morts), Orlando (2016 : 49 morts), Nice (2016 : 86 morts), Quetta, Pakistan (2018 : 149 morts), Sri Lanka (2019 : 269 morts), Kaboul, Afghanistan (2020 : 22 morts), Bagdad, Irak (2021 : 32 morts), Israël (2023 : 1160 morts), Kerman, Iran (2024 : 94 morts), Moscou (2024 : 143 morts). Pourtant, ce qu’il est advenu des corps le 7 octobre 2023 en Israël et à Gaza est inédit. Cf. https://www.fondapol.org/etude/les-attentats-islamistes-dans-le-monde-1979-2021/. Notons que quelques des derniers attentats de masse se sont précisément attaqué à des lieux de spectacle, de musique, de fête, de rencontre, de culture, de vie, ce dernier terme pris au sens ordinaire etpulsionnel.
[2] Qui consiste, dans l’ordre d’apparition locutoire, en : descriptif, narratif, explicatif, argumentatif, injonctif.
[3] Rapport de Pramila Patten, Représentante spéciale des Nations unies sur la violence sexuelle dans les conflits.
[5] La « déconstruction », souvent définitive, est une des caractéristiques des psychoses, puisque son principe est une réalité hallucinatoire (pour les exégètes : non symbolisable) qui a pris toute la place dans l’économie psychique du sujet.
[6] Nicolas Koreicho, Agressivité – Violence – Ambivalence ; pulsion de vie, pulsion de mort, 2014. En ligne, Site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/agressivite-violence-ambivalence-pulsion-de-vie-pulsion-de-mort/
[7] Le respect de l’intégrité physique assure la protection du corps humain et de la vie humaine. En France, la protection du corps humain est assurée notamment par les lois « Bioéthique» de 1994 (réformées en 2004), qui ont introduit dans le Code civil les articles 16 et suivants. Ainsi, l’article 16 du Code civil dispose que « la loi assure la primauté de la personne, interdit toute atteinteà la dignité de celle-ci et garantit le respect de l’être humain dès le commencement de sa vie ».
[8]On a pu déceler les traces des traumatismes sur l’ADN de nos cellules en observant la modification de la forme des gènes impliqués dans les circuits du stress et, plus encore, les modifications épigénétiques induites qui, selon certains chercheurs, se transmettent au travers des générations, dans certaines conditions. Les traumatismes, les expériences, les événements s’inscrivent sur l’ADN des cellules, constituant ainsi une sorte de mémoire physico-chimique. Par suite, l’expression des gènes impliqués dans les divers circuits neuronaux est influencée, voire modifiée par ces différents traumatismes, expériences, événement (épigénétique). Ces inscriptions complexes (méthylation, compaction, ouverture, petits ARN non codants…) épigénétiques, sont proportionnellement plus nombreuses et marquées si les traumatismes, les expériences, les événements ont été répétés, plus précoces ou plus violents. Ces modifications épigénétiques sont lisibles en imagerie dans certains états de stress. Elles sont possiblement transmissibles sous une certaine forme à la descendance.
[9] Seul son corps a été retrouvé et, il y a peu, plus de trente ans après les faits, les coupables ont été retrouvés : « La petite fille est habillée d’un short et d’un tee-shirt, avec une robe de chambre à carreaux bleus et blancs. Une simple couverture dissimule les traces des sévices qu’elle a subis. Les expertises révèlent des traces de brûlures dues à un fer à repasser, des fractures non consolidées, ainsi que des cicatrices et des plaies. L’enquête démontrera que ces dernières ont pu être provoquées par une petite mâchoire, qui pourrait être celle d’une femme. Le juge d’instruction de Blois, chargé à l’époque du dossier, estime alors qu’il s’agit « pratiquement d’un cas d’anthropophagie avec prélèvement de chair ». L’arrestation, fin 2016, d’un homme de 34 ans après une bagarre survenue l’été précédent à Villers-Cotterêts (Aisne), n’ayant a priori pas de rapport avec l’enquête, relance l’affaire. Les « parents » tortionnaires, dont la pitié nous incite à ne pas citer le nom, ont été traduits devant laCour d’assises pour « violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner, tortures et actes de barbarie » pour la mère et « complicité » pour le père, aujourd’hui sexagénaires, qui ont eu sept enfants, trois filles et quatre garçons. Parmi eux, une petite fille, Inass, née le 3 juillet 1983 à Casablanca. »
[11] La peau et le cerveau ont la même origine embryologique, l’ectoblaste, et se forment au même moment le vingt et unième jour du développement de l’embryon créant à la fois le système nerveux et l’épiderme.
[12] Depuis 1950, jusqu’en 1990 (ex-Yougoslavie), les viols de guerre ont lieu en Afrique, en Amérique latine, dans le sous-continent indien, mais ce n’est qu’en 1995 qu’ils sont punissables en tant qu’infraction grave (crime de guerre et crime contre l’humanité). Aujourd’hui encore, ces actes sont tenus comme dommages collatéraux par une partie de la classe politique.
[13] Sigmund Freud, Trois essais sur la théorie sexuelle, 1905. Comme nous le savons depuis sa description par Freud, le pervers est en conflit avec la loi du père. Originellement, le petit d’homme se construit en passant par les divers plaisirs d’organe (objets partiels) et il a pu être apporté, métaphoriquement, par Sigmund, l’idée selon laquelle l’enfant passe par cette phase d’une « prédisposition perverse polymorphe », préalable à l’instauration de limites (« digues animiques »). Ceci implique que le pervers est resté fixé à l’un ou plusieurs épisodes du développement psycho-sexuel de l’enfance. Une fois adulte, le pervers reconnait, sur la forme, et dénie, sur le fond, la réalité de sa perversion. À l’origine, la perversion est un mécanisme de défense provisoire et temporaire, potentiellement à la disposition de chacun, sous forme de jeux tolérés dans certaines circonstances. Néanmoins, chez le pervers en tant que tel, non guéri, ce mécanisme s’installe comme un fonctionnement constant (« fixation »), qui donne l’impression au sujet de pouvoir éviter la souffrance psychique, les limites, les séparations et la remise en question du sujet lui-même et du caractère mortifère de ses pratiques qui, dans des environnements aliénants, peuvent d’une part être contagieux et, d’autre part, constituer de véritables addictions (pornographie spécialisée).
[14] Les paraphilies non spécifiées incluent scatologie, y compris téléphonique, nécrophilie, partialisme, zoophilie, coprophilie, klysmaphilie, urophilie, émétophilie. Les paraphilies non spécifiées du DSM sont équivalentes à la section des « troubles sexuels non spécifiés » du CIM-9. Cf. les aberrations sexuelles décrites par Krafft-Ebing, Havelock Ellis, Moll, Bloch et de manière scientifique, en fonction de la nature des déviations (quant au but, à l’objet, à la zone corporelle, à la satisfaction) par Freud dans ses Trois essais sur la théorie sexuelle.
[15] P. Blachère, F. Cour, Pratiques sexuelles déviantes, paraphilies, perversions. En ligne, site de l’Association Française d’Urologie. https://www.urofrance.org/fileadmin/documents2/data/PU/2013/v23i9/S1166708712006306/main.pdf
[16] Ainsi qu’en attestent, aujourd’hui, les assassinats adolescents de collégiens et de collégiennes qui n’obéissent pas à certains dogmes.
[17] Solution étant pris ici comme réponse, sommaire et brutale, à un conflit interne.
[18] Nicolas Koreicho, L’affaire Sharon Tate. Psychopathie et complexe fraternel, 2023. En ligne, site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/laffaire-sharon-tate-psychopathie-et-complexe-fraternel/
[19] Paul-Laurent Assoun, « Du préjudice au ressentiment », in D’où vient la violence ? Ses racines et ses débordements, 2022
[20] Sigmund Freud, Au-delà du principe de plaisir, 1920
[21] Ces deux pulsions, incompréhensibles selon un abord direct, ne nous sont connues que par leurs représentants psychiques. Freud isole alors quatre représentations de la pulsion de mort : la destructivité, la déliaison, la compulsion de répétition dans son acception « démoniaque » et le principe de nirvâna. Parallèlement, il distingue quatre figurations de la pulsion de vie : l’autoconservation et la sexualité, la liaison, la compulsion de répétition dans son versant adaptatif et le principe de plaisir.
[22] Nicolas Koreicho, Psychopathologie historique : Éros et Thanatos – Les convulsionnaires, 2021, En ligne, site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/psychopathologie-historique-eros-et-thanatos-les-convulsionnaires/
[23] Sigmund Freud, Pulsions et destin des pulsions, 1915
[24] Nicolas Koreicho, Éros et Thanatos : d’Empédocle à Freud – les deux théories des pulsions, En ligne, site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/eros-et-thanatos-dempedocle-a-freud-les-deux-theories-des-pulsions/
[25] Jean Laplanche, « La pulsion de mort dans la théorie de la pulsion sexuelle », La Révolution copernicienne inachevée, 1984.
[26] André Green, Narcissisme de vie, narcissisme de mort, 1983
[27] André Green, La pensée clinique, Odile Jacob, 2002
[28] Nicolas Koreicho, la Sublimation, 2022. En ligne, Site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/la-sublimation/
[29] Y compris dans les œuvres catholiques de toile, de bois et de marbre, ainsi qu’il en est plus qu’ailleurs en Italie : Canova, Le Bernin, Corregio, Motelli, Corradini.
[30] « La pudeur, c’est ce qui donne les mauvaises pensées » réplique Bourvil dans Le Corniaud, Film de Gérard Oury, 1965.
[31] Dans le viol, les meurtriers prennent ce qui ne leur appartient pas et qui ne leur appartiendra jamais : l’amour.
[32] Cf. La montée en puissance de l’islamisme woke dans le monde occidental, 2022. En ligne, Site de la Fondapol, https://www.fondapol.org/etude/la-montee-en-puissance-de-lislamisme-woke-dans-le-monde-occidental/
[33] Les mutilations sexuelles, dans les traditions juive et musulmane, pour les hommes (circoncision) et pour les femmes, représentent bien ce refoulé obligatoire de la pulsion non maîtrisée jusque dans la métaphore abjecte du sacrifice d’animaux égorgés sans étourdissement. Ajoutons que 27 pays africains, plus le Yémen, l’Irak et l’Indonésie pratiquent infibulation, excision, ablation du clitoris (source : UNICEF).
[34] Iran : filles et femmes violées, fouettées, mariées de force, pendues. Trois noms parmi cent : Roya Heshmati a reçu 74 coups de fouet pour non-port du voile. Qui frappe ? Un homme ? Quelle est la vie du tortionnaire ? A-t-il une femme ? Des enfants ? Comment passe-t-il d’une expérience telle à une vie ordinaire ? Quelle est la conséquence du refoulé ? Des filles, des jeunes femmes, des femmes y sont tuées, certaines pour avoir été violées (« relations sexuelles hors mariage »). Mahsa Amini (22 ans) a été tuée pour un voile mal porté », Hadis Najafi (20 ans) pour participation à une manifestation hostile au régime.
[35] D’après Dora moutot et Marguerite Stern, Transmania, 2024
[39] Cf. “New Year’s Eve sex assaults also reported in Finland, Switzerland and Austria”, sur news.com.au, News Corp Australia Network.
[40] Le traitement mortel du corps des homosexuels, au Burundi, en Afghanistan, au Pakistan (les précipiter du haut d’immeubles puis les lapider ou bien les exécuter) s’est réalisé récemment (Irak, Syrie), les sacrifices humains (hindouisme : cadre religieux, 120 cas en Inde entre 2014 et aujourd’hui) montrent que la déliaison entre les corps et leur prise en compte comme Autre n’est pas encore faite.
[41] Source : ONDRP (Observatoire National de la Délinquance et des Réponses Pénales).
Saisir les enjeux psychiques de ce que recouvre un burn out nécessite de passer outre les stéréotypes et autres conceptions populaires, pour voir tout ce qu’il n’est pas, à commencer par un seul syndrome d’épuisement professionnel. Pas plus que la cause directe d’une quantité trop importante de travail, ou d’un seul souci de performance et de productivité, un burn out n’est pas provoqué uniquement par les demandes incessantes et surréalistes d’un ou plusieurs supérieurs hiérarchiques. Il s’agit ici de démontrer que le burn out, au-delà de ce qu’il désigne vaguement, est avant tout un effondrement dépressif pressenti par la réactualisation d’un lien spécifique et non élaboré.
Plan :
Introduction
Le mot n’est pas la chose 1. L’effondrement dépression 2. La thèse du burn out : un agrippement au manifeste
Enjeux narcissiques 1. Causes manifestes du burn out 2. Illusion de toute-puissance et registre narcissique
Au-delà du burn out 1. Répétition et type de choix d’objet 2. L’échec de la mission
Conclusion
∴
Introduction
Le burn out, énième anglicisme communément admis, fait parler de lui. À contresens, certes, de l’esprit d’immédiateté et d’hyper-productivité actuel, il ne s’agira pas ici de proposer de solutions pour l’éviter, ni de conseils pour passer à autre chose – énième expression aussi courante qu’illusoire. Peut-être serait-il pertinent, sinon moins dommageable, d’interroger ce que recouvre un burn out, à commencer par l’identification de ce qu’il n’est pas. En effet, la méthode psychanalytique consistant en une investigation de ce qui ne se dit et ne se voit pas, nul n’est surpris lorsque la clinique vient démontrer qu’un burn out ne se résume pas au seul « syndrome d’épuisement professionnel » que désigne sommairement le concept.
I. Le mot n’est pas la chose
1. L’effondrement dépressif
L’on parle aujourd’hui de burn out pour désigner un état d’épuisement physique et psychique, provoqué par une charge excessive de travail. La clinique démontre que pendant une période plus ou moins longue, le sujet investit presque exclusivement ses tâches professionnelles, au détriment du moi, le tout sur fond d’anxiété. La frustration grandit à mesure que le sujet redouble d’efforts sans jamais que le résultat s’avère celui escompté. Porté par l’espoir que l’intensification de son investissement change la donne, il va, au contraire, développer des sentiments mêlés d’inaccomplissement et d’impuissance grandissants. À mesure que l’autodépréciation s’installe, l’humeur se trouve altérée. L’énergie psychique et celle physique s’amenuisent progressivement, jusqu’à s’épuiser tout à fait, constituant par-là le point d’acmé du burn out.
Le Larousse définit le burn out par un « syndrome d’épuisement professionnel caractérisé par une fatigue physique et psychique intense, générée par des sentiments d’impuissance et de désespoir »[1]. D’après le Guide d’aide à la prévention intitulé Le syndrome d’épuisement professionnel ou burnout[2], fruit de la collaboration de l’INRS, de l’Anact, et d’enseignants chercheurs et experts de terrain, un burn-out se traduirait par un « état d’épuisement professionnel (à la fois émotionnel, physique et psychique) ressenti face à des situations de travail ”émotionnellement” exigeantes ». Plus loin, on lit que « [s’]il existe une diversité de situations vécues par des travailleurs, toutes sont à analyser au regard du travail, des conditions de son exercice et des multiples relations (relation client, relations entre collègues, relations avec la hiérarchie, etc.) qui se nouent et se dénouent en milieu professionnel ». Quelles que soient les autres sources consultées – qu’il s’agisse, pour n’en citer qu’une poignée, du Robert, du site de l’Académie Française, ou de celui de l’INRS – ou qu’il s’agisse de ce que l’on entend et lit à ce propos, les définitions du burn out mettent en évidence deux caractéristiques particulières : d’une part, il s’agit d’un état de fatigue, tout au plus d’un épuisement, et d’autre part, celui-ci serait inhérent au champ professionnel.
Souvenons-nous toutefois des mots de Diderot : « Un mot n’est pas la chose, mais un éclair à la lueur duquel on l’aperçoit »[3]. En effet, l’humeur triste, la fatigue, le repli sur soi, l’anxiété, la perte d’intérêt, de plaisir et de désir, sont autant de manifestations qui permettent raisonnablement d’avancer que le sujet dont on dit aujourd’hui qu’il a « fait un burn out », est déprimé. Si l’on renonce à se cantonner au manifeste pour prendre le parti de chercher du côté des enjeux psychiques inconscients, l’on s’aperçoit, dans un premier temps, que le sujet en proie au burn out est un sujet dont le moi s’est effondré, parce que l’équilibre narcissique – précaire – a rompu, que l’énergie psychique a chuté, de même que les mécanismes de défense se sont affaissés. Dans certains cas, l’effondrement peut être même physiquement observable, à en juger par la peine qu’éprouve le sujet ne serait-ce qu’à « tenir debout ». En d’autres termes, un burn out, plus qu’un seul syndrome d’épuisement professionnel, n’est en rien différent d’un effondrement dépressif.
Celui-ci, dans ce cas précis, voit l’une de ses particularités éclairée par la théorie de la crainte de l’effondrement de Winnicott[4]. Angoisse agonique, massive, et archaïque, que l’auteur désigne par « breakdown », la crainte de l’effondrement renvoie à l’échec de l’organisation d’une défense, à une époque de dépendance totale du sujet à son environnement, devant « l’état de chose impensable » rencontré par un moi qui n’est alors que prémices du moi. La crainte de l’effondrement, telle qu’elle se manifeste ensuite, est donc celle de quelque chose qui a déjà eu lieu, mais qui, n’ayant trouvé de lieu d’inscription psychique, reste tout à fait méconnue du sujet et impensable par lui. Dans ce cas, c’est contre « l’effondrement de l’institution du Self unitaire » que s’érigent les défenses. Autrement dit, le moi, dont toute l’organisation se voit menacée, met en place des défenses contre son propre effondrement. C’est précisément cette lutte menée contre l’effondrement du moi qui semble faire écho à ce qui est observable dans le burn out, notamment lorsque le sujet redouble d’efforts et intensifie son investissement dans les tâches professionnelles, comme pour se défendre activement contre ce qui va advenir – bien que ce soit alors ce qui va précipiter la chute. Mais « il n’y a pas de fin que l’on ait touché le fond, et que l’on n’ait fait l’épreuve de la chose redoutée », écrit Winnicott. Pour lui, autant que la remémoration et la levée du refoulement incarnent l’un des enjeux de l’analyse des patients névrosés, le sujet en proie à la crainte de l’effondrement doit faire l’expérience de cette chose passée, dans le présent et dans le transfert. Dans ce cadre, l’effondrement tant redouté se produisant finalement, offrirait alors une issue salvatrice. Sur ce dernier point, peut-il en être de même pour le sujet dont le burn out a mené à l’entreprise d’une analyse ?
2. La thèse du burn out : un agrippement au manifeste
Il est clair que le concept de burn out, tel qu’il est défini aujourd’hui, exclut sans ménagement ce qui est de l’histoire personnelle et de la réalité psychique du sujet. Au contraire, ce concept, duquel toute analyse semble bannie, repose sur une description sommaire promue par un agrippement au manifeste. Précisément parce qu’il est question de s’en tenir à ce qui est observable, désigner par « burn out » cette situation si particulière et si profondément source de souffrance, revient à prendre le mot pour la chose. Ainsi, maigres sont les chances, pour le sujet invité à ne prêter attention qu’à un plan – manifeste, qui plus est – de sa vie, de tirer davantage qu’une compréhension partielle et imprécise de ce qu’il traverse. Dans le guide d’aide précédemment évoqué, dans la rubrique intitulée « Après la phase ”d’arrêt maladie” et de retrait : la préparation du retour à l’emploi », des solutions, toujours inhérentes au champ professionnel, sont proposées parce qu’ « il faut pouvoir éviter tout risque de rechute »[5]. Projet ambitieux sinon utopique, et qui, tant que persistera cet agrippement au champ du manifeste, n’aura d’efficacité que dans la précipitation de ladite rechute.
Une dépression, pour Juan David Nasio, « ne peut être déclenchée par un événement douloureux que chez une personne déjà vulnérable à la souffrance dépressive »[6]. Il distingue en effet deux types de causes psychiques de la dépression : celles déclenchantes et celles latentes. Les premières correspondent à l’événement douloureux, et les deuxièmes, plus « difficilement repérables », constituent la « fragilité affective du sujet », c’est-à-dire le terrain de prédisposition à la dépression. Ainsi, la dépression prend racine dans « un choc émotionnel souvent difficile à repérer », renforçant par-là notre intuition quant à l’insuffisance de la thèse du burn out lorsqu’il s’agit d’appréhender le sens et les origines de la souffrance en cause. Par ailleurs, J. D. Nasio le précise, et la clinique n’a de cesse de le démontrer : la cause déclenchante d’une dépression peut être de tout ordre. Il peut s’agir d’un événement grave (un décès, par exemple), autant que d’un événement manifestement moins grave (avoir égaré ses clés). De fait, adhérer à la thèse du burn out comme seule cause de la souffrance du sujet, s’avère aussi absurde que de s’en tenir à la conclusion selon laquelle un patient est en dépression parce qu’il a égaré ses clés.
II. Enjeux narcissiques
1. Causes manifestes du burn out
L’expérience clinique, autant que les récits informels entendus au quotidien, démontrent que, selon l’opinion populaire, les causes qui ont mené à l’installation d’un burn out coïncident systématiquement avec la responsabilité – exclusive, de nouveau – des supérieurs hiérarchiques et du cadre de travail. D’une part, en effet, dans les tout premiers temps d’une psychothérapie ou d’une analyse dont l’entreprise fut motivée par l’installation d’un burn out, le patient met l’accent, bien souvent, sur deux points : la place prise dans sa vie par le travail, et le rôle d’un ou plusieurs supérieurs hiérarchiques dans la situation qu’il traverse. Il insiste sur le poids des demandes incessantes, surréalistes et souvent incohérentes de son supérieur, auxquelles il a tenté, en vain, de se plier. Dans un premier temps, le patient est convaincu que ce qui l’a conduit au burn out – non encore perçu et nommé par lui comme un effondrement dépressif à ce moment – réside uniquement dans les demandes incohérentes et irréalisables que le supérieur hiérarchique, tenu pour responsable, lui a adressées. D’autre part, notons à propos du guide d’aide à la prévention cité plus haut, que les recommandations qui y figurent sont adressées « à l’employeur, aux directions des ressources humaines, aux organisations syndicales et aux autres acteurs de l’entreprise »[7]. D’autres sites internet tels que celui du gouvernement ou celui de l’INRS proposent des guides et articles destinés à prévenir les risques d’épuisement professionnel des employés, et sont, eux aussi, adressés à l’employeur. Nous n’avons rien trouvé de semblable qui fut adressé à l’employé ; cependant, l’on est facilement redirigé vers la liste des lois supposées le protéger, et vers des listes d’obligations incombant à son employeur.
Dès lors, ce qui est nettement perceptible, c’est qu’avoir « fait un burn out » semble tout naturellement s’accompagner d’une responsabilisation de l’autre et d’une victimisation du sujet concerné. Ce dernier, déjà largement mis à mal par ce qui s’apparente à une déferlante d’injonctions paradoxales, est désormais infantilisé sinon nié dans sa singularité et sa souffrance, par l’incontestable déresponsabilisation que lui prête l’opinion publique qui, au profit du renforcement d’une idéologie, achève de le passiver. Non seulement le sujet se voit coupé de son expérience propre, mais le risque de la répétition se voit alors accentué, en ceci que cette déresponsabilisation induit de négliger un élément central et déjà sous-entendu par le type d’investissement du sujet pour son objet : l’illusion de toute-puissance qui l’a mené à se croire capable de réaliser l’impossible – nous y reviendrons.
Que des employeurs et des supérieurs hiérarchiques abusent de leur pouvoir, tyrannisent leurs employés, emploient ce qu’il faut d’effort pour rendre l’autre fou[8], n’est plus à prouver. Il ne s’agit pas de le contester, pas même de le remettre en question. En revanche, expliquer l’effondrement dépressif du sujet qui a manifestement surinvesti ses tâches au travail, par la seule demande exagérée d’un chef, est aussi illusoire et dangereux – nous insistons sur le caractère dangereux – que de l’expliquer par un seul souci du travail bien fait et/ou de performance accru. À ce propos, Paul Laurent Assoun, mettant le burn out à l’épreuve de la psychanalyse[9], démontre méticuleusement le « caractère foncièrement insuffisant de la thèse du surmenage ». En effet, d’après lui, « ce n’est en aucun cas l’excès de travail qui mécaniquement ferait que le sujet tombe malade », au contraire. Nous pouvons, à ce propos, nous souvenir des mots de Voltaire : « Le travail éloigne de nous trois grands maux : l’ennui, le vice, le besoin »[10].
2. Illusion de toute-puissance et registre narcissique
Pour P. -L. Assoun, qui invite à chercher « du côté de la fonction idéalmoïque », le burn out est « une pathologie surmoïque » qui se traduit par un épuisement provoqué par l’acharnement avec lequel le sujet s’applique à tenter de répondre à la demande l’autre. Pour tenter de saisir ce qui, en amont, aurait provoqué l’effondrement relatif au burn out, il nous faut, en effet, partir du thème de la demande de l’autre.
En séance, dans un premier temps du moins, il arrive que le patient justifie son acharnement au travail par des « craintes » spécifiques : celle d’accroître la charge de travail de tel collègue s’il ne fait pas telle tâche à sa place, celle de décevoir tel autre collègue, celle de peiner ou irriter autrui, etc… Il est clair que nous ne pouvons raisonnablement pas considérer ces craintes, autant que le souci de performance et de productivité, ou encore la pression de l’employeur, comme motifs à même de rendre compte, à eux seuls, du surinvestissement observé. Toutefois, ces craintes tiennent leur importance, en ceci qu’elles esquissent déjà des angoisses de perte.
L’on s’aperçoit, à travers le récit du patient, que le regard, la considération, la perception que l’autre aurait de lui, jouent un rôle déterminant pour le narcissisme. Plus précisément, tout se passe comme si la survivance du narcissisme tenait à la capacité du sujet à répondre à la demande de l’autre – du moins, à ce qu’il prend comme tel. Il est clair que s’investir de cette mission repose sur une illusion : celle d’être à même de réaliser l’impossible. Et c’est bien cette illusion, qui n’est pas sans évoquer celle de toute-puissance infantile, qui constitue le terreau de la problématique. D’une part, elle indique que l’investissement est d’ordre narcissique. D’autre part, elle révèle que le surinvestissement n’est pas tant porté sur le travail, comme on pourrait le supposer au premier abord, mais sur la demande de l’autre.
C’est précisément lorsque cette illusion se transforme en désillusion, que l’effondrement surgit. Pour J. D. Nasio, la dépression est une réaction à la perte d’une illusion[11], et exprime, quel que soit l’élément déclencheur, une perte d’amour. Pour cause, « le Moi […], se sentant amputé d’un objet d’amour qu’il vivait comme une partie vitale de lui-même, se déconstruit et s’effondre ». Dans le cas du burn out, le sujet se heurte donc à une double désillusion : celle selon laquelle il serait à même de répondre à la demande de l’autre, et celle selon laquelle il lui est donc indispensable – tel que cet objet lui est narcissiquement indispensable. Pour J. D. Nasio, « tout le problème est là, dans l’idéalisation de soi ».
III. Au-delà du burn out
1. Répétition et type de choix d’objet
De cette insistance avec laquelle l’on tend à associer les causes d’un burn out au seul champ professionnel, transparaît une volonté de les isoler radicalement de tout élément biographique, voire de tout ce qui, de près ou de loin, impliquerait le sujet. Mais qu’elle appartienne au discours du patient ou à celui populaire, cette démarche de désolidarisation n’est pas sans évoquer une forme de résistance, voire un recours au clivage. Ces derniers ne s’érigeant que face à un sentiment de menace caractéristique de l’angoisse, la seule manifestation de cette stratégie défensive laisse alors entendre le contraire de ce qu’elle prétend.
D’une part, le burn out étant, comme nous avons tenté de le démontrer, un effondrement dépressif provoqué par la perte d’une illusion dont le socle est l’investissement narcissique à l’objet, l’on devine déjà que cet épisode douloureux n’est pas un élément isolé, indépendant, et imprévisible dans la vie du sujet – contrairement à ce qu’indique la théorie du burn out. D’autre part, nous évoquions précédemment le rôle, dans ce qui a mené à cet effondrement dépressif, de l’investissement de la demande de l’autre. Dès lors que nous consentons à « rechercher, plutôt que patauger dans l’affect »[12], que l’on s’emploie donc à décoller progressivement le patient des thèmes du burn out et du travail, celui-ci fait le récit d’autres plans de sa vie (la famille, l’enfance, les relations amoureuses, etc…), et l’on s’aperçoit de la prédominance, à nouveau, de la demande de l’autre. Que les demandes soient explicites ou supposées, le récit fait apparaître un dévouement du patient à son entourage, soit par le biais de réponses systématiques aux sollicitations aussi nombreuses qu’exagérées de la part de certains proches avec lesquels il entretient une relation basée sur la dépendance, soit par le biais de services que le patient propose de rendre à autrui, même quand il n’a pas été sollicité. Et bien que parfois conscient du caractère inadapté des demandes explicites de l’autre, le patient s’investit pourtant tout naturellement de la mission d’y répondre. Il fait en fonction d’autrui, à ses dépens. En d’autres termes, le dévouement et l’agrippement à la demande explicite ou supposée de l’autre, mécanismes clés dans ce qui a mené le sujet au prétendu burn out, n’est définitivement pas inhérent à cette situation douloureuse et donc à la sphère professionnelle, étant donné qu’ils sont également observables dans les relations d’ordre personnelles. Et ce, probablement parce que les pôles professionnel et personnel sont moins dissociables que la tendance ne le prétend.
Il n’est pas rare, nous le disions, d’observer, dans l’histoire et dans l’entourage du sujet, une ou plusieurs personnes requérant d’innombrables services, le sollicitant en permanence, et ce, sans forme apparente de réciprocité. Probablement le thérapeute, l’ami, ou « l’accompagnant », partisans de la thèse du burn out formuleraient-ils, ici, une critique sévère quant à cet entourage qui, sans scrupule, profite de la profonde gentillesse et de l’immense empathie du sujet concerné. Dans les registres du sommaire et de l’apparent, il faut bien des fautifs, et ce sont forcément les autres.
D’un point de vue analytique, c’est l’expression d’un au-delà du principe de plaisir qui est à considérer dans cette configuration où le rôle du type de choix d’objet et de la répétition semblent largement en cause. En effet, comment se fait-il que le patient se trouve ainsi sollicité par ses proches, ou encore, par son employeur ? L’argument du hasard étant bien entendu exclu, l’analyse doit s’orienter sur le type de choix d’objet. Pour cause, l’existence-même de ces sollicitations, aussi nombreuses que grotesques, semblent traduire une grande sensibilité du sujet à la demande de l’autre, certes, mais aussi une forme « d’autorisation » donnée à ce que celle-ci lui soit adressée. Plus exactement, au-delà de l’autoriser et de tenter d’y répondre, le sujet semble agrippé à la demande au point de chercher inconsciemment à la susciter, le conduisant alors à favoriser les relations (personnelles comme professionnelles) basées sur le besoin et donc, la dépendance. Dès lors, l’appui narcissique étant non seulement trouvé mais aussi recherché dans l’agrippement à la demande de l’autre, l’absence de réciprocité évoqué plus haut n’est qu’apparent. Pour ce qui est de la répétition, ou compulsion de répétition, celle-ci se définit, d’après le Vocabulaire de la psychanalyse[13], comme le « processus incoercible et d’origine inconsciente, par lequel le sujet se place activement dans des situations pénibles, répétant ainsi des expériences anciennes sans se souvenir du prototype et avec au contraire l’impression très vive qu’il s’agit de quelque chose qui est pleinement motivé dans l’actuel ». Dans le cas qui nous intéresse ici, la répétition réside dans le lien à l’objet – le lien reposant, d’emblée, sur la répétition de modalités relationnelles anciennes. Ainsi, le sujet qui a fait un burn out réédite un type de relation à l’objet, un lien à l’autre beaucoup plus ancien, dans ses relations « personnelles » autant que dans celles professionnelles.
2. L’échec de la mission
D’après Nasio, « il n’est de dépression que sur fond d’un amour narcissique exacerbé », où le narcissisme exacerbé, ici, est celui, primaire, et traduit l’atrophie de celui secondaire. Ainsi, le narcissisme, tributaire de la demande de l’autre, se maintient à peu près tant que le sujet est entretenu, sur fond de différenciation moi/non-moi incomplète, dans l’illusion toute-puissante de pouvoir y répondre. Dans le cas du burn out, la désillusion est brutale. Pourtant, nous savons bien, grâce aux travaux de Winnicott[14] notamment, la nécessité pour le développement psycho-affectif et pour le moi, que la désillusion s’effectue progressivement. Dans le cas qui nous intéresse ici, ni la créativité – la pulsion reste inemployée – ni la solidité des objets internes, ne sont à même de soutenir la frustration et l’élaboration de l’absence, inhérentes à la désillusion. Plus que la seule perte de l’illusion, la radicalité de celle-ci semble donc participer au déclenchement de l’effondrement dépressif.
Ainsi, bien qu’il souffre manifestement de cette situation, le patient qui a « fait un burn out » semble, inconsciemment, et par le biais du type de choix d’objet et de la répétition qu’il agit, avoir alimenté activement sa propre souffrance. Le burn out apparaît alors comme un épiphénomène, qui, dans l’histoire du sujet concerné, n’a d’inédit que l’effondrement dépressif, lequel coïncide donc avec le moment où la mission dont s’était investi le sujet – mission reposant sur la capacité à répondre au désir de l’autre – s’avère un échec. Par-là, et en tenant compte du rôle central de la répétition et du type de choix d’objet, n’apparaît-il pas qu’un burn out s’installe précisément parce qu’un terrain de prédisposition le permettait ? Par ailleurs, ce mode d’investissement n’étant pas inhérent à l’objet-travail – sauf, bien sûr, si l’on persiste à parler de burn out –, peut-on supposer que si l’effondrement dépressif n’avait pas été déclenché dans le cadre professionnel, il l’aurait été, de toute façon, à une autre occasion ? Compte tenu du fait que l’objet est investi en tant que prothèse narcissique, mais que cette dernière ne peut jouer son rôle que dans le cas où le sujet parvient à combler le désir de l’autre – ce qui, bien entendu, s’avère impossible –, la chute semble, en effet, d’ores et déjà annoncée.
Si l’on veut conduire le patient reçu à cette occasion en psychothérapie, à donner sens à ce qu’il vit et à saisir la potentialité subjectivante de l’effondrement dépressif qu’il traverse, il semble nécessaire d’abandonner l’hypothèse d’après laquelle cet événement douloureux serait indépendant du reste de son histoire. Pour cause, en regardant au-delà de ce que ce concept donne à voir, l’on s’aperçoit qu’il est avant tout le fruit de la réactualisation d’un lien du passé, dans le présent. N’étant ni plus ni moins qu’une incitation au déni, le burn out s’avère, in fine, un concept dangereux, en ceci qu’il alimente, à lui seul, les mécanismes psychiques qui l’ont provoqué. En effet, en éloignant le sujet de tout ce qui pourrait lui permettre de penser et se penser, prolongeant par-là l’impossible individuation-subjectivation, il permettra, tout au plus, d’offrir à la répétition de beaux jours devant elle. En effet, l’analyse du concept de burn out, autant que celle du processus qui a conduit le sujet à cet effondrement dépressif, posent toutes deux la même question : où est le sujet ?
Conclusion
Le concept de « burn out » a vu le jour dans le courant des années 70. Bien que les informations diffèrent selon la source consultée lorsqu’il s’agit de désigner celui qui en fût le précurseur, se démarquent presque systématiquement les travaux du psychiatre et psychanalyste américain Herbert J. Freudunberger, lesquels furent élaborés à partir de ses observations des soignants de la free clinic qu’il dirigeait à l’époque. À sa suite, la psychologie sociale se saisit du concept et en poursuivit l’exploration, par le biais de Christina Maslach notamment, qui publia une étude et proposa une méthode (le Maslach Burnout Inventory) permettant, via un questionnaire, de mesurer l’épuisement professionnel – lequel questionnaire, à l’époque, s’adressait aux professionnels de santé. Depuis, nombreux sont ceux qui se sont emparés du concept, et aujourd’hui, « burn out » est entré dans le langage courant.
Abréger ce qui est de la genèse et de l’histoire du burn out est ici un choix délibéré. Celles-ci font déjà l’objet d’un grand nombre d’articles, et il ne serait pas pertinent de s’y consacrer davantage, dans un développement consistant précisément à se distancier de ce concept. Toutefois, l’histoire de l’apparition du burn out a ceci d’intéressant qu’à l’époque, le trouble fût observé et décelé en premier chez des professionnels du secteur de la santé (éducateurs, infirmiers, etc…). Les symptômes, parmi lesquels l’épuisement physique et celui psychique, se manifestaient particulièrement chez des personnes dont le travail consistait à accompagner, à venir en aide, à porter assistance, à un autre dans le besoin. Il est clair que le choix d’un métier dont les principales fonctions sont celles-ci n’est, là non plus, pas le fruit du hasard, et témoigne déjà d’une certaine préoccupation pour l’autre, d’une place particulière accordée à la demande de l’autre, qui surpassent la seule empathie.
La théorie du burn out – qui, poussée à l’extrême, prend des allures de théorie du complot – s’illustre ici par les assertions aussi dangereuses que tristement populaires sur lesquelles elle repose. Une patiente reçue en psychothérapie – dont l’entreprise fût motivée par cette problématique – semble l’avoir saisi, lorsqu’à la fin d’une séance, elle a exprimé le souhait de « ne plus nommer ce qui [m’est] arrivé par “burn out“ », estimant que « c’est bien plus que ça ». Souhait que l’on conçoit aisément, compte tenu de l’euphémisation de la souffrance du sujet, associée au déni de l’histoire personnelle et de la réalité psychique, qu’induit automatiquement cet énième concept aléatoire qui, à lui seul, achève de déposséder le sujet en l’invitant à s’abstraire de toute élaboration.
[1] Dictionnaire Larousse. En ligne : [https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/burn_out/10910385#:~:text=et%20de%20désespoir.-,burn%20out%20n.m.%20inv.,fatigue%20physique%20et%20psychique]
[3] Denis Diderot, Recherches philosophiques sur l’origine et la nature du beau, volume X des Œuvres Complètes, Paris, Garnier, 1876.
[4] Donald Woods Winnicott, (non-daté), « La crainte de l’effondrement », La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques, Nouvelle Revue Française, Gallimard (2002), p. 205 à 216.