Sur la fonction paternelle

Compte-rendu du séminaire de l’IFP par visioconférence du 8-4-2020

Freud et sa fille

Dans un premier temps s’instaure un dialogue entre Guy Decroix et José Seknadjé :

La discussion met en regard deux modes de paternité selon deux figures légendaires opposées, pour symboliser les deux positions extrêmes de la paternité. Laïos (dans la mythologie grecque) et Abraham (dans la Bible hébraïque) illustrent pour l’un la paternité toute puissante, qui ne laisse pas le sujet à être le fils, qui indifférencie tout et pour l’autre la paternité qui renonce à occuper toutes les places, qui marque l’interdit de l’inceste tout en dégageant pour le fils la possibilité de sexualité avec une « autre » que la mère.
Laïos – qui a déjà violé son protégé, Chrysippe, en préfiguration de la «causalité indifférenciante» mythique de l’histoire – édicte que tout enfant à naître devra mourir sur le champ, à cause du risque qu’il «prenne sa place». 
Abraham constituerait l’antidote de cette « paternité destructrice ». Sur une apparente injonction divine il est prêt à sacrifier son fils, Isaac. Mais un messager vient, sur ordre divin, l’en empêcher – « tu es fou? Comment peux-tu imaginer que le Dieu qui libère (allusion au premier des Dix Commandements) – vienne t’enjoindre de sacrifier ton fils ? » (commentaire rabbinique). En substitut du fils « empêché d’être » par le père archaïque, advient le fils continuateur de la lignée, rendu possible par la dissolution du père archaïque, devenu garant de la succession des générations ; en gage de ceci est tué un agneau « duquel chacun aura sa part, y compris l’affamé venu frapper à la porte quémander un peu de nourriture » (rituel de la Pâque juive ») : à chacun sa place, tout le monde a droit à une place, même si chacune sera différente (cf. la bénédiction donnée à Agar concernant son fils – Agar étant la femme qui donne à Abraham son autre fils, auquel est promis le lignage d’un peuple spécifique entier).
Rappelons à cette occasion que la véritable paternité dépend de sa condition de possibilité, la maternité : la reconnaissance de la première femme, Sarah, à enfanter, malgré les apparences.
La fonction paternelle obéit donc à une triple condition :
– Le respect de la place de la mère, sans laquelle rien ne peut advenir (JS), alors que pour GD il est impérieux que le père désigné à l’enfant par la mère croie en cette désignation. Ainsi le père reconnait et nomme l’enfant ;
– L’assomption de l’interdit de l’inceste, non pas comme castration réelle, mais comme castration symbolique (« à chacun sa place » fondant le « mais chacun a droit à une place », pour que la succession des générations s’inscrive dans une linéarité prenant et donnant sens) (JS). Le père réalise une double négation en direction de la mère sous l’injonction « Tu ne réincorporeras pas ton enfant » et à l’enfant sous la forme « Tu ne désireras pas l’objet de mon désir » (GD) ;
– La différenciation des sexes, et des positions dans la famille. Cette question de la différenciation est fondamentale.

José Seknadjé – avril 2020

Biblio Guy Decroix :
– Bernard This, Le père acte de naissance, Points, 1991
– Simone et Moussa Nabati, Le père à quoi ça sert ?, Dervy, 2015
– Didier Dumas, Sans père et sans parole, Fayard, 1990
– Jean-Pierre Winter, L’avenir du père, Albin Michel, 2019

Biblio José Seknadjé :
– Alain Fine, Laïos pédophile et infanticide, Revue française de Psychanalyse, 1993/2, n° 57
– Simone et Moussa Nabati, Le père à quoi ça sert ? (voir en particulier le chapitre « Deux pères célèbres : Laïos et Abraham »), Edition refondue, Dervy, 2015
– Gérard Haddad, Ismael et Isaac, essai sur la fraternité heureuse, Editions Premier Parallèle, 2018

Dans un second temps, des considérations théorico-cliniques sur la question de la fonction paternelle sont avancées (Nicolas Koreicho) :
– Le père c’est l’autre (en opposition de place ou en complément à la mère qui elle conforte le narcissisme du sujet en lui offrant une sorte d’extension).
– Il est de sexe masculin (en l’idée de savoir si une femme peut le remplacer ou, à tout le moins, en proposer ou en offrir une figure, le débat fait rage).
– L’analyste représente transférentiellement, à certains moments de la psychothérapie et de l’analyse, le père et/ou la mère.
– Le précepte candide  » il faut tuer le père  » se place dans la limite de la référence à Freud et à la théorisation de son modèle autour de l’hypothèse centrale de Totem et tabou selon laquelle il faut mettre à distance les religions, l’organisation sociale, la transmission héréditaire des traces d’un assujettissement de l’individu.

– La fonction du père est, principalement, de transmettre les termes d’une Loi symbolique :
Proscription du meurtre et de l’inceste.
Nomination de la parenté pour le respect des générations.
Prohibition du vol, du viol, de l’abus de pouvoir.
Prescription de la différence des sexes.
– C’est aussi de protéger, de valoriser, de guider.
– C’est enfin d’autoriser la résolution de l’Œdipe, de transférer en le sujet en développement une partie du narcissisme secondaire, de poser les bases de l’indispensable différenciation, dans la suite du processus non moins essentiel de l’identification, comme cela doit s’imposer après une épreuve, un choc, une répulsion.

Ces différentes opérations doivent permettre au père de proposer l’accès :
à l’amour Eros, qui offre une issue à la fin d’une logique strictement œdipienne, 
à la distanciation, qui distingue solitude et isolement, 
à la rencontre de Thanatos, en un autre ombrageux.

Nicolas Koreicho – Avril 2020

Biblio :
Freud, Sigmund, Totem et tabou, Payot, 1972
Lévi-Strauss, Claude, Les structures élémentaires de la parenté, PUF, 1949

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