Sapho se précipitant du rocher de Leucade

Antoine-Jean Gros – Sapho se précipitant du rocher de Leucade (1801)

Sapho s’élance, s’appuie sur sa jambe gauche, le pied assuré et nu ; elle semble s’être hâtée, son étole caressant le rocher sous l’effet du vent, celui qui fait vaciller la flamme du phare, qui crée le clapotis au pied de la falaise et brosse les nuages, qui anime la scène, lui apporte un souffle de gauche à droite (qui vient étonnamment du sud), avant que le vent de l’inspiration de Sapho ne soit emporté dans un mouvement inverse.

Le pied dans l’oeuvre

Paradoxalement, un seul élément est peint figé, dans un entre-deux temporel : Sapho, figurée à l’instant où tout devient irréversible, sans que rien ne soit encore accompli ; Sapho dans son Kaïros, similaire à celui de Bonaparte au pont d’Arcole. Et le temps s’arrête, mêlant équilibre et déséquilibre, posant la question de l’après, bien que nous en connaissions déjà l’issue.

Dans ces mouvements et cet arrêt, Sapho est le point d’équilibre, de concentration du regard, mais aussi de tensions et de paradoxes….

Tension entre le soleil de la vie qui se couche et le phare, feu de la vie que l’on entretient, accrue par le sens de lecture inversé dans lequel le passé est à droite. Antoine-Jean Gros nous inviterait-il à réfléchir au sens de la vie ? Ou au personnage a-normal qu’est Sapho ?

Tension entre les deux feux, à équidistance de son sexe, mais qui la placent sur une pente qui bascule.

Tension encore entre la beauté de la servante de l’amour idéal, qui tient une lyre en hommage à Apollon, révélée par une robe diaphane, et la mort. Et si cette robe était déjà un linceul ?

Tension enfin entre Eros et Thanatos… rappelée par une atmosphère sombre, des teintes funèbres, une palette réduite, dans laquelle le blanc, le Leukos, domine finalement. Comme la falaise vertigineuse de Leukade d’où Sapho, musicienne aux moeurs qualifiées de dissolues et en même temps vestale accomplie des lettres, se précipite.

Ses yeux sont déjà fermés pour l’éternité ; sa résolution a été prise en femme libre, autonome, en droite ligne de la vie qu’elle a menée, au gré de ses envies, de ses désirs. Sapho, en se suicidant, reste libre. Libre de choisir de mourir et de choisir le lieu et le moment, hic et nunc, en toute cohérence.

Le saut dans le temps

En 1801, Antoine-Jean Gros présente Sapho se précipitant du rocher de Leucade, une commande du général Dessolles. Il a trente ans et sa toile est une prémonition. Cette oeuvre a 20 ans d’avance sur les romantiques, classant Antoine-Jean Gros dans les pré-romantiques, comme Chateaubriand, car elle propose une originalité de style et de personnalité, s’appuie sur la poésie qui détient une

place-clé dans la philosophie romantique, parce qu’elle affiche une réelle sensibilité, et réhabilite les passions et le Moi.

Sapho se précipitant du rocher de Leucade a aussi un siècle d’avance sur Freud. Le suicide Sapho s’explique-t-il par sa sexualité ? Par un amour déçu ? Par un amour contraire aux relations qu’on lui prêtait alors ? Par des injonctions sociales ? Comme si Sapho, ne pouvant vivre avec sa double facette, était « victime » de son destin, si cher aux Grecs depuis Jason et OEdipe, permettant ainsi à la morale d’être sauve : l’homosexualité est mortifère et les dieux sont là pour rappeler la nécessaire vertu, par la mobilisation de symboles.

Vertu… Diomède de Thrace, connu pour nourrir ses chevaux avec la chair de ses hôtes, sert d’illustration à ces interdits mythologiques. Il sera demandé à Hercule de dérober ses chevaux pour son huitième travail et de les ramener à Argos. Antoine-Jean Gros envoie au Salon Hercule écrasant Diomède. Ce sera sa dernière contribution.

Le 25 juin 1835, il se suicidera en se jetant dans la Seine aux environs de Meudon. On retrouvera dans son chapeau les lignes suivantes : « las de la vie, et trahi par les dernières facultés qui me la rendaient supportable, j’ai résolu de m’en défaire ».

Le promontoire de Leucate, prémonitoire de Meudon ?

Serge-Henri Saint-Michel – Psychiart* – Mai 2020

*Psychiart© illustre les grands concepts de la psychanalyse, les principales pathologies en s’appuyant sur une œuvre d’art. Psychiart, interprétation personnelle d’oeuvres d’art inspirantes dans ma pratique de la psychanalyse, livre une approche curieuse, anglée, personnelle, transversale, motivée par mon goût pour la mythologie, les arts, la philosophie, la communication et la sociologie et, bien entendu, pour la psychanalyse, qui trouvent ici un point de cristallisation.
Les articles à la fois destinés au grand public et aux professionnels invitent le lecteur à prendre à son tour posture, à élaborer sa propre vision de l’oeuvre.
En somme, ces billets ouvrent et proposent des voies plus qu’ils n’en bouclent, suscitent l’interrogation, pour amener le lecteur à se positionner face à l’oeuvre. Un peu comme en analyse…

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Un commentaire

  1. Je ne connaissais pas cette toile de Gros. Merci Mr Saint-Michel pour cette belle analyse, au style affûté, qui nous invite à pernser par nous-même !
    A quand une nouvelle livraison ?
    J’ai hâte !

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