Agressivité – Violence – Ambivalence ; pulsion de vie, pulsion de mort.

Gabriel Ferrier - Petit chaperon rouge
Gabriel Ferrier – Petit chaperon rouge

Agressivité – Violence – Ambivalence ; pulsion de vie, pulsion de mort.

« C’est précisément l’accent mis sur le commandement « Tu ne tueras point » qui nous donne la certitude que nous descendons d’une lignée infiniment longue de meurtriers qui avaient dans le sang le plaisir au meurtre, comme peut-être nous-mêmes encore. » (S. Freud, Actuelles sur la guerre et la mort)

L’expression originaire de la violence – étymologiquement « violentia : abus de la force » -, dans sa polysémie, peut s’analyser en termes scientifiques et métapsychologiques. Elle est d’abord l’expression, issue d’une haine primaire, d’une action naturelle, l’agressivité, devant être orientée, voire élaborée, maîtrisée, voire interdite. Elle est en cela principe de déliaison. Le besoin et le droit à la sécurité de chacun est prééminent. Principe de liaison.
La source de la violence est inscrite aux tout premiers temps de la vie et particulièrement dans la très petite enfance, à partir de l’agressivité, comme transformation de la haine primaire – étymologiquement « haïne : malveillance profonde, aversion » -, elle-même provenant de la pulsion de mort. 
Cette agressivité n’est pas forcément intentionnelle, mais elle est, en tant qu’agressivité non maîtrisée, la part haineuse de parents (parentèle, fratrie) qui vous ont trop (amour-haine sont les deux faces d’un même affect) (dés-)aimé, et surtout si vous avez eu la particularité de la grâce, de la beauté, de l’intelligence, parents qui demeurent responsables de cette haine-amour (ils sont responsables de ce qu’ils ont fait de ce qu’on leur a fait) : violence, naturelle et acceptable si elle est limitée au sursaut vite réprimé par une maturation bien comprise, transgressive et régressive et si elle s’affirme dans la violence des gestes, des mots, des regards, des rivalités, de la déloyauté, du silence, de l’absence. Passion ou indifférence, c’est tout comme.
Cette agressivité – étymologiquement « ad-gressere : aller vers » – peut se manifester par une violence du sujet lui-même, envers lui-même en dernière analyse, excédé par un oedipe trop aimant, trop détestant, du parent qui, à force de harcèlement ou d’indifférence, a enfermé le sujet dans une lutte sans cesse répétée.
Cette agressivité peut se réaliser de la part de la mère vis-à-vis du foetus et du nourrisson, si elle n’est pas suffisamment bonne, c’est-à-dire préoccupée premièrement (Cf. « La Préoccupation paternelle primaire » de Winnicott) par le narcissisme duel qu’elle doit constituer avec son petit, cependant que l’agressivité du père se traduira elle par une propension à négliger de préserver cette symbiose narcissique en n’assurant pas la protection et la préservation d’un environnement apaisé du couple mère-enfant.
Cette agressivité peut se manifester par une violence directe contre soi, ainsi qu’en attestent les traces laissées par le puissant sentiment de culpabilité de l’enfance. Psychose, mélancolie suicidaire, démence, mutilation, dysmorphophobie, addiction. Elle peut se dissoudre dans la violence contre l’autre, elle rencontre alors la loi et l’irrésolution : violence corporelle et aporétique, crime psychotique, perversion, toxicomanie, psychopathie, états limites.
Cette agressivité peut donner lieu à des passages à l’acte, étrangement socialement tolérés, de la part de personnes frustes ou ignorant la place de l’autre : violence relationnelle, incivilité, malveillance, maltraitance, harcèlement, abus de pouvoir ou de faiblesse, négligence, délaissement, abandon envers l’animal (superstition, négationnisme de la part de peuples entiers), l’enfant, le vieillard, le dissemblable. Cette délinquance généralisée a l’absence de père, réel ou symbolique, pour cause.
Cette agressivité peut s’exercer et se répandre à partir de communautés dominées par des dogmes obscurantistes, sectaires et/ou religieux et/ou politiques, trop peu sanctionnées : violence contra-civilisationnelle, collectivisme, procréation irresponsable, profits malhonnêtes, tenues discriminantes, exclusions du sexe (et du sexuel) différent, de l’infidèle, du bien commun, de la culture, du beau langage*.
Toutes ces occasions offertes à l’agressivité pour se développer, dès lors qu’elles sont le résultat d’une haine primaire non élaborée, non seulement peuvent se transformer en violence, mais de surcroit proviennent d’autant de transferts, issus de l’enfance des humains, de la part de personnes inconscientes de l’attribution erronée de leurs propres haines, à travers la délinquance ordinaire, le militantisme inculte, la conviction arrogante, la critique de principe (critique de la psychanalyse en particulier : et pour cause).

Que ce soit dans le domaine anthropologique, dans le domaine socio-historique, dans le domaine politique, la violence a été considérée d’abord dans les relations entre les personnes comme étant le résultat logique de l’opposition d’un groupe à un autre, en contrepartie duquel ont été développées les conditions qui seront chargées d’établir des règles juridiques et des structurations politiques.
Par contre, il n’a pas encore été établi de lien stable entre la violence collective et la violence intersubjective, qui concerne la violence d’une personne avec un autre, d’une part, et la violence intra-subjective, qui concerne le conflit d’une personne envers elle-même, d’autre part.
Nous postulons que la violence sociale, au sens le plus large des termes, est une métaphore de la violence personnelle. Il en est ainsi du militantisme forcené.
De la sorte, nous pouvons considérer que la violence personnelle, intersubjective et intra-subjective, est une des conséquences de cette motion plus brute, organique, biologique, partie du roc d’origine (Freud), de la haine primaire, donc, agissant par le biais de l’agressivité, mais à laquelle il n’a pas été donné de cadre, de limites, de frontières.
Ces deux acceptions d’un sème commun, agressivité et violence, constituent une dialectique obligée de transformation de la relation à l’autre dont la seconde, explosive, unidirectionnelle, malveillante est directement issue du ça et spécialement de l’instance issue de la pulsion de mort, la haine primaire, cependant que l’agressivité, plus expansive, moins directement dirigée vers les corps, moins délibérée se révèle plus souple, multidirectionnelle, plastique. Dans les deux cas, violence et agressivité, l’élaboration de l’ambivalence, nécessaire dans l’affect partagé avec l’autre, et permettant d’éviter les phénomènes de dépendance, ne s’est pas encore faite, et demeure encore dénuée de la structuration proposée d’une part, par les pulsions du moi, telle l’autoconservation, d’autre part, par des éléments du surmoi, telles la loi, la règle, la limite, la différence. 
Par suite, dans la relation aux autres, étant entendu que la violence est l’action que se donne l’agressivité non délimitée pour s’assouvir, se justifient et doivent s’imposer la réalité et la pertinence d’une métamorale, précisément d’une Loi symbolique, susceptible de donner une limite à la pulsion de mort et aux pulsions secondaires à la pulsion de mort, savoir la pulsion d’emprise et la pulsion de destructivité.
Cette limite, et par conséquent cette liberté, que peuvent (re)prendre les personnes soumises à de telles forces négatives, adoptera la forme d’une imposition de soi, personnelle et discursive, sans violence. Elle s’exprimera à partir de la négociation avec des interdictions, des proscriptions, et avec des résolutions, des prescriptions, laquelle imposition de soi, négociée donc, offrira les possibilités de sublimation de la violence qui à leur tour permettront à la personne de se libérer de la contrainte exercée dans l’immédiateté par ces deux pulsions, emprise et destructivité, et d’en faire quelque chose. Liaison, élaboration, déploiement. Ce quelque chose est en tout premier lieu la possibilité de patienter, ainsi qu’en atteste l’étymologie de souffrir, de différer, de résoudre, d’expérimenter, et d’élaborer un quelque chose à partir même de cette souffrance, apprivoisée et comprise (liée) par le truchement du jeu, de l’effort, de la sexualité, de la sublimation, enfin de la circulation (lier encore : ne pas garder pour soi, contre soi) et de la réattribution, afin de reprendre les rênes de la responsabilité et d’annihiler, tant que faire se peut, le sentiment puissant, et souverain pour l’enfant, de culpabilité.

« La souffrance nous menace de trois côtés : dans notre propre corps qui, destiné à la déchéance et à la dissolution, ne peut même se passer de ces signaux d’alarme que constituent la douleur et l’angoisse ; du côté du monde extérieur, lequel dispose de forces invincibles et inexorables pour s’acharner contre nous et nous anéantir ; la troisième menace enfin provient de nos rapports avec les autres êtres humains. La souffrance issue de cette source nous est plus dure peut-être que tout autre ; nous sommes enclins à la considérer comme un accessoire en quelque sorte superflu, bien qu’elle n’appartienne pas moins à notre sort et soit aussi inévitable que celle dont l’origine est autre. » (S.Freud. Malaise dans la culture.)

La violence représente ainsi en tout premier lieu non pas une résolution de la souffrance, mais, étant intrinsèque de la relation au monde, à l’autre, à soi, une solution, immédiate, inélaborée, grossière, mortifère, morcelante (déliaison) car ainsi que nous l’avons suggéré, la haine est non seulement première comme le posait Freud, mais primaire.

« La haine, en tant que relation à l’objet, est plus ancienne que l’amour ; elle prend source dans la récusation, aux primes origines, du monde extérieur dispensateur de stimulus, récusation émanant du Moi narcissique. En tant que manifestation de la réaction de déplaisir suscitée par ces objets, elle demeure toujours en relation intime avec les pulsions de conservation du Moi, de sorte que pulsions du Moi et pulsions sexuelles peuvent facilement en venir à une opposition qui répète celle de haïr et aimer. Quand les pulsions du Moi dominent la fonction sexuelle, comme au stade de l’organisation sadique-anale, elles confèrent au but pulsionnel lui aussi les caractères de la haine » (S. Freud. Pulsion et destin des pulsions).

Ce nonobstant, la haine peut, et doit, se transformer. La pulsion de mort, projetée ainsi vers l’extérieur et à qui il est offert une possible décharge, et pouvant dès lors laisser toute sa place à la pulsion de vie, ne va pas tarder à se transformer en agressivité. Elle est le premier affect, logiquement d’ailleurs, qui découle du fait que l’on doive affronter un autre environnement, se séparer de l’autre, et d’abord des premiers objets, pour venir au monde et pour exister.
Ainsi l’enfant doit se séparer, en partie, se distancier éventuellement d’un amour-haine excessif, qui pourrait le faire n’être que le désir, la pensée, le fruit de ses parents, et en partie il doit se séparer du monde et de l’instinct de conservation y afférent, pour pouvoir transformer un être fondu dans la masse de l’existence (corps, monde, autre) afin de se forger un moi, c’est-à-dire un moi issu de son propre corps et de sa propre pensée, lesquels pourront, dans une combinatoire vitale, la pulsion du moi, construire un lieu symbolique, un topos, une maison qui, à la suite de cette conjonction corps-esprit, deviendra une personne sujet. L’idéal est que cette combinatoire vitale ait lieu dans un environnement sécure, sans haine, sans violence, sans agressivité autre que celle qu’il pourra, là encore, comprendre et apprivoiser.
Cependant, cette séparation, comme toute séparation, sera d’abord productrice d’angoisse, naturelle dans la rencontre de l’inconnu, du monde, de l’autre, du corps, puis devra devenir distanciation, dans cette acception du lien créé (liaison contre déliaison) avec l’accès intellectuel et cognitif à l’ambivalence, permissive d’une sexualité, de l’indispensable succession des stades de développement de la personnalité, d’un amour-haine apaisé résolutoire, en provenance de ce fameux principe de plaisir, lui-même issu de la pulsion de vie.

« Quand dans un être humain, le ça élève une revendication pulsionnelle de nature érotique ou agressive, le plus simple et le plus naturel est que le moi se tienne à la disposition de l’appareil de pensée et de muscles, qu’il le satisfasse par une action. » (Freud, L’Homme-Moïse et la religion monothéiste). 

Nous pouvons dire alors que la haine est chargée de produire une action dans le cadre de la pulsion d’autoconservation, action qui projette hors du moi la pulsion de mort, le moi se protégeant ainsi des pulsions d’emprise et de destructivité qui peuvent se retourner vers soi, en les attribuant au monde, à l’autre, aux objets, afin de relativiser leur potentiel d’annihilation. Si les termes de cette projection-protection-circulation ne sont pas précisément relativisés, grâce à la prise en compte d’une heureuse ambivalence, exactement dans ce qui peut être aménagé d’une homéostasie du moi pouvant s’enrichir d’une relation équilibrée, le narcissisme, primaire encore à ce moment, devra se porter garant de la possibilité pour la personne confrontée à la déceptivité d’une haine réfrénée mais agissante, de revenir vers un moi dénué de culpabilité. La pulsion de mort s’en trouvera neutralisée.
L’agressivité séparatrice (processus d’individuation), réconciliatrice (colère, revendication : pulsion d’appel) et créatrice (sexuel ou séduction, sexualité ou sublimation) peut alors trouver sa place dans l’intrapsychique et construire pour le sujet un devenir civilisationnel. De la déliaison vers la liaison.
C’est au passage dans un premier temps le cadeau de la mère à son enfant de faire en sorte que l’objet perde son potentiel de haine, en favorisant l’amour (la nourriture affective) dans la relation filiale, pour à la fois faire du moi de l’enfant un moi narcissiquement aimable et, par conséquent, dans un second temps, faire de l’autre, le père, un objet ambivalent, acceptable, qui consolide ce narcissisme et le relativise, en lui donnant la possibilité de se confronter au monde et à l’autre, sous sa protection, ce qui ouvre sur un troisième temps offrant alors l’idée d’une mère également ambivalente, pouvant à son tour imposer des limites. 
Par suite, l’ambivalence, qui découle du renoncement à la haine primaire, pourra qualifier la relation œdipienne, ainsi que chacun des parents, puis le monde, l’autre, les autres, en faveur du développement intersubjectif de l’enfant, pour peu qu’aucune des trois options du devenir affectif de l’enfant, amour, haine, retrait, ne s’exerce exclusivement. Sans cette condition, c’est la passion ou la dépendance ainsi que leur cortèges de souffrance qui marqueront les choix inconscients développés lors de l’apparition du symptôme : néant en lieu et place du désir et de sa condition préalable le manque, silence en lieu et place de la distanciation et de son antécédent la séparation.

Nicolas Koreicho – Novembre 2019 – Institut Français de Psychanalyse

*L’ensauvagement des mots préfigure l’ensauvagement des actes.

Un commentaire

  1. Ceux qui mutilent…
    Ceux qui mutilent les animaux et qui les maltraitent, ceux qui volent et qui violent, ceux qui tuent, dans nos villes et dans nos campagnes, ce sont les mêmes.
    Ce sont les mêmes mains qui obéissent à la pulsion de mort et qui frappent la civilité, l’honnêteté et l’innocence, jusque dans nos bras trop ouverts, trop humains.
    Ce sont ceux qui haïssent l’Occident, la civilisation, ceux qui haïssent la beauté.
    Les tolérances publiques pour l’ensauvagement du pays, les féroces mugissements de ceux qui chantent sa louange, les lâchetés impardonnables de ceux qui pourraient punir la déviance, c’est-à-dire poser les limites, et qui ne le font pas, sont à l’origine de ces centaines de milliers de passages à l’acte, jour après nuit.
    On comptera nos morts, on nommera les délinquants et les criminels, on dénoncera les complices.
    Face à l’agression, c’est la répression qui doit s’imposer, car la Loi symbolique qui veut que les limites soient respectées est principe de vie.
    Alexandre Santeuil

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