Archives mensuelles : décembre 2018

Gilets jaunes – le non-dit

Gilets jaunes – le non-dit

Une particularité de la révolte des gilets jaunes est la résistance des personnes à produire un discours organisé, laquelle résistance altère l’aspect malgré tout rationnel de ce mouvement. C’est ce qui nous fait dire que le fond de la cause de cette révolte n’est pas de l’ordre de l’articulé, mais de celui du pulsionnel, précisément de la pulsion d’autoconservation.
Ce mouvement, cette révolte, cette jacquerie si l’on veut est encore trop dépendante de ce que l’Autre, le politique, le journaliste, l’artiste, va en dire. Pourtant il y a justement du non-dit, de l’implicite, du sous-entendu dans les revendications qui s’expriment tant bien que mal. On sent une difficulté à exprimer ce qui blesse, une difficulté à nommer les choses, les failles, les manques.
De la même façon que le polythéisme ancien n’est compréhensible que lorsque l’on est prêt à mettre à distance critique autant les cultures anciennes que les cultures des religions monothéistes, la révolte des gilets jaunes ne peut trouver de débouché partageable, audible, qu’en se dégageant de la bien-pensance et du conformisme d’interprétations lourdement orientées. Elle ne remplira le rôle qui en est attendu qu’en se désolidarisant de ce que l’Autre (cf. supra) en dira.
Il faut comprendre que ce mouvement est d’abord le reflet d’une souffrance, c’est-à-dire d’un manque, comme l’on dit d’une lettre non reçue qu’elle est en souffrance.
Manque à gagner, manque de reconnaissance, deux manques qui à l’inverse profitent à ceux, intouchables selon la bien-pensance, qui sont perçus, identifiés et compris inconsciemment les uns comme des privilégiés et les autres comme des assistés, puisqu’en effet ce que ces deux groupes coûtent à la grande classe moyenne des citoyens payeurs placés entre les deux, entre les uns, dans les entreprises publiques, les parlements, les ministères, et les autres, à travers les banlieues, les écoles, les hôpitaux, est maintenu dans le non-dit, l’implicite, le sous-entendu de la part du politique, du journaliste, de l’artiste cette fois, et ce coût est, tabou et déshonorant, car issu du marché de la mondialisation.
Deux non-dits, deux implicites, deux sous-entendus se croisent.
Dans les rêves, la voiture représente le moyen par lequel nous menons notre vie, nous la prenons nous-mêmes en charge, et elle représente la liberté, l’indépendance, la force retrouvée. Or, cette fonction métaphorique, essentielle pour ceux qui n’ont guère que leurs déplacements, cet entre-deux d’une liberté temporaire, pour oublier les opérations dont ils sont les dupes, est ôtée à la société des classes moyennes dans la mesure où elles ne savent pas précisément ce que l’État fait de l’argent de leurs taxes et de leurs impôts, tout en enregistrant d’une part que les privilèges sont maintenus pour de soi-disant élites qui prospèrent et, en un même mouvement tendant vers un soulagement des consciences, d’autre part que les organisations prennent en charge des communautés adventices imposées coûteuses, parfois malhonnêtes, parfois hostiles, tout en courbant l’échine sous une apparente fierté.
Le gilet jaune est celui que l’on enfile en voiture lorsque l’on est en panne, et particulièrement pour éviter le sur-accident. Il signale une vulnérabilité et il est donc le signe par excellence de l’insécurité. Si l’on considère l’insécurité face à la domination de prérogatives confortées et d’une délinquance généralisée, l’insécurité dont il est le symbole est, outre l’insécurité économique et l’insécurité culturelle, l’insécurité personnelle.

Nicolas Koreicho – Décembre 2018