La mémoire en psychanalyse

Nicolas Koreicho – Février 2026

Pourtant au moment de ce départ pour Balbec, et pendant les premiers temps de mon séjour, mon indifférence n’était encore qu’intermittente. Souvent (notre vie étant si peu chronologique, interférant tant d’anachronismes dans la suite des jours), je vivais dans ceux, plus anciens que la veille ou l’avant-veille, où j’aimais Gilberte. Alors ne plus la voir m’était soudain douloureux, comme c’eût été dans ce temps-là. Le moi qui l’avait aimée, remplacé déjà presque entièrement par un autre, resurgissait, et il m’était rendu beaucoup plus fréquemment par une chose futile que par une chose importante. Par exemple, pour anticiper sur mon séjour en Normandie, j’entendis à Balbec un inconnu que je croisai sur la digue dire : « La famille du directeur du ministère des Postes. » Or (comme je ne savais pas alors l’influence que cette famille devait avoir sur ma vie), ce propos aurait dû me paraître oiseux, mais il me causa une vive souffrance, celle qu’éprouvait un moi, aboli pour une grande part depuis longtemps, à être séparé de Gilberte. C’est que jamais je n’avais repensé à une conversation que Gilberte avait eue devant moi avec son père, relativement à la famille du « directeur du ministère des Postes ». Or, les souvenirs d’amour ne font pas exception aux lois générales de la mémoire, elles-mêmes régies par les lois plus générales de l’habitude. Comme celle-ci affaiblit tout, ce qui nous rappelle le mieux un être, c’est justement ce que nous avions oublié (parce que c’était insignifiant et que nous lui avions ainsi laissé toute sa force). C’est pourquoi la meilleure part de notre mémoire est hors de nous, dans un souffle pluvieux, dans l’odeur de renfermé d’une chambre ou dans l’odeur d’une première flambée, partout où nous retrouvons de nous-même ce que notre intelligence, n’en ayant pas l’emploi, avait dédaigné, la dernière réserve du passé, la meilleure, celle qui, quand toutes nos larmes semblent taries, sait nous faire pleurer encore. Hors de nous ? En nous pour mieux dire, mais dérobée à nos propres regards, dans un oubli plus ou moins prolongé. C’est grâce à cet oubli seul que nous pouvons de temps à autre retrouver l’être que nous fûmes, nous placer vis-à-vis des choses comme cet être l’était, souffrir à nouveau, parce que nous ne sommes plus nous, mais lui, et qu’il aimait ce qui nous est maintenant indifférent. Au grand jour de la mémoire habituelle, les images du passé pâlissent peu à peu, s’effacent, il ne reste plus rien d’elles, nous ne le retrouverons plus. Ou plutôt nous ne le retrouverions plus, si quelques mots (comme « directeur au ministère des Postes ») n’avaient été soigneusement enfermés dans l’oubli, de même qu’on dépose à la Bibliothèque Nationale un exemplaire d’un livre qui sans cela risquerait de devenir introuvable.
Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleur, À la recherche du temps perdu, 1919

Mnémosyne, Titanide, Déesse de la Mémoire et du Souvenir

Sommaire

Éléments d’épistémologie du terme

La mémoire en psychanalyse

Mémoire, affect et représentation

Éléments d’épistémologie du terme

Selon l’étymologie, memoria se rapporte aux acceptions suivantes : « aptitude à se souvenir ; ensemble de souvenirs », au pluriel memoriae « recueil de souvenirs », en latin ecclésiastique « monuments commémoratifs ». Le mot est dérivé de memor « qui se souvient ; qui fait se souvenir ». En fonction de la racine indoeuropéenne, (s)mer : « préoccupation, souvenir ». On en rapproche le sanscrit smárati « il se souvient », le gotique maurnan « avoir soin de », l’anglais to mourn « déplorer ». On en rapproche aussi memor, memoria, memorare du groupe de memini « se souvenir » (réminiscence).
Il est intéressant de relever les sèmes communs à ces diverses origines dans lesquels on retrouve l’idée, logiquement, du souvenir, de la pensée du souvenir, mais aussi du soin, voire du regret, du pleur, de la déploration.
Le terme relève le plus anciennement et couramment du sens de « champ mental des souvenirs ». Dès le XIIe siècle, nous retrouvons l’« action de se souvenir » de quelque chose ou de quelqu’un. Au sens liturgique sera employée l’ancienne locution faire mémoire de pour « faire que le souvenir soit gardé » dans l’intention d’« évoquer dans les prières de la messe ». Toujours à cette époque on retiendra le sens particulier de « souvenir durable », compte tenu de ce qui est observable dans quelques locutions comme de bonne/de sinistre mémoire (XIIIe), littéraire, à la mémoire de (XVIIe), formule d’inscriptions et d’épitaphes. La faculté de ses souvenir s’atteste dans l’expression de mémoire (XVIIe), après par mémoire (XIIIe). Plus tardivement, on retrouvera mémoire dans le sens d’un dispositif technique dans les calculatrices et les ordinateurs (capacité de mémoire, mémoire vive, mémoire morte..). Enfin la locution pour mémoire réfèrera à l’expression « à titre de renseignement ». Quelques dérivés, non modificatifs du sens tels un mémoire, mémorial, mémorandum, immémorial, immémoré, -ée (XVIe puis Chateaubriand), remembrance, sont établis.

Les termes de diverses sortes de mémoire sont employés dans l’idée d’une mémoire du corps, des sens, du social ou de la physique. Ainsi en est-il dans la mémoire auditive, gustative, visuelle, sensorielle, mais aussi dans la mémoire collective – l’inconscient collectif n’existe pas, l’inconscient étant un concept éminemment individuel –, héréditaire, panoramique – signe d’un danger mortel descriptible dans la crise d’épilepsie ou dans le traumatisme (effraction mortifère) –, biologique (inhérente à la cellule vivante).

En philosophie, la mémoire représente une fonction psychique relative à la conscience de soi, liée à l’imaginaire, qui concourt à l’unité du moi en reproduisant un état de conscience passé reconnu comme tel par le sujet (Cf. Bergson).

En psychologie, on parlera de mémoire immédiate, différée, affective, mécanique, de mémoire volontaire, involontaire. La mémoire est une fonction cognitive essentielle qui permet d’encoder, conserver et restituer des informations issues de nos expériences et de notre environnement. Elle est indissociable de notre identité, soutient la réflexion, guide nos comportements et rend possible la projection dans l’avenir.
En psychopathologie, on recensera parmi les fréquents troubles de la mémoire, les altérations[1], les délires, les amnésie, hypermnésie, paramnésie.
Facteurs qui influencent la mémoire
– Vieillissement : la plasticité diminue, ce qui explique certaines difficultés de mémorisation.
– Réserve cérébrale et cognitive : la capacité à résister aux lésions cérébrales dépend du volume neuronal, du nombre de synapses et de l’efficacité des réseaux. Elle est influencée par l’éducation, la stimulation intellectuelle, l’activité physique, les relations sociales, le sommeil et l’alimentation.
– Sommeil : favorise la consolidation mnésique, notamment le sommeil lent.
– Émotions : peuvent renforcer ou perturber la mémoire. Les émotions positives améliorent la mémorisation, mais un stress intense ou un traumatisme peut provoquer des troubles (TSPT, amnésie dissociative).
Un souvenir correspond à une activation spécifique de neurones reliés par des synapses. La plasticité synaptique (renforcement, affaiblissement, création de connexions) est le mécanisme fondamental de la mémorisation. Des protéines (comme la PKM zêta) favorisent la consolidation des souvenirs et leur maintien à long terme.

En neurologie, On distingue plusieurs formes de mémoire, interconnectées mais reposant sur des réseaux neuronaux partiellement distincts. On différenciera la mémoire à court terme (de travail)[2], de la mémoire à long terme.
Pour cette dernière, on catégorisera :
    – la mémoire déclarative, explicite,
. épisodique rétrospective, ou autobiographique, qui consiste à se remémorer les événements passés. C’est la mémoire des événements personnels situés dans le temps et l’espace, indispensable pour se projeter dans l’avenir. Elle s’élabore dès l’enfance (vers 3-5 ans) et se transforme avec le temps par un processus de sémantisation ;
. épisodique prospective, se remémorer les actions futures à réaliser. La mémoire épisodique concerne le rôle de l’hippocampe et du cortex préfrontal ;
. sémantique, mémoire des connaissances générales (langage, concepts, faits sur le monde et sur soi), qui se construit tout au long de la vie. Elle concerne le rôle du lobe temporal médian, l’hippocampe, l’amygdale.
    – la mémoire non déclarative, implicite :
. procédurale, c’est la mémoire des automatismes et savoir-faire inconscients (marcher, conduire, jouer d’un instrument de musique). Elle s’acquiert progressivement et se consolide par la répétition. Elle concerne le rôle du striatum et l’amygdale ;
. perceptive, en tant que liée aux sens elle enregistre inconsciemment des images, sons, odeurs, etc., facilitant les repères et habitudes. Elle concerne les aires sensorielles, et langagière ;
. des conditionnements – réponse émotionnelle, rôle de l’amygdale ; réponse musculaire, rôle du cervelet
. des apprentissages non associatifs, rôle des voies réflexes;
. de l’amorçage, rôle du néocortex;
    – la mémoire visuo-spatiale (noms écrits, objets et lieux dans l’espace, trajets, orientation).

La mémoire en psychanalyse

La psychanalyse est travail de mémoire, de restitution ou de reconstitution : le symptôme est réminiscence, le rêve est réaménagement et voie de retour – et de recours lorsque l’on ne se souvient plus de ses rêves, il reste toujours des bribes – de ce qui fut inscrit. Le refoulement, avorton du souvenir et constitution de l’oubli, conserve les représentations a minima indésirables dont le sujet se protège. Et la mémoire se réorganise autour des cratères, des failles, des creux laissés par le traumatisme souvent en créant des « après-coups » successifs. Quel que soit le cadre clinique, le travail analytique cherche à restaurer ou à installer un mode de pensée qui puisse accueillir la remémoration et permettre le retour du passé par les voies du transfert, lequel peut prendre de multiples formes (amour, amitié, tendresse, confiance, motions facilitantes), quelquefois successivement, ou haine, antipathie, répulsion, défiance, motions conflictuelles moins plaisantes) et, quelquefois, du contre-transfert, susceptible d’être – facilement par l’analyste – analysé.
Pour Freud, la mémoire est l’occasion pour l’inconscient de se manifester à travers les propos et les actes conscients et préconscients. Elle est constituée de réminiscences actives qui proposent au sujet un travail psychique de transformation et d’actualisation, que ce soit dans les rêves, dans les symptômes, dans les souvenirs, dans les oublis, dans les transferts (Cf. L’interprétation des rêves), lesquels remplacent les souvenirs oubliés, en particulier les souvenirs d’enfance. Dès lors, on peut parler d’empreintes, d’impressions, de réminiscences, de traces mnésiques, d’échos, d’esquisses, de restes qui peuvent être représentés, figurés, éclaircis, complétés, analysés, reliés. A partir de ce dont on se rappelle sans s’en souvenir, des plaisirs, des jouissances, des peurs, des angoisses, on peut reconstituer (Cf. la reconstitution judiciaire) ce dont on ne se souvient pas, ce dont on n’a pas envie de se souvenir, voire ce qu’on refoule, à travers les discours, les récits, les souvenirs-écrans, les rêves, les transferts, les symptômes.
Nous sommes, jusqu’à un certain point, prisonniers des réminiscences dont on ne peut faire que patiemment, progressivement le récit (du signifiant vers le signifié, puis les origines, les causes, la logique, l’énoncé, l’énonciation). C’est le cas pour les addictions, les obsessions, les perversions, les traumatismes, les symptômes, les transferts et les contre-transferts qui demeurent obscurs tant qu’ils n’ont pas été travaillés, et confiés.
Cliniquement, c’est, outre l’interprétation des transferts[3] (en prenant en compte les cadres[4]) dans la biographie des affects du sujet en particulier, qui n’empêche d’ailleurs pas sa durée ni ses qualités, les anamnèses, réminiscences, fantasmes, révélations oniriques, symptômes appréhendés, se dévoilant peu à peu, qui permet un réaménagement du passé, plus souple, moins contraignant, toujours plus accessible, dans la mesure de ce à quoi il est nécessaire d’accéder.
Les réseaux de la mémoire construisent l’identité, et développent la personnalité, idéalement dans la capacité à s’adapter au monde et, éventuellement à se et le transformer, ou au moins leurs environnement. Les gènes mêmes se modifient (épigénétique) et s’expriment en fonction des après-coups des expériences vécues.
Depuis Freud, les formes du travail de mémoire dans la culture se modifient : l’histoire interroge l’interprétation du passé, la littérature explore ses infinis retours, l’anthropologie décrit les dispositifs commémoratifs qui soutiennent le devoir de mémoire et du deuil tandis que le législateur se penche sur le droit à l’oubli.
Il faut se souvenir pour oublier.
La mémoire est, sous une acception définitionnelle globale, une faculté équivalente à un champ mental dans lequel les souvenirs, proches ou lointains, sont « enregistrés, conservés et restitués ». Cela nous entraine ipso facto vers l’idée de la psychanalyse d’une part en la conception formulée par Freud « La conscience naîtrait là où s’arrête la trace mnésique[5] » (1920) dans son processus de transformation et d’actualisation de l’implicite (en neuropsychologie, mémoire non déclarative ; inconscient ; les affects) vers l’explicite (en neuropsychologie, mémoire déclarative ; préconscient, conscient ; la représentation).
D’autre part, cette vaste idée de transformation et d’actualisation ne se fait qu’à la condition de comprendre l’origine de la mémoire expérientielle que sont les affects[6], à partir des émotions, qui ancrent les affects principalement dans l’inconscient, et qui vont devoir trouver une forme, mnésique, discursive, intellectuelle, pour trouver un développement dans le préconscient et dans le conscient, grâce aux réminiscences.
C’est la fameuse distinction freudienne entre l’affect et la représentation[7].

Mémoire, affect et représentation

L’impact des émotions que nous ressentons est utilisée par notre cerveau pour mémoriser nos expériences. Ainsi, nous pouvons distinguer dans chaque expérience vécue une partie affective (émotion ressentie, pouvant donner lieu à un discours) et une partie intellectuelle (formulée, pouvant donner lieu à un récit).
Dès lors, Sigmund Freud pouvait distinguer clairement l’affect et la représentation dans sa théorie psychanalytique, notamment dans le cadre de sa première topique (inconscient, préconscient, conscient) et à partir de sa réflexion sur l’hystérie.

Nous partirons de la représentation, afin de nous emparer de la partie la plus facilement appréhendable, puisque les textes métapsychologiques freudiens proposent une double fonction, celle de délégation, de tenant lieu (représentance) et celle de rendre à nouveau présent, de présenter à nouveau, puis nous irons vers l’affect, de manière à saisir ce qui est réellement utile à reconnaître en analyse, pour faire se réintriquer la pulsion de mort à la pulsion de vie, tant la représentation s’éloigne parfois presque totalement de l’émotion première à laquelle elle se réfère.

La représentation (Vorstellung) apparaît en un contenu psychique structuré. Elledésigne le contenu mental, l’idée ou l’image associée à un souvenir, un fantasme, un rêve, un symptôme correspondant à une pensée, une émotion, un sentiment, un désir.
Nous pouvons déjà, à ce stade, penser en cela à certaines parties du discours et du récit, telles qu’elles sont exhaustivement proposées en linguistique. Nous en reparlerons.
La représentation correspond à la trace psychique d’une expérience, stockée dans l’appareil psychique.
Les différents types de représentation peuvent être conscients ou inconscients. Ils forment le « matériel » sur lequel travaille l’organisation psychique tel que les expériences fondatrices ou déstructurantes, les souvenirs, les fantasmes, les images du rêve, les associations spontanées.
L’événement traumatique ou le fantasme d’un désir refoulé, d’une crainte sont à ce titre profondément imprimés dans la mémoire sous une forme représentative. C’est alors que la représentation prend toute sa symbolique comme signifiant psychique. Elle peut ainsi prendre la forme d’une image, d’un mot, d’une scène évoquant des émotions anciennes auxquelles elle est attachée.
Les représentations refoulées comme les désirs interdits ou les traumatismes inenvisageables sont particulièrement inaccessibles à la conscience sans un début de travail analytique, c’est-à-dire, dans un premier temps, de formulation, de compréhension et d’acceptation. C’est ce passage par le préconscient qui fait des représentations, rendues accessibles, les éléments de pensées complexes à déchiffrer.
Les associations qui pourront se produire, dans le langage, à partir de ces représentations, donneront lieu à liaisons, déliaisons, selon l’interprétation, le plus souvent différée, du psychanalyste.
Le travail rhétorique autorisé par les représentations inconscientes ordonne une logique associative permise par exemple dans la condensation (métonymie) ou le déplacement (métaphore), ainsi qu’il en est du rêve, des lapsus, des actes manqués.
Ainsi, dans L’Homme aux rats (1909), le patient associe de manière compulsive l’idée de « rats » à des angoisses liées à son père. La représentation « rats » est le substitut symbolique d’un conflit inconscient (culpabilité, ambivalence envers le père).
De la sorte, lorsque nous parvenons à formuler une expérience, un souvenir, un fantasme, une association onirique, nous pouvons travailler plus avant. Car, à l’intérieur[8], si l’on peut dire ainsi, de la représentation, de la réminiscence, se trouve le matériau à partir duquel il est possible de comprendre l’impact, l’effet de ces expérience, souvenir, fantasme, association onirique, sur notre développement ultérieur. Voici comment la représentation permet de saisir l’élément tour à tour pulsionnel, émotif, affectif, déterminant pour le développement de la personnalité et de ses troubles, sous la forme du signe, du sème, du symbole ou du récit qui s’y rattache. Aussi bien, dans la mesure ou l’analysant accueille la représentation, il nous est loisible de retrouver ce qui mérite de parvenir à la conscience du sujet.
Ce qui ne parvient pas, par la représentation, à la conscience adoptera maints oripeaux, névrotiques dans le meilleur des cas, psychotique pour le pire, narcissique pour qui aime la complexité et le risque, afin de s’imposer au sujet sous des formes plus ou moins déplorables.

Si la représentation, comme nous l’avons dit, est relativement facile d’accès, grâce à la remémoration, bien que sous une forme modifiée, altérée ou sublimée, que ce soit sous la forme représentative d’une réminiscence, d’un fantasme, d’une image de rêve, d’une association spontanée, l’affect (Affekt), lui, ne peut s’entendre d’abord que par ce qu’il manifeste d’énergie pulsionnelle. En effet, l’affect consiste en la charge émotionnelle ou énergétique (énergie liée à la pulsion) associée à une représentation. Il s’agit premièrement de la quantité d’excitation (énergie pulsionnelle) associée justement à l’image, au souvenir, au fantasme, à l’association onirique du sujet procurée dans sa mémoire par l’évocation suscitée.Dès lors, l’affect peut être conscient de lui-même, et équivaloir en cela facilement pour le sujet à l’une ou l’autre des émotions fondamentales telles la surprise, la peur, la colère, le dégout, la tristesse, la joie, ou inconscient, tel que surgie dans l’angoisse, le chagrin, la douleur mentale, le mépris, la honte, le sentiment de culpabilité, le déni, la résignation, le chagrin. Sigmund souligne que l’affect peut se détacher de sa représentation originelle, notamment dans les névroses. Il en est ainsi lors d’une peur intense qui, associée à un souvenir refoulé, jaillit au ventre, ou l’angoisse sans cause apparente qui, selon une circonvolution inattendue de votre esprit, vous saisit à la gorge ou encore l’amour qui, associée à une voix depuis longtemps éloignée, vous prend aux cheveux.Dans sa dimension quantitative, Freud emprunte à la physique l’idée d’une énergie pulsionnelle qui « charge » la représentation. L’affect en est le poids, l’intensité, sans que l’on puisse détacher cet affect de sa nature qui, en quelque sorte, le conditionne. On parlera de quantum d’affect pour qualifier la quantité[9] d’énergie psychique dans la production qui accompagne une impression psychique, mesurable[10] bien entendu par sa nature mais ici, quantitativement, par son intensité comme lors d’une colère explosive, d’une sourde angoisse, d’un profond chagrin qui auront bien évidemment une influence sur ce qu’il en adviendra dans la mémoire.Le destin des affects, comme ailleurs celui des pulsions, peut consister en celui du refoulement, faisant que l’affect peut être détaché de sa représentation et se manifester ailleurs sous la forme d’une angoisse flottante, ou d’un symptôme corporel, dont l’origine est souvent moins aisée à identifier.
Se manifestant de manière plus évidente, et plus facile à identifier, la conversion hystérique (paralysie, douleurs, cécité etc., sans cause organique) fait se déplacer l’affect vers le corps comme selon l’exemple de cet éminent rhumatologue qui voit arriver sur un brancard sa patiente raide comme un passe-lacet et qui, une vingtaine de minutes plus tard, ressort du cabinet du professeur, qui aura su parler avec elle, gambadant tel le cabri.
Parmi le destin des affects, celui qui va se manifester par la parole, par exemple chez un sujet confronté au sentiment de culpabilité sous-jacent, archaïque, prenant sa source dans l’ombre puissante et ancienne d’un parent abusif, pourra s’imposer au sujet révélant à l’occasion une agressivité à l’égard d’un proche plus brillant, lorsque la jalousie aura pris, un temps, le dessus sur le respect. Ainsi, dans Dora (1905), l’affect de colère envers un proche est refoulé et se manifestera par une violente toux nerveuse, prototype inabouti de l’oralité. La représentation (dans ces deux exemples, le conflit transférentiel avec le proche) est inconsciente, mais l’affect persiste sous forme de symptôme, agressif ou fruste.
Freud illustre parfaitement cette distinction dans le cas d’Anna O. (Études sur l’hystérie, 1895) : la patiente présente des symptômes physiques (toux, paralysie) qui sont des conversions d’affects liés à des représentations refoulées.
Enfin, sous les atours d’une transformation radicale de ses pulsions libidinales possiblement les plus imposantes, l’artiste mettra en œuvre, dans la représentation des corps et des visages à travers les siècles, la sublimation[11] selon la forme la plus aboutie de la transformation des affects, au départ et en partie, sexualisés en une activité hautement civilisatrice.

Nous devons formuler quelques remarques sur le fonctionnement central de la dissociation de l’affect avec la représentation, en tant que mécanisme clé, à l’intérieur de pathologies archétypiques comme l’hystérie, que Freud étudie dans la transformation de cet affect en une représentation symptomatique. En effet, dans ce cas bien illustratif de l’hystérie, la représentation refoulée, devenue inconsciente, laisse l’affect persister sous une transformation corporelle, « piètre compromis », chargée d’angoisse. Cette dissociation explique pourquoi certains symptômes, comme la paralysie hystérique que nous avons illustrée précédemment, n’ont pas de cause organique, mais expriment, avant toute élaboration analytique, un conflit psychique incompris.
Cette dissociation a pour objet, sur le plan de l’économie psychique, de permettre au refoulement d’éviter au sujet une souffrance consciente, un passage à l’acte préjudiciable, cependant que l’affect « errant » cherche une issue insatisfaisante sans la représentation de l’épisode qui l’a créé, ici sous la forme du symptôme, ailleurs sous celle de l’acte manqué, de l’accident, de l’image de rêve, du souvenir oublié et revenu, du fantasme. C’est alors qu’il nous faut apparier l’affect à la représentation idoine, afin que le symptôme soit levé.
Un certain nombre de mécanismes de défense mettent en œuvre une représentation consciente, mais dont l’affect est neutralisé, et ce sera l’isolation, comme dans le fait de décrire un traumatisme sans émotion (sous sa forme la plus névrotiquement définitive dans l’alexithymie), dont l’affect est nié ; comme dans le déni, mais dont la représentation persiste (tremblement corporel de colère cependant que l’affirmation ne reconnaît pas cette colère) ; comme dans l’accident dans l’idée non pensée qu’il ne s’agit pas d’un acte manqué, mais dont la fonction véritable est pourtant d’éviter la confrontation avec l’autre présent ou du passé.
Ce phénomène de dissociation est comparé par Freud à une mauvaise connexion électrique. L’affect est « débranché » de sa représentation, mais la décharge se fera sous la forme du symptôme, de l’acte manqué, du lapsus, de la parole intempestive.

Pour conclure provisoirement sur les distinctions à faire entre l’affect et la représentation, insistons sur la réalité selon laquelle elle permet de comprendre comment l’appareil psychique gère les conflits devenus internes. En séparant l’affect de sa représentation, le sujet peut « éviter » la souffrance consciente, mais au prix de symptômes, de mauvais choix ou de passages à l’acte, toujours plus ou moins préjudiciables.
Les implications de la compréhension des distinctions fondées sur la différence et les liens entre l’affect et sa représentation sont, pour la cure psychanalytique, d’une importance capitale.
Tout d’abord en ce que l’un des buts éminents de l’analyse est, en rétablissant les liens entre les représentations et les affects qui les sous-tendent, de rétablir ou d’établir le principe de liaison[12], afin que le patient puisse comprendre l’origine et le fonctionnement de ses symptômes, de ses troubles, de ses pathologies. En parlant, en formulant, en mentant, en se trompant, en agressant verbalement, en définitive, et plus sûrement, en se confiant, le patient oriente l’analyste vers la compréhension des liaisons manquantes et qu’il peut retrouver, non seulement à travers ses pleurs, ses rires, ses chausse-trappe, ses pièges accueillis, puis acceptés, puis traités, dans lesquels le patient peut ne pas tomber du fait de la présence attentive, précise, distinctive de l’analyste.
La cure, de ce fait, s’impose bien comme visant principalement à associer affect et représentation, de telle sorte que l’angoisse, l’agressivité, la perversité, la détresse ou le désarroi ou l’ignorance le plus souvent du patient prenne une forme, propre à la sincérité d’un Moi retrouvé ou trouvé, qui préfère, bien entendu, l’élaboration régulière, selon le terme surmoïque du Préconscient, du principe de réalité plutôt que l’échec dû à la primauté de l’impasse du Ça inavoué.

À ce moment même, dans l’hôtel du prince de Guermantes, ce bruit de pas de mes parents reconduisant M. Swann, ce tintement rebondissant, ferrugineux, interminable, criard et frais de la petite sonnette, qui m’annonçait qu’enfin M. Swann était parti et que maman allait monter, je les entendais encore, je les entendais eux-mêmes, eux situés pourtant si loin dans le passé.
Alors, en pensant à tous les événements qui se plaçaient forcément entre l’instant où je les avais entendus et la matinée Guermantes, je fus effrayé de penser que c’était bien cette sonnette qui tintait encore en moi, sans que je pusse rien changer aux criaillements de son grelot, puisque, ne me rappelant plus bien comment ils s’éteignaient, pour le réapprendre, pour bien l’écouter, je dus m’efforcer de ne plus entendre le son des conversations que les masques tenaient autour de moi. Pour tâcher de l’entendre de plus près, c’est en moi-même que j’étais obligé de redescendre.
C’est donc que ce tintement y était toujours, et aussi, entre lui et l’instant présent, tout ce passé indéfiniment déroulé que je ne savais pas que je portais.
Marcel Proust, Le temps retrouvé, À la recherche du temps perdu, 1919

Nicolas Koreicho – Février 2026 – Institut Français de Psychanalyse©


[1] La mémoire peut être altérée par :
– Des causes sévères : traumatisme crânien, AVC, tumeurs, maladies neurodégénératives (Alzheimer, Parkinson, Huntington).
– Des causes transitoires ou réversibles : dépression, anxiété, fatigue, médicaments, ictus amnésique.
Les troubles affectent différemment les systèmes mnésiques : Alzheimer touche surtout l’épisodique, Parkinson la procédurale, la dépression la mémoire.

[2] Mémoire du présent, permettant de maintenir et manipuler brièvement des informations nécessaires à une tâche en cours. Elle repose sur deux systèmes : la boucle phonologique (informations verbales) et le calepin visuospatial (informations visuelles).

[3] Transfert : acte, pensée, sentiment par lequel un affect éprouvé pour un objet est étendu à un objet différent. Se fait principalement par association. Le transfert représente dans les processus d’accompagnement, psychanalyse, psychothérapie, coaching, mais aussi vis-à-vis du médecin, de l’avocat, de l’enseignant, etc. la projection, par l’analysant, l’étudiant, le patient, le client, etc. de contenus issus de son propre inconscient et provenant d’expériences infantiles, sur la personne de l’accompagnant, qui lui apparaît dotée de qualités, d’intentions, d’affects différents de la réalité de l’accompagnant. « La reviviscence de désirs, d’affects, de sentiments éprouvés envers les parents dans la prime enfance, et adressés cette fois à un nouvel objet ». Le contre-transfert est la projection par l’accompagnant des contenus issus de son inconscient et de ses expériences sur la personne de l’analysant, du patient, du client, de l’étudiant de motions affectives  » (Francis Pasche – 1975).
En analyse, plus spécifiquement, Freud propose, dans Remémoration, répétition et élaboration (1914) que, “Dans le cas où le patient se borne simplement à respecter les règles de l’analyse, nous réussissons sûrement à conférer à tous les symptômes morbides une signification de transfert nouvelle et à remplacer sa névrose ordinaire par une névrose de transfert dont le travail thérapeutique va le guérir”. Ainsi c’est grâce à l’analyse du transfert et à son interprétation que l’occasion est donnée aux patients d’accepter de se représenter et développer le cœur des conflits psychiques qui se répètent dans sa vie et dans les relations avec l’analyste, afin de comprendre les motions pulsionnelles et libidinales qui constituent son fonctionnement depuis l’enfance. Ceci va lui donner, pour peu qu’il parvienne à se dégager de ces ornières anciennes la possibilité de modifier ses relations avec lui-même avec son analyste et avec les autres. Pour Freud le transfert négatif se situe du côté d’une résistance à la guérison qui hélas conduit le sujet à trouver dans la cure un espace de satisfaction de son masochisme et de sa culpabilité primaires relatives à la pulsion de destruction. Pour résumer, le transfert est un déplacement de l’investissement vers l’analyste propre à l’être vivant (compulsion de répétition) à répéter les expériences du passé, d’amour et de haine vers le sujet propre et les objets, ce qui implique que plusieurs sortes de transferts sont tour à tour mobilisés.

[4] Le cadre, les cadres, donc, sont, dans l’ordre d’influence : relationnel (transfert, contre-transfert), personnel (le non-verbal), conversationnel (discursif), référentiel (éthique, théorico-clinique), contractuel (l’objectif), matériel (lieu, temps).

[5] Sigmund Freud, « Au-delà du principe de plaisir », in Essais de psychanalyse, 1920.

[6] Nicolas Koreicho, Émotions, sentiments, affects, en ligne, Site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/emotions-sentiments-affects/, Mars 2020.

[7] Sigmund Freud, Contribution à la conception des aphasies : une étude critique, 1891, puis Études sur l’hystérie, 1895, puis Esquisse pour une psychologie scientifique, 1895, puis Métapsychologie, 1915, puis L’interprétation des rêves, 1926.

[8] Comme pour le doubitchou où « il y a une espèce de deuxième couche à l’intérieur ».

[9] Dans Métapsychologie (1915), Freud en arrive à définir les affects non plus seulement selon une perspective économique mais en les considérant aussi bien comme la traduction subjective des qualités de l’énergie pulsionnelle.

[10] Sigmund Freud, Les psychonévroses de défense, in Névrose, psychose et perversion, 1894 : « quelque chose qui peut être augmenté, déplacé, déchargé et s’étale sur les traces mnésiques des représentations un peu comme une charge à la surface des corps ».

[11] Nicolas Koreicho, La Sublimation, en ligne, site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/la-sublimation/, mars 2022.

[12] Nicolas Koreicho, Liaison-Déliaison, en ligne, Site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/liaison-deliaison/, juin 2025.

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