Tu aimes trop la littérature ; elle te tuera et tu ne tueras pas la bêtise humaine.

D’une amitié profonde, qui unit George Sand et Gustave Flaubert, se déploie la précision des états d’âme et des conséquences philosophiques et interprétatives que les deux écrivains, fort doués dans l’écriture, ce que tout le monde sait, développent et nuancent, généralisent et analysent, toujours au plus près de la vérité des âmes et des grands courants sentimentaux qui les traversent. La confiance, les encouragements, le profond accompagnement quasi psychanalytique qu’ils s’accordent l’un à l’autre, ont pour cadre la France tourmentée, mais quand ne l’est-elle pas, des années 1870. Cependant que Flaubert s’exile dans une pensée relativement misanthrope, Sand, quant à elle, demeure tout-à-fait ouverte, sociable, tournée vers ses semblables. De la sorte, leur relation, en ce généreux mouvement discursif de l’un vers l’autre, s’étaye d’un équilibre intellectuel et affectif qui construit un havre de distinction qui paraît les porter tous les deux, l’un contre l’autre, dans un échange parfaitement réciproque.
Nicolas Koreicho

CMXXI

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET

Nohant, 8 décembre 1874.

Maison de George Sand – Gravure (Extrait du Journal l’Illustration du 26 Février 1870)• Crédits : © De Agostini Picture Library – Getty

Pauvre cher ami,

Je t’aime d’autant plus que tu deviens plus malheureux. Comme tu te tourmentes et comme tu t’affectes de la vie ! car tout ce dont tu te plains, c’est la vie ; elle n’a jamais été meilleure pour personne et dans aucun temps. On la sent plus ou moins, on la comprend plus ou moins, on en souffre donc plus ou moins, et plus on est en avant de l’époque où l’on vit, plus on souffre. Nous passons comme des ombres sur un fond de nuages que le soleil perce à peine et rarement, et nous crions sans cesse après ce soleil, qui n’en peut mais. C’est à nous de déblayer nos nuages.

Tu aimes trop la littérature ; elle te tuera et tu ne tueras pas la bêtise humaine. Pauvre chère bêtise, que je ne hais pas, moi, et que je regarde avec des yeux maternels ; car c’est une enfance, et toute enfance est sacrée. Quelle haine tu lui as vouée ! quelle guerre tu lui fais !

Tu as trop de savoir et d’intelligence, tu oublies qu’il y a quelque chose au-dessus de l’art : à savoir, la sagesse, dont l’art à son apogée n’est jamais que l’expression. La sagesse comprend tout : le beau, le vrai, le bien, l’enthousiasme, par conséquent. Elle nous apprend à voir hors de nous quelque chose de plus élevé que ce qui est en nous, et à nous de l’assimiler peu à peu par la contemplation et l’admiration.

Mais je ne réussirai même pas à te faire comprendre comment j’envisage et saisis le bonheur, c’est-à-dire l’acceptation de la vie, quelle qu’elle soit ! Il y a une personne qui pourrait te modifier et te sauver, c’est le père Hugo ; car il a un côté par lequel il est grand philosophe, tout en étant le grand artiste qu’il te faut et que je ne suis pas. Il faut le voir souvent. Je crois qu’il te calmera : moi, je n’ai plus assez d’orage en moi pour que tu me comprennes. Lui, je crois qu’il a gardé son foudre et qu’il a tout de même acquis la douceur et la mansuétude de la vieillesse.

Vois-le souvent et conte-lui tes peines, qui sont grosses, je le vois bien, et qui tournent trop au spleen. Tu penses trop aux morts, tu les crois trop arrivés au repos. Ils n’en ont point. Ils sont comme nous, ils cherchent. Ils travaillent à chercher.

Tout mon monde va bien et t’embrasse. Moi, je ne guéris pas ; mais j’espère, guérie ou non, marcher encore pour élever mes petites filles, et pour t’aimer, tant qu’il me restera un souffle.

George Sand

George Sand Correspondance 1812-1876 Texte établi par Calmann-Lévy, 1883-1884 (Correspondance Tome 6 : 1870-1876, p. 327-328).

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