L’emprise du geste

L’emprise du geste
Le cas Twombly

« L’événement (la séance) est pour l’essentiel un récit. Rapporter une séance, c’est faire le récit d’un récit. Rapporter une cure c’est faire le récit de son histoire. »
Didier Anzieu, Du récit d’une séance à l’histoire d’une cure (1990) in Le travail de l’inconscient.

Robert Rauschenberg – Cy + Relics, Rome, 1952

Lorsque Cy Twombly dit en 1957 “Chaque trait est habité de sa propre histoire, dont il est l’expérience présente ; il n’explique pas, il est l’événement de sa propre matérialisation”, en substance, il inscrit le tracé d’une ligne dans une durée. Il établit un rapport entre l’espace de la toile et le temps de l’exécution. Temporalité à laquelle le spectateur n’est pas astreint puisqu’il appréhende de manière synthétique ce qui a mis un certain temps à s’inscrire. La vérité en jeu n’est pas objective mais comme le dit Michael Larivière : “La spéculation est au principe même du regard. Sans théorie, on ne verrait rien. Sans théorie, il n’y aurait ni analyste, ni analysant – donc pas d’analyse” (Que font vos psychanalystes , 2010). Freud confesse dans Au-delà du principe de plaisir qu’il ne fait “que donner une traduction théorique de l’observation” et que l’on est rarement impartial, “lorsqu’on se trouve en présence des choses dernières”.

Comment, dès lors, faire ce pas au-delà de l’œuvre et appréhender le cas Twombly, l’artiste, discret et peu prompt à se confesser ? Faire la part de l’homme entre le Twombly du premier cercle lorsqu’il fait ses premiers pas à l’Art Students League de New-York, l’artiste fétiche d’une frange de collectionneurs menée par le galeriste Yvon Lambert, le mythe préservé par le gardien du temple Nicola Del Roscio (Président de la Fondation Cy Twombly), le double polémique de la biographie de Joshua Rivkin (Chalk : The Art and Erasure of Cy Twombly – 2018) ? Il faut partir des faits, essentiellement de sa peinture, également de sa sculpture et accessoirement de ses photographies. Il faut également faire avec les deux envolées sémiologiques de Roland Barthes (Yvon Lambert organise un rendez-vous au Café de Flore, le 25 mai 1975. Les deux hommes se reverront en avril 1979), la monographie œdipienne de Richard Leeman (Cy Twombly, Peindre, Dessiner, Écrire – 2004) et la lecture intertextuelle de Mary Jacobus (Reading Cy Twombly : Poetry in Paint – 2016). Mais, avant tout, c’est par les œuvres que se noue la rencontre.

Cy twombly, né en 1928, à Lexington, en Virginie, arrive à New-York en 1950 au moment où, après que Pollock ait brisé la glace (selon De Kooning), une génération héritière de l’expressionnisme abstrait vole l’idée d’art moderne et se dégage de la sphère européenne. Paradoxalement Twombly sera fort critiqué et rejeté par la critique américaine au point de s’exiler en Europe pour libérer sa puissance créative. Son œuvre s’étaye sur le thème du sujet de l’école new-yorkaise, l’esprit du mythe de Rothko, une expression immédiate et fondamentale des énergies primordiales et phalliques de l’Action Painting, des archétypes. Il éprouve un intérêt pour “les éléments primitifs, rituels et fétiches” pour “leur immédiateté simple et expressive”. Ses premières œuvres expriment l’angoisse, la terreur, la sexualité et la violence avec le mythe comme résolution du tragique et de l’intemporel. Ce primitivisme entretient un rapport étroit avec l’origine de l’écriture et explore le pouvoir des glyphes, symboles ou signes d’un art magique.

Sa sculpture est totémique ; sa peinture faite de gestes à grands coups de brosses noires où la verticalité s’oppose aux formes ovoïdes. Un art brut, rugueux, à la dimension sacrée ; un archaïsme entre vie et mort, mâle et femelle. Twombly noue avec l’abandon, la brutalité et l’irrationnel de la peinture d’avant-garde du moment. Ses motifs primordiaux trouvent leur prolongement dans les dessins effectués durant son service militaire et qui marquent la direction de tout son travail ultérieur. 40 ans plus tard, le peintre soulignera leur importance. La série Augusta est réalisée à l’aveugle, dans le noir. Il affranchit le dessin du disegno en brisant le lien de la main et de l’œil. Il laisse à la seule main la responsabilité du trait. Roland Barthes interprète cet abandon de l’œil comme un désir de la main :

“… l’œil, c’est la raison, l’évidence, l’empirisme, la vraisemblance, tout ce qui sert à contrôler, à coordonner, à imiter, et comme art exclusif de la vision, toute notre peinture passée s’est trouvée assujettie à une rationalité répressive. D’une certaine façon, Twombly libère la peinture de la vision …”

Roland Barthes, Cy Twombly ou « Non multa sed multum »

Une absence de contrôle prônée par Breton, une dictée de la pensée en l’absence de tout contrôle exercé par la raison dont Twombly se dégage de l’effet de style. Ce travail régressif, dont le gribouillis est le signe, n’est pas seulement formel, une déconstruction de savoirs et de techniques, mais l’expression d’un abandon et d’une angoisse plus profonds. Son service militaire est source de tensions qui lui valent d’être mis en observation psychiatrique. Twombly se confronte à l’impensable d’une peur sans objet représentable, une expérience des limites de l’expression, une quête d’enracinement qui fraye avec l’auto-analyse.

Les motifs archaïques autant que les tracés pulsionnels qui leur ont succédé se déploient sur des fonds travaillés, texturés, des surfaces érodées, incisées. Il fusionne peinture et dessin par des jeux de textures, mêlant le crayon, la mine de plomb , la craie grasse à l’usage des pinceaux. Une peinture dans la pâte, où l’activité picturale alterne avec le vide et le silence. Il y a une indécision cultivée par Twombly entre le fond et les figures. L’activité embryonnaire marque l’absence d’unité. Twombly se présente comme un outsider dans la veine du graffiti urbain. Il se définit au travers des titres de ses toiles : un inadapté (The geek), un artiste en roue libre (Free wheeler) scandant un fuck tonitruant à l’académisme (Academy). Il abandonne peu à peu le all over, il atténue la gestualité, moins ample, plus précise au profit d’un rythme, d’une mise en forme des émotions brutes. Le recouvrement compulsif cède la place à la maîtrise. Il quitte l’automatisme psychique pur pour un contrôle plus affirmé du geste, régulé, dirigé et opérer une syntaxe, un système de signes. Commence alors un long travail (d’une vie) d’exploration de l’écriture.

Éros et Thanatos

La raréfaction renouvelle les motifs primordiaux mâles et femelles, phallus et monts de vénus s’ouvrent à la sémiographie d’un langage plus riche, le sens se complique, le récit s’invite et les allusions s’en mêlent. Les mots, les noms propres se font de plus en plus présents. Les titres font leur apparition dans les tableaux jusqu’en constituer le sujet principal. Les gribouillis des œuvres primaires deviennent des ombres plus régulées, sémantiques, une figuration de la trace psychique (automatique) pour faire signe. L’ombre est fantôme, âme, esprit. Twombly exploite de manière compulsive le classicisme et les thèmes antiques, qualifiant la blancheur d’un état classique de l’intellect. Ce romantisme désirant fait l’apologie de l’érotisme du geste, du dessin, du blanc et de la ligne. Un style apollinien où la couleur n’est que supplément, le vert dénotant la nature, le bleu, l’eau ou l’azur, le rouge et le rose, la chair. Dessin et couleur entrent en conflit.

Mais la teneur organique et biomorphique imprègne l’œuvre de Twombly. La dimension sexuelle archaïque ressurgit comme un retour du refoulé. L’explosion est extatique, dionysiaque. La matière au sortir du tube macule la toile. Culmination baroque où l’intensité sensuelle, corporelle (il peint avec la main, les doigts) s’attaque à la surface, la virginité de la toile. L’œuvre de Twombly oscille entre Éros et Thanatos, entre maîtrise et relâchement, une dialectique sphinctérienne de la rétention et de l’expulsion. L’artiste navigue sur un océan de mélancolie entre nostalgie, épiphanie et vertige jusqu’au symbolisme solaire. Une mélancolie du naufrage inscrivant la guerre et la mort en miroir de la naissance et de la vie.

La sagesse de l’art

Pour Roland Barthes “ni Eros, ni Thanatos, mais Vie-Mort, d’une seule pensée, d’un seul geste […] par une trace inimitable, l’inscription et l’effacement, l’enfance et la culture, la dérive et l’invention.”

L’écriture de Twombly est un langage épars, des bribes de quelques seuls mots, qui ne garde le geste que comme un supplément d’acte. Un geste qui est la somme indéterminée et inépuisable des raisons, des pulsions, des paresses qui entourent l’acte d’une atmosphère. Barthes considère les graphismes de Twombly comme autant de petits satoris que le peintre met en scène pour présenter, agencer, transformer l’acte de création en une succession d’événements inscrits dans le champ de la toile : un fait (pragma), un hasard (tyché), une issue, une finalité (télos), une surprise (apodeston) et une action (drama) :

“L’artiste compose ce qui est allégué (ou refusé) de sa culture et ce qui insiste de son propre corps : ce qui est évité, ce qui est évoqué, ce qui est répété, ou encore : interdit/désiré […] La valeur déposée par Twombly dans son œuvre peut tenir dans ce que Sade appelait le principe de délicatesse (« Je respecte les goûts, les fantaisies… je les trouve respectables… parce que la plus bizarre de toutes, bien analysée, remonte toujours à un principe de délicatesse »). Comme principe, la « délicatesse » n’est ni morale ni culturelle ; c’est une pulsion (pourquoi la pulsion serait-elle de droit violente, grossière ?), une certaine demande du corps lui-même.”

Roland Barthes, Cy Twombly ou « Non multa sed multum »

Twombly compose des récits fragmentés sous forme d’associations laissant parfois des interstices vides, sans liens apparents pour l’observateur. Lorsque l’écriture est ininterprétable, il exprime une résistance, une forme de marquage conflictuel. Il semble performer un acte délibéré de frustration dans la communication. L’écrit devient le siège paradoxal de la poesis et du néant, de la révélation et du secret. La meilleure façon de s’exprimer est de ne rien dire ou de le rendre illisible. Il se joue dans les toiles un drame ; des histoires qui viennent du savoir, une mise en scène de la culture d’un savoir propre et d’un savoir classique. Quel est le sujet ? La quaestio ? À la fois l’objet (la toile), ce dont elle parle, mais également le sujet-objet, le sujet-mème, le peintre mais également le spectateur. Sujets pluriels d’un deuil, d’une culture défunte, dont subsiste la trace, la traîne, comme un cadavre, un déchet, une charogne. L’artiste l’exhume, l’observateur le convoque, l’analyste s’en repaît. Un travail du négatif définis par Freud en 1925 (La négation) comme “une manière de prendre connaissance du refoulé, à vrai dire déjà une annulation du refoulement, mais évidemment pas une acceptation du refoulé. On voit comment la fonction intellectuelle se sépare du processus affectif”. Une capacité de la pensée “à rendre présent ce qui une fois a été perçu par la reproduction dans la représentation, tandis que l’objet au dehors n’a plus besoin d’être présent”.

La relation à la psyché s’impose pour un artiste dont le travail exprime des tensions invisibles, des pensées complexes et des émotions. L’identification récurrente de Twombly à Narcisse suggère qu’il dialoguait avec une psyché qu’il appréhendait, fixait par une réflexion consciente. La notion de double ne signifie pas nécessairement chez lui une dualité clivante. Sa référence à Dionysos, outre l’élément phallique, peut-être associé à la bisexualité. S’il opère une auto-analyse dans son travail, la psychanalyse n’apparaît pas comme un intérêt explicite. Mais de l’ardoise magique de Freud à la différance de Derrida il n’y a pas de texte sans origine psychique et il n’y a pas de psyché sans texte. La peinture de Twombly répond aux fonctions du Discours vivant d’André Green, “un mouvement à la recherche d’une forme« , un mode de symbolisation primaire où l’affect, “chair du signifiant et signifiant de la chair”, est lié à la chaîne signifiante ou la déborde.

C’est un art apophatique, démiurgique qui utilise le matériau comme Materia Prima, une expérience de la matière avant le sens. Une omnipotence du créateur transnarcissique chez Green (circulation du narcissisme du créateur au narcissisme du recevant par l’intermédiaire du statut narcissique de l’œuvre), transitionnelle chez Winnicott (omnipotence de transposition qui décale la réalité psychique interne dans une réalité matérielle). Pour Didier Anzieu “la principale fonction de l’œuvre est, pour l’auteur, de faire quelque chose non pas de rien mais de l’inemployé. Épuiser la part d’imagination, le potentiel d’affects qui n’ont point trouvé leur emploi dans sa vie” (Didier Anzieu, Créer-Détruire, La structure nécessairement narcissique de l’œuvre). Il semble y avoir chez Twombly une nécessité de produire, d’expulser de soi une marge ou un surcroît d’énergie psychique. Élaborer prendrait un caractère pressant au service de la restauration narcissique ; une hémorragie, une faille incolmatable de l’inachevé qui aspire à la complétude. Ce corps à corps recèle une composante hystérique, hypocondriaque de récupération dans l’œuvre d’un vécu sensoriel et corporel primaire.

L’humain, pour Groddeck, existe sous trois formes, comme une trinité : l’homme, la femme et l’enfant. La psychanalyse considère l’enfant comme un stade qui doit être dépassé dans l’adulte par la constitution d’un être-homme ou d’un être-femme. La névrose se définit en conséquence soit par la régression soit par la fixation au stade transitoire de l’enfance. Chez Groddeck, l’être-humain se définit par l’être-enfant, l’individu (indivis), non disséqué, non sexué. Par le symbole, l’être-humain actuel, la personne, retourne à l’individu, annule sa sexion et accomplit sa bisexualité. La vie humaine est une compulsion de retour vers la totalité, fœtale, dans le sein maternel, annulation de la naissance. Twombly semble répondre à cette conception. Il n’oppose pas vie et mort, il sexionne, il dissèque pour mieux conjurer les deux pulsions antagonistes, Éros et Thanatos. En contrepartie, l’exacerbation libidinale le conduit à créer à partir d’une surabondance de réalité psychique inemployée. Une parole couchée sur la toile adressée à un destinataire dérobé ; un ordre symbolique au service du refoulement, propre à la névrose, qui accompagne la régression de la libido. Le geste est dandy, s’efforce d’échapper à la perversion.

D’un point de vue économique, l’opération vise à la réduction des tensions mais la décharge, ni en moi ni hors de moi, implique un remaniement topique. L’œuvre hérite du statut d’intermédiaire entre la réalité matérielle et la réalité psychique, entre dedans et dehors, entre personne subjective et histoire sociale. Elle est un corps utopique qui reçoit la scarification. Un travail de liaisons – déliaison – reliaisons dont la fonction essentielle dans le processus de représentation (ou de représentance) est la constitution du sujet. De l’œdipe il nous faudrait alors retenir le ternaire, la tiercéité, au profit d’une théorie de la triangulation généralisée qu’André Green appelait de ses vœux, maintenant la relation entre le sujet et l’objet au travers d’un tiers substituable, l’autre objet. Pour lui, “seule une théorie de la représentation généralisée peut répondre aux problèmes soulevés par la pratique et la théorie« . Un dyptique théorique et clinique conciliant le modèle du rêve de la première topique et le modèle de l’acte de la seconde où s’affirme l’importance des motions pulsionnelles du Ça, entre actes compulsifs et liaisons représentatives. Une conception de la psyché comme un processus dynamique, hétérogène et conflictuel, de création et de destruction de sens. Ce qu’il y a d’infantile, d’Art Brut, d’esthétique de la marginalité, d’énoncé, de concrétude, de destruction, de vie et de non-mort chez Twombly ne relève-t-il pas simplement du penser, cet art pénible de subordonner le principe de plaisir au principe de réalité ? Il nous faudrait alors explorer cet Art résistant aux résistances au bénéfice de l’expérience analytique.

Vincent Caplier – Juin 2021 – Institut Français de Psychanalyse©

Cy Twombly – Catalogue raisonné des oeuvres sur papier par Yvon Lambert : https://drive.google.com/file/d/1qE3N4EitJ_JbpXrUw4Q6_wXTwkZav1zb/view

34RL1H3 Copyright Institut Français de Psychanalyse

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *