L’art de perdre[1] : une lecture psychanalytique
Rim Ghellab – Mai 2026
« Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir. »
Marcel Proust, Du côté de chez Swan, À la recherche du temps perdu, 1913
« C’est donc que ce tintement y était toujours, et aussi, entre lui et l’instant présent, tout ce passé indéfiniment déroulé que je ne savais pas que je portais ».
Marcel Proust, Le temps retrouvé, À la recherche du temps perdu, 1927
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Sommaire

Introduction
Mémoire : de la trace à la transformation
Élaboration de la transmission
. Ali : la perte figée
. Hamid : la mise à distance
. Naïma : l’ouverture
Conclusion
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Introduction
On parle souvent de la mémoire comme d’un ensemble de souvenirs, comme si se souvenir suffisait à faire mémoire.
Pourtant, ce n’est pas toujours ce que l’on observe. La mémoire ne se confond pas avec le souvenir : on peut se souvenir sans transformer, et aussi être transformé par des expériences dont on ne se souvient pas.
Ce décalage est troublant et il oblige à reconsidérer ce qu’on entend par mémoire.
La mémoire n’est pas seulement ce dont on se souvient. C’est d’abord et aussi ce qui est inscrit, ce qui continue d’agir, longtemps après, sans qu’on le sache. C’est ce qui se transmet d’une génération à une autre, et ce n’est pas toujours une histoire racontée. C’est parfois ce qui n’a pas pu être dit, ce qui n’a pas été reconnu, ce qui est resté sans mots, sans espace pour exister.
La mémoire dans ce sens-là, est moins du côté du passé que du côté de ce qui reste.
Et ce qui reste, souvent, c’est une perte, pas forcément visible ou clairement nommée ; c’est quelque chose qui n’a pas trouvé sa place dans le récit, quelque chose qui n’est jamais devenu ni souvenir ni deuil, et qui continue pourtant d’agir, en silence, dans les peurs, dans certains choix qu’on ne comprend pas toujours, dans les loyautés qu’on n’a pas vraiment choisies.
Parfois, cela passe simplement par les enfants.
C’est cette question, discrète, tenace, qu’Alice Zéniter met au cœur de L’Art de perdre.
A travers trois générations, Ali, Hamid et Naïma, elle montre ce que devient une perte lorsqu’elle ne peut pas être transformée en récit ; ce qu’elle fait aux gens, ce qu’elle leur laisse, ce qu’elle leur transmet malgré eux.
Ce qui m’intéresse ici, ce n’est pas ce que cette perte devient psychiquement, c’est surtout cette question : que se passe-t-il lorsqu’une génération ne peut pas symboliser ce qu’elle a vécu, et que c’est cette impossibilité, précisément qui se transmet à la suivante ?
C’est à partir de cette question que je propose de lireL’art de perdre, en m’appuyant sur quelques notions psychanalytiques : la trace, le trauma, la symbolisation, et ce que Lacan appelle la castration symbolique.
Mémoire : de la trace à la transformation
Freud l’a montré très tôt : la vie psychique ne s’organise pas autour du souvenir conscient, mais autour de la trace. Toute expérience laisse une inscription dans le psychisme, même lorsque le sujet n’en garde aucun souvenir. Ce qui n’est pas remémoré ne disparaît pas, il revient autrement, sous forme de répétition plutôt que de souvenir[2], comme le retour insistant de ce qui n’a pas pu être élaboré[3].
On ne se souvient pas toujours de ce qui nous a marqué, et parfois, on le rejoue, on le met en scène sans le savoir. C’est ce que Koreicho[4] formule ainsi : la mémoire n’est pas un stockage. Elle désigne le processus par lequel une trace peut – ou non – être transformée, représentée, intégrée. Le symptôme comme réminiscence, le rêve comme remaniement, le transfert comme actualisation. Ce qui n’a pas été élaboré ne disparaît pas, il insiste.
Freud souligne également que la perte constitue une expérience psychique fondamentale[5]. Toute perte appelle un travail de deuil, un travail intérieur qui permet de reconnaître ce qui n’est plus et de le transformer progressivement en souvenir ; lorsque ce travail ne peut pas s’accomplir, la perte ne disparaît pas pour autant. Elle reste active et continue d’organiser la vie psychique, parfois de manière entièrement silencieuse.
Ferenczi[6] lui, déplace la question du traumatisme en montrant que ce qui rend une expérience traumatique n’est pas seulement la violence de l’événement lui-même, c’est surtout l’absence de reconnaissance qui l’accompagne. Ce qui n’est pas reconnu par l’entourage ne peut pas être symbolisé, intégré, pensé. L’expérience reste alors comme enclavée dans le psychisme, sans issue. On pourrait dire que le traumatisme c’est ce qui arrive sans témoin, sans la possibilité d’être entendu et donc d’être transformé en récit. De là, se pose la question de la transmission.
Abraham et Torok[7] montrent que certaines expériences non symbolisées ne se transforment pas, elles s’incorporent, comme enfermées dans ce qu’ils appellent une crypte. Ce qui n’a pas pu être dit ou pensé par une génération, peut alors passer à la suivante, non pas sous la forme d’une histoire racontée, mais sous celle d’un silence, d’un malaise, d’affects étranges, dont on ne comprend pas bien l’origine. C’est ce qu’ils nomment lefantôme : la transmission de ce qui n’a jamais été formulé.
Tous les sujets ne répondent pas de la même façon à ce type d’héritage. Winnicott[8] permet de penser une autre forme d’organisation psychique avec la notion defaux self. Lorsque l’environnement ne laisse pas de place à l’expression subjective, le sujet peut s’organiser autour de l’adaptation, s’ajuster pour survivre psychiquement et socialement, ceci au prix d’une mise à distance de certains affects, de certaines parties de lui-même.
La question devient alors celle de la symbolisation. Roussillon[9] insiste sur ce point : symboliser, ce n’est pas simplement se souvenir, c’est transformer une expérience en quelque chose qui peut être partagé, représenté, mis en mots. Cela suppose que l’affect et la représentation puissent se lier. Sans cette liaison, l’expérience reste à l’état brut, elle continue d’agir, mais elle ne peut pas être pensée.
Green, avec la notion de travail du négatif[10] montre que toute perte implique un travail psychique, celui d’intégrer l’absence, d’accepter ce qui manque, de faire une place à ce qui n’est plus. Le négatif n’est pas seulement destruction, il est aussi, paradoxalement, une condition de la pensée. On ne pense vraiment qu’à partir de ce qui fait défaut.
Aulagnier[11], elle, souligne que certains évènements excèdent les capacités de symbolisation, du sujet comme du groupe. Ils ne peuvent pas être immédiatement intégrés, et doivent être repris, retravaillés, réélaborés pour devenir pensables, et éventuellement transmissibles.
Laplanche[12]permet enfin d’introduire une dimension essentielle, selon quoi la mémoire se construit souvent après coup. Une expérience peut rester longtemps sans signification apparente, puis être réinterprétée plus tard, et prendre alors une valeur structurante, ou au contraire, traumatique. La mémoire n’est pas seulement ce qui a été vécu, c’est aussi ce qui est reconstruit, réinterprété à la lumière du présent.
La perspective lacanienne vient replacer tout cela dans une dimension plus fondamentale encore. La perte ne renvoie pas seulement à un événement biographique particulier ; elle intègre une dimension structurale de l’expérience humaine.
La castration symbolique c’est l’acceptation qu’il existe un manque irréductible, qu’aucune restitution totale n’est possible, que quelque chose sera toujours absent[13]. La question n’est donc pas uniquement ce que le sujet a perdu, mais la manière dont il se situe face à ce manque[14], comment il l’habite, comment il le traverse, et ce qu’il en fait.
Élaboration de la transmission : ce qui ne se transforme pas se transmet.
Les trois générations de ce roman ne vivent pas seulement dans l’ombre d’un événement historique. Elles vivent dans l’ombre d’une perte, et chacune de ces générations à sa façon, trouve une manière de faire avec.
Ali reste fixé à cette perte, Hamid tente de s’en détacher, Naïma, essaie, elle, de la regarder en face.
Ces trois positions ne sont pas des étapes d’un progrès. Ce sont trois réponses différentes à une même impossibilité qui est :
On ne revient pas à l’origine, on ne répare pas totalement ce qui a été perdu
C’est ce que la psychanalyse appelle la castration symbolique, qui est, non pas une mutilation, mais l’acceptation que quelque chose manquera toujours, et qu’aucune restitution n’est possible.
Ali : la perte figée
Ali ne parle pas de la perte. Il vit dedans.
La perte de la terre, du statut, du monde dans lequel il avait une place, et tout cela ne trouve jamais d’espace pour être reconnu, nommé, traversé. Alors ça ne se transforme pas. Ça reste là, figé, comme un corps étranger dans le psychisme.
« Pas l’Algérie, non, plus jamais. Il faut oublier l’Algérie. »
Cette phrase n’exige pas l’oubli, elle dit exactement le contraire : quelque chose est trop présent pour être dit, trop lourd pour être mis en mots. L’injonction à oublier, c’est souvent la trace la plus visible de ce qu’on ne peut pas oublier.
Chez Ali, la rencontre ne se raconte pas. Elle s’impose, en devenant la structure invisible à partir de laquelle tout le reste s’organise, sans que personne, lui le premier, n’en soit tout à fait conscient.
Hamid : la mise à distance
Hamid, lui, ne reste pas figé. Il avance, résolument, même. Il apprend la langue, s’intègre, réussit. Il peut parler de l’histoire familiale. Il peut l’évoquer, y faire référence. Seulement, il le fait sans en être affecté, comme si les mots étaient là et que quelque chose manquait derrière. Freud appelait ça l’isolation[15] ; l’affect se trouve coupé de la représentation, neutralisé. On pense sans ressentir, on raconte sans être touché[16] . Winnicott permettrait de lire cela comme une forme d’adaptation, une manière de tenir debout quand l’environnement ne laisse pas de place à ce que l’on ressent vraiment. C’est une solution avec ses limites.
« Le silence n’est pas un espace neutre : c’est un écran sur lequel chacun projette ce qu’il veut. »
Ce que Hamid ne transmet pas ne disparaît pas pour autant. Ce qu’il ne transmet pas change de forme, et arrive quand même à Naïma, autrement mais lui arrive.
Naïma : l’ouverture
Naïma n’a pas vécu l’événement. Elle en porte pourtant quelque chose, non pas sous forme de souvenir, mais sous forme de manque. Un vide, dont elle ne sait pas bien quoi faire au départ, et qui ne la lâche pas. Ce qui change avec elle, c’est qu’elle ne cherche pas à combler le vide, ni à retrouver une origine perdue. Elle cherche à comprendre. Son voyage en Algérie lui montre qu’il n’y a pas de retour. Alors, quelque chose dans cette reconnaissance-là lui permet d’avancer autrement.
« On ne choisit pas son origine. Mais on peut choisir ce qu’on en fait. »
Chez Naïma n’est plus un structure qui s’impose, ni une distance qu’on maintient. Elle devient un travail, quelque chose qu’on peut regarder, toucher, mettre en mouvement, pour peut-être en devenir le sujet.
Conclusion
L’Art de perdre montre quelque chose d’humble, de juste : c’est un roman sur ce que devient une perte quand elle trouve pas de mots.
« Ils veulent une vie entière, pas une survie. »
Entre survivre et vivre, il y a ce travail – là, invisible, souvent douloureux, jamais vraiment fini. Il ne fait pas disparaître la perte, il lui donne une place, une forme dans laquelle elle peut être portée sans tout écraser. Ce que le roman nous suggère, c’est que la transmission entre générations ne dépend pas tant de ce qui a été raconté que de ce qui a pu être transformé. Là où la perte reste brute, elle passe comme silence. Là où elle est tenue à distance, elle passe comme absence. Là où elle a pu être traversée, elle peut devenir histoire, quelque chose qu’on transmet autrement, et devient habitable. La psychanalyse appelle cela la symbolisation. La littérature, à sa manière, fait la même chose. Et c’est peut-être pour ça que ce roman existe, non pas pour raconter ce qui s’est passé, mais pour faire quelque chose de ce qui ne reviendra pas.
Rim Ghellab – Mai 2026 – Institut Français de Psychanalyse©
[1] Zéniter, A., L’Art de perdre. Paris, Flammarion, 2017
[2] Freud, S. (1920). Au-delà du principe de plaisir (1920). Presses Universitaires de France.
[3] Freud, S. (2009). Deuil et mélancolie (1917). In Métapsychologie. Presses Universitaires de France.
[4] Koreicho, N. (2026). La mémoire en psychanalyse : Mémoire, affect et représentation
[5] Freud, S. (2009). Deuil et mélancolie (1917). In Métapsychologie. Presses Universitaires de France.
[6] Ferenczi, S. (1932). Confusion de langue entre les adultes et l’enfant. In Œuvres complètes. Paris : Payot
[7] Abraham, N., & Torok, M. (1978). L’écorce et le noyau. Paris: Flammarion.
[8] Winnicott, D. W. (1960). Ego distortion in terms of true and false self. In The maturational processes and the facilitating environment. London: Hogarth Press.
[9] Roussillon, R. (1991). Paradoxes et situations limites de la psychanalyse. Presses Universitaires de France.
[10] Green, A. (1993). Le travail du négatif. Paris : Minuit
[11] Aulagnier, P. (1975). La violence de l’interprétation. Presses Universitaires de France
[12] Laplanche, J. (1992). La révolution copernicienne inachevée. Paris : Aubier.
[13] Lacan, J. (1956-1957). Le Séminaire, Livre IV : La relation d’objet. Paris : Seuil
[14] Lacan, J. (1964). Le Séminaire, Livre XI : Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse. Paris : Seuil.
[15] Freud, S. (1920). Au-delà du principe de plaisir. Presses Universitaires de France.
[16] Freud, S. (1926). Inhibition, symptôme et angoisse. Presses Universitaires de France.
