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Accompagnement clinique, création artistique : une même démarche ?

Sylvain Brassart 2022-05-13

De la même manière que l’analysant fantasme sur l’idée que le psychologue/psychanalyste « sait », « connaît » la solution à ses problèmes dès les premiers entretiens, le grand public peut s’imaginer que les œuvres sont pré-pensées puis simplement mises en forme, en scène ou en couleur.
Il n’en est rien : esquisses, ratés, couches de peintures successives « créent » l’œuvre. C’est pour cela que l’on parle pompeusement de recherche artistique. La création est en évolution permanente, comme l’accompagnement d’un patient dans ses évolutions, ses résolutions.
Le changement, la variation, l’hypothèse, l’audace font partie du voyage, du cheminement.

Voici quelques idées qui me sont venues, tantôt avec le pinceau en main, tantôt avec l’oreille (si possible alerte) en séance :

La composition initiale, le corpus théorique

La forme esquissée est une histoire d’émotions, de sensations, d’amour, de sexe, de possession (de l’image, du contour, une tentative d’appréhender par l’image, la forme).
Les traits simplifiés d’un personnage perdu au milieu d’une abstraction vont attirer l’œil, absorber le sens comme un trou noir dans l’espace. Toute l’œuvre va tourner autour. Les détails d’un rêve raconté peuvent devenir assourdissants. Le marginal devient central, le banalisé devient intolérable puis intoléré.

Une danse avec la matière

Il y a une jubilation à jouer avec les couleurs, les volumes, une liberté à essayer, à se risquer, tout comme les mots peuvent se transformer en billes sur un billard, les associations fuser, se télescoper, éclater le réel, le mettre à jour avec une autre vibration, une lumière surprenante, un éclairage alternatif.
Le langage comme le pigment est un objet que l’on peut accompagner d’un rire, d’une colère d’un sanglot, d’une teinte fluette ou radicale.

L’objet est manipulable, manipulateur, ludique ou dramatique

L
es paroles non-dites, les mots en sous-face, en souffrance, les silences, comme les blancs, les espaces libres laissés sur la toile, le « non finito », tout cela fait sens, souligne, réhausse le propos surchargé, la surabondance de sens orientés vers l’unique, le décrit, le subjectif rassurant de l’analysant.
on saisit tous les sens là où de prime abord il n’y en a aucun.
L’impasse visuelle ou idéelle devient source de création possible grâce au jeux avec les mots, les situations. Un aplat disgracieux vient me bousculer mais pendant que je cherche à le rattraper, je me rends compte qu’il m’indique un autre possible, une perspective différente, une autre association de couleurs.
La souplesse de mon regard, ma capacité à sortir de ma réaction première, ma préconception peuvent me nourrir ou m’empêcher.

Le regard comme outil

L’analyste interroge la réalité décrite : à quoi tient-elle ? Quels sont ses fondements ?
Les pulsions, si abstraites en apparence, prennent corps dans la réalité désirée, le
possible attendu, revendiqué ou détesté : vouloir un enfant, une femme, dormir tranquillement …
Le peintre bouscule, renverse, tâtonne, comme le psychanalyste tente d’écouter, d’entendre l’inconscient.
Le « déplacement-surprise » mis en scène par un rêve, un lapsus fait apparaître une autre réalité, révèle un autre décor, une perspective nouvelle, un champ visuel de possible, un trompe-l’œil.

Et que dire du geste ?

Celui qui surprend la personne allongée sur un divan en apparence bien paisible, le spasme irrépressible, le gargouillis digestif de l’analysant, ou de l’analyste.
La fulgurance créative d’un pinceau trop rapide, d’un balancé de pigments sur la toile comme l’a « inventé » Jackson Pollock.

L’enfant intérieur

L’enfant libre a vocation à prendre les commandes.
Les contresens de certains rêves, les télescopages d’idées saugrenues viennent aussi alimenter les échanges générés par le divan ou la toile. Les rires s’invitent tout autant que les pleurs. L’enfantin est pris au sérieux, l’adulte reviendra sûrement ensuite. L’enfant blessé dans l’adulte, celui qui redécouvre les possibles de la matière, la curiosité, celui qui accepte de sortir du connu rassurant mais enfermant.
S’improvise un langage inventé. Il a ensuite vocation à être décodé, rendu compréhensible.
S’amuser avec ce langage utilisé comme un jouet, pas seulement un jeu de mots mais un jeu de langage en tant que tel.

Le plaisir de la transgression

La transgression c’est l’initiative, l’invention, « la bidouille » avec les circonstances, le lien fait entre des choses improbables, l’hypothèse émise dont l’analysant se saisit dans le meilleur des cas.
La transgression qui invite à réfléchir d’une façon paradoxale aux limites, au danger de l’idée, au risque de penser, de voir, quand se jeter dans le vide de l’inconnu pour en produire du fécond, ou du con.
Une superbe surface d’expression, au potentiel illimité mais de ce fait intimidant, questionnant, potentiellement étouffant.

« Est-ce que je ne passe pas à côté de l’énorme ? »
« Et si je me faisais embarquer dans son discours ? »
Autant de doutes que je cherche à rendre constructifs lorsque je me demande si « cette ombre portée ne raccourcit pas la perspective ? » ou si « la composition de mes volumes choisie au début n’est pas en train d’aspirer ma mise en teinte (ou vice-versa) ? »

La question est la limite, celle qu’on se met, celle de ne pas vouloir, de ne plus pouvoir prendre de risques lorsque l’on se rapproche de l’aboutissement du dessin, de la toile.

Sylvain Brassart – Mai 2022 – Institut Français de Psychanalyse©

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L’art comme nécessité : approche psychanalytique

Panneau des lions – Grotte Chauvet – Moins 35000 ans av. JC – Ardèche

L’art comme nécessité : approche psychanalytique

Deux idées seront développées dans cet article :

– A l’image de la mythologie grecque ou dans le psychisme, Éros et Thanatos sont indissociables dans l’art comme pour le beau et le laid.

– Ceci nous amènera à constater que l’art lui-même est indissociable de l’homme et de sa psyché.

Il s’agit bien d’une approche trophique de l’art (« nourriture » en grec) : manière dont un organisme vivant constitue sa propre matière organique et produit l’énergie dont il a besoin. Ces deux mécanismes sont intimement liés et forment le métabolisme d’un organisme.

  1. Éros Thanatos et l’Art

Les ombres d’Eros et de Thanatos ainsi que leur relation ambiguë imprègnent non seulement la psyché (cf. la seconde topique freudienne) mais aussi l’Art tout entier.

a) Le mythe d’Éros

Dans la Théogonie d’Hésiode, l’Éros archaïque représente le principe qui « rend manifeste la dualité incluse dans l’unité ». L’Éros primordial est l’image de la copie conforme, de la référence à soi-même, de l’un, indivisible.
La formule « Ce que vous voyez est ce que vous voyez. » due au peintre abstrait américain Frank Stella (expressionniste abstrait américain), représentant du courant minimaliste de la peinture contemporaine, illustre la tentative d’instaurer un art basé sur ce paradigme de l’Éros premier. 
Mais il existe un Éros sexué qui naît quant à lui de la castration d’Ouranos par Kronos. L’émasculation d’Ouranos symbolise la séparation du « Même de son attribut essentiel : sa complétude, l’ouvrant à l’altérité. Platon nous dit qu’Éros est le « rassembleur de notre primitive nature ; […] de deux êtres tente d’en faire un seul, autrement dit de guérir l’humaine nature ».
De multiples figures de ce nouvel Eros vont imprégner l’art (pensons aux opéras) : l’amour, la vie et la sensualité, la créativité, l’unité dans l’altérité, la pérennité dans la succession, l’organisation, l’accomplissement, la soif de plénitude, l’aspiration du beau et du sens…
La conception d’une œuvre artistique participe à cette même recherche de plénitude jamais atteinte.
Mais ce désir de plénitude est voué à se transformer en quête perpétuelle. En ce sens la création artistique (comme l’enfantement d’ailleurs) ne fait que mimer la perfection perdue, originelle, mentionnée par Hésiode. L’homme est condamné à toujours tendre vers la plénitude sans pouvoir l’atteindre, condamné à s’élancer vers l’immortalité tout en sachant qu’elle lui est interdite.
En psychanalyse, La pulsion de vie, les pulsions sexuelles et d’auto-conservation sont du côté de la vie, de l’expansion, du mouvement, c’est à dire d’Éros comme force vitale de l’être. Ce sont des forces psychiques de liaison. Ces pulsions visent à l’apaisement, à la liquidation de la pulsion dans une certaine limite. La pulsion de vie, jointe à l’éducation, temporise, adoucit, limite la pulsion de mort.

b) Le mythe de Thanatos

Comme il y a deux Éros, il y a deux Thanatos.
Dans la mythologie hellénique, Hypnos (le sommeil) figure le repos du corps, Thanatos représente le repos de l’âme.
Chez Hésiode la mort est une divinité cruelle, privée de la moindre clémence, privée de sens, définitive mais incontournable.
A l’inverse, chez Homère, la mort, bien qu’incontournable, se montre plus clémente. Ce Thanatos-là aide les hommes à sortir de la simple réminiscence de la caverne platonicienne pour accéder à la lumière véritable, ici et maintenant, au présent, dans l’instant.
Éros faisait de l’Amour le fondement de toute créativité. Avec Thanatos apparaît le jugement. De ce fait, Thanatos interrompt lui aussi l’élan de la plénitude.
Les pulsions de mort repérées en psychanalyse sont du côté de la déliaison, de l’éradication pure et simple de toute excitation pour parvenir au niveau zéro, le principe de Nirvana. Cette éradication passe par l’investissement d’un objet, donc il y a aussi création d’un lien, mais cette fois dans le but de détruire l’objet pour parvenir à la satisfaction.
C’est à partir de 1920, et des constats que des forces destructrices sont à l’œuvre dans le masochisme et la mélancolie, que Freud parlera alors de pulsions de vie et de pulsion de mort. Elles sont indissociablement liées même si elles semblent opposées. Elles visent toutes les deux à la création d’un lien avec un objet d’investissement (ici l’art), mais la satisfaction est obtenue différemment, c’est à dire une continuité dans le lien ou bien la destruction du lien par la destruction de l’objet. L’intrication pulsionnelle est le nom donné à l’équilibre entre ces deux types de pulsions.
Cette nouvelle distinction met plutôt en évidence les deux faces, l’une tournée vers la vie et l’autre vers la destruction.
C’est cette tension qui fait sens. Et cet écart est au cœur même de toute recherche artistique : depuis l’Antiquité, la réflexion artistique conçoit que l’imitation des pires horreurs et la mise en scène de la mort (ex : les tragédies) libère les passions des spectateurs en idéalisant leur représentation.
C’est par la distance de la fiction que naît le sens (à l’image du travail de l’analysant sur ses propres rêves). La distance de la fiction « permet la purgation des affects », la catharsis dont parlait Aristote.
L’art, comme le langage, est irrémédiablement à l’écart de la chose qu’il représente ou qu’il exprime. Le présent, insaisissable, peut seulement être re-présenté comme « toujours-déjà fini ». Cette re-présentation ne fait que mimer la plénitude « toujours-déjà perdue » du présent.
Éros et Thanatos constituent un couple indissociable, la conscience de la vie invite à la conscience de la mort. La vie ne peut se réaliser comme existence que parce que la mort vient l’achever.

2) Il en est de même du beau et du laid dans l’art

Déjà, en 1948, le peintre expressionniste abstrait Barnett Newman écrivait : « Le mobile de l’art moderne a été de détruire la beauté […] en niant complètement que l’art ait quoi que ce soit à voir avec le problème de la beauté » (ex : le fameux urinoir de Duchamp).
Dans l’art traditionnel, la beauté surdétermine la création. A l’inverse, la créativité de l’art contemporain s’affirme contre le beau. L’œuvre contemporaine se légitime comme œuvre d’art par ses visées intellectualistes d’expression politique ou sociétale. L’œuvre contemporaine fait appel au jugement du spectateur : en cela elle porte la marque de Thanatos.
On l’a vu avec l’autre planche du jour de Serge-Henri Saint Michel (sur l’artiste britannique Tracey Emin) : la projection de la pulsion de mort autodestructive sur les objets extérieurs donne des tendances destructives.
Comme l’Eros et Thanatos sont indissociables dans le psychisme, le beau et le laid sont indissociables dans l’art mais on va voir que l’art lui-même est indissociable de l’homme

3) l’Homme ne peut être homme sans art

L’humain produit de l’art même lorsqu’il a faim, lorsqu’il a mal, lorsqu’il a peur. L’humain produit de l’art même lorsqu’il voit la mort s’approcher. L’humain est aussi lié à l’art qu’il l’est à la sexualité car si la sexualité assure sa propagation à travers le temps et l’espace, il en est de même de l’art.
Nous dominons cette planète parce que nous faisons de l’art.
Reprenant la thèse défendue par Ollivier Dyens (in Virus, parasites et ordinateurs : le troisième hémisphère du cerveau, 2015, Presses de l’Université de Montréal), c’est l’art qui nous a permis de dominer la planète : par sa capacité de répandre et de perpétuer des tactiques de survie efficaces en les distillant (en des formes visuelles, auditives ou narratives) et en les incrustant dans l’épigénome par l’émotion. Voilà pourquoi nous ne pouvons littéralement vivre sans le geste artistique. L’art nous exalte car nous vénérons ce qui est utile à notre survie ; l’art nous anime car il est multipliable à l’infini.
L’art, de ce point de vue, est le catalyseur de la création de l’humain. Nous ne serions pas des mammifères (des « êtres du mamelon ») mais bien des « animarts », des êtres formés par le geste artistique, des êtres producteurs de trajets esthétiques engendrés à la fois par les mouvements de notre génétique et par la poussée de l’évolution.
Représenter est une fonction propre à l’humain comme l’écholocalisation l’est aux chauves-souris ou comme la perception des infrarouges l’est aux serpents.
La représentation (qu’elle soit artistique, mythologique ou à travers le rêve et son décodage psychanalytique) nous sculpterait et nous guiderait, nous permettant de vivre mieux et plus longtemps, et de nous reproduire plus souvent. Voilà pourquoi nous sommes si attachés à l’art, voilà pourquoi les gestes artistiques se retrouvent dans toutes les cultures, dans toutes les conditions (même dans les prisons et les goulags), et à tous les âges.
Car le geste artistique (en tant que re-présentation, comme le rêve) imite les stratégies de survie : pour survivre, notre cerveau doit extraire hâtivement de l’environnement l’information qui lui est vitale.

Ainsi :
L’esquisse exploiterait le mécanisme de reconnaissance rapide des informations visuelles.
– Le même phénomène s’appliquerait aussi au plaisir que nous éprouvons face aux contrastes ou à la symétrie.
– Le goût pour le contraste émanerait de la nécessité d’examiner les zones d’ombre afin d’y détecter prédateurs et menaces.
– La symétrie visuelle représenterait l’absence de parasites, avantage évolutionniste important lorsqu’il s’agit de choisir un partenaire (nous trouvons belle la Fille à la perle de verre de Vermeer, par exemple, car son visage est symétrique, signe de sa puissance immunitaire).
– L’exagération de formes (pensons à la Vénus de Willendorf) permettrait la focalisation sur des aspects fondamentaux de la survie (la fertilité dans ce cas-ci).

Vénus de Willendorf – calcaire oolithique – Paléolithique supérieur, moins 25000 av. JC

L’art, le psychisme, et le collectif.

L’art, comme le psychisme, permet aussi d’inscrire la sensibilité dans la structure collective, de la graver littéralement sur les murs, les parois, les ouvrages d’une société. Par cette diffusion, il propage des gestes utiles qui permettent une meilleure survie.
C’est évidemment le cas pour la musique mais aussi pour le dessin :
Pour Gillian Morriss-Kaye (Oxford), les dessins d’animaux qui ornent les grottes de Chauvet illustrent l’attention des créateurs envers certains comportements animaux considérés comme utiles, importants ou producteurs de cohésion sociale. Les dessins de lions, par exemple, célébreraient leur puissance, leur habileté à travailler en groupe et leur grande capacité de concentration.
Le sentiment de révérence et de beauté que nous ressentons encore à la vue de ces dessins serait ainsi créé par le réveil, en nous, des centaines de siècles plus tard, de ces mécanismes qui permettent l’apparition d’une socialité harmonieuse.
C’est pourquoi l’art est une des premières cibles des envahisseurs ou des fascistes. Créateur de cohésion, il s’avère rapidement dangereux pour toute communauté qui veut s’imposer à une autre.
L’art permet des raccourcis de l’intelligence, des nouvelles représentations, comme le font des lapsus et rêves en psychanalyse.
Comme le fait l’analysant lors de sa cure, ou comme le fait un rêve, l’art permet la création de métaphores, d’analogies et d’allégories, mécanismes qui produisent des solutions élégantes et inédites à des problèmes ardus. Il possède aussi la capacité de gérer des sommes colossales d’information en les transformant en des formes reconnaissables, mnémoniques et émotionnellement puissantes.
Pensons à Guernica de Picasso qui résume en une image prégnante la terrifiante guerre civile.

Guernica – Pablo Picasso – 1937 – Musée National Centre d’Art Reina Sofía, Madrid

Cette caractéristique de l’art est cruciale : pouvoir résumer d’immenses quantités de données sociales, cognitives et psychologiques en des formes intellectuellement claires et émotionnellement fortes s’avère un avantage évolutionniste majeur qui ouvre la porte à un accroissement efficace et à une complexification rapide du regroupement.
En fait, plus le groupe s’étend et plus critique devient la nécessité de l’art.
A l’image d’Eros et Thanatos. En recréant de façon visuelle, auditive, textuelle ou gestuelle ces tensions, l’art permet non seulement de les articuler et de les comprendre, mais aussi de les apprivoiser.
L’art n’est donc pas un simple jouet.
L’art n’est donc pas simplement une fantaisie. Il agit de façon critique sur notre propagation en tant qu’espèce (mais aussi de sa cohésion culturelle et de la possibilité d’intégrité psychique).
Lorsque les « artistes » préhistoriques laissèrent leurs traces sur les parois des grottes de Lascaux , ils démontrèrent leur capacité à saisir la complexité nouvelle de leur univers, non seulement en proposant des tactiques de survie (cognitives, représentationnelles et idéologiques) adaptées à un environnement changeant, mais en démontrant aussi les caractéristiques génétiques appropriées à ce monde en transformation (la capacité de comprendre et de produire des représentations ; la capacité de se mouvoir dans des sphères maintenant cognitives ; la capacité de se projeter dans le temps, dans l’espace et dans l’esprit de l’autre et de l’animal).
Mais comment alors justifier la présence en l’art d’œuvres inélégantes, difficiles, désagréables ?
Comment expliquer les textes d’Artaud, les excréments en boîte de Piero Manzoni, l’Urinoir de Duchamp ?

Fontaine – Marcel Duchamp – ready-made de 1917 – Réplique certifiée par l’artiste

Comment expliquer la folie, la violence, le désir de déplaire, de choquer dont certaines œuvres visuelles, musicales ou textuelles sont porteuses ?
Ce qui pourra être dit de telles œuvres va nous permettre de les appréhender.
Les ready-made de Duchamp ont été largement décriés par la critique et le public lors de leur « production » et ce n’est que lorsque Duchamp a publié ses textes (notamment ses « conversations ») que sa démarche a été comprise, et parfois acceptée, comme une authentique démarche artistique derrière un premier regard pour le moins interrogeant, voire plus.
La critique que fait son éditeur oblige Artaud, et son lecteur, à considérer la « force et la lucidité » qui résident dans son œuvre :

«  Votre écriture tourmentée, chance­lante, croulante, comme absorbée çà et là par de secrets tourbillons, suffirait à me garantir la réalité des phénomènes d’« érosion » mentale dont vous vous plaignez. Mais comment y échappez-vous si bien quand vous tentez de définir votre mal ? Faut-il croire que l’angoisse vous donne cette force et cette lucidité qui vous manquent quand vous n’êtes pas vous-même en cause ? Ou bien est-ce la proximité de l’objet que vous travaillez à saisir qui vous permet tout à coup une prise si bien assurée ? En tout cas, vous arrivez, dans l’analyse de votre propre esprit, à des réussites complètes, remarquables, et qui doivent vous rendre confiance dans cet esprit même, puisque aussi bien l’instrument qui vous les procure c’est encore lui. »

De Jacques Rivière (éditeur) à Antonin Artaud le 25 mars 1924.

Le déplaisir en art est aussi une structure évolutionniste de l’utilité. À quoi servent ces œuvres ? À casser des structures sociales parfois néfastes ou improductives. Les propos, représentations et gestes extrêmes de nombreux artistes au cours des siècles ont forcé leur société à se repenser, à se reconstruire et à rompre les carcans qui les étouffaient. Si le plaisir n’est pas associé à ces œuvres, la survie l’est néanmoins. Devant une structure qui s’atrophie, le renouveau, le coup de pied dans la fourmilière, est parfois nécessaire.
Même la folie et l’abstraction, le déplaisir et le dégoût opèrent de façon mécanique et peuvent être utiles à la propagation de structures de pérennité.

Thanatos flirte là encore avec Éros.

Sylvain Brassart – Mars 2021 – Institut Français de Psychanalyse©

34RL1H3 Copyright Institut Français de Psychanalyse

Transhumanisme et psychanalyse : un nouveau désordre

Actualité du transhumanisme et psychanalyse

L’Homme de Vitruve « augmenté » (1490) – D’après Léonard de Vinci

L’homme amélioré, fantasme de toujours, devient aujourd’hui réalité : l’Homme est en mesure de prendre le contrôle de l’évolution pour proposer au grand public d’ici à 2030 des possibilités d’implants Homme-Technologies.

Dans l’histoire de l’humanité, plusieurs changements de paradigme ont été opérés du fait des évolutions techniques : sédentarisation, avènement de la conscience, ère industrielle, ère de l’information. D’ores et déjà en cours, l’homme amélioré (transhumanisme) est une authentique révolution. Le questionnement éthique généré semble surréaliste : « Comment allons-nous rester humain ? ». La science fiction d’hier devient l’actualité ontologique.

il ne s’agit plus de prothèses et autres opérations réparant l’homme, d’ordinateurs de poches connectant chacun en permanence mais de prothèses intégrées au corps (implants dans le cerveau, organes modifiés, …) et de programmation génétique. Une professeure de médecine chinoise a aussi développé un utérus artificiel. L’homme mâle pourra être enceint. Des sociétés américaines commercialisent déjà des embryons sélectionnés pour leurs caractéristiques génétiques. Les pratiques américaines d’eugénisme (appliquées par 33 états américains entre 1930 et 1950 via la stérilisation forcée des handicapés, des alcooliques, …) sont et seront décuplées.

A l’horizon des 10-15 ans, l’homme normal de demain sera amélioré (Google développe ses implants neuronaux : la recherche actuelle finalise leur positionnement au sein du cerveau ). L’homme normal d’aujourd’hui sera handicapé.
Le vieillissement sera un choix, une maladie réversible, une option commerciale. Jusqu’alors l’homme se concevait comme supérieur à la nature, aujourd’hui il se distancie de sa naturalité.

Le hasard de la création s’élimine progressivement (il ne s’agit plus seulement de choisir le sexe du nourrisson mais aussi ses caractéristiques génétiques). La procréation devient rationnelle, déterminée.
Jusqu’alors la vie humaine avait une fin et était tissée de hasard. Ces deux conditions disparaissent progressivement, entrainant avec elles la fin du sens de la vie et de la mort, sens qui sera donc questionné.

Sylvain Brassart – Mai 2020 – Institut Français de Psychanalyse©

Transhumanisme, désir de maîtrise et coronavirus

Le projet post humaniste s’adosse à la réflexion post cartésienne de l’homme « comme maître et possesseur de la nature » et Heideggérienne où « le projet de la technique est d’arraisonner le monde ». Il désire mettre l’homme en « trans »… en transgressant les limites, le symbole étant l’homme H+. En évacuant le symbolique,  en tentant d’éradiquer la castration, le corps, la sexualité, la mort, en réduisant l’homme à ses organes, il s’autorise de toutes les transgressions. Deux fantasmes délirants mégalomaniaques émergent de cette pensée magique déguisée en science : La toute maîtrise de la mort, où il s’agit d’abolir le tabou anthropologique de « tuer la mort », et la reproduction d’un homme parfait.
Le monde postindustriel se colore de ce désir de maîtrise, depuis la gestion des risques où tout se veut encadré,  ressources humaines comprises, jusqu’au principe  de précaution inscrit désormais dans la Constitution…

Depuis 2004, Jean-Pierre Dupuy, philosophe des sciences et disciple d’Ivan Illich, penseur de l’écologie, conduit une réflexion sur le destin apocalyptique de l’humanité dans son ouvrage  «  Pour un catastrophisme éclairé » sous-titré « Quand l’impossible est certain ». Il avance que les théories du risque ne suffisent plus, que c’est à l’inévitable de la catastrophe et non à sa simple possibilité que nous devons désormais nous confronter. Plutôt que de s’abriter sous un pseudo principe de précaution que l’on n’applique jamais,  mieux vaut inscrire cette catastrophe dans notre quotidien. Seul ce scénario conduit à la prudence !
La société postindustrielle tend à rejeter l’idée de catastrophe.. Or l’événement actuel du coronavirus illustre l’imprévisible !

Les transhumanistes apparaissent plus prolixes sur les banques de données (Big DATA) que sur l’attaque d’un virus venu de nulle part.. Il est vrai que « la pensée » du transhumanisme est quasi inexistante, faute de concepts et qu’elle est paradoxalement obsédée par le changement. Comme chez beaucoup de sujets psychotiques, l’imprévu est inenvisagé… 
Il apparaît de fait que ce fantasme de toute maîtrise avancé par les transhumanistes puisse être annihilé par la pandémie imprévisible de la Covid 19 ; ce fantasme aurait déjà pu être démenti par l’événement mondial du SIDA.

Cynthia Fleury dans son journal du confinement repère un certain nombre d’impacts liés à cette situation.
Je retiendrais trois rappels qui infligent à cette « théorie » une quasi blessure narcissique liée au virus.
Cette catastrophe actuelle imprévisible et non « maîtrisée » vient rappeler en premier lieu notre vulnérabilité ontologique : nous sommes mortels et potentiellement malades. Rappelons Lacan pour qui « La mort est du domaine de la foi. Vous avez bien raison de croire que vous allez mourir bien sûr ; ça vous soutient. Si vous n’y croyez pas, est-ce que vous pourriez supporter la vie que vous avez ? Si on n’était pas solidement appuyé sur cette certitude que ça finira, est-ce que vous pourriez supporter cette histoire ? Néanmoins ce n’est qu’un acte de foi ; le comble du comble c’est que vous n’en êtes pas sûr. ».
Et Woody Allen pour qui avec un brin d’humour « L’éternité c’est long, surtout vers la fin. ».
En d’autres termes, à la différence du transhumanisme, les Lumières avançaient un avenir mais limité par une fin. Accéder à cette finitude nous permet de vivre… Bien sûr, accepter le retour du risque dans le quotidien reste source d’angoisse… 

En un second rappel, l’événement signe l’interdépendance entre les hommes et entre l’homme et l’animal. Freud avait pointé  ce second démenti  infligé à l’humanité «… en réduisant à rien les prétentions de l’homme à une place privilégiée dans l’ordre de la création, en établissant sa descendance du règne animal et en montrant l’indestructibilité de sa nature animale. ». Il pourrait s’agir désormais de changer nos comportements égocratiques adossés à une hypertrophie du moi et, selon Foucault, pour  » penser ensemble et ajuster nos règles « .

Enfin en un troisième rappel, il s’agit de notre corps, qui se définit par l’oubli selon Leriche pour lequel « La santé c’est la vie dans le silence des organes… » et dont nous n’avons plus conscience, lequel se signale désormais à chacun, voire nous permet d’en jouir dès lors que l’on recouvre sa santé.. Notre corps est entravé à ce jour par l’injonction du « Pas touche » comme si l’ennemi invisible dans une visée animiste était au cœur du désir de la tendresse et de l’amour qui deviennent dangereux. Est-il pour autant entravé pour chacun ?  Pour Jean Baudrillard, après Mai 68, où l’impératif était de se toucher, de « jouir sans entrave »,  nous serions entrés dans « Le temps d’après l’orgie » où le toucher est insupportable hors règle, où l’asepsie est reine, où la phobie de la chair s’est exprimée hier dans le minitel rose, aujourd’hui dans les sites pornographiques qui n’auront jamais été tant visités que pendant cette période de confinement…

L’embryon, le génome et la mort 

Depuis 30 ans nous assistons à une explosion incontrôlée des technologies dans le monde de la procréation.
Cette dérive avait été pointée par Jean-Claude Guillebaud dans son ouvrage sur « La refondation du monde ». Cette technoscience, et non la science qui s’investit dans la recherche du comment, autorise le passage à l’acte.. Il s’agit en réalité de la réalisation de fantasmes inconscients infantiles tels que la quête de l’immortalité ou la maîtrise de son origine…
Ce déchainement épistémophilique, ou désir de savoir, est de nature à créer un véritable malaise dans la procréation au point où Jean Baudrillard fait remarquer que nous accédons à un monde fait de « cadavres chauds », de morts au cœur battant  et « d’embryons froids congelés » dans des cercueils de verre, à l’image des vampires…
Ce monde traduit un brouillage temporel des générations, « un froid entre les sexes », selon l’expression de Monette Vaquin.

Jusqu’alors, à la question « Qu’est-ce qu’un homme ? », l’anthropologie, la philosophie, la littérature, la religion étaient convoquées pour tenter de circonscrire une réponse, tandis que la biomédecine visait à soulager la souffrance… Désormais  la technoscience est destinataire de cette question pour « guérir » de la condition humaine à renfort de clonage de génome…Mais quelle réponse peut-on attendre de la science sur la difficulté de vivre, sur le malentendu amoureux, sur le « non rapport sexuel » selon l’expression de Lacan ?….

Ces nouvelles biotechnologies génèrent une véritable mutation anthropologique.

Nous sommes passés d’un engendrement à la fabrication d’un enfant à l’aide de matériaux de laboratoire.
La loi universelle et immuable pour engendrer un enfant nécessitait un homme et une femme et cet enfant « maturait » dans l’utérus de sa mère. Aujourd’hui cette procréation peut être médicalement assistée (PMA) par un médecin en place de tiers… à telle enseigne que Testard et Frydman ont pu être nommés « Pères des enfants… ». Les interventions s’opèrent hors processus naturel pour les « bébés éprouvettes », les FIV, les transferts d’embryons..
L’utérus peut devenir artificiel (ectogénése..) et l’enfant peut être porté par une autre mère (mère porteuse : GPA) rémunérée dans certains pays du tiers monde. Il existe déjà des contrats de location aux Etats-Unis !.. 

Nous sommes en présence de la mise en acte de quelques grands mythes cristallisant certains fantasmes tels le mythe de Dionysos (le « deux fois né ») incubé dans la cuisse de Jupiter.
Le principe du droit romain irréfragable « mater semper certa est » ne s’applique plus depuis 1978, puisqu’un enfant peut avoir à la fois une mère génétique, et une mère de naissance (la mère devient incertaine…) est-elle désormais la donneuse d’ovule ou la porteuse de l’enfant ?.. 
Quelle est la mère de Dionysos ? Est-ce Zeus portant son enfant dans sa cuisse ou Sémélé (C’est mêlé…) ? Le père qui était incertain « pater est semper incertus » devient certain avec les tests génétiques… 
Paradoxalement tout se passe comme si simultanément on exaltait et liquidait la maternité. 

Les fantasmes qui sous-tendent ces pratiques

Tous les fantasmes stimulent la culture, la science.. et permettent de naviguer entre le possible et l’impossible. Ils expriment des désirs non réalisables. 
Daniel Sibony resitue le cas d’une femme qui demande une FIV et exprime le fantasme de faire un enfant seule sans homme, telle autre femme demande une césarienne dans le fantasme de rester vierge… (Situation déjà jouée il y a 2000 ans..).
Pour Françoise Héritier deux types de  grands fantasmes émergent dans la création scientifique : le tout autre sous la figure du monstre et le même sous celle du clone.  Ces fantasmes se cristallisent ainsi dans des mythes constituant une mise en mémoire d’objets culturels. Ils ne sont pas troublants en soi tant qu’ils ne sont pas passages à l’acte !
Dans les « Trois essais sur la théorie sexuelle », Freud nous éclaire sur la pulsion épistémophilique : Toute recherche, toute création chez l’adulte repose sur le désir de l’enfant de répondre aux questions des origines… ce qui fait énigme pour lui. Sur le chemin du désir de savoir ( » voir ça « ) il rencontre la Loi, l’Interdit de l’inceste, paradigme de toute interdiction : Désormais il ne peut pas tout faire et ne peut occuper toutes les places.

Alors que rechercheraient aujourd’hui les scientifiques dans ce domaine de la génétique ? 
Le bien de l’humanité sans doute… Nous connaissons tous cette belle dénomination légitime et respectable de « bienfaiteurs de l’humanité ». Ne s’agit-il pas là d’une rationalisation, alors que les motivations inconscientes portent respectivement sur l’origine, avec la procréation artificielle et sur la maitrise de la mort, avec la question des greffes d’organes, qui retarderaient la mort, enfin sur la mémoire, avec les manipulations génétiques ?…  

Les fantasmes d’enfants tout puissants sont à l’œuvre et  la pulsion épistémophilique conduit à transformer l’autre en objet expérimental. Les fantasmes d’auto engendrement ont déjà été réalisés dans le Golem et dans  la créature de Frankenstein.
Le Golem, être inachevé fait d’argile, élaboré par le Rabbin de Prague (ville des marionnettes..), échappera à l’homme dans certaines versions pour incarner la figure du monstre incontrôlable. Pour d’autres il sera protecteur de la communauté juive, et c’est ainsi que le premier ordinateur israélien sera nommé « Golem aleph »… 
La créature du Docteur Frankenstein n’aura pas de nom comme innommable non inscrite dans le symbolique, à telle enseigne que chacun confond créateur et créature comme si l’un était le double de l’autre. C’est une créature artificielle faite par un homme qui signe au passage la domination masculine de la science. La créature sans femme sera née de la mort ainsi que de la maitrise et non de l’amour.

Marie Shelley exprimait déjà le danger de l’utilisation du savoir médical et dénonçait le positivisme rationaliste du 19° siècle et son culte de l’utilité.
Aujourd’hui l’humain est réalisé sans sexualité avec la PMA.
Daniel Cohen, responsable de recherche du génome humain, intitule « On va bien s’amuser » le premier chapitre de son ouvrage « Les gènes de l’espérance ». Comment mieux signer l’activité infantile et le plaisir de la transgression.. ?
Jacques Testard avait écrit sur la porte de son laboratoire « éprouveur-inventreur », nomination qui n’est pas anodine quand on se prénomme Jacques !.. La pulsion de mort serait-elle ici à l’œuvre ?

Ces interventions ne sont pas sans évoquer l’ubris du transhumanisme : désir de maitrise de la reproduction…
Il s’agit moins d’une problématique prométhéenne, dans l’ambition de recréer la vie avec le don d’organes, qu’œdipienne, où la jouissance est à l’œuvre : ce que l’homme  peut faire, il le fera les yeux fermés… Jacques Testard arrêtera ses recherches devant cette jouissance inattendue qui envahit la science, réalisant que le féminin devenait objet de science, que les réponses aux questions « Qui sommes nous ? » et « D’où venons-nous ? »  cessaient d’être une métaphore pour s’accomplir en laboratoire et que l’établissement du code génétique ouvrait à la fabrication de l’homme à sa convenance.

Autour de quelques fantasmes

Des fantasmes infantiles archaïques touchant à l’origine sont réalisés dans la FIV (« ma mère est vierge », « Je ne suis pas né d’un rapport sexuel », « mes parents ne sont pas mes parents ») et le « bébé éprouvette » dissocie l’origine de son ancrage sexuel.
L’enfant de la PMA (Assistance Médicale à la Procréation) est programmé avec des adultes en l’espèce désexualisés, à l’aide d’un tiers.. 

Déjà Baudrillard, dans « la transparence du mal » en 1990, notait cette évolution très particulière de la société « Du temps de la libération sexuelle, [où] le mot d’ordre fut celui du maximum de sexualité, avec le minimum de reproduction. Aujourd’hui, le rêve d’une société clonique serait plutôt l’inverse, le maximum de reproduction avec le moins de sexe possible. »
Michel Soulé s’interrogeait sur l’impact de l’irruption prématurée du regard intra-utérin avec l’arrivée de l’échotomographie ce qu’il nommait IVF (Interruption Volontaire de Fantasmes).
Il s’avère au fil du temps que la puissance du fantasme l’emporte sur l’image médicale qui demeure floue et toujours à interpréter. Les projections de certaines mères demeurent permanentes (effet de paréidolie) qui peuvent toujours voir un fœtus malformé en fonction de l’ enfance de la mère…

Un « malaise dans la procréation » émerge avec l’abolition des tabous dans deux domaines

 Celui de la manipulation du génome en vue de correction d’anomalies, de prévention d’handicaps dans l’attente du bébé « quasi parfait », faute de quoi le narcissisme des parents ne serait pas assuré, la grossesse gémellaire où la malformation  d’un jumeau peut conduire à une injection létale. Comment alors vivre cette grossesse en chosifiant l’un pour le deuil et investir l’autre comme humain, la transformation de cellules somatiques en gamètes permettant de « fabriquer » des enfants sans sexualité, enfin la transgénèse y introduisant un gêne étranger ? 

Celui du clonage : il nous faut distinguer deux types de clonage :
– Le clonage procréatif où un enfant est destiné à naitre et le clonage thérapeutique, réservoir de tissus cellulaires et permettant des autogreffes.
– Le clonage procréatif qui permet de « fabriquer » du même et d’abolir toute différence est à prohiber pour deux raisons :
Premièrement, il s’agirait d’une véritable régression phylogénétique : L’évolution du vivant procède de l’asexualité, du clone à la sexualité.
Les formes primitives du vivant indifférenciées ignorent le sexe et donc la mort. La vie infinie repose sur la reproduction à l’identique, sur la répétition et non sur la transmission.
L’émergence de la sexualité, « sexus » signifiant sexe du latin « escarre », qui coupe, divise, différencie les individus. C’est la naissance de l’altérité et de la mort. La vie meurt en chacun mais se transmet à d’autres par générations via un rapport sexuel et un désir. La procréation est le passage par l’autre partenaire sexuel. 
Deuxièmement, l’identité serait altérée par brouillage de l’ordre symbolique et des générations. Ainsi mon clone serait en même temps mon frère, mon fils (figure d’inceste avec soi-même..), sans plus de conflictualité œdipienne où chacun est amené à se situer par rapport à ses deux géniteurs.
Chacun serait le reflet narcissique de l’autre dans un déni d’altérité.
Remarquons que la créature vivante du docteur Frankenstein élaborée avec de la mort, sans sexualité, ne sera pas nommée, innommable et sans identité… 
En réalité,  n’avons-nous pas affaire à un fantasme, car étant peu déterminé chacun peut jouer dans un entre deux, entre chaos et ordre ? Même quand on croit faire du semblable le champ du désir fait du différent par le parlêtre que nous sommes.

 Le clonage non reproductif thérapeutique reste ouvert à la discussion..  Il s’agit d’un enfant médicament ou sauveur… déjà anticipé comme organisation défensive sous la figure métaphorique du « nourrisson savant » de Ferenczi… Pour autant n’aurions-nous pas ici une inversion de l’ordre du don et de la dette ? En principe il en est de la place du père de donner son sang ou autre… Comment rembourser une telle dette dans cette situation du clonage ?

Quelques ébauches de réflexion à déployer en guise d’épilogue       

Les comités d’éthique essentiellement composés de médecins et de biologistes donc juges et parties… opèrent telles des instances surmoïques qui rationnellement énoncent l’injonction « Stop !», mais transmettent inconsciemment « Jouis !», car les questions posées actuellement  à la science portent moins sur la curiosité que sur la  jouissance et la logique de la science dans ce domaine qui est d’aller à son terme les yeux fermés…

  Une crise de la transmission se fait jour, crise des interdits protecteurs de nous-même, crise des repères symboliques… Monette Vaquin voit dans ces investigations sur le génome humain une recherche dans le corps d’un message codé de nos pères et de la Loi. Cependant  seul le génome singulier existe et non un génome humain « générique »… 
Il apparaît enfin paradoxal de rechercher la Loi tout en la bafouant par instrumentalisation de l’embryon pour en corriger certains défauts.

Ces travaux signent le désir d’évacuer la question de la castration et de la sexualité… où l’homme et la femme seraient virtuellement désaliénés l’un à l’autre, travaux qui ne sont pas sans écho avec l’idéologie transhumaniste…

Enfin à l’instar de Rabelais pour qui « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme », science sans objectivité ne serait plus une science, mais en revanche, vouloir porter un regard objectif sur l’homme ne serait pas une science mais une perversion. Paolo Lévi dans « Si c’est un homme » rapporte ce propos lors de sa convocation comme chimiste par le chef de camp nazi : « Son regard ne fut pas celui d’homme à homme. Il me contempla à travers la vitre d’un aquarium. »
Pour Levinas le visage n’éveille rien chez le pervers !…

Guy Decroix – Mai 2020 – Institut Français de Psychanalyse©

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Peinture et psychanalyse : l’art est-il un symptôme ?

Peinture et psychanalyse : l’art est il un symptôme ?

I) La peinture regardée, questionnée par la psychanalyse.

– Théorie freudienne de la sublimation.

L’art est devenu un objet de la psychanalyse, un symptôme, l’outil possible d’un diagnostic et d’une thérapie.

Pour mémoire, Freud a écrit « Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci » en 1910, puis « Le Moïse de Michel-Ange » en 1914 et ses textes font souvent référence aux arts.

Dans l’approche freudienne de la psychanalyse, l’art est directement lié à la question de la sublimation. L’art est l’exercice de la sexualité, mais déviée de ses objectifs de reproduction. Une sexualité qui emploie le langage pour faire présent ce qui se montre au-delà de la création : le fantasme.
C’est par l’articulation du fantasme que l’artiste, ainsi que le sujet qui le hante, peut s’appuyer sur son désir.
L’art a pour but de représenter un réel non représentable d’un objet qui échappe, qui manque. A la place du vide, de la béance laissée par ce manque dans l’œuvre, vient paraître l’objet imaginaire du fantasme. Entre ce qui se présente et ce qui reste à représenter, l’artiste (mais aussi les regardants, l’Autre) signale ce qui fait jouir de l’œuvre.
Sublimer c’est cela, c’est offrir une représentation esthétique. La “relation” sexuelle espérée dans l’exercice phallique, l’artiste la transmute en passion du signifiant.
L’artiste c’est quelqu’un qui peut témoigner d’une autre manière de jouir. Autrement dit, l’artiste commémore, dans sa production artistique, la coupure effectuée sur le corps par l’intervention du langage.  L’artiste produit une écriture qui met en évidence le chemin d’une autre érotique que celle de l’approche des corps.
L’artiste écrit, peint, dessine le fantasme, l’artiste prend comme son symptôme ce qui agence le manque dans son oeuvre.
De plus, un autre sujet est créé, un  objet substitut qu’est le regard sur l’œuvre (l‘objet-regard). Par le trait qui distingue son style, l’artiste nous permet de lire cet effet de langage qui se projette sur un espace. Il s’agit là de la manière de faire qui est propre à chaque artiste, celle qui perdurera après lui. C’est la fameuse oeuvre qui recouvre son créateur.
Cela permet de faire du tableau un symptôme pour quelqu’un. Autrement dit, cela permet que le tableau capture par le regard celui qui le regarde et qui lui signifie quelque chose qui lui était jusqu’alors invisible.
Pour Freud, par la “monstration” du beau, on évite le mal radical qu’est le champ de destruction, le champ du désir. L’esthétique fonctionne ainsi comme une barrière face au champ innommable du désir.

En somme, selon Freud, l’art permet aux pulsions les plus intenses (les plus profondes, les moins « acceptables ») de se réaliser en un « objet » placé plus haut sur l’échelle des valeurs sociales. Au fond, il y a un défi que seule l’œuvre peut relever : ce qui est irréalisable dans sa vie, l’artiste l’accomplit dans ce « monde parallèle » qu’est l’art.

– Peinture et psychanalyse ont un même sujet : l’image.

La psychanalyse a dû, dès son départ, tenir compte des effets de l’image sur les sujets. Ces effets ont interrogé Freud. Ils relèvent souvent de l’énigme et engendrent la perplexité.

L’art – et la peinture tout spécialement – s’en empare dans ses créations pour atteindre le spectateur dans son intimité ; la psychanalyse, quant à elle, cherche à les éclairer. Dans les deux cas, l’une allant vers l’autre, et réciproquement, elles se croisent au sein de que l’on peut appeler une ouverture à l’Autre.

La psychanalyse  y est notamment conduite lorsqu’il apparaît que l’image est une source de souffrance : le névrosé ordinaire ou le psychotique peuvent souffrir, dans des circonstances précises, de l’image qui le fascine ou le persécute.

Dans « La Science des rêves », Freud élabore la théorie et la clinique d’un sujet humain clivé (que Lacan appellera divisé) : dans son sommeil, le dormeur est soumis à une véritable passion des images – passion voulant dire ici « joie » mais aussi « souffrance », voire « torture » et « persécution » – dont son inconscient et son préconscient sont pourtant bien les organisateurs.

La rédaction de ce livre inaugural de Freud, véritable acte de naissance de la psychanalyse, qu’il aura voulu faire paraître en 1900, n’est-elle pas contemporaine, au tournant du siècle, de l’invention du cinéma par les frères Lumière ? Contemporaine aussi d’une révolution dans la peinture, l’expressionnisme (qui privilégie la subjectivité et l’intensité de l’expression, la libération pulsionnelle des émotions, l’exacerbation de la couleur, l’écriture libre, le rejet des tabous, le refus du réalisme objectif, l’expression de l’élan vital en tant qu’énergie,…), dont Edvard Munch, le peintre de l’angoisse et de la mort est un précurseur, ne s’impose-t-elle pas  jusqu’à l’art abstrait (l’abstraction géométrique ou conceptuelle ; l’abstraction lyrique ou gestuelle), la peinture non figurative, ou encore le cubisme d’un Picasso, d’un Braque, etc. ?

L’interprétation du rêve (mais aussi du tableau) est censée permettre de remonter dans les méandres et les rouages de sa production. Le travail du psychanalyste vise à soumettre l’image à l’écriture retrouvée des pensées du rêve que cette image représente. C’est l’écriture qui intéresse le psychanalyste, afin de lire ces « pensées » avec son analysant et ainsi lui permettre de se les réapproprier.

– Lacan

Mais l’image n’est pas une  représentation immuable. Re-présenter, c’est présenter à nouveau, tel le sujet dont Lacan dit qu’il est représenté par un autre signifiant.

Lacan construira un autre modèle, un autre paradigme pour la psychanalyse que Inconscient – Préconscient – Conscient (1ère Topique freudienne) ou Moi – Ça – Surmoi (2ème Topique). Il introduit dans la psychanalyse un paradigme ternaire : RSI – Réel, Symbolique et Imaginaire.
– Le Symbolique c’est le champ de la parole et du langage.
– Le Réel c’est l’impossible, impossible à imaginer, impossible à symboliser, à attraper avec le signifiant, le langage.
– Enfin, l’Imaginaire, c’est le domaine de l’image et de sa puissance aujourd’hui dominante, c’est-à-dire du moi et de son renforcement, du narcissisme, de la présentation de soi et de la représentation aussi, quand on dit que l’on est « en représentation ».

Le signifiant, c’est la matière sonore d’un mot : si je vous dis « lai » qu’allez-vous entendre ? Quelle image acoustique allez-vous retenir ? S’agit-il, pour vous, de « laid » de la laideur ? De «lai» comme on dit frère de lai ? De lait, le lait de vache ou de chèvre ? Vous entendrez ce que vous voudrez, selon vos préoccupations personnelles plus ou moins inconscientes.

Ainsi, le sujet court d’un signifiant à l’autre. Les mots et la parole sont alors utilisés pour dé-fixer l’image. Alors que l’image est plutôt du côté de la fixité, de la permanence.

II) L’art fait de la psychanalyse un  symptôme :
(ce qui est symptomatique, c’est la psychanalyse).

La peinture questionne la psychanalyse.
On vient de le voir, la psychanalyse (discipline de la parole, du sujet et du désir) n’est cependant pas sans questionner, à travers la peinture (et son peintre), le regard.
En retour la psychanalyse se laisse interroger à partir du regard, au moyen de l’image, du tableau qui, en somme, lui aussi… la regarde.
Les peintres parlent à la psychanalyse et lui répondent.

– Les surréalistes s’en inspirent et la transforment.

Ce mouvement littéraire, dont on peut dater les activités entre 1924 et 1939, représente un développement majeur dans la création et l’esthétique contemporaines. Le mouvement surréaliste n’a peut-être pas changé la face du monde et de la société, comme ses membres le voulaient, mais il a marqué le monde de l’art de manière définitive et radicale, en créant un espace pour une création artistique libérée de toute contrainte.

Le surréalisme est avant tout une réaction contre la société et ses contraintes qui conditionnent l’existence. La guerre de 1914-18 est vue comme une faillite de la civilisation occidentale.

En 1924, André Breton définit dans un Manifeste du surréalisme la nature du surréalisme. Ouverte à l’expérience du rêve, de l’inconscient et du désir, la création poétique doit répondre aux pulsions fondamentales par l’intermédiaire de « l’écriture automatique », nommée aussi « pensée parlée » ou « écriture de pensée ». Sans souci de logique ni de censure (grammaticale, morale, esthétique), les phrases « qui cognent à la vitre » s’expriment librement. Le poète se place dans un abandon volontaire et une totale passivité, il n’est plus « qu’un modeste appareil enregistreur du phénomène ».

Breton définit ainsi le surréalisme : « Automatisme psychique par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement de la pensée. Dictée de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique et morale« .

Le Manifeste du surréalisme (1924) qu’André Breton écrit pendant qu’il est « occupé de Freud », projette d’abord l’application du « monologue mécanique » ou « automatique » à la poésie, ensuite l’élargit au domaine des Beaux-Arts, comme le montre la première exposition surréaliste de 1925 accompagnée du traité de Breton Le surréalisme et la peinture (1928 ; augmenté en 1965). Les cinéastes ont poursuivi ce mouvement.
L’application des techniques du « monologue automatique » a pour but de provoquer le Surréel, nouvelle catégorie qui rende tangible l’inconscient du poète, peintre, cinéaste. La création du « Surréel », intensification d’une expérience onirique de la réalité, qui met en relation féconde avec l’Inconscient, serait ainsi comparable à l’Immaculée Conception.

Les surréalistes expérimentent de manière collective ces relations inspirées par la psychanalyse de Freud, sans négliger de les théoriser.

Les surréalistes pour Freud ? Ces derniers, cherchant à tous crins à convoquer l’inconscient et piochant sans scrupule dans le champ lexical de la psychanalyse, le laissent perplexe : « J’ai été tenté de tenir les surréalistes, qui apparemment m’ont choisi comme leur saint patron, pour des fous intégraux (disons à 95 %, comme l’alcool absolu).  »

– Duchamp provoque Freud : les mots dans l’art.

Pour Freud, parler de l’œuvre, c’est surtout produire du verbe autour des couches successives de mots qui la drapent. En somme, c’est le mot qui chez Freud résout la relation à l’œuvre d’art. Freud regarde les œuvres avec des mots. Il les analyse comme des rêves à décrypter.

N’ayant que peu d’attention pour la dimension plastique de l’art, Freud s’intéresse avant tout au sujet, ce qui intéresse Freud dans l’art, ce n’est pas l’œuvre. C’est l’identité de l’artiste (sa vie, ses écrits, son passé, jusqu’aux récits de ses rêves) qui fait que son œuvre est œuvre. Plus encore, c’est sa capacité de sublimation.

– Ce serait donc l’artiste qui ferait l’œuvre… ce qui n’est pas sans poser problème, aux alentours de 1917. Prenons un urinoir : ce n’est qu’un urinoir. Il deviendra un Duchamp grâce à Marcel. L’objet se transforme en œuvre par l’artiste présent au monde.
Soigneusement notée par Marcel Duchamp sous une reproduction d’une drôle de Joconde, l’inscription L.H.O.O.Q. qui nous renvoie au mot d’esprit est également la preuve des premières répercussions des recherches de Freud sur l’art.
L’oeuvre parvient toutefois à toucher l’œil, à condition de savoir lire sous LHOOQ cette impérative injonction : LOOK !

Ce sont les mots qui permettent à Freud de regarder les œuvres, mais c’est aussi le « regardeur qui fait l’œuvre » selon les mots de Duchamp. Ainsi il y aurait une dimension projective dans les considérations de Freud en tant que « regardeur ». Duchamp s’en amuse.

– Magritte s’en méfie.

Psychanalyse et peinture ont ainsi bien des liens, et la seconde a de multiples raisons de se méfier de la première qui lit (du verbe lire) en elle, c’est-à-dire interprète, mais lie aussi (du verbe lier) à travers elle deux ouvertures à l’Autre.

Comme on l’a vu, dans la psychanalyse, c’est la pensée et finalement le langage (la lettre), qui dépassent l’image et vont la dominer.

Les peintres se méfient donc tout naturellement de la psychanalyse… C’est ce que fait, entre mille autres artistes, un Magritte…

Lorsque l’on demanda à René Magritte « Pourquoi une telle méfiance envers la psychanalyse ? », il répondit : «Elle ne permet d’interpréter que ce qui est susceptible d’interprétation. L’art fantastique et l’art symbolique lui offrent de nombreuses occasions d’intervenir : il y est beaucoup question de délires plus ou moins évidents. L’art tel que je le conçois est réfractaire à la psychanalyse. Il évoque le mystère sans lequel le monde n’existerait pas, c’est-à-dire le mystère qu’il ne faut pas confondre avec une sorte de problème, aussi difficile qu’il soit. Je veille à ne peindre que des images qui évoquent le mystère du monde. Pour que ce soit possible, je dois être bien éveillé, ce qui signifie cesser de m’identifier entièrement à des idées, des sentiments, des sensations. Le rêve et la folie sont, au contraire, propices à une identification absolue… Elle n’a rien à dire, non plus, des œuvres d’art qui évoquent le mystère du monde.
Peut-être la psychanalyse est-elle le meilleur sujet à traiter par la psychanalyse.»

– Enfin, on peut observer que la notion de sublimation et plus généralement la théorie freudienne en art reste très discutée.

On l’a vu, Freud considère le refoulement (ou la satisfaction pulsionnelle détournée) comme des concepts fondamentaux de la psychanalyse. La sublimation serait dans ce cas l’effort de l’artiste pour engendrer une satisfaction ne passant pas par l’acte, sinon celui de créer. Cette approche tenterait donc de réduire la qualité d’une œuvre d’art à son contenu latent, sa signification inconsciente.

Or elle a bien d’autres qualités : elle s’inscrit dans une époque, utilise d’une certaine manière des matériaux, évoque de telle ou telle manière la lumière, les volumes, oriente le regard…


Sylvain Brassart
– Avril 2015 – Institut Français de Psychanalyse©

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