La Transgression

« Nul n’est censé ignorer la loi »
« Nécessité n’a point de loi. »
Dictons populaires
« Amour veut tout sans nombre, amour n’a point de loi »
Pierre de Ronsard

Transgression

Jean-Honoré Fragonard, Le Verrou, 1777, Le Louvre

Il existe deux acceptions différentes de la transgression qui, toutes deux, intéressent la psychanalyse.
La première, dysphorique, concerne le cadre du dépassement de certaines lois. Dépassement des lois des hommes, dites positives (écrites : civiles, constitutionnelles, criminelles, religieuses) et de la Loi symbolique (dite naturelle : non écrite).
La seconde, trophique, a trait à la dimension sublimatoire du dépassement.

La première acception de la transgression, défavorable en contexte réel, dans le cas de l’action concrète qui s’y rapporte, consiste à excéder les limites de ce qu’il est possible d’accepter, de réaliser, d’édicter pour un être social, par rapport à une écologie, une société, une communauté. Ceci fait référence à un dépassement, un outrepassement, un excès, dont l’origine est pulsionnelle, mais s’exécutant sans transformation. En ce sens, et dans la mesure où la pulsion brute est une énergie initiale, primaire, non élaborée, la transgression correspond à une régression et produira des passages à l’acte, tolérés ou refusés selon tel ou tel contexte sociétal.
Ici une partie du surmoi, la partie éducationnelle, eu égard à une culture ou à une civilisation, est l’objet d’un conflit frontal, sans développement idéel, dénué par principe d’ambivalence.
L’ambivalence, dans sa possibilité de distanciation des pulsions primaires, y a néanmoins sa place, compte tenu de la possibilité de réponse à la violence physique – pulsion d’autoconservation – ou bien à la réaction – révolution, conservation – par rapport à la possibilité de relativiser, voire de contester, des lois iniques, éventuellement totalitaires, dont la remise en question peut permettre de faire évoluer les structures civiles, sociétales, pénales, religieuses, à l’exception des périodes de terreur ou de la violence fascisantes de certaines communautés d’influence, parties visibles en l’occurrence de structures par définition répétitives et régressives (c’est-à-dire archaïques et non élaborées).

La deuxième acception de la transgression, favorable cette fois, prise au mot, en particulier dans ses aspects performatifs, à la plume, au pinceau, à l’instrument et ne référant pas explicitement à l’acte transgressif réel, ce qui suggère en cela une transformation de la pulsion, adopte la forme d’une expression sublimée de la pulsion grâce à l’élaboration en discours, au propre ou au figuré. En cela la transformation implique un supplément, un débordement, un dépassement, un point de vue modifiant la nature brute, épaisse de la pulsion qui se réalise là de manière élaborée et modifiée, c’est-à-dire interprétée, secondaire, latente. Selon cette idée, pour la raison qu’elle consiste en une transformation de la pulsion brute[1], cette expression sublimée de la pulsion apparaîtra sous la forme d’un discours (et d’un énoncé sensiblement modifié, dompté), d’une forme (d’une énonciation par principe élaborée), d’une création, voire d’une œuvre (cf. Foucault, Histoire de la folie à l’âge classique : « La folie : l’absence d’œuvre »).
La folie étant considérée comme la perte du sens commun c’est-à-dire transmissible, non seulement perte du langage articulé, en impossible transformation de l’acting pervers, addictif, psychopathique, limite.
Là le surmoi, divisé en deux, la partie conflictuelle étant de quelque manière esquivée et transformée, laissera libre cours à sa dimension intersubjective, élaborable en énoncé échangeable, se substituant à sa dimension agie, brute, pour prendre la forme expressive d’un énoncé scientifique ou, d’une manière ou/et d’une autre, littéraire, mythique, intellectuel, artistique.

La limite entre la possible évolution de la loi des hommes et des conditions de transformation sublimatoire n’est possible que par l’introjection du respect – le socle sociétal et civilisationnel – de la Loi symbolique qui concerne la proscription, la verbalisation, la prohibition, la prescription.
Proscription : meurtre, inceste.[2]
Verbalisation : nomination de la parenté, dès lors, proscription du crime et respect de la différence des générations.
Prohibition : amoralité du vol, du viol, de l’abus de pouvoir.
Prescription : différence des sexes.

Autrement dit c’est l’obligation de retenir, de différer, de différencier, d’énoncer ou, plus exactement l’éthique de la responsabilité ou bien encore le cadre, comme font les grands auteurs et comme disent les psychanalystes, c’est-à-dire les conditions de l’énonciation, qui permettrait à la fois créativité et liberté. Dans ces cas, le principe de plaisir – sublimatoire et transmissible – prend le pas sur le principe mortifère – brut, fermé sur lui-même – de la jouissance (la petite mort).

Pour les psychanalystes, justement, les transgressions permises et même encouragées, sont celles qui s’expriment dans les souvenirs, les rêves, les fantasmes, ainsi que, de manière moins élaborée, schématiques – selon un principe de condensation –, les actes manqués et les lapsus, par l’intermédiaire d’un discours manifeste, le plus souvent d’une énonciation associative, afin de soutenir ces éléments profonds, inconscients, son récit latent.
Logiquement, c’est de ces transgressions, figurées en discours (et pas seulement en énoncé), que naissent les processus créatifs de sublimation.
La limitation de l’interdit et de sa jouissance représente ainsi les conditions – les bornes – nécessaires au développé du discours, en analyse énoncé et énonciation des deux protagonistes répondant à l’exigence d’un soin – Le soin impliquant une désexualisation (neutralisation de l’investissement libidinal ou agressif de l’objet) – particulier, à partir du dialogue patient-psychanalyste sur une seule personne, le patient, et d’une attention particulière – intra-subjective et intersubjective – de la part de l’analyste sur le désir de savoir.
En ce sens, la pulsion épistémophilique, mise en œuvre par le travail des deux protagonistes, est bel et bien une transgression dans son sens étymologique de transgresser : « franchir un seuil en abattant des barrières ».

A l’inverse, le passage à l’acte sexuel et/ou agressif, la question du consentement – deuxième éthique actuelle après l’éthique de la responsabilité[3] –, se posant de manière ambivalente, ferait éclater l’entre-deux fécond de la relation transféro-contre-transférentielle. Il y a des choses là-dessus à dire au patient à certains moments et sous certaines conditions. Cependant les séductions intellectuelle, amicale, affective, toutes affinités électives, rentrent dans un cadre trophique, et sont facilitantes. Elles représentent ce que les psychanalystes ont appelé les conditions positives du transfert.

Nicolas Koreicho – Février 2022 – Institut Français de Psychanalyse©


[1] En physique, la sublimation est le changement d’état d’un corps de l’état solide à l’état gazeux

[2] L’interdit du cannibalisme a un statut particulier dans la mesure où il est, de tous temps, a minima sur le plan symbolique, ambivalent, facteur pulsionnel de vie, amoureuse en particulier et facteur pulsionnel de destruction (cf. chez Freud in Trois essais sur la théorie sexuelle, 1905, les questions qui concernent l’oralité et l’identification)

[3] Lois éthiques (morales : la responsabilité, le consentement), lois scientifiques (objectives : le réel)

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