« Se cacher est un plaisir, mais ne pas être trouvé est une catastrophe ». (Jeu et réalité)

Enfant et doudou

« Si se cacher est un plaisir, ne pas être trouvé est une catastrophe ». Jeu et réalité[1]

Lorsque l’enfant apparaît, celui-ci arrive au monde démuni, inachevé, sans potentialités instantanées pour différencier l’intérieur d’un extérieur ou, autrement dit, d’un moi d’un non-moi. Rappelons que le moi est un concept de la psychanalyse qui, avec le ça et le surmoi (deuxième topique freudienne), sont trois éléments qui vont construire la personnalité d’un sujet. L’instance du moi va tenter de régir l’influence du monde extérieur sur le ça. Soumis au principe de réalité, il devrait jouer un rôle homéostatique entre régulation et médiation.

Winnicott évoque que la perception interne de l’enfant lui ferait créer, de façon hallucinatoire, un « objet subjectif » qui produirait une satisfaction. L’auteur suit l’hypothèse freudienne d’une satisfaction hallucinatoire primitive, celle d’un épanouissement que représente le principe de plaisir, et qui devra s’infléchir devant l’épreuve de la réalité. Winnicott y adjoint la notion du rôle que joue l’environnement. Il pense qu’une « mère suffisamment bonne [2]» est une mère qui « sent » suffisamment son nouveau-né pour lui présenter l’objet au moment même où celui-ci va le créer sur le mode hallucinatoire. Alors s’installera un espace d’illusion, une zone où l’enfant peut faire preuve d’une omnipotence imaginaire, en créant l’objet alors que celui-ci est apporté par l’entourage.

Nous pouvons penser que ce qui va constituer un sujet dans le sens d’un «  je incarné « , un moi habité, passera par son environnement premier ainsi que par les objets qui l’entourent.

Et des objets qui vont pouvoir entourer l’enfant, Winnicott va penser à la fonction d’objet transitionnel. Celui-ci permettrait au petit d’homme de faire le pont entre sa relation « primitive » au sein maternel, et la réalité extérieure.

Cet objet transitionnel ou « doudou » permettrait d’être saisi pour l’enfant comme une zone auto érotique, un lien culturel qui lui permettrait d’appréhender le monde. Il permettrait pour l’enfant de pouvoir supporter l’absence. Le jeu d’avec l’objet pourrait représenter une forme de dédommagement entre la présence et l’absence de la mère, en exemple le célèbre jeu du « Fort-Da » du petit fils de Freud. Ce jeu du « fort-Da » permettrait à l’enfant de ne pas se laisser envahir par l’angoisse de l’absence maternelle mais l’enjeu pulsionnel du plaisir d’une satisfaction entre maîtrise et « vengeance » ou, autrement dit, entre amour et haine. Autre regard sur le jeu et l’objet, René Roussillon écrit :  » Le jeu devient lui-même l’« objet » du jeu et de la symbolisation » en proposant de reprendre un terme du poète Francis Ponge, et utilisé dans un sens différent par Pierre Fédida : l’objeu. On passe ainsi de l’objet au processus lui-même, à l’utilisation de l’objet, grâce à la représentation avec l’objet de l’« activité représentative »[3].

Si le jeu, l’objet, peut représenter une ressource de développement pour l’enfant, le « doudou » qui serait offert comme réponse à toute situation pourrait perdre de sa fonction. En effet, si celui-ci devient « fétiche » il pourrait nier l’absence et le manque. Et, ainsi, cet objet devenu « fétiche » ne génèrera pas d’espace créatif dans le caractère de l’enfant. Alors, il en deviendrait totalement « dépendant » au risque d’éprouver des difficultés à s’en libérer.

La croissance est un long chemin semé de défis, de moments de séparation ou il va falloir renoncer au connu pour tendre vers l’inconnu.


[1] Donald Winnicott, Jeu et réalité, 1971

[2] Donald Winnicott, La mère suffisamment bonne, petite biblio Payot, 2006

[3] René Roussillon, L’objet « médium malléable » et la conscience de soi, in L’ Autre, 2001/2 (Volume 2), p. 241-254. DOI : 10.3917/lautr.005.0241. URL : https://www-cairn-info.bibelec.univ-lyon2.fr/revue-l-autre-2001-2-page-241.htm

Vignette

Je reçois dans le cadre d’une association LGBTI, une dyade mère-fille. Je fais partie des bénévoles qui accueillent des personnes avec leurs demandes et leurs diversités. Cette mère arrive en exprimant le fait d’être démunie quand sa fille de onze ans lui a annoncé qu’elle n’était pas bien dans son corps de fille. Installée pour écouter et entendre cet enfant, celle-ci reste intimidée. Cette première rencontre durera environ 25 minutes. Elle ne prend pas ou très peu la parole. Les mots circuleront principalement par la voix de la mère. J’observe que si les « mots » sont accordés à la mère, ce sont les « maux » symptomatiques de la jeune fille qui se mettent sur la scène. De cette oralité, la jouissance des mots semble passer par la mère quand pour sa fille celle-ci lui fait jouer le rôle d’une « ventriloque » … La psyché serait-elle restée dans le ventre de l’objet  ? L’union symbiotique de cette dyade aurait-elle internalisé comme faisant partie de soi la perception d’un seul miroir sans autre altérité ?

J’apprendrai qu’elle a deux frères, un père présent, au dire de la mère. Elle est amoureuse d’une autre petite fille de son lycée. Elle a dans son entourage la connaissance d’une jeune fille de dix-huit ans qui commence une transition. Elle a vu un film Il devenu elle. Sa mère exprimera que depuis deux années, elle a remarqué que sa fille ne porte plus de vêtement « féminin ». D’ailleurs, son image ce jour-là m’apparait plutôt d’une allure unisexe…

La pré adolescente posera la question par l’intermédiaire de sa mère :  »si une fois ses règles arrivées, elle pourrait faire sa transition ? »

Cette jeune fille, par le « fantasme » de vouloir devenir un autre et précisément un corps d’homme, semble pointer toute la difficulté de différenciation entre elle et l’objet « mère ». Empêcher d’être un « je » et de ne pouvoir s’approprier son corps propre la conduirait à se projeter de se transformer en un « autre » avec le fantasme de conserver l’amour pour la mère et ainsi ne pas la décevoir  ?

Panos Aloupis pose la question des paradoxes dans les processus de maturation, notamment le paradoxe de l’objet transitionnel, etc. Ferait-il blocage dans un mouvement de détachement qui amènerait une difficulté et une complexité psychique ? Je cite :  » Elle se produit quand la propriété de l’espace psychique se confond avec celle de l’objet. Il s’agit dans chaque cas d’une reprise de phases isolées de l’histoire de l’évolution du sentiment du moi, d’une régression à des époques où le moi ne s’était pas encore nettement délimité par rapport au monde extérieur et à autrui. »[1]

L’expression « démunie » de la mère peut nous conduire à penser à une forme de culpabilité, celle d’un manque d’armature symbolique qui borne ou contient l’enfant…

Autre réflexion concernant cette jeune fille, celle-ci pose l’hypothèse que ses transformations corporelles ainsi que de devoir abandonner des bras sécurisants maternels pour lui offrir de sortir d’une position infantile pour accéder aux changements et au complexe de castration apparaissent comme compliqués (les règles) … À noter que la période adolescente fait apparaître des possibilités « traumatiques » du fait des potentialités d’actes sexuels génitales ainsi que l’organisation psychique et la pulsionnalité sexuelle accompagnée, contrariée des modifications du corps qu’elle suscite.

Le féminin symbolisé comme son origine archaïque de faire l’expérience d’un corps en creux semblerait être refusé pour toute son exploration. Cette difficulté de ne pouvoir observer une réalité ne pourrait-elle pas être pensée du côté de « la haine de soi, haine de sa pulsionnalité », et ainsi penser le corps de l’homme comme objet idéal ? L’issue de secours d’un moi en survie, celle de « trouver » une façon d’exister en devenant « un autre » ! Un corps objet qui pourrait aussi rentrer dans une norme face à ses amours lesbiens. Et ainsi pouvoir continuer à jouir de l’objet «  mère  » ? La peur de la perte de l’objet durant la phase de transition du passage de l’enfant à l’adulte pourrait émettre l’hypothèse que l’objet serait incorporé au moi. Cette organisation psychique va altérer la construction du narcissisme primaire pour d’autres difficultés de différenciations.

Cette jeune fille nous met devant une complexité psychique, celle de « se convertir », changer d’identité, remplacer sa biologie intérieure par une vitrine extérieure qui serait plus signifiante ? Vouloir être « un autre » lorsque l’on est une pré adolescente nous projette du côté d’une problématique identitaire narcissique (Roussillon). L’adolescente qui met en scène sa survie psychique fantasmée nous montre le fait d’être coupé de sa vie psychique subjective…

Le symptôme de « transition » peut aussi être pensé du côté d’un chaos psychique sociétal ou cette socialisation secondaire et ses réseaux sociaux qui introduisent des interactions avec autrui offre des miroirs où l’individu(e) dans la société aujourd’hui, pourrait décider de son genre et déterminer son corps sexué !

Miroir, ô miroir ! L’outil connecté, très actuel, que représente le « téléphone » est devenu l’objet créateur de selfies magnifiés. Ceux-ci seront souvent agrémentés de filtres qui vont construire et défendre l’illusion d’un « moi », son image idéalisée, likée par d’autres. Une égocratie ou le besoin de réflexivité, d’être trouvé (quand, où, et comme je veux) ou comme jadis l’hallucination d’un sein perçu… Le selfie ou autre vidéo qui fait étalage d’un sujet sur son quotidien et ses apparences ne présente qu’un faux self selon Winnicott. Celui-ci montre l’investissement de son apparence en défendant son Moi caché derrière un paravent social ou l’exposition d’un objet idéalisé adressé à ceux, celles qui voudront bien «  voir  » ou «  ça-voir  » en dépit de la connaissance. Une jouissance narcissique tourné vers soi…

Cet égocentrisme, réfugié dans des images face aux réalités perçues comme imparfaites ne laisserait-il pas le moi inlassablement du côté de l’infantile ? Alors que « je » est un autre selon Rimbaud…

Le complexe d’Œdipe peut être pensé comme un ‘organisateur mutatif’ qui permettrait d’être du côté de l’acceptation du manque et autre castration et ainsi offrirait l’émergence d’un moi, (la position dépressive). Le cas présent de cette jeune fille qui souhaite mettre en scène une autre réalité, celle d’un moi, non-moi ou l’écoute d’un sujet qui serait «  hors sol  » nous amène à la réflexion du « hors limite » et d’un moi-peau indéfiniment distendu ? Symptôme en lien avec la toute-puissance phallique, celui de  » décider  » de sa biologie.


[1] Aloupis, P. (2004). Le sexuel dans l’altérité. Libres cahiers pour la psychanalyse, 10, 101-110. https://doi.org/10.3917/lcpp.010.0101

Olivier Fourquet – Janvier 2022 – Institut Français de Psychanalyse©

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