Bébert le chat

Extrait

 » Et puis Bébert, un autre innocent, mon chat… Vous direz un chat c’est une peau ! Pas du tout ! Un chat c’est l’ensorcellement même, le tact en ondes…. c’est tout en « brrt », « brrt » de paroles… Bébert en « brrt » il causait, positivement. Il vous répondait aux questions… Maintenant il « brrt » « brrt » pour lui seul…. Il répond plus aux questions… il monologue sur lui-même… comme moi-même… il est abruti comme moi-même… Y en avait qu’un autre sur la Butte presque aussi distingué que Bébert, le chat à Empième, Marc Empième : Alphonse.
Alphonse, lui où il bluffait c’était au saut, à l’ouverture !… Plof !… le bec de cane ! il sortait ! mais pas si étonnant que Bébert en compréhension… en véritable langage « brrt brrt »… en beauté non plus, en moustaches !… J’étais fier… Bébert son extraordinaire, c’était la promenade, la balade, sa façon de nous suivre… mais pas pendant le jour, seulement le soir, et à condition qu’on lui cause… « Ca va, Bébert ? »… « Brrt !… » Ah, il en voulait !… Place Blanche, la Trinité, une fois les Boulevards… mais depuis au moins trois… quatre mois on sortait plus le soir… depuis les attentats… on sortait plus après six heures… Si ça déplaisait à Bébert ! Il miaulait dur !… plein le couloir… il s’en foutait des raisons… Il était vadrouilleur de nuit… mais jamais tout seul solitaire !… avec nous… avec nous seulement… et en paroles tous les dix mètres… vingt mètres…. « brrt brrt » … une fois presque jusque à l’Etoile… Il avait peur que des motos… Si y en avait une dans la rue, même loin, il me jaillissait dessus à pleines griffes, il me sautait comme après un arbre… Des vraies excursions souvent, les Quais, jusque chez Mahé, c’est rare pour un chat les Quais… Ils aiment pas la Seine…

L.-F. Céline – Féerie pour une autre fois, Gallimard, 1952.