EXÉGÈSE

Johannes Vermeer, L’art de la peinture, 1666-1669, Kunsthistorisches Museum de Vienne

Prolongements au séminaire ; Épistémologie de la psychanalyse

Psychanalyse et culture

Nicolas Koreicho – Juin 2026

Puisque nous sommes au terme de cette saison du séminaire, il me paraît important de souligner une mienne conviction qui a traversé, d’une manière ou d’une autre, notre travail de ces mois passés : la psychanalyse est, certes, une clinique, et la question du soin est centrale, mais elle est aussi, comme nous l’a enseigné Sigmund, une exigence dans la pensée même. En effet, elle exige une attention de tous les instants à la validité des concepts, aux textes qui fondent notre discipline, aux nuances du discours et du récit, aux diverses formes de symbolisation, et donc de connaissances et, dirons-nous, de savoir, lesquels rendent l’expérience de l’homme toujours plus intelligible. Ce cette manière, la mémoire, la culture, les agencements langagiers, la précision de la pensée des choses, loin de nous éloigner de cette expérience, en constituent des formes les plus élaborées de son appropriation, de son incarnation et de son approfondissement.
Comprendre un symptôme, un rêve, un fantasme, un souvenir, un transfert, dans leur possible mobilité, ne consiste pas seulement à observer silencieusement des faits ; cela suppose surtout de les inscrire dans un ensemble de significations, reliées entre elles, en ceci qu’ils sont traversés par des concepts que nos prédécesseurs ont éprouvés. En ce sens, la culture psychanalytique rejoint les cultures philosophiques, linguistique et littéraire dès lors que le réel nous indique que nous devons pour comprendre le sujet interroger les mots, les récits, les discours et les systèmes de valeur qui déterminent et organisent notre rapport à soi-même et à l’autre, aux autres.
Freud était, a minima, un connaisseur plus qu’attentif des mythes puisqu’il en a conçu certaines fondations de notre matière, Lacan fut un lecteur de linguistique, Ricœur un penseur du récit et de l’interprétation. Ce fondateur et ces auteurs nous rappellent qu’il n’est pas de clinique sans travail de pensée, ni de compréhension du sujet sans effort de conceptualisation.

Modestement, mais ma position me permet d’observer nos efforts et il me paraît que je stimule vos tendances à poursuivre cette double tendance : approfondir une sensibilité clinique, laquelle requiert naturellement l’assimilation d’une théorie du sujet, freudien à tout le moins, tout en cultivant le développement de vos savoirs intellectuels et artistiques, et ce que jadis on appelait les humanités. Logiquement, à partir des langages qui n’expriment pas seulement la pensée mais qui contribuent amplement à la constituer, éminemment dans les processus de sublimation, c’est tout uniment dans la conversation entre expérience, observation, lecture et intellection que s’échafaude une pratique analytique valide.
En effet, à l’instar du symptôme qui n’est pas, disions-nous, uniquement un fait mais bien, ceci dit un peu sèchement, un vecteur privilégié de transport du sens, souvent complexe malgré son unicité d’apparence, le récit « historicise » l’expérience, tandis que le discours « subjectivise » la parole. En conséquence, la culture et les savoirs ne sauraient être extérieurs à la psychanalyse fussent-ils pris comme référence ; ils en sont les composants organiques fondamentaux. C’est la raison pourquoi l’analyse intellectuelle transforme cette expérience vécue en expérience pensable, et donc, logiquement, interprétable.
Comme de juste, la psychanalyse nous apprend que l’homme ne se réduit ni à ses comportements ni même à ses affects. C’est aussi un être de mémoire, de langage, et, conséquemment, de récit et de discours, et, ce qui s’ensuit, de modification. Dès lors, la formation analytique, sans fin, exige tout à la fois et autant une fine attention clinique qu’une véritable et profonde culture intellectuelle – textuelle – par-delà le langage. C’est pour ces raisons que lire et écrire ne sont pas des activités incidentes à notre clinique. Elles en sont, dans le projet de l’interprétation juste, les conditions sine qua non.

C’est la raison pourquoi le commerce assidu de la philosophie et de la littérature, de l’anthropologie et de la mythologie, de la linguistique, sémantique et sémiotique ainsi que celui des arts en général ne constitue pas une excursion érudite. Elle permet de construire ce que nous pourrions appeler la sensibilité interprétative du clinicien, le sens clinique, pour subjectif soit-il, et c’est, d’une part, ce qui nous préserve d’une clinique à prise rapide, c’est-à-dire sans culture et/ou sans théorie, qui fait courir le risque de ne considérer, comme quelques centaines de « thérapies », des comportements et, d’autre part, c’est cela justement qui explique que la psychanalyse à toujours entretenu une intense proximité avec les humanités : elle ne cherche pas seulement, loin s’en faut, à expliquer des conduites ou à résoudre des cognitions, mais à comprendre comment, et à partir de quelles contraintes, un sujet donne forme, sens et histoire à son expérience, c’est-à-dire, en fin de compte, à sa vie même.

Quoi qu’il en soit, je vous remercie pour la qualité de votre engagement de lecture et, ce qui répond à ce bref rappel, de votre investissement d’écoute et d’écriture, tout au long de cette année, et je vous souhaite, en même temps que de belles surprises intellectuelles, une excellente continuation dans vos études et vos recherches.

Nicolas Koreicho – Juin 2026 – Institut Français de Psychanalyse©

 34RL1H3   Copyright Institut Français de Psychanalyse

2 commentaires

  1. Merci pour cette dernière newsletter, ainsi que pour la qualité des articles tout au long de l’année. Ils ont constitué pour moi une véritable invitation à penser, revenir aux textes, et à ne pas dissocier la clinique de ce travail patient de conceptualisation.

    Je suis profondément en accord avec votre conclusion : la culture n’est pas un supplément d’âme de la pratique analytique, mais l’une de ses conditions de possibilité. Cette idée résonne beaucoup avec ce que je cherche à construire dans mon propre parcours.

    Je me permets toutefois de vous adresser une question qui m’habite souvent en tant que toute jeune psychanalyste. Nous vivons une époque paradoxale : jamais les savoirs, les textes, les ressources n’ont été aussi accessibles, et pourtant, nous pouvons éprouver une forme de vertige devant cette abondance. Il y a toujours un livre à connaître, un texte à lire, un auteur à découvrir, une conférence à écouter, un film à voir, un article à connaître… au risque de tomber dans une forme de « FOMO » intellectuelle, où l’on accumule les références davantage qu’on ne les habite réellement.

    Comment, selon vous, développer une véritable culture analytique dans ce contexte ? Comment choisir ce qui mérite d’être approfondi, s’en nourrir durablement, plutôt que de multiplier les lectures avec le sentiment d’avoir « lu », « vu » ou « écouté » sans que cela ne transforme véritablement notre pensée ? Comment savoir aussi ce qui nous correspond vraiment, ce qui nous servira profondément à faire “à notre façon” ?

    Je serais très curieuse de connaître votre regard sur cette question et d’ici là, je vous remercie encore pour cette année de réflexion et vous souhaite un très bel été.

    Alizée Perrin

    1. Je vous remercie pour votre commentaire et pour votre fidélité.
      Eu égard à ce vertige que vous soulignez devant l’abondance de références, savoirs, textes, ressources, où, en effet, nous avons toujours des choix à faire, je me réfère, quant à moi, à mon instinct, que je considère comme une forme d’intuition animale qui nous fait aimer, rejeter, distancier, que ce soit un être, une plante, une chose, un moment, une écriture, en fonction non de ce que nous comprenons, mais bien plutôt selon ce que nous ressentons, quitte à s’attacher, se souvenir, omettre, établir des liens, se les rappeler. C’est pourquoi la fréquentation proximale de ce que nous pouvons lire du monde et de ses significations, récits, discours, cartographies aussi bien que répétitions, inconséquences, dépendances, va nous ouvrir un espace où l’instinct va se construire, s’étayer, se structurer. Le discours nous y aide beaucoup, dans la mesure où c’est le sujet lui-même qui peut prendre la parole afin d’y tenter un récit qui lui ouvre un espace où il peut devenir l’auteur de son histoire, celle-ci pouvant être enfin transformée par la lecture exacte d’un symptôme, d’un fantasme, d’un rêve, d’un souvenir, d’un texte, d’une œuvre, dont la conclusion sera la justesse de l’interprétation qui sera parvenu à en déployer des significations cohérentes.
      Pour cela, lire, qui est accueillir une pensée autre, écrire, qui est donner forme à sa pensée, et échanger, qui est mettre cette pensée à l’épreuve d’une autre subjectivité, sont importants, sans qu’il soit besoin de s’adonner comme à une drogue au FOMO (fear of missing out, anxiété de ratage), syndrome du contingent, caractérisé par la peur de manquer quelque chose d’important – nouvelle, information, événement – qui pourrait donner l’occasion d’interagir socialement – et superficiellement – qui s’est développée avec les médias interconnectés.
      Au contraire, il s’agit de ne pas s’oublier soi et de cultiver sa propre sensibilité clinique, dans ses choix comme dans ses risques, c’est-à-dire, en fin de compte, dans sa nécessité.

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