EXÉGÈSE

Johannes Vermeer, L’art de la peinture, 1666-1669, Kunsthistorisches Museum de Vienne

Prolongements au séminaire ; Épistémologie de la psychanalyse

Pulsions

Il importe et il suffit de regarder le monde, sans nécessairement en contempler tous les aspects, de le voir nous submerger parfois, à travers les images dans le tréfonds desquelles se trouve, bien sûr, quelque chose de nous, pour rencontrer les pulsions : violence, destruction, catastrophe, emprise, sexualité, avidité, manipulation, mensonge, addiction, vertige, passage à l’acte, mais aussi création, don, spiritualité, attachement, recherche de l’autre, quête de soi, amour, désir de savoir, de voir, de comprendre, de transmettre. À l’intérieur des individus comme au plus profond des sujets, par-delà l’illusion des groupes, l’artifice des drogues, les impasses perverses, quelque chose pousse, insiste, se répète, au risque de la vie donnée, mais aussi jusqu’à l’excès, et jusqu’à la mort surgissant, parfois contre la conscience, contre la volonté de celui-là même qui en est traversé, possédé, touché.
Cependant, n’est-ce pas que lorsque nous parlons de « pulsion », une fraction d’instant, tant bien que mal, le terme bouscule tout à coup notre entendement ?
Le mot lui-même porte déjà en son histoire quelque chose du concept. Emprunté (XVIe) au bas latin pulsio, « action de pousser, de repousser », dérivé de pulsum, supin de pellere, « mettre en mouvement, pousser », il appartient d’abord au langage de la poussée – du nom usuel : pulsus, d’où pouls –, du mouvement, de la force, sans que le terme pulsion prenne le dessus. Son histoire française le conduit de la « poussée » aux usages physiques et techniques, issus de la propagation d’un mouvement dans un milieu fluide ou élastique (Voltaire, Newton), ceux-là impliquant d’emblée une opposition et/ou une facilitation, avant que la psychanalyse ne lui donne une portée nouvelle, pour exprimer une force psychique inconsciente qui fait tendre l’organisme vers un but.
C’est avec Freud que la pulsion – en allemand Trieb (de treiben « pousser, mettre en mouvement, actionner »), issu du Proto-Germanique drībana « pousser, chasser, aller vers l’avant » (qui a aussi donné drive en anglais) – devient véritablement un concept : non un instinct, non un simple besoin, mais un point de tension où le corporel et le psychique se trouvent engagés l’un dans et avec l’autre. Dans les Trois essais sur la théorie sexuelle, puis dans la métapsychologie (1905-1915 – 1920 : 1ère et 2ème théorie des pulsions), Freud en fait progressivement, selon diverses acceptions et terminologies, l’un des opérateurs fondamentaux de la vie psychique.
Dès lors, le concept ne cessera de se déplacer, conférant aux successeurs le loisir de l’affiner, d’en proposer quelques fois de courtes extensions. Pulsions sexuelles, pulsions du Moi, pulsions de vie, pulsion de mort, ces grandes catégories, Freud va lui-même en modifier les déterminants, les oppositions et les rapports. Certes, la pulsion possède une source, une poussée, un but et un objet et, pourtant, chacun de ces termes ouvre a minima sur d’autres questions, si l’on veut en préciser le sens et le devenir.
Ainsi, que se produit-il pour une pulsion lorsqu’elle est refoulée, quand elle subit un déplacement, si elle se retourne contre le sujet, et quand elle est dirigée vers l’autre, et quelle est la nature exacte de sa transformation lorsqu’elle est sublimée ? En reste-t-il quelque chose ? Et encore, que devient-elle lorsqu’elle rencontre le désir, le fantasme, le rêve, le symptôme, le souvenir ou la répétition ?
D’une manière équivalente, que devient le concept lui-même lorsqu’il passe de la théorie sexuelle à la métapsychologie, puis de la métapsychologie à l’épistémologie de la psychanalyse ?
À la façon d’un développement, nous interrogerons les différents destins de la pulsion : ses destins psychiques, mais aussi les destins du concept de pulsion dans l’histoire de la psychanalyse jusqu’à nos jours.
De Freud à ses premiers successeurs, puis dans ses élaborations contemporaines, la pulsion sera mise à l’épreuve de la psychopathologie fondamentale et de la clinique : névroses, psychoses, perversions, addictions, passages à l’acte, organisations limites, mais aussi formes ordinaires de la vie psychique, des langages et des arts.
Cependant, si la pulsion est ce qui pousse, il nous appartiendra de comprendre ce qu’elle pousse à faire, ce qu’elle contraint à répéter, ce qu’à son tour elle peut transformer, et, peut-être aussi, ce qui, dans l’expérience, peut lui donner un autre destin.

Nicolas Koreicho – Août 2026 – Institut Français de Psychanalyse©

 34RL1H3   Copyright Institut Français de Psychanalyse

Psychanalyse et culture

Puisque nous sommes au terme de cette saison du séminaire, il me paraît important de souligner une mienne conviction qui a traversé, d’une manière ou d’une autre, notre travail de ces mois passés : la psychanalyse est, certes, une clinique, et la question du soin est centrale, mais elle est aussi, comme nous l’a enseigné Sigmund, une exigence dans la pensée même. En effet, elle exige une attention de tous les instants à la validité des concepts, aux textes qui fondent notre discipline, aux nuances du discours et du récit, aux diverses formes de symbolisation, et donc de connaissances et, dirons-nous, de savoir, lesquels rendent l’expérience de l’homme toujours plus intelligible. Ce cette manière, la mémoire, la culture, les agencements langagiers, la précision de la pensée des choses, loin de nous éloigner de cette expérience, en constituent des formes les plus élaborées de son appropriation, de son incarnation et de son approfondissement.
Comprendre un symptôme, un rêve, un fantasme, un souvenir, un transfert, dans leur possible mobilité, ne consiste pas seulement à observer silencieusement des faits ; cela suppose surtout de les inscrire dans un ensemble de significations, reliées entre elles, en ceci qu’ils sont traversés par des concepts que nos prédécesseurs ont éprouvés. En ce sens, la culture psychanalytique rejoint les cultures philosophiques, linguistique et littéraire dès lors que le réel nous indique que nous devons pour comprendre le sujet interroger les mots, les récits, les discours et les systèmes de valeur qui déterminent et organisent notre rapport à soi-même et à l’autre, aux autres.
Freud était, a minima, un connaisseur plus qu’attentif des mythes puisqu’il en a conçu certaines fondations de notre matière, Lacan fut un lecteur de linguistique, Ricœur un penseur du récit et de l’interprétation. Ce fondateur et ces auteurs nous rappellent qu’il n’est pas de clinique sans travail de pensée, ni de compréhension du sujet sans effort de conceptualisation.

Modestement, mais ma position me permet d’observer nos efforts et il me paraît que je stimule vos tendances à poursuivre cette double tendance : approfondir une sensibilité clinique, laquelle requiert naturellement l’assimilation d’une théorie du sujet, freudien à tout le moins, tout en cultivant le développement de vos savoirs intellectuels et artistiques, et ce que jadis on appelait les humanités. Logiquement, à partir des langages qui n’expriment pas seulement la pensée mais qui contribuent amplement à la constituer, éminemment dans les processus de sublimation, c’est tout uniment dans la conversation entre expérience, observation, lecture et intellection que s’échafaude une pratique analytique valide.
En effet, à l’instar du symptôme qui n’est pas, disions-nous, uniquement un fait mais bien, ceci dit un peu sèchement, un vecteur privilégié de transport du sens, souvent complexe malgré son unicité d’apparence, le récit « historicise » l’expérience, tandis que le discours « subjectivise » la parole. En conséquence, la culture et les savoirs ne sauraient être extérieurs à la psychanalyse fussent-ils pris comme référence ; ils en sont les composants organiques fondamentaux. C’est la raison pourquoi l’analyse intellectuelle transforme cette expérience vécue en expérience pensable, et donc, logiquement, interprétable.
Comme de juste, la psychanalyse nous apprend que l’homme ne se réduit ni à ses comportements ni même à ses affects. C’est aussi un être de mémoire, de langage, et, conséquemment, de récit et de discours, et, ce qui s’ensuit, de modification. Dès lors, la formation analytique, sans fin, exige tout à la fois et autant une fine attention clinique qu’une véritable et profonde culture intellectuelle – textuelle – par-delà le langage. C’est pour ces raisons que lire et écrire ne sont pas des activités incidentes à notre clinique. Elles en sont, dans le projet de l’interprétation juste, les conditions sine qua non.

C’est la raison pourquoi le commerce assidu de la philosophie et de la littérature, de l’anthropologie et de la mythologie, de la linguistique, sémantique et sémiotique ainsi que celui des arts en général ne constitue pas une excursion érudite. Elle permet de construire ce que nous pourrions appeler la sensibilité interprétative du clinicien, le sens clinique, pour subjectif soit-il, et c’est, d’une part, ce qui nous préserve d’une clinique à prise rapide, c’est-à-dire sans culture et/ou sans théorie, qui fait courir le risque de ne considérer, comme quelques centaines de « thérapies », des comportements et, d’autre part, c’est cela justement qui explique que la psychanalyse à toujours entretenu une intense proximité avec les humanités : elle ne cherche pas seulement, loin s’en faut, à expliquer des conduites ou à résoudre des cognitions, mais à comprendre comment, et à partir de quelles contraintes, un sujet donne forme, sens et histoire à son expérience, c’est-à-dire, en fin de compte, à sa vie même.

Nicolas Koreicho – Juin 2026 – Institut Français de Psychanalyse©

 34RL1H3   Copyright Institut Français de Psychanalyse

Monstres

Les créatures de nos rêves, de nos fantasmes, de nos peurs, les œuvres de nos mains, de notre esprit, de nos sublimations, les personnes que l’on croise dans nos foyers, dans nos hôpitaux, dans nos rues, peuvent-elles se comprendre à l’aune de notre biographie développementale, en fonction de nos expériences personnelles, à la lumière de notre environnement civilisationnel, ou bien l’analyse des processus inconscients s’imposerait-elle comme particulièrement apte à identifier la nature du désir ou de la crainte, de la créativité ou du pulsionnel, du normal ou du monstrueux ?
Si les lois, Loi symbolique, lois des hommes, histoires des idées – philosophies, religions, dogmes –, sont susceptibles dans une large mesure d’instruire sur ce que représentent dans ces grands discours les limites du bien et du mal, sur ce que l’on peut faire et penser des monstres, réels ou imaginaires, la réalité biologique et la psychopathologie clinique devraient pouvoir nous permettre de nous en prémunir, de les expliquer ou de considérer la place que le monstrueux peut occuper dans les histoires de vie de chacun.
À ces différents égards, quelques questionnements se peuvent formuler.
Peut-on estimer que certaines pathologies mentales définissent les caractéristiques de ceux qui sont régulièrement qualifiés de monstres, à l’instar des pervers, des psychotiques, des psychopathes ?
Doit-on observer que certains développements néo-progressistes – déconstructionnistes, transidentitaires, obscurantistes –, reflètent un mouvement, le wokisme, de volonté de normalisation de ce qui peut être considéré comme devant être exhibé (mon-s-tré) puis imposé à tous comme nouvelles normes sans limites et/ou totalitaires ?
Que peut-on comprendre de ces acceptions, monstrueuses dans les singularités qu’elles révèlent, qui nous parviennent des profondeurs de la personnalité selon les termes du double, de l’étrange, de l’autre, de l’inquiétante étrangeté ?
Les discours provenant de la duplicité, de l’usurpation, de l’imposture pourraient-ils être considérés comme des élaborations parfois monstrueuses de la raison, de la morale, de la pulsion de vie ainsi qu’il pourrait en être de la frustration, de la colère et de la violence, basculant ainsi du côté de la pulsion de mort ?
A contrario, des êtres issus du monde animal, du tout jeune âge, de la vieillesse, quelquefois reflets, si l’on s’accorde sur les termes, de formes de spiritualité, peuvent-ils faire apprécier des figures de l’originel, de l’innocence, de l’essentiel ?
Les mythologies du cinéma, du théâtre, de la littérature nous permettent-elles de donner une forme compréhensible et parfois maîtrisée – édifiante – aux monstres et, ainsi, de s’en dégager vers le haut de la beauté et de la transcendance, ou au contraire de nouvelles mythographies peuvent-elles enkyster les regardeurs dans la banalité, la médiocrité, l’ennui ?
Enfin, et pour donner un terme favorable à nos interrogations, comment apprécier par-delà ces développements descriptibles, la puissance de l’amour, de l’amitié, de l’affectif enfin compris ?
Nous répondrons à toutes ces questions qui ne manquent pas, à un moment ou à un autre, de nous tarauder, de nous effrayer et, quelquefois, de nous ravir, tant il est vrai que, dans de nombreuses occurrences, les monstres peuvent nous fasciner au point parfois de souhaiter nous y soumettre, de vouloir les effacer ou de faire le choix de s’en abstraire cependant que s’imposent des monstres de bonté, de beauté, d’intelligence, de distinction, desquels nous pouvons peut-être tenter de s’inspirer.

Nicolas Koreicho – Septembre 2025 – Institut Français de Psychanalyse©

 34RL1H3   Copyright Institut Français de Psychanalyse

2 commentaires

  1. Merci pour cette dernière newsletter, ainsi que pour la qualité des articles tout au long de l’année. Ils ont constitué pour moi une véritable invitation à penser, revenir aux textes, et à ne pas dissocier la clinique de ce travail patient de conceptualisation.

    Je suis profondément en accord avec votre conclusion : la culture n’est pas un supplément d’âme de la pratique analytique, mais l’une de ses conditions de possibilité. Cette idée résonne beaucoup avec ce que je cherche à construire dans mon propre parcours.

    Je me permets toutefois de vous adresser une question qui m’habite souvent en tant que toute jeune psychanalyste. Nous vivons une époque paradoxale : jamais les savoirs, les textes, les ressources n’ont été aussi accessibles, et pourtant, nous pouvons éprouver une forme de vertige devant cette abondance. Il y a toujours un livre à connaître, un texte à lire, un auteur à découvrir, une conférence à écouter, un film à voir, un article à connaître… au risque de tomber dans une forme de « FOMO » intellectuelle, où l’on accumule les références davantage qu’on ne les habite réellement.

    Comment, selon vous, développer une véritable culture analytique dans ce contexte ? Comment choisir ce qui mérite d’être approfondi, s’en nourrir durablement, plutôt que de multiplier les lectures avec le sentiment d’avoir « lu », « vu » ou « écouté » sans que cela ne transforme véritablement notre pensée ? Comment savoir aussi ce qui nous correspond vraiment, ce qui nous servira profondément à faire “à notre façon” ?

    Je serais très curieuse de connaître votre regard sur cette question et d’ici là, je vous remercie encore pour cette année de réflexion et vous souhaite un très bel été.

    Alizée Perrin

    1. Je vous remercie pour votre commentaire et pour votre fidélité.
      Eu égard à ce vertige que vous soulignez devant l’abondance de références, savoirs, textes, ressources, où, en effet, nous avons toujours des choix à faire, je me réfère, quant à moi, à mon instinct, que je considère comme une forme d’intuition animale qui nous fait aimer, rejeter, distancier, que ce soit un être, une plante, une chose, un moment, une écriture, en fonction non de ce que nous comprenons, mais bien plutôt selon ce que nous ressentons, quitte à s’attacher, se souvenir, omettre, établir des liens, se les rappeler. C’est pourquoi la fréquentation proximale de ce que nous pouvons lire du monde et de ses significations, récits, discours, cartographies aussi bien que répétitions, inconséquences, dépendances, va nous ouvrir un espace où l’instinct va se construire, s’étayer, se structurer. Le discours nous y aide beaucoup, dans la mesure où c’est le sujet lui-même qui peut prendre la parole afin d’y tenter un récit qui lui ouvre un espace où il peut devenir l’auteur de son histoire, celle-ci pouvant être enfin transformée par la lecture exacte d’un symptôme, d’un fantasme, d’un rêve, d’un souvenir, d’un texte, d’une œuvre, dont la conclusion sera la justesse de l’interprétation qui sera parvenu à en déployer des significations cohérentes.
      Pour cela, lire, qui est accueillir une pensée autre, écrire, qui est donner forme à sa pensée, et échanger, qui est mettre cette pensée à l’épreuve d’une autre subjectivité, sont importants, sans qu’il soit besoin de s’adonner comme à une drogue au FOMO (fear of missing out, anxiété de ratage), syndrome du contingent, caractérisé par la peur de manquer quelque chose d’important – nouvelle, information, événement – qui pourrait donner l’occasion d’interagir socialement – et superficiellement – qui s’est développée avec les médias interconnectés.
      Au contraire, il s’agit de ne pas s’oublier soi et de cultiver sa propre sensibilité clinique, dans ses choix comme dans ses risques, c’est-à-dire, en fin de compte, dans sa nécessité.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Découvrez comment les données de vos commentaires sont traitées.