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Maturation humaine, animale, végétale

Nicolas Stroz


Y a-t-il de bonnes raisons de comparer la maturation humaine à la maturation animale ou végétale ?

Nous avons tendance à séparer hermétiquement l’animal et la plante de l’homme, voire à séparer chacun hermétiquement l’un de l’autre, considérant que la plante est inerte ou passive, l’animal actif mais limité, et l’homme, au sommet du vivant, voire étranger au « simple » vivant, disposant de plus de facultés que les autres créatures, de par ses capacités logo-théorique (à parler, raisonner et abstraire) et opératoire (utiliser, créer et perfectionner des outils toujours plus sophistiqués), ainsi que sa capacité à une conscience de soi, à une conscience également morale (différencier le bien du mal, savoir agir avec autrui). D’un autre côté leurs développements biologiques présentent beaucoup de similitudes (certes le règne végétal est moins proche de la biologie humaine que la reproduction et la maturation d’un singe, par exemple), surtout entre mammifères, ce qui n’est pas sans présenter des questions : l’homme est-il si distinct du reste du vivant qu’il le croit ? La maturation du petit d’homme est-elle si distincte de celle de l’animal (a fortiori social) ?

S’il est a priori acquis que l’homme n’est pas un animal ordinaire et que son développement et sa maturations sont uniques dans le règne animal, nous verrons qu’il n’est pas certain que la maturation humaine soit à séparer hermétiquement de la maturation animale, et peut-être juste un peu moins de la maturation végétale.

I/ En quoi l’homme serait-il distinct du reste du vivant ?
D’un point de vue biologique, on peut déterminer des différences entre l’homme et le reste du vivant dans leurs mécaniques de maturation :
Dans le cas de la maturation végétale, l’arbre ou la plante est d’abord une graine, un oignon, voire des spores (les champignons). Elle va s’enraciner dans la terre pour se nourrir, et grâce à la photosynthèse, va se développer d’un bourgeon à sa forme finale (arbre, fleur, etc.). La plante est généralement déterminée, et sa forme globalement certaine (à part certaines fleurs aux couleurs variables et les variétés de fruits et légumes qui peuvent légèrement différer en termes de forme –les pommes de terre par exemple) ; la plante contient toutes ses déterminations actuelles dès les germes.
Dans le cas de la maturation animale, le petit est souvent déjà déterminé, il naît en général déjà prêt à survivre (les faons, poulains, girafons ou cobayes naissent déjà constitués, les yeux ouverts et sont capables de se mouvoir très vite). D’autres petits (oisillons ou rongeurs tels la souris ou le hamster) naissent nus, aveugles et fragiles, mais vont très vite se développer. Le chaton naît aveugle, mais il est déjà pourvu de poils et ses yeux sont ouverts, et nonobstant les dents de lait, il a déjà tout ce qui lui sera nécessaire à exister. L’animal solitaire ou le poisson en bancs n’acquiert pas la manducation (se nourrir) tant qu’elle lui sera instinctive une fois sevrée (pour le mammifère, immédiate pour les autres espèces, les oiseaux qui régurgitent les aliments aux petits, des poissons qui se nourrissent directement, etc.). Le code social est presqu’évident chez l’animal, qui sait identifier le territoire ou la menace très vite.
La maturation humaine est un peu différente : le bébé naît « à moitié » complet (il sait à la naissance se redresser, les garçons peuvent être capables d’éjaculer, les filles ont un semblant de menstruation), mais tout disparaît ensuite et la maturation se clôt hors du ventre de la mère (ce qui explique pourquoi il faut en moyenne une grosse dizaine, voire une quinzaine d’années avant d’atteindre la maturité sexuelle, et pourquoi il lui faut jusqu’à une année pour marcher, là où les animaux en sont capables au bout de quelques semaines au plus –chez le félin par exemple). Là où l’animal (du moins social) et l’homme se rapprochent, c’est dans l’apprentissage des gestes : si l’homme, comme les autres mammifères, une fois assez mûr, « apprend » la manducation, les gestes de mâcher lui sont moins automatiques et l’apprentissage sera plus long. De même la propreté lui est plus lentement acquise (alors que, par exemple, les petits hamsters, nus et aveugles, savent néanmoins se rendre au coin « sanitaire » du nid pour y faire leurs besoins, ou que, comme le mentionne Emmanuel Kant dans l’introduction de ses Propos sur l’éducation, les hirondelles écloses savent déjà faire tomber leurs excréments hors du nid, citons aussi le chaton qui apprend où est la litière par pure imitation de la mère, avant d’en faire son propre savoir), il lui faudra quelques années au plus pour apprendre où et comment faire ses besoins. De même il faut à l’homme beaucoup plus de temps pour développer ses dispositions (ne serait-ce que les plus primaires comme la station, la déambulation,  se repérer dans l’espace, identifier les sons, voire ensuite chasser, se vêtir, s’abriter), sans parler de l’acquisition des codes sociaux, très lente chez l’homme (probablement aussi parce qu’ils peuvent changer assez vite –a fortiori dans nos sociétés contemporaines plus fluides). Le point le plus unique est la complexité théorique de l’homme, qui ne va pas apprendre seulement des pratiques utiles, mais aussi un vaste champ théorique et abstrait qui ne sert pas immédiatement la vie, mais a des implications à long terme (développement technique, scientifique, culturel, spirituel, large champ des représentations), qui échappe au reste du règne animal.
On s’accorde à dire que les représentations de l’animal sont factuelles, instrumentales, elles ne concernent que son confort et sa vie immédiate et son adaptation aux conditions (climat, raréfaction de la nourriture, concurrence, rivalité avec les nouvelles générations). L’exemple des animaux faisant des réserves reste caduque, car il est conditionné à l’imminence de l’hibernation à l’instinct plus qu’à une prévision, et se révèle inutile en captivité (ou chez un animal apprivoisé). L’homme au contraire, se contenterait rarement de la vie telle qu’il « l’a », telle qu’elle est ; là où l’animal « fait avec », l’homme lui rêve, espère, interroge, cherche à changer le cadre au lieu d’agir dedans, et ce travail ne fait que commencer réellement avec l’âge adulte (que l’on se place du point de vue juridique –l’âge légal, ou biologique –puberté et fertilité), l’apprentissage et le perfectionnement des savoir le poussent à sans cesse adapter ses représentations, voire à y adapter le cadre quand sa puissance opératoire est assez développée (pour l’exemple le plus primaire, le bâtiment permet à l’homme d’adapter le milieu à sa représentation d’un abri). En ceci on peut considérer l’homme comme très différencié de l’animal (le nid animal ne transforme que superficiellement le milieu, qu’il s’agisse d’un terrier ou d’un nid ; le barrage du castor est plus particulier car il modifie les cours d’eaux). De même, l’animal adulte limite souvent ses représentations aux moyens d’accéder à l’objet de son appétence (reproductrice ou alimentaire). L’homme en revanche explorera des champs hypothétiques (par exemple dans l’art, la musique, ou la littérature, notamment celle dite « d’anticipation », où l’auteur imagine un monde possible où des règles changent, et en explore les implications par la narration, ou encore la recherche dans les sciences théoriques et appliquées –physiques, mécaniques, mathématiques, sciences humaines…).
En ceci, on peut considérer que le développement de l’homme n’a que peu de points communs avec ceux de l’animal et du végétal, et qu’il serait faux de les comparer. Nous avons néanmoins identifié déjà des similarités qui rendent cette position caduque du point de vue mécanique, notamment en ce qui concerne l’animal social. Ajoutons que certains animaux, les méduses notamment, mélangent reproduction sexuée (fécondation de gamètes) et bourgeonnement de spores sur un sol propice pour produire un individu adulte, et les frontières semblent de plus en plus ténues. Remarquons également que l’homme, comme la grande majorité des mammifères (excluons l’ornithorynque et l’échidné, mammifères ovipares d’Australie pour notre propos) est vivipare, allaite ses petits, et que le petit du kangourou naît quasiment prématuré et termine sa gestation dans la poche marsupiale de sa mère, totalement dépendant durant tout l’allaitement, à l’instar du bébé humain, et nous trouvons de nombreux points biologiques de rapprochement. Plus fondamentalement, le fait que les trois règnes commencent par de petites formes faibles et incomplètes et aient besoin de se nourrir pour croître, forcir, et cherchent tous à se reproduire réduit les distances les séparant. Voyons maintenant en quoi cette porosité des frontières est plus profonde encore qu’il n’y paraît.

II/ La proximité entre l’homme et les autres vivants
Nous avons dit que l’animal et la plante naissaient a priori déjà suffisamment formés en vue de leur fin ((sur)vivre, puis se reproduire), la plante étant le modèle absolu, déjà toute déterminée dans sa forme comme son lieu. Néanmoins on a vu les espèces animales les plus intelligentes (dauphins, corbeaux, grands singes, perroquets) apprendre et transmettre des jeux, des outils, ce qui n’est pas si éloigné des hommes s’échangeant ou inventant des règles de jeux, ou se transmettre ce que l’on appelle vulgairement « les bons tuyaux » ou « le système D » (les petits trucs et astuces pour se débrouiller au quotidien). On sait également que l’animal sait, à son échelle, mentir (le renard qui fait le mort, le rat qui sait simuler, le perroquet ou le corbeau qui savent imiter). D’ailleurs la plante n’est pas vraiment une monade, elle a besoin de l’eau du sol, de la lumière du Soleil, et enfin des insectes pollinisateurs pour se reproduire.
La séparation entre l’homme et l’animal pas un universel philosophique. Rappelons qu’Aristote comme Saint Thomas considèrent l’homme comme un animal (Aristote parle de ζωον πολιτικον, et Saint Thomas, dans sa Somme théologique, secunda pars, dit que l’animalité fait partie de l’homme) et que les Grecs anciens accordaient une âme aux plantes, aux animaux et à l’homme (triplicité de l’âme –du moins dans ses catégories de fonctions, reprise dans la philosophie médiévale, avec l’âme végétative pour les fonction vitales de base, sensitive pour la perception du dehors qui permet de se mouvoir dans un contexte, et intellective pour la capacité abstraite et théorique qui caractérise l’homme). Ce schéma assume une continuité entre la plante, l’animal et l’homme, qui partagent donc tous un fond commun.
Emmanuel Kant emploie souvent des comparaisons avec les végétaux et les animaux. Dans ses Propos sur l’éducation, il pense que l’enseignement du chant par les oiseaux aux petits est assez proche de l’apprentissage de la parole humaine, et compare l’éducation à la culture des oreilles d’ours (une variété de fleurs) : si l’on replante la fleur (ou qu’on la dédouble par marcottage par exemple), la couleur des pétales sera identique. En revanche, si l’on en sème les graines, les couleurs obtenues varieront. Il en conclut que l’homme, de même, a en lui des germes qu’il devra faire fructifier par lui-même, et que si l’animal tire de lui-même sa destination, l’homme a d’abord besoin d’une représentation de celle-ci, il faudra donc se placer à l’échelle de l’espèce, d’où la difficulté de trouver une éducation et des éducateurs adaptés. Dans son Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique, Proposition V, il emploie également une analogie botanique pour illustrer l’insociable sociabilité, le principe selon lequel la concurrence des hommes entre eux dans la société les pousse à tirer le meilleur d’eux-mêmes en se disciplinant : un arbre seul dans une clairière poussera tordu et rabougri, tandis que dans une forêt, confronté aux autres arbres pour jouir de la lumière, il poussera droit, grand et solide.
Philippa Foot, dans Le Bien naturel, considère que l’adjectif « bon » appliqué aux plantes ou aux animaux est comparable à son acception dans le champ humain, car il s’agit à chaque fois d’un jugement téléologique (lié aux fins de la vie). Ainsi parle-t-on de bonnes racines quand elles accrochent solidement le chêne en terre, d’un bon poulain quand il se tient debout dans l’heure suivant sa naissance et d’une bonne personne quand ses qualités bénéficient à autrui.
Il existe néanmoins un hiatus entre ces acceptions, qu’il faut remarquer, et qui ne lui échappe pas : le terme « bon » appliqué aux plantes ou animaux se réfère en général à des dispositions mécaniques et factuelles, alors qu’un homme frappé des mêmes défauts ne peut être simplement classifié ainsi. Un « mauvais » arbre sera grêle, aux racines faibles. Un « mauvais » poulain serait un petit incapable de marcher dans l’heure suivant sa naissance, donc condamné à mort dans la nature. En revanche, un « mauvais homme » mécaniquement peut être « bon » (par exemple un brillant scientifique comme Stephen Hawking) ou « mauvais » (comme l’Homme-crabe, monstre de foire né malformé, aux mains et pieds comme des pinces, alcoolique notoire et connu pour battre régulièrement sa femme et ses enfants). La notion de « bon » ou « mauvais » a donc deux dimensions, de même qu’un « bon » cheval (fort, endurant et alerte) peut avoir un « mauvais » caractère qui le rend impropre à l’emploi domestique. Cette différence amène Philippa Foot à parler d’excellences « primaire » (liée à la téléologie propre de l’espèce) et « secondaire » (liée à l’usage qu’autrui peut faire des dispositions d’une espèce).1
Les frontières étaient déjà poreuses du point de vue biologique, nous voyons que l’injection du langage rend les différences encore plus ténues. Avec l’animal social, nous avons un élément supplémentaire –les applications pratiques (comprendre morales), pour montrer que les maturations végétale, animale et humaines ne sont peut-être pas si éloignées.

III/ Les applications pratiques
L’animal social a, comme l’homme, un enseignement du bien et du mal : les singes apprennent les attitudes acceptables dans leur société, les éléphantes et les lionnes se partagent le soin des petits, les colonies de rats laissent les aînés se risquer à goûter les aliments douteux ou repérer le terrain pour épargner les jeunes (comparons cela aux ouvriers japonais âgés qui désiraient se sacrifier pour examiner et travailler sur les réacteurs endommagés à Fukushima en 2011, arguant qu’il serait injuste de condamner les jeunes alors qu’eux sont déjà très avancés dans la vie), les dholes (chiens sauvages d’Asie, de l’Inde à la Corée) privilégient toujours les chiots et les mères lors des repas. À partir de ces considérations, nous pouvons revenir sur les propos de Philippa Foot, qui dans Le Bien naturel, explique que l’homme, comme l’animal, a des rôles à jouer dans le cadre social, et que l’on peut parler de défaut s’il y faillit.2 L’homme va un pas plus loin que l’animal avec les principes moraux de la promesse par exemple. Ainsi chez Philippa Foot de l’exemple de Maklaï,3 un photographe russe en voyage en Malaisie, qui aurait pu très bien prendre une photographie de son guide pendant son sommeil sans aucune conséquence négative –celui-ci, par croyance, avait peur de perdre son âme une fois pris sur le cliché, mais Maklaï s’y est refusé. En termes kantiens, il s’est donné pour fin le pur devoir de tenir sa promesse.
Philippa Foot suggère d’ailleurs qu’un homme privé du langage serait certes capable de survivre et de se reproduire, mais serait « en état de privation  »4, incapable d’accéder à la dimension sociale qui fait de l’homme un homme. Bien que Kant considère l’homme comme unique, en ceci qu’il doive s’éduquer pour devenir homme alors que l’animal est déterminé, il assure dans ses Propos sur l’éducation qu’il est possible de « simplement » dresser un petit d’homme, tout en affirmant ensuite que cela serait une mauvaise entreprise car elle le laisserait incomplet.
Les concepts de cadre, rôles, moyens et éducation rendent possible de voir ici une proximité car l’animal social, comme l’homme, ne dresse pas ses petits. Nous en avons donné des exemples, il leur fait acquérir des gestes et attitudes qui servent une communauté, un contexte dans lequel ils vont s’inscrire. C’est d’ailleurs ce point que vise Philippa Foot quand elle dit qu’un homme privé de langage aurait une « défectuosité humaine possible », et que ceci n’est pas très éloigné des défectuosités naturelles de l’animal et de la plante. Dans le cas de l’homme comme de l’animal social, cette éducation permet d’avoir confiance dans le groupe et de survivre par et pour lui, avec lui. Sans possibilité de confiance, et surtout de conscience de cette confiance, il n’est pas de possibilité de promesse ni de survie. En un sens, quand mon chat miaule parce que j’ai oublié l’heure de son repas, il me rappelle que je lui ai promis de lui fournir sa nourriture, de prendre soin de lui pour que nous puissions jouir de la compagnie de l’un et de l’autre, que je dois garder en tête la conscience de sa confiance en moi.
Par le langage, nous accédons à un point crucial qui nous permet de rapprocher étroitement animal, plante et homme : le contexte. La plante a besoin de s’enraciner dans le sol (ou de s’accrocher à un hôte dans le cas de champignons ou d’orchidées arboricoles, mais le fond reste le même), d’être accrochée quelque part pour se développer. L’animal a besoin d’un territoire ou d’un groupe (troupeau, meute, clan, banc), ou des deux. Et de même manière, l’homme a besoin d’un enracinement dans un groupe, une culture, une société, une nation, un État, appelez-cela comme bon vous semble. Les trois créatures ont besoin d’un endroit à habiter pour développer leurs déterminations et leurs potentiels. Ce qui nous permet de relier ici Kant, Foot et Heidegger, qui avait beaucoup insisté sur l’importance de l’habiter comme médiation de l’authentique pour le Dasein. Sans un habiter, un lieu d’enracinement et de contextualisation, il n’y a pas moyen de s’ancrer pour être au monde, autrement dit pleinement présent, et tirer du sens de ses expériences pour sa vie. Or Kant, empruntant à Rousseau, considère que sans État, l’homme est condamné à ne pas être libre, car l’état de nature est un état de perpétuelle angoisse et de conflit.5 Or la liberté ne peut s’exercer que si on a défini au préalable des limites, ce que fait l’entrée dans l’état de culture (autrement dit la société). Il a donc besoin d’être enraciné dans un contexte où pourront se développer des valeurs, qui elles-mêmes serviront de condition de possibilité au développement de ses germes. Philippa Foot suit une ligne similaire quand elle parle des « nécessités aristotéliciennes » (dont notre mode de vie dépend) ; sans contexte dans lequel s’inscrire et sans fins en vue desquelles agir (le groupe social et le bénéfice que tous en retirent), il n’y a en effet ni bien ni mal mais la seule urgence de la survie.
Notre anthropologie « postmoderne » semble pousser à l’extrême les opinions des Lumières anglaises (Locke, Hume, Mandeville, Smith, notamment), qui voient la société comme une coagulation forcée d’individus par un État toujours trop présent pour laisser chacun faire ce qu’il désire. Si chez Locke, comme chez Hobbes, cette coagulation est nécessaire pour éviter la guerre civile et de s’entretuer, chez Hume et Smith elle n’est qu’une série de conventions servant au confort, toujours trop présente vis-à-vis des aspirations de l’individu (ceci est plus marqué chez Adam Smith, qui prône un gouvernement laxiste, à la suite de Mandeville et de sa Fable des abeilles, où la transformation des vices privés en marché assure l’opulence et le bonheur de la Cité). Le bien et le mal ne sont que relatifs et la société n’est pas un projet commun, mais un simple état de fait lié à des frontières et des accords (plus ou moins unilatéraux) suite aux conflits. Nous en venons à considérer l’État comme toujours mal venu (combien en entendons-nous se plaindre en payant leurs impôts qu’il est le plus grand pillard ?), nous prenons les transports en commun comme acquis, voire comme une gêne à notre circulation individuelle en voiture ou en deux-roues, nous en venons à espérer la privatisation de tous les services par souci d’efficacité (comprendre que j’aurai ce que je cherche plus vite, et non qu’à long terme cela profitera à tous). Notre propos ici n’est pas de nous lancer dans l’analyse au peigne fin des théories de philosophie politique, ou de départager l’exagération et la justesse des reproches faits à l’État contemporain, mais de présenter sommairement une vision qui fait fi de l’enracinement mentionné précédemment.
Or pour Philippa Foot, Kant et Aristote, le bien fait partie intégrante du projet de vie commune constituant l’existence humaine. Aristote, comme Platon, cherche et le bon gouvernement et comment bien gouverner. Kant leur emboîte le pas dans son Projet de paix perpétuelle et dans Théorie et pratique. Il faut d’abord un gouvernement adapté, qui assure que chacun n’ait plus à craindre autrui, avant que de pouvoir bien gouverner (cette idée se rencontre en croisant en plus l’Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique). Sans aller jusqu’à la philosophie politique, Philippa Foot s’appuie au moins sur la même recherche des conditions de possibilité dans Le Bien naturel, et en arrive à la conclusion que le Bien contient une dimension naturelle en ceci qu’il est indispensable à la vie commune. Chez ces trois auteurs il y a donc téléologie, articulation autour d’une fin. Il y a donc un Bien naturel pour l’animal, un Bien naturel pour l’homme et l’animal et le végétal ensemble, et un Bien pour les hommes, et il n’est pas impossible qu’il soit le même car le τελος qui s’y rattache semble chaque fois être de réussir à vivre ensemble (remarquons qu’en broutant et en foulant le sol, les herbivores aident à désherber et aérer la terre, et qu’en les chassant les carnivores empêchent leur surpopulation qui nuirait au sol qui les nourrit ; toute cette mécanique peut être vue comme obéissant à une téléologie qui vise comme fin que la vie puisse continuer à se perpétuer).

Conclusion
Nous avons pu voir que, même au niveau le plus mécanique, les maturations végétale, animale et humaine ne sont pas forcément très éloignées. Nous avons remarqué ensuite en quoi les animaux comme les hommes dépendent d’une téléologie liant les moyens dont ils disposent aux fins de leurs espèces, et en quoi ils sont d’autant plus proches de nous, car animal, végétal et humain sont en constante interaction, qui leur bénéficie à tous. Avec l’introduction du langage, nous avons même pu donner des formes aux moyens en vue de ces fins, voire de cette fin, notamment avec le terme d’enracinement. Il n’apparaît pas certain qu’il faille séparer l’animal, la plante et l’homme. Au contraire, il nous semble qu’en examinant de plus près les trois espèces, nous en apprendrons beaucoup plus sur l’homme en réalisant ce qui était évident jusqu’à la Scolastique, et que la phénoménologie a redécouvert : que toutes les espèces vivantes ont besoin les unes des autres. L’homme n’est pas une exception, il en a peut-être même plus besoin encore de par l’immense quantité de potentialités qu’il peut déployer à l’échelle de son espèce.

1 Le Bien naturel, trad. Jean-Marc Tétaz, Labor et Fides, Paris, 2014, chapitre 2, p.69

2 Le Bien naturel, op.cit., chapitre 1, pp.52-53

3 Cette anecdote est racontée et analysée au chapitre 3 du Bien naturel, op.cit., pp.101-106

4 Le Bien naturel, op.cit., p.95

5 Notamment dans La religion dans les limites de la simple raison, section consacrée à « l’état de nature éthique ».