Deux femmes à la fenêtre – Bartolomé Esteban Murillo – 1670
Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.
Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous.
Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est ; et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront : « Il est l’heure de s’enivrer ! Pour n’être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. »
Aie une âme hautaine et sonore et subtile, Tais-toi, mure ton seuil, car la lutte déprave ; Forge en sceptre l’or lourd et roux de tes entraves, Ferme ton cœur à la rumeur soûle des villes ;
Entends parmi le son des flûtes puériles Se rapprocher le pas profond des choses graves ; Hors la cité des rois repus, tueurs d’esclaves, Sache une île stérile où ton orgueil s’exile.
Songe que tout est triste et que les lèvres mentent. Et si l’heure en froc noir érige du silence Les lys où mainte femme encore boira ton sang,
Marche vers l’inconnu, peut-être vers le vide, Dans l’ombre que la Mort effarante en fauchant Du fond des horizons projette sur la Vie.
« Tout ce qui se manifeste est vision de l’invisible. » Anaxagore – 4ème s. av. JC « J’envoie les sentiments dans la gueule des gens, dans leur cerveau, dans leur corps. » Johnny Hallyday – Paris Match, 2012
“ Nous ne savons renoncer à rien. Nous ne savons qu’échanger une chose contre une autre.” Sigmund Freud – Essais de psychanalyse appliquée
Statut du corps et de la mémoire dans les émotions, les sentiments, les affects
Le Monde de Christina – Andrew Wyeth – 1948 – MOMA, NYC
Distinction rapide préalable pulsion – émotion – sentiment – affect, tous éléments constitutifs du développement psychophysique :
Une pulsion est une poussée sans sujet et sans objet. C’est une force organique qui fait tendre le corps vers un but. La source en est biologique. Une émotion est un mouvement, un représentant psychique d’excitation, s’exprimant en un sujet corporel. Un sentiment implique un sujet et un objet réels. C’est déjà l’idée de relation ou de distanciation qui est incluse dans le sentiment. La présence ou l’absence d’une autre, puis d’un autre, sujet et objet, conditionne la transformation de l’émotion en sentiment puis en affect. Un affect suppose un sujet, un objet et une mémoire. L’affect est une des deux formes complexes, avec la représentation, que peut prendre la pulsion. L’affect est l’expression qualitative de l’énergie mise en mouvement par la pulsion. Nous avons avec l’affect la densité du sentiment à laquelle nous devons adjoindre la complexité du souvenir et de son potentiel d’édification. Le devenir de chacun de ces concepts dans la construction psychophysique de la personne ou de l’animal est conditionné par la qualité de leur développement intra et intersubjectif, ainsi que des passages de l’un à l’autre de ces instances.
Les émotions
Les émotions sont des phénomènes internes puis externes (un ressenti, une expression) suite à la modification ou au maintien physiologique ou psychologique (une sensation, une impression) d’un environnement physique ou psychique (un événement, une situation) ressenties par une personne ou un animal. Elles sont généralement brutales, intenses et de courte durée, à l’inverse des sentiments.
Emotion : de « mettre en mouvement ». Etymologie : latin emotionem, de emotum, supin de emovere, émouvoir. Mouvoir (-motion) vers l’extérieur (é-). Historiquement, « mouvement, trouble d’une population ; mouvement, trouble du corps », perceptible par soi ou par l’extérieur. Aujourd’hui, « trouble de la sensation ».
L’expérience émotionnelle est induite par la modification ou le maintien d’un environnement corporel et sensitif actif qui peut, conditionnant ainsi ses effets sur le sujet, être immédiat, instantané, durable, univoque, complexe, multiforme, unique ou répété. Par ailleurs, cet environnement, qui agit sur le fonctionnement neuronal, en fonction du rôle des nocicepteurs en particulier, concerne les régions impliquées dans la pensée complexe (cortex cingulaire antérieur, amygdale). L’environnement corporel, sensitif et actif, tour à tour électrique, chimique, ondulatoire, de la personne ou de l’animal, à partir de la naissance de l’embryon jusqu’à la fin de la vie, transmet au cerveau, qui l’enregistre, la nature, la localisation, la durée et l’intensité de l’expérience en question. Les émotions sont aussi précoces que les véhicules de la sensorialité. En effet, l’embryon, puis le fœtus, réagissent positivement ou négativement aux stimuli et aux informations qui lui parviennent de l’intérieur du corps et du corps de la mère (accordage affectif et simultanée d’une dyade mère-enfant co-investie) ou de l’extérieur, à travers, dans l’ordre de développement des fonctions physiologiques, les sensibilités cutanée et vestibulaire, toucher et spatialisation, les sensibilités chimiques, goût et odorat, la sensibilité auditive, ouïe, la sensibilité visuelle, vue, ainsi que toutes les sensorialités pouvant être composées par la conjonction de plusieurs de ces fonctions. Par ailleurs, pour être complet, et afin de situer les émotions dans la physiologie embryonnaire, les émotions se constituent en rapport aux sensations initialement attachées aux trois feuillets primaires – endoderme, mésoderme, ectoderme – à partir desquels se développent tous les tissus et les organes du corps : la sensibilité intéroceptive (liée aux appareils digestif, respiratoire, génital, endocrinien..), issue de l’endoderme, feuillet interne de l’embryon ; la sensibilité proprioceptive (le squelette, les muscles, le sang, les reins..), issue du mésoderme, feuillet intermédiaire de l’embryon ; la sensibilité extéroceptive (dépendant des cinq sens), issue de l’ectoderme, feuillet externe de l’embryon (la peau, les yeux, le système nerveux..). Les émotions primaires, décelables dans les expressions de la sensorialité (activité faciale, corporelle, organique qui s’adresse aux cinq sens d’un supposé témoin) chez l’homme et chez l’animal sont dites primaires car elles permettent de construire des émotions composées, et parce qu’elles sont universelles : surprise, dégoût, peur, colère, tristesse, joie.
Les émotions correspondent à l’origine organique des sentiments concernant la personne et l’animal. Elles prédisposent et incitent le sujet à établir, à maintenir, à distendre et à interrompre la relation à soi et/ou à l’autre, ce qui sera réalisé en fonction des sentiments du sujet.
Les sentiments
Les sentiments sont des perceptions intellectuelles et affectives actuelles qui, contrairement aux émotions, supposent un processus (une résonnance), une certaine durée et une intensité marquée.
Sentiment : de « sentir ». Successivement dans l’histoire du mot (du XIIème siècle à aujourd’hui) : « perception d’une sensation ; connaissance ; intelligence ; opinion ; science ; idée ; jugement ; faculté de sentir un ordre des choses, de valeurs ; manière de penser ; dévouement ; intérêt ; passion ; qualité artistique de sensibilité ; état affectif complexe composé d’éléments de perception, d’intellection, d’émotion ». Etymologie : bas latin, sentimentsde sentire, sentir. Senti-, et le suffixe -ment (fait de sentir) ; XIIème s. sentement. Provençal sentiment ; espagnol sentimiento ; italien sentimento. Aujourd’hui : composante de la sensibilité affective.
L’expérience sentimentale est produite par une émotion unique ou composée qui a, dans le système neuronal, grâce à des modifications chimiques, électriques, ondulatoires, particulièrement selon le rôle des neurotransmetteurs, une intensité, une durée et une résonnance entretenues par les conséquences physiques et psychiques induites par l’émotion ou par une composition d’émotions. Le rôle de l’amygdale est prépondérant dans le développement, la construction et la modification des sentiments. Dans sa fonction d’input : elle reçoit des faisceaux de neurones qui acheminent des stimulations extérieures en provenance des régions sensorielles du thalamus et du cortex. La mémoire mise ainsi en branle est contextuelle. Elle permet de situer la stimulation en fonction des expériences antérieures et des souvenirs constitués. Dans sa fonction d’output : les informations reçues sont réacheminées vers d’autres structures (locus cœruleus et hypothalamus). L’amygdale active la production d’hormones (noradrénaline, adrénaline). Elle est naturellement impliquée dans les circuits de l’émotion, et en particulier dans ceux de la peur, de l’anxiété, du sentiment de danger. Son activité est réduite au contact de l’ocytocine (un peptide du plaisir). Elle est également impliquée dans les mécanismes des neurones-miroirs qui concernent le partage des sentiments d’un sujet à un autre. L’intérêt de cette parenthèse neuro-psychologique dans la physiologie de l’émotion est que celle-ci précise que le sentiment qui va découler d’une émotion ou d’un composé de plusieurs émotions est paradoxal. C’est le tremblement vital – et mortifère – induit par l’émotionnel, dysphorique et euphorique, qui colore le sentiment d’une nature profondément ambivalente. Le sentiment se développe à la manière d’une forme d’imaginaire alimenté par l’émotion et entretenu par ses résonnances passées, présentes et anticipatoires en trois types de processus : Un processus aversif, comme dans les sentiments de culpabilité, de honte, d’envie, d’antipathie, de jalousie, de frustration, de rivalité, de méfiance, de désespoir, d’abandon, de rage, de mélancolie, de supériorité, d’infériorité, de haine. Un processus expectatif, comme dans les sentiments de peur, d’angoisse, d’envie, de frustration, d’imposture, de nostalgie, de mépris, d’humiliation, de tentation, érotique, artistique, religieux, de correspondance. Un processus attractif, comme dans les sentiments d’appartenance, de confiance, océanique, de toute puissance, d’empathie, de tranquillité, de triomphe, de plénitude, d’amour. Les sentiments, comme indiqué précédemment, sont des processus constitués d’une durée, d’une intensité et d’une résonnance, auxquels sont associés des contextes, des circonstances, des modalités de sensibilité, ceux-ci étant fonction de l’histoire du sujet et de sa position dans sa propre histoire, ainsi que dans sa possibilité de confier, de relier, de relire, de relater et de dépasser cette histoire, consciente et/ou inconsciente.
Les sentiments correspondent à la transformation des émotions dans le devenir psychique et physique du sujet, animal ou humain, et sont destinés à alimenter les composantes d’une mémoire affective, incrustée au cœur des circuits aversif, expectatif et attractif liés au plaisir, au déplaisir, au désir et au manque, les affects.
Les affects
Les affects, contrairement aux sentiments, qui eux sont qualifiés dans la majorité des cas par un complément de nom (sentiment de culpabilité…), sont la plupart du temps employés sans prédicat, comme par exemple le désir, hormis dans les expressions affect de plaisir ou affect de déplaisir[1], et sont issus de l’impact et de l’empreinte des sentiments renforcés par leur potentiel de modification ou d’édification de la personnalité. Les affects sont une des composantes de l’énergie provenant du ça où elle circule librement (processus primaire). Pour accéder au système préconscient-conscient, cette énergie (affect) doit être liée à une représentation (processus secondaire). Cependant que les émotions sont relativement « pures » et que les sentiments sont des composés de diverses émotions, l’affect, de son côté, est un concept limite entre le psychique et le somatique, entre l’idée et la chose.
Affect : du latin affectus, « état affectif, disposition de l’âme ». En ancien français, affecte(e), « sentiment, passion » (1180, Cantique des cantiques). Jusqu’au XVIème s. « état, disposition ». En français, dans son sens actuel : à partir de 1942, « état affectif élémentaire ». Freud, à partir de la terminologie psychologique allemande Affect « mouvement ou état affectif impétueux », fait la distinction entre l’aspect subjectif de l’affect et sa dimension énergétique. Ainsi, selon lui (Etudes sur l’hystérie, 1895), l’affect ne se comprend que par l’intermédiaire de la pulsion, laquelle s’exprime sous deux formes : la représentation (l’image, la situation, l’idée) et l’affect (l’énergie, le mouvement, la force), puis dans son aspect économique dit quantum d’affect Affektbetrag.
Les affects, éprouvés affectifs, états d’esprit, émotions ré-agencées, constituent les aspects subjectifs, qualitatifs, touchant au sujet, donc, des émotions puis des sentiments. Les affects sont construits sur les relations intra et intersubjectives des sujets, et, par conséquent, à la manière des aménagements psychiques entretenus avec les arts (« Comme toute conversion, la découverte de l’art est la rupture d’une relation entre un homme et le monde. Elle connaît l’intensité profonde de ce que les psychanalystes nomment les affects. » A. Malraux – Les voix du silence), les affects retracent « l’attention et l’exploration » (Piéron – 1969), « l’expansion et la recherche » (Ibid.), « le retrait et la fuite » (Ibid.), tous syntagmes que l’on pourrait enrichir à l’envi et que, pour ma part, je résumerais dans l’idée d’attitude inconsciente par rapport aux épreuves de la vie, à un moment donné, selon les trois modalités positionnelles de l’esquive, du combat et de la fuite. Ainsi, et à ce moment de notre développement, nous pouvons résumer l’affect selon sa valeur – aversive, expectative, attractive –, son intentionnalité – esquive, combat, fuite -, sa potentialité – plaisir, déplaisir, manque, désir -. Le devenir des affects peut s’exprimer en terme de développement régressif, défensif ou expansif. Sur le plan de la régression, l’alexithymie représente une incapacité à exprimer verbalement ses affects, une pauvreté de l’imagination et de l’intellection, une tendance à ne vouloir recourir qu’à l’action pour résoudre ses difficultés, une imperméabilité à l’aspect subjectif des événements, des situations, des relations au profit de leur dimension objective. Sur le plan de la défense, les mécanismes de défense sont construits par l’inconscient du sujet pour pallier la rigueur du refoulé institué malgré soi, en le coupant de ses représentations. Ainsi, le déni, la dénégation, le déplacement, le clivage, la projection, l’idéalisation, l’introjection, l’idéalisation projective, la rationalisation, l’inhibition…, permettent au sujet d’éviter le désagrément de se voir confronté à des représentations inacceptables ou douloureuses. Sur le plan de l’expansion, l’abréaction est la possibilité offerte à chacun d’accueillir le refoulé, malgré ses liens avec le souvenir d’une expérience de déplaisir. Compte tenu de la potentialité douloureuse de ces liens, affect et souvenir de déplaisir étant maintenus dans le refoulé et liés dans l’inconscient, la possibilité expansive consiste à déjouer cette inscription dysphorique grâce à la verbalisation, parfois difficile, du souvenir et de l’affect y associé. De la sorte, l’abréaction réalise l’expression, dans le champ de la conscience, de la coïncidence affective entre souvenir et affect et autorise ainsi la compréhension et la neutralisation des conséquences de l’inscription dysphorique. Ainsi, les affects sont aptes à être reconnus, compris et modifiés par le sujet souffrant, offerts par le travail sur soi à la représentation.
[1]Plaisir – déplaisir : l’ensemble de l’activité mentale a pour but d’éviter le déplaisir et de procurer du plaisir. Ce principe rend compte de l’axe trophique fondamental nécessaire à toute élaboration cognitive des événements et des situations.
Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie – Louise Labé
Louise Labé – 1524-1566
Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie ; J’ai chaud extrême en endurant froidure : La vie m’est et trop molle et trop dure. J’ai grands ennuis entremêlés de joie.
Tout à un coup je ris et je larmoie, Et en plaisir maint grief tourment j’endure ; Mon bien s’en va, et à jamais il dure ; Tout en un coup je sèche et je verdoie.
Ainsi Amour inconstamment me mène ; Et, quand je pense avoir plus de douleur, Sans y penser je me trouve hors de peine.
Puis, quand je crois ma joie être certaine, Et être au haut de mon désiré heur, Il me remet en mon premier malheur.
Fantasme ; Fantasmes originaires ; retour au sein maternel, séduction, scène primitive, castration, enfant trouvé
« Au temps où nous avons choisi de commencer le conte, l’univers vit sans maître, tout entier plongé dans l’harmonie de son chaos. Et s’il connaît le mouvement, il ignore toute idée de début et de fin, ignore jusqu’à sa forme et bat, indifférencié, à la seule fréquence de sa vibration fondamentale. » « Erda seule veille ou rêve qu’elle veille. » (L’anneau du Nibelung, Indications dramatiques pour l’adaptation de l’opéra de Richard Wagner par M. Béjart, E. Cooper, P. Godefroy.)
Les Nymphes et le satyre, William-Adolphe Bouguereau – 1873
Le fantasme
Avant de développer et de préciser la nature et l’objet des fantasmes originaires, nous devons rappeler ce qu’est un fantasme et ce qu’il représente. La définition traditionnelle du fantasme se rapporte selon Laplanche et Pontalis dans leur Vocabulaire de la psychanalyse à un « scénario imaginaire où le sujet est présent et qui figure, de façon plus ou moins déformée par les processus défensifs, l’accomplissement d’un désir et, en dernier ressort, d’un désir inconscient ». La clinique nous apprend que ce « désir » peut figurer lui-même une pulsion, une excitation, une envie, un besoin, une crainte, une déception, un espoir…
Le terme « fantasme », avant d’avoir été popularisé par la psychanalyse, selon un sens que nous allons préciser, provient du grec phantasma qui signifie « fantôme, hallucination visuelle », puis « fantaisie » repris en proximité du grec phantasia signifiant « apparition, vision », puis « imagination », jusqu’à l’actuel« fantasme » de la famille de phainein « apparaître ». Le mot « fantasme », ayant signifié d’abord « fantôme », s’est déplacé vers le sens d’« illusion » au XIVème siècle jusqu’au XIXème siècle où il est devenu un terme médical, avec le sens d’« image hallucinatoire ». Puis, d’après Le Robert historique, son emploi s’est restreint au sens de « production de l’imaginaire qui permet au moi d’échapper à la réalité » (1866). Une définition du mot « fantasme » dans le Nouveau Larousse illustré de 1906 nous intéresse dans la mesure où elle fait intervenir une production mentale ayant un double sens, au passage tout comme le symptôme, d’un contenu latent et d’une forme manifeste : « Chimère qu’on se forme dans l’esprit ». Une forme, une origine en lien avec cette forme, donc. Par ailleurs, le fantasmalatin, un peu postérieur, signifiant « image extraordinaire » et relié à phantasia, au sens d’« opération mentale », confirme la double acception précédente vers le sens ultérieur de « fantôme, ombre » avec le français fantosme du XIIème siècle. En allemand, et dans l’emploi qu’en fait Freud, die Phantasie, signifie « l’imagination » avec ce double sème d’un monde imaginaire et d’une activité de création qui lui donne vie, inclus dans das Phantasieren, verbe substantivé de fantasieren, qui traduit à la fois ce monde extraordinaire, et l’activité onirique, imaginative, créatrice de scénarios ou d’images, cependant qu’en français, au Moyen-Âge, les deux mots fantasme et fantaisie sont distincts, l’un représentant la vision extraordinaire et l’autre la capacité d’imaginer. Notons qu’aucun de ces deux termes ne présuppose l’idée de la psychanalyse, curieusement insuffisamment développée, selon laquelle il y a une origine psychique personnelle à l’image et à sa réalisation.
« Couvrez ce sein que je ne saurais voir : – Par de pareils objets les âmes sont blessées, – Et cela fait venir de coupables pensées. » Molière – Tartuffe ou l’imposteur
D’après A.-J. Coudert dans le Manuel alphabétique de psychiatrie clinique et thérapeutique d’Antoine Porot, précisant simplement la pensée freudienne, les fantasmes « transcendent le vécu individuel et ont un certain caractère d’universalité. En ce sens, ils sont à rapprocher des mythes collectifs. Ils « mettent en scène » ce qui aurait pu dans la préhistoire de l’humanité participer à la réalité de fait et à ce titre ils entrent dans le cadre de la réalité psychique ». Freud développera cette acception toute particulière avec l’emploi de ce terme Phantasie, polysémique : un monde, images, scénarios, et une activité, à partir de laquelle lui sera conféré le sens de « fantasme » tel que nous lui connaissons aujourd’hui. Il en propose tout d’abord une explication phylogénétique (phylogenèse : histoire évolutive de l’espèce à laquelle appartient un individu) et, dans la même note, ontogénétique (ontogenèse : concerne le développement d’un individu, depuis l’enfance jusqu’à l’âge adulte), aspect toujours insuffisamment développé, ce que curieusement n’ont pas repéré les exégètes. Comme si le fait de ne pas aborder une question s’agissant des fantasmes concernait avant tout dans le présent l’histoire personnelle des commentateurs de laquelle peut-être ils souhaiteraient se préserver. Et pourtant, la « vérité individuelle » relève bien de l’ontogénétique.
« Il est possible que tous les fantasmes qu’on nous raconte aujourd’hui dans l’analyse aient été jadis, au temps originaire de la famille humaine, réalité, et qu’en créant des fantasmes l’enfant comble seulement, à l’aide de la vérité préhistorique, les lacunes de la vérité individuelle. »
Freud – Introduction à la psychanalyse
Les fantasmes originaires
Les fantasmes originaires sont constitués par des scénarios, sous la forme de scènes, de saynètes, d’images dramatisées le plus souvent visuellement, et dans lesquelles le sujet joue un rôle, comme participant ou comme spectateur, place qui prend tout son sens dans la relation, écrite ou orale, du fantasme. La dimension interdite, inter-dite dirait le lacanien de service, du fantasme originaire, tient sa spécificité dans la dialectique même du désir et de sa répression surmoïque vis-à-vis d’un Ça toujours agissant et apte à prendre de multiples formes. Nous pouvons poser que pour Freud les fantasmes sont originaires en ce qu’ils découlent d’un héritage préhistorique, qu’ils sont par là conséquents à une phylogénétique, mais qu’ils s’étayent d’un enracinement personnel, psychobiologique, et ainsi, donc, qu’ils naissent d’une constitution historique, proprement ontogénétique. Scènes essentielles ou scénarios typiques, les fantasmes originaires constituent « ce trésor de fantasmes inconscients que l’analyse peut découvrir chez tous les névrosés et probablement chez tous les enfants des hommes », écrivait Freud en 1915. Certains de ses commentateurs poursuivront : « Ces fantasmes fondamentaux représentent l’ensemble des solutions que l’homme peut inventer face aux énigmes du monde. » (Faure, Pragier – Complétude des fantasmes originaires). Dans leur simplicité, ils sont des matrices qui permettent une infinité de représentations « comme les couleurs fondamentales suffisent à toute la peinture ». Dès lors, mis en valeur par Laplanche et Pontalis, chacun des quatre fantasmes originaires retenus d’abord par ces deux auteurs comporterait trois aspects : il est en rapport avec la situation originaire ; – mais laquelle ? il constitue le fantasme des origines ; – mais lesquelles ? il est schéma fondateur, organisateur d’autres schémas de fonctionnement intrapsychiques mais aussi culturels ; – mais lesquels ?
En effet on ne reconnaît le plus souvent que quatre fantasmes originaires : retour au sein maternel, séduction, scène primitive, castration. Tous les quatre sont susceptibles de représenter des possibilités essentielles de relation en référence aux origines du sujet : – Fantasme de retour au sein maternel ou de retour in utero, « Je ne veux pas de ce monde, des autres ». – Fantasme de séduction, « Il ou elle ou ce couple m’aime trop ». – Fantasme de scène primitive, « Il et elle s’aiment l’un l’autre dans le conflit » : ici, des partenaires accomplissent un acte de plaisir, peut-être de jouissance, vécue par l’enfant comme un combat, une lutte. – Fantasme de castration, « Il ou elle, ou les deux veulent me réduire, me figer ».
« Des structures fantasmatiques typiques (vie intra utérine, scène originaire, castration, séduction) que la psychanalyse retrouve comme organisant la vie fantasmatique, quelles que soient les expériences personnelles des sujets ; l’universalité de ces fantasmes s’explique, selon Freud, par le fait qu’ils constitueraient un patrimoine transmis phylogénétiquement. »
Laplanche et Pontalis – Vocabulaire de la psychanalyse
Encore une fois, l’aspect ontogénétique du fantasme est quelque peu relégué au profit de sa dimension phylogénétique. Mais revenons-en à Freud. Il utilise donc le terme d’« Urphantasie », de Ur, origine et phantasie, fantasme, en 1915 en proposant une première mise en place du fantasme de scène primitive, occasion en laquelle il fait allusion aux autres fantasmes originaires, sans beaucoup plus de précision, ce qui sera d’ailleurs le cas dans le reste de son œuvre :
« L’observation du commerce amoureux entre les parents est une pièce rarement manquante dans le trésor des fantasmes inconscients qu’on peut découvrir par l’analyse chez tous les névrosés, et vraisemblablement chez tous les enfants des hommes. Ces formations fantasmatiques, celle de l’observation du commerce sexuel des parents, celle de la séduction, de la castration et d’autres, je les appelle fantasmes originaires…»
Freud – « Un cas de paranoïa en contradiction avec la théorie «
Cependant, il précise qu’il est nécessaire de considérer dans cette première acception de l’idée de fantasme originaire, en note ajoutée en 1920 aux Trois essais sur la théorie sexuelle, les fantasmes concernant « le ventre de la mère, le séjour et les événements vécus dans le ventre de la mère » ; cette note donne également sa place au fantasme de « roman familial, parmi les fantasmes sexuels de la puberté universellement répandus ». (Freud – Trois essais sur la théorie de la sexualité – 1920). Voilà donc, avec le « ventre de la mère » et le « roman familial », les cinq fantasmes originaires.
En fait, les fantasmes originaires sont subsumés ontologiquement, comme c’est le cas dans le complexe d’Œdipe. Nous avons l’intuition qu’ils sont également subsomption dans le mythe de Narcisse. En effet, les Urphantasien sont, dit Freud, « les fantasmes communs à tous les êtres humains, fantasmes inconscients que l’analyse révèle ». Si après 1920 Freud n’utilise plus cette expression de fantasmes originaires, c’est qu’il parle directement des concepts psychanalytiques auxquels renvoient les fantasmes originaires. Il en est ainsi par exemple de l’Œdipe construit sur le socle des fantasmes originaires de la « scène primitive », de la « séduction » et de la « castration ». Qu’en est-il des deux autres fantasmes de « retour in utero » et de « roman familial » ? A quoi renverraient-ils ?
« D’où viennent le besoin de ces fantasmes et leur matériel ? Il ne peut y avoir de doutes que les sources de ces fantasmes originaires se trouvent dans les pulsions. Mais il faut encore expliquer pourquoi les mêmes fantasmes avec le même contenu, sont créés en chaque occasion. J’ai une réponse prête dont je sais qu’elle vous paraîtra audacieuse. Je crois que ces fantasmes primitifs, ces trajectoires ne sont pas linéaires, elles décrivent des boucles paradoxales, et les fantasmes de scène primitive, de séduction et de castration sont les produits tardifs d’une auto-symbolisation qui fonde les symbolisations originaires qui l’ont pourtant rendue possible. et sans doute quelques autres, sont une possession phylogénétique. En eux l’individu atteint, au-delà de son expérience propre, à l’expérience de la nuit des temps. »
Freud – Introduction à la psychanalyse
Nous postulerons que le « retour in utero » et le « roman familial », outre qu’ils ramènent également le sujet à une constante de l’humain dans « la nuit des temps », renvoient aux socles mythiques de la personne, c’est à dire au narcissisme (un drame), un des deux grands mythes organisateurs de la constitution de la personnalité avec l’Œdipe (une tragédie). Cette proposition du bien-fondé d’un lien structurel entre l’histoire de l’humanité et l’histoire du sujet met un terme à l’opposition de l’ontogenèse et de la phylogenèse que l’on ne peut plus guère, en psychanalyse, dissocier.
Selon Laplanche et Pontalis, les quatre fantasmes, puisqu’ils n’en ont retenu que quatre, sur les cinq mentionnés par Freud, il est vrai sans développement ultérieur de la part de Sigmund, se rapportent aux origines. Précisons d’emblée, et pour respecter la logique de l’ordre des fantasmes originaires, que dans le retour in utero, c’est l’origine du monde pour le petit d’homme qui est représenté. « Dans la scène primitive, c’est l’origine de l’individu qui se voit figurée, dans les fantasmes de séduction c’est l’origine, le surgissement, de la sexualité ; dans les fantasmes de castration, c’est l’origine de la différence des sexes. » (Laplanche et Pontalis – Vocabulaire de la psychanalyse). Complétons pour finir que pour le roman des origines, c’est l’origine de l’accession à la génitalité et à l’indépendance qui se manifeste.
Freud avait repéré ce qu’il baptise fantasmes originaires car communs à l’histoire de tous les humains et à l’histoire du sujet : retour in utero, séduction, scène primitive, castration, roman familial. L’opuscule de Laplanche et Pontalis, (Fantasme originaire, fantasmes des origines, origine du fantasme), reprend la généalogie de la découverte par Freud du fantasme, puis des fantasmes originaires. Ceci peut évoquer un lien qui existerait entre les représentations des grottes ornées (premières illustrations des fantasmes dans la grotte de Cussac, – 22 000 ans, dans la culture gravettienne) et les fantasmes de l’homme moderne, ainsi que présenté dans le résumé de l’opuscule proposé par ASCODOC Psy (https://santepsy.ascodocpsy.org/index.php?lvl=notice_display&id=57093). Les mêmes fantasmes chez tous les hommes, depuis l’origine, illustrent ce que notre pensée doit à l’ordre symbolique pour se développer. Le fantasme serait l’insertion du symbolique dans le corps. On pourrait compléter cette proposition en ajoutant à l’insertion du symbolique dans la relation (entre les corps ?). La naissance de l’activité fantasmatique, chez l’enfant, est contemporaine de l’auto-érotisme : arrêter de sucer, mais suçoter pour le plaisir, tout en rêvassant au charme de la mère. Les soins maternels seraient la première rencontre avec les fantasmes originaires.
Les fantasmes originaires représentent la matière psychique à partir de laquelle peut s’élaborer une table de proscriptions et de prescriptions. Nous renvoyons les correspondances en termes d’interdits et d’obligations à mon article sur la Loi symbolique.
. Le premier, Retour au sein maternel, ou retour in utero, ou retour au ventre maternel, renvoie à la toute-puissance absolue (puisqu’illimitée) de l’embryon puis du fœtus. On peut aussi considérer que ce fantasme renvoie à la plus extrême des faiblesses, reposant sur une illusion, un sentiment océanique. Par conséquent, ce fantasme est bien imaginé comme une position de l’au-delà et de l’en-deçà des choses, sans puissance et sans faiblesse, une totale neutralité pulsionnelle. Si le fantasme renvoie au « paradis perdu » (la vie intra utérine est d’abord comprise comme « paradis perdu ». Ferenczi théorise plusieurs stades de toute-puissance dont celui de la vie fœtale) on doit admettre que l’état représenté, est une totale indifférence, terme pris au sens de l’être magique, de l’être en soi. Ce fantasme renvoie à l’idée d’un état sans limite, ni et si corporel, ni et si psychique, ni et si moral, et introduit à la possibilité et à la proscription du meurtre et de l’inceste. En effet, on ne saurait tuer ni copuler avec celle qui nous a mis au monde, ce qui représenterait une réalisation inouïe de la pulsion de mort.
. Le second, Séduction, renvoie à la séduction dont aurait été victime l’enfant de la part de l’adulte. Ce fantasme originaire renvoie ici à la proscription de passages à l’acte pédocriminels. De l’abus du fort envers le faible. La scène de séduction, élaborée par Freud dans sa compréhension de l’hystérie, est l’explication imaginaire de l’origine de la sexualité. Dans un premier temps, et compte tenu de l’influence qu’exerce sur certains une telle scène, Freud voit dans un premier temps l’origine de ce fantasme imaginaire dans la scène réelle d’un viol subi dans l’enfance, ce qui l’amène à considérer le viol comme fréquent. Il revient plus tard sur la pertinence d’une telle idée. Ferenczi s’interroge sur ce renoncement, pensant que cette scène peut bien, dans certains cas, avoir pour origine une expérience apparentée réelle. Freud renonce à l’idée d’une agression authentique, mais explique cette idée comme étant l’expression du complexe d’Œdipe. Freud renoncera à la théorie de la réalité des événements développée dans sa Neurotica (lettre à Fliess du 21/09/1897) parce que la recherche d’un événement premier (la perversion du parent) est selon lui une impasse, et que tous les pères ne peuvent être pervers ; si la réalité se dérobe, reste la fiction, l’imaginaire, le mythe. Dans la réalité, la parenté doit être verbalisée.
. Le troisième, Scène primitive, renvoie à la scène de copulation réalisée par les parents dont aurait été témoin l’enfant, interprétée comme un combat, une lutte entre eux deux dont il pourrait bien être la cause, ouvrant la possibilité du développement du fameux sentiment de culpabilité de l’enfant. Nous avons déjà là une possible résolution de la jalousie chez l’enfant suscitée par les amours parentaux et la rivalité des parents vis-à-vis de l’enfant qui pourrait faire mieux que ses parents, sur tous les plans. S’il y a combat, la chose est moins difficile à accepter pour le petit d’homme qu’un amour tendre. C’est la différence des générations qui doit être affirmée et l’impertinence d’une quelconque rivalité entre elles.
. Le quatrième, Castration, renvoie à l’idée selon laquelle originellement tout individu serait pourvu d’un pénis, la fille ayant été castrée. Ordinairement, chez le garçon, ce fantasme laisse la place à la crainte de pouvoir être castré, avec le désir de consolider un manque toujours d’actualité, tandis que chez la fille, il laisse la place au désir de récupérer le pénis coupé, avec la crainte de ne pouvoir combler le manque. Cependant, il ne faut évidemment pas prendre cette idée de la castration à la lettre. On doit considérer à présent la castration comme étant éminemment symbolique et s’appliquer au phallus, et à ce titre concerner autant les filles que les garçons, et non plus au pénis. L’origine de ce fantasme est l’observation chez l’enfant de la différence des sexes, de la différence anatomique et ontologique des sexes, le phallus étant commun aux deux sexes, sans naturellement exclure ce qui fait mystère dans cette différence.
. Le cinquième, Enfant trouvé, renvoie à l’idée d’auto-engendrement, et s’établit selon l’idée de l’enfant qu’il mérite mieux que de vivre au milieu du couple au sein duquel et par lequel il est venu au monde.
C’est l’idée du fantasme nommé par Freud « roman familial ». On y retrouve l’idée de totipotentialité, terme emprunté à la biologie végétale et qui caractérise la capacité d’une cellule de reproduire à elle seule tout l’organisme. C’est un peu comme dans le mythe de Protée, ce dieu de la mythologie capable de prendre toutes les formes possibles pour échapper à ses mortels questionneurs, et portant l’autoérotisme à son apogée. Ce fantasme représente pour l’enfant les idées consistant à imaginer avoir été kidnappé ou adopté à son insu et mériter de pouvoir retrouver, en s’inventant, éventuellement, des parents plus aimables et aimants, plus méritants, plus prestigieux. Le fantasme de l’enfant trouvé est une révolte contre le vol, le viol, l’abus de pouvoir réels ou supposés, s’opposant au développement harmonieux de l’adolescent possiblement contrecarré par une imposition aléatoire à son devenir ou une déprivation.
Enfin, du point de vue un peu daté, mais pouvant éclairer synthétiquement, de la structure, les fantasmes originaires prennent pour objets problématiques avec les pulsions y afférentes : le sein, dans ses différentes acceptions (Retour in utero) avec l’oralité ; l’excrément, au sens d’objet par excellence des primo-relations (Séduction) avec l’analité ; le regard, sur l’autre, sur soi, sur le regard (Scène primitive) avec le scopique ; la voix, comme objet performatif (Castration) avec l’invocation ; le phallus, en tant que réalisation, conquête toujours et partout possible (Enfant trouvé) avec l’autoérotisme.
« C’est précisément l’accent mis sur le commandement « Tu ne tueras point » qui nous donne la certitude que nous descendons d’une lignée infiniment longue de meurtriers qui avaient dans le sang le plaisir au meurtre, comme peut-être nous-mêmes encore. » (S. Freud, Actuelles sur la guerre et la mort)
L’expression originaire de la violence – étymologiquement « violentia : abus de la force » -, dans sa polysémie, peut s’analyser en termes scientifiques et métapsychologiques. Elle est d’abord l’expression, issue d’une haine primaire, d’une action naturelle, l’agressivité, devant être orientée, voire élaborée, maîtrisée, voire interdite. Elle est en cela principe de déliaison. Le besoin et le droit à la sécurité de chacun est prééminent. Principe de liaison. La source de la violence est inscrite aux tout premiers temps de la vie et particulièrement dans la très petite enfance, à partir de l’agressivité, comme transformation de la haine primaire – étymologiquement « haïne : malveillance profonde, aversion » -, elle-même provenant de la pulsion de mort. Cette agressivité n’est pas forcément intentionnelle, mais elle est, en tant qu’agressivité non maîtrisée, la part haineuse de parents (parentèle, fratrie) qui vous ont trop (amour-haine sont les deux faces d’un même affect) (dés-)aimé, et surtout si vous avez eu la particularité de la grâce, de la beauté, de l’intelligence, parents qui demeurent responsables de cette haine-amour (ils sont responsables de ce qu’ils ont fait de ce qu’on leur a fait) : violence, naturelle et acceptable si elle est limitée au sursaut vite réprimé par une maturation bien comprise, transgressive et régressive et si elle s’affirme dans la violence des gestes, des mots, des regards, des rivalités, de la déloyauté, du silence, de l’absence. Passion ou indifférence, c’est tout comme. Cette agressivité – étymologiquement « ad-gressere : aller vers » – peut se manifester par une violence du sujet lui-même, envers lui-même en dernière analyse, excédé par un oedipe trop aimant, trop détestant, du parent qui, à force de harcèlement ou d’indifférence, a enfermé le sujet dans une lutte sans cesse répétée. Cette agressivité peut se réaliser de la part de la mère vis-à-vis du fœtus et du nourrisson, si elle n’est pas suffisamment bonne, c’est-à-dire préoccupée premièrement (Cf. La Préoccupation maternelle primaire de Winnicott) par le narcissisme duel qu’elle doit constituer avec son petit, cependant que l’agressivité du père se traduira elle par une propension à négliger de préserver cette symbiose narcissique en n’assurant pas la protection et la préservation d’un environnement apaisé du couple mère-enfant. Cette agressivité peut se manifester par une violence directe contre soi, ainsi qu’en attestent les traces laissées par le puissant sentiment de culpabilité de l’enfance. Psychose, mélancolie suicidaire, démence, mutilation, dysmorphophobie, addiction. Elle peut se dissoudre dans la violence contre l’autre, elle rencontre alors la loi et l’irrésolution : violence corporelle et aporétique, crime psychotique, perversion, toxicomanie, psychopathie, états limites. Cette agressivité peut donner lieu à des passages à l’acte, étrangement socialement tolérés, de la part de personnes frustes ou ignorant la place de l’autre : violence relationnelle, incivilité, malveillance, maltraitance, harcèlement, abus de pouvoir ou de faiblesse, négligence, délaissement, abandon envers l’animal (superstition, négationnisme de la part de peuples entiers), l’enfant, le vieillard, le dissemblable. Cette délinquance généralisée a l’absence de père, réel ou symbolique, pour cause. Cette agressivité peut s’exercer et se répandre à partir de communautés dominées par des dogmes obscurantistes, sectaires et/ou religieux et/ou politiques, trop peu sanctionnées : violence contra-civilisationnelle, collectivisme, procréation irresponsable, profits malhonnêtes, tenues discriminantes, exclusions du sexe (et du sexuel) différent, de l’infidèle, du bien commun, de la culture, du beau langage*. Toutes ces occasions offertes à l’agressivité pour se développer, dès lors qu’elles sont le résultat d’une haine primaire non élaborée, non seulement peuvent se transformer en violence, mais de surcroit proviennent d’autant de transferts, issus de l’enfance des humains, de la part de personnes inconscientes de l’attribution erronée de leurs propres haines, à travers la délinquance ordinaire, le militantisme inculte, la conviction arrogante, la critique de principe (critique de la psychanalyse en particulier : et pour cause).
Que ce soit dans le domaine anthropologique, dans le domaine socio-historique, dans le domaine politique, la violence a été considérée d’abord dans les relations entre les personnes comme étant le résultat logique de l’opposition d’un groupe à un autre, en contrepartie duquel ont été développées les conditions qui seront chargées d’établir des règles juridiques et des structurations politiques. Par contre, il n’a pas encore été établi de lien stable entre la violence collective et la violence intersubjective, qui concerne la violence d’une personne avec un autre, d’une part, et la violence intra-subjective, qui concerne le conflit d’une personne envers elle-même, d’autre part. Nous postulons que la violence sociale, au sens le plus large des termes, est une métaphore de la violence personnelle. Il en est ainsi du militantisme forcené. De la sorte, nous pouvons considérer que la violence personnelle, intersubjective et intra-subjective, est une des conséquences de cette motion plus brute, organique, biologique, partie du roc d’origine (Freud), de la haine primaire, donc, agissant par le biais de l’agressivité, mais à laquelle il n’a pas été donné de cadre, de limites, de frontières. Ces deux acceptions d’un sème commun, agressivité et violence, constituent une dialectique obligée de transformation de la relation à l’autre dont la seconde, explosive, unidirectionnelle, malveillante est directement issue du ça et spécialement de l’instance issue de la pulsion de mort, la haine primaire, cependant que l’agressivité, plus expansive, moins directement dirigée vers les corps, moins délibérée se révèle plus souple, multidirectionnelle, plastique. Dans les deux cas, violence et agressivité, l’élaboration de l’ambivalence, nécessaire dans l’affect partagé avec l’autre, et permettant d’éviter les phénomènes de dépendance, ne s’est pas encore faite, et demeure encore dénuée de la structuration proposée d’une part, par les pulsions du moi, telle l’autoconservation, d’autre part, par des éléments du surmoi, telles la loi, la règle, la limite, la différence. Par suite, dans la relation aux autres, étant entendu que la violence est l’action que se donne l’agressivité non délimitée pour s’assouvir, se justifient et doivent s’imposer la réalité et la pertinence d’une métamorale, précisément d’une Loi symbolique, susceptible de donner une limite à la pulsion de mort et aux pulsions secondaires à la pulsion de mort, savoir la pulsion d’emprise et la pulsion de destructivité. Cette limite, et par conséquent cette liberté, que peuvent (re)prendre les personnes soumises à de telles forces négatives, adoptera la forme d’une imposition de soi, personnelle et discursive, sans violence. Elle s’exprimera à partir de la négociation avec des interdictions, des proscriptions, et avec des résolutions, des prescriptions, laquelle imposition de soi, négociée donc, offrira les possibilités de sublimation de la violence qui à leur tour permettront à la personne de se libérer de la contrainte exercée dans l’immédiateté par ces deux pulsions, emprise et destructivité, et d’en faire quelque chose. Liaison, élaboration, déploiement. Ce quelque chose est en tout premier lieu la possibilité de patienter, ainsi qu’en atteste l’étymologie de souffrir, de différer, de résoudre, d’expérimenter, et d’élaborer un quelque chose à partir même de cette souffrance, apprivoisée et comprise (liée) par le truchement du jeu, de l’effort, de la sexualité, de la sublimation, enfin de la circulation (lier encore : ne pas garder pour soi, contre soi) et de la réattribution, afin de reprendre les rênes de la responsabilité et d’annihiler, tant que faire se peut, le sentiment puissant, et souverain pour l’enfant, de culpabilité.
« La souffrance nous menace de trois côtés : dans notre propre corps qui, destiné à la déchéance et à la dissolution, ne peut même se passer de ces signaux d’alarme que constituent la douleur et l’angoisse ; du côté du monde extérieur, lequel dispose de forces invincibles et inexorables pour s’acharner contre nous et nous anéantir ; la troisième menace enfin provient de nos rapports avec les autres êtres humains. La souffrance issue de cette source nous est plus dure peut-être que tout autre ; nous sommes enclins à la considérer comme un accessoire en quelque sorte superflu, bien qu’elle n’appartienne pas moins à notre sort et soit aussi inévitable que celle dont l’origine est autre. » (Freud – Malaise dans la culture.)
La violence représente ainsi en tout premier lieu non pas une résolution de la souffrance, mais, étant intrinsèque de la relation au monde, à l’autre, à soi, une solution, immédiate, inélaborée, grossière, mortifère, morcelante (déliaison) car ainsi que nous l’avons suggéré, la haine est non seulement première comme le posait Freud, mais primaire.
« La haine, en tant que relation à l’objet, est plus ancienne que l’amour ; elle prend source dans la récusation, aux primes origines, du monde extérieur dispensateur de stimulus, récusation émanant du Moi narcissique. En tant que manifestation de la réaction de déplaisir suscitée par ces objets, elle demeure toujours en relation intime avec les pulsions de conservation du Moi, de sorte que pulsions du Moi et pulsions sexuelles peuvent facilement en venir à une opposition qui répète celle de haïr et aimer. Quand les pulsions du Moi dominent la fonction sexuelle, comme au stade de l’organisation sadique-anale, elles confèrent au but pulsionnel lui aussi les caractères de la haine » (S. Freud. Pulsion et destin des pulsions).
Ce nonobstant, la haine peut, et doit, se transformer. La pulsion de mort, projetée ainsi vers l’extérieur et à qui il est offert une possible décharge, et pouvant dès lors laisser toute sa place à la pulsion de vie, ne va pas tarder à se transformer en agressivité. Elle est le premier affect, logiquement d’ailleurs, qui découle du fait que l’on doive affronter un autre environnement, se séparer de l’autre, et d’abord des premiers objets, pour venir au monde et pour exister. Ainsi l’enfant doit se séparer, en partie, se distancier éventuellement d’un amour-haine excessif, qui pourrait le faire n’être que le désir, la pensée, le fruit de ses parents, et en partie il doit se séparer du monde et de l’instinct de conservation y afférent, pour pouvoir transformer un être fondu dans la masse de l’existence (corps, monde, autre) afin de se forger un moi, c’est-à-dire un moi issu de son propre corps et de sa propre pensée, lesquels pourront, dans une combinatoire vitale, la pulsion du moi, construire un lieu symbolique, un topos, une maison qui, à la suite de cette conjonction corps-esprit, deviendra une personne sujet. L’idéal est que cette combinatoire vitale ait lieu dans un environnement sécure, sans haine, sans violence, sans agressivité autre que celle qu’il pourra, là encore, comprendre et apprivoiser. Cependant, cette séparation, comme toute séparation, sera d’abord productrice d’angoisse, naturelle dans la rencontre de l’inconnu, du monde, de l’autre, du corps, puis devra devenir distanciation, dans cette acception du lien créé (liaison contre déliaison) avec l’accès intellectuel et cognitif à l’ambivalence, permissive d’une sexualité, de l’indispensable succession des stades de développement de la personnalité, d’un amour-haine apaisé résolutoire, en provenance de ce fameux principe de plaisir, lui-même issu de la pulsion de vie.
Nous pouvons dire alors que la haine est chargée de produire une action dans le cadre de la pulsion d’autoconservation, action qui projette hors du moi la pulsion de mort, le moi se protégeant ainsi des pulsions d’emprise et de destructivité qui peuvent se retourner vers soi, en les attribuant au monde, à l’autre, aux objets, afin de relativiser leur potentiel d’annihilation. Si les termes de cette projection-protection-circulation ne sont pas précisément relativisés, grâce à la prise en compte d’une heureuse ambivalence, exactement dans ce qui peut être aménagé d’une homéostasie du moi pouvant s’enrichir d’une relation équilibrée, le narcissisme, primaire encore à ce moment, devra se porter garant de la possibilité pour la personne confrontée à la déceptivité d’une haine réfrénée mais agissante, de revenir vers un moi dénué de culpabilité. La pulsion de mort s’en trouvera neutralisée. L’agressivité séparatrice (processus d’individuation), réconciliatrice (colère, revendication : pulsion d’appel) et créatrice (sexuel ou séduction, sexualité ou sublimation) peut alors trouver sa place dans l’intrapsychique et construire pour le sujet un devenir civilisationnel. De la déliaison vers la liaison. C’est au passage dans un premier temps le cadeau de la mère à son enfant de faire en sorte que l’objet perde son potentiel de haine, en favorisant l’amour (la nourriture affective) dans la relation filiale, pour à la fois faire du moi de l’enfant un moi narcissiquement aimable et, par conséquent, dans un second temps, faire de l’autre, le père, un objet ambivalent, acceptable, qui consolide ce narcissisme et le relativise, en lui donnant la possibilité de se confronter au monde et à l’autre, sous sa protection, ce qui ouvre sur un troisième temps offrant alors l’idée d’une mère également ambivalente, pouvant à son tour imposer des limites. Par suite, l’ambivalence, qui découle du renoncement à la haine primaire, pourra qualifier la relation œdipienne, ainsi que chacun des parents, puis le monde, l’autre, les autres, en faveur du développement intersubjectif de l’enfant, pour peu qu’aucune des trois options du devenir affectif de l’enfant, amour, haine, retrait, ne s’exerce exclusivement. Sans cette condition, c’est la passion ou la dépendance ainsi que leur cortèges de souffrance qui marqueront les choix inconscients développés lors de l’apparition du symptôme : néant en lieu et place du désir et de sa condition préalable le manque, silence en lieu et place de la distanciation et de son antécédent la séparation.
« Quand dans un être humain, le ça élève une revendication pulsionnelle de nature érotique ou agressive, le plus simple et le plus naturel est que le moi se tienne à la disposition de l’appareil de pensée et de muscles, qu’il le satisfasse par une action. » (Freud – L’Homme-Moïse et la religion monothéiste).
Comme je descendais des Fleuves impassibles, Je ne me sentis plus guidé par les haleurs : Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles, Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.
J’étais insoucieux de tous les équipages, Porteur de blés flamands ou de cotons anglais. Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages, Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.
Dans les clapotements furieux des marées, Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants, Je courus ! Et les Péninsules démarrées N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.
La tempête a béni mes éveils maritimes. Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes, Dix nuits, sans regretter l’oeil niais des falots !
Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sûres, L’eau verte pénétra ma coque de sapin Et des taches de vins bleus et des vomissures Me lava, dispersant gouvernail et grappin.
Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème De la Mer, infusé d’astres, et lactescent, Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;
Où, teignant tout à coup les bleuités, délires Et rhythmes lents sous les rutilements du jour, Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres, Fermentent les rousseurs amères de l’amour !
Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes Et les ressacs et les courants : je sais le soir, L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes, Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !
J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques, Illuminant de longs figements violets, Pareils à des acteurs de drames très antiques Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !
J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies, Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs, La circulation des sèves inouïes, Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !
J’ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries Hystériques, la houle à l’assaut des récifs, Sans songer que les pieds lumineux des Maries Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !
J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux D’hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux !
J’ai vu fermenter les marais énormes, nasses Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan ! Des écroulements d’eaux au milieu des bonaces, Et les lointains vers les gouffres cataractant !
Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises ! Échouages hideux au fond des golfes bruns Où les serpents géants dévorés des punaises Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !
J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants. – Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants.
Parfois, martyr lassé des pôles et des zones, La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux Montait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunes Et je restais, ainsi qu’une femme à genoux…
Presque île, ballottant sur mes bords les querelles Et les fientes d’oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds. Et je voguais, lorsqu’à travers mes liens frêles Des noyés descendaient dormir, à reculons !
Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses, Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau, Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau ;
Libre, fumant, monté de brumes violettes, Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur Qui porte, confiture exquise aux bons poètes, Des lichens de soleil et des morves d’azur ;
Qui courais, taché de lunules électriques, Planche folle, escorté des hippocampes noirs, Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;
Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais, Fileur éternel des immobilités bleues, Je regrette l’Europe aux anciens parapets !
J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur : – Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles, Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ?
Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes. Toute lune est atroce et tout soleil amer : L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes. Ô que ma quille éclate ! Ô que j’aille à la mer !
Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache Noire et froide où vers le crépuscule embaumé Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche Un bateau frêle comme un papillon de mai.
Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames, Enlever leur sillage aux porteurs de cotons, Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes, Ni nager sous les yeux horribles des pontons.
Le terrible incendie qui a ravagé une partie de la cathédrale Notre-Dame révèle une émotion puissante qui pourrait être le symptôme d’une configuration inconsciente récapitulative, active chez tout un chacun. En effet, si le président représente le Père de la nation, et même et surtout si depuis Sarkozy il s’agit plutôt du Frère de la nation (cf. l’article de Santeuil sur le phénomène anti Sarkozy), Notre-Dame représente, dans une première immédiate acception, la Mère, non seulement pour la religion, qui relit (le livre, les mystères), ce que je fais ici, et qui relie (passé et présent, soi aux autres), mais pour nous tous, la défaillance du père protecteur (attentats, délinquance généralisée, destruction des symboles de la civilisation) ayant favorisé à notre insu le report de notre énergie psycho-affective inconsciente sur la mère nourricière.
« Cette unité qu’un message présidentiel, prévu le même soir, n’aurait probablement pas réussi à renouer, Notre-Dame, la Vierge Sainte, l’accomplissait sous nos yeux éberlués. » Père de Menthière. 16.4.2019
Unité de lieu
Statues métaphoriques d’un lieu psychique. Deux statues-métaphores de la cathédrale Notre-Dame ponctuent la structure centrale de l’édifice. Notre-Dame du Seuil, représentant la vierge de la naissance, une mère portant son nourrisson, heureux tous deux de leur regard spéculaire, qui découle de l’allant de la pulsion de vie, au seuil et sur la droite du chœur, et Notre-Dame de la Pietà, représentant la vierge de l’accomplissement, ainsi que le malheur de la mère portant le corps de son fils adulte, sous l’égide de la pulsion de mort, au fond du chœur. Ce parcours, figuré, entre les deux expériences, les deux épreuves, naissance et développement, évolution et fin de vie, font se rejoindre le mystère de l’inconscient et le mystère du récit christique. C’est le début, la réalisation et la fin de l’Œdipe qui pourraient être représentés, en une deuxième acception figurée, plus perturbante, plus intime, plus problématique.
Ces représentations, symbolisées par la direction de l’édifice, ses œuvres, son histoire, sont les objets d’une mémoire qui dépasse le cadre historique et religieux de la cathédrale. Elles placent la dimension figurée de la lecture et du lien d’une construction humaine personnelle dans une émotion imaginable pour qui veut faire du déroulé de son existence et des figures qui la composent un réservoir de souvenirs inconscients toujours agissant. Ces statues, début et fin de l’histoire de l’Homme, pour le constat que l’on peut faire, à un moment, de sa propre vie, intra et intersubjective, représentent, eu égard à la lecture que l’on peut décider de faire et du point de vue de la réédification et de la restauration à partir d’une psychopathologie personnelle, notre propre roman névrotique, qui n’a pu faire autrement que nous confronter au réel du corps et de son devenir.
Unité de temps
Évolution amoureuse narcissique puis œdipienne. L’anamnèse comme construction édifiante. En les deux statues, l’amour de la mère, tout puissant. Amour narcissique, chérubin, puis œdipien, charnel, puis invocant, infini. Entre les deux représentations symboliques, le chemin du petit d’homme se dessine d’épreuves en découvertes et constitue sa personnalité marquée, dans l’inconscient, par le souvenir de sa construction affective faite de renoncements, de batailles et d’esquives. Chez le narrateur proustien, objet-symbole, souvenir et corps sont agencés dans l’inconscient à la manière d’une architectonique majestueuse.
« II y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n’était pas le théâtre et le drame de mon coucher, n’existait plus pour moi, quand un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. II m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse : ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi. J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D’où avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D’où venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où l’appréhender ? Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde. II est temps que je m’arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi. Il l’y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que répéter indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage que je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir lui redemander et retrouver intact à ma disposition, tout à l’heure, pour un éclaircissement décisif. Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C’est à lui de trouver la vérité. Mais comment ? Grave incertitude, toutes les fois que l’esprit se sent dépassé par lui-même ; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher ? pas seulement : créer. II est en face de quelque chose qui n’est pas encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa lumière. Et je recommence à me demander quel pouvait être cet état inconnu, qui n’apportait aucune preuve logique, mais l’évidence, de sa félicité, de sa réalité devant laquelle les autres s’évanouissaient. Je veux essayer de le faire réapparaître. Je rétrograde par la pensée au moment où je pris la première cuillerée de thé. Je retrouve le même état, sans une clarté nouvelle. Je demande à mon esprit un effort de plus, de ramener encore une fois la sensation qui s’enfuit. Et, pour que rien ne brise l’élan dont il va tâcher de la ressaisir, j’écarte tout obstacle, toute idée étrangère, j’abrite mes oreilles et mon attention contre les bruits de la chambre voisine. Mais sentant mon esprit qui se fatigue sans réussir, je le force au contraire à prendre cette distraction que je lui refusais, à penser à autre chose, à se refaire avant une tentative suprême. Puis une deuxième fois, je fais le vide devant lui, je remets en face de lui la saveur encore récente de cette première gorgée et je sens tressaillir en moi quelque chose qui se déplace, voudrait s’élever, quelque chose qu’on aurait désancré, à une grande profondeur ; je ne sais ce que c’est, mais cela monte lentement ; j’éprouve la résistance et j’entends la rumeur des distances traversées. Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit être l’image, le souvenir visuel, qui, lié à cette saveur, tente de la suivre jusqu’à moi. Mais il se débat trop loin, trop confusément ; à peine si je perçois le reflet neutre où se confond l’insaisissable tourbillon des couleurs remuées ; mais je ne peux distinguer la forme, lui demander, comme au seul interprète possible, de me traduire le témoignage de sa contemporaine, de son inséparable compagne, la saveur, lui demander de m’apprendre de quelle circonstance particulière, de quelle époque du passé il s’agit. Arrivera-t-il jusqu’à la surface de ma claire conscience, ce souvenir, l’instant ancien que l’attraction d’un instant identique est venue de si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi ? Je ne sais. Maintenant je ne sens plus rien, il est arrêté, redescendu peut-être ; qui sait s’il remontera jamais de sa nuit ? Dix fois il me faut recommencer, me pencher vers lui. Et chaque fois la lâcheté qui nous détourne de toute tâche difficile, de toute œuvre importante, m’a conseillé de laisser cela, de boire mon thé en pensant simplement à mes ennuis d’aujourd’hui, à mes désirs de demain qui se laissent remâcher sans peine. Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût, c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté ; peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de Combray pour se lier à d’autres plus récents ; peut-être parce que, de ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne survivait, tout s’était désagrégé ; les formes – et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel sous son plissage sévère et dévot – s’étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la force d’expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience. Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir. » Marcel Proust, « Combray », Du coté de chez Swann, À la Recherche du temps perdu, 1913
Unité d’action
Quasimodo. Le corps abîmé, l’intellect sublimé. Le corps de Quasimodo, si singulier, est investi d’une nouvelle histoire à déplorer ou à inventer, à partir du corps abîmé (petit autre pour Lacan : projection de l’ego), et en fonction d’une aube nouvelle (grand Autre pour cet auteur : altérité radicale, un discours, une loi ; lieu psychique pour Freud.).
Premier mot latin de l’introït du deuxième dimanche de Pâques : Quasimodo geniti infantes signifie « Comme des enfants nouveau-nés ». Le dimanche octave de Pâques, les nouveaux baptisés de la Vigile pascale apparaissaient sans les aubes qu’ils avaient portées durant la semaine : c’est pourquoi on appelait ce jour le dimanche in albis (sous-entendu in albis depositis : « dimanche aux aubes déposées »). Ils avaient ôté l’aube la veille, le samedi in albis (sous-entendu in albis deponendis : « samedi aux aubes à déposer »). L’homme est nu et vulnérable, son histoire est à reconstituer, le corps souffrant imposant un nouveau devenir, comme pour l’enfant nouveau-né, cruellement et dans la douleur ou, par le truchement de la pensée, crûment et dans la transparence.
Le souvenir est inscrit, toujours de manière figurée, dans la douleur du corps marqué dont le récit a conduit l’homme à dépasser ce corps lui-même. Corps supplicié, du petit a, corps sublimé, vers le grand A. L’inconscient se maintient dans l’accomplissement discursif de son désir grâce à la reconstruction affective – vers Esméralda pour Quasimodo, vers Notre-Dame pour Hugo – au-delà du renoncement du corps de l’homme recroquevillé. Plus définitivement que le corps de l’homme-enfant quasimodo du récit hugolien, la cathédrale est dévastée. Le feu a détruit, sans préparation ni pitié, la charpente, l’ossature de l’édifice. La question du devenir matériel des corps, une fois sans vie, se pose. Incinération, gommage immédiat du corps et de l’image de la personne, mais non de sa mémoire, inhumation, disparition lente et pensée du sommeil profond, mais non de son souvenir.
Notre-Dame est bien vieille : on la verra peut-être Enterrer cependant Paris qu’elle a vu naître ; Mais, dans quelque mille ans, le Temps fera broncher Comme un loup fait un bœuf, cette carcasse lourde, Tordra ses nerfs de fer, et puis d’une dent sourde Rongera tristement ses vieux os de rocher ! Bien des hommes, de tous les pays de la terre, Viendront, pour contempler cette ruine austère, Rêveurs, et relisant le livre de Victor : Alors, ils croiront voir la vieille basilique, Toute ainsi qu’elle était, puissante et magnifique, Se lever devant eux comme l’ombre d’un mort ! Gérard de Nerval, Odelettes, 1842
« Mais puisque les forces peuvent se changer en d’autres forces, puisque l’ardeur qui dure devient lumière et que l’électricité de la foudre peut photographier, puisque notre sourde douleur au cœur peut élever au-dessus d’elle, comme un pavillon, la permanence visible d’une image à chaque nouveau chagrin, acceptons le mal physique qu’il nous donne pour la connaissance spirituelle qu’il nous apporte. » Marcel Proust
L’Ange déchu – Alexandre Cabanel – 1847
« Dans certains passages fameux, on sait que des animaux sans nom dorment sans inquiétude » A. Breton et Ph. Soupault
Douleur ou souffrance
La douleur suppose un état, un préjudice, un dol. Elle est un reflet de notre ressenti, une sensation close. La souffrance, elle, suppose une durée, une douleur élaborée. Souffrir c’est endurer, patienter, différer. Que se passe-t-il pendant ce chemin (de croix ?), où, à qui renvoie-t-elle ? Dans une première acception, et sur un plan psychique aussi bien, la douleur et la souffrance s’opposeraient presque, dans la mesure où la douleur représente une absence (la lettre en souffrance), de bien-être, de santé, un néant, qui agit négativement, une disparition, la mort entrevue, envisagée (le visage est marqué par la douleur), cependant que la souffrance est un signe du manque, d’un souffle qui se cherche, qui peut agir positivement, en une apparition, la vie entrevue, dévisagée (le visage de l’autre), possible en tout cas, empreinte de désir (de-sidere : l’astre manquant). A cet égard, il est à considérer la douleur comme sème thanatique, de fermeture, d’impuissance – « la chair est triste » -, et la souffrance comme sème érotique, d’ouverture, en tout cas de potentialité, – « la chair est faible ». douleur et souffrance peuvent ainsi se conjuguer et produire l’angoisse.
La souffrance comme modification ou comme passage ? Possibilité de l’angoisse
La souffrance physique, sorte d’envahissement du réel corporel dans le présent, implique-t-elle une modification pérenne de notre « être au monde », ou bien propose-t-elle un passage, représentatif d’une reviviscence vers un monde connu, en une sorte de double refuge, d’une part selon les lois de l’intra-subjectivité, c’est-à-dire par un recours direct au corps ou d’autre part selon les lois de l’intersubjectivité, c’est-à-dire par le recours à la relation à l’autre ?
Les pulsions d’appel, au sens d’appel vers la survie, dont on pourrait dire qu’elles sont elles-mêmes une subdivision de la pulsion d’autoconservation, se dirigent-elles vers la résolution de l’intégrité du corps dans le temps, dans l’espace, dans sa propre image, dans le désir de soi (avec pour moi idéal son propre corps en santé, son propre corps désirant), ou bien ces pulsions d’appel se dirigent-elles vers l’autre comme pouvant représenter, c’est-à-dire présenter à nouveau, un point d’appui, de référence pour l’idéal du moi, d’évaluation de soi en fonction du regard de l’autre dont on attend le désir ? Si les pulsions d’appel – vers l’intégrité du soi, ou bien vers la réponse de l’autre selon laquelle nous avons été entendu – n’obtiennent pas de réponse, c’est ici la naissance de l’angoisse.
Lorsque l’on souffre, et que l’on doit être entendu, – pulsion d’appel – peut-on s’appuyer sur un Moi narcissique trophique, de nouveau heureux, ou au contraire un moi narcissique coupable, dont l’estime de soi a été soumise jadis à la précarité d’un désamour, ou bien peut-on se confier à un Autre de l’amour, d’où provenait jadis un amour parental inconditionnel cependant mesuré ou au contraire sur un Autre de la haine, c’est-à-dire d’un trop d’amour, de la part d’un parent excessivement castrateur ? L’épreuve subie lors de cette violence particulièrement intime qu’est la souffrance physique ressentie est-elle formée de ce qui nous occupe ici, de la possibilité de faire le deuil, éventuellement inaugural, d’un narcissisme retrouvé ou bien de l’occasion proposée, dans la douleur d’être livré à soi-même, de faire le deuil, terminal, du système de l’Œdipe ?
Tristesse – Courage – Consolation
Autrement formulé, si la blessure physique entraîne un affaiblissement qui lui-même entraîne un abattement qui à son tour oriente vers une dépressivité, nous sommes alors confronté à une intra-subjectivité négative, par contamination et par anticipation, à un narcissisme dysphorique, dans la mesure où c’est la pulsion de mort qui est convoquée pour nous. La référence ontologique qu’est amené à faire la personne injuriée en son miroir est celle du loup malade ou blessé rejeté par la meute. L’animal sans nom peut-il ainsi dormir sans inquiétude ? C’est alors la tristesse qui nous envahit, qui fait retour sous les oripeaux du sentiment de culpabilité. Peut survenir aussi comme une lumière ancienne la ressource salutaire du courage découvert ou retrouvé.
De même, si la blessure physique entraîne un affaiblissement qui, au contraire de l’hypothèse précédente, ouvre la possibilité de ressources à inventer dans le déploiement d’une idée de l’autre comme pouvant normaliser le regard sur soi, nous sommes dans ce cas confronté à une intersubjectivité positive, par le regard apaisant, a-conflictuel, et appréciatif, à un Œdipe compréhensif, dans la mesure où c’est la pulsion de vie qui est pour nous invoquée. La référence ontologique est alors celle d’un versant de l’amour œdipien pourvu qu’il se montre inconditionnel. Dès lors, c’est la consolation qui nous enveloppe, à condition que nous puissions dépasser à nouveau le versant castrateur de l’Œdipe.
Une hypothèse logique répondant à la nécessité de dépasser le caractère mortifère et destructif de la douleur serait de traverser à nouveau des périodes de la vie nous ayant confronté à des liens archaïques primordiaux qui se sont produits à des moments de la construction de la personnalité déterminants pour notre survie, mais rétrospectivement : d’abord en un passage de l’être souffrant par le narcissisme secondaire, puis par l’Œdipe complet, et enfin vers le narcissisme primaire, en fonction des fluctuations de la douleur qui, dans sa brutalité, nous force à toujours puiser plus loin, dans la construction affective de notre ontogenèse. La souffrance entraînerait un retour pour le moi vers le Narcissisme secondaire, sollicité pour compenser la déception, conséquente à la solitude essentielle engendrée par la souffrance physique puis, si celui-ci n’offre pas le refuge attendu dans une image de soi re-constituante contre cette petite désintégration du moi clivé par l’oscillation entre ces deux instances, narcissique et oedipienne, constitutives de la personnalité, continue son chemin récapitulatif en quelque manière vers l’Œdipe, second recours envisagé pour résoudre le déchirement entre l’image de soi et l’amour de l’autre, pour peu que l’un des deux parents nous ait aimé, encore une fois, inconditionnellement, par-delà notre image, puis vers un Narcissisme primaire élationnel, dépourvu d’affect, expurgé de tout jugement, de toute culpabilité, qui nous montre enfin, en une régression attendue, aimable à nous-même.
Une particularité de la révolte des gilets jaunes est la résistance des personnes à produire un discours organisé, laquelle résistance altère l’aspect malgré tout rationnel de ce mouvement. C’est ce qui nous fait dire que le fond de la cause de cette révolte n’est pas de l’ordre de l’articulé, mais de celui du pulsionnel, précisément de la pulsion d’autoconservation. Ce mouvement, cette révolte, cette jacquerie si l’on veut est encore trop dépendante de ce que l’Autre, le politique, le journaliste, l’artiste, va en dire. Pourtant il y a justement du non-dit, de l’implicite, du sous-entendu dans les revendications qui s’expriment tant bien que mal. On sent une difficulté à exprimer ce qui blesse, une difficulté à nommer les choses, les failles, les manques. De la même façon que le polythéisme ancien n’est compréhensible que lorsque l’on est prêt à mettre à distance critique autant les cultures anciennes que les cultures des religions monothéistes, la révolte des gilets jaunes ne peut trouver de débouché partageable, audible, qu’en se dégageant de la bien-pensance et du conformisme d’interprétations lourdement orientées. Elle ne remplira le rôle qui en est attendu qu’en se désolidarisant de ce que l’Autre (cf. supra) en dira. Il faut comprendre que ce mouvement est d’abord le reflet d’une souffrance, c’est-à-dire d’un manque, comme l’on dit d’une lettre non reçue qu’elle est en souffrance. Manque à gagner, manque de reconnaissance, deux manques qui à l’inverse profitent à ceux, intouchables selon la bien-pensance, qui sont perçus, identifiés et compris inconsciemment les uns comme des privilégiés et les autres comme des assistés, puisqu’en effet ce que ces deux groupes coûtent à la grande classe moyenne des citoyens payeurs placés entre les deux, entre les uns, dans les entreprises publiques, les parlements, les ministères, et les autres, à travers les banlieues, les écoles, les hôpitaux, est maintenu dans le non-dit, l’implicite, le sous-entendu de la part du politique, du journaliste, de l’artiste cette fois, et ce coût est, tabou et déshonorant, car issu du marché de la mondialisation. Deux non-dits, deux implicites, deux sous-entendus se croisent. Dans les rêves, la voiture représente le moyen par lequel nous menons notre vie, nous la prenons nous-mêmes en charge, et elle représente la liberté, l’indépendance, la force retrouvée. Or, cette fonction métaphorique, essentielle pour ceux qui n’ont guère que leurs déplacements, cet entre-deux d’une liberté temporaire, pour oublier les opérations dont ils sont les dupes, est ôtée à la société des classes moyennes dans la mesure où elles ne savent pas précisément ce que l’État fait de l’argent de leurs taxes et de leurs impôts, tout en enregistrant d’une part que les privilèges sont maintenus pour de soi-disant élites qui prospèrent et, en un même mouvement tendant vers un soulagement des consciences, d’autre part que les organisations prennent en charge des communautés adventices imposées coûteuses, parfois malhonnêtes, parfois hostiles, parfois violentes, tout en courbant l’échine sous une apparente fierté. Le gilet jaune est celui que l’on enfile en voiture lorsque l’on est en panne, et particulièrement pour éviter le sur-accident. Il signale une vulnérabilité et il est donc le signe par excellence de l’insécurité. Si l’on considère l’insécurité face à la domination de prérogatives confortées et d’une délinquance généralisée, l’insécurité dont il est le symbole est, outre l’insécurité économique et l’insécurité culturelle, l’insécurité personnelle.