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Nocturne en plein jour

Nocturne en plein jour – Supervielle

First Rothko ..no glaze

Quand dorment les soleils sous nos humbles manteaux
Dans l’univers obscur qui forme notre corps,
Les nerfs qui voient en nous ce que nos yeux ignorent
Nous précèdent au fond de notre chair plus lente,
Ils peuplent nos lointains de leurs herbes luisantes
Attachant à la chair de tremblantes aurores.

C’est le monde où l’espace est fait de notre sang.
Des oiseaux teints de rouge et toujours renaissants
Ont du mal à voler près du cœur qui les mène
Et ne peuvent s’en éloigner qu’en périssant
Car c’est en nous que sont les plus cruelles plaines
Où l’on périt de soif près de fausses fontaines.

Et nous allons ainsi, parmi les autres hommes,
Les uns parlant parfois à l’oreille des autres.

Jules Supervielle – Nocturne en plein jour – La Fable du jour

 34RL1H3         Copyright Institut Français de Psychanalyse

Moi idéal et Idéal du moi

Nicolas Koreicho – Septembre 2018

Moi idéal et Idéal du moi – Narcissisme primaire, narcissisme secondaire

Vladimir Borovikovski, Maria Lopukhina, 1797 – Galerie Tretiakov, Moscou

Sommaire

  • Un contexte concret
  • Dans la mythologie
  • Narcissisme comme stade de développement
  • Narcissisme primaire, narcissisme secondaire
  • Narcissisme primaire
  • Stade du miroir
  • Narcissisme secondaire
  • Moi idéal
  • Idéal du Moi
  • Fonction paternelle, fonction maternelle
  • Moi idéal et idéal du moi
  • Pulsion scopique, pulsion invocante
  • Intra-subjectivité et intersubjectivité

Un contexte concret

Les différences à admettre pour comprendre les notions de Moi idéal et d’Idéal du moi et les articulations à réaliser avec le narcissisme primaire et le narcissisme secondaire sont difficiles à appréhender a priori. C’est la raison pour laquelle nous nous appuierons sur un contexte concret.
Ainsi, cet article se décline sur la relation qui se tisse entre un « écoutant » et un « appelant », dans les associations de bénévoles qui travaillent par téléphone autour de la demande d’amitié, de l’écoute au suicide, de l’accompagnement à la détresse. A l’occasion de cette interaction temporaire mais concrète, les échanges permettent de saisir avec exactitude la nature des notions de Moi idéal et d’Idéal du moi, et de comprendre, à partir du narcissisme de l’écoutant et de celui de l’appelant, en quoi les concepts de narcissisme primaire et de narcissisme secondaire délimitent ces notions.
Le présupposé théorico-clinique de cet article facilitera ainsi l’appréhension de ces thèmes psychanalytiques tant ces notions et ces concepts sont liés, complexes et singuliers.

La fonction d’écoutant place en apparence la personne qui appelle au premier plan. Pourtant, celui qui écoute, l’écoutant, se trouve investi d’un rôle qui fait de lui le pilier de la relation. C’est de lui, l’écoutant, que va dépendre la parole de l’autre, et c’est de lui dont dépend le bon vouloir de celui qui appelle. L’écoutant est aussi l’objet du transfert de l’appelant, c’est donc celui à qui l’appelant s’adresse, l’écoutant, qui va proposer implicitement à l’appelant de lui raconter (de lui refaire) sa vie.

Au passage, dans le terme « appeler », il y a quelque chose d’une urgence, urgence à toucher l’autre dans son identité, ainsi qu’en atteste l’étymologie. Appeler c’est « s’adresser à quelqu’un », c’est donc le viser spécifiquement, c’est « l’invoquer », c’est « l’appeler par son nom ».
C’est ce que j’ai appelé « pulsion d’appel« , pulsion à l’origine de l’invocation par le sujet pour que l’ « autre » l’entende*.
Comment t’appelles-tu ? Je m’appelle Narcisse. Narcisse, parce que c’est lui, l’écoutant, qui est investi. Et quel enjeu ! Question de vie et de mort, n’être qu’un écho ou bien partager un discours, même silencieux.

Dans la mythologie

Dans la mythologie grecque, Écho (du grec Ἠχώ, « bruit répercuté », « rumeur qui se répand ») était une oréade, une nymphe des montagnes, qui vivait sur le mont Cithéron. Pour avoir aidé Zeus à tromper la jalousie d’Héra sa femme, elle encourut la colère de celle-ci et fut condamnée à ne plus pouvoir parler, sauf pour répéter les derniers mots qu’elle avait entendus.
Tombée amoureuse de Narcisse et incapable de lui faire part de ses sentiments, elle mourut de chagrin.

On appelle quelqu’un. Posons que lorsque quelqu’un vous appelle, il va modifier votre destin. Quelqu’un va faire de vous la cible de ses tourments. En effet, ce n’est pas l’écoute en général qui fait l’intérêt de ce métier d’écoutant ; c’est plus précisément qu’il est question d’une écoute, de cette écoute-là, de ce discours et de cette situation d’interlocution.

Vous vous souvenez peut-être qu’il existe plusieurs acceptions du terme « narcissisme ».
Couramment, c’est une sorte d’amour propre un peu poussé, un nombrilisme exagéré, une tendance à l’égocentrisme.

Narcissisme comme stade de développement

Précisément cette fois, en psychopathologie, outre le concept générique de narcissisme, le narcissisme constitue un stade de développement de la personnalité, au même titre que le stade oral, anal, phallique, latent, génital. Ce stade se situe entre le 6ème et le 18ème mois, entre l’auto-érotisme et le choix d’objet, c’est-à-dire entre la pulsion du moi et le choix de l’autre. C’est le stade où littéralement nous découvrons qu’il y a un autre et, par conséquent, qu’il y a un moi. C’est dire à quel point ce stade intermédiaire est un des fondements de la personnalité.

Narcissisme primaire, narcissisme secondaire

Au-delà de cette détermination en tant que stade, on discerne un narcissisme primaire et un narcissisme secondaire. Le premier marque la prévalence, dans l’histoire de l’individu, de l’amour de soi sur l’amour des autres. Le second revient pour la personne à aimer l’autre, mais par détournement, secondairement, à s’aimer soi, dans la mesure où, si on aime l’autre, c’est par identification, c’est parce que l’autre nous aime ou parce qu’il nous ressemble.

Ainsi, de cette façon, on peut dire que l’homosexualité représente un aspect d’identification du narcissisme dans la mesure où l’homosexuel fait en sorte que son objet amoureux soit semblable, c’est-à-dire ayant le même sexe, à lui-même, étant donné qu’il va aimer l’autre comme sa mère l’a aimé lui. Cette tendance, que nous traversons tous, deviendra soit une orientation sexuelle, soit le fondement des liens sociaux, d’amitié, d’affect relatif vis-à-vis de nos relations.

Narcissisme primaire

Le narcissisme primaire est un état précoce de l’organisation des pulsions de l’enfant qui investit la totalité de son énergie sur lui-même. Tout ce qu’il fait découle de ses besoins à l’autosatisfaction.

A l’intérieur de ce stade, il n’y a pas de distinction entre le soi et le non-soi, le dedans et le dehors, la personne et le monde. Le nourrisson, sur un plan pulsionnel, se suffit à lui-même. En ce sens, comme la vie intra-utérine, le sommeil, le rêve, la maladie, la dépression sont des sortes de narcissisme primaire retrouvé.
Tout d’abord, les objets (ce qui est différent du sujet) qui sont investis sont des parties du corps, des organes, des objets partiels. Nous appelons ces tendances des pulsions partielles. Les parties du corps qui sont le plus sollicitées sont les orifices. Ce n’est d’ailleurs pas étonnant, l’orifice étant le lieu de passage par excellence entre soi et le monde, le lieu des premiers échanges, des premières relations à l’autre.
Ensuite, c’est le corps tout entier qui est sollicité et le plaisir corporel s’étend au corporel dans son entier afin que l’on puisse se procurer de la satisfaction dans l’assouvissement de nos besoins vitaux pulsionnels et parallèlement mais à bas bruit, comme si de rien n’était, affectifs.
Enfin, progressivement, c’est le corps de l’autre qui est sollicité, en particulier le corps de la mère, dès lors que celui-ci peut procurer le maximum de satisfactions et qu’il accompagne l’enfant dans la voie d’une unification et d’une construction.

Stade du miroir

C’est alors qu’intervient le fameux stade du miroir, encore dans le narcissisme primaire, mais avec l’affirmation toujours plus prononcée que l’affect s’impose comme partie sine qua non du développement de la personne. Développement de l’affect et développement du corps sont indissociables. Le stade du miroir est cette période où l’identité de la personne prend corps et âme. C’est l’image de son corps qui donnera à l’enfant l’idée d’une unité de sa personne, également sur le plan psychique.
1. La personne que l’enfant voit dans le miroir est une personne différente de lui-même.
2. Le reflet de lui-même n’est pas une personne. C’est seulement un reflet.
3. Ce qu’il voit dans le miroir c’est bel et bien lui-même.
C’est ce stade que Henri Wallon va inventer et, après lui, Donald Winnicott, puis, enfin, Jacques Lacan qui décrira le concept comme « formateur de la fonction du Je », c’est-à-dire formateur de la fonction d’identification du sujet à lui-même. C’est la fonction sujet qui prend corps ici.
Cela se passe avant que le petit d’homme ne puisse s’identifier à un autre.

C’est en effet une identification à un autre qui permettra à la personne de parfaire son unité corporelle. C’est parce que quelqu’un le regarde en train de se regarder et approuve cette image que l’idée de l’autre comme pouvant parfaire l’idée de soi s’impose.
C’est un peu cela que la relation d’appelant à écoutant propose. Un regard, une écoute, une approbation.
Celle qui regarde le nourrisson en train de se regarder, c’est d’abord la mère qui l’assure qu’il est beau, qu’il est aimé. C’est aussi le moment où la possibilité de l’abandon peut s’exercer. C’est l’angoisse du 8ème mois, l’angoisse de séparation, prélude à la névrose d’abandon. L’enfant comprend qu’il ne fait pas vraiment partie de sa mère, mais qu’elle est importante en ce qu’elle permet le renvoi d’une image, et une bonne image de soi, c’est-à-dire une image juste.

Narcissisme secondaire

Le narcissisme secondaire parachève ce processus de subjectivation et d’identification, après la découverte d’une réalité extérieure, de manière affective sous les traits de la mère, puis du père, puis de la fratrie, naturelle ou reconstituée, et des autres, de l’autre, dirons-nous. Les besoins, vitaux et affectifs, se répartissent dans le plaisir qui passe, qui s’échange dans ces allers et venues d’une projection, vers l’autre, à l’introjection, vers soi.
Cela se passe d’autant mieux que l’image de soi, dans ces diverses opérations de partage du bon regard, est valorisée.
L’énergie corporelle et affective se dispense en soi et en l’autre, ce qui offre un cadre propice au développement simultané des deux dimensions de la personne, le corporel et l’affectif, ce qui propose à son tour la possibilité du conceptuel, de l’intellectuel, de l’artistique.

Ce sont les épreuves, les difficultés, les obstacles, qui vont permettre à la libido de s’éloigner de l’objet décevant pour en revenir au sujet, secondairement, donc. Si l’autre est déceptif, la personne peut en revenir au moi pour puiser de l’énergie positive et se recharger en image satisfaisante de soi. Le moi peut ainsi intérioriser les bonnes relations qui l’ont construit et se dire qu’il a en lui tout ce qu’il faut pour mener une vie intérieure, étant donné que sa mère, puis son père, l’ont gratifié d’un bon retour, d’une bonne appréciation, outre par le tactile, le proximal, le geste, par le miroir des yeux et par le miroir de la voix, d’une bonne image de soi. Il peut s’aimer comme ses parents l’ont aimé.
L’important, c’est d’avoir été bien aimé.

Moi idéal

Le narcissisme primaire se construit lui en fonction de ce que l’on veut être pour soi-même. Ce que le sujet attend pour lui-même dépasse ce qu’il veut montrer pour l’autre. C’est un retour au plus ancien de l’imaginaire. Le socle du narcissisme primaire c’est le moi idéal. Le moi idéal représente la perfection narcissique de la toute-puissance, ancienne toute-puissance de « sa majesté le bébé », ainsi que le nommait Freud. J’aimerais être un héros, au moins me voir comme tel, être le bien, me donner à moi-même toutes les qualités que je pense, au fond, être miennes.
C’est ce que propose le moi idéal en ce qu’il permet au sujet de se conformer à une bonne image de lui-même, qu’il a reçue des autres, de l’autre, ou bien, faute de mieux, qu’il s’est construite. Dans ce cas, il a fallu faire jouer le « deviens ce que tu es », c’est-à-dire pour que tu sois ce que tu aurais été si l’autre ne t’avait pas modifié, si l’autre ne t’avait pas amené à ériger des défenses qui te freinent, te ralentissent, te conditionnent.

Idéal du Moi

Le narcissisme secondaire s’édifie également à partir de cet autre qui reconnaît (reconnaître c’est renaitre avec) le sujet qui, à son tour, va tenter de se conformer à l’évaluation de cet autre qui l’apprécie. C’est l’apparition du symbolique. Le sujet peut s’identifier aux idéaux parentaux, altruistes, qui en principe font le bien du sujet, qui font du bien au sujet. C’est l’idéal du moi. Ce que l’on veut être pour faire plaisir à l’autre, pour se montrer à sa hauteur, mais aussi pour être entendu de lui.

Fonction paternelle, fonction maternelle

L’écoutant, est, comme on l’a vu, appelé. Il est amené à représenter la cible d’un destin, a priori différent de celui de l’appelant.
L’écoutant représente pour l’appelant l’idéal du moi. L’idéal du moi, lié au narcissisme secondaire donc, est ce que le moi voudrait être pour être apprécié de l’autre. Cet idéal du moi s’apparente au surmoi, en cela il représente en partie une dimension de la fonction paternelle, avec, en thérapie un très important transfert dans cette direction, mais cependant que le surmoi est contraignant, l’idéal du moi est exaltant. C’est d’ailleurs ce qui fait de l’idéal du moi une instance morale, d’obéissance aux règles sociales, d’admiration de l’autorité, de relation respectueuse. Ainsi, inconsciemment, l’appelant va tenter de se conformer à ce qu’il pense que l’écoutant attend de lui, quitte à le provoquer, le nier, le contredire, le mettre à l’épreuve. Par ailleurs, en même temps qu’il obéit à la règle de la relation humaine à maintenir, au passage fonction que Lacan attribue à l’Idéal du Moi : « L’idéal du moi commande le jeu de relations d’où dépend toute la relation à autrui. », il peut jouer l’enfant rebelle, dissipé, difficile, enfant dont on sait que sa mère le préfère et à partir de quoi le père s’intéresse à lui.

En dehors de cette fonction maternelle première que l’appelant suscite et projette chez l’écoutant, puis de cette fonction paternelle qu’il demande et provoque, que va-t-il lui être, à lui l’écoutant, en échange de sa présence à l’autre, restitué ? Qu’en est-il du narcissisme de l’écoutant ? Que va devenir la place de l’écoutant dans sa propre lignée cependant que l’appelant, au fond, cherche à reconstituer une famille, mère, père, dont il n’a pu qu’imparfaitement bénéficier ?

Moi idéal et idéal du moi

Comme évoqué précédemment :

Le moi idéal est l’héritier du Narcissisme primaire. C’est ce que nous devrions être pour soi-même. C’est ce que le sujet attend de lui-même pour répondre aux exigences d’une illusion infantile d’omnipotence et d’identification primaire à un parent tout puissant. Il est de l’ordre d’une projection imaginaire.

L’idéal du moi est l’héritier du complexe d’Œdipe. C’est ce que nous voudrions être pour l’autre. C’est ce que l’individu doit être pour répondre aux exigences du Surmoi parental. Il correspond à l’idéalisation. Il est de l’ordre d’une introjection symbolique. Il est question pour lui du déplacement de la libido narcissique sur les parents. C’est une étape charnière entre le narcissisme et l’objectalité puisqu’il s’agit d’établir une correspondance entre l’amour de soi et l’amour de l’autre, pour l’enfant la perte de l’amour de l’autre correspondant à une perte de l’amour de soi.

Si nous reprenons notre démonstration concrète, l’écoutant va alors, en tant que moi idéal, lié au narcissisme primaire, cette fois, pouvoir être apprécié, et prendre la place que lui donne l’appelant le plus souvent dans le berceau du silence, autrement dit l’appelant va pouvoir s’adresser à lui, apprécier son silence englobant, offrant l’espace à la parole de l’autre, c’est-à-dire sa présence, comme lorsque sa mère et son père, d’une simple présence rassurante, lui donnaient leur amour.
Grâce à une dialectique d’accord affectif profond, l’idéal du moi, au passage l’écoutant pour l’appelant, va pouvoir conforter son moi idéal, au passage l’écoutant pour lui-même. L’idéal du moi doit pouvoir correspondre au moi idéal. Prestige, gloire, grandeur, en définitive l’écoutant qui fait son métier au mieux, appartiennent au moi idéal. Ce que je crois que l’autre attend de moi, va me revenir sous la forme d’un moi satisfait, idéal, dans la mesure où j’ai rempli ma mission d’écoutant à l’occasion de laquelle je cherche implicitement une reconnaissance.
Et puis, si j’ai bien écouté, et c’est ce qui fait que l’autre m’a bien parlé, je serai l’idéal du moi de l’appelant. Il m’a confié son secret mortifère, j’ai su l’écouter, j’ai tenu sa parole, à la vie, à la mort.

Pulsion scopique, pulsion invocante

Ce sont des fantasmes bien entendu, l’appel et l’écoute ne sont pas des absolus. Cependant, c’est la transformation du regard en voix, transformation de la pulsion scopique en ce que les psychanalystes appellent la pulsion invocante, qui va vers le rétablissement d’un moi archaïque, d’en deçà de l’intellection, ne concernant que l’affection, autant chez l’appelant que chez l’écoutant.

Rappelez-vous que « appeler » c’est étymologiquement invoquer et nommer. L’enjeu de l’interaction est donc bel et bien de faire exister d’abord l’autre puis, ceci fait, de faire exister soi, pour les deux protagonistes. Les deux doivent s’y retrouver. Les deux se cherchant leur propre reflet dans la voix de l’autre.

Le moi idéal porte quant à lui l’image valorisée que l’écoutant doit se faire de lui-même dans l’accord entre deux voix. Dans les deux cas, moi idéal ou idéal du moi, se joue la pulsion invocante, en ce qu’elle est chargée de trouver, même en un simple reflet, un répondant.

L’idéal du moi est chargé d’élaborer les futurs choix d’objet, c’est-à-dire les futures relations à l’autre, de manière intime. L’appelant veut retisser des liens qui sont pour lui plein de nœuds.

Le suicidaire qui appelle veut en appelant reconstituer une relation à l’autre, gravement endommagée et confirmée par l’idée de tenter de contrôler soi-même le réel, sans regard ni entente d’autrui, il invoque et convoque l’oreille de l’autre, à distance, relation qui n’a eu lieu que de manière imparfaitement reconnaissante. On pourrait dire que le suicidaire, celui qui n’appelle pas et qui passe à l’acte, faute de satisfaction ancienne de l’idéal du moi, retourne dans une idée régressive du moi idéal, où sa toute-puissance est rétablie.

Intra-subjectivité et intersubjectivité

Si le développement du moi se fait par les étapes du moi intra-subjectif, la personne par rapport à elle-même, en référence au moi idéal, puis du moi intersubjectif, la personne par rapport à l’autre, en référence à l’idéal du moi, le regard de l’embryon puis du nourrisson se fait, après les relations prototypiques du tactile, de l’olfactif, du gustatif, du vestibulaire, d’abord vocalement, par les oreilles, puis scopiquement, par les yeux, et il se fait lui-même dans un dialogisme corporel et affectif, en miroir. Le regard élaboré le plus lointain, vocal et scopique, se fait à partir du désir du nourrisson, au temps ou désir et besoin ne faisaient qu’un, nourrisson qui s’est d’abord désiré lui-même de manière intra-subjective, au sein du narcissisme primaire.
Dans un passé archaïque, sorte de proto-désir pour autrui, il y a eu ensuite désir du désir de l’objet (la mère), puis désir du désir de l’autre (le père), de manière intersubjective, étant entendu que le désir de soi au mieux représente pour toujours soit un havre de paix, un refuge, un moi idéal, soit une rassurance, une consolation, un idéal du moi.
Tout ceci a commencé par se faire par l’oreille et la voix, puis par le regard. L’oreille et la voix étant les premières structures élaborées en langage, comme cosubstantifs du langage, dans la construction du moi, et, pour l’oreille, en tant qu’orifice de communication qu’on ne peut fermer et qui s’impose à l’embryon.
La différence entre la pulsion vocale du narcissisme primaire, celle du moi idéal et la pulsion invocante du narcissisme secondaire, celle de l’idéal du moi, c’est que dans le premier cas il s’agit d’une décharge de tension, et dans le second cas, il s’agit d’une expression intentionnelle. C’est alors une voix d’appel, d’invocation, qui appelle un retour, un dialogue.
En ce sens, le bon écoutant c’est celui qui transforme l’écoute en entente.

Nicolas Koreicho – septembre 2018 – Institut Français de Psychanalyse©

* Destins psychiques de la souffrance physique

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Supervision 1. Principes en supervision

Nicolas Koreicho – mars 2018

La supervision, un apprentissage de trois principes :

Un principe de modestie

La psychanalyse et la psychothérapie sont des métiers de l’artisanat. La supervision également. C’est la confection d’une triple relation. Superviseur et collègue, collègue et patient, superviseur et patient. A ce titre le praticien débutant a l’obligation de se référer à un collègue ayant davantage d’expérience pour contrôler et évaluer sa clinique, sans devoir imposer ses techniques. Il ne doit pas lui transmettre ses idéaux ni modeler le praticien à son image.

L’émergence de la supervision pour les psychanalystes et les psychothérapeutes est assez ancienne et les enjeux quelquefois vitaux des séances invitent le superviseur à faire appel à une large culture psychopathologique, psychiatrique et psychanalytique, sorte de boîte à outils conceptuelle, afin d’adjoindre à l’exercice de la supervision la lecture des structures et tendances de la personnalité, auxquelles superviseur et collègue sont confrontés et auxquelles ils doivent se référer pour en reconnaître les fonctionnements.

Un principe de discrétion

Le terme de discrétion est pris au sens de séparation. C’est ce qui permet de développer à la fois l’intimité et son respect. Ainsi on doit pouvoir favoriser le potentiel créatif du supervisé. Il s’agit pour cela de résister à son propre narcissisme de celui qui s’entend penser sa supervision sans s’interdire le travail sur soi. Il faut ne pas se focaliser sur la transmission de règles techniques ou de réponses attendues. Simplement mettre en mots, et choisir le bon moment pour les proférer, les inconscients de chacun des protagonistes, collègue et patient, y compris pour contredire. Trop d’empathie nuirait à l’objectivité de l’exercice.

Une jeune collègue ne peut s’empêcher de me demander comment je ferais en telles circonstances d’analyse d’une femme maltraitée. Malgré la difficulté de l’enjeu, je lui propose d’observer au plus près possible ses propres tendances de refus ou d’acceptation et d’en extraire ce qui pourrait permettre à sa patiente de comprendre la situation et ses attendus et ainsi de se libérer de ce qui conditionne la patiente et elle-même. Je l’interroge sur ses propres réticences. J’interprète par la même occasion en la renvoyant à sa propre expérience et lui fais part de mon interprétation (remise en question de ses premières impressions).

Un principe de délicatesse

Analyser le contre-transfert du collègue vis-à-vis de son patient et en profiter pour analyser son propre contre-transfert vis-à-vis du collègue moins chevronné afin de transmettre une analyse du savoir être bienveillante.

Pour ce faire, il est important pour le superviseur de ne pas employer la règle de silence et d’écoute flottante. Sans pour autant obliger, mais inciter, sans non plus demander, mais accueillir. Le superviseur devra s’employer à user de toute son attention pour apprécier les signes, les symptômes du discours de l’autre, l’autre supervisé, l’autre patient, sans oublier les siens propres, qui donnent toutes indications sur la marche à suivre tout en n’oubliant pas l’acquisition nécessaire de la reconnaissance des tendances et des structures (psychopathologie, psychiatrie, psychanalyse) des personnalités en question.

Nicolas Koreicho – mars 2018 – Institut Français de Psychanalyse©

La Supervision

Supervision 1. Principes en supervision

Supervision 2. Transfert en supervision

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Johnny, héros des mal-aimés

Nicolas Koreicho – Janvier 2018

5 décembre 2017. Mort de Johnny, héros des mal-aimés.

Johnny Hallyday 2012 ; Crédit photo AFP

Cette fin d’année aura vu advenir deux événements extraordinaires d’un point de vue psychanalytique et mythologique, au sens de Barthes.

D’une part la mort de Johnny Hallyday, d’autre part ses obsèques.

Nous pensions cet homme invincible, indestructible, lui qui avait survécu au double abandon de ses parents et à son élévation, seul, à travers toutes les épreuves et les couronnements de sa vie, au statut d’étoile.

D’une enfance psychotique ou le jet de déjections lui tenait lieu d’expression jusqu’à l’âge avancé du patriarche rassurant, Johnny s’est vu construire, au fur et à mesure des années et des épisodes de sa vie, une existence de destruction et de construction.

Véritable héros français résilient, adulé des mal-aimés, de ceux qui n’ont pas eu tout l’amour désiré de leurs parents, éducateurs, maîtres, l’homme a représenté au plus juste choix de ses chansons les projections de ceux qui, dans les familles, dans la société, pour les bien-pensants, demeurent les mal-aimés.

D’ailleurs ce sont eux, les mal-aimés, les mauvais élèves, les mal-pensants de la République caviar qui ont porté aux nues religieuses l’un des leurs, en l’exact fantasme de celui qui n’est jamais allé à l’école et qui fut obligé de paraître, dans le paradoxal rôle de la vedette, à la fois simple et éblouissant.

Mauvais exemple mais bonne énergie, sa mort fut saluée par « les petits, les obscurs, les sans-grades », certes, mais par les honnêtes gens, pas par ceux qui font la une des faits divers, et ces mêmes honnêtes gens reconnurent en lui le statut de héros qui fit être moins seul puisqu’il avait la charge de veiller sur nos tourments en « force qui va », en frère devenant le père qui leur avait manqué.

Tel est souvent, d’ailleurs, le rôle de la chanson qui va demeurer la grande consolatrice de nos existences parfois inachevées.

Nicolas Koreicho – Janvier 2018 – Institut Français de Psychanalyse©

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Norme – Loi – Image spéculaire en psychanalyse

Nicolas Koreicho – mai 2017

Compte tenu de l’influence qu’exercent sur eux-mêmes directement et réciproquement sujets et objets, la norme pourrait représenter une sorte d’éthique dans laquelle ces sujets et ces objets disposeraient de repères communs  protégeant des pathologies narcissiques, des états-limites, des clivages de la personnalité.

La norme devrait alors de quelque manière instituer a minima une Loi symbolique, qui trouve sa raison d’être dans l’idée de pallier une carence paternelle, elle-même consécutive à l’absence du Père, réelle ou conséquente, la faillite du Père conduisant à l’idée de le retrouver dans un autre rassurant, c’est-à-dire susceptible de poser des limites, ce qui explique meurtres, crimes, délits caractéristiques des pathologies perverses, psychopathiques, toxicomaniaques, limites et de certaines psychoses paranoïaques et schizophréniques, puisque, immanquablement, l’image du père sera retrouvée en le policier, le commissaire, le juge, l’éducateur.

  1. Compte tenu de l’influence qu’exercent sur eux-mêmes sujets et objets

Les neurosciences ont mis en évidence une qualité spécifique du cerveau humain et des autres mammifères à produire de la relation, à un moindre degré, c’est-à-dire une capacité sociale des sujets et des objets à partager pensées, sentiments, intentions, actes.
Cette qualité sociale spécifique se traduit par des mécanismes neuronaux qui régissent nos pensées, nos sentiments, nos intentions, nos actes dans leurs relations avec les autres.
Certains de ces neurones sociaux, appelés neurones-miroirs, nous permettent de percevoir l’influence des pensées, des sentiments, des intentions, des actes des autres, et nous influençons, de la même manière, les autres par nos propres pensées, sentiments, intentions, actes.
Cela représente une déclinaison neuroscientifique du concept psychanalytique d’intersubjectivité.
Ces neurones sociaux sont de deux ordres. Ceux d’une part qui nous permettent de transmettre et de comprendre les sentiments, et qui proviennent de l’amygdale[1]. Ceux d’autre part qui nous permettent de transmettre et de comprendre les idées, et qui se situent au niveau des yeux. Parmi ces derniers, les neurones atractoïdes, très rapides, déterminent en permanence, y compris pendant la période embryonnaire, nos relations aux autres. Leur multiplication, leur efficience, dépendent de la qualité des soins, de la tendresse, de l’amour[2], tandis que l’anxiété, la colère, la peur y font obstacle.
Ces neurones sociaux sont la condition sine qua non de notre intégration et de la faculté d’aimer, d’être aimé, de la santé, du bonheur, ils sont la condition de notre survie en société et de notre épanouissement.
Les neurones-miroirs, sont, à l’instar d’autres neurones et neurotransmetteurs, ceux qui se transmettent de génération en génération dans le système que l’on appelle de l’épigénétique.

C’est ainsi que s’il existe une qualité qui régit notre relation à l’autre, l’influence mutuelle, il n’en est pas qui régule notre relation à l’autre.

  1. La norme pourrait représenter une éthique prototypique dans laquelle ces sujets et ces objets disposeraient de repères

Cette éthique prototypique pourrait être représentée par ce que l’on appelle la Loi symbolique.
Ce concept provient de l’idée d’un ordre symbolique qui, selon C. Lévi-Strauss, est fondateur de la sociabilité[3]. Fonction sans laquelle les groupes sociaux déclinent (décadence) puis disparaissent (explosion du pulsionnel, de la violence, puis implosion personnelle). Cette loi est non écrite, universelle, immuable et s’inscrit au-dessus des lois édictées, juridiques, religieuses, idéologiques.
La Loi symbolique en tant que telle n’est pas consciente, mais répond à des universaux d’intégration du corps humain et des grands termes de l’inconscient dans le corps social. Elle est susceptible d’assimiler les grandes étapes d’évolution de la personnalité et dépasse les fantasmes originaires[4] qui doivent, pour garantir l’équilibre de la personne, ne se rencontrer qu’une fois.
La Loi symbolique s’actualise des sèmes suivants :

  • Proscription : meurtre, inceste. (Retour au sein maternel)
  • Verbalisation : nomination de la parenté, dès lors, proscription du crime et respect de la différence des générations. (Séduction)
  • Prohibition : amoralité du vol, du viol, de l’abus de pouvoir. (Scène primitive)
  • Prescription : différence des sexes. (Castration)

C’est alors que le sujet est autorisé à intégrer cette loi surmoïque ou à régresser à l’homéostasie psychique du narcissisme primaire dans ses élaborations sadomasochiques, pathologiques, psychotiques.

         3. Norme comme protection du clivage de la personnalité

Cette Loi permet donc à une norme intrapsychique et sociétale de s’établir, dès lors qu’elle protège le sujet du clivage du moi.
La norme serait une manière de pallier la culpabilité qui résulte du premier meurtre[5], le meurtre du père, qui était pour la horde primitive une façon immédiate (non médiée par un autre, justement) de répondre à sa polygamie exclusive, et non d’instituer un ordre, encore moins une loi, la faillite du Nom-du-Père conduisant à l’inexistence de l’Autre[6] ou à sa négation.
Le clivage du moi abordé par Janet en 1889 puis par Freud et Breuer en 1895, représente une action mentale de séparation, de division du sujet ou de l’objet, par deux mouvements simultanés et opposés (l’une désirant la satisfaction, l’autre souhaitant s’adapter à la réalité), en faisant coexister sous la menace de l’angoisse, les deux mouvements.
C’est ainsi que le clivage du moi représente dans sa forme acceptable (possiblement refoulée) un mécanisme de défense. Dans sa forme extrême, érigée en système, le clivage du moi autorise tous les excès dans la relation à l’autre.
Deux pensées, deux sentiments, deux intentions, deux actions contradictoires, conflictuelles, peuvent se concevoir dès lors que l’une des deux pensées, intentions, sentiments, actions, est médiée par le refoulement, le raisonnement, l’émotion, la possibilité de différer. L’angoisse peut ainsi être apprivoisée.
Le clivage permet d’organiser alors la vie en société, puisqu’il permet d’intégrer les règles sociétales régulant notre relation à l’autre, la Loi symbolique. Le clivage diffère les tendances aux réponses spontanées, irréfléchies, immédiates.
A l’inverse, le clivage peut représenter un danger de déstructuration, de déshumanisation. Les passages à l’acte des personnalités limites, des pervers, des toxicomanes, des psychopathes, de certains psychotiques, réalisent l’idée d’un bon objet, idéal, et d’un mauvais objet, qu’il est nécessaire de détruire. Ici, destruction de soi et destruction de l’autre sont la règle.
Cependant, lorsqu’il est contenu dans une norme, qui elle-même provient d’une Loi symbolique, le clivage permet de faire coexister deux motions, l’Eros de l’amour par exemple, avec le Thanatos de la castration par exemple, dans l’éprouvé qui évite de blesser l’autre. Faire attention, prendre soin, accueillir permet de se faire à l’autre et à ses besoins tout en développant une reconnaissance de soi dans la considération mutuelle.

A l’inverse, dans son versant pathologique, le clivage systématique empêche l’harmonie, en soi et avec l’autre, et ouvre sur l’insensibilité, à l’autre, à sa posture, à sa souffrance, et impose la désintégration de la relation dans la famille et dans la société.

Nicolas Koreicho – mai 2017 – Institut Français de Psychanalyse©

Voir aussi :

Stade du miroir et narcissisme

I De Narcisse au narcissisme

II De Narcisse au narcissisme

[1] Impliquée dans les circuits de l’émotion, et en particulier dans ceux de la peur, de l’anxiété, du sentiment de danger. Son activité est réduite au contact de l’ocytocine (un peptide du plaisir)

[2] Cf. Winnicott : holding, handling, object presenting
Cf. Lacan : le stade du miroir

[3] Fonction symbolique, selon cet auteur

[4] Retour au sein et au ventre maternel, séduction incestuelle, castration effective, scène primitive réitérée

[5] Freud. Totem et tabou

[6] Isabelle Morin. La traversée de la loi

 34RL1H3    Copyright Institut Français de Psychanalyse

Stade du miroir et narcissisme

Nicolas Koreicho – mai 2017 

Louis-Jean-François Lagrenée, Écho amoureuse de Narcisse, huile sur cuivre, 1771 – Musée du Louvre

C’est Henri Wallon qui, le premier, a formulé le concept de « stade du miroir ». Après lui, trois auteurs principaux se sont emparé du concept et l’ont développé, chacun selon son élaboration théorique : Jacques Lacan, Françoise Dolto et Donald Winnicott. Nous décrirons le concept selon Lacan et selon Winnicott.

Pour Lacan, ce stade est le formateur de la fonction sujet, le « je », de l’enfant âgé de 6 à 18 mois. Mais cette fonction ne peut se mettre en place que par la présence de l’autre. En effet, l’idée de pouvoir dire « je », n’acquière tout son intérêt que s’il y a quelqu’un à qui s’adresse, le proposer, voire l’imposer, dans l’idée de pouvoir disposer, ensemble, d’une existence, ne fût-ce que temporaire, dans un dialogue reconnaissant l’un pour l’autre. On retrouve alors une partie de la constitution de la personnalité, savoir l’intersubjectivité du sujet, développée par les philosophes du langage.

À une période où l’enfant a déjà fait, sur le mode angoissant, l’expérience de l’absence de sa mère (période anaclitique), le stade du miroir représente la prise de conscience sécurisante, de l’unité corporelle et, selon Lacan, laquelle doit être nantie de la « jubilation » de l’enfant au plaisir qu’il a de contempler l’image de son unité, à un moment où il ne maîtrise pas encore physiologiquement cette unité. Ce vécu du morcellement corporel, et du morcellement, plus largement, des identifications successives qui vont le constituer ainsi que le décalage que provoque cette image spéculaire entière, permet l’identification de l’enfant à sa propre image. Il s’agit ici du narcissisme comme cohésion, donc.

Le rôle de l’Autre

Ultérieurement, Lacan a développé un aspect important du stade du miroir, en y introduisant une réflexion sur le rôle de l' »Autre ». Dans l’expérience archétypique du stade du miroir, l’enfant n’est pas seul devant le miroir, il doit y être porté, présenté par l’un de ses parents, singulièrement la mère, qui lui désigne, tant physiquement que verbalement, sa propre image. Nous pourrions considérer que ce « portage » est symbolique. Ce serait dans le regard et dans le dire de cet autre parental, tout autant que dans sa propre image, que l’enfant prendrait conscience de son unité. En effet, l’enfant devant le miroir reconnaît tout d’abord l’autre, l’adulte à ses côtés, qui lui dit « – Regarde c’est toi, comme tu es beau ! », et ainsi l’enfant comprend « C’est moi, cette image valorisée ». Où l’on peut apprécier le narcissisme, dès lors, comme cohérence.

Le regard va donc constituer pour le sujet une action – une expression, une façon, un fait –  fondamental puisque c’est lui qui va permettre à cette identification au semblable d’évoluer et de « s’individuer ». L’image du corps du nourrisson passe par celle constatée dans le regard de l’autre ; ce qui fait du regard un concept capital pour ce qui concerne la valeur que le bébé s’attribue et donc, dans cette auto-attribution, une valeur narcissique.

Cette période est également celle de la mise en place de l’objet (l’autre), l’objet étant la source du désir – ou de la crainte – de l’enfant. Il va d’abord comprendre l’objet (l’autre) en se référant à l’objet du désir de l’autre, c’est-à-dire à la façon dont l’autre l’aura regardé, c’est-à-dire accepté ou rejeté.

Stade du miroir, Idéal du Moi, Moi idéal

La prématuration biologique de l’enfant humain favorise la capture de son psychisme par l’image spéculaire (image du miroir), dont la complétude apparente lui permet d’anticiper de façon  imaginaire cette maturation physiologique qui lui manque. L’illusion ne se maintient que si le regard de la « Mère » (qui à ce stade incarne le « grand Autre », c’est-à-dire, selon Lacan, le « réseau des signifiants », le lieu de la détermination signifiante du sujet) confirme l’enfant dans cette reconnaissance imaginaire (imagée).

Dès lors, l’image spéculaire (Idéal du moi : prototype du moi. Ce que la personne veut être pour l’autre) sert de modèle à la constitution du Moi du sujet, consacrant définitivement la confusion entre l’autre « imaginaire » (le semblable, le « petit autre ») que le sujet sera amené à rencontrer, et le « grand Autre » (« trésor du signifiant ») qui est le moteur de la structure du Moi. La prégnance de ce premier leurre permet de comprendre comment les détails constitutifs de l’image du corps vont être réutilisés et rationalisés par le Moi dans une nouvelle interprétation mythique de la réalité du Moi (Moi idéal, cette fois, issu du Ça, ce que le sujet attend pour lui-même).

Selon Lacan

Après avoir formulé à la suite de Henri Wallon, le concept du stade du miroir, Lacan a retravaillé toute sa vie ce concept, même si, plus tard, il en a regroupé les principes de façon plus générale sous le concept d' »imaginaire ». Dans le cadre de ses travaux ultérieurs, il a corrigé certains biais de sa conception d’origine, envisageant moins le stade du miroir comme une étape nécessaire dans le développement de l’enfant, que comme la base de la constitution d’un sujet, divisé entre le Je, le sujet de l’inconscient, et le Moi, c’est-à-dire l’instance qui relève de l’image et de la relation à l’autre. En définitive, on peut résumer l’importance de ce stade du miroir pour Lacan, comme suit :

« Tout d’abord, il contient une valeur historique car il marque un tournant décisif dans le développement intellectuel de l’enfant. D’un autre côté, il représente une relation libidinale essentielle à l’image du corps » (J. Lacan en 1951, cité par Dylan Evans, dans son Dictionnaire d’introduction de la psychanalyse lacanienne).

Selon Winnicott

C’est en questionnant le développement de l’identité que Winnicott, lui aussi, va s’intéresser au phénomène du miroir en référence au regard de l’autre comme métaphore de miroir. En 1967, il écrivait : « Dans le développement émotionnel de l’individu, le précurseur du miroir est le visage de la mère […] qu’est-ce que le bébé voit lorsqu’il regarde le visage de sa mère ? Je suggère qu’ordinairement ce que le bébé voit, c’est lui-même. » La question induite dans cette observation est d’inférer la manière dont l’enfant a été aimé. Une des préoccupations centrales de Lacan était aussi de comprendre la naissance du sujet : le stade du miroir représente le stade mythique où l’enfant pense le « je » pour la première fois en relation à une image qui le représente : un nourrisson. De là la nourriture comme métonymie de l’affection.
Enfin, la conjonction conséquente logique image de soi – estime de soi – confiance en soi, apparaît et se détermine, la vie durant.

Nicolas Koreicho – mai 2017 – Institut Français de Psychanalyse©

Voir aussi :

I De Narcisse au narcissisme

II De Narcisse au narcissisme

Norme – Loi – Image spéculaire en psychanalyse

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Le Symptôme

Nicolas Koreicho – Avril 2017

Etymologie, origine, signification, en psychanalyse et en psychopathologie.

Fluorite sur socle

Le mot σύμπτωμα, en grec, signifie « accident », « coïncidence » ; il est constitué du préfixe σύν, Sym de sun « avec, ensemble » et de πίπτω, piptein « tomber, survenir, arriver ». Le symptôme est donc, à l’origine, « ce qui survient ensemble », ce qui « concourt » ou « co-incide (tomber sur) », au sens littéral du terme.
D’où « fait qui permet de prévoir, ou qui manifeste un état, une évolution, une émotion ».

Un symptôme, « rencontre », c’est en cela un signe fonctionnel, est un signe clinique qui représente une manifestation d’une maladie, tel qu’exprimé et ressenti par un patient. En général, pour une pathologie donnée, les symptômes sont multiples, il peut y avoir le symptôme d’un symptôme, et parfois il peut ne pas y avoir de symptôme : la maladie est dite dans ce cas asymptomatique. Inversement, un même symptôme peut très souvent être attribué à différentes maladies : on ne peut donc en général pas conclure automatiquement qu’un symptôme (par exemple, le mal de gorge) est dû à une maladie donnée (par exemple, la grippe) ; ce serait commettre le sophisme de l’affirmation du conséquent.

Le symptôme n’est que l’expression d’un mal ancien qui n’a pu s’exprimer en mots ou en gestes, c’est-à-dire en signifiés exacts. C’est pourquoi la psychologie positive, les TCC, la méthode Coué, ne sont pas tenables à long terme, en ce qu’elles ne s’occupent que de la forme du symptôme, de son exprimé.

Le symptôme correspond, avec la maladie, l’accident, l’angoisse, à l’un des moyens pour l’inconscient d’atteindre son objectif premier : signaler à un patient qu’il est temps de faire la personne être elle-même (coïncider) afin de procéder à une intégration en la personne de la signification de son ressenti.

Lorsque l’on veut permettre la transmission à l’autre de la forme de son symptôme et, inconsciemment, sa cause, son signifiant, il s’agit de transmettre des éléments d’un méta-discours déjà a minima psychopathologique pour une meilleure compréhension de l’humain, par soi, par l’autre, dans ce qu’il a de plus mystérieux et grâce à la mobilisation d’une expérience éminemment individuelle et singulière.

Ainsi, lorsque l’on souhaite comprendre et interpréter un symptôme – c’est d’ailleurs pour quoi le travail sur soi est indispensable pour l’accompagnement d’autrui – il s’agit de reprendre ou de poursuivre l’analyse de son propre fonctionnement en se référant d’abord à soi-même, puis à l’autre, en particulier dans la relation.

C’est le travail sur soi qui permet de fonctionner de manière satisfaisante avec l’autre, et, a fortiori, de le comprendre.

C’est ce travail, sur les rapprochements possibles entre les éléments de psychopathologie repérables et les situations rencontrées, qui implique que l’on doive partir des formes marquées, « pures » (formes pathologiques), pour en comprendre les formes atténuées, ordinaires, « normales ». En chacun de nous existent ces tendances, il faut en étudier les formes caractérisées pour comprendre la place des potentialités psychopathologiques et les formes qu’elles prennent dans la réalité de l’expérience et du partage.

Il s’agit tout naturellement d’approfondir sa propre sensibilité, sa proximité avec son propre inconscient pour apprendre à réfléchir en fonction de ce que les notions rencontrées inspirent.

Nous devons aussi mobiliser ce que l’on a en soi d’intuition, de culture, particulièrement de culture littéraire et artistique. Nous pouvons nous référer ici au roman, à la poésie, au théâtre et, quelquefois, à l’essai, dès lors qu’ils emploient les mots justes, ainsi qu’à la peinture, à la sculpture, à la musique.

Nous sommes amenés à faire des liens entre notre rôle et la psychopathologie, déontologiques et éthiques en particulier.

Il est nécessaire de considérer la psychopathologie et la psychanalyse sous ses formes abouties (névroses, psychoses, pathologies narcissiques) pour en observer les formes atténuées (comportements, troubles, types, crises) afin de les reconnaître (re-co-naître) en soi et en l’autre.

Notons, pour les orientations professionnelles des uns et des autres, que les stratégies psychothérapeutiques sont fondamentalement différentes des stratégies d’accompagnement, et que si l’on peut se référer sans crainte à la théorie et à des lieux communs, à l’observation de bon sens, en favorisant son implication personnelle, sa pensée libre, ses liaisons, sa flexibilité, son autonomie, son adaptation, il faut toujours avoir la distanciation nécessaire à son propre métier afin de ne pas abîmer ou ralentir les personnes que l’on accompagne ou dont on prend soin.

Pour Freud

Ainsi, la peur du cheval chez Le petit Hans fait substitution d’un péril extérieur à un danger intérieur.

Un châtiment externe (être castré) se trouve remplacé par un autre (être mordu) interne.

Il est nécessaire de réaliser la différenciation entre inhibition et symptôme (indice d’un processus morbide).

Le symptôme est indice et substitut d’une satisfaction pulsionnelle qui n’a pas eu lieu, un succès du processus de refoulement. Par le processus de refoulement, le plaisir de satisfaction est transformé en déplaisir et le déplaisir est le résultat d’une satisfaction pulsionnelle.

Le Moi tente de supprimer le caractère étranger et isolé du symptôme en utilisant toutes les possibilités de le lier à lui-même et par de tels liens de l’incorporer à son organisation. De tels efforts influencent l’acte de formation du symptôme.

Nous pouvons prendre l’exemple du symptôme hystérique (théatro-corporel) transparent en tant que compromis entre le besoin de satisfaction et celui de punition, devant témoin.

En tant qu’accomplissement d’une exigence du Surmoi, un tel symptôme a part au Moi, et indique une position du refoulé en même temps qu’un lieu d’irruption de ce refoulé dans l’organisation du Moi.

Freud nomme ces symptômes des « postes frontières à occupation mixte ».

L’existence du symptôme peut empêcher l’apaisement d’une exigence du Surmoi ou le rejet d’une revendication du monde extérieur.

Les symptômes de l’hystérie de conversion, paralysie, contracture ou décharge motrice, douleur, hallucination, sont des processus d’investissement. Ils remplacent un cours d’excitation perturbé.

La douleur fut présente dans la situation où survint le refoulement ; l’hallucination fut jadis perception, la paralysie fut défense contre une action qui fut inhibée, la contracture est déplacement pour une innervation musculaire dont on avait eu jadis l’intention à un autre endroit, l’accès convulsif est l’expression d’une éruption d’affect qui s’est soustraite au contrôle normal du Moi, etc.

Les questions à se poser sont alors de savoir ce que le symptôme, sa forme et son expression, le lieu qu’il concerne, représentent, éventuellement de façon associative.

Les symptômes de la névrose de contrainte sont ou bien des interdictions, des mesures de précaution, des pénitences, ou bien des satisfactions substitutives, sous un déguisement symbolique.

Ils représentent une défense contre les revendications libidinales du complexe d’Œdipe.

Quand le Moi commence ses efforts de défense, il obtient comme succès que l’organisation génitale soit ramenée au stade antérieur sadique-anal.

La formation de symptômes dans la névrose de contrainte tend à accorder toujours plus d’espace à la satisfaction substitutive. Les symptômes comme restrictions du Moi deviennent des satisfactions, souvent en  » un piètre compromis « . Un Moi « restreint à l’extrême » est réduit à chercher ses satisfactions dans les symptômes.

Le déplacement du rapport de force en faveur de la satisfaction peut conduire à la paralysie de la volonté du Moi.

Le conflit entre Ça et Surmoi englobe toutes les tentatives du Moi pour se sortir de ce conflit.

Les symptômes lient l’énergie psychique, en lui évitant l’angoisse. L’inhibition que le Moi s’impose pour éviter l’angoisse peut être appelée symptôme.

Fonction du symptôme

Dans Introduction à la psychanalyse, Freud compare le symptôme et la structure du rêve. Selon lui, le symptôme est un désir réalisé « symptôme qui reproduit d’une manière ou d’une autre cette satisfaction de la première enfance, satisfaction déformée par la censure qui naît du conflit. »

Lacan reprend la thèse freudienne et dit que, comme le langage, il est analysable. Le symptôme est « structuré » par le processus métaphorique du langage, ce qui n’est pas inexact, il est une formation de l’inconscient comme le rêve, le mot d’esprit, le lapsus..

Dans lituraterre il revient sur le symptôme métaphore et y adjoint la notion de « symptôme jouissance ». Plus tard encore, il définit le symptôme comme lettre à la jonction du symbolique et de la jouissance. La lettre, comme le symptôme, est le résultat d’un signifiant refoulé qui fait retour partiellement et revient avec sa charge de jouissance.

Si, dans un premier temps, le symptôme apparaît comme étant un matériel qui attend d’être déchiffré, il sera rapidement repéré par Freud comme étant la manifestation d’une satisfaction substitutive répondant à un défaut de « jouissance ». Le symptôme est une souffrance qui, d’une certaine manière, satisfait. Il y a dans le symptôme quelque chose de noué, qui rend difficile le traitement du symptôme, car le sujet, quoi qu’il en dise, y tient en tant que modalité existentielle d’un conflit qu’il s’agira de comprendre. C’est ce paradoxe, cette aporie que représente le symptôme.

Plutôt que de gloser sur le paradoxe, je voudrais reprendre cette idée de Freud selon laquelle le symptôme est tout d’abord une « formation de compromis« , puisque dans cette formation particulière qu’est le symptôme, se satisfont à la fois, en un même compromis, le désir inconscient et les défenses contre ce désir. Selon l’étude du mécanisme de la névrose obsessionnelle, Freud constate que les symptômes portent en eux-mêmes la trace du conflit défensif dont ils sont le fruit. Dans les représentations obsédantes, le souvenir refoulé est déformé et prend la forme de « formations de compromis entre les représentations refoulées et refoulantes ».

Dès lors, le compromis sera au cœur de toute production de l’inconscient, de tout rêve, de tout symptôme.

Ainsi, un symptôme névrotique est « le résultat d’un conflit ». Deux forces séparées (le désir, son refoulement) se réconcilient dans le symptôme. C’est d’ailleurs « ce qui explique la capacité de résistance du symptôme : il est maintenu de deux côtés ».

Y a-t-il une différence entre la formation de compromis et la formation du symptôme ?

Freud assimile d’abord la formation de symptôme au retour du refoulé. Cependant, il en fait deux processus distincts, les facteurs qui donnent au symptôme sa forme étant indépendants des facteurs qui donnent son caractère à la défense. En réalité, le symptôme et la défense ne correspondent pas à la même opération.

La formation de symptôme correspond, prend non seulement la forme de formations de compromis, mais également celle de formations réactionnelles ainsi que de formations substitutives.

Formation réactionnelle

Une formation réactionnelle correspond à une attitude psychologique telle que celle-ci est l’opposé du désir refoulé. Par exemple la pudeur comme expression d’une pulsion exhibitionniste. C’est un contre-investissement d’un élément conscient inverse à l’investissement inconscient.

Ces formations peuvent être localisées à un comportement ou bien participer d’un caractère général de la personnalité.

Cliniquement, une formation réactionnelle possède la valeur d’un symptôme dans la mesure où elle n’est pas l’objet d’une intentionnalité. Formation de « remplacement », la formation réactionnelle prend la place d’une représentation pénible et lui substitue un « symptôme primaire de défense » ou « contre-symptôme » qui sont censés annuler l’expérience infantile libre, non censurée. La représentation et le conflit qu’elle implique sont remplacés par une vertu morale obsessive. Ainsi, dans la névrose obsessionnelle, les formations réactionnelles sont directement en rapport d’opposition avec la réalisation du désir.

Les traits de caractère constitués, les altérations du Moi constituent des processus de défense consolidés, ou l’agressivité d’une réaction s’exprimera par exemple que vis-à-vis d’une personne ou d’une situation. Le geste violent de l’hystérique pour un enfant tranchera ainsi avec la tendresse générale qu’elle témoigne habituellement aux enfants. La propreté exacerbée tranchera avec les fantasmes d’analité. Dans l’exercice même d’une vertu affichée et de ses actes poussés dans leurs dernières conséquences, on pourra observer à un moment donné une pulsion antagoniste, l’extrême attention éducative se transformant en pédophilie. Le juge obsédé par l’équité et la justice pourra devenir de la sorte le sadique se comportant de manière cruelle avec tel ou tel.

Une part importante du Surmoi se constitue en fonction de cette formation réactionnelle.

Formation substitutive

Une formation substitutive désigne des symptômes ou des formations équivalentes (lapsus, fantasmes, traits d’esprit, actes manqués) qui remplacent des contenus inconscients.

Cette formation a une double signification. Une signification économique, la formation substitutive donne une satisfaction au désir inconscient, une signification symbolique, la formation substitutive remplace un contenu inconscient par un autre auquel il est associé.

Formation de compromis, formation réactionnelle et formation substitutive entrent dans la composition du symptôme. En effet, si le symptôme est le produit d’un conflit défensif, il est formation de compromis ; si le désir cherche dans le symptôme à s’y satisfaire, il est formation de substitution ; si le symptôme est d’abord fruit d’un processus défensif, il est formation réactionnelle.

A la suite de Freud, Lacan lie le symptôme à la fonction paternelle et à ses ratés. Le symptôme est alors le signe de ce « ratage », dont l’interprétation se fait en partie dans le cadre du transfert. On retrouve d’ailleurs cette mise en regard du père et du symptôme dans la littérature psychanalytique : le père pervers des premières hystériques de Freud, le père de Hans et sa complaisance, le père d’Ernst Lanzer et son rapport aléatoire à la parole donnée, le père de Dora et son impuissance sexuelle, le père éducateur de Schreber. Le symptôme est alors, pour reprendre un mot de Marc Strauss, « l’index du dysfonctionnement de la métaphore paternelle ».

Du point de vue du soignant, la première fonction d’un symptôme c’est de permettre d’établir un diagnostic.

Les émotions

Les émotions sont la traduction de la nécessité de mouvement, c’est-à-dire de changement pour une meilleure adaptation. Etym. Ex (extérieur) – movere (se mouvoir), « mettre en mouvement ». Du latin emotionem, de emotum, supin de emovere, émouvoir. Mouvoir (-motion) vers l’extérieur (é-). Historiquement, « mouvement, trouble d’une population ; mouvement, trouble du corps », perceptible par soi ou par l’extérieur. Aujourd’hui, « trouble de la sensation »

Les émotions primaires sont liées à la survie du corps.

Elles stimulent le système nerveux autonome (viscéral), le système musculo-squelettique (muscles faciaux, posture), le système endocrinien.

Les émotions secondaires sont liées à l’organisation de la pensée.

La vie – Le désir – Le corps

Un corps en souffrance, c’est comme une lettre en souffrance. Il n’est pas perdu, il est en attente, délaissé. Il s’agit de le retrouver, et, pour cela, de le reconsidérer, avec ce qu’il a vécu, souffert. Réveiller son droit à l’existence, à la projection vers le lendemain, à s’imposer (phallus).

Le schéma corporel. Comme les premières expériences, les épreuves de l’esprit se voient sur le corps.

La religion et le corps sont intimement liés, le plus souvent selon le mode de la punition, jusqu’au crime, ou au contraire selon le mode de l’élation et de la sublimation, jusqu’à l’œuvre.

 L’hypocondrie

Elle est le fruit de la transformation des reproches à faire aux autres qui n’ont pu être exprimés, découlant de chagrins non pris en compte ou de pulsions agressives, en reproches à soi-même puis en plaintes de douleurs, de maladie somatique, le plus souvent touchant au système digestif. « Des choses n’ont pas été digérées ». Il existe à la fois une plainte et un rejet de l’aide, cette aide qui aurait du être donnée jadis par des êtres affectivement liés à soi. Le reproche est masqué et reste agissant. Il nous faut à présent rendre possible son expression, dans ses dimensions historiques, inconscientes et instancielles.

Nicolas Koreicho – Avril 2017 – Institut Français de Psychanalyse©

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La beauté

Charles Baudelaire

La beauté

Canova

Antonio Canova – Hébé (1799)

Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre,
Et mon sein, où chacun s’est meurtri tour à tour,
Est fait pour inspirer au poète un amour
Éternel et muet ainsi que la matière.

Je trône dans l’azur comme un sphinx incompris ;
J’unis un coeur de neige à la blancheur des cygnes ;
Je hais le mouvement qui déplace les lignes,
Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.

Les poètes, devant mes grandes attitudes,
Que j’ai l’air d’emprunter aux plus fiers monuments,
Consumeront leurs jours en d’austères études ;

Car j’ai, pour fasciner ces dociles amants,
De purs miroirs qui font toutes choses plus belles :
Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles !

Charles Baudelaire – Les Fleurs du mal

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Le scénario fantasmatique

Le scénario fantasmatique

Scénarios pervers, paraphilique, narcissique, onirique, artistique

« Alors, ils se montaient des bobards, des entourloupes monumentales, ils rêvaient tous de réussites, de carambouilles formidables… Ils se voyaient expropriés, c’était des fantasmes ! »
Céline, Mort à crédit, 1936.

Jean-Honoré Fragonard – Céphale et Procris, 1755 – Musée des Beaux-Arts, Angers

Distinctions : Fantasme – Passage à l’acte – Délire – Mythomanie – Hallucination

Il est nécessaire de différencier le langage propres aux pulsions (inconscient : délires), de celui accessible par le conscient (fantasmes), des constructions fantasmatiques perverses agies (passages à l’acte pervers), du mode discursif (mythomanies), du mode perceptif (hallucinations).

Dans la névrose, les fantasmes sont refoulés et entraînent une souffrance alors que, dans la perversion, les pulsions s’expriment sous l’égide du principe de plaisir. D’où la théorie freudienne : « La névrose est le négatif de la perversion ».

Les fantasmes qui accompagnent les relations sexuelles (érotiques, actives, pré- et post- orgasmiques, négatives) sont conscients ou provoquées ou imposées par les « rejetons » du refoulé et transmis de la pensée, visuelle le plus souvent, à l’impulsion physique.

Le fantasme est conscient et ne se manifeste pas dans la réalité (sauf réalisation substitutive avec mise en scène).

Le délire est inconscient et se manifeste dans le réel neurologique et l’isolement de la perception. L’acception contemporaine du terme permet une prise de liberté, relative, dans la réalisation cadrée de plaisirs cadrés dans un contexte.

La mythomanie est un syndrome discursif produit par un clivage du moi ou un ersatz facilitant l’équilibre du mythomane. Ex. Le syndrome de Münchausen.

L’hallucination est l’expression d’un désir, ou d’une crainte, en une perception sans référent située hors de la réalité du sujet (diff. du délire). A ce titre elle est mentale, (visuelle, auditive), sensorielle (impression de réalité), cénesthésique (sensation), motrice.

Selon les auteurs du Vocabulaire de la psychanalyse, le fantasme est un « scénario imaginaire où le sujet est présent et qui figure, d’une façon plus ou moins déformée par les processus défensifs, l’accomplissement d’un désir et, en dernier ressort, d’un désir inconscient. » (Laplanche, Pontalis – 1967).

Le scénario fantasmatique

Lorsque Freud définit le mouvement qu’il nomme désir (wunsch), il évoque l’hypothèse du réinvestissement d’une trace mnésique de satisfaction liée à l’identification pulsionnelle.
L’observation de la satisfaction alimentaire chez le nouveau-né constitue un exemple du premier repérage pulsionnel :
La faim, créatrice de tension (cris, pleurs) est source de déplaisir. Le lait, pourvoyeur de satisfaction (apaisement) est source de plaisir. La tétée est source de résolution sexuelle, future éventuelle modèle à fantasme.
Ainsi, c’est une expérience de satisfaction qui est liée à la réduction de la tension originaire de la pulsion. Cette première expérience de satisfaction, organique, laisse une trace, mnésique, une représentation du processus pulsionnel au niveau de l’appareil psychique à laquelle se trouve désormais liée l’image et la perception de l’objet ayant procuré le plaisir. Dès que le besoin se représentera, la relation précédemment établie sera la source d’une nouvelle impulsion ; elle investira à nouveau l’image mnésique de cette perception dans la mémoire. Autrement dit, elle reconstituera la situation de la première satisfaction où l’enfant imagine (fantasme) avoir créé l’objet. La propension à « créer » du fantasme pourra par la suite s’établir à l’envi.

Un fantasme, ou plus élaboré, un scénario fantasmatique, est un scénario imaginaire, une fiction où le sujet est présent et qui figure de façon plus ou moins déformée, par les processus défensifs, et les instances du Ça, du Moi, du Surmoi, l’accomplissement d’un désir.
On ne peut donc pas parler de mémoire au sens commun du terme, mais de traces mnésiques dans l’Inconscient du sujet, lesquelles sont des réalités psychiques pour le sujet de l’Ics, mais que la personne ignore, ou veut ignorer.
Il existe tout un répertoire de la vie fantasmatique : sexualité, agression, fantasmes de gloire, d’abandon, de castration, etc., liés à quelques noyaux organisateurs de la vie psychique, en particulier aux fantasmes originaires.
Le fantasme est une formation de compromis, il élabore et aménage différents matériels psychiques, dont certains sont conscients et d’autres pas. Certains fantasmes demeurent inconscients. Par ailleurs, le fantasme peut témoigner d’une fixation de la sexualité à un stade psychosexuel, comme le stade oral ou le stade anal. De ce point de vue, il est résultat d’une régression.
La capacité à fantasmer signe une certaine normalité psychique, ainsi qu’il en est du souvenir, du rêve, etc. : on peut soupçonner chez les patients psychosomatiques une défaillance de la fonction fantasmatique, repérée sous la forme de la pensée opératoire. Le fantasme permet ainsi une régulation psychique des désirs inconscients, nécessaire à la bonne santé mentale.

Les fantasmes originaires

Les fantasmes originaires sont des fantasmes qui transcendent le vécu individuel et ont un certain caractère d’universalité. En ce sens, ils sont à rapprocher des mythes collectifs. Ils « mettent en scène » ce qui aurait pu dans la préhistoire de l’humanité participer à la réalité de fait et à ce titre ils entrent dans le cadre de la réalité psychique.

Ce sont :
La scène primitive – La castration – la séduction – la vie intra utérine, le sein maternel.
Ils renvoient respectivement à :
La différence des générations – La différence des sexes – La différence désirs-interdits – la différence des pulsions de vie et de mort.
Ils sont le fondement des origines de la Loi symbolique.

« Je nomme fantasmes originaires ces formations fantasmatiques — observations du rapport sexuel des parents, séduction, castration, etc. » Freud.

Les fantasmes dits originaires se rencontrent de façon générale chez les êtres humains, sans qu’on puisse en chaque cas invoquer des scènes réellement vécues par le sujet ; ils appelleraient donc, selon Freud, une explication phylogénétique où la réalité retrouverait sa dimension historique : la castration par exemple, aurait été effectivement pratiquée par le père dans le passé archaïque de l’humanité, afin de limiter la rivalité et/ou de réduire une démographie non pensée.
Si l’on envisage maintenant les thèmes qu’on retrouve dans les fantasmes originaires (scène originaire, castration, séduction, retour au sein et/ou à la vie intra-utérine), ils se rapportent tous aux origines, individuelles et collectives. Comme les mythes, ils prétendent apporter une représentation et une « solution » à ce qui pour l’enfant s’offre comme énigme majeure ; ils dramatisent comme moment d’émergence, comme origine d’une histoire, ce qui apparaît au sujet comme une réalité, d’une nature telle que cette réalité exige une explication, une « théorie ». Ainsi, dans la « scène originaire », c’est l’origine du sujet qui se voit figurée ; dans les fantasmes de séduction, c’est l’origine, le surgissement de la sexualité ; dans les fantasmes de castration, c’est l’origine de la différence des sexes ; dans le retour au sein ou à la vie intra-utérine, c’est la différence des pulsions de vie et des pulsions de mort.

Le fantasme comme construction

Le fantasme peut être appréhendé comme une construction imaginaire, consciente ou inconsciente, permettant au sujet qui s’y met en scène, d’exprimer et de satisfaire un désir plus ou moins refoulé, et de surmonter une angoisse.
Ces pulsions refoulées cristallisent sur elles les complexes morbides les plus différents.

« Au lieu d’être enfoui dans les profondeurs du moi, l’objet redouté ou désagréable peut être dérivé vers un fantasme imaginaire et agréable, où se dissout l’angoisse, souvent en retournant l’objet en son contraire ». Freud.

Le fantasme est une création psychique consciente de scénarios idéalisés autour de désirs non assouvis ou espérés, notamment dans des domaines libidinaux et à ce titre devant transgresser les interdits relatifs aux règles éthiques et morales.
Le fantasme se crée consciemment et souvent n’est pas réalisé par respect des lois ou des principes inhérents au respect personnel.
En soi, le fantasme est un désir inassouvi, et, par métonymie, interdit.
Le sujet est toujours présent dans de telles scènes, soit comme observateur, soit comme participant grâce à une certaine permutation des rôles, des attributions. L’épopée sadienne est en ce sens tout-à-fait précise.
Il semble aussi être le lieu d’opérations défensives selon la mise en oeuvre des modalités les plus archaïques : retournement sur la personne propre, renversement en son contraire, dénégation et projection.
Dans la mise en scène organisée par le fantasme, la dimension de l’interdit est toujours présente dans le déploiement même du désir.

Bibliographie :
– Laplanche et Pontalis : Vocabulaire de la psychanalyse, P.U.F, 1967
– Chemama et all. : Dictionnaire de la psychanalyse, Larousse, 1993
– « Les fondements de la clinique », Javier Aramburu , in La cause freudienne, N° 50, février 2002

Le fantasme paraphilique

Exemple du transsexualisme.
Dans le transsexualisme, à partir d’une dépression précoce, sur la base d’une séparation, le sujet a introjecté au niveau psychique la bonne mère, et au niveau physique la mauvaise mère en un clivage devant être réparé par une réalisation fantasmatique concrète (à rapprocher de l’anorexie mentale, des hystéries, des hypocondries).
Le transsexuel se refuserait à toute élaboration fantasmatique. S’y révèle une intolérance psychique à la pulsion, un déficit de représentation qui oblige le sujet à évacuer l’énergie vers le corps. C’est comme si le fantasme, ne pouvant pas être élaboré psychiquement devait apparaître dans le réel. L’espoir mégalomaniaque du transsexuel consolidé et prêt à être concrétisé par le désir du ou des parents, ne peut qu’être déçu, en référence à la dépression précoce, et peut finir par convaincre le chirurgien d’intervenir. A une revendication fantasmatique est alors répondu une correction corporelle qui ne résoudra naturellement rien à la dépression originelle.

Le fantasme narcissique comme construction perverse

Les fantasmes dans les stades fondamentaux de la personnalité.
– Les fantasmes de l’oralité visent à posséder l’autre, à les incorporer. Dans la relation, cela se traduit par la possessivité, la dévoration, la jalousie, la boulimie, l’anorexie, la kleptomanie, les toxicomanies, l’intégration de l’autre (sexualité addictive), l’effraction et la destruction sur un mode agressif (les fantasmes de viol prennent leur place ici), les fantasmes d’abandon et de fusion.
– Les fantasmes de l’analité de la première phase sont dirigés vers la rétention (possession), puis la destruction de l’objet. Dans le rapport sexuel, apparaîtra le désir de mordre, griffer, déchirer, détruire, uriner, etc.
– Les fantasmes de l’analité de la deuxième phase sont plus orientés vers la prise de contrôle de l’objet sous la forme d’une manipulation. Ici, la possessivité se met en scène par les marques temporaires (fouet, éjaculation faciale, soumission…) ou plus ou moins définitives (colliers, tatouages, piercings…). Ces fantasmes engendrent des relations de domination/soumission avec selon l’humeur l’utilisation de cravaches, fessées, martinets…
– Les fantasmes de l’Œdipe font appel bien évidemment à un troisième objet. Les désirs se matérialisent dans le voyeurisme, l’exhibitionnisme, les rapports extra-conjugaux, le fétichisme, le triolisme, l’échangisme, le mélangisme, la zoophilie.
– Les fantasmes narcissiques qui sont des déclinaisons de fantasmes pervers, des fantasmes limites, délictuels, toxicologiques.

Le fantasme onirique

Le domaine du fantasme onirique est infini et éminemment personnel, même si l’on y trouve des symboles et des thèmes communs à tout un chacun. Les procédés utilisés pour mettre en oeuvre le rêve et sa signification sont la condensation, le déplacement, la représentatibilité (figurabilité) et l’élaboration secondaire. Le mécanisme principal des rêves pour la représentation fantasmatique est la figurabilité et permet de transformer les pensées en scénarios visuels et dynamiques grâce aux phénomènes de visualisation et de représentation symbolique des pensées et des mouvements psychiques.

« Le contenu du rêve consiste le plus souvent en situations visualisables [anschaulich, note du traducteur] ; les pensées du rêve doivent donc tout d’abord recevoir une accommodation qui les rende utilisables pour ce mode de figuration. Imaginons, par exemple, qu’on nous demande de remplacer les phrases d’un éditorial politique ou d’une plaidoirie devant un tribunal par une série de dessins ; nous comprendrons alors sans peine les modifications auxquelles le travail du rêve est contraint pour tenir compte de la figurabilité dans le contenu du rêve » (Freud. Sur les rêves, 1901).

En analyse, le transfert, particulièrement actif dans la relation du rêve, est propice au partage des affects, ainsi par conséquent que la réduction de la densité de l’angoisse que les  événements originels, et les sensations y afférentes, ont pu re-produire. L’ambivalence et le clivage y développent leur oeuvre adoucissante, acceptable, donc. Autant dire que la possibilité de symbolisation des traumas du rêveur peut se réaliser, dans la mesure où l’interprétation des fantasmes et des scénarios du rêve met en perspective, grâce à l’analyse, la représentation (figurabilité) de leur impact passé à traiter et à séparer de la difficulté actuelle de l’analysant.

Le rêve comme régulation fantasmatique :
Fin du Songe d’une nuit d’été

Le fantasme artistique

Le lieu du fantasme artistique, de la même manière, est infini et repose sur les conjonctions personnelles de l’artiste, du spectateur, de la sensibilité et du monde et, éventuellement, d’une certaine idée de la beauté, du travail de l’artiste et de la civilisation. Il permet en réalité immédiatement la rencontre de deux mondes de fantasmes, celui de l’artiste et celui du spectateur. Cette rencontre est le fruit, comme indiqué précédemment, de deux sublimations. Cependant, la particularité d’une fantasmatique artistique tiendrait en ce que il exprime une dialectique entre la singularité de l’artiste et son intention de partager cette singularité avec le monde, au point de l’annihiler, et d’annihiler l’idée même de beauté, de travail de l’artiste, jusqu’à mettre en question l’existence artistique de l’oeuvre, en même temps que le fantasme de l’art parie sur sa possibilité d’exister entre le principe de plaisir et le principe de réalité, dans un entre-deux impossible et instable et, par là même, possiblement créateur.

Le père noël est une ordure : « le délire de l’artiste »

Nicolas Koreicho – Juin 2014 – Institut Français de Psychanalyse©

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Déni – Dénégation

Nicolas Koreicho – Mars 2017

« Dans l’analyse, il n’existe aucun « non » provenant de l’inconscient, et l’acceptation du contenu de l’inconscient de la part du moi s’exprime par une formule négative. »
Sigmund Freud

  • Le déni

    Pierre-Claude-François Delorme, Hector adressant des reproches à Pâris, 1783 – Musée de Picardie, Amiens

Le déni est un mécanisme par lequel le sujet refuse de constater, de considérer, de voir l’évidence. Ce mécanisme porte sur le réel, plus exactement sur le réel d’une perception. Il peut se résumer à ceci : le refus de la réalité d’une perception. Le déni provoque chez celui qui en est le témoin l’idée d’une injustice, rappelant le traditionnel « déni de justice », quand bien même il s’agirait plutôt d’un sentiment de tromperie dû au refus pour le sujet de considérer ce qui est de l’ordre d’une réalité observable. Le contraste ramènerait ainsi ce mécanisme du côté du psychotique.
Originellement, c’est le mécanisme psychique par lequel le tout jeune enfant se protège de la menace de castration ; il refuse alors, il désavoue, il dénie donc l’absence de pénis chez la fille, la femme, la mère et va se réfugier pendant un certain temps dans l’idée de l’existence d’un pénis maternel – le phallus existe, sous son acception symbolique – qu’il pourra sous certaines conditions remplacer plus tard par un fétiche.

Elaboration du concept de déni chez Freud
Si le terme de déni apparaît pour la première fois en tant que tel en 1925 dans Quelques conséquences psychiques de la différence anatomique entre les sexes, il est déjà question de ce mécanisme dans d’autres écrits de 1905 et de 1908 : « L’enfant refuse l’évidence, refuse de reconnaître l’absence de pénis chez la mère. Tous les être humains sont comme lui, pourvus d’un pénis. » L’enfant pensant à ce moment que le pénis va se développer ultérieurement, tant le sens de l’organe est puissant et réprésentatif.
Plus tard, dans L’Organisation génitale infantile (1923), Freud est encore plus explicite en augurant de l’organe devenant symbole, le phallus : « Pour l’enfant, un seul organe génital, l’organe mâle, joue un rôle : c’est le primat du phallus.« 
Mais Freud affirme que le déni, normal durant la phase phallique (phase où le petit enfant, devant consolider son pouvoir d’imposition de soi, fait montre d’une ignorance, dont la réalité est déniée, par rapport à la nature des organes génitaux féminins), devient problématique à partir du moment où il se prolonge au-delà de cette phase.

Fétichisme
Il arrive que l’enfant persiste dans sa croyance en le pénis de la femme, ou, plus précisément, qu’il conserve son intuition concernant l’existence du pénis maternel mais, dans un balancement de pensée, il l’abandonne et le remplace par le phallus symbolique, ce qui pourrait s’élaborer et demeurer ainsi, dans le meilleur des cas ou, par le fétiche, lequel peut l’entraîner à développer des comportements pervers.
Le fétiche sera ainsi le témoin que la réalité constatée, l’absence de pénis, bien que déniée, n’en a pas moins joué un rôle, en tant que représentation symbolique ; le fétiche apparaîtra alors comme un substitut du phallus maternel, matérialisé.

Déni et clivage du moi
Freud inaugure dans l’article de 1927 sur Le Fétichisme la notion de « clivage du moi ». Il donne l’exemple de deux personnes dont l’analyse révèle une ignorance, plus exactement, dans notre conception du déni, un refus de la mort de leur père, et, tout comme pour le fétichiste, une méconnaissance, et finalement un déplacement, à l’instar de de ce qu’il imagine être la castration de la femme. Il y avait chez ces jeunes hommes deux courants psychiques contradictoires qui coexistaient : l’un fondé sur la réalité (la mort du père), l’autre sur le désir (envers la vie du père) ; l’un tenait compte de la mort du père, l’autre ne la reconnaissait pas.
Freud note que si dans le cas des névroses, le processus à l’oeuvre est le refoulement, dans le fétichisme et les substitutions ou déplacements de cette nature, il s’agit bien du déni, où l’on a affaire à ce paradoxe psychique qui est que certains sujets savent, ont connaissance de quelque chose et à la fois ne savent pas, ou, bien entendu, ne veulent rien en savoir.

Le pervers
Le pervers réalise la négation de la différence de l’autre, en vue de le contraindre à partager sa propre vision du sexuel ou de la relation, de manière violente, ou à tout le moins forcée, sur le fond et sur la forme, et il fait unilatéralement de l’autre un objet, au sens trivial du terme, lui déniant ainsi le statut de sujet. C’est d’ailleurs un procédé commun aux pathologies narcissiques que de faire de l’autre un « objet » matériel.

  • La dénégation

La dénégation est un mécanisme par lequel le sujet refuse d’accepter, d’admettre, de reconnaître l’évidence. Ce mécanisme porte sur des contenus intra-psychiques, tel le refus d’avouer, de reconnaître ce qui répond cependant aux caractéristiques de la réalité constatable, à savoir une certitude concrète. Il peut se résumer à ceci : le refus d’admettre une vérité, même argumentée. En cela il impliquerait plutôt à considérer l’ordre du névrotique.

Le refoulement
Ce mécanisme consiste à refuser de reconnaître comme siens une pensée, un désir ou un sentiment, sources de conflits intra-psychiques inacceptables dans l’instant de cette pensée, de ce désir, de ce sentiment. C’est l’attitude psychologique qui consiste, pour un sujet, à refuser, en la niant, telle pensée, ainsi qu’il pourrait en être avec tel lapsus, qui fonctionne ainsi comme un acte manqué, malgré qu’elle soit par lui, ou par l’intermédiaire de son comportement, formalisée.
Originellement, Freud, employant le syntagme die Verneinung, signifant d’abord la négation (1925, Imago, traduit en 1934, RFP), la négation étant liée au refoulement, lequel peut par exemple prendre la forme d’une association non chargée d’intentionnalité. Car en effet, si une personne nie une chose qui est cependant patente, dans un jugement, cela signifie que ce quelque chose, cette personne préfère le refouler, le jugement étant alors, du fait de son caractère apparemment définitif, le substitut intellectuel défensif correspondant au refoulement.

Le jugement
Freud va démontrer le rôle de la négation dans la fonction du jugement. Par la force symbolique de la négation, la pensée se libère des limitations du refoulement. Freud considère d’abord les deux décisions possiblement incluses dans la fonction de jugement :
– le jugement qui attribue ou refuse une propriété à une chose,
– le jugement qui reconnaît ou qui conteste à une représentation une existence dans la réalité.
Pour le premier, le jugement d’attribution, le plus ancien critère pour attribuer ou refuser, est le critère du bon et du mauvais. Dans cette phase, il ne s’agit pas encore de l’idée de la constitution du sujet. Ce n’est qu’à partir d’un moi indifférencié que le moi du principe de plaisir se constitue, le dedans étant lié au bon, le dehors au mauvais, instinctivement.
Pour le second, le jugement qui reconnaît ou qui conteste à une représentation une existence réelle concerne une affirmation du moi de la réalité définitif, qui se développe à partir de ce principe de plaisir. Cependant, c’est l’épreuve de la réalité qui est ici convoquée. Dans cette phase du développement, il s’agit de savoir si quelque chose de présent dans le moi comme représentation peut aussi être retrouvé dans la perception de la réalité.

Plaisir et réalité
Du point de vue du principe de plaisir, la satisfaction pourrait venir d’une hallucination de l’objet, ce qui peut se comprendre dans l’expression « hallucination de désir ». C’est pour parer à cette tendance à halluciner, c’est-à-dire consistant à ne pas vouloir admettre (ne pas vouloir désirer en quelque sorte) la réalité des faits que l’intervention évidente du principe de réalité se révèle nécessaire. Ici apparaît le critère consécutif de l’action motrice ou, plus abstraitement, de la confrontation au réel. Celles-ci mettent fin à l’ajournement de la pensée décisionnelle. Elles font place à l’action, le jugement devant être alors considéré comme une « approximation » motrice, avec faible décharge. Le moi va dès lors en quelque sorte goûter aux « excitations » extérieures pour se retirer à nouveau après chacune de ses tentatives hésitantes de s’y confronter.

L’accomplissement de la fonction de jugement n’est rendu possible que par la création du symbole de la négation. D’où son indépendance à l’égard du refoulement et du principe de plaisir. Aucun « non », dit Freud, ne provient de l’inconscient.

Nicolas Koreicho – mars 2017 – Institut Français de Psychanalyse©

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