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De la mémoire de survie à la mémoire autobiographique

EMDR, symbolisation et retraitement psychique du trauma à la lumière des neurosciences contemporaines

Fabienne Tronsens – Juin 2026

Résumé

Dorothea Tanning, Eine Kleine Nachtmusik, 1943.

L’EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing) est aujourd’hui reconnue comme l’une des psychothérapies traumafocalisées les plus efficaces dans le traitement du trouble de stress post-traumatique. Si son efficacité clinique est désormais largement démontrée, les mécanismes sous-jacents à cette efficacité continuent d’alimenter les débats scientifiques. Les recherches contemporaines suggèrent que le retraitement EMDR mobilise simultanément plusieurs processus impliquant la mémoire de travail, la reconsolidation mnésique, la régulation neurovégétative et les réseaux cérébraux de la menace. Toutefois, la compréhension du psychotraumatisme ne saurait être réduite à une approche exclusivement neurobiologique. Le trauma constitue également une expérience subjective susceptible de rompre la continuité psychique du sujet et de mettre en échec les capacités de représentation et de symbolisation. À partir d’une revue narrative de la littérature récente, cet article propose une lecture intégrative du retraitement EMDR articulant neurosciences, psychotraumatologie et clinique psychodynamique. L’hypothèse développée est que l’EMDR favoriserait le passage progressif d’une mémoire dominée par les mécanismes de survie vers une mémoire autobiographique intégrée, permettant une réappropriation subjective de l’expérience traumatique.

Mots-clés : psychotraumatisme, EMDR, mémoire traumatique, symbolisation, neurosciences, subjectivation, régulation neurovégétative.

Méthodologie

Le présent article s’inscrit dans le cadre d’une revue narrative de la littérature consacrée aux mécanismes neuropsychologiques, psychophysiologiques et cliniques impliqués dans le psychotraumatisme et le retraitement EMDR. La recherche documentaire a été réalisée à partir de publications scientifiques indexées dans les bases de données PubMed, PsycINFO, Scopus et Web of Science. Une attention particulière a été portée aux travaux publiés entre 2020 et 2025 afin d’intégrer les données les plus récentes relatives aux neurosciences du trauma, à la mémoire traumatique, à la régulation neurovégétative et aux mécanismes d’action de l’EMDR. Les travaux fondateurs demeurant des références majeures dans le champ ont également été inclus lorsqu’ils contribuaient à la compréhension théorique du sujet. Cette revue ne prétend pas à l’exhaustivité d’une revue systématique mais vise à proposer une synthèse critique et intégrative articulant données empiriques contemporaines, pratique clinique du psychotraumatisme et réflexion psychopathologique. Le choix de cette méthodologie répond à l’objectif de mettre en dialogue les apports des neurosciences et ceux de la clinique psychodynamique dans la compréhension du retraitement de l’expérience traumatique.

Sommaire

Introduction
1. Le psychotraumatisme : entre effraction psychique et dérégulation neurobiologique
2. Mémoire traumatique, symbolisation et subjectivation
3. Le système nerveux autonome : la mémoire corporelle du trauma
4. Les mécanismes du retraitement EMDR à la lumière des neurosciences contemporaines
5. Vignette clinique : de la reviviscence à l’appropriation subjective
6. Discussion : de la mémoire de survie à la mémoire autobiographique
Ouverture : quelles convergences entre EMDR et pensée psychanalytique contemporaine ?
Conclusion


Introduction

Le traumatisme psychique occupe depuis plus d’un siècle une place centrale dans la réflexion psychopathologique. Des premières conceptualisations freudiennes de l’effraction traumatique jusqu’aux modèles contemporains issus des neurosciences affectives, une même question demeure : comment comprendre qu’un événement passé puisse continuer à produire des effets psychiques, émotionnels et corporels parfois plusieurs décennies après sa survenue ?
L’expérience traumatique se caractérise par la confrontation du sujet à un excès d’excitation qu’il ne parvient pas à élaborer au moment où il survient. Cet excès déborde les capacités habituelles de liaison psychique et compromet temporairement les processus de représentation. Comme le soulignait déjà Freud (1920), le traumatisme confronte l’appareil psychique à une quantité d’excitation qui excède ses capacités de traitement. Plus récemment, les travaux de Janin (1996) et de Roussillon (2013) ont insisté sur la dimension de rupture psychique induite par le trauma, celui-ci étant susceptible de compromettre la continuité de l’expérience subjective et la capacité du sujet à inscrire l’événement dans son histoire.
Parallèlement, les avancées des neurosciences ont considérablement enrichi la compréhension des mécanismes impliqués dans le psychotraumatisme. Les recherches en neuroimagerie montrent aujourd’hui que le trouble de stress post-traumatique (TSPT) s’accompagne d’altérations durables des systèmes cérébraux impliqués dans la mémoire, la détection de la menace et la régulation émotionnelle (Hinojosa et al., 2024). Ces travaux suggèrent que les symptômes traumatiques ne relèvent pas uniquement d’un dysfonctionnement psychologique mais impliquent également des modifications neurobiologiques affectant les circuits de survie.
L’émergence de ces connaissances a profondément transformé le regard porté sur la mémoire traumatique. Celle-ci n’apparaît plus comme un simple souvenir douloureux mais comme une expérience demeurée insuffisamment intégrée au sein des réseaux mnésiques autobiographiques. Le sujet ne se souvient pas seulement de l’événement : il continue, d’une certaine manière, à le revivre. Les images intrusives, les sensations corporelles, les réactions émotionnelles intenses ou les phénomènes dissociatifs témoignent de cette persistance du passé dans le présent.
C’est dans ce contexte que l’EMDR a progressivement acquis une place majeure parmi les traitements du psychotraumatisme. Développée par Francine Shapiro à la fin des années 1980, cette approche thérapeutique est aujourd’hui reconnue comme l’un des traitements de première intention du TSPT par les principales recommandations internationales (de Jongh et al., 2024). Son efficacité clinique est solidement documentée, mais les mécanismes susceptibles d’expliquer cette efficacité demeurent encore partiellement débattus.
Si les premières recherches se sont principalement attachées à comprendre le rôle des stimulations bilatérales alternées, les modèles contemporains tendent à privilégier une compréhension plus globale du processus thérapeutique. Les hypothèses actuelles mobilisent les notions de mémoire de travail, de reconsolidation mnésique, de régulation émotionnelle et de neuroplasticité. Cependant, ces approches restent souvent centrées sur les dimensions cognitives et neurobiologiques du retraitement.
Or, la clinique quotidienne montre que les transformations observées chez les patients dépassent largement la simple diminution de la détresse émotionnelle. Le travail thérapeutique s’accompagne fréquemment d’une réorganisation plus profonde du rapport que le sujet entretient avec son histoire. Les souvenirs deviennent racontables. Les affects deviennent représentables. Les expériences jusque-là vécues sous forme de sensations ou d’états émotionnels massifs trouvent progressivement une place dans le récit autobiographique.
L’objectif de cet article est d’examiner comment les connaissances contemporaines articulent ces différentes dimensions. Nous soutiendrons l’hypothèse selon laquelle le retraitement EMDR favorise non seulement une diminution de l’activation émotionnelle associée aux souvenirs traumatiques mais également un processus de symbolisation et de subjectivation permettant l’intégration progressive de l’expérience dans l’histoire psychique du sujet.

1. Le psychotraumatisme : entre effraction psychique et dérégulation neurobiologique

La compréhension contemporaine du psychotraumatisme nécessite d’articuler plusieurs niveaux d’analyse. Réduire le trauma à une simple dérégulation neurobiologique reviendrait à méconnaître sa dimension subjective. À l’inverse, ignorer les données issues des neurosciences conduirait à négliger des mécanismes essentiels à la compréhension des symptômes observés.
Sur le plan clinique, le traumatisme correspond à une expérience qui excède les capacités habituelles de traitement psychique. L’événement ne peut être ni pensé, ni représenté, ni intégré dans les schémas de compréhension disponibles au moment où il survient. Cette impossibilité d’élaboration immédiate explique en partie la persistance ultérieure des manifestations traumatiques.
Les auteurs psychanalytiques ont souvent décrit le trauma comme une effraction venant rompre la continuité du fonctionnement psychique. Pour Janin (1996), l’événement traumatique produit une rupture dans la capacité du sujet à maintenir une cohérence interne. De son côté, Roussillon (2013) souligne que certaines expériences demeurent insuffisamment symbolisées et continuent à s’exprimer sous des formes non représentées, notamment corporelles et émotionnelles.
Les recherches en neurosciences permettent aujourd’hui de préciser certains mécanismes susceptibles de sous-tendre cette clinique. Lorsqu’un individu est confronté à une menace extrême, plusieurs structures cérébrales sont mobilisées simultanément. Le thalamus assure le relais des informations sensorielles, tandis que l’amygdale participe à l’évaluation rapide du danger. Cette dernière joue un rôle central dans l’organisation des réponses émotionnelles et dans la mémorisation des expériences menaçantes (LeDoux, 2015).
Les études de neuroimagerie montrent qu’au cours du TSPT l’amygdale demeure fréquemment hyperréactive. Cette hyperactivité est associée à une diminution relative du contrôle exercé par certaines régions préfrontales impliquées dans la régulation émotionnelle (Rauch, Shin, & Phelps, 2006 ; Hinojosa et al., 2024). Cette configuration neurofonctionnelle contribuerait au maintien de l’hypervigilance et à la persistance des réponses de menace malgré l’absence de danger réel.
L’hippocampe constitue une autre structure essentielle dans la compréhension du psychotraumatisme. Impliqué dans la contextualisation temporelle et spatiale des souvenirs, il participe normalement à l’inscription des événements dans une continuité autobiographique. Or plusieurs travaux montrent que le stress extrême altère son fonctionnement et compromet l’intégration cohérente des expériences traumatiques (Brewin, 2014).
Cette perturbation participe probablement à l’une des caractéristiques fondamentales de la mémoire traumatique : son absence relative de contextualisation. Le souvenir demeure présent non comme un événement appartenant au passé mais comme une expérience susceptible d’être réactualisée dans le présent psychique du sujet.

2. Mémoire traumatique, symbolisation et subjectivation

La mémoire traumatique constitue probablement l’un des concepts les plus importants pour comprendre la persistance de la souffrance psychique après un événement traumatique. Si les classifications diagnostiques contemporaines décrivent les manifestations symptomatiques du TSPT, elles rendent parfois insuffisamment compte de l’expérience subjective vécue par les patients.
La clinique montre en effet que le traumatisme ne se réduit pas à un souvenir douloureux. Il s’agit davantage d’une expérience demeurée inachevée sur le plan psychique, insuffisamment élaborée et continuellement susceptible de réapparaître sous forme d’images intrusives, de sensations corporelles, de réactions émotionnelles massives ou d’états dissociatifs. Cette caractéristique distingue fondamentalement la mémoire traumatique de la mémoire autobiographique ordinaire.
Les travaux de Brewin (2014) soulignent que les souvenirs traumatiques présentent fréquemment une forte composante perceptive et émotionnelle. Ils demeurent organisés autour d’éléments sensoriels particulièrement vivaces, relativement indépendants des processus narratifs habituellement mobilisés dans les souvenirs autobiographiques. Cette particularité contribue à l’impression rapportée par les patients de « revivre » l’événement plutôt que de s’en souvenir.
Cette conception rejoint certaines observations cliniques anciennes issues de la psychopathologie psychanalytique. Freud (1920) décrivait déjà la répétition traumatique comme la manifestation d’une expérience qui n’avait pu être psychiquement élaborée. Le sujet se trouve alors confronté à une répétition qui ne relève pas de la remémoration mais d’une tentative inachevée de traitement psychique.
Plus récemment, Roussillon (2013) a proposé de comprendre certains phénomènes traumatiques comme l’expression d’expériences demeurées insuffisamment symbolisées. Selon cette perspective, les manifestations corporelles, émotionnelles ou comportementales observées dans le psychotraumatisme sont envisagées comme des formes d’expression d’un vécu qui n’a pas encore accédé au statut de représentation psychique élaborée.
Cette approche présente un intérêt particulier pour la compréhension de la mémoire traumatique. De nombreux patients décrivent en effet des sensations corporelles envahissantes, des affects massifs ou des images fragmentaires qui précèdent parfois toute possibilité de mise en récit. Avant d’être raconté, le trauma est souvent ressenti.
Les recherches contemporaines sur la mémoire apportent un éclairage complémentaire à cette observation clinique. Les travaux portant sur les systèmes mnésiques suggèrent que les expériences traumatiques impliquent simultanément plusieurs formes de mémoire : mémoire épisodique, mémoire émotionnelle, mémoire procédurale et mémoire implicite (Lane et al., 2015). Lorsque les processus d’intégration fonctionnent de manière satisfaisante, ces différentes composantes s’articulent progressivement au sein d’un récit autobiographique cohérent. Dans le cas contraire, certaines dimensions de l’expérience demeurent relativement dissociées du traitement narratif.
Cette perspective permet de comprendre pourquoi la guérison traumatique ne peut être réduite à une simple diminution symptomatique. Le travail thérapeutique vise également à permettre l’émergence d’une forme de continuité psychique là où prévalaient fragmentation, répétition et désorganisation.
L’un des enjeux fondamentaux du traitement consiste alors à favoriser la transformation progressive d’une expérience principalement vécue sous forme sensorielle et émotionnelle vers une expérience susceptible d’être représentée, pensée et intégrée dans l’histoire du sujet. Cette transformation se comprend comme un processus de symbolisation au sens large du terme.
La symbolisation ne consiste pas uniquement à mettre des mots sur l’événement. Elle implique une modification plus profonde du statut psychique de l’expérience. Ce qui était initialement vécu comme une menace actuelle devient progressivement un souvenir appartenant au passé. Ce qui apparaissait comme étranger au sujet est réapproprié comme partie intégrante de son histoire.
Cette évolution clinique constitue probablement l’un des effets les plus remarquables observés au cours des psychothérapies du trauma, et tout particulièrement dans le cadre du retraitement EMDR.

3. Le système nerveux autonome : la mémoire corporelle du trauma

Les recherches récentes ont largement réhabilité la dimension corporelle du psychotraumatisme. Alors que les approches classiques se concentraient principalement sur les dimensions cognitives et émotionnelles, les travaux contemporains soulignent l’importance des mécanismes neurophysiologiques dans le maintien de la souffrance traumatique.
Le système nerveux autonome occupe une place centrale dans cette compréhension renouvelée du trauma. Son rôle est d’assurer la régulation des fonctions physiologiques essentielles à la survie : rythme cardiaque, respiration, pression artérielle, activité digestive ou encore mobilisation énergétique.
Lorsqu’une menace est détectée, l’organisme met rapidement en œuvre une série de réponses destinées à favoriser la survie. Ces réponses impliquent principalement l’activation du système sympathique, responsable de l’augmentation de la vigilance, de l’accélération cardiaque et de la préparation à l’action.
Dans le cadre du psychotraumatisme, cette mobilisation physiologique initialement adaptative tend à persister au-delà de la situation de danger. Les études psychophysiologiques montrent que les personnes souffrant de TSPT présentent fréquemment une hyperréactivité autonome, une augmentation du niveau basal d’activation ainsi qu’une diminution de la variabilité de la fréquence cardiaque, indicateur reconnu de flexibilité physiologique (Thayer & Lane, 2009).
Cette notion de flexibilité apparaît aujourd’hui capitale. Le problème n’est pas uniquement que le système de survie s’active trop facilement ; il est également qu’il éprouve des difficultés à se désactiver lorsque le danger a disparu.
La théorie polyvagale développée par Porges (2011) a largement enrichit cette compréhension en mettant l’accent sur les mécanismes neurophysiologiques impliqués dans la sécurité, l’engagement relationnel et la régulation émotionnelle. Bien que certaines dimensions de ce modèle demeurent discutées sur le plan expérimental, il a permis de souligner l’importance des processus corporels dans l’expérience traumatique.
Cette perspective rejoint de nombreuses observations cliniques. Les patients traumatisés décrivent une sensation persistante de menace, une tension corporelle chronique ou une difficulté à retrouver spontanément un état de sécurité intérieure. Ces manifestations témoignent du fait que le souvenir traumatique demeure associé à une réponse physiologique de survie.
La mémoire traumatique apparaît ainsi comme une mémoire à la fois psychique et corporelle. Les sensations physiques, les réactions végétatives et les états émotionnels constituent autant de composantes du souvenir que les images ou les pensées associées à l’événement.
Cette observation possède des implications thérapeutiques importantes. Elle suggère que le retraitement du trauma implique non seulement une transformation des représentations mentales mais également une modification du lien existant entre la trace mnésique et les réponses physiologiques qui lui sont associées.

4. Les mécanismes du retraitement EMDR à la lumière des neurosciences contemporaines

Depuis plusieurs décennies, les recherches tentent d’identifier les mécanismes susceptibles d’expliquer l’efficacité clinique de l’EMDR. Si les premiers débats se sont concentrés sur le rôle des stimulations bilatérales alternées, les modèles contemporains tendent aujourd’hui vers une compréhension plus intégrative.
Parmi les hypothèses actuellement disponibles, celle de la mémoire de travail bénéficie du soutien empirique le plus important. Selon ce modèle, le rappel d’un souvenir traumatique mobilise les ressources limitées de la mémoire de travail. Lorsque ce rappel est associé à une tâche concurrente, comme les mouvements oculaires ou d’autres formes de stimulation bilatérale alternée, les ressources disponibles deviennent insuffisantes pour maintenir le souvenir dans sa forme initiale.
Les travaux de van den Hout et Engelhard (2012), puis la synthèse réalisée par Wadji, Martin-Soelch et Camos (2022), montrent que cette compétition attentionnelle réduit progressivement la vivacité des images mentales et l’intensité émotionnelle qui leur est associée.
Toutefois, cette hypothèse ne permet pas à elle seule de rendre compte de l’ensemble des transformations observées en clinique. Les patients rapportent fréquemment des modifications beaucoup plus profondes que la simple diminution de la détresse émotionnelle. Les croyances négatives évoluent, les affects se transforment et l’expérience traumatique trouve progressivement une place nouvelle dans l’histoire du sujet.
Ces observations ont conduit plusieurs chercheurs à s’intéresser aux mécanismes de reconsolidation mnésique. Les neurosciences montrent aujourd’hui qu’un souvenir réactivé devient temporairement labile avant d’être à nouveau stabilisé (Nader & Hardt, 2009). Cette phase offrirait une opportunité de transformation de la trace mnésique.
L’EMDR pourrait précisément exploiter cette fenêtre de plasticité. Le souvenir traumatique est réactivé tout en étant simultanément associé à une expérience de sécurité relative, de présence thérapeutique et de régulation émotionnelle. Dans ces conditions, la mémoire serait reconsolidée sous une forme moins menaçante et mieux intégrée.
Cette hypothèse présente un intérêt particulier lorsqu’elle est articulée aux processus de symbolisation précédemment décrits. La transformation observée ne concernerait pas uniquement l’intensité émotionnelle du souvenir mais également son statut psychique.
Ce qui était initialement vécu comme une expérience actuelle tend progressivement à devenir un souvenir. Ce qui était subi peut être représenté. Ce qui demeurait étranger au sujet peut être progressivement réapproprié.
Dans cette perspective, l’EMDR apparaît non seulement comme une thérapie du retraitement mnésique mais également comme une thérapie favorisant l’intégration psychique de l’expérience traumatique.

5. Vignette clinique : de la reviviscence à l’appropriation subjective

Mme A., âgée de quarante-deux ans, consulte pour des symptômes persistants apparus à la suite d’un accident de la voie publique survenu quinze ans auparavant. Malgré l’absence de séquelles physiques majeures, elle présente depuis l’accident des épisodes récurrents d’anxiété intense lors de la conduite automobile, accompagnés de manifestations somatiques importantes : accélération cardiaque, sensation d’étouffement, tension musculaire diffuse et impression imminente de catastrophe.
Lors de l’évaluation clinique, Mme A. décrit une image intrusive particulièrement envahissante : celle du moment précis où elle aperçoit le véhicule venant percuter sa voiture. Cette image s’impose à elle de manière involontaire et déclenche immédiatement une réaction physiologique intense. La cognition négative associée est formulée ainsi : « Je vais mourir ». Bien que consciente du caractère passé de l’événement, elle rapporte avoir le sentiment de le revivre à chaque réactivation.
Cette dissociation entre savoir intellectuel et expérience émotionnelle constitue une caractéristique classique de la mémoire traumatique. Le sujet sait que l’événement appartient au passé mais son organisme continue à réagir comme si le danger était toujours présent.
Au cours du retraitement EMDR, la patiente est invitée à maintenir simultanément à l’esprit l’image cible, les émotions associées et les sensations corporelles présentes. Les premières séries de stimulations bilatérales s’accompagnent d’une forte activation émotionnelle et somatique. Progressivement, toutefois, les associations évoluent. Des souvenirs périphériques émergent, des éléments contextuels jusque-là absents deviennent accessibles et la perception globale de l’événement se transforme.
Après plusieurs séances, Mme A. décrit une modification significative de son rapport au souvenir. L’image demeure présente mais perd son caractère envahissant. La cognition initiale laisse progressivement place à une formulation différente : « J’ai eu peur de mourir, mais j’ai survécu ». Les manifestations physiologiques associées diminuent également de manière importante.
L’élément le plus remarquable concerne cependant l’évolution du récit subjectif. Alors qu’elle décrivait initialement un événement figé, isolé et étranger à son histoire, Mme A. parvient progressivement à l’inscrire dans une continuité biographique plus large. Elle déclare lors d’une séance : « Je sais maintenant que cela fait partie de ma vie, mais ce n’est plus toute ma vie ».
Cette formulation illustre particulièrement bien la transformation recherchée dans le traitement du psychotraumatisme : le passage d’une mémoire vécue comme une menace actuelle vers une mémoire autobiographique intégrée.

6. Discussion : de la mémoire de survie à la mémoire autobiographique

Les connaissances actuelles conduisent à considérer le psychotraumatisme comme un phénomène multidimensionnel impliquant simultanément les systèmes de mémoire, les réseaux émotionnels, les mécanismes neurovégétatifs et les processus de symbolisation.
Les recherches en neurosciences ont considérablement enrichi la compréhension de ces phénomènes. Les altérations observées au niveau des circuits amygdaliens, hippocampiques et préfrontaux permettent aujourd’hui de mieux comprendre la persistance des symptômes traumatiques et la difficulté des patients à distinguer le passé du présent. Les travaux portant sur la mémoire de travail et la reconsolidation mnésique apportent quant à eux des modèles plausibles pour expliquer certains effets observés au cours du retraitement EMDR.
Toutefois, réduire le traumatisme à une simple dysrégulation neurobiologique constituerait une simplification excessive. La clinique rappelle quotidiennement que le trauma engage toujours un sujet singulier, inscrit dans une histoire, une culture et un monde relationnel spécifiques.
L’effraction traumatique ne désorganise pas uniquement les systèmes cérébraux de la menace ; elle altère également la continuité de l’expérience subjective. Ce constat rejoint les perspectives développées par plusieurs auteurs psychanalytiques qui ont insisté sur les effets du trauma sur les capacités de représentation et de symbolisation.
Dans cette perspective, l’intérêt majeur de l’EMDR réside précisément dans sa capacité à articuler ces différents niveaux de fonctionnement. Le retraitement ne se limite pas à une désensibilisation émotionnelle. Il semble également favoriser un travail de liaison psychique permettant à des éléments jusque-là fragmentés de trouver progressivement une cohérence nouvelle.
Les modifications observées en clinique témoignent souvent de cette évolution. Les patients rapportent non seulement une diminution de leur souffrance mais également une transformation de leur rapport à l’événement. Les souvenirs deviennent racontables. Les affects deviennent pensables. Les sensations corporelles cessent progressivement d’être vécues comme des manifestations incompréhensibles et trouvent une signification dans l’histoire du sujet.
Cette évolution se comprend comme un processus de subjectivation. Ce qui était initialement subi comme une expérience étrangère est progressivement réapproprié comme partie intégrante de l’histoire personnelle. Le sujet cesse d’être uniquement agi par son passé et retrouve une capacité de positionnement vis-à-vis de celui-ci.
L’articulation entre neurosciences et clinique psychodynamique apparaît ici particulièrement féconde. Les premières permettent de comprendre certains mécanismes impliqués dans le maintien des symptômes traumatiques. La seconde rappelle que ces mécanismes s’inscrivent toujours dans l’expérience singulière d’un sujet confronté à un événement qui a bouleversé son rapport à lui-même, aux autres et au monde.

Ouverture : quelles convergences entre EMDR et pensée psychanalytique contemporaine ?

Les débats ayant longtemps opposé neurosciences et psychanalyse tendent aujourd’hui à s’estomper au profit d’approches davantage intégratives. Si leurs objets d’étude, leurs méthodes et leurs niveaux d’analyse demeurent différents, ces deux champs apparaissent comme complémentaires dans la compréhension du psychotraumatisme.
Les neurosciences permettent d’éclairer les mécanismes impliqués dans la mémoire traumatique, la régulation émotionnelle et les réponses neurophysiologiques de survie. Elles décrivent les modifications observées au niveau des réseaux cérébraux, des systèmes mnésiques et des mécanismes attentionnels. Elles expliquent comment certaines expériences demeurent associées à une activation persistante des circuits de la menace et comment les processus thérapeutiques modifie progressivement ces organisations neurofonctionnelles.
La clinique psychanalytique, quant à elle, s’intéresse davantage à la manière dont le sujet vit, représente et intègre ces expériences. Elle interroge les effets du trauma sur la continuité psychique, les capacités de symbolisation, les processus identificatoires et la construction de l’histoire subjective. Là où les neurosciences décrivent les mécanismes de la mémoire traumatique, la psychanalyse explore ce que devient cette mémoire dans l’économie psychique du sujet.
Dans cette perspective, l’EMDR apparaît comme une approche particulièrement intéressante. Son efficacité ne semble pas uniquement reposer sur une diminution de l’intensité émotionnelle des souvenirs traumatiques. Les observations cliniques mettent en exergue une transformation du rapport du sujet à son histoire. Des expériences initialement vécues sous forme d’images fragmentées, de sensations corporelles ou d’états émotionnels massifs deviennent progressivement représentables, racontables et pensables.
L’une des hypothèses les plus fécondes considère que le retraitement EMDR transforme une mémoire de survie en mémoire subjective. Le souvenir ne disparaît pas ; il change de statut. Ce qui était vécu comme une menace actuelle devient progressivement un événement appartenant à l’histoire du sujet. Ce qui faisait effraction peut être intégré dans une continuité biographique. Ce qui demeurait étranger à soi peut être progressivement réapproprié.
Ainsi, loin d’opposer neurosciences et psychanalyse, le psychotraumatisme invite peut-être à les penser ensemble. Les premières permettent de comprendre comment le trauma s’inscrit dans les systèmes de mémoire et de régulation. La seconde rappelle que ces mécanismes concernent toujours un sujet singulier, engagé dans un travail permanent de représentation et de construction de soi. C’est probablement dans cette articulation que réside aujourd’hui l’une des voies les plus prometteuses pour comprendre les processus thérapeutiques à l’œuvre dans le traitement du trauma.

Conclusion

L’évolution des connaissances contemporaines permet aujourd’hui de dépasser l’opposition parfois artificielle entre approches neurobiologiques et approches psychodynamiques du psychotraumatisme. Les données scientifiques les plus récentes montrent que les symptômes traumatiques résultent d’interactions complexes entre mémoire, émotion, cognition, régulation physiologique et processus de représentation.
Dans ce contexte, l’EMDR apparaît comme une approche particulièrement intéressante en raison de sa capacité à mobiliser simultanément plusieurs niveaux de fonctionnement. Les recherches actuelles suggèrent que son efficacité repose sur l’action conjointe de mécanismes impliquant la mémoire de travail, la reconsolidation mnésique, la régulation émotionnelle et la restauration progressive de la flexibilité neurovégétative.
Cependant, les transformations observées en clinique invitent à élargir cette compréhension. Le retraitement ne concerne pas uniquement la diminution de la détresse émotionnelle associée au souvenir traumatique. Il favorise aussi un processus plus profond de symbolisation et de subjectivation qui facilite l’intégration progressive de l’expérience dans l’histoire psychique du sujet.
L’hypothèse développée dans cet article est que l’EMDR contribue à transformer une mémoire organisée autour des mécanismes de survie en une mémoire autobiographique intégrée. Ce passage constitue probablement l’un des enjeux centraux de la guérison traumatique. Il permet au sujet de ne plus être continuellement ramené vers l’événement mais de retrouver la possibilité de l’inscrire dans son histoire sans avoir à le revivre.
Ainsi comprise, la thérapie EMDR apparaît non seulement comme une méthode de retraitement de la mémoire traumatique mais également comme un dispositif favorisant la réappropriation subjective de l’expérience traumatique et la restauration de la continuité psychique.

Fabienne Tronsens – Juin 2026 – Institut Français de Psychanalyse©

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