Metzengerstein – Edgar A. Poe

Metzengerstein – Edgar A. Poe

Saint-Georges et le Dragon (détail) – Paul Rubens, 1608 – Museo del Prado, Madrid

Poe et Baudelaire se retrouvent sur au moins deux constantes stylistiques des plus caractéristiques : l’inspiration d’un univers d’une extraordinaire richesse d’images de toute nature, et la traversée dans le détail et dans tout le mouvement de leur écriture d’un souffle absolument inouï et – oxymore – invariable, du simple choix du mot juste à la narration de l’ensemble du texte et de l’œuvre.
Dans cette courte histoire, tension dramatique, fatalité et métempsycose se croisent dans la Hongrie de la fin du XVIIIème dans les forêts de Transylvanie, peu après l’expulsion des Ottomans du territoire.
Le récit est l’accomplissement fantastique d’une haine ancienne entre deux familles de vieille noblesse austro-hongroise.
Le jeune Frederick, dix-huit ans, baron Metzengerstein, mène une vie de débauche et tyrannise ses vassaux. Son ennemi, le vieux Wilhem, comte Berlifitzing, d’origine turque, concentre en sa personne toute la colère séculaire de la famille du baron. Il y a certainement de l’Œdipe là-dedans.

C’est par l’intermédiaire d’une tapisserie sans cesse contemplée, qui représente la chute du château des Metzengerstein, à l’époque de la bataille de Mohács, en 1526, que le jeune baron entretient sa vindicte vis-à-vis du représentant de la famille honnie.

« Cette haine pouvait tirer son origine des paroles d’une ancienne prophétie : — Un grand nom tombera d’une chute terrible, quand, comme le cavalier sur son cheval, la mortalité de Metzengerstein triomphera de l’immortalité de Berlifitzing. »

De manière subreptice, dans la narration, se développe une conjonction instinctive, qui demeurera mystérieuse, entre l’humain et l’animal dans un environnement d’où semble jaillir « toute l’âme des forêts ».

Nicolas Koreicho

[…] Pendant une nuit de tempête, Metzengerstein, sortant d’un lourd sommeil, descendit comme un maniaque de sa chambre, et, montant à cheval en toute hâte, s’élança en bondissant à travers le labyrinthe de la forêt.

Un événement aussi commun ne pouvait pas attirer particulièrement l’attention ; mais son retour fut attendu avec une intense anxiété par tous ses domestiques, quand, après quelques heures d’absence, les prodigieux et magnifiques bâtiments du palais Metzengerstein se mirent à craqueter et à trembler jusque dans leurs fondements, sous l’action d’un feu immense et immaîtrisable, — une masse épaisse et livide.

Comme les flammes, quand on les aperçut pour la première fois, avaient déjà fait un si terrible progrès que tous les efforts pour sauver une portion quelconque des bâtiments eussent été évidemment inutiles, toute la population du voisinage se tenait paresseusement à l’entour, dans une stupéfaction silencieuse, sinon apathique. Mais un objet terrible et nouveau fixa bientôt l’attention de la multitude, et démontra combien est plus intense l’intérêt excité dans les sentiments d’une foule par la contemplation d’une agonie humaine que celui qui est créé par les plus effrayants spectacles de la matière inanimée.

Sur la longue avenue de vieux chênes qui commençait à la forêt et aboutissait à l’entrée principale du palais Metzengerstein, un coursier, portant un cavalier décoiffé et en désordre, se faisait voir bondissant avec une impétuosité qui défiait le démon de la tempête lui-même.

Le cavalier n’était évidemment pas le maître de cette course effrénée. L’angoisse de sa physionomie, les efforts convulsifs de tout son être, rendaient témoignage d’une lutte surhumaine ; mais aucun son, excepté un cri unique, ne s’échappa de ses lèvres lacérées, qu’il mordait d’outre en outre dans l’intensité de sa terreur. En un instant, le choc des sabots retentit avec un bruit aigu et perçant, plus haut que le mugissement des flammes et le glapissement du vent ; — un instant encore, et, franchissant d’un seul bond la grande porte et le fossé, le coursier s’élança sur les escaliers branlants du palais et disparut avec son cavalier dans le tourbillon de ce feu chaotique.

La furie de la tempête s’apaisa tout à coup et un calme absolu prit solennellement sa place. Une flamme blanche enveloppait toujours le bâtiment comme un suaire, et, ruisselant au loin dans l’atmosphère tranquille, dardait une lumière d’un éclat surnaturel, pendant qu’un nuage de fumée s’abattait pesamment sur les bâtiments sous la forme distincte d’un gigantesque cheval.

Edgar Allan Poe – Metzengerstein (1856) in Histoires extraordinaires, Traduction par Charles Baudelaire

Texte intégral : https://fr.wikisource.org/wiki/Histoires_extraordinaires/Metzengerstein

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