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La Leçon de sagesse des vaches folles

Claude Lévi-Strauss, « La leçon de sagesse des vaches folles », 1996

John Constable – Wivenhoe Park, Essex (1816)

       Pour les Amérindiens et la plupart des peuples restés longtemps sans écriture, le temps des mythes fut celui où les hommes et les animaux n’étaient pas réellement distincts les uns des autres et pouvaient communiquer entre eux. Faire débuter les temps historiques à la tour de Babel, quand les hommes perdirent l’usage d’une langue commune et cessèrent de se comprendre, leur eût paru traduire une vision singulièrement étriquée des choses. Cette fin d’une harmonie primitive se produisit selon eux sur une scène beaucoup plus vaste ; elle affligea non pas les seuls humains, mais tous les êtres vivants.
Aujourd’hui encore, on dirait que nous restons confusément conscients de cette solidarité première entre toutes les formes de vie. Rien ne nous semble plus urgent que d’imprimer, dès la naissance ou presque, le sentiment de cette continuité dans l’esprit de nos jeunes enfants. Nous les entourons de simulacres d’animaux en caoutchouc ou en peluche, et les premiers livres d’images que nous leur mettons sous les yeux leur montrent, bien avant qu’ils ne les rencontrent, l’ours, l’éléphant, le cheval, l’âne, le chien, le chat, le coq, la poule, la souris, le lapin, etc. ; comme s’il fallait, dès l’âge le plus tendre, leur donner la nostalgie d’une unité qu’ils sauront vite révolue.
Il n’est pas surprenant que tuer des êtres vivants pour s’en nourrir pose aux humains, qu’ils en soient conscients ou non, un problème philosophique que toutes les sociétés ont tenté de résoudre. L’Ancien Testament en fait une conséquence indirecte de la chute. Dans le jardin d’Éden, Adam et Ève se nourrissaient de fruits et de graines (Genèse I, 29). C’est seulement à partir de Noé que l’homme devint carnivore (IX, 3). Il est significatif que cette rupture entre le genre humain et les autres animaux précède immédiatement l’histoire de la tour de Babel, c’est-à-dire la séparation des hommes les uns des autres, comme si celle-ci était la conséquence ou un cas particulier de celle-là.
Cette conception fait de l’alimentation carnivore une sorte d’enrichissement du régime végétarien. À l’inverse, certains peuples sans écriture y voient une forme à peine atténuée de cannibalisme. Ils humanisent la relation entre le chasseur (ou le pêcheur) et sa proie en la concevant sur le modèle d’une relation de parenté : entre des alliés par le mariage ou, plus directement encore, entre des conjoints (assimilation facilitée par celle que toutes les langues du monde, et même les nôtres dans des expressions argotiques, font entre l’acte de manger et l’acte de copuler). La chasse et la pêche apparaissent ainsi comme un genre d’endo-cannibalisme.
D’autres peuples, parfois aussi les mêmes, jugent que la quantité totale de vie existant à chaque moment dans l’univers doit toujours être équilibrée. Le chasseur ou le pêcheur qui en prélève une fraction devra, si l’on peut dire, la rembourser aux dépens de sa propre espérance de vie ; autre façon de voir dans l’alimentation carnivore une forme de cannibalisme : auto-cannibalisme cette fois puisque, selon cette conception, on se mange soi-même en croyant manger un autrui.
Il y a environ trois ans, à propos de l’épidémie dite de la vache folle qui n’était pas d’actualité autant qu’elle l’est devenue aujourd’hui, j’expliquais aux lecteurs de La Repubblica dans un article (« Siamo tutti canibali », 10-11 octobre 1993) que les pathologies voisines dont l’homme était parfois victime – kuru en Nouvelle-Guinée, cas nouveaux de la maladie de Creutzfeldt-Jacob en Europe (résultant de l’administration d’extraits de cerveaux humains pour soigner des troubles de croissance) – étaient liées à des pratiques relevant au sens propre du cannibalisme dont il fallait élargir la notion pour pouvoir toutes les y inclure. Et voici qu’on nous apprend à présent que la maladie de la même famille qui atteint les vaches dans plusieurs pays européens (et qui offre un risque mortel pour le consommateur) s’est transmise par les farines d’origine bovine dont on nourrissait les bestiaux. Elle a donc résulté de leur transformation par l’homme en cannibales, sur un modèle qui n’est d’ailleurs pas sans précédent dans l’histoire. Des textes de l’époque affirment que pendant les guerres de Religion qui ensanglantèrent la France au xvie siècle, les Parisiens affamés furent réduits à se nourrir d’un pain à base de farine faite d’ossements humains qu’on extrayait des catacombes pour les moudre.
Le lien entre l’alimentation carnée et un cannibalisme élargi jusqu’à lui donner une connotation universelle a donc, dans la pensée, des racines très profondes. Il ressort au premier plan avec l’épidémie des vaches folles puisque à la crainte de contracter une maladie mortelle s’ajoute l’horreur que nous inspire traditionnellement le cannibalisme étendu maintenant aux bovins. Conditionnés dès la petite enfance, nous restons certes des carnivores et nous nous rabattons sur des viandes de substitution. Il n’en reste pas moins que la consommation de viande a baissé de façon spectaculaire. Mais combien sommes-nous, bien avant ces événements, qui ne pouvions passer devant l’étal d’un boucher sans éprouver du malaise, le voyant par anticipation dans l’optique de futurs siècles ? Car un jour viendra où l’idée que, pour se nourrir, les hommes du passé élevaient et massacraient des êtres vivants et exposaient complaisamment leur chair en lambeaux dans des vitrines, inspirera sans doute la même répulsion qu’aux voyageurs du xvie ou du xviie siècle, les repas cannibales des sauvages américains, océaniens ou africains.
La vogue croissante des mouvements de défense des animaux en témoigne : nous percevons de plus en plus distinctement la contradiction dans laquelle nos mœurs nous enferment, entre l’unité de la création telle qu’elle se manifestait encore à l’entrée de l’arche de Noé, et sa négation par le Créateur lui-même, à la sortie.

    Parmi les philosophes, Auguste Comte est probablement l’un de ceux qui ont prêté le plus d’attention au problème des rapports entre l’homme et l’animal. Il l’a fait sous une forme que les commentateurs ont préféré ignorer, la mettant au compte de ces extravagances auxquelles ce grand génie s’est souvent livré. Elle mérite pourtant qu’on s’y arrête.
Comte répartit les animaux en trois catégories. Dans la première, il range ceux qui, d’une façon ou de l’autre, présentent pour l’homme un danger, et il propose tout simplement de les détruire.
Il rassemble dans une deuxième catégorie les espèces protégées et élevées par l’homme pour s’en nourrir : bovins, porcins, ovins, animaux de basse-cour… Depuis des millénaires, l’homme les a si profondément transformés qu’on ne peut même plus les appeler des animaux. On doit voir en eux les « laboratoires nutritifs » où s’élaborent les composés organiques nécessaires à notre subsistance.
Si Comte expulse cette deuxième catégorie de l’animalité, il intègre la troisième à l’humanité. Elle regroupe les espèces sociables où nous trouvons nos compagnons et même souvent des auxiliaires actifs : animaux dont « on a beaucoup exagéré l’infériorité mentale ». Certains, comme le chien et le chat, sont carnivores. D’autres, du fait de leur nature d’herbivores, n’ont pas un niveau intellectuel suffisant qui les rende utilisables. Comte préconise de les transformer en carnassiers, chose nullement impossible à ses yeux puisqu’en Norvège, quand le fourrage manque, on nourrit le bétail avec du poisson séché. Ainsi amènera-t-on certains herbivores au plus haut degré de perfection que comporte la nature animale. Rendus plus actifs et plus intelligents par leur nouveau régime alimentaire, ils seront mieux portés à se dévouer à leurs maîtres, à se conduire en serviteurs de l’humanité. On pourra leur confier la principale surveillance des sources d’énergie et des machines, rendant ainsi les hommes disponibles pour d’autres tâches. Utopie certes, reconnaît Comte, mais pas plus que la transmutation des métaux qui est pourtant à l’origine de la chimie moderne. En appliquant l’idée de transmutation aux animaux, on ne fait qu’étendre l’utopie de l’ordre matériel à l’ordre vital.
Vieilles d’un siècle et demi, ces vues sont prophétiques à plusieurs égards tout en offrant à d’autres égards un caractère paradoxal. Il est trop vrai que l’homme provoque directement ou indirectement la disparition d’innombrables espèces et que d’autres sont, de son fait, gravement menacées. Qu’on pense aux ours, loups tigres, rhinocéros, éléphants, baleines, etc., plus les espèces d’insectes et autres invertébrés que les dégradations infligées par l’homme au milieu naturel anéantissent de jour en jour.
Prophétique aussi, et à un point que Comte n’aurait pu imaginer, cette vision des animaux, dont l’homme fait sa nourriture, impitoyablement réduits à la condition de laboratoires nutritifs. L’élevage en batterie des veaux, porcs, poulets en offre l’illustration la plus horrible. Le Parlement européen s’en est même tout récemment ému.
Prophétique enfin, l’idée que les animaux formant la troisième catégorie conçue par Comte deviendront pour l’homme des collaborateurs actifs, comme l’attestent les missions de plus en plus diverses confiées aux maîtres-chiens, le recours à des singes spécialement formés pour assister des grands invalides, les espérances auxquelles donnent lieu les dauphins.
La transmutation d’herbivores en carnassiers est, elle aussi, prophétique, le drame des vaches folles le prouve, mais dans ce cas les choses ne se sont pas passées de la façon prévue par Comte. Si nous avons transformé des herbivores en carnassiers, cette transformation n’est d’abord pas aussi originale, peut-être, que nous croyons. On a pu soutenir que les ruminants ne sont pas de vrais herbivores car ils se nourrissent surtout des micro-organismes qui, eux, se nourrissent des végétaux par fermentation dans un estomac spécialement adapté.
Surtout, cette transformation ne fut pas menée au profit des auxiliaires actifs de l’homme, mais aux dépens de ces animaux qualifiés par Comte de laboratoires nutritifs : erreur fatale contre laquelle il avait lui-même mis en garde, car, disait-il, « l’excès d’animalité leur serait nuisible ». Nuisible pas seulement à eux mais à nous : n’est-ce pas en leur conférant un excès d’animalité (dû à leur transformation, bien plus qu’en carnivores, en cannibales) que nous avons, involontairement certes, changé nos « laboratoires nutritifs » en laboratoires mortifères ?

    La maladie de la vache folle n’a pas encore gagné tous les pays. L’Italie, je crois, en est jusqu’à présent indemne. Peut-être l’oubliera-t-on bientôt : soit que l’épidémie s’éteigne d’elle-même comme le prédisent les savants britanniques, soit qu’on découvre des vaccins ou des cures, ou qu’une politique de santé rigoureuse garantisse la santé des bêtes destinées à la boucherie. Mais d’autres scénarios sont aussi concevables.
On soupçonne que, contrairement aux idées reçues, la maladie pourrait franchir les frontières biologiques entre les espèces. Frappant tous les animaux dont nous nous nourrissons, elle s’installerait de façon durable et prendrait rang parmi les maux nés de la civilisation industrielle, qui compromettent de plus en plus gravement la satisfaction des besoins de tous les êtres vivants.
Déjà nous ne respirons plus qu’un air pollué. Elle aussi polluée, l’eau n’est plus ce bien qu’on pouvait croire disponible sans limite : nous la savons comptée tant à l’agriculture qu’aux usages domestiques. Depuis l’apparition du sida, les rapports sexuels comportent un risque fatal. Tous ces phénomènes bouleversent et bouleverseront de façon profonde les conditions de vie de l’humanité, annonçant une ère nouvelle où prendrait place, simplement à la suite, cet autre danger mortel que présenterait dorénavant l’alimentation carnée.
Ce n’est d’ailleurs pas le seul facteur qui pourrait contraindre l’homme à s’en détourner. Dans un monde où la population globale aura probablement doublé dans moins d’un siècle, le bétail et les autres animaux d’élevage deviennent pour l’homme de redoutables concurrents. On a calculé qu’aux États-Unis, les deux tiers des céréales produites servent à les nourrir. Et n’oublions pas que ces animaux nous rendent sous forme de viande beaucoup moins de calories qu’ils n’en consommèrent au cours de leur vie (le cinquième, m’a-t-on dit, pour un poulet). Une population humaine en expansion aura vite besoin pour survivre de la production céréalière actuelle tout entière : rien ne restera pour le bétail et les animaux de basse-cour, de sorte que tous les humains devront calquer leur régime alimentaire sur celui des Indiens et des Chinois où la chair animale couvre une très petite partie des besoins en protéines et en calories. Il faudra même, peut-être, y renoncer complètement car tandis que la population augmente, la superficie des terres cultivables diminue sous l’effet de l’érosion et de l’urbanisation, les réserves d’hydrocarbures baissent et les ressources en eau se réduisent. En revanche, les experts estiment que si l’humanité devenait intégralement végétarienne, les surfaces aujourd’hui cultivées pourraient nourrir une population doublée.
Il est notable que dans les sociétés occidentales, la consommation de viande tend spontanément à fléchir, comme si ces sociétés commençaient à changer de régime alimentaire. En ce cas, l’épidémie de la vache folle, en détournant les consommateurs de la viande, ne ferait qu’accélérer une évolution en cours. Elle lui ajouterait seulement une composante mystique faite du sentiment diffus que notre espèce paye pour avoir contrevenu à l’ordre naturel.
Les agronomes se chargeront d’accroître la teneur en protéines des plantes alimentaires, les chimistes de produire en quantité industrielle des protéines de synthèse. Mais même si l’encéphalopathie spongiforme (nom savant de la maladie de la vache folle et d’autres apparentées) s’installe de façon durable, gageons que l’appétit de viande ne disparaîtra pas pour autant. Sa satisfaction deviendra seulement une occasion rare, coûteuse et pleine de risque. (Le Japon connaît quelque chose de semblable avec le fugu, poisson tétrodon d’une saveur exquise, dit-on, mais qui, imparfaitement vidé, peut être un poison mortel.) La viande figurera au menu dans des circonstances exceptionnelles. On la consommera avec le même mélange de révérence pieuse et d’anxiété, qui, selon les anciens voyageurs, imprégnait les repas cannibales de certains peuples. Dans les deux cas, il s’agit à la fois de communier avec les ancêtres et de s’incorporer à ses risques et périls la substance dangereuse d’êtres vivants qui furent ou sont devenus des ennemis.
L’élevage, non rentable, ayant complètement disparu, cette viande achetée dans des magasins de grand luxe ne proviendra plus que de la chasse. Nos anciens troupeaux, livrés à eux-mêmes, seront un gibier comme un autre dans une campagne rendue à la sauvagerie.
On ne peut donc pas affirmer que l’expansion d’une civilisation qui se prétend mondiale uniformisera la planète. En s’entassant, comme on le voit à présent, dans des mégalopoles aussi grandes que des provinces, une population naguère mieux répartie évacuera d’autres espaces. Définitivement désertés par leurs habitants, ces espaces retourneraient à des conditions archaïques ; çà et là, les plus étranges genres de vie s’y feraient une place. Au lieu d’aller vers la monotonie, l’évolution de l’humanité accentuerait les contrastes, en créerait même de nouveaux, rétablissant le règne de la diversité. Rompant des habitudes millénaires, telle est la leçon de sagesse que nous aurons peut-être, un jour, apprise des vaches folles.

Claude Lévi-Strauss, « La leçon de sagesse des vaches folles », 1996

Etudes rurales – 2001
La Repubblica  24 novembre 1996.

Pour citer cet article :

Référence papier :
Claude Lévi-Strauss, « La leçon de sagesse des vaches folles », Études rurales, 157-158 | 2001, 9-14.

Référence électronique :
Claude Lévi-Strauss, « La leçon de sagesse des vaches folles », Études rurales [En ligne], 157-158 | 2001, mis en ligne le 13 décembre 2016, consulté le 07 novembre 2020. URL : http://journals.openedition.org/etudesrurales/27 ; DOI : https://doi.org/10.4000/etudesrurales.27


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Eros et Thanatos : d’Empédocle à Freud – Les deux théories des pulsions

Nicolas Koreicho – Octobre 2020

« Je te dirai encore : il n’est de naissance pour aucun
Tous mortels, point de fin à la mort funeste
Mélange seulement, échange des mélanges.
Naissance est son nom pour les hommes »
Empédocle

Une inspiration freudienne : Empédocle

Evelyn de Morgan – L’Ange de la mort (1890)

Freud voyait en Empédocle (490 av. JC, Agrigente, 430, Etna), biologiste, médecin*, ingénieur, poète, devin, croyant en la métempsychose, – la transmigration des âmes -, « une des plus importantes et des plus remarquables [personnalités] de l’histoire grecque » incluse dans cette immense civilisation et laquelle possède en elle une inspiration issue d’ « une spéculation cosmique d’une hardiesse d’imagination étonnante. »
Empédocle offre pour Freud la garantie de la qualité du chercheur épistémologique dont le champ d’exploration se magnifie dans la rencontre entre la mythologie et la science. 

Freud découvre Empédocle grâce à la lecture du livre de Wilhelm Capelle, Die Vorsokratiker, chez Alfred Kröner, 1935.
Il le citera à plusieurs reprises et notamment dans Analyse avec fin et analyse sans fin (1937) et dans l’Abrégé de psychanalyse (1938).

Dans le premier texte, Freud parle d’Empédocle à propos de sa nouvelle théorie des pulsions et se plaint de la difficulté qu’il éprouve lui-même à la faire accepter aux psychanalystes. Il argumente par l’antériorité et la validité philosophique le bien-fondé de sa théorie : « J’ai eu beaucoup de plaisir à retrouver récemment notre théorie chez un des grands penseurs de l’antiquité grecque : Empédocle d’Agrigente, né vers 495 av. J.-C., nous apparaît comme l’une des plus grandes et surprenantes figures de la civilisation hellénique. »
Freud argue de la similitude de leurs doctrines : « On pourrait même être tenté de tenir les deux théories comme identiques et : Philia et Neikos sont, par le nom, comme par la fonction, les équivalents de nos deux pulsions primitives : Éros et la destruction. L’un s’efforce d’englober en des unités toujours plus vastes tout ce qui est, l’autre cherche à dissocier les combinaisons et à détruire les structures qu’a édifiées Éros. »
Pour Empédocle, la Philia est harmonie, équilibre, union. A l’inverse, le Neikos non seulement sépare, clive, mais dissocie les corps, les membres (fantasme courant chez les schizophrènes que cette dispersion corporelle), produit des monstres mi humains, mi animaux (figurations habituelles du diable, du mal) et des humains bisexués (et non pas bisexuels).
Freud reprend cette idée et s’appuie sur le mythe d’Aristophane dans Le banquet de Platon selon lequel l’accouplement sexuel aurait pour objectif de rétablir l’unité perdue d’un être asexué originairement androgyne antérieur à la séparation des sexes.

Dans l’Abrégé de psychanalyse, lorsqu’il expose sa deuxième théorie des pulsions, en fonction de leur but et de leur fonctionnement en biologie, et qu’il en propose une extension dans le domaine physique, Freud, dans une note, précise à nouveau : « Le philosophe Empédocle d’Agrigente avait déjà adopté cette façon de considérer les forces fondamentales ou pulsions, opinion contre laquelle tant d’analystes s’insurgent encore. »

Empédocle a par ailleurs intéressé beaucoup de penseurs et de philosophes de son époque, ceci jusqu’à nos jours. Il exerce en particulier une forte influence sur Hölderlin, lequel écrit un drame sur sa destinée (La Mort d’Empédocle) et sur Nietzsche qui le place, à côté de Goethe et de Spinoza, au rang des ancêtres fondateurs (La naissance de la philosophie). On lui attribue couramment comme ses maîtres Pythagore, Parménide, Xénophane, Héraclite.

Selon, en résumé, la théorie d’Empédocle, il existe quatre éléments : la terre, l’eau, l’air et le feu, qui ont toujours existé et qui produisent le changement (on pourrait dire un conflit ou même une dynamique ?) en se mélangeant et en se séparant par l’action des deux forces : la Philia, Amitié (Amour, Concorde) et le Neikos, Conflit (Haine, Discorde).
Cette combinaison entre
les quatre éléments et les deux forces sont antagonistes. L’une construit en liant les éléments entre eux pour produire la parfaite et immense harmonie de la Sphère (Sphairos), tandis que l’autre produit en emportant dans un redoutable tourbillon le Vortex (Neikos), les deux se trouvant aux pôles opposés d’un cycle cosmique obligé. « Ils sont égaux et de même noblesse. Chacun règne avec d’autres honneurs, à chacun sa nature. Mais ils dominent tour à tour dans les cercles du temps. »

Il existe enfin deux périodes de transition, d’une part de la Haine à l’Amour et d’autre part de l’Amour à la Haine.
La question de la quantité dans les deux pulsions (pour Freud) ou dans les deux forces (pour Empédocle) conditionne leur harmonie.
Freud note, dans l’Abrégé : « Un excès d’agressivité sexuelle fait d’un amoureux un assassin sadique, une forte diminution du facteur agressif le rend timide et impuissant. » C’est dire à quel point l’aspect quantitatif est important. Pour Empédocle, la proportion dont parle ici Freud est aussi importante, cependant qu’il parle de proportion ou d’harmonie (étymologie : cheville, joint, accord, juste proportion).

Freud et les deux théories des pulsions

La pulsion est surtout un processus dynamique. Dans leur évolution les théories freudiennes maintiennent un dualisme pratiquement constant : à la pulsion sexuelle s’opposent d’autres pulsions. Au cours du premier dualisme, les pulsions d’autoconservation ou pulsions du Moi s’opposent aux pulsions sexuelles (années 1915). La dernière théorie des pulsions oppose les pulsions de vie (Éros) et les pulsions de mort (Destruction) (années 1920).

– 1ère théorie des pulsions (années 1915) :

Le premier dualisme est celui des pulsions sexuelles et des pulsions du Moi ou d’autoconservation, lesquelles pulsions d’autoconservation correspondent à de grands besoins comme la faim et la nécessité de s’alimenter : la pulsion sexuelle se détache des fonctions d’autoconservation sur lesquelles elle s’étaye d’abord. Les pulsions partielles décrivent bien le phénomène et on y peut voir déjà une certaine conjonction paradoxale (les lèvres par exemple, zone érogène de la faim et de la satiété sur laquelle s’étayera le baiser, avec cet ambivalent plaisir qui consiste à absorber et à donner).
Cependant, Freud spécifiait en 1915 :

« La haine, en tant que relation à l’objet, est plus ancienne que l’amour ; elle prend source dans la récusation, aux primes origines, du monde extérieur dispensateur de stimulus, récusation émanant du Moi narcissique. En tant que manifestation de la réaction de déplaisir suscitée par ces objets, elle demeure toujours en relation intime avec les pulsions de conservation du Moi, de sorte que pulsions du Moi et pulsions sexuelles peuvent facilement en venir à une opposition qui répète celle de haïr et aimer. Quand les pulsions du Moi dominent la fonction sexuelle, comme au stade de l’organisation sadique-anale, elles confèrent au but pulsionnel lui aussi les caractères de la haine. »

Freud – Pulsion et destin des pulsions.

L’introduction, intermédiaire aux deux théories, du concept de narcissisme (1914), principe de vie, force de liaison (à rapprocher d’«Eros, qui assure la cohésion et l’unité de tout ce qui existe dans le monde»), est susceptible de redistribuer les pulsions selon que leur orientation se manifeste vers le moi ou vers l’objet, dans la perspective d’une possibilité d’agencement, d’ajustement qui tend vers l’équilibre de la personne.

– 2ème théorie des pulsions (années 1920) :

Freud introduit cette deuxième théorie des pulsions dans Au-delà du principe du plaisir (1920), théorie déjà annoncée dans Pulsions et destins des pulsions (1915), à l’occasion de considérations sur le sadisme et la haine, approfondie dans Le problème économique du masochisme (1924), nuancée toutefois dans Inhibition, symptôme et angoisse (1926) avant d’être résumée dans l’Abrégé de psychanalyse (1938).

Ainsi, pulsions de mort et pulsions de vie sont deux grandes catégories de pulsions que Freud oppose dans sa dernière théorie. Pour résumer la théorie freudienne :
– Les pulsions de vie tendent à constituer des unités toujours plus grandes et à les maintenir. Désignées par le terme d’Eros, elles recouvrent non seulement les pulsions sexuelles mais aussi les pulsions d’auto-conservation.
– Les pulsions de mort, quant à elles, tendent à la réduction complète des tensions, à ramener l’être vivant à l’état anorganique. Elles sont régressives. Tournées d’abord vers l’intérieur et tendant à l’autodestruction, elles seraient secondairement dirigées vers l’extérieur, se manifestant sous la forme de pulsions d’agression ou de destruction.

Représentations des pulsions de vie et de mort

À ce point de notre développement, notons que opposition que Freud formule entre les processus de construction-assimilation (pulsion de vie) et les processus de destruction-désassimilation (pulsion de mort) peut être spécifiée ainsi :
Ces deux pulsions, incompréhensibles selon un abord direct, ne nous sont connues que par leurs représentants psychiques. Freud isole alors quatre représentations de la pulsion de mort : la destructivité, la déliaison, la compulsion de répétition dans son acception « démoniaque » et le principe de nirvâna. Parallèlement, il distingue quatre figurations de la pulsion de vie : l’autoconservation et la sexualité, la liaison, la compulsion de répétition dans son versant adaptatif et le principe de plaisir. Si Freud repère dès 1920 un net antagonisme entre la pulsion de vie et la pulsion de mort, il insiste aussi sur « l’action conjuguée » de ces deux pulsions originaires, qui seront dès lors dites intriquées et qui n’interviennent jamais seules en tant que telles, cette liaison pulsionnelle permettant la régulation des processus vitaux, pour le meilleur et pour le pire, en quelque sorte.
La pulsion de mort représente la tendance fondamentale de tout être vivant à retourner à l’état anorganique. Cela concorde avec la formule selon laquelle cette pulsion tend à un retour à l’état antérieur. On pourrait oser une perspective cosmologique en parlant de l’avant Big Bang.

La libido et les deux pulsions

La libido a d’ailleurs pour tâche de rendre inoffensive cette pulsion destructrice et tente de neutraliser son caractère mortifère en la dérivant en grande partie vers l’extérieur, en la dirigeant contre/vers les objets, assez tôt à l’aide de la musculature puis de la vision. Cette pulsion s’appelle alors tantôt pulsion de destruction, pulsion d’emprise, ou, si l’on puit dire, en termes nietzschéens, tantôt volonté de puissance, dans l’idée de domination de l’autre, tantôt pulsion de vie dans l’idée de réunion érotique avec l’autre.
Une partie de cette pulsion est placée directement au service de la fonction sexuelle (sadisme), une autre partie ne suit pas ce déplacement vers l’extérieur ; elle demeure dans l’organisme où elle est liée de façon libidinale (masochisme originaire, érogène).
Enfin les deux pulsions peuvent être totalement déconnectées de leur dimension sexuelle et complètement désexualisées grâce aux processus de la sublimation.

Notons que Freud emploie couramment les substantifs Eros et destruction. Il n’emploie pas le mot Thanatos ; et comme la carte sans nom du tarot, nous aurions ici le concept sans nom de la théorie freudienne ?
Pour conclure et synthétiser, je me cite si vous m’y autorisez, dans un article du site de l’IFP de novembre 2019 :

« Nous pouvons dire alors que la haine est chargée de produire une action dans le cadre de la pulsion d’autoconservation, action qui projette hors du moi la pulsion de mort, le moi se protégeant ainsi des pulsions d’emprise et de destructivité qui peuvent se retourner vers soi, en les attribuant au monde, à l’autre, aux objets, afin de relativiser leur potentiel d’annihilation. Si les termes de cette projection-protection-circulation ne sont pas précisément relativisés, grâce à la prise en compte d’une heureuse ambivalence, exactement dans ce qui peut être aménagé d’une homéostasie du moi pouvant s’enrichir d’une relation équilibrée, le narcissisme, primaire encore à ce moment, devra se porter garant de la possibilité pour la personne confrontée à la déceptivité d’une haine réfrénée mais agissante, de revenir vers un moi dénué de culpabilité. La pulsion de mort s’en trouvera neutralisée.
L’agressivité séparatrice (processus d’individuation), réconciliatrice (colère, revendication : pulsion d’appel) et créatrice (sexuel ou séduction, sexualité ou sublimation) peut alors trouver sa place dans l’intrapsychique et construire pour le sujet un devenir civilisationnel. De la déliaison vers la liaison. »

Nicolas Koreicho – Agressivité – Violence – Ambivalence ; pulsion de vie, pulsion de mort – Novembre 2019

*Résolution d’une épidémie telle que le COVID avant l’heure (2019) : il aurait permis à la cité voisine de Sélinonte de mettre fin à une violente épidémie, en faisant drainer les eaux stagnantes des estuaires !

Nicolas Koreicho – Octobre 2020 – Institut Français de Psychanalyse©

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Le Château de ma mère

Marcel PagnolLe Château de ma mère Extrait

Château d’Astros

« Le temps passe, et il fait tourner la roue de la vie comme l’eau celle des moulins. Cinq ans plus tard, je marchais derrière une voiture noire, dont les roues étaient si hautes que je voyais les sabots des chevaux. J’étais vêtu de noir, et la main du petit Paul serrait la mienne de toutes ses forces, on emportait notre mère pour toujours. De cette terrible journée, je n’ai aucun autre souvenir, comme si mes quinze ans avaient refusé d’admettre la force d’un chagrin qui pouvait me tuer. Pendant des années, jusqu’à l’âge d’homme, nous n’avons jamais eu le courage de parler d’elle. Puis, le petit Paul est devenu très grand. Il me dépassait de toute la tête, et il portait une barbe en collier, une barbe de soie dorée. Dans les collines de l’Etoile, qu’il n’a jamais voulu quitter, il menait son troupeau de chèvres ; le soir, il faisait des fromages dans des tamis de joncs tressés, puis sur le gravier des garrigues, il dormait, roulé dans son grand manteau : il fut le dernier chevrier de Virgile. Mais à trente ans, dans une clinique, il mourut. Sur la table de nuit, il y avait son harmonica. Mon cher Lili ne l’accompagna pas avec moi au petit cimetière de La Treille, car il l’y attendait depuis des années, sous un carré d’immortelles : en 1917, dans une noire forêt du Nord, une balle en plein front avait tranché sa jeune vie, et il était tombé sous la pluie, sur des touffes de plantes froides dont il ne savait pas les noms… Telle est la vie des hommes. Quelques joies, très vite effacées par d’inoubliables chagrins. Il n’est pas nécessaire de le dire aux enfants.

Encore dix ans, et je fondai à Marseille une société de films. Le succès couronna l’entreprise, et j’eus alors l’ambition de construire, sous le ciel de Provence, la « Cité du Cinéma » ; un « marchand de biens » se mit en campagne, à la recherche d’un « domaine » assez grand pour accueillir ce beau projet. Il trouva mon affaire pendant que j’étais à Paris, et c’est par le téléphone qu’il m’informa de sa découverte. Mais il m’apprit en même temps qu’il fallait conclure la vente en quelques heures, car il y avait d’autres acheteurs. Son enthousiasme était grand, et je le savais honnête : j’achetai ce domaine sans l’avoir vu.
Huit jours plus tard, une petite caravane de voitures quitta les studios du Prado. Elle emportait les hommes du son, les opérateurs de la prise de vues, les techniciens des laboratoires. Nous allions prendre possession de la terre promise, et pendant le voyage, tout le monde parlait à la fois. Nous franchîmes une très haute grille, déjà ouverte à deux battants.
Au fond d’une allée de platanes centenaires, le cortège s’arrêta devant un château. Ce n’était pas un monument historique, mais l’immense demeure d’un grand bourgeois du Second Empire : il avait dû être assez fier des quatre tours octogonales et des trente balcons de pierre sculptée qui ornaient chaque façade…
Nous descendîmes aussitôt vers les prairies, où j’avais l’intention de construire les studios.
J’y trouvai des hommes qui dépliaient des chaînes d’arpenteurs, d’autres qui plantaient des jalons peints en blanc, et je regardais orgueilleusement la naissance d’une grande entreprise, lorsque je vis au loin, en haut d’un remblai, une haie d’arbustes… Mon souffle s’arrêta et, sans en savoir la raison, je m’élançai dans une course folle à travers la prairie et le temps. Oui, c’était là. C’était bien le canal de mon enfance, avec ses aubépines, ses clématites, ses églantiers chargés de fleurs blanches, ses ronciers qui cachaient leurs griffes sous les grosses mûres grenues…
Tout le long du sentier herbeux, l’eau coulait sans bruit, éternelle, et les sauterelles d’autrefois, comme des éclaboussures, jaillissaient en rond sous mes pas. Je refis lentement le chemin des vacances, et de chères ombres marchaient près de moi.
C’est quand je le vis à travers la haie, au-dessus des platanes lointains, que je reconnus l’affreux château, celui de la peur, de la peur de ma mère.
J’espérai, pendant deux secondes, que j’allais rencontrer le garde et le chien. Mais trente années avaient dévoré ma vengeance, car les méchants meurent aussi. Je suivis la berge : c’était toujours « une passoire », mais le petit Paul n’était plus là pour en rire, avec ses belles dents de lait…
Une voix au loin m’appela : je me cachai derrière la haie, et j’avançai sans bruit, lentement, comme autrefois… Je vis enfin le mur d’enceinte : par-delà les tessons de la crête, le mois de juin dansait sur les collines bleues ; mais au pied du mur, tout près du canal, il y avait l’horrible porte noire, celle qui n’avait pas voulu s’ouvrir sur les vacances, la porte du Père Humilié…
Dans un élan de rage aveugle, je pris à deux mains une très grosse pierre, et la levant d’abord au ciel, je la lançai vers les planches pourries qui s’effondrèrent sur le passé. Il me sembla que je respirais mieux, que le mauvais charme était conjuré.
Mais dans les bras d’un églantier, sous des grappes de roses blanches et de l’autre côté du temps, il y avait depuis des années une très jeune femme brune qui serrait toujours sur son cœur fragile les roses rouges du colonel. Elle entendait les cris du garde, et le souffle rauque du chien. Blême, tremblante, et pour jamais inconsolable, elle ne savait pas qu’elle était chez son fils. »

Marcel Pagnol – Le Château de ma mère, 1957

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Distanciation, isolement, solitude

Nicolas Koreicho – Septembre 2020

Ecoute, parole, dialogue. Un éclairage de la psychanalyse et de la psychopathologie.

« Souffrir de la solitude est mauvais signe ; je n’ai jamais souffert que de la multitude. »
Friedrich Nietzsche

Edward Hopper – Western Motel, 1957

À l’occasion de la crise sanitaire que nous traversons, nous sommes projetés dans une étrange époque de remise en question du sens des mots, de la signification des discours, du positionnement des personnes, bref, de la subjectivité des valeurs.
Dès lors, pour s’y retrouver, il importe plus que jamais de tenter d’y voir plus clair dans trois situations qui placent d’ordinaire la personne dans des moments de détresse, de repli ou de crise, tous phénomènes pouvant être à l’origine de maladies physiques, de pathologies psychiques, de passages à l’acte, mais qui proposent aussi des espaces de vérité pertinente susceptible de créativité, d’intégrité, de joie : la distanciation, l’isolement, la solitude.
Ces concepts peuvent être considérés et discutés dans leurs différentes acceptions afin de ne pas favoriser de contre-sens préjudiciables à la prise en compte des personnes et de la singularité de leurs ressentis.
Il n’y a pas d’écoute sans dialogue. Si nous ne parlons pas, nous n’écoutons pas.

Distanciation

Outre les maladresses, pour le moins, des autorités politiques, médiatiques, sanitaires, le syntagme « distanciation sociale » n’est pas approprié.
Au moment où le covid bouleverse à la fois les personnes physiquement et des personnes vis-à-vis de leur environnement, la société et ses valeurs de responsabilité individuelle, il fallut parler de « distance physique ». En effet, « distanciation » implique prise de distance psychologique, voire affective. L’adjectif « social(e) » en rajoute une couche supplémentaire dans l’injonction de s’éloigner de nos semblables socialisés.
Ceci provient de la confusion entre distancer et distancier, verbes formés à partir de distance, et qui n’ont pas le même sens.
Distancer signifie « dépasser », lorsque l’on parle de choses ou de personnes en mouvement, au figuré distancer signifie « faire mieux que ».
Distancier signifie « prendre du recul », c’est l’acception freudienne, par rapport à quelque chose, souvent pour tenter de considérer les choses de manière objective. C’est de ce verbe que provient le nom « distanciation » qui a été utilisé au théâtre par Bertolt Brecht pour désigner une pratique théâtrale qui consiste, pour le comédien, à jouer son personnage de manière détachée, afin que le spectateur ne puisse s’y identifier et qu’il se concentre sur le message délivré par la pièce dans son entier afin de développer son esprit critique. Le synonyme serait « prendre du recul ».
Le message implicite contenu dans « distanciation sociale » peut hélas être équivalent, du point de vue sémantique, à « distinction », « différenciation », mais aussi, et c’était le cas au 19ème siècle, « ségrégation » (Zola : « discrimination » de classe), ce qui peut impliquer, pour des personnes fragiles, l’idée de se défier, se méfier, voire ignorer l’autre.
A ce titre, le covid est devenu une maladie honteuse. L’absence de remise en question des termes et des slogans inappropriés, encore aujourd’hui, est préjudiciable.
Alors que la période que nous traversons devrait nous inciter au contraire à se rapprocher de nos proches, de nos collègues, de nos relations, de nos appelants, de nos patients, l’idée de « distanciation » est particulièrement mal venue. Au passage, en cours de psychopathologie, on apprend en 1ère année que la distanciation est nécessaire, mutatis mutandis, dans des acceptions de formes de distanciation très différentes, vis-à-vis d’un parent à tendance incestueuse, d’un psychothérapeute vis-à-vis de son patient, d’un juge vis-à-vis du délinquant, d’un témoin vis-à-vis de l’avocat, d’un avocat vis-à-vis de la victime… Autrement dit, la distanciation est pertinente dans des situations où la trop grande proximité affective est contre indiquée, voire nocive. C’est précisément l’inverse que nous devons respecter dans les périodes de crise, et spécifiquement dans nos activités d’écoutant ou de psychothérapeute. Nous devons laisser le transfert se déployer, quitte bien entendu à l’analyser. Il s’agit pour nous avant tout de rétablir ou d’établir du lien pour favoriser rapprochement social, dialogue, compréhension.

Liaison – déliaison

En effet, ces temps-ci, chacun aura pu mesurer dans ses relations avec les autres, famille, amis, rencontres, certaines modifications dans le lien. La difficulté n’est pourtant pas d’établir des liens avec les autres. C’est d’une part de rétablir ou, et c’est le cas la plupart du temps, d’établir le lien avec sa propre biographie, et de revisiter particulièrement les moments de dépendance que nous avons tous eu, par rapport à l’autre, la mère, le père, la fratrie, dans un trop d’amour ou dans un trop de haine et, dans le meilleur des cas, de rétablir ou d’établir le lien avec ne serait-ce qu’une seule personne – un seul animal ? – ne serait-ce qu’un instant, que l’espace d’un regard, avec qui on pourra échanger ou, simplement, communiquer, sur la vérité de notre vie, de l’instant, du regard. Cependant, nous sommes à nous-même notre propre référence.
Il s’agit de retrouver, ou de trouver, l’équilibre avec soi, d’abord, « être en accord avec soi-même » (mais qui est ce soi-même ? Un moi altéré par des relations excessives, en passion, en haine ou en indifférence ? Ou un moi retrouvé, ou trouvé, identifié comme notre véritable moi ?) et il s’agit de retrouver ou de trouver, l’équilibre avec l’autre.
Ce double équilibre, qui consiste à exercer une pulsion de vie répartie entre deux forces qui ne sont pas forcément compatibles, se construit par ce que l’on appelle en psychologie l’individuation, elle-même sous-tendue par l’intra-subjectivité et l’intersubjectivité du sujet.
Une individuation rendue réalisable par la prise en compte du développement d’un premier concept l’intra-subjectivité, concept socle de la personnalité, en ce qu’il est le garant d’une individuation, qui s’établit dans le rapport à soi, à ses besoins, par le truchement de la pulsion d’auto-conservation, dans la considération de sa priorité personnelle, de sa sécurité, de son intégrité, sans le basculement dans les formes des psychoses que l’on connaît, et une individuation rendue réalisable par la prise en compte d’un second concept tout aussi important que le concept d’intra-subjectivité, savoir le concept d’intersubjectivité, qui se développe dans l’idée de la satisfaction de ses besoins, autre condition de la construction de la personnalité, en ce qu’il est lui le garant d’une individuation dans le rapport à l’autre, dans la pulsion, sexuelle à l’origine, dans l’évolution de notre relation aux autres, dans l’espoir, l’empathie, le soin, idéalement sans dépendance, et sans emprise.
A ce titre, nous pourrions avoir le choix entre une empathie obligée, imposée par des systèmes de soumission à l’autre, selon des formes d’autorité ancienne, inadaptée à l’adulte, et une empathie spécifique agissant en conformité avec notre désir et nos besoins réels.
En effet, nous devrions être en mesure d’affirmer une distanciation de sauvegarde, en particulier lorsque l’autre, perçu cette fois sous le jour de la responsabilité et non plus en fonction d’une empathie qui nous fait le dédouaner d’emblée de toute intentionnalité. L’empathie ne doit pas faire le lit de l’hostilité. La question de la responsabilité de l’autre doit advenir et à sa suite la possibilité d’une distanciation par rapport à lui et par rapport à cette empathie obligée nonobstant la nécessité du lien dans la construction de la personnalité.

Isolement et solitude

Ces deux termes sont souvent confondus. Il est de première importance de les distinguer précisément.
L’isolement est une donnée sociale qui peut être mortifère. En particulier lorsqu’il est imposé par les circonstances, car il peut être alors assimilé à une punition. Et qui dit punition dit culpabilité ou à tout le moins, sentiment de culpabilité, ce qui renvoie à des temps d’individuation archaïques (enfance, adolescence).
L’isolement peut affaiblir considérablement le système immunitaire physique (on parle d’« immunodépression »). Le stress, continu, à bas bruit, est sans doute un des principaux vecteurs de maladies particulièrement sévères : pathologies cardio-vasculaires, troubles de l’anxiété (angoisse…), troubles de l’humeur (dépressions…), troubles du comportement (addictions…), pathologies neurologiques (maladie d’Alzheimer…), démences (confusions…) ou en tout cas d’un affaiblissent immunitaire physiologique (le rôle du cortisol, l’hormone du stress, dans cet affaiblissement physique est démontrée).
Pour ne pas être malade, il vaut mieux être en bonne santé physique.
Cependant, ce n’est pas l’isolement qui est directement responsable des maladies psychiques. L’isolement agit plutôt comme un révélateur, ou un précipitant comme disent les chimistes, de pathologies psychiques préexistantes qui à leur tour entraînent des pathologies physiques (cf. l’hormone du stress).
L’isolement qui concerne spécifiquement les personnes qui souffrent de psychopathologies est donc une résultante secondaire aux psychopathologies proprement dites. Autrement dit, ce sont les psychopathologies qui tendent à isoler les personnes, et non pas l’isolement qui crée les pathologies. La pathologie isole, dans la mesure où la souffrance n’est pas partagée, d’abord formulée, explicitée en discours, puis dans la mesure où la souffrance n’est pas comprise, prise avec soi (étymologiquement, comprendre c’est « prendre avec ») par l’autre.
L’absence de formulation relègue les causes de la souffrance dans les tréfonds de l’inconscient et du sentiment de culpabilité, et l’absence de compréhension relègue la possibilité d’attribuer une logique à ce que nous sommes devenu dans la privation d’un autre attentif, l’isolement (le sentiment de solitude) ne proposant plus d’espace de socialité (de parole, de proximité) à la personne.
C’est précisément cet isolement, social, pas physique, qui peut entraîner des moments de crise, des moments « hors-limites », ce que l’on appelle des décompensations. En effet, le discours de soi et le discours de soi dans la présence de l’autre instaurent des frontières pouvant constituer un territoire psychique, d’abord dicible, puis compréhensible.
Ce n’est donc pas l’isolement physique qui crée la maladie psychique mais l’isolement par rapport à la compréhension de soi, par soi, et par quelqu’un d’autre. L’isolement met simplement au jour des maladies psychiques latentes, lesquelles ont précipité l’isolement.
L’absence de solutions profondes pouvant être données par l’entourage – et pour cause : nous sommes ontologiquement seuls, et seuls à pouvoir changer – et cette absence de solutions données par l’autre, l’objet, confirme bien évidemment que les solutions ne sont qu’en nous en tant que nous sommes sujet (la subjectivité, intra- et inter- dont j’ai parlé tout-à-l’heure), sujet de notre propre vie, sujet que nous sommes de nous-même, de notre propre partition, peut faire la personne se renfermer sur un sentiment de solitude, tandis que, par conséquent, peu à peu, l’isolement pourrait suivre.
C’est cet isolement qui risque d’exposer à une solitude non assumée comme étant notre lot d’être vivant, du début jusqu’à la fin, la solitude étant, entre autres, la faculté de se considérer, avec ses qualités et ses travers comme sujet de soi. C’est la fameuse « capacité d’être seul » développée par le psychanalyste Donald Winnicott.
Le professionnel, l’écoutant, le psy, est là très utile, dans la mesure où c’est un objet qui ne se substitue pas au sujet que vous êtes mais qui peut néanmoins restaurer, grâce au partage distancié et, paradoxalement, à sa faculté de consolation et de réagencement, dans la profondeur de l’intime prenant place en un cadre de qualité, pour un temps ou plus durablement, le narcissisme détérioré de la personne, c’est-à-dire le regard que la personne pose sur elle-même, comme l’ont détérioré l’excès et les blessures causées par la haine, la négligence, l’insécurité.
A l’inverse, un isolement trophique, bénéfique, nécessaire peut advenir en tant que période de reconstitution personnelle, intime, apaisante, qui peut correspondre à une introspection positive et possiblement re-narcissisante de retour sur soi, surtout si l’on découvre en l’autre une hostilité, prolégomènes à l’observation de son axe propre comme priorité, en cet isolement qui forge ou qui consolide une intégrité, un quant-à-soi revigorant.
Ces processus d’élaboration supposent que la considération de l’autre soit prise en tant qu’environnement, humain, et non comme une donnée intrinsèque à nous.
L’équilibre de la personne dépend de l’équilibre, de la cohérence entre la relation intra-subjective, celle que l’on développe avec soi-même, dans l’acceptation de toutes nos composantes, selon une homéostasie psychique, et de la relation intersubjective, celle que l’on construit avec les autres, en se défiant de toute dépendance, dans une juste proxémie : ni dépendance, ni retrait. Un partage distancié. Une reconnaissance de la place du sujet et de l’objet.
La solitude est une donnée ontologique à laquelle nous ne pouvons nous soustraire. C’est une condition humaine et biologique. Le sentiment de solitude est tout autre chose et s’apparente à un isolement psychique. Ce sentiment correspond la plupart du temps à la réminiscence d’un trop d’affect, d’amour, ou plutôt de passion, de haine, pouvant se manifester en haine de soi, ce qui équivaut à une saturation, qui envahit l’espace affectif, d’une absence, qui, au passage, engage le rôle de l’autre, ou d’une privation, qui engage la responsabilité de l’autre. Il existe ainsi trois écueils à la bonne construction de l’intersubjectivité, en lien avec le narcissisme du sujet, l’autre se plaçant dans ces moments de partage, comme un miroir, mais déformant, de soi. Ceci peut donner naissance à un moi déformé qui, pour se reconstituer (de manière erronée : le système de l’addiction est un faux ami : un faux autre) fera appel aux « ressources » des pathologies narcissiques addictives.
La solitude est un principe de la condition humaine en tant que la « plus originaire et plus constante expérience » (Grimaldi).
Il y a une différence entre la solitude, acceptable donc, et le sentiment de solitude. La solitude est un thème hyper investi par l’art, par l’histoire, par la fiction, par les mouvements littéraires. Le sentiment de solitude, par contre, est un ressenti durable qui concerne une réalité pragmatique, personnelle, intime, en particulier dans la clinique, clinique analysable dans le monde du soin (thérapeutique : étymologiquement « besoin ») et dans l’idée du soin (attention : étymologiquement « souci »).
Si la personne naît dans une parfaite dépendance par rapport à son environnement, dépendance qui correspond à la nécessité de nous adapter au monde, d’advenir au monde, un processus d’individuation acceptable, sécure, devra cependant s’instaurer pour que d’objet, de l’autre, de soin, d’amour, ou de haine, de négligence, la personne puisse devenir sujet, d’elle-même, de son histoire, de son discours.
A ce titre, il faut que la personne comprenne qu’il y a autre chose à décliner que la plainte, nécessaire mais pas suffisante, et que tout ne peut pas être dépendant ou investi en l’autre. Il n’y a pas que la voix, de l’objet, il y a la voie, du sujet.
Ceci se fait au cours d’un apprentissage idéalement étayé par l’autre, mais souvent, pour la personne qui s’isole, un apprentissage construit de bric et de broc, c’est-à-dire de ses expériences et, surtout, dans ce qu’elle peut faire de ses expériences, selon qu’elle a été suffisamment aimée ou détestée, ou négligée. En psychanalyse cet apprentissage est un des domaines investis par le préconscient.
De ces premiers affects reçus, la personne pourra investir à la fois son narcissisme et le monde de l’autre au travers d’un sentiment de sécurité qui va déterminer ses rencontres, acceptables, avec la distance, l’isolement, la solitude.
Si ce premier environnement humain, de la mère, du père, a été insuffisamment sécure, ou même partiellement défaillant, l’enfant n’aura pas un objet de projection fiable, sur lequel il pourrait facilement s’appuyer pour se construire en tant que sujet (toujours cette intersubjectivité décrite par les philosophes du langage). Il devra désormais trouver la possibilité de cet objet en lui-même et par lui-même.
Le sujet doit être distancié affectivement parce qu’il aura eu un amour nécessaire et suffisant, il pourra donc se trouver sécure d’abord par lui-même et indépendant de l’excès d’amour, de haine, de négligence de la part de l’autre. Sinon, il devra faire la balance entre la possibilité de puiser dans les ressources proposées par l’autre et les ressources, à trouver, en devenir de soi.
Secondairement, si la haine ou la négligence n’ont pas investi trop profondément, souvent grâce à l’amour donné par l’autre parent suffisamment aimant, ses images intrapsychiques de soi et de l’autre, la relation à l’autre sera elle-même sécure, c’est-à-dire proximale si la confiance est au rendez-vous, ou distale si l’autre est hostile. Dans tous les cas, la relation est, peut être, doit être, distanciée.
A l’inverse, si la personne a été privée de soin, de compréhension, d’empathie dans son enfance et dans son adolescence, elle gardera une vulnérabilité longtemps, jusqu’à ce que sa propre maturité psychique, à condition qu’elle se développe dans une ou deux relations de qualité, marquée par des limites, des cadres, des valeurs, lui permette d’accéder à une solitude non dépressive, non angoissante : une solitude acceptable.
Le sentiment de solitude, quant à lui, renvoie à l’angoisse, qui elle-même, renvoie à la séparation, à la privation, affects mortifères et de souffrance différents de la solitude qui renvoie au manque, moins douloureux, qui lui-même, grâce à la dynamique vitale qu’il présuppose, renvoie au désir.
Le sentiment de solitude, plus que la solitude, donc, implique une privation ancienne qui étayera en strates successives un narcissisme défaillant, lequel sera faussement comblé (là aussi saturé) par les faux amis des pathologies addictives, perverses, sociopathiques, limites, ou par les troubles de l’humeur, dépression, manie, mélancolie.
Incidemment, le sentiment de solitude pour les personnes âgées en particulier peut se compliquer d’un mécanisme d’étrangeté, étrangeté fondée sur la distance qui se crée entre elles et un monde qui, trop construit sur les liens sociaux et les contraintes de rôle et pas suffisamment sur la conscience de ressources internes au sujet ou externes eu égard à des relations défaillantes, les fait glisser vers l’indifférence, à l’autre, de l’autre et, plus mortifère encore, à soi-même.
Ici, nous pouvons parler à nouveau de la distanciation, dans la mesure où il est possible d’établir une distance avec ses propres habitudes de souffrance pour faire de la solitude une alliée, en exploitant et en aimant sa solitude.
Cette solitude remplie, plus que d’une capacité à être seul, d’un travail sur soi et d’amour de soi, amour ponctué par la toujours possible rencontre de l’autre de qualité, solitude consolidée d’activités artistiques, manuelles, intellectuelles, de pensées identitaires toujours possiblement actuelles et en devenir, de relâchements récupérateurs aussi, peut être la condition d’existence d’un univers intérieur constitutif d’une vie personnelle indépendante assumée.

Nicolas Koreicho – Septembre 2020 – Institut Français de Psychanalyse©

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Pour écrire un seul vers

Animal beauty

Pour écrire un seul vers – Rilke

Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas (c’était une joie faite pour un autre), à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles – et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela. Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient. Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups. Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers.

Rainer Maria Rilke – Pour écrire un seul vers (1910) – Les Cahiers de Malte

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Je contemple souvent le ciel de ma mémoire

Je contemple souvent le ciel de ma mémoire – Proust

Vivien Leigh

Le temps efface tout comme effacent les vagues
Les travaux des enfants sur le sable aplani
Nous oublierons ces mots si précis et si vagues
Derrière qui chacun nous sentions l’infini. 

Le temps efface tout il n’éteint pas les yeux
Qu’ils soient d’opale ou d’étoile ou d’eau claire
Beaux comme dans le ciel ou chez un lapidaire
Ils brûleront pour nous d’un feu triste ou joyeux. 

Les uns joyaux volés de leur écrin vivant
Jetteront dans mon coeur leurs durs reflets de pierre
Comme au jour où sertis, scellés dans la paupière
Ils luisaient d’un éclat précieux et décevant. 

D’autres doux feux ravis encor par Prométhée
Étincelle d’amour qui brillait dans leurs yeux
Pour notre cher tourment nous l’avons emportée
Clartés trop pures ou bijoux trop précieux. 

Constellez à jamais le ciel de ma mémoire
Inextinguibles yeux de celles que j’aimai
Rêvez comme des morts, luisez comme des gloires
Mon coeur sera brillant comme une nuit de Mai. 

L’oubli comme une brume efface les visages
Les gestes adorés au divin autrefois,
Par qui nous fûmes fous, par qui nous fûmes sages
Charmes d’égarement et symboles de foi. 

Le temps efface tout l’intimité des soirs
Mes deux mains dans son cou vierge comme la neige
Ses regards caressants mes nerfs comme un arpège
Le printemps secouant sur nous ses encensoirs. 

D’autres, les yeux pourtant d’une joyeuse femme,
Ainsi que des chagrins étaient vastes et noirs
Épouvante des nuits et mystère des soirs
Entre ces cils charmants tenait toute son âme

Et son coeur était vain comme un regard joyeux.
D’autres comme la mer si changeante et si douce
Nous égaraient vers l’âme enfouie en ses yeux
Comme en ces soirs marins où l’inconnu nous pousse. 

Mer des yeux sur tes eaux claires nous naviguâmes
Le désir gonflait nos voiles si rapiécées
Nous partions oublieux des tempêtes passées
Sur les regards à la découverte des âmes. 

Tant de regards divers, les âmes si pareilles
Vieux prisonniers des yeux nous sommes bien déçus
Nous aurions dû rester à dormir sous la treille
Mais vous seriez parti même eussiez-vous tout su

Pour avoir dans le coeur ces yeux pleins de promesses
Comme une mer le soir rêveuse de soleil
Vous avez accompli d’inutiles prouesses
Pour atteindre au pays de rêve qui, vermeil, 

Se lamentait d’extase au-delà des eaux vraies
Sous l’arche sainte d’un nuage cru prophète
Mais il est doux d’avoir pour un rêve ces plaies
Et votre souvenir brille comme une fête. 

Marcel Proust – Poèmes

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Sapho se précipitant du rocher de Leucade

Serge-Henri Saint-Michel – Mai 2020

Antoine-Jean Gros – Sapho se précipitant du rocher de Leucade (1801)

Sapho s’élance, s’appuie sur sa jambe gauche, le pied assuré et nu ; elle semble s’être hâtée, son étole caressant le rocher sous l’effet du vent, celui qui fait vaciller la flamme du phare, qui crée le clapotis au pied de la falaise et brosse les nuages, qui anime la scène, lui apporte un souffle de gauche à droite (qui vient étonnamment du sud), avant que le vent de l’inspiration de Sapho ne soit emporté dans un mouvement inverse.

Le pied dans l’oeuvre

Paradoxalement, un seul élément est peint figé, dans un entre-deux temporel : Sapho, figurée à l’instant où tout devient irréversible, sans que rien ne soit encore accompli ; Sapho dans son Kaïros, similaire à celui de Bonaparte au pont d’Arcole. Et le temps s’arrête, mêlant équilibre et déséquilibre, posant la question de l’après, bien que nous en connaissions déjà l’issue.

Dans ces mouvements et cet arrêt, Sapho est le point d’équilibre, de concentration du regard, mais aussi de tensions et de paradoxes….

Tension entre le soleil de la vie qui se couche et le phare, feu de la vie que l’on entretient, accrue par le sens de lecture inversé dans lequel le passé est à droite. Antoine-Jean Gros nous inviterait-il à réfléchir au sens de la vie ? Ou au personnage a-normal qu’est Sapho ?

Tension entre les deux feux, à équidistance de son sexe, mais qui la placent sur une pente qui bascule.

Tension encore entre la beauté de la servante de l’amour idéal, qui tient une lyre en hommage à Apollon, révélée par une robe diaphane, et la mort. Et si cette robe était déjà un linceul ?

Tension enfin entre Eros et Thanatos… rappelée par une atmosphère sombre, des teintes funèbres, une palette réduite, dans laquelle le blanc, le Leukos, domine finalement. Comme la falaise vertigineuse de Leukade d’où Sapho, musicienne aux moeurs qualifiées de dissolues et en même temps vestale accomplie des lettres, se précipite.

Ses yeux sont déjà fermés pour l’éternité ; sa résolution a été prise en femme libre, autonome, en droite ligne de la vie qu’elle a menée, au gré de ses envies, de ses désirs. Sapho, en se suicidant, reste libre. Libre de choisir de mourir et de choisir le lieu et le moment, hic et nunc, en toute cohérence.

Le saut dans le temps

En 1801, Antoine-Jean Gros présente Sapho se précipitant du rocher de Leucade, une commande du général Dessolles. Il a trente ans et sa toile est une prémonition. Cette oeuvre a 20 ans d’avance sur les romantiques, classant Antoine-Jean Gros dans les pré-romantiques, comme Chateaubriand, car elle propose une originalité de style et de personnalité, s’appuie sur la poésie qui détient une

place-clé dans la philosophie romantique, parce qu’elle affiche une réelle sensibilité, et réhabilite les passions et le Moi.

Sapho se précipitant du rocher de Leucade a aussi un siècle d’avance sur Freud. Le suicide Sapho s’explique-t-il par sa sexualité ? Par un amour déçu ? Par un amour contraire aux relations qu’on lui prêtait alors ? Par des injonctions sociales ? Comme si Sapho, ne pouvant vivre avec sa double facette, était « victime » de son destin, si cher aux Grecs depuis Jason et OEdipe, permettant ainsi à la morale d’être sauve : l’homosexualité est mortifère et les dieux sont là pour rappeler la nécessaire vertu, par la mobilisation de symboles.

Vertu… Diomède de Thrace, connu pour nourrir ses chevaux avec la chair de ses hôtes, sert d’illustration à ces interdits mythologiques. Il sera demandé à Hercule de dérober ses chevaux pour son huitième travail et de les ramener à Argos. Antoine-Jean Gros envoie au Salon Hercule écrasant Diomède. Ce sera sa dernière contribution.

Le 25 juin 1835, il se suicidera en se jetant dans la Seine aux environs de Meudon. On retrouvera dans son chapeau les lignes suivantes : « las de la vie, et trahi par les dernières facultés qui me la rendaient supportable, j’ai résolu de m’en défaire ».

Le promontoire de Leucate, prémonitoire de Meudon ?

Serge-Henri Saint-Michel – Mai 2020 – Psychiart©

*Psychiart© illustre les grands concepts de la psychanalyse, les principales pathologies en s’appuyant sur une œuvre d’art. Psychiart, interprétation personnelle d’oeuvres d’art inspirantes dans ma pratique de la psychanalyse, livre une approche curieuse, anglée, personnelle, transversale, motivée par mon goût pour la mythologie, les arts, la philosophie, la communication et la sociologie et, bien entendu, pour la psychanalyse, qui trouvent ici un point de cristallisation.
Les articles à la fois destinés au grand public et aux professionnels invitent le lecteur à prendre à son tour posture, à élaborer sa propre vision de l’oeuvre.
En somme, ces billets ouvrent et proposent des voies plus qu’ils n’en bouclent, suscitent l’interrogation, pour amener le lecteur à se positionner face à l’oeuvre. Un peu comme en analyse…

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Voie lactée ô soeur lumineuse – I

Guillaume Apollinaire

Cassiopée

Voie lactée ô soeur lumineuse
Des blancs ruisseaux de Chanaan
Et des corps blancs des amoureuses
Nageurs morts suivrons nous d’ahan
Ton cours vers d’autres nébuleuses

Regret des yeux de la putain
Et belle comme une panthère
Amour vos baisers florentins
Avaient une saveur amère
Qui a rebuté nos destins

Ses regards laissaient une traîne
D’étoiles dans les soirs tremblants
Dans ses yeux nageaient les sirènes
Et nos baisers mordus sanglants
Faisaient pleurer nos fées marraines

Mais en vérité je l’attends
Avec mon coeur avec mon âme
Et sur le pont des Reviens-t’en
Si jamais revient cette femme
Je lui dirai Je suis content

Mon coeur et ma tête se vident
Tout le ciel s’écoule par eux
O mes tonneaux des Danaïdes
Comment faire pour être heureux
Comme un petit enfant candide

Je ne veux jamais l’oublier
Ma colombe ma blanche rade
O marguerite exfoliée
Mon île au loin ma Désirade
Ma rose mon giroflier

Les satyres et les pyraustes
Les égypans les feux follets
Et les destins damnés ou faustes
La corde au cou comme à Calais
Sur ma douleur quel holocauste

Douleur qui doubles les destins
La licorne et le capricorne
Mon âme et mon corps incertains
Te fuient ô bûcher divin qu’ornent
Des astres des fleurs du matin

Malheur dieu pâle aux yeux d’ivoire
Tes prêtres fous t’ont-ils paré
Tes victimes en robe noire
Ont-elles vainement pleuré
Malheur dieu qu’il ne faut pas croire

Et toi qui me suis en rampant
Dieu de mes dieux morts en automne
Tu mesures combien d’empans
J’ai droit que la terre me donne
Ô mon ombre ô mon vieux serpent

Au soleil parce que tu l’aimes
Je t’ai mené souviens-t’en bien
Ténébreuse épouse que j’aime
Tu es à moi en n’étant rien
Ô mon ombre en deuil de moi-même

L’hiver est mort tout enneigé
On a brûlé les ruches blanches
Dans les jardins et les vergers
Les oiseaux chantent sur les branches
Le printemps clair l’Avril léger

Mort d’immortels argyraspides
La neige aux boucliers d’argent
Fuit les dendrophores livides
Du printemps cher aux pauvres gens
Qui ressourient les yeux humides

Mais moi j’ai le coeur aussi gros
Qu’un cul de dame damascène
Ô mon amour je t’aimais trop
Et maintenant j’ai trop de peine
Les sept épées hors du fourreau

Sept épées de mélancolie
Sans morfil ô claires douleurs
Sont dans mon coeur et la folie
Veux raisonner pour mon malheur
Comment voulez-vous que j’oublie 

Guillaume Apollinaire – La Chanson du mal-aimé

Voie lactée ô soeur lumineuse – II

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Bébert le chat

Bébert le chat (extrait) – Louis-Ferdinand Céline

 » Et puis Bébert, un autre innocent, mon chat… Vous direz un chat c’est une peau ! Pas du tout ! Un chat c’est l’ensorcellement même, le tact en ondes…. c’est tout en « brrt », « brrt » de paroles… Bébert en « brrt » il causait, positivement. Il vous répondait aux questions… Maintenant il « brrt » « brrt » pour lui seul…. Il répond plus aux questions… il monologue sur lui-même… comme moi-même… il est abruti comme moi-même… Y en avait qu’un autre sur la Butte presque aussi distingué que Bébert, le chat à Empième, Marc Empième : Alphonse.
Alphonse, lui où il bluffait c’était au saut, à l’ouverture !… Plof !… le bec de cane ! il sortait ! mais pas si étonnant que Bébert en compréhension… en véritable langage « brrt brrt »… en beauté non plus, en moustaches !… J’étais fier… Bébert son extraordinaire, c’était la promenade, la balade, sa façon de nous suivre… mais pas pendant le jour, seulement le soir, et à condition qu’on lui cause… « Ca va, Bébert ? »… « Brrt !… » Ah, il en voulait !… Place Blanche, la Trinité, une fois les Boulevards… mais depuis au moins trois… quatre mois on sortait plus le soir… depuis les attentats… on sortait plus après six heures… Si ça déplaisait à Bébert ! Il miaulait dur !… plein le couloir… il s’en foutait des raisons… Il était vadrouilleur de nuit… mais jamais tout seul solitaire !… avec nous… avec nous seulement… et en paroles tous les dix mètres… vingt mètres…. « brrt brrt » … une fois presque jusque à l’Etoile… Il avait peur que des motos… Si y en avait une dans la rue, même loin, il me jaillissait dessus à pleines griffes, il me sautait comme après un arbre… Des vraies excursions souvent, les Quais, jusque chez Mahé, c’est rare pour un chat les Quais… Ils aiment pas la Seine…

L.-F. Céline – Féerie pour une autre fois, Gallimard, 1952.

Covid et psychanalyse

Nicolas Koreicho – Avril 2020

Le covid, résultat d’une conjonction mortifère : maltraitance animale, porosité des frontières, inconséquence des discours

« Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde.»
Albert Camus

« Qui sait si le coup de vent qui abat un toit ne dilate pas toute une forêt ? Pourquoi le volcan qui bouleverse une ville ne féconderait-il pas une province ? Voilà encore de notre orgueil : nous nous faisons le centre de la nature, le but de la création et sa raison suprême. Tout ce que nous voyons ne pas s’y conformer nous étonne, tout ce qui nous est opposé nous exaspère. »
Gustave Flaubert – Pensées

« Ave Cesar. Morituri te salutant »
Suétone –  
Phrase prononcée en l’an 52 par des soldats renégats que l’empereur Claude avait forcé à combattre, et qui furent condamnés à mourir.

L’épidémie de coronavirus est partie d’un marché à Wuhan en Chine. Staff Photographer : Reuters

Le covid est le résultat de la maltraitance animale (Wuhan, Chine : l’épouvantable marché aux animaux), du no-limit, de l’ignorance de la sensibilité de l’Autre, humain, non-humain, de la porosité des Frontières, de l’inconséquence des discours.
En ces temps d’épidémie, causée par l’invraisemblable stupidité d’humains abrutis de croyance et/ou d’immédiateté qui séquestrent, torturent, chassent, déportent, dévorent tout ce qui a des plumes, des poils, des écailles, civettes, chauve-souris, pangolins, singes, chiens, chats, serpents, louveteaux, avec la responsabilité de ceux aussi qui tolèrent l’abominable exemplarité des spectacles de taureaux, la férocité inouïe de la chasse aux requins, des fermes à ours, le commerce des cornes de rhinocéros, des défenses d’éléphant… sans une once de compréhension pour la beauté du sauvage, l’écologie du monde, la souffrance, la fragilité de la vie – destruction des écosystèmes, nouveaux pathogènes qui franchissent la barrière des espèces, surpopulation irresponsable -, nous sommes confrontés à trois discours habituels dans les grands événements et qui se révèlent dans toute leur précarité :
Le discours politique, détaché, insincère, amusé parfois, appris, surjoué, dont on attendait qu’il eût une épaisseur paternelle.
Le discours médiatique, stéréotypé, complaisant, interrogatif parfois, conformiste, compassé, dont on attendait la neutralité du tiers.
Le discours médical, contradictoire, approximatif, exigeant parfois, révolté, captivant, dont on attendait a minima une justesse, sinon une justice.
Les trois se rejoignent donc en cette sinistre aubaine dans la valorisation de leurs intérêts.
La question embarrassante des masques est à cet égard révélatrice. Le masque c’est à la lettre, paradoxalement, ce qui gomme le sujet, et en même temps, ce qui représente son théâtre (la persona), la personnalité, ou personne. Le masque est une négation, comme l’indique son étymologie (les notions de « noir », cf. mascara, et de «sorcier, démon» sont étroitement associées dans l’imagination populaire).
Le masque est ce qui fait de l’humain des individus anonymes, dociles, consommateurs : maudits en tant que sujets. C ’est aussi la « mascarade », ce qui cache, camoufle, protège, l’esquive (l’embrouille) par excellence. Ainsi, chacun peut s’y retrouver, s’abstraire et, faute de compréhension, absoudre la défaillance de l’Etat et des institutions.
Les trois discours, et leurs représentants les plus satisfaits, nous ont tout d’abord affirmé d’une seule voix que le virus se transmettait par la toux et les éternuements. Dans un second temps qu’il se transmettait également par les postillons. Dans un troisième temps qu’il se transmettait par la proximité et la parole. Or, depuis le début de l’épidémie, et ce n’est qu’aujourd’hui que les trois corps partagent timidement ce fait que tout le monde avait intégré simplement en regardant les images du monde, que le coronavirus est aérodispersible, et dès lors qu’il se propage par le souffle, la vapeur de la respiration, qu’il est dans l’air, selon des modalités et des conditions variables en fonction de la densité virale ou de la promiscuité propre à tel ou tel environnement.
Les trois discours se rejoignent sur cette caractéristique : l’inconséquence.

Du côté du peuple, tour à tour inquiet, aveuglé, rassuré, désolé, trompé, excédé, le suivisme est partagé, dénotant une population délaissée, privée de masques, car selon les trois corps, il y a encore quelques heures, «réservés aux soignants et aux malades, car inutiles pour les autres», de tests, de soins (abandon des anciens chez eux ou en institution) et de traitements, qui existent pourtant et qui éviteraient que l’on pût se retrouver en réanimation à l’hôpital, et qui sont adaptés aux personnes en début de maladie, dénotant une population infantilisée par les explications qui lui sont données, confrontée au système D, au chacun pour soi et/ou à une certaine solidarité afin de se protéger a minima de l’isolement, des fautes, des arrogances, des malhonnêtetés.
Il est possible de déceler trois types de comportement généraux à l’œuvre chez une grande partie des personnes, confrontées à cette étrange «pause» dans la destructivité explosive de la démographie irresponsable et du mondialisme, placées soudain dans l’interrogation de paradigmes existentiels remis en question :

– Une régression généralisée, s’adjoignant le rappel du souvenir d’une Mère, et pour celui-ci le confinement tombe à pic, qui offre le confort contenant et maternant de l’amnios, et conduisant selon les tempéraments à l’infantile, au gnangnan des réseaux sociaux (le pire : qui édulcore), au papier toilette pour satisfaire au stade anal, aux coquillettes pour complaire au stade oral, à la servilité de l’infans, pour désobéir à l’accession au stade phallique, qui tente en vain d’être considéré, avec, comme ressort primaire face à la sidération, à la détresse, à l’angoisse, la pulsion d’autoconservation.

– La peur, empruntant le recours transférentiel au refuge substitutif vers le Père dans l’admiration de tel politique, éditorialiste, scientifique ; peur éprouvée par la jeunesse dont témoignent les applaudissements au personnel soignant ou l’humiliant et insupportable «si vous êtes malade, restez chez vous» (les médecins apprécieront), sauf si vous êtes dans un état quasi désespéré, alors allez mourir à l’hôpital (et puis quid de l’oubli de ceux qui vont travailler, et des éboueurs, gens de ménage, livreurs, employés de caisse, artisans, commerçants, indépendants, policiers, chauffeurs, pompiers… ?) ; peur ressentie par des «jeunes» et des «marges» qui profitent d’une délinquance commune protégée et à présent ouvertement tolérée ; peur de l’hôpital qui peine à exercer son rôle, réduit à l’article de la mort ; peur envisagée par les enfants, qui retrouvent leurs devoirs et leurs histoires de famille, étonnés des spasmes du monde de l’humain expansif et délirant dont ils sont en train d’hériter.

– Le renouveau de la personne, tout en réagencement vers le libre adulte responsable, honnête et respectueux, dans la créativité, le lien retrouvé, les réseaux sociaux (le meilleur : qui éveille), en un retour nostalgique et attendrissant (défis des photos d’enfance, des livres, des films), en la découverte du bien-fondé de notre culture, et, paradoxalement, de la nature dévoilée soudain, de l’ouverture à l’autre, reconnu et reconnaissant, en le courage du retour sur soi et de l’introspection, un des possibles de la dépressivité, le travail intellectuel et artistique, la beauté, une certaine spiritualité, toutes manières de déjouer la pulsion de mort en des productions éphémères, durables, sublimatoires.

Baignés dans la pléthore des discours anxiogènes (insincères donc manipulatoires), les professionnels de la santé mentale, les malades, leurs proches, sont amenés à observer une nécessaire vigilance vis-à-vis des décompensations psychiques des personnes âgées, outre les classiques confusions, chutes, désorientations, ainsi que vis-à-vis des très jeunes touchés par l’autisme, le TDAH, les TOC, compte tenu des risques d’aggravation de ces troubles, sans oublier les problématiques iatrogènes des interactions possibles de la maladie et des psychotropes.
Cependant, avec en arrière plan psychique la reviviscence soudaine de la pulsion d’auto-conservation, des comportements particuliers se font jour à l’occasion de phénomènes dus à la réalisation de cette angoisse que la peur d’un objet bien contenu eût suffi à juguler, angoisse d’abord consécutive aux névroses, qui proviennent d’un conflit interne suivi d’un refoulement, ensuite aux psychoses, qui représentent la reconstruction d’une réalité hallucinatoire, enfin aux pathologies narcissiques, qui sont constituées du désir que suppose l’idéal d’un objet inanimé, tous troubles, en l’occurrence réactionnels à la crise épidémique, en décompensation ou en involution :
– La névrose d’angoisse va se trouver régénérée par la proximité de la mort, le risque de la perte d’autonomie, la peur de l’isolement. Troubles de l’alimentation, du sommeil, de la sexualité, hyperactivité du système nerveux végétatif, anxiété idéique sont au programme.
– La névrose phobique qui est finalement une forme de gestion de l’angoisse, va plutôt se stabiliser ou migrer vers des TOC. Malgré tout, pensons au refuge assez providentiel dans le confinement pour les agoraphobiques et ayons une pensée brûlante pour les personnes souffrant du TOC de lavage des mains (!).
– La névrose hystérique verra quant à elle apparaître une avidité affective, relativement épuisante, et des états paroxystiques de conversion, parfois un abattement de ce corps devenu pour l’autre invisible.
– La névrose obsessionnelle serait plutôt celle qui semble le mieux s’accommoder, avec des moments, voire des univers, ritualisés, rationalisés, intellectualisés, et qui correspondraient assez bien à une forme d’adaptation circonstancielle, qui peut tourner à l’autosatisfaction.
– Le trouble hypocondriaque, dont les affres prophylactiques contraignent à la documentation effrénée et à l’examen physique énervé, et qui nourrit à l’envi la conjonction vibrante du mental et du corporel.
– Les stress post-traumatiques, dans les conditions de chocs consécutifs aux mauvaises nouvelles qui ponctuent nos informations, vont provoquer des refus, des dissociations, une agitation, ou, à l’inverse, un syndrome de glissement, une soumission, et, pensons aux soignants, une profonde lassitude.
– Les psychoses, schizophréniques, paranoïaques, maniaco-dépressives, qui sont placées dans une relation à l’autre complexe et systématiquement dysphorique, autre pour elles vecteur de dangerosité, vont davantage se stabiliser et faire faire le gros dos, comme si elles trouvaient dans les événements un environnement adapté, une nourriture environnementale idoine, qui colle (qui contient) à la souffrance psychotique.
– Les pathologies narcissiques, qui sont de faux amis, des solutions superficielles à des problématiques profondes, la perversion, la toxicomanie, la psychopathie, les troubles limites de la personnalité, qui posent l’éminente question de la responsabilité, ne vont pas être modifiées par les événements qui malheureusement, ceci étant dû à une permissivité retrouvée, vont être l’occasion de passages à l’acte, possiblement violents.

Nicolas Koreicho – Avril 2020 – Institut Français de Psychanalyse©

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