Nicolas Koreicho – Octobre 2026
Article issu de notre enseignement de la saison 2025-2026 « La mémoire en psychanalyse »
Prolégomènes à une théorie de l’élaboration
« Il est vrai, sans mensonge, certain, et très véritable :
Ce qui est en bas, est comme ce qui est en haut ; et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, pour faire les miracles d’une seule chose. Et comme toutes les choses ont été, et sont venues d’un, par la médiation d’un : ainsi toutes les choses ont été nées de cette chose unique, par adaptation. »
Hermès Trismégiste, La Table d’émeraude, IVe siècle après Jésus-Christ.
Résumé

La différence entre discours et récit, introduite particulièrement par Émile Benveniste dans le domaine de la linguistique de l’énonciation, constitue aujourd’hui un acquis théorique majeur des sciences du langage. Si cette différence permet, dans un premier temps, de distinguer deux modalités fondamentales d’organisation de l’expérience linguistique, sa portée et son retentissement, singulièrement dans le domaine de la psychologie, de la psychiatrie et de la psychanalyse, dépasse largement la dimension descriptive, si poussée soit-elle, de la linguistique. Les importants prolongements qu’en proposent la sémantique et la sémiotique montrent que cette distinction implique des conceptions profondément différentes de la construction du sens, de la temporalité et de la représentation.
Notre article se propose d’examiner le grand intérêt de cette distinction dans le champ de la psychanalyse et, par suite, de la psychothérapie. Sans confondre les disciplines ni réduire l’une à l’autre, nous tenterons de montrer que ces notions de discours et de récit permettent d’éclairer plusieurs dimensions essentielles de la pratique analytique, ainsi qu’il en est de l’énonciation du sujet, de la symbolisation de l’expérience, de l’historicisation du vécu, de l’élaboration secondaire et de la transformation progressive des représentations psychiques en psychanalyse.
L’hypothèse que nous proposons ici est que le travail analytique et psychothérapeutique peut être compris comme un processus d’élaboration dans lequel le langage ne constitue pas seulement un moyen d’expression, mais représente l’un des opérateurs majeurs de la construction actuelle du sujet en devenir et de son interprétation.
Mots-clés
Discours – récit – linguistique – sémantique – sémiotique – psychanalyse – psychothérapie – énonciation – symbolisation – historicisation – élaboration secondaire – représentation – interprétation.
Problématique
La distinction linguistique cardinale entre discours et récit peut-elle contribuer à renouveler la compréhension du travail psychanalytique et psychothérapeutique, non pas en proposant une simple analogie entre deux disciplines, mais en mettant au jour des agencements communs de symbolisation, d’historicisation et d’élaboration de l’expérience de la cure et de la thérapie, ainsi que des composantes affinitaires de la relation analytique et psychothérapeutique, et, pourquoi pas, de profondes correspondances ?
Sommaire
Introduction
I. De la distinction discours et récit vers la psychanalyse
1. Une distinction inaugurale des sciences du langage
2. Deux modalités d’organisation de l’expérience
3. Énonciation et rôle de la temporalité
4. Une distinction puis un déplacement
II. Extensions sémantiques et sémiotiques
1. De la signification à la représentation
2. La sémantique : importance en psychanalyse des modifications du sens
3. La sémiotique : rendre compte de l’organisation des représentations
4. Correspondances avec la psychanalyse
III. Discours et récit : perspectives psychanalytiques
1.La parole analytique comme discours
2. Le récit et la construction de l’histoire du sujet
3. Du souvenir au fantasme et du fantasme au symptôme
4. L’élaboration secondaire : du vécu au représentable
Conclusion : discours, récit et interprétation
Introduction
Parler, raconter, interpréter : ces trois verbes semblent appartenir à des domaines différents puisque le premier est lié à la linguistique, le second à la narratologie, le troisième à la psychanalyse. Cependant, la pratique clinique nous montre qu’ils sont beaucoup plus proches les uns des autres qu’il n’y paraît et qu’ils entretiennent d’étroites correspondances cachées. Le patient ne parle pas seulement, il raconte aussi, et ce qu’il raconte n’est jamais simplement la restitution d’un passé objectif. Au cours des séances, son discours change, évolue, son récit se réorganise, change l’ordre de ses séquences, et des événements jusqu’alors isolés se mettent à prendre une certaine place dans une histoire qui s’échafaude progressivement ou par à-coups. La parole en analyse – et c’est là que l’on pourrait parler du patient comme d’un « analysant » – apparaît ainsi comme le travail de formalisation d’une voix singulière, où langage, mémoire et interprétation se parlent et se répondent[1].
Cette observation nous incite à se demander quelles ressources les sciences du langage peuvent bien apporter à la pensée psychanalytique. Depuis les travaux d’Émile Benveniste, la distinction entre discours et récit s’est imposée comme une référence majeure de la linguistique de l’énonciation[2]. Elle oppose, dans les grandes lignes, un mode de parole lié de manière proximale à la situation d’énonciation, grâce à certains concepts[3], c’est-à-dire à un mode de représentation qui construit un monde raconté indépendant. Cette distinction, développée amplement par les disciplines linguistiques de la sémantique et de la sémiotique ainsi que dans les grandes théories du récit, ne concerne pas seulement les formes linguistiques stricto sensu. Elle révèle deux façons d’organiser et de concevoir l’expérience humaine.
Cependant, le principal intérêt de cette distinction ne réside pas seulement dans sa valeur linguistique descriptive. Les catégories linguistiques ont la plupart du temps une portée théorique qui s’en vient à dépasser leur champ d’origine. Aussi bien, elles proposent des modèles et des figures de compréhension capables d’éclairer sous un jour nouveau d’autres disciplines, à condition que leur transfert soit prudent et respecte la spécificité, et, si possible, la scientificité de chacune. C’est conformément à ce principe que nous en développerons les principaux attendus.
Dès lors, il ne s’agira pas d’appliquer de manière mécanique, à la façon d’une grille, la linguistique à la psychanalyse, ni de réduire la psychanalyse à une théorie du langage supplémentaire. D’ailleurs une telle approche négligerait la fine richesse des deux domaines. Il sera bien plutôt question de chercher des correspondances conceptuelles et, si l’on veut bien l’entendre, de montrer comment certaines distinctions élaborées par la linguistique peuvent aider à penser autrement certains processus d’importance comme ceux de symbolisation, d’historicisation et d’énonciation introduits par la psychanalyse.
La question centrale devient alors moins celle du langage en tant que structure[4], ni même en tant que système, que celle du langage en tant que travail, ou mieux, heureux possible, en tant que devenir. En effet, parler ne consiste pas uniquement à donner ou à transmettre une information. Parler transforme une expérience, même si elle est, d’abord, expérience d’interlocution, forme particulière de relation. De la même manière, raconter quelque chose ne consiste pas uniquement à ordonner des événements, car le récit leur donne une cohérence, une temporalité et une signification, c’est le cas de le dire, inédite. Dans cette idée, le langage apparaît moins comme l’exact reflet d’une réalité psychique préexistante ou supposée telle que comme l’un des mondes possibles où cette réalité s’échafaude, et, peut-être, se construit.
Cette hypothèse repose sur plusieurs notions fondamentales de psychanalyse. Pour Freud le premier, l’activité psychique est considérée comme un processus constant de transformation. Cela inclut le travail du rêve, le travail du deuil, le travail de la pensée et l’élaboration secondaire. Ce processus de transformation échappe complètement, nous l’avons dit, à l’idée d’un inconscient structuré comme un langage ou même à un langage structuré. Les différentes opérations dont il est ici question ne produisent pas simplement de nouveaux contenus, mais elles réagencent les représentations, élaborent des liens et incluent de la continuité dans des expériences qui pouvaient être, dans la forme de l’expression, auparavant dispersées ou répétitives. Le travail analytique fait, en tant que tel, partie de ce processus. Ce travail de l’inconscient en parole, complexe et jamais structuré, donc, ne se limite pas à divulguer ou à révéler un sens caché. Il accompagne le sujet dans un processus d’élaboration apte à rendre compte d’une expérience dicible mais partageable, représentable mais modifiable, dans une souple mobilité.
La distinction entre discours et récit offre une perspective unique – et originale – pour comprendre ce processus de transformation. Le discours atteste de l’acte d’énonciation, de la présence du sujet parlant et de son engagement dans une situation singulière d’interlocution. Le récit, de son côté, permet d’élaborer les événements dans une certaine temporalité, intelligible, et de construire une histoire susceptible d’être d’abord comprise puis, pourquoi pas, assumée. Les deux participent en tout cas à la transformation de l’expérience qui a été vécue en une expérience apte à être pensée, c’est-à-dire susceptible de compréhension et, selon les règles de la psychanalyse, de modification.
Nous ne souhaitons pas établir une équivalence entre les concepts linguistiques et les concepts psychanalytiques. Cependant, nous pouvons montrer que la distinction entre discours et récit est un instrument particulièrement révélateur pour comprendre des modalités essentielles du travail analytique. Les sciences du langage ne proposent pas à la psychanalyse de démonstration supplémentaire, mais elles offrent un ensemble de concepts qui peuvent éclairer de manière décisive certaines opérations fondamentales de compréhension et d’interprétation.
Le déroulé de ce texte sera organisé en trois parties. Nous rappellerons dans un premier temps les concepts fondateurs linguistiques de la distinction entre discours et récit, avant d’examiner les principaux prolongements sémantiques et sémiotiques que nous en pouvons inférer. Dans un second temps, nous montrerons comment cette distinction peut contribuer à une réflexion sur la pratique psychanalytique, en insistant sur le bien-fondé des notions d’énonciation, d’historicisation, de symbolisation et, c’est ce que nous proposons, d’élaboration. Nous serons alors, dans un troisième temps, conduits à considérer le langage non comme un simple agent véhiculant de la pensée, mais comme l’un des espaces privilégiés dans et par lequel le sujet construit progressivement son rapport à son histoire, à lui-même et à quelques autres.
I. Des fondements linguistiques de la distinction discours et récit vers la psychanalyse
1. Une distinction inaugurale des sciences du langage
La distinction entre discours et récit constitue, dans les sciences du langage, l’une des contributions majeures de la linguistique à la compréhension des modalités, plurielles quant à elles, de production du sens. Sans prétendre épuiser la diversité des approches de cette riche notion de l’énonciation, cette distinction, introduite notamment par Émile Benveniste[5], permet de discerner ces deux régimes d’organisation vive du langage – ce qui est dit, ce qui est dit par rapport à celui qui le dit, en fonction de celui auquel il s’adresse, et relativement à la temporalité concernée –, et qui ne diffèrent pas seulement par leurs formes, mais, ce qui va intéresser le travail psychique et analytique, par leurs régimes propres et qui se différencient, si l’on en croit, par leur rapport au temps du souvenir, leur relation à l’expérience supposée et le mode de représentation soumis à modifications. En effet, l’examen un peu attentif des distinctions entre les deux registres va permettre de comprendre plus précisément quelques aspects, la plupart du temps – mais pas ici – négligés, du travail psychique et de la thérapie.
Dans son acception la plus générique, le discours désigne un énoncé à l’intérieur d’une situation d’énonciation. Il implique un locuteur, un destinataire, un moment et un contexte à l’acte de parole. Les marques de première et de deuxième personne, les déictiques (« ici », « maintenant », « aujourd’hui »), les modalités d’affirmation, de doute ou de jugement inscrivent par exemple l’énoncé dans une relation vive et actuelle entre celui qui parle (le locuteur, qui prend manifestement position) et celui auquel il s’adresse (l’interlocuteur qui adapte sa posture interlocutive). Ainsi, le discours ne se contente pas de délivrer un contenu, il manifeste tout aussi bien une position, distale ou proximale, une adhésion, une distance, une intention, voire une intentionnalité, et, pourquoi pas, une responsabilité, à tout le moins une présence, à l’égard de ce qui est énoncé.
Le récit, quant à lui, paraît se détacher davantage de la situation d’énonciation, en ce qu’il privilégie l’organisation d’événements ou de situations selon une temporalité propre à l’univers raconté, lequel intègre des personnages, des péripéties, des lieux et des moments particuliers. Il construit un monde raconté relativement autonome à l’égard de la situation immédiate d’énonciation. De la sorte, le narrateur peut s’effacer ou au contraire prendre position par rapport aux événements qu’il relate. Les actions, les personnages et les transformations, qui les affectent ou qui les concernent, prennent sens dans une certaine succession des événements qu’il raconte, plutôt que dans la relation actuelle entre les interlocuteurs, et il peut commenter, interrompre, gloser, ceci ayant tout son intérêt dans la situation psychanalytique ou psychologique. Ce qui caractérise le récit réside moins dans l’acte de dire que dans le développement d’une histoire susceptible d’être entendue, comprise et, dans le meilleur des cas – ce qui est différé, la plupart du temps –, interprétée.
Cependant, cette distinction, qui peut se laisser observer dans l’emploi des temps verbaux, le discours s’organisant naturellement autour du présent et des temps adjacents comme le passé composé, qui peut aussi être repéré dans le récit, alors que le récit fait plus volontiers appel à l’imparfait, au passé simple et au plus-que-parfait, du moins dans une situation d’interlocution assez soutenue, ne doit toutefois pas être comprise comme une opposition absolue de deux catégories que l’on pourrait isoler de manière étanche[6]. Les productions langagières communes combinent constamment les deux modalités formelles que sont discours et récit, ce qui présente là aussi un grand intérêt pour l’analyse. Ainsi, Une conversation ordinaire peut par exemple intégrer un passage, voire un épisode narratif, une réflexion en incise sur ce qui est raconté, et le récit peut être ponctué par des commentaires, des digressions selon l’exemple d’une évaluation ou d’une adresse précise à un lecteur singulier[7]. De même tel discours peut très bien raconter ou évoquer un événement du passé en une suite d’actions dont la succession peut varier selon les moments. Il convient donc de parler de dominantes énonciatives[8] plutôt que de catégories cloisonnées dans ce qui doit être discerné comme une frontière de fonctionnement plutôt que de morphologie.
2. Deux modalités d’organisation de l’expérience
Au-delà de leurs caractéristiques linguistiques, discours et récit semblent organiser différemment l’expérience qu’ils relatent, selon ce qui apparaît comme la relation entre celui qui s’exprime, ce dont il parle et le moment où il raconte et son interlocuteur.
Le discours tend à donner une forme à ce qui est en jeu dans l’actuel, cela étant inclus dans l’acte de parler, pour le sujet qui s’exprime. Il présente possiblement interrogation, justification, commentaire, hésitation, assertion, injonction, émotion, et ceci constamment, dans son adresse à autrui. Il constitue une sorte d’espace éphémère où se peuvent manifester des positions toujours subjectives, puisqu’elles dépendent en premier lieu du sujet, de possibles conflits d’interprétation, d’éventuels mouvements d’adhésion, de résistance, de place, de position, de posture, d’intention. Le sens est étroitement lié à la situation présente de la parole et des participants à l’interlocution, tandis que, de son côté, le récit obéit à une logique différente, puisqu’il inclut l’attention dans ce qui est raconté. Il met en relation des événements, des moments, des lieux, des personnages, des situations, et il les inscrit dans une continuité temporelle, en établissant des rapports d’antériorité, de conséquence, de transformation, plus sûrement de modification. Il permet ainsi à une expérience éparse de devenir progressivement – ou par à-coups – intelligible grâce à son inscription dans une histoire qui peut en constituer le fil.
Ainsi le discours détermine principalement une situation d’énonciation, rendant sensible l’acte d’énonciation, cependant que le récit organise au premier chef une succession d’événements qu’il construit selon un monde, raconté, avec des épisodes, des péripéties, des révélations, parfois, en l’inscrivant dans une temporalité.
Nous pouvons poser que le premier favorisera la relation, à partir de l’expérience, alors que le second privilégiera, dans l’expérience, la modification, la transformation, et mettra en avant des éléments contingents comme la conséquence, l’antériorité, la cause.
Le discours tire l’expérience vers l’actuel du dire, cependant que le récit lui confère développement, succession, continuité, durée, et c’est pour cela que la temporalité est particulièrement importante.
Au discours échoit le présent de l’énonciation, au récit sont attribués les événements qui s’inscrivent dans une série temporelle relativement organisé, grâce à l’usage des connecteurs chronologiques que sont avant, après, puis, ensuite, auparavant…, autant d’adverbes, de prépositions et de locutions adverbiales qui permettent de situer les choses et les actions dans le temps, et de préciser les étapes du récit, ou plutôt sa logique. Le récit, dès lors, introduit une certaine distance permettant un sujet de les rapporter, de les relier, d’en souligner l’importance.
Il ne s’agit pourtant pas de deux réalités sans lien l’une avec l’autre car, dans la plupart des situations interlocutives, le discours, pour ainsi dire, prépare le récit, quitte à le mettre en scène, tandis que le récit transforme à son tour les conditions mêmes de réalisation du discours. L’un et l’autre participent ainsi de deux modalités d’un seul travail de formalisation de l’expérience en question.
3. Énonciation et rôle de la temporalité
Parler de son expérience ne signifie pas pour autant en restituer de manière véridique le contenu. En psychanalyse, même le matériau narratif précaire, inexact, partiel ou mensonger compte. Il est cependant toujours nécessaire de lui donner une forme. Raconter une histoire n’est pas non plus la reconstitution exacte d’une succession d’événements, puisque le sujet parlant les dispose, les relie, en donne parfois déjà une interprétation, une couleur, en les qualifiant ou les déniant ou les corrigeant, à travers certaines répétitions, certains oublis, certaines déformations, certaines répétitions. À ce titre, la lecture de Proust, ou celle de Pagnol, nous enseigne, à cet égard, que le discours, au présent de l’écriture et de ce qui est raconté du passé, n’est pas simplement antérieur à l’expérience de celui qui raconte. Le temps du récit montre que quelque chose du passé peut revenir, être revisité, réinterprété, et acquérir une signification nouvelle par rapport à ce qui a effectivement été vécu et les visages, les émotions, les sentiments pourront revêtir un sens nouveau, éclairant, parfois révélateur.
En effet, le discours fait apparaître le sujet dans sa relation actuelle par rapport à ce qu’il énonce. Il ne raconte pas uniquement un épisode du passé, ou un événement resurgit dans le présent, et ce qu’il dit provient d’une sorte de lieu[9] qui n’est pas le même que celui où il énonce ce qu’il pense s’être passé, puisqu’il le dit à quelqu’un, à un interlocuteur, avec qui il entretient une certaine proximité, une certaine distance, une adhésion, une hésitation, une certitude, un doute, une confiance, parfois même une opposition, selon des modalités propres au transfert ou au contre-transfert.
Ceci est essentiel, dans la mesure où cette dimension de l’énonciation permet de ne pas confondre le contenu d’un énoncé avec la place, la posture, le rôle ou la position de celui qui produit un tel énoncé. Ainsi, un même énoncé peut prendre des significations très différentes selon le contexte, le ton, l’adresse, la nature de la relation, la situation dans laquelle il apparaît, les difficultés, les défenses, les résistances de celui qui énonce.
Si le locuteur prononce un simple propos avec conviction, ou comme une constatation, ou après une certaine hésitation, au milieu d’un récit qui donne une autre tonalité, parfois inverse, à ce propos, nous pouvons en tirer des conclusions partielles différentes, comme si une confidence s’était glissée, subrepticement, dans la conversation, d’où l’importance du non-dit, de l’implicite, du sous-entendu, du je-ne-sais-quoi ou du presque-rien.
Nous avons esquissé l’idée que la linguistique de l’énonciation, par le biais du discours, peut nous permettre de distinguer ce qui est dit de la manière dont un locuteur prend en charge ce qu’il dit.
Avec la temporalité du récit, une autre dimension du récit s’impose. La succession des événements n’est pas neutre et le récit produit par lui-même des relations entre eux et peut tour à tour rapprocher, éloigner, hiérarchiser, établir des continuités, faire apparaître des ruptures, des hésitations, des contradictions, des focalisations, des omissions à propos de tel ou tel de ces événement. C’est ainsi que le récit donne une forme au temps[10].
Sans pour autant attribuer au récit une fonction qui aurait une valeur cohésive ou de vérité, fût-elle réparatrice, un récit peut se révéler discontinu, fragmentaire, contradictoire et laisser au lecteur le soin d’y retrouver ce que pense vraiment l’écrivain ou le narrateur, et qui il est, au fond, parfois même. Ce qui va nous intéresser est qu’un récit nous offre la possibilité de développer, de dérouler une expérience dans une temporalité qui n’est plus celle de son origine, celle de son apparition, lors d’une situation initiale.
Ce que l’on évoquait avec Proust ou Pagnol d’un souvenir, par exemple, qui ne saurait n’être qu’une reproduction du passé, s’impose comme un rappel, dans le présent dans lequel il est raconté, et que le passé dont le narrateur – ou le sujet – parle est conditionné par la situation actuelle de celui qui écrit – ou qui raconte –, ce qui ouvre soudain sur quelque chose d’inattendu, surgi comme un sentiment nouveau, inédit, savoir ce qui advient dans le présent de son évocation. Le psychanalyste doit être sensible plus que tout autre à cela, à cette recomposition.
Nous avons considéré en cela le rôle de la mémoire qui, de dépôt initial devient, par le mouvement même par lequel elle devient récit, une reconstitution, voire une recomposition.
4. Une distinction puis un déplacement
C’est selon nous précisément à ce point que la compréhension linguistique rencontre une interrogation psychanalytique du devenir d’une expérience lorsqu’elle est reprise et formulée par le langage ou dans la parole.
La clinique nous enseigne que dans le travail psychanalytique, aussi bien psychothérapeutique, le patient parle et raconte son histoire, ses histoires, ses préoccupations et, pour cela, il fait des retours en arrière, émet des hypothèses, annonce des anticipations, intègre des corrections, des répétitions, des modifications de son récit, tout au fil de ce qu’il dit.
La distinction entre discours et récit n’intéresse pas seulement parce qu’elle permet de décrire des logiques et des formes étudiées par la linguistique de l’énonciation. Elle devient particulièrement fructueuse lorsqu’elle nous amène à nous interroger sur les modalités selon lesquelles une expérience – psychique à tout le moins – peut être progressivement et, comme on l’a dit, subrepticement, reprise dans un travail de langage, etdevenir, mutatis mutandis, représentable, puis susceptible – ô merveille – d’interprétation.
La parole du patient, du sujet en devenir, bien sûr, n’est pas seulement une transcription, disions-nous, mais bel et bien une représentation, un développement et une élaboration.
Dès lors, l’enjeu de notre compréhension précise de ce qui se joue chez le patient ne consiste pas à transposer directement des catégories linguistiques dans le champ de la psychanalyse, puisque sciences du langage et psychanalyse relèvent de problématiques de fond bien distinctes. Par contre, certaines distinctions et observations élaborées par la linguistique offrent des correspondances conceptuelles, et naturelles, qui permettent d’éclairer autrement le travail psychique.
Ainsi, du fait du discours qui ramène l’expérience du côté de la scène actuelle de l’énonciation et de la nature de la situation, relationnelle incidemment, et du récit qui lui donne une temporalité, une continuité, une autre histoire, le mouvement réciproque des deux nous conduit à envisager une troisième scène, de modification, de l’espace psychique du patient.
Dans cette perspective, le discours pourra être envisagé comme une sorte d’espace-temps singulier où une expérience cherche à se dire, bon an, mal an, dans une relation transférentielle, évolutive, élaborative, tandis que le récit sera à même d’apparaître comme l’une des formes selon lesquelles cette expérience pourra être progressivement re/construite, développée, différenciée, nuancée, interprétée et intégrée à une histoire psychique profonde. Il ne s’agit pas d’opposer ces deux dimensions, mais de comprendre, dans une intelligibilité nouvelle, comment elles se répondent, et de quelles façons, lorsqu’au cours du processus analytique, des correspondances conceptuelles s’imposent et laissent apparaître de nouvelles conceptions de certains processus de représentation, d’historicisation et d’élaboration psychique et personnelle.
Par-là, si l’expérience est vécue avant d’être pensée, pensée avant d’être dite, dite avant d’être comprise, comprise avant d’être interprétée, nous aurons affaire à une élaboration d’entre-deux mondes qui se répondent et nous offrent une valeur sensible et interprétative importante, peut-être essentielle.
La linguistique, puisqu’elle nous permet de distinguer ces deux modalités fondamentales de l’organisation du langage que sont le récit et le discours, nous fera nous poser une question précise, savoir comment et selon quel objectif théorico-clinique ces modalités constituent un travail d’élaboration par lequel une expérience, qui au départ ne pourrait se montrer que parcellaire, dispersée, répétitive, hésitante, morcelée, parfois incohérente ou difficilement représentable, ainsi que le sont le rêve, le symptôme, le fantasme, le souvenir, serait à même, progressivement, d’adopter une structure logique, dicible, partageable – audible, donc – compréhensible du point de vue des forces à l’œuvre en le sujet, ainsi susceptible d’interprétation.
Cette perspective devrait nous conduire à examiner, pour le bien fondé de notre discipline, les apports de la sémantique et de la sémiotique, puis à formuler une proposition théorique psychanalytique de l’élaboration.
II. Extensions sémantique et sémiotique
1. De la signification à la représentation
La linguistique générale, et particulièrement celle de l’énonciation, permet d’identifier des différences marquées entre discours et récit, dans leurs modalités d’organisation. La sémantique et la sémiotique nous incitent à déplacer notablement notre point de vue.
La linguistique décrit principalement, de manière scientifique dans le meilleur des cas, au moins de façon structurée, les formes du langage. De leur côté, la sémantique et la sémiotique interrogent davantage, chacune à leur manière, ouvrant la voie de l’inclusion à une subjectivité certaine, ce qui d’ailleurs oblige à une plus grande rigueur dans l’appréhension des conditions de production du sens ainsi que des modalités de la représentation.
Cette distinction mérite amplement d’être soulignée. En effet, il ne s’agit plus seulement de savoir qui parle, à qui, dans quelle situation, mais également, et c’est une question de grande importance, il est aussi crucial de comprendre comment une expérience devient progressivement un matériau, certes articulable, et susceptible d’être représenté, organisé et communiqué, avec toutes les conséquences psychopathologiques transférentielle, évolutive, élaborative, que l’on peut conférer à ces termes.
Dans cette perspective, la représentation n’est pas conçue comme le discours d’une simple reproduction du réel, ni même une expérience toujours déjà pleine et entière dans une sorte de fac-similé fidèle. Elle en constitue d’emblée un développement, une élaboration et, en tant qu’il faut avoir toujours selon nous cette idée à l’esprit, possiblement une modification, heureuse, autant que faire se peut. Toute représentation précise ou non, différencie, nuance, sélectionne, organise, hiérarchise, voire découvre, ou même invente (place en le vent), en mettant en relation certains aspects de l’expérience. Elle ne communique pas une pensée préexistante, ne reflète pas la réalité du monde, le monde, le réel[11] car elle lui donne une forme : une ex-istence.
Le récit participe à ce mouvement de manière un peu différente. En plaçant les événements au cœur d’une continuité temporelle, il ne fait pas que juxtaposer les événements et les faits, il leur confère un rôle et une place dans le déroulé d’une histoire qui, selon l’expérience dont elle se fait le rapporteur, est intelligible selon et à proportion de sa forme et de sa force narratives.
Bien entendu, il nous faut préciser que la cohérence d’un récit ne garantit pas à soi seul sa valeur de vérité, tout en y participant, à sa façon[12].
On peut, et, si l’on en réfère à l’ancienne règle analytique de libre association, on doit, au sein d’une incohérence apparente ou d’une incompréhension première, saisir et, pourquoi pas, développer une histoire qui pourrait bien – c’est une litote –, masquer ce qu’elle paraît vouloir expliciter[13].
Là où nous constatons que l’élaboration ne saurait être confondue seulement avec l’organisation narrative et, même si le récit contribue à donner une forme, nous avons le loisir, grâce à l’interprétation, d’en déplacer certaines significations.
Ainsi, le sens n’est pas toujours, loin s’en faut, retrouvé, il peut, et il le fait sans coup férir, se modifier au fur et à mesure de son élaboration, cependant que, même si nous ne soutenons pas que la parole est un processus de création arbitraire de la réalité psychique, elle en constitue un des lieux (Topos) des plus éminents. Dès lors, c’est précisément cette fonction modificatrice, élaborative, et, de fait, organisatrice, qui va intéresser la psychanalyse, dont nous sommes.
Avec la sémantique du discours, précisément, nous ne pouvons plus seulement considérer la manière selon laquelle un propos est énoncé, mais bien plutôt comment son sens s’édifie.
Cette discipline s’intéresse aux conditions dans et par lesquelles se produit une signification et, en suite de quoi, comment elle peut être interprétée, non pas écoutée mais entendue, c’est-à-dire apte à être comprise, et, en tant que de besoin, partagée. Elle considère contextes, usages, rapports entre certains éléments de la langue ainsi que, essentiellement, les dimensions intersubjectives dans et par lesquelles un énoncé acquiert toute sa portée[14].
2. La sémantique : importance en psychanalyse des modifications du sens
La sémantique ne réduit pas la langue à un ensemble de mots, mais elle étudie les relations qui permettent aux significations de se construire, de s’échafauder, et donc de se modifier, en fonction des cultures[15], des usages, des contextes, aussi exacts – ou subtils – soient-ils, des grammaires, individuelles et groupales, et des interactions, déterminantes pour la nature (importance proxémique des : position, place, posture, attitude, rôle, comportement des interlocuteurs) de ces relations, comme le sont les questions qui découlent de l’intersubjectivité[16].
Ainsi que nous l’avons formulé précédemment, appliqué à notre réflexion, le discours participe lui-même, par lui-même[17], en lui-même, à son élaboration.
Le récit emprunte cette même dynamique mais selon des modalités substantiellement différentes. En organisant les événements dans une continuité temporelle, il ne juxtapose pas des faits, il leur confère une cohérence interne, supposément logique, progressive ou répétitive. Une expérience jusque-là éparse peut devenir intelligible – et pour quel sujet ? – lorsqu’elle trouve sa place dans le déroulé d’une histoire doublement en devenir : pour elle-même, et pour le narrateur.
Dès lors, la sémantique[18], et singulièrement la sémantique discursive, conduit moins à rechercher la signification définitive d’un énoncé qu’à observer les modifications de sens produites par son élaboration, intersubjectives aussi bien.
La perspective de la modification, affiliée à celle de l’élaboration, devient alors essentielle.
Contrairement à une transformation, qui obéit à des sèmes un peu différents, ce terme étant souvent associé à l’idée d’un changement précis, objectivable, voire même de la transition d’une forme à une autre, une modification peut être modeste, progressive, partielle, discrète, imperceptible quelquefois, en cela qu’elle peut porter sur un mot, une représentation, une relation entre des éléments, une façon de raconter, de dire, de comprendre, de reprendre un terme.
Cette ouverture, décelable dans le mot modification, nous intéresse dans la mesure où un événement, lorsqu’il est raconté à plusieurs reprises, n’est jamais identique d’une fois l’autre. Une expérience va relater un contexte différent, avec d’autres phrases, d’autres positions, places, postures, etc. comme nous l’avons dit, de telle sorte qu’un détail pourra devenir un signe, un indice, une preuve, et un élément devra tout à coup prendre une place centrale dans la narration, un autre être relégué à une place secondaire, une relation causale pourra être détournée en autre chose de l’ordre de l’incident ou du changement d’agent de l’action.
En d’autres termes, le sens peut se modifier considérablement non à cause de la survenue d’un élément nouveau, mais par le truchement de la modification des relations entre des éléments déjà présents, des personnages – terme pris au sens le plus large –, sur lesquels on peut porter une appréciation ou un jugement. Ainsi, par exemple, dans Boule de suif, la diligence, la nourriture, l’auberge, la neige peuvent être considérés comme des personnages dotés d’une place, d’une responsabilité, d’un rôle particuliers. Les modifications de sens peuvent bien entendu altérer les événements eux-mêmes, qui peuvent apparaître comme un commencement, une fin, une cause, une conséquence, une résolution, une clôture, cependant que les deux registres, personnages et événements, se mettent alors, pour le témoin attentif, à représenter le récit d’un Moi, lequel reste à comprendre. De la sorte, il nous vient que la répétition des choses, même modifiées, surtout modifiées, nous offre une belle possibilité interprétative et, humilité oblige, interrogative.
3. La sémiotique : rendre compte de l’organisation des représentations
La sémiotique élargit encore notablement cette perspective d’approfondissement du sens. Son champ ne consiste plus seulement dans la signification des mots, des personnages et de la succession des événements, son objet résidant à l’intérieur des systèmes de signes par lesquels une culture organise, produit et transmet des représentations, mais présente un intérêt particulier pour les liens que nous voulons mettre en évidence entre linguistique et psychanalyse.
Rappelons-nous tout d’abord que le langage articulé constitue l’une des principales modalités de représentation, mais non sans en être la seule. Les images, les gestes, les œuvres, les mythes, les rites, les symboles, les productions artistiques participent également de cette activité, que nous évoquons sans cesse et dont il faut rappeler non seulement la dimension culturelle et sublimante, mais dont il faut reconnaître la portée civilisationnelle, pour le sujet comme pour le monde, de mise en forme[19].
Dans Les Frères Karamazov, Dostoïevski fait circuler la parole continuellement entre le narrateur et les personnages. Émotions, sentiments, affects[20], obtiennent l’assentiment concret des voix des personnes, en discours rapportés, en discours directs ou indirects, faisant du récit le lieu-même d’une circulation vive entre les personnes. Affect et émotion ne sont pas repris par un narrateur omniscient, mais circulent dans les voix, les propos des protagonistes, jusqu’à s’imposer dans toute leur cruauté[21].
Dans cette sorte de polyphonie, discours et récit s’imposent non plus comme techniquement différents, mais alors bien plutôt comme une nouvelle manière, topologique, de deux modalités privilégiées et distinctes de l’organisation et de la mise en scène des représentations, des représentations affectives de façon particulière. Cela passe singulièrement par les autres productions artistiques et culturelles que la littérature, même si celle-ci en est une démonstration privilégiée, tels la musique, la peinture, la sculpture, le théâtre et le cinéma. Ici, avant même que l’on en dessine les esquisses d’une formalisation théorique, ces arts constituent un univers extraordinaire des mémoires, conscientes et inconscientes, de l’expérience humaine et de notre civilisation.
D’ailleurs, – et remettre les choses à leur place est une des caractéristiques de la pensée freudienne[22] –, les œuvres précèdent les concepts. C’est particulièrement vrai pour la littérature du XIXème, qui a su donner – nommer les œuvres et les auteurs serait si vaste – une place générique pour la compréhension des lois de l’inconscient qui gouvernent, via le fantastique, entre autres, l’affect, la fantasme, le désir, le sentiment de culpabilité, le rêve, la mémoire des êtres et des choses.
Car en effet, si le discours privilégie la scène de l’énonciation, l’engagement du sujet, la relation à l’autre, d’un patient aussi bien, et au psychanalyste à l’avenant, le récit, quant à lui, démontre l’importance prééminente de l’organisation temporelle d’une expérience, son développement, sa progression, cohérente ou pas, et les modifications qui l’affectent, en le patient et en le psychanalyste.
Nous disons bien, l’un et l’autre ne s’opposent pas. Ils rendent possibles deux formes complémentaires, et qui obéissent à des lois différentes, de représentation.
4. Correspondances avec la psychanalyse
Nous nous proposons de montrer que les rapprochements posés supra acquièrent leur portée et leur dimension véritables dans leur intégration en les concepts psychanalytiques.
La psychanalyse n’a certes nul besoin d’être fondée ou prouvée par la linguistique, la sémantique ou la sémiotique. Cependant, un certain nombre de développements et de distinctions, élaborés et étayés scientifiquement par les auteurs de ces disciplines, permettent d’éclairer sous un jour nouveau quelques puissantes modalités du travail analytique dans lequel la notion de représentation occupe, à cet égard, une place centrale et, nous essaierons de le démontrer, déterminante.
Ainsi, Freud, en distinguant les représentations de chose des représentations de mots[23], infère que leur articulation constitue l’une des conditions privilégiées du passage de l’inconscient à la pensée consciente. Cette distinction ouvre une perspective particulièrement intéressante pour notre propos. Le travail de langage, dans sa prérogative d’articulation du devenir, comme l’on parle de travail de la langue et du travail psychothérapeutique, ne crée pas les représentations, mais il participe intimement à leur liaison, à leur différenciation, à leur interprétation et à leurs possibles modifications.
Dans cette perspective, le discours peut être envisagé comme l’une des principales modalités selon lesquelles une expérience cherche à prendre uneforme propre à être comprise – incluse et saisie – dans la relation analytique, puisque possiblement confuse, fragmentaire, répétitive, enfin, affective. Cette expérience peut – et doit – être reprise, reconsidérée d’une autre façon.
Le récit constitue, quant à lui, une autre modalité de cette mise en forme, et il permet, grâce, dans une large mesure, au psychanalyste, de développer une histoire, d’établir des liens, d’introduire des continuités, de faire que puisse s’établir un principe de liaison, parfois de reconnaître et de comprendre des répétitions, qui comprennent des sèmes communs, jusque-là demeurées dispersées, éparses, discontinues, sans signification apparente.
Même s’il ne s’agit évidemment pas de réduire la cure analytique à ces deux dimensions, étant entendu que les affects, le transfert, le rêve, le souvenir, le fantasme, enfin les formations de l’inconscient, autant que les identifications, les mouvements projectifs et introjectifs, etc. et bien d’autres opérateurs qui participent également au travail psychanalytique et à sa compréhension, discours et récit offrent deux voies privilégiées par lesquelles certaines expériences peuvent devenir progressivement représentables, partageables, susceptibles d’acceptation, d’interprétation et, parmi d’autres opérateurs, tels la liaison et la différenciation, de modifications psychiques.
Ces premières correspondances invitent à revenir aux concepts freudiens eux-mêmes. Si la linguistique, la sémantique et la sémiotique permettent de préciser certaines modalités de la représentation, c’est la théorie psychanalytique qui dispose des concepts décrivant le travail d’élaboration auquel ces représentations peuvent obéir.
Les notions d’élaboration secondaire, de représentations de chose et de représentations de mots, de travail du rêve et de sa mise en scène, outre, bien entendu, celui de l’interprétation offrent alors un cadre particulièrement fructueux pour que nous puissions développer notre réflexion spéculative.
Ce qui est là, psychiquement, présent à la pensée et dans la relation, n’est pas, ipso facto, dicible. Une expérience, ou un événement, peut être ressentie sans être comprise ou intégrée intellectuellement, elle peut être représentée sans être clairement formulée ou synthétisée, elle peut être répétée et compulsive sans être identifiée ou reconnue, bref, racontée sans être élaborée.
III. Discours et récit : perspectives psychanalytiques
1. La parole analytique comme discours
Il semble aller de soi que la situation analytique est d’abord une entreprise de parole. Ici, le langage prend toute sa dimension. Il est amusant de se rappeler que, selon notre Sigmund préféré, les trois fonctions dont il affirme qu’elles sont impossibles, sont des métiers de parole : « Il y a très longtemps déjà, j’ai fait mien le mot plaisant qui veut qu’il y ait trois métiers impossibles : éduquer, guérir, gouverner[24] »
Le sujet parle à quelqu’un. Il parle de l’intérieur d’une histoire, la sienne, souvent, mais aussi depuis le présent de la séance psychothérapeutique ou analytique. Il parle de lui, de son quotidien, qu’il tente, avec l’aide de cette possibilité d’insérer sa parole dans une sorte d’éminente dialogique, il parle des autres, de son passé, moins facilement de son passé archaïque, de ses relations, de ses rêves, de ses difficultés et il parle également, parfois sans le savoir, à partir de la relation qui se constitue dans l’analyse. Un nouveau monde, quelquefois. Tout ceci nous donne matière à interprétation, bien naturellement.
Le discours analytique ne se réduit donc pas aux énoncés ni à leurs contenus. Il nous intéresse aussi par le rôle, la position, la place, la posture, au choix ou tour à tour, depuis lesquels le sujet parle, ainsi que, hommage à la psychanalyse du siècle dernier, lapsus et actes manqués, par les adresses, les hésitations, les émotions, les répétitions, les déplacements, les contradictions qu’il formule.
Cette dimension rejoint directement la théorie linguistique de l’énonciation, en ce que le sujet, grâce à l’un des principaux opérateurs de l’élaboration psychique, disions-nous, utilise le langage articulé, et plus même, les SMS, les récits de rêve, les bribes épistolaires, pour dire ce qu’il est, ce qu’il vit, ce qu’il souffre, ce qu’il attend, ce vers quoi il tend.
Ce qui importe n’est pas uniquement ce qui est dit, mais bien aussi ce qui se manifeste dans la manière de dire.
Un souvenir raconté peut ainsi prendre une tonalité particulière selon la place que le sujet occupe à son égard et à l’endroit des environnements, des objets, des personnages, des rôles. Il peut se présenter comme une victime, l’enfant de jadis, l’adulte qui comprend le pourquoi de sa névrose, un témoin de la pulsion, un accusateur de la révolte, un juge surmoïque, un enfant en majesté, un adulte qui regarde aujourd’hui l’enfant qu’il fut. Ces positions ne sont évidemment pas nécessairement conscientes et peuvent varier au cours du même récit.
La parole analytique est donc particulièrement apte à faire apparaître des déplacements qui ne sont pas immédiatement contenus dans le récit conscient du sujet. En effet, parler permet de distinguer, de séparer des questions qui, jusque-là, pouvaient être confondues, de développer des propos qui n’avaient été que contingents, de reprendre et de modifier, parfois imperceptiblement, tous ces mots qui vont nous permettre de déplacer la relation que le sujet entretient avec ce qu’il dit. Et pourtant, rien de mécanique dans tout cela. La résolution des problématiques n’est pas si aisée. Un mot peut recouvrir, travestir, maquiller cependant que le discours peut être défensif, régressif, témoin d’une résistance, d’un blocage parfois, objet d’un déni, d’une dénégation, de la posture radicale de l’annulation rétroactive, agressive de la projection, consolidante jusqu’au clivage, de ces mécanismes par lesquels le sujet se protège de la vérité du réel, qui pourrait lui être trop abrupte. Il peut ainsi rationaliser, minimiser, justifier, détourner, ordonner très, trop promptement. L’élaboration secondaire[25], au sens freudien, démontre précisément que la mise en forme d’un contenu psychique peut déjà comporter une organisation, une sélection, une liaison qui ne sont pas, loin de là, étrangères aux exigences de la pensée consciente[26].
Il ne s’agit pas dans ces organisations de simples falsifications, même si le mensonge, cosmétique le plus souvent, y a sa place, puisque l’élaboration secondaire est un travail fin et motivé de mise en forme. Si la question analytique était de savoir ce qu’il s’était réellement passé, tout le monde pourrait se dire psychanalyste. L’intérêt résiderait alors, selon nous, dans le questionnement consistant à comprendre comme l’expérience, l’événement sont racontés aujourd’hui, et ce que cette expérience, cet événement deviennent dans le fait même d’être racontés.
2. Le récit et la construction de l’histoire du sujet
Autant dire, dans ces conditions, que le récit introduit une autre dimension, et qu’il peut certes dissimuler, omettre, mais qu’il est apte à, surtout, organiser – et, nous le verrons, véritablement élaborer – laissant ainsi à l’interprétation d’une parole unique d’ouvrir une possibilité de compréhension tout autant, d’ailleurs, qu’au débutant de notre discipline, d’imposer une interprétation, trop rapidement satisfaisante, qui au contraire fermerait un mouvement d’élaboration.
Conserver à la parole, dans la situation analytique ou psychothérapeutique, son caractère processuel, garantit la qualité de ce qui est dit derrière ce qui est dit. En d’autres termes, l’intention du sujet qui parle peut laisser apparaître autre chose, de plus subtil, de plus intriqué, de plus important dans l’histoire du sujet. Le retour sur une expression, sur un autre récit, le rapprochement inédit avec du déjà vécu peuvent faire surgir dans le récit une contradiction, une incomplétude, le reflet d’une situation ancienne qui nous éclairera sur une situation actuelle. C’est dire alors que la parole ne se limite plus à restituer une expérience, mais devient un topos dans lequel l’expérience peut être reprise et, peut-être, enfin comprise.
C’est alors que la notion d’élaboration peut atteindre la portée que nous souhaitons lui donner.
Au contraire de l’accumulation, si pertinente soit-elle, d’explications, de rationalisations, de transcriptions, en supposant un travail nouveau – comme Freud parle de travail du rêve, de travail de deuil ou de travail défensif –, l’élaboration (Durcharbeitung) s’applique à désigner une dimension qui tranche, non pas avec l’éclairage de l’intuition, mais avec une compréhension intellectuelle à logique immédiate.
Dès lors, l’élaboration, en ce qu’elle vit d’une mise en relation nouvelle, intersubjective, permet au sujet de développer une histoire, de relier des événements, de situer des personnages, de construire ce que l’on peut souhaiter, des continuités, des logiques. Elle peut ainsi faire apparaître des répétitions, révélatrices dirait l’autre, qui n’étaient pas perceptibles dans l’expérience immédiate.
Dans la cure analytique, de manière quasi similaire à la psychothérapie, quelque incident peut passer d’une forme à une autre sans que nous puissions toujours déterminer exactement le moment où cette modification s’est produite.
Une représentation peut être reprise et modifiée dans un récit, de la même manière qu’un récit peut être interrompu par une parole qui, elle-même pourra faire surgir un souvenir qui, à son tour, pourra être rapproché d’un autre, quitte à faire surgir une idée. Alors, subrepticement, une répétition peut devenir perceptible et déchiffrable, un affect, jusque-là peu représentable en tant que tel, peut trouver une expression qui le définira plus exactement, à la manière du mot choisi d’un poème.
La dimension qu’introduit le récit permettra au sujet de développer une histoire, de relier des événements, de situer des personnages dans des circonstances, de construire des continuités, en particulier grâce aux répétitions qu’il fera apparaître dans son discours. Celui-ci pourra, de même manière, reprendre et redire, autrement, toujours, un récit ancien, archaïque aussi bien qui sera modifié et changé par le fait avons-nous souligné qu’il devient un discours actuel. Ainsi, présent et passé dialoguent tout à son tour.
Il en est ainsi dans le phénomène de l’après-coup, qui nous rappelle qu’un événement, une situation psychique ne bénéficie pas de son sens au moment où il a lieu. Il pourra être revisité plus tard, dans une autre circonstance, une autre relation, une autre représentation qui lui offrira une autre possibilité de compréhension[27].
C’est pourquoi ce sont ces mouvements, plutôt que la seule découverte de contenus supposés nouveaux, qui nous intéressent ici.
L’originalité de la perspective que nous proposons tient précisément à ce déplacement : la compréhension de l’analyse ou de la psychothérapie peut être recherchée moins dans une théorie des contenus que dans l’observation des opérations par lesquelles quelque chose est repris, raconté, interprété et, vraiment, élaboré.
Ce qui importe n’est donc pas seulement ce qui est dit, mais ce qui devient possible parce que cela justement est dit et, entre autres, ce qui nous aidera dans cette notion de modification, qui, à la différence de la transformation, n’implique pas de rupture radicale, de réalisation ni même d’accomplissement. Discours et récit prennent alors une place particulière dans la compréhension de l’histoire du sujet. La modification peut s’appliquer à une représentation, une relation, une signification tout comme à une manière de raconter, voire de comprendre un événement ou une expérience.
Plus nécessaire encore, une modification peut demeurer inachevée, partielle, parcellaire, sans qu’il nous soit besoin de trop schématiquement conférer à l’analyse la fonction de faire produire, au patient comme pour nous, une histoire parfaitement cohérente, laquelle cohérence, conversationnelle, dans son versant régressif par exemple, peut avoir pour fonction une défense ou une résistance à la signification.
Par contre, ce qui comptera, en somme, sera la possibilité de développer pour l’un et de comprendre pour l’autre, le récit en soi.
Le travail, pour reprendre de ce mot l’acception freudienne, de langage, rend possible, peut-être plus justement que tout autre opérateur de la vie psychique, des remaniements, des réagencements, des réorganisations, des modifications de l’expérience, psychique à tout le moins, même si la sublimation pourrait en être, à la fois un soulagement et un accomplissement.
Le langage, à soi seul, n’est pas tout, ni la parole, ni le récit, ni même l’interprétation, parfois supplantée quelquefois sournoisement par le désir, ne sont tout.
Le discours entraîne l’expérience vers la scène actuelle de l’énonciation. Il permet d’observer comment le sujet parle ici et maintenant, à qui il parle, depuis quelle position, avec quelle posture, quelle place, quel rôle, et avec quelles hésitations, quelles certitudes, quelles résistances ou quelles réflexions et inflexions.
Le récit, quant à lui, confère à l’expérience ou à l’événement un développement, une narrativité. Il relie des scènes, des personnages, des moments, il y organise donc une temporalité, un déroulement et il y introduit des continuités, des ruptures, des péripéties, des révélations, des liaisons et des déliaisons.
L’un comme l’autre peuvent être défensifs, et l’un comme l’autre peuvent participer à cette élaboration dont nous parlons.
C’est la raison pourquoi il serait réducteur de faire du discours le lieu de la vérité présente et du récit celui d’une vérité historique, et la cure psychothérapeutique ou psychanalytique ne repose pas sur une telle séparation.
Une chose qui importe est plutôt celle de la possibilité de développer et d’interpréter le récit de soi, ce qui nous ferait choisir l’idée de développement plutôt que celle de reconstruction[28], la notion étant largement préférable dans la mesure ou la cure remettrait en place une structure, autre absurdité s’agissant de la vie psychique, une histoire instituée comme originelle et inaltérée, puisqu’il s’agit moins de retrouver une « histoire » qui aurait été perdue que de faire en sorte que l’histoire racontée se déploie dans un certain nombre de dimensions, se différencie d’une autre, quelquefois idéale ou idéalisée, et, le cas échéant, de se modifier ou de s’altérer ou de se dés-altérer.
Dans ces conditions, le souvenir prend une place particulière. Il peut être conforme à une certaine réalité sur certains points et profondément transformé dans d’autres. Il peut par exemple relater une scène avec une précision remarquable tout en laissant dans l’ombre ce qui, à l’époque des faits, ne pouvait être représenté, et, dans certaines circonstances, devenir un symptôme. Le souvenir peut bien sûr être notablement ou considérablement modifié par rapport à ce que le sujet est devenu, ici et maintenant. Dans ce système d’élaboration, et, nous le verrons, de perlaboration, la représentation est centrale en ce que tous ces éléments que nous avons notés peuvent prendre leur place dans ce vaste travail de l’élaboration ainsi que dans ses prolongements dialogiques, en référence à la relation conversationnelle, dans son versant trophique, psychothérapeutique, non isolable, précisons-le de certaines relations de jadis ou de naguère.
Une expérience, un événement, une situation sont représentables, liés entre eux, et une représentation de chose peut re-trouver une représentation de mots. Les mots peuvent, quant à leur tour, être repris dans un discours qui lui-même saura se développer en récit, récit interrogeable non pas à l’envi, mais au besoin, et, ainsi, l’interprétation de trouver sa place pouvant en modifier certaines significations. Peu à peu, soit en catimini soit à la va-comme-je-te-pousse, le sujet devrait pouvoir reconnaître d’une autre façon ce qui jusqu’ici avait préexisté à son actualité discursive et inconsciente. La mobilité du langage nous prépare à cela qu’il ne peut ni ne doit être enfermé dans sa simple dimension assertive[29].
À cet égard, dans le traitement du souvenir, Proust demeure pour nous une référence singulière, subtile et utile.
Dans la Recherche[30], le souvenir ne revient pas au narrateur simplement comme une information, si détaillée soit-elle, sur le passé. Il détermine une expérience actuelle, dans laquelle des éléments, des vérités, quelque chose du passé trouve une forme nouvelle et éclaire nouvellement le présent. Le temps retrouvé est aussi, de manière optimale, un temps reconstitué et, enfin, la profondeur en plus, un temps compris. L’intuition de l’auteur est plus que puissante, dans la mesure où il incarne ce qui doit être repensé dans l’expérience de remémoration et de compréhension actuelles. Mutatis mutandis, avec une ampleur que seule la littérature peut donner aux choses de l’esprit, c’est l’après-coup freudien que l’on récupère, un événement psychique, ou une expérience que l’on en fait, pouvant recevoir plus tard une signification qui n’était pas accessible au moment où il s’est produit, et c’est ce qui fait que l’histoire du sujet n’est évidemment pas simplement restituable au travers d’une simple chronologie. Elle est susceptible de modifications et de significations rétrospectives.
3. Du souvenir au fantasme et du fantasme au symptôme
Le récit du sujet ne se limite pas au souvenir, bien loin de là. Ce récit peut également accueillir des scénarios, fussent-ils imaginaires, des constructions, des scènes, des attentes, des craintes, des anticipations, des personnages, des figures récurrentes, des pulsions. Le fantasme y apparaît alors non comme une simple invention consciente, mais comme une formation, elle-même présentifiée à plusieurs égards, qui plonge la plupart du temps ses racines dans l’inconscient le plus sombre, et qui peut organiser et vivre une part de l’expérience, de l’événement, de la situation, sans le plus souvent être cependant reconnue comme tels.
Nous pouvons à ce moment de notre développement émettre l’hypothèse qu’ici comme peut-être plus que dans n’importe quelle formation de l’inconscient, hormis celles de la sublimation, d’un niveau éminemment supérieur sur les plans de l’intellection, de la création, de la transformation, discours et récit se rejoignent ici plus profondément qu’ailleurs et révèlent les conjonctions, paradoxales, accordons-le, d’une vérité inédite dans la relation psychothérapeutique et psychanalytique, et qui nous permettront non seulement d’envisager des formes dans et par lesquelles une expérience se dépose et s’entrevoit, mais qui nous permettront d’observer, à travers la répétition des fantasmes et ses déformations spécifiques, les lieux, proleptiques en quelque façon, de son développement et de son élaboration.
Le récit de soi n’est jamais simplement le récit d’une histoire toujours déjà écrite, et, du souvenir au fantasme, il est le développement d’un scénario, ou même d’une scène qui en est la métonymie, à construire ou, plus justement, à inventer. Cela ne signifie pas pour autant que cette construction ou que cette invention soit arbitraire. Elle peut signifier au contraire que, dans la reconsidération de ce qui a nonobstant été vécu, représenté, relaté, tu, oublié ou omis, répété ou déplacé, se montrent avec parfois d’infimes modifications, ceci dans le dessein non nécessairement intentionnel que certaines correspondances apparaissent pourtant.
La littérature du XIXᵉ siècle nous offre ici à cet égard un champ d’étude considérable.
Les romans, en particulier, ont abondamment et richement représenté des vies imaginaires, des scènes rêvées, des doubles imaginés, des persécutions transfigurées, des culpabilités souffertes, des désirs réalisés, des échecs déplorés et des catastrophes et des révélations, qui semblent parfois appartenir moins au réel et au monde qu’à la vie intérieure des personnages qu’ils mettent au jour.
Proust, Dostoïevski, Woolf, Faulkner n’ont pas attendu la psychanalyse pour montrer que l’expérience humaine ne se livre jamais comme une histoire claire et sans détours. Le récit, chez ces auteurs, n’est pas uniquement le contenant à dimension simple que l’on déroulerait sur le simple plan de la lecture. Il est le lieu même, le topos accessible où les temporalités, les voix, les affects, les tonalités, les rythmes, les péripéties, les épisodes, les souvenirs, les fantasmes, bref, les représentations, trouvent progressivement une forme qui se construit, dans les cas les meilleurs, invariablement.
Il ne s’agit pas de faire des œuvres de ces auteurs, quelquefois des chefs d’œuvre, des cas cliniques, ni les démonstrations plus ou moins pertinentes ou originales de problématiques psychiques dont les romans se feraient les tenants et les aboutissants de névroses, de psychoses ou de pathologies narcissiques. La psychanalyse peut tout à son domaine reconnaître dans les œuvres quelque chose de ce que l’expérience clinique donne à penser, autrement que ce qui a été écrit, au premier degré, pourrait-on dire, c’est-à-dire comme un texte secondement apparu. Il ne saurait non plus être question de faire de la littérature ni de ses œuvres ni de ses pompes des illustrations de tel ou tel concept de la théorie psychanalytique, ni, bien évidemment, de faire de la linguistique son fondement. Il est possible, en revanche, de mettre en valeur des correspondances, conceptuelles tout d’abord, entre les façons dont les langages organisent le sens et les manières dont des expériences et, de certaines fois, des expérimentations psychiques progressent, se transforment, s’élaborent pour devenir représentables. À l’occasion, presque par inadvertance, des correspondances émergent en effet et engendrent corrélativement ce que les œuvres nous offrent à voir et ce que la clinique nous propose d’entendre.
Ces correspondances, sortes d’équivalences sur de certains plans, nous semblent pouvoir ouvrir un univers dialogique entre linguistique, sémantique, sémiotique et psychanalyse de sorte qu’elles nous rappellent justement que l’homme raconte aussi ce qu’en son for intérieur il imagine, il redoute et il espère et qu’il ne sait pas toujours qu’il imagine.
La question du symptôme introduit une autre difficulté. Ce n’est évidemment pas un récit, mais il « raconte » pourtant une histoire, certes précaire, ainsi que le souligne Sigmund, car « Dans le traitement, le refoulement est supprimé, les motions inconscientes peuvent alors réapparaître à la conscience, tandis que dans la maladie le refoulé a trouvé, sous forme de symptôme, l’échappatoire d’un piètre compromis[31]. »
Autant dire que la bribe d’histoire racontée par le symptôme – et dont on pourra, en tant que signe, enrichir la portée avec les analyses sémiotiques que l’on en pourra produire – n’est en réalité que l’une de ses composantes les plus brutes, inarticulée, pleine néanmoins, et que ce symptôme est la trace, l’empreinte, et n’a de sens psychothérapeutique qu’en tant qu’il se manifeste, s’impose, se répète, et, selon l’étymologie, « tombe avec » quelque chose, dont on ignore, si l’on peut dire, le récit. Il peut être corporel, comportemental, affectif, relationnel ou mental et, en tant que formation de compromis entre les motions refoulées et les motions refoulantes, il n’en demeure pas moins susceptible d’une lecture[32] pouvant inclure des systèmes complexes de formations réactionnelles et de formations substitutives.
Ainsi, même s’il ne peut s’agir de confondre la lecture du symptôme, que l’on peut reconstituer, avec, s’il est nécessaire, l’idée de procéder à un travail de liaison entre la marque, le symptôme et l’histoire dont il propose un résumé, lequel est focalisé sur un épisode, une relation, une situation de son histoire, qui dépend pour une large part de son interprétation psychanalytique, nous pouvons rappeler qu’une manifestation clinique peut être considérée comme porteuse d’une forme de signification qui ne se donne pas immédiatement à la compréhension. Le symptôme est alors moins un contenu à traduire en termes de psychanalyse (sauvage), qu’une manifestation empruntée à une histoire, dans un premier temps, à entendre.
D’une certaine manière, le rêve constitue aussi, selon Freud, l’organisation évidente d’une énigme à résoudre, faite d’indices à rassembler, entre l’histoire du sujet, le sujet qui raconte son rêve et son récit de rêve.
Le rêve raconte quelque chose de l’histoire, thème, péripétie, épisode, variation, mais ce récit n’est jamais ou presque nécessairement celui du rêveur conscient. Le contenu manifeste présente une histoire, des images, des personnages, des événements, des rôles parfois absurdes. Pourtant, le travail d’interprétation montre que cette histoire ne se suffit pas à elle-même, et que son contenu latent se révèle histoire en référence au réel de l’émotion, du désir, de la frustration, du passé.
Le rêve deviendra alors le cas privilégié de ce que nous cherchons à penser : une formation psychique qui se présente sous une certaine forme, mais dont cette forme ne ferme pas la signification.
4. L’élaboration secondaire : du vécu au représentable
C’est ainsi que la notion d’élaboration secondaire peut adopter toute sa valeur de détermination.
Le terme désigne chez Freud un travail par lequel le contenu du rêve est organisé en une forme plus ou moins cohérente. Ce travail n’est pas extérieur au rêve, il participe à la manière dont celui-ci parvient à se présenter à la conscience[33].
Dans Totem et Tabou, de manière fort détaillée, Freud développe – et invente véritablement – la notion opératoire d’élaboration secondaire, laquelle renvoie au processus par lequel la vie consciente tente de rationaliser, d’ordonner, d’organiser, de rendre logique des formations psychiques, des croyances, des certitudes, des interdits dont les origines réelles et inconscientes ont été refoulées ou – mais ce qui revient au même – oubliées. Sigmund en précisera les caractéristiques selon :
– La rationalisation après coup. Ainsi que dans les systèmes animistes, les peuples « sauvages » – tout de même que les névrosés – élaborent des explications justificatives conscientes, pratiques, superstitieuses, voire morales, souhaitant par là expliquer les règles et les tabous dont la motivation pulsionnelle n’est pas consciente.
– L’analogie avec le rêve. De la même manière que dans la théorie du rêve freudienne, par laquelle l’élaboration secondaire va disposer le contenu onirique afin de lui conférer un semblant de cohérence et de logique narrative, les interdits sociétaux, les coutumes, les mythes obéissent à un lissage rationnel identique.
– Les prohibitions secondaires. Freud fait la distinction entre les prohibitions taboues primitives, qui sont liées aux motions pulsionnelles fondamentales – comme l’inceste ou le meurtre du père dans la Horde primitive -, et les prohibitions de nature secondaire, qui représentent des formes modifiées, déplacées ou simplement dérivées au fil des générations.
– Le masquage de l’ambivalence. Derrière ces sortes d’explications justificatives de l’élaboration secondaire, nous pourrons toujours trouver le conflit psychique fondamental qui les sous-tend, comme par exemple l’ambivalence affective haine/amour en direction de la figure paternelle ou de son autorité.
Cependant, le concept d’élaboration, dans une perspective plus large, ne saurait être réduite à cette seule description. Elle pourra en particulier désigner un mouvement de reprise, de relecture, de liaison, de déliaison, de différenciation, de mise en relation.
Une expérience, un événement, une période peuvent être vécus sans être immédiatement compris, à plus forte raison lorsqu’il s’agit d’un événement ou d’un ensemble traumatique. Ils peuvent être ressentis sans être réellement représentés précisément, ils peuvent être racontés avant même d’avoir été pensés. Le langage n’apparaît que comme un opérateur parmi d’autres, car il ne suffit pas à lui seul à rendre compte de ces expérience, événement, période. Il peut cependant permettre qu’une représentation trouve ou retrouve une représentation de mot, c’est-à-dire qu’une relation devienne dicible, qu’un souvenir puisse être évoqué, qu’un fantasme se fasse jour, qu’une contradiction apparaisse, qu’une expérience, qu’un événement, qu’une période puissent être entendus, autrement.
C’est dans cette perspective qu’il conviendra de comprendre notre expression de travail de langage. Elle ne signifie pas que le langage articulé serait le seul toponyme de l’élaboration psychique. Elle désigne bien plutôt l’une des voies par lesquelles une expérience, un événement, une période peuvent être revus, redits, refaits et rendus aptes à élaboration intellectuelle et analytique. Ce mouvement analytique ne consisterait donc pas nécessairement à mettre au jour de nouveaux contenus inédits ou ignorés, mais il peut consister à exercer la modification de relations entre des contenus déjà existants, et, par surcroit, à faire apparaître des correspondances, à donner une autre signification, plus profonde, plus intime, plus inattendue à un événement ou à une situation, c’est-à-dire à permettre qu’un affect particulier soit reconnu ou simplement qu’un récit soit revisité, repris, entendu à nouveau, en fin de compte, modifié.
Nous inaugurons le terme de modification dans une optique volontairement modeste, même si une modification peut être considérable, bouleversante quelquefois, dans ses effets et dans ses retentissements, sans être époustouflante dans son émergence. En effet, elle peut apparaître dans une phrase, à l’évocation d’un souvenir, dans la répétition d’une péripétie, d’une anecdote semblant contingente, dans la relation d’un événement, la vision d’une période, dans un récit de rêve, dans une suite associative originale, qui n’avait l’air de rien, sinon d’une succession hasardeuse. L’interprétation nous permettra d’y voir plus clair, peut-être pas dans l’idée d’une vérité définitive, mais ouvrant alors, à nos yeux étonnés, une bonne compréhension.
Conclusion : discours, récit et interprétation
Discours et récit se trouvent, nous l’avons vu, étroitement liés, et pour aller vers une intrication élaboratrice, il faut commencer par une désintrication clinique.
Partant, le discours actualise l’expérience, à travers la relation de la situation, de l’événement, de la période dans le geste de parole. Le récit la développe dans une temporalité. Cependant, chacun peut modifier l’autre, rappelons-nous cette fameuse intersubjectivité, et ainsi, un récit ancien peut être repris dans un discours présent et, dès lors, une parole actuelle peut modifier la manière dont le sujet raconte son passé.
Par conséquent, une interprétation peut introduire un déplacement dans cette relation, en référence à des éléments archaïques, par exemple. C’est que l’interprétation ne consiste pas nécessairement à expliquer ce qui était naguère caché. Elle peut être comprise plus humblement à l’instar d’une opération spécifique de reconsidération du sens, en ce qu’elle met en relation ce qui, jusque-là, ne l’avait pas été. Elle peut noter qu’une répétition se produit, faire se rapprocher deux formulations, souligner une contradiction, une incohérence, déplacer ou modifier l’accent, le ton, la tonalité d’un récit, sans pour autant omettre une condition d’importance : qu’elle laisse au sujet une possibilité, une ouverture de travail.
Évidemment, une interprétation qui fermerait immédiatement la signification ou les significations supposées qui devraient pouvoir advenir risquerait de substituer une certitude à une autre et castrer, d’une certaine manière le travail du patient alors que, à un iota près, une interprétation, au contraire, ouvre, accueille.
L’interprétation analytique nous paraît bien sûr avoir intérêt à conserver quelque chose de la mobilité du langage et de ses scintillements sémantiques et sémiotiques.
C’est ici que discours et récit rejoignent le plus profondément la question de l’élaboration, une élaboration dialogique et non contingente. Dans ces conditions, d’éminente manière, le discours donnera à entendre la parole dans son présent et le récit donnera à l’expérience un développement.
Pendant ce temps, l’interprétation, qui introduit des possibilités de lecture, et l’élaboration, telle que nous en proposons la nature, travaillera cette possibilité dans le temps, ce qui fait que la modification pourra apparaître, sans que l’on puisse exactement dire quand elle se sera produite.
Nicolas Koreicho – Octobre 2026 – Institut Français de Psychanalyse©
[1] À l’instar de ce que l’on peut entendre dans le Style polychoral (Style Vénitien) (cf. Giovanni Gabrieli – fin XVIe-début XVIIe) en vogue à la basilique Saint-Marc de Venise, la composition mettait en scène cet effet et consistait à placer plusieurs chœurs ou groupes d’instruments dans différents endroits de l’église pour créer des effets d’échos spatialisés (demande d’un côté, réponse de l’autre, puis écho de la réponse, etc.).
[2] L’énonciation est la mise en fonctionnement de la langue par et dans un acte individuel d’utilisation, qui fait le sujet parlant apparaître dans son discours par l’utilisation d’indices de subjectivité. Cf. Émile Benveniste, « L’appareil formel de l’énonciation », in Langages, 5ᵉ année, n°17, 1970. L’énonciation.
[3] Cf. infra.
[4] La notion de structure est, en psychanalyse, d’une part tout-à-fait obsolète (en tant que dérivé approximatif du structuralisme) et, d’autre part, erroné. L’inconscient n’est pas « structuré comme un langage » mais, a contrario, ainsi que Freud le développe tout au long de son œuvre, fonctionne comme un texte. Cf. la notion de structure dans :
Nicolas Koreicho, « Psychopathologie historique : Éros et Thanatos. Les convulsionnaires », en ligne, Site de l’IFP, Janvier 2021, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/psychopathologie-historique-eros-et-thanatos-les-convulsionnaires/
[5] Émile Benveniste, Problèmes de linguistique générale, t. I, Paris, Gallimard, 1966, notamment « Les relations de temps dans le verbe français » et « L’appareil formel de l’énonciation ».
[6] Sur l’entrelacement du récit et du discours, cf. Emile Benveniste, Problèmes de linguistique générale, 1966-1974.
[7] Cf. l’apostrophe : « Hypocrite lecteur, — mon semblable, — mon frère ! » dont Baudelaire termine son poème « Au Lecteur », liminaire au recueil Les Fleurs du Mal (1861). Le présupposé est d’importance.
[8] Cf. En grammaire française on distingue en principe quatre types de modalités d’énonciation – différentes de la modalisation : modalité déclarative (assertive) ; modalité interrogative, modalité impérative (injonctive) ; modalité exclamative (émotive).
[9] Similaire au topos aristotélicien.
[10] Cf. Paul Ricœur, Temps et récit, 3 vol., Paris, Seuil, 1983-1985.
[11] Cf. le chapitre « Le texte et le réel » in M.P. Schmitt et A. Viala, Savoir-Lire, 1987.
[12] Le mensonge, ou le dénigrement, par exemple, représentent de certaines vérités, celles d’intentions, fussent-elles inconscientes.
[13] Et ici, les modalités du discours sont révélatrices.
[14] Sur la modalité comme expression d’un positionnement et d’un jugement intellectuel ou affectif ou d’une volonté, cf. Charles Bally, Linguistique générale et linguistique française (1932), ouvrage dans lequel l’auteur distingue le modus (le procès modal, c’est-à-dire l’expression du jugement ou de l’attitude du locuteur) et le dictum (le contenu propositionnel ou la représentation objective de l’énoncé).
[15] Cf. Nicolas Koreicho, « Psychanalyse et culture », En ligne, Site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/exegese/, Juin 2026.
[16] Cf. Francis Jacques, Différence et subjectivité. Anthropologie d’un point de vue relationnel (Analyse et raisons). Aubier Montaigne, 1982.
[17] De telle autre manière qu’un texte possède son propre inconscient, qui, dans une large mesure, est différent de celui de son auteur.
[18] Algirdas-Julien Greimas, Sémantique structurale, Paris, Larousse, 1966.
[19] Cf. Nicolas Koreicho, « La Sublimation », en ligne, Site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/la-sublimation/, Mars 2022.
[20] Cf. Nicolas Koreicho, « Émotions, sentiments, affects », en ligne, Site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/emotions-sentiments-affects/ , Mars 2020.
[21] « Je suis un homme malade… Je suis un homme méchant. Un homme repoussoir, voilà ce que je suis. » Incipit de la nouvelle Les Carnets du sous-sol (aussi traduite par Mémoires écrits dans un souterrain), 1864. Cf. également l’expression « théâtre de la cruauté » d’Antonin Artaud dans Le Théâtre et son double, 1937.
[22] Sigmund Freud : « Partout où je suis allé, un poète était allé avant moi ». Freud témoigne de son admiration pour les poètes et les écrivains, qu’il voyait comme des précurseurs et des explorateurs dans la découverte des modalités princeps de l’inconscient et de ses profondeurs, bien avant qu’il ne développe une science de la psychanalyse.
[23] Sigmund Freud, de la Contribution à l’étude des aphasies, 1891 à la Métapsychologie, 1915.
[24] Sigmund Freud, préface au livre d’August Aichhorn, Jeunesse à l’abandon, 1925 ; puis, légèrement atténué,« Il semblerait presque qu’analyser soit le troisième de ces métiers « impossibles » dans lesquels on peut d’emblée être sûr d’un succès insuffisant. Les deux autres, connus depuis beaucoup plus longtemps, sont éduquer et gouverner. » dans Analyse avec fin et analyse sans fin, 1937.
[25] Sigmund Freud, L’Interprétation du rêve, 1900, notamment pour l’élaboration secondaire dans le travail du rêve ; retenons également Totem et Tabou, (1913) pour le très poussé développement dans cet ouvrage de l’élaboration secondaire, lequel décrit précisément le processus par lequel la conscience tente de rationaliser, d’ordonner et de rendre logiques des croyances, des interdits ou des formations psychiques dont l’origine réelle et inconsciente a été oubliée ou refoulée.
[26] Cf. Infra 4. L’élaboration secondaire : du vécu au représenté.
[27] Sigmund Freud, Esquisse pour une psychologie scientifique, 1895-96 ; Sigmund Freud, Joseph Breuer, Études sur l’hystérie, 1895.
[28] En ceci, l’absurde « déconstruction » et autres vains slogans en vogue dans les milieux wokistes sont des impostures et des incomplétudes.
[29] D’où la vanité de bien des slogans lacaniens.
[30] Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, 1913-1927.
[31] Sigmund Freud, Le Délire et les rêves dans la « Gradiva » de W. Jensen (Der Wahn und die Traüme in W. Jensens « Gradiva »), 1907.
[32] Nicolas Koreicho, « Le symptôme », En ligne, Site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/le-symptome/, 2017.
[33] Sigmund Freud, Op. cit., L’interprétation du rêve, 1900 ; Totem et Tabou, 1913.
