Cette page déroule les 10 dernières publications de l’IFP de façon antéchronologique, les plus récentes étant situées en haut de page. Une autre taxinomie est proposée dans Publications.

Discours et récit en linguistique, sémantique, sémiotique et psychanalyse

Nicolas Koreicho – Octobre 2026

Article issu de notre enseignement de la saison 2025-2026 « La mémoire en psychanalyse »

Prolégomènes à une théorie de l’élaboration

« Il est vrai, sans mensonge, certain, et très véritable :
Ce qui est en bas, est comme ce qui est en haut ; et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, pour faire les miracles d’une seule chose. Et comme toutes les choses ont été, et sont venues d’un, par la médiation d’un : ainsi toutes les choses ont été nées de cette chose unique, par adaptation. »
Hermès Trismégiste, La Table d’émeraude, IVe siècle après Jésus-Christ.

Résumé

Frank Cadogan Cowper, R.A., The Blue Bird, 1918, Collection privée

La différence entre discours et récit, introduite particulièrement par Émile Benveniste dans le domaine de la linguistique de l’énonciation, constitue aujourd’hui un acquis théorique majeur des sciences du langage. Si cette différence permet, dans un premier temps, de distinguer deux modalités fondamentales d’organisation de l’expérience linguistique, sa portée et son retentissement, singulièrement dans le domaine de la psychologie, de la psychiatrie et de la psychanalyse, dépasse largement la dimension descriptive, si poussée soit-elle, de la linguistique. Les importants prolongements qu’en proposent la sémantique et la sémiotique montrent que cette distinction implique des conceptions profondément différentes de la construction du sens, de la temporalité et de la représentation.
Notre article se propose d’examiner le grand intérêt de cette distinction dans le champ de la psychanalyse et, par suite, de la psychothérapie. Sans confondre les disciplines ni réduire l’une à l’autre, nous tenterons de montrer que ces notions de discours et de récit permettent d’éclairer plusieurs dimensions essentielles de la pratique analytique, ainsi qu’il en est de l’énonciation du sujet, de la symbolisation de l’expérience, de l’historicisation du vécu, de l’élaboration secondaire et de la transformation progressive des représentations psychiques en psychanalyse.
L’hypothèse que nous proposons ici est que le travail analytique et psychothérapeutique peut être compris comme un processus d’élaboration dans lequel le langage ne constitue pas seulement un moyen d’expression, mais représente l’un des opérateurs majeurs de la construction actuelle du sujet en devenir et de son interprétation.

Mots-clés

Discours – récit – linguistique – sémantique – sémiotique – psychanalyse – psychothérapie – énonciation – symbolisation – historicisation – élaboration secondaire – représentation – interprétation.

Problématique

La distinction linguistique cardinale entre discours et récit peut-elle contribuer à renouveler la compréhension du travail psychanalytique et psychothérapeutique, non pas en proposant une simple analogie entre deux disciplines, mais en mettant au jour des agencements communs de symbolisation, d’historicisation et d’élaboration de l’expérience de la cure et de la thérapie, ainsi que des composantes affinitaires de la relation analytique et psychothérapeutique, et, pourquoi pas, de profondes correspondances ?

Sommaire

Introduction
I. De la distinction discours et récit vers la psychanalyse
1. Une distinction inaugurale des sciences du langage
2. Deux modalités d’organisation de l’expérience
3. Énonciation et rôle de la temporalité
4. Une distinction puis un déplacement
II. Extensions sémantiques et sémiotiques
1. De la signification à la représentation
2. La sémantique : importance en psychanalyse des modifications du sens
3. La sémiotique : rendre compte de l’organisation des représentations
4. Correspondances avec la psychanalyse
III. Discours et récit : perspectives psychanalytiques
1.La parole analytique comme discours
2. Le récit et la construction de l’histoire du sujet
3. Du souvenir au fantasme et du fantasme au symptôme
4. L’élaboration secondaire : du vécu au représentable
Conclusion : discours, récit et interprétation

Introduction

Parler, raconter, interpréter : ces trois verbes semblent appartenir à des domaines différents puisque le premier est lié à la linguistique, le second à la narratologie, le troisième à la psychanalyse. Cependant, la pratique clinique nous montre qu’ils sont beaucoup plus proches les uns des autres qu’il n’y paraît et qu’ils entretiennent d’étroites correspondances cachées. Le patient ne parle pas seulement, il raconte aussi, et ce qu’il raconte n’est jamais simplement la restitution d’un passé objectif. Au cours des séances, son discours change, évolue, son récit se réorganise, change l’ordre de ses séquences, et des événements jusqu’alors isolés se mettent à prendre une certaine place dans une histoire qui s’échafaude progressivement ou par à-coups. La parole en analyse – et c’est là que l’on pourrait parler du patient comme d’un « analysant » – apparaît ainsi comme le travail de formalisation d’une voix singulière, où langage, mémoire et interprétation se parlent et se répondent[1].
Cette observation nous incite à se demander quelles ressources les sciences du langage peuvent bien apporter à la pensée psychanalytique. Depuis les travaux d’Émile Benveniste, la distinction entre discours et récit s’est imposée comme une référence majeure de la linguistique de l’énonciation[2]. Elle oppose, dans les grandes lignes, un mode de parole lié de manière proximale à la situation d’énonciation, grâce à certains concepts[3], c’est-à-dire à un mode de représentation qui construit un monde raconté indépendant. Cette distinction, développée amplement par les disciplines linguistiques de la sémantique et de la sémiotique ainsi que dans les grandes théories du récit, ne concerne pas seulement les formes linguistiques stricto sensu. Elle révèle deux façons d’organiser et de concevoir l’expérience humaine.
Cependant, le principal intérêt de cette distinction ne réside pas seulement dans sa valeur linguistique descriptive. Les catégories linguistiques ont la plupart du temps une portée théorique qui s’en vient à dépasser leur champ d’origine. Aussi bien, elles proposent des modèles et des figures de compréhension capables d’éclairer sous un jour nouveau d’autres disciplines, à condition que leur transfert soit prudent et respecte la spécificité, et, si possible, la scientificité de chacune. C’est conformément à ce principe que nous en développerons les principaux attendus.
Dès lors, il ne s’agira pas d’appliquer de manière mécanique, à la façon d’une grille, la linguistique à la psychanalyse, ni de réduire la psychanalyse à une théorie du langage supplémentaire. D’ailleurs une telle approche négligerait la fine richesse des deux domaines. Il sera bien plutôt question de chercher des correspondances conceptuelles et, si l’on veut bien l’entendre, de montrer comment certaines distinctions élaborées par la linguistique peuvent aider à penser autrement certains processus d’importance comme ceux de symbolisation, d’historicisation et d’énonciation introduits par la psychanalyse.
La question centrale devient alors moins celle du langage en tant que structure[4], ni même en tant que système, que celle du langage en tant que travail, ou mieux, heureux possible, en tant que devenir. En effet, parler ne consiste pas uniquement à donner ou à transmettre une information. Parler transforme une expérience, même si elle est, d’abord, expérience d’interlocution, forme particulière de relation. De la même manière, raconter quelque chose ne consiste pas uniquement à ordonner des événements, car le récit leur donne une cohérence, une temporalité et une signification, c’est le cas de le dire, inédite. Dans cette idée, le langage apparaît moins comme l’exact reflet d’une réalité psychique préexistante ou supposée telle que comme l’un des mondes possibles où cette réalité s’échafaude, et, peut-être, se construit.
Cette hypothèse repose sur plusieurs notions fondamentales de psychanalyse. Pour Freud le premier, l’activité psychique est considérée comme un processus constant de transformation. Cela inclut le travail du rêve, le travail du deuil, le travail de la pensée et l’élaboration secondaire. Ce processus de transformation échappe complètement, nous l’avons dit, à l’idée d’un inconscient structuré comme un langage ou même à un langage structuré. Les différentes opérations dont il est ici question ne produisent pas simplement de nouveaux contenus, mais elles réagencent les représentations, élaborent des liens et incluent de la continuité dans des expériences qui pouvaient être, dans la forme de l’expression, auparavant dispersées ou répétitives. Le travail analytique fait, en tant que tel, partie de ce processus. Ce travail de l’inconscient en parole, complexe et jamais structuré, donc, ne se limite pas à divulguer ou à révéler un sens caché.  Il accompagne le sujet dans un processus d’élaboration apte à rendre compte d’une expérience dicible mais partageable, représentable mais modifiable, dans une souple mobilité.
La distinction entre discours et récit offre une perspective unique – et originale – pour comprendre ce processus de transformation. Le discours atteste de l’acte d’énonciation, de la présence du sujet parlant et de son engagement dans une situation singulière d’interlocution. Le récit, de son côté, permet d’élaborer les événements dans une certaine temporalité, intelligible, et de construire une histoire susceptible d’être d’abord comprise puis, pourquoi pas, assumée. Les deux participent en tout cas à la transformation de l’expérience qui a été vécue en une expérience apte à être pensée, c’est-à-dire susceptible de compréhension et, selon les règles de la psychanalyse, de modification.
Nous ne souhaitons pas établir une équivalence entre les concepts linguistiques et les concepts psychanalytiques. Cependant, nous pouvons montrer que la distinction entre discours et récit est un instrument particulièrement révélateur pour comprendre des modalités essentielles du travail analytique. Les sciences du langage ne proposent pas à la psychanalyse de démonstration supplémentaire, mais elles offrent un ensemble de concepts qui peuvent éclairer de manière décisive certaines opérations fondamentales de compréhension et d’interprétation.
Le déroulé de ce texte sera organisé en trois parties. Nous rappellerons dans un premier temps les concepts fondateurs linguistiques de la distinction entre discours et récit, avant d’examiner les principaux prolongements sémantiques et sémiotiques que nous en pouvons inférer. Dans un second temps, nous montrerons comment cette distinction peut contribuer à une réflexion sur la pratique psychanalytique, en insistant sur le bien-fondé des notions d’énonciation, d’historicisation, de symbolisation et, c’est ce que nous proposons, d’élaboration. Nous serons alors, dans un troisième temps, conduits à considérer le langage non comme un simple agent véhiculant de la pensée, mais comme l’un des espaces privilégiés dans et par lequel le sujet construit progressivement son rapport à son histoire, à lui-même et à quelques autres.

I. Des fondements linguistiques de la distinction discours et récit vers la psychanalyse

1. Une distinction inaugurale des sciences du langage

La distinction entre discours et récit constitue, dans les sciences du langage, l’une des contributions majeures de la linguistique à la compréhension des modalités, plurielles quant à elles, de production du sens. Sans prétendre épuiser la diversité des approches de cette riche notion de l’énonciation, cette distinction, introduite notamment par Émile Benveniste[5], permet de discerner ces deux régimes d’organisation vive du langage – ce qui est dit, ce qui est dit par rapport à celui qui le dit, en fonction de celui auquel il s’adresse, et relativement à la temporalité concernée –, et qui ne diffèrent pas seulement par leurs formes, mais, ce qui va intéresser le travail psychique et analytique, par leurs régimes propres et qui se différencient, si l’on en croit, par leur rapport au temps du souvenir, leur relation à l’expérience supposée et le mode de représentation soumis à modifications. En effet, l’examen un peu attentif des distinctions entre les deux registres va permettre de comprendre plus précisément quelques aspects, la plupart du temps – mais pas ici – négligés, du travail psychique et de la thérapie.

Dans son acception la plus générique, le discours désigne un énoncé à l’intérieur d’une situation d’énonciation. Il implique un locuteur, un destinataire, un moment et un contexte à l’acte de parole. Les marques de première et de deuxième personne, les déictiques (« ici », « maintenant », « aujourd’hui »), les modalités d’affirmation, de doute ou de jugement inscrivent par exemple l’énoncé dans une relation vive et actuelle entre celui qui parle (le locuteur, qui prend manifestement position) et celui auquel il s’adresse (l’interlocuteur qui adapte sa posture interlocutive). Ainsi, le discours ne se contente pas de délivrer un contenu, il manifeste tout aussi bien une position, distale ou proximale, une adhésion, une distance, une intention, voire une intentionnalité, et, pourquoi pas, une responsabilité, à tout le moins une présence, à l’égard de ce qui est énoncé.
Le récit, quant à lui, paraît se détacher davantage de la situation d’énonciation, en ce qu’il privilégie l’organisation d’événements ou de situations selon une temporalité propre à l’univers raconté, lequel intègre des personnages, des péripéties, des lieux et des moments particuliers. Il construit un monde raconté relativement autonome à l’égard de la situation immédiate d’énonciation. De la sorte, le narrateur peut s’effacer ou au contraire prendre position par rapport aux événements qu’il relate. Les actions, les personnages et les transformations, qui les affectent ou qui les concernent, prennent sens dans une certaine succession des événements qu’il raconte, plutôt que dans la relation actuelle entre les interlocuteurs, et il peut commenter, interrompre, gloser, ceci ayant tout son intérêt dans la situation psychanalytique ou psychologique. Ce qui caractérise le récit réside moins dans l’acte de dire que dans le développement d’une histoire susceptible d’être entendue, comprise et, dans le meilleur des cas – ce qui est différé, la plupart du temps –, interprétée.

Cependant, cette distinction, qui peut se laisser observer dans l’emploi des temps verbaux, le discours s’organisant naturellement autour du présent et des temps adjacents comme le passé composé, qui peut aussi être repéré dans le récit, alors que le récit fait plus volontiers appel à l’imparfait, au passé simple et au plus-que-parfait, du moins dans une situation d’interlocution assez soutenue, ne doit toutefois pas être comprise comme une opposition absolue de deux catégories que l’on pourrait isoler de manière étanche[6]. Les productions langagières communes combinent constamment les deux modalités formelles que sont discours et récit, ce qui présente là aussi un grand intérêt pour l’analyse. Ainsi, Une conversation ordinaire peut par exemple intégrer un passage, voire un épisode narratif, une réflexion en incise sur ce qui est raconté, et le récit peut être ponctué par des commentaires, des digressions selon l’exemple d’une évaluation ou d’une adresse précise à un lecteur singulier[7]. De même tel discours peut très bien raconter ou évoquer un événement du passé en une suite d’actions dont la succession peut varier selon les moments. Il convient donc de parler de dominantes énonciatives[8] plutôt que de catégories cloisonnées dans ce qui doit être discerné comme une frontière de fonctionnement plutôt que de morphologie.

2. Deux modalités d’organisation de l’expérience

Au-delà de leurs caractéristiques linguistiques, discours et récit semblent organiser différemment l’expérience qu’ils relatent, selon ce qui apparaît comme la relation entre celui qui s’exprime, ce dont il parle et le moment où il raconte et son interlocuteur.
Le discours tend à donner une forme à ce qui est en jeu dans l’actuel, cela étant inclus dans l’acte de parler, pour le sujet qui s’exprime. Il présente possiblement interrogation, justification, commentaire, hésitation, assertion, injonction, émotion, et ceci constamment, dans son adresse à autrui. Il constitue une sorte d’espace éphémère où se peuvent manifester des positions toujours subjectives, puisqu’elles dépendent en premier lieu du sujet, de possibles conflits d’interprétation, d’éventuels mouvements d’adhésion, de résistance, de place, de position, de posture, d’intention. Le sens est étroitement lié à la situation présente de la parole et des participants à l’interlocution, tandis que, de son côté, le récit obéit à une logique différente, puisqu’il inclut l’attention dans ce qui est raconté. Il met en relation des événements, des moments, des lieux, des personnages, des situations, et il les inscrit dans une continuité temporelle, en établissant des rapports d’antériorité, de conséquence, de transformation, plus sûrement de modification. Il permet ainsi à une expérience éparse de devenir progressivement – ou par à-coups – intelligible grâce à son inscription dans une histoire qui peut en constituer le fil.
Ainsi le discours détermine principalement une situation d’énonciation, rendant sensible l’acte d’énonciation, cependant que le récit organise au premier chef une succession d’événements qu’il construit selon un monde, raconté, avec des épisodes, des péripéties, des révélations, parfois, en l’inscrivant dans une temporalité.
Nous pouvons poser que le premier favorisera la relation, à partir de l’expérience, alors que le second privilégiera, dans l’expérience, la modification, la transformation, et mettra en avant des éléments contingents comme la conséquence, l’antériorité, la cause.
Le discours tire l’expérience vers l’actuel du dire, cependant que le récit lui confère développement, succession, continuité, durée, et c’est pour cela que la temporalité est particulièrement importante.
Au discours échoit le présent de l’énonciation, au récit sont attribués les événements qui s’inscrivent dans une série temporelle relativement organisé, grâce à l’usage des connecteurs chronologiques que sont avant, après, puis, ensuite, auparavant…, autant d’adverbes, de prépositions et de locutions adverbiales qui permettent de situer les choses et les actions dans le temps, et de préciser les étapes du récit, ou plutôt sa logique. Le récit, dès lors, introduit une certaine distance permettant un sujet de les rapporter, de les relier, d’en souligner l’importance.
Il ne s’agit pourtant pas de deux réalités sans lien l’une avec l’autre car, dans la plupart des situations interlocutives, le discours, pour ainsi dire, prépare le récit, quitte à le mettre en scène, tandis que le récit transforme à son tour les conditions mêmes de réalisation du discours. L’un et l’autre participent ainsi de deux modalités d’un seul travail de formalisation de l’expérience en question.

3. Énonciation et rôle de la temporalité

Parler de son expérience ne signifie pas pour autant en restituer de manière véridique le contenu. En psychanalyse, même le matériau narratif précaire, inexact, partiel ou mensonger compte. Il est cependant toujours nécessaire de lui donner une forme. Raconter une histoire n’est pas non plus la reconstitution exacte d’une succession d’événements, puisque le sujet parlant les dispose, les relie, en donne parfois déjà une interprétation, une couleur, en les qualifiant ou les déniant ou les corrigeant, à travers certaines répétitions, certains oublis, certaines déformations, certaines répétitions. À ce titre, la lecture de Proust, ou celle de Pagnol, nous enseigne, à cet égard, que le discours, au présent de l’écriture et de ce qui est raconté du passé, n’est pas simplement antérieur à l’expérience de celui qui raconte. Le temps du récit montre que quelque chose du passé peut revenir, être revisité, réinterprété, et acquérir une signification nouvelle par rapport à ce qui a effectivement été vécu et les visages, les émotions, les sentiments pourront revêtir un sens nouveau, éclairant, parfois révélateur.
En effet, le discours fait apparaître le sujet dans sa relation actuelle par rapport à ce qu’il énonce. Il ne raconte pas uniquement un épisode du passé, ou un événement resurgit dans le présent, et ce qu’il dit provient d’une sorte de lieu[9] qui n’est pas le même que celui où il énonce ce qu’il pense s’être passé, puisqu’il le dit à quelqu’un, à un interlocuteur, avec qui il entretient une certaine proximité, une certaine distance, une adhésion, une hésitation, une certitude, un doute, une confiance, parfois même une opposition, selon des modalités propres au transfert ou au contre-transfert.
Ceci est essentiel, dans la mesure où cette dimension de l’énonciation permet de ne pas confondre le contenu d’un énoncé avec la place, la posture, le rôle ou la position de celui qui produit un tel énoncé. Ainsi, un même énoncé peut prendre des significations très différentes selon le contexte, le ton, l’adresse, la nature de la relation, la situation dans laquelle il apparaît, les difficultés, les défenses, les résistances de celui qui énonce.
Si le locuteur prononce un simple propos avec conviction, ou comme une constatation, ou après une certaine hésitation, au milieu d’un récit qui donne une autre tonalité, parfois inverse, à ce propos, nous pouvons en tirer des conclusions partielles différentes, comme si une confidence s’était glissée, subrepticement, dans la conversation, d’où l’importance du non-dit, de l’implicite, du sous-entendu, du je-ne-sais-quoi ou du presque-rien.

Nous avons esquissé l’idée que la linguistique de l’énonciation, par le biais du discours, peut nous permettre de distinguer ce qui est dit de la manière dont un locuteur prend en charge ce qu’il dit.
Avec la temporalité du récit, une autre dimension du récit s’impose. La succession des événements n’est pas neutre et le récit produit par lui-même des relations entre eux et peut tour à tour rapprocher, éloigner, hiérarchiser, établir des continuités, faire apparaître des ruptures, des hésitations, des contradictions, des focalisations, des omissions à propos de tel ou tel de ces événement. C’est ainsi que le récit donne une forme au temps[10].
Sans pour autant attribuer au récit une fonction qui aurait une valeur cohésive ou de vérité, fût-elle réparatrice, un récit peut se révéler discontinu, fragmentaire, contradictoire et laisser au lecteur le soin d’y retrouver ce que pense vraiment l’écrivain ou le narrateur, et qui il est, au fond, parfois même. Ce qui va nous intéresser est qu’un récit nous offre la possibilité de développer, de dérouler une expérience dans une temporalité qui n’est plus celle de son origine, celle de son apparition, lors d’une situation initiale.
Ce que l’on évoquait avec Proust ou Pagnol d’un souvenir, par exemple, qui ne saurait n’être qu’une reproduction du passé, s’impose comme un rappel, dans le présent dans lequel il est raconté, et que le passé dont le narrateur – ou le sujet – parle est conditionné par la situation actuelle de celui qui écrit – ou qui raconte –, ce qui ouvre soudain sur quelque chose d’inattendu, surgi comme un sentiment nouveau, inédit, savoir ce qui advient dans le présent de son évocation. Le psychanalyste doit être sensible plus que tout autre à cela, à cette recomposition.
Nous avons considéré en cela le rôle de la mémoire qui, de dépôt initial devient, par le mouvement même par lequel elle devient récit, une reconstitution, voire une recomposition.

4. Une distinction puis un déplacement

C’est selon nous précisément à ce point que la compréhension linguistique rencontre une interrogation psychanalytique du devenir d’une expérience lorsqu’elle est reprise et formulée par le langage ou dans la parole.
La clinique nous enseigne que dans le travail psychanalytique, aussi bien psychothérapeutique, le patient parle et raconte son histoire, ses histoires, ses préoccupations et, pour cela, il fait des retours en arrière, émet des hypothèses, annonce des anticipations, intègre des corrections, des répétitions, des modifications de son récit, tout au fil de ce qu’il dit.
La distinction entre discours et récit n’intéresse pas seulement parce qu’elle permet de décrire des logiques et des formes étudiées par la linguistique de l’énonciation. Elle devient particulièrement fructueuse lorsqu’elle nous amène à nous interroger sur les modalités selon lesquelles une expérience – psychique à tout le moins – peut être progressivement et, comme on l’a dit, subrepticement, reprise dans un travail de langage, etdevenir, mutatis mutandis, représentable, puis susceptible – ô merveille – d’interprétation.
La parole du patient, du sujet en devenir, bien sûr, n’est pas seulement une transcription, disions-nous, mais bel et bien une représentation, un développement et une élaboration.
Dès lors, l’enjeu de notre compréhension précise de ce qui se joue chez le patient ne consiste pas à transposer directement des catégories linguistiques dans le champ de la psychanalyse, puisque sciences du langage et psychanalyse relèvent de problématiques de fond bien distinctes. Par contre, certaines distinctions et observations élaborées par la linguistique offrent des correspondances conceptuelles, et naturelles, qui permettent d’éclairer autrement le travail psychique.
Ainsi, du fait du discours qui ramène l’expérience du côté de la scène actuelle de l’énonciation et de la nature de la situation, relationnelle incidemment, et du récit qui lui donne une temporalité, une continuité, une autre histoire, le mouvement réciproque des deux nous conduit à envisager une troisième scène, de modification, de l’espace psychique du patient.
Dans cette perspective, le discours pourra être envisagé comme une sorte d’espace-temps singulier où une expérience cherche à se dire, bon an, mal an, dans une relation transférentielle, évolutive, élaborative, tandis que le récit sera à même d’apparaître comme l’une des formes selon lesquelles cette expérience pourra être progressivement re/construite, développée, différenciée, nuancée, interprétée et intégrée à une histoire psychique profonde. Il ne s’agit pas d’opposer ces deux dimensions, mais de comprendre, dans une intelligibilité nouvelle, comment elles se répondent, et de quelles façons, lorsqu’au cours du processus analytique, des correspondances conceptuelles s’imposent et laissent apparaître de nouvelles conceptions de certains processus de représentation, d’historicisation et d’élaboration psychique et personnelle.
Par-là, si l’expérience est vécue avant d’être pensée, pensée avant d’être dite, dite avant d’être comprise, comprise avant d’être interprétée, nous aurons affaire à une élaboration d’entre-deux mondes qui se répondent et nous offrent une valeur sensible et interprétative importante, peut-être essentielle.
La linguistique, puisqu’elle nous permet de distinguer ces deux modalités fondamentales de l’organisation du langage que sont le récit et le discours, nous fera nous poser une question précise, savoir comment et selon quel objectif théorico-clinique ces modalités constituent un travail d’élaboration par lequel une expérience, qui au départ ne pourrait se montrer que parcellaire, dispersée, répétitive, hésitante, morcelée, parfois incohérente ou difficilement représentable, ainsi que le sont le rêve, le symptôme, le fantasme, le souvenir, serait à même, progressivement, d’adopter une structure logique, dicible, partageable – audible, donc – compréhensible du point de vue des forces à l’œuvre en le sujet, ainsi susceptible d’interprétation.
Cette perspective devrait nous conduire à examiner, pour le bien fondé de notre discipline, les apports de la sémantique et de la sémiotique, puis à formuler une proposition théorique psychanalytique de l’élaboration.

II. Extensions sémantique et sémiotique

1. De la signification à la représentation

La linguistique générale, et particulièrement celle de l’énonciation, permet d’identifier des différences marquées entre discours et récit, dans leurs modalités d’organisation. La sémantique et la sémiotique nous incitent à déplacer notablement notre point de vue.
La linguistique décrit principalement, de manière scientifique dans le meilleur des cas, au moins de façon structurée, les formes du langage. De leur côté, la sémantique et la sémiotique interrogent davantage, chacune à leur manière, ouvrant la voie de l’inclusion à une subjectivité certaine, ce qui d’ailleurs oblige à une plus grande rigueur dans l’appréhension des conditions de production du sens ainsi que des modalités de la représentation.
Cette distinction mérite amplement d’être soulignée. En effet, il ne s’agit plus seulement de savoir qui parle, à qui, dans quelle situation, mais également, et c’est une question de grande importance, il est  aussi crucial de comprendre comment une expérience devient progressivement un matériau, certes articulable, et susceptible d’être représenté, organisé et communiqué, avec toutes les conséquences psychopathologiques transférentielle, évolutive, élaborative, que l’on peut conférer à ces termes.
Dans cette perspective, la représentation n’est pas conçue comme le discours d’une simple reproduction du réel, ni même une expérience toujours déjà pleine et entière dans une sorte de fac-similé fidèle. Elle en constitue d’emblée un développement, une élaboration et, en tant qu’il faut avoir toujours selon nous cette idée à l’esprit, possiblement une modification, heureuse, autant que faire se peut. Toute représentation précise ou non, différencie, nuance, sélectionne, organise, hiérarchise, voire découvre, ou même invente (place en le vent), en mettant en relation certains aspects de l’expérience. Elle ne communique pas une pensée préexistante, ne reflète pas la réalité du monde, le monde, le réel[11] car elle lui donne une forme : une ex-istence.
Le récit participe à ce mouvement de manière un peu différente. En plaçant les événements au cœur d’une continuité temporelle, il ne fait pas que juxtaposer les événements et les faits, il leur confère un rôle et une place dans le déroulé d’une histoire qui, selon l’expérience dont elle se fait le rapporteur, est intelligible selon et à proportion de sa forme et de sa force narratives.
Bien entendu, il nous faut préciser que la cohérence d’un récit ne garantit pas à soi seul sa valeur de vérité, tout en y participant, à sa façon[12].
On peut, et, si l’on en réfère à  l’ancienne règle analytique de libre association, on doit, au sein d’une incohérence apparente ou d’une incompréhension première, saisir et, pourquoi pas, développer une histoire qui pourrait bien – c’est une litote –, masquer ce qu’elle paraît vouloir expliciter[13].
Là où nous constatons que l’élaboration ne saurait être confondue seulement avec l’organisation narrative et, même si le récit contribue à donner une forme, nous avons le loisir, grâce à l’interprétation, d’en déplacer certaines significations.
Ainsi, le sens n’est pas toujours, loin s’en faut, retrouvé, il peut, et il le fait sans coup férir, se modifier au fur et à mesure de son élaboration, cependant que, même si nous ne soutenons pas que la parole est un processus de création arbitraire de la réalité psychique, elle en constitue un des lieux (Topos) des plus éminents. Dès lors, c’est précisément cette fonction modificatrice, élaborative, et, de fait, organisatrice, qui va intéresser la psychanalyse, dont nous sommes.

Avec la sémantique du discours, précisément, nous ne pouvons plus seulement considérer la manière selon laquelle un propos est énoncé, mais bien plutôt comment son sens s’édifie.
Cette discipline s’intéresse aux conditions dans et par lesquelles se produit une signification et, en suite de quoi, comment elle peut être interprétée, non pas écoutée mais entendue, c’est-à-dire apte à être comprise, et, en tant que de besoin, partagée. Elle considère contextes, usages, rapports entre certains éléments de la langue ainsi que, essentiellement, les dimensions intersubjectives dans et par lesquelles un énoncé acquiert toute sa portée[14].

2. La sémantique : importance en psychanalyse des modifications du sens

La sémantique ne réduit pas la langue à un ensemble de mots, mais elle étudie les relations qui permettent aux significations de se construire, de s’échafauder, et donc de se modifier, en fonction des cultures[15], des usages, des contextes, aussi exacts – ou subtils – soient-ils, des grammaires, individuelles et groupales, et des interactions, déterminantes pour la nature (importance proxémique des : position, place, posture, attitude, rôle, comportement des interlocuteurs) de ces relations, comme le sont les questions qui découlent de l’intersubjectivité[16].
Ainsi que nous l’avons formulé précédemment, appliqué à notre réflexion, le discours participe lui-même, par lui-même[17], en lui-même, à son élaboration.
Le récit emprunte cette même dynamique mais selon des modalités substantiellement différentes. En organisant les événements dans une continuité temporelle, il ne juxtapose pas des faits, il leur confère une cohérence interne, supposément logique, progressive ou répétitive. Une expérience jusque-là éparse peut devenir intelligible – et pour quel sujet ? – lorsqu’elle trouve sa place dans le déroulé d’une histoire doublement en devenir : pour elle-même, et pour le narrateur.
Dès lors, la sémantique[18], et singulièrement la sémantique discursive, conduit moins à rechercher la signification définitive d’un énoncé qu’à observer les modifications de sens produites par son élaboration, intersubjectives aussi bien.
La perspective de la modification, affiliée à celle de l’élaboration, devient alors essentielle.
Contrairement à une transformation, qui obéit à des sèmes un peu différents, ce terme étant souvent associé à l’idée d’un changement précis, objectivable, voire même de la transition d’une forme à une autre, une modification peut être modeste, progressive, partielle, discrète, imperceptible quelquefois, en cela qu’elle peut porter sur un mot, une représentation, une relation entre des éléments, une façon de raconter, de dire, de comprendre, de reprendre un terme.
Cette ouverture, décelable dans le mot modification, nous intéresse dans la mesure où un événement, lorsqu’il est raconté à plusieurs reprises, n’est jamais identique d’une fois l’autre. Une expérience va relater un contexte différent, avec d’autres phrases, d’autres positions, places, postures, etc. comme nous l’avons dit, de telle sorte qu’un détail pourra devenir un signe, un indice, une preuve, et un élément devra tout à coup prendre une place centrale dans la narration, un autre être relégué à une place secondaire, une relation causale pourra être détournée en autre chose de l’ordre de l’incident ou du changement d’agent de l’action.
En d’autres termes, le sens peut se modifier considérablement non à cause de la survenue d’un élément nouveau, mais par le truchement de la modification des relations entre des éléments déjà présents, des personnages – terme pris au sens le plus large –, sur lesquels on peut porter une appréciation ou un jugement. Ainsi, par exemple, dans Boule de suif, la diligence, la nourriture, l’auberge, la neige peuvent être considérés comme des personnages dotés d’une place, d’une responsabilité, d’un rôle particuliers. Les modifications de sens peuvent bien entendu altérer les événements eux-mêmes, qui peuvent apparaître comme un commencement, une fin, une cause, une conséquence, une résolution, une clôture, cependant que les deux registres, personnages et événements, se mettent alors, pour le témoin attentif, à représenter le récit d’un Moi, lequel reste à comprendre. De la sorte, il nous vient que la répétition des choses, même modifiées, surtout modifiées, nous offre une belle possibilité interprétative et, humilité oblige, interrogative.

3. La sémiotique : rendre compte de l’organisation des représentations

La sémiotique élargit encore notablement cette perspective d’approfondissement du sens. Son champ ne consiste plus seulement dans la signification des mots, des personnages et de la succession des événements, son objet résidant à l’intérieur des systèmes de signes par lesquels une culture organise, produit et transmet des représentations, mais présente un intérêt particulier pour les liens que nous voulons mettre en évidence entre linguistique et psychanalyse.
Rappelons-nous tout d’abord que le langage articulé constitue l’une des principales modalités de représentation, mais non sans en être la seule. Les images, les gestes, les œuvres, les mythes, les rites, les symboles, les productions artistiques participent également de cette activité, que nous évoquons sans cesse et dont il faut rappeler non seulement la dimension culturelle et sublimante, mais dont il faut reconnaître la portée civilisationnelle, pour le sujet comme pour le monde, de mise en forme[19].

Dans Les Frères Karamazov, Dostoïevski fait circuler la parole continuellement entre le narrateur et les personnages. Émotions, sentiments, affects[20], obtiennent l’assentiment concret des voix des personnes, en discours rapportés, en discours directs ou indirects, faisant du récit le lieu-même d’une circulation vive entre les personnes. Affect et émotion ne sont pas repris par un narrateur omniscient, mais circulent dans les voix, les propos des protagonistes, jusqu’à s’imposer dans toute leur cruauté[21].
Dans cette sorte de polyphonie, discours et récit s’imposent non plus comme techniquement différents, mais alors bien plutôt comme une nouvelle manière, topologique, de deux modalités privilégiées et distinctes de l’organisation et de la mise en scène des représentations, des représentations affectives de façon particulière. Cela passe singulièrement par les autres productions artistiques et culturelles que la littérature, même si celle-ci en est une démonstration privilégiée, tels la musique, la peinture, la sculpture, le théâtre et le cinéma. Ici, avant même que l’on en dessine les esquisses d’une formalisation théorique, ces arts constituent un univers extraordinaire des mémoires, conscientes et inconscientes, de l’expérience humaine et de notre civilisation.
D’ailleurs, – et remettre les choses à leur place est une des caractéristiques de la pensée freudienne[22] –, les œuvres précèdent les concepts. C’est particulièrement vrai pour la littérature du XIXème, qui a su donner – nommer les œuvres et les auteurs serait si vaste – une place générique pour la compréhension des lois de l’inconscient qui gouvernent, via le fantastique, entre autres, l’affect, la fantasme, le désir, le sentiment de culpabilité, le rêve, la mémoire des êtres et des choses.
Car en effet, si le discours privilégie la scène de l’énonciation, l’engagement du sujet, la relation à l’autre, d’un patient aussi bien, et au psychanalyste à l’avenant, le récit, quant à lui, démontre l’importance prééminente de l’organisation temporelle d’une expérience, son développement, sa progression, cohérente ou pas, et les modifications qui l’affectent, en le patient et en le psychanalyste.
Nous disons bien, l’un et l’autre ne s’opposent pas. Ils rendent possibles deux formes complémentaires, et qui obéissent à des lois différentes, de représentation.

4. Correspondances avec la psychanalyse

Nous nous proposons de montrer que les rapprochements posés supra acquièrent leur portée et leur dimension véritables dans leur intégration en les concepts psychanalytiques.
La psychanalyse n’a certes nul besoin d’être fondée ou prouvée par la linguistique, la sémantique ou la sémiotique. Cependant, un certain nombre de développements et de distinctions, élaborés et étayés scientifiquement par les auteurs de ces disciplines, permettent d’éclairer sous un jour nouveau quelques puissantes modalités du travail analytique dans lequel la notion de représentation occupe, à cet égard, une place centrale et, nous essaierons de le démontrer, déterminante.
Ainsi, Freud, en distinguant les représentations de chose des représentations de mots[23], infère que leur articulation constitue l’une des conditions privilégiées du passage de l’inconscient à la pensée consciente. Cette distinction ouvre une perspective particulièrement intéressante pour notre propos. Le travail de langage, dans sa prérogative d’articulation du devenir, comme l’on parle de travail de la langue et du travail psychothérapeutique, ne crée pas les représentations, mais il participe intimement à leur liaison, à leur différenciation, à leur interprétation et à leurs possibles modifications.
Dans cette perspective, le discours peut être envisagé comme l’une des principales modalités selon lesquelles une expérience cherche à prendre uneforme propre à être comprise – incluse et saisie – dans la relation analytique, puisque possiblement confuse, fragmentaire, répétitive, enfin, affective. Cette expérience peut – et doit – être reprise, reconsidérée d’une autre façon.
Le récit constitue, quant à lui, une autre modalité de cette mise en forme, et il permet, grâce, dans une large mesure, au psychanalyste, de développer une histoire, d’établir des liens, d’introduire des continuités, de faire que puisse s’établir un principe de liaison, parfois de reconnaître et de comprendre des répétitions, qui comprennent des sèmes communs,  jusque-là demeurées dispersées, éparses, discontinues, sans signification apparente.
Même s’il ne s’agit évidemment pas de réduire la cure analytique à ces deux dimensions, étant entendu que les affects, le transfert, le rêve, le souvenir, le fantasme, enfin les formations de l’inconscient, autant que les identifications, les mouvements projectifs et introjectifs, etc. et bien d’autres opérateurs qui participent également au travail psychanalytique et à sa compréhension, discours et récit offrent deux voies privilégiées par lesquelles certaines expériences peuvent devenir progressivement représentables, partageables, susceptibles d’acceptation, d’interprétation et, parmi d’autres opérateurs, tels la liaison et la différenciation, de modifications psychiques.
Ces premières correspondances invitent à revenir aux concepts freudiens eux-mêmes. Si la linguistique, la sémantique et la sémiotique permettent de préciser certaines modalités de la représentation, c’est la théorie psychanalytique qui dispose des concepts décrivant le travail d’élaboration auquel ces représentations peuvent obéir.
Les notions d’élaboration secondaire, de représentations de chose et de représentations de mots, de travail du rêve et de sa mise en scène, outre, bien entendu, celui de l’interprétation offrent alors un cadre particulièrement fructueux pour que nous puissions développer notre réflexion spéculative.
Ce qui est là, psychiquement, présent à la pensée et dans la relation, n’est pas, ipso facto, dicible. Une expérience, ou un événement, peut être ressentie sans être comprise ou intégrée intellectuellement, elle peut être représentée sans être clairement formulée ou synthétisée, elle peut être répétée et compulsive sans être identifiée ou reconnue, bref, racontée sans être élaborée.

III. Discours et récit : perspectives psychanalytiques

1. La parole analytique comme discours

Il semble aller de soi que la situation analytique est d’abord une entreprise de parole. Ici, le langage prend toute sa dimension. Il est amusant de se rappeler que, selon notre Sigmund préféré, les trois fonctions dont il affirme qu’elles sont impossibles, sont des métiers de parole : « Il y a très longtemps déjà, j’ai fait mien le mot plaisant qui veut qu’il y ait trois métiers impossibles : éduquer, guérir, gouverner[24] »
Le sujet parle à quelqu’un. Il parle de l’intérieur d’une histoire, la sienne, souvent, mais aussi depuis le présent de la séance psychothérapeutique ou analytique. Il parle de lui, de son quotidien, qu’il tente, avec l’aide de cette possibilité d’insérer sa parole dans une sorte d’éminente dialogique, il parle des autres, de son passé, moins facilement de son passé archaïque, de ses relations, de ses rêves, de ses difficultés et il parle également, parfois sans le savoir, à partir de la relation qui se constitue dans l’analyse. Un nouveau monde, quelquefois. Tout ceci nous donne matière à interprétation, bien naturellement.
Le discours analytique ne se réduit donc pas aux énoncés ni à leurs contenus. Il nous intéresse aussi par le rôle, la position, la place, la posture, au choix ou tour à tour, depuis lesquels le sujet parle, ainsi que, hommage à la psychanalyse du siècle dernier, lapsus et actes manqués, par les adresses, les hésitations, les émotions, les répétitions, les déplacements, les contradictions qu’il formule.
Cette dimension rejoint directement la théorie linguistique de l’énonciation, en ce que le sujet, grâce à l’un des principaux opérateurs de l’élaboration psychique, disions-nous, utilise le langage articulé, et plus même, les SMS, les récits de rêve, les bribes épistolaires, pour dire ce qu’il est, ce qu’il vit, ce qu’il souffre, ce qu’il attend, ce vers quoi il tend.
Ce qui importe n’est pas uniquement ce qui est dit, mais bien aussi ce qui se manifeste dans la manière de dire.
Un souvenir raconté peut ainsi prendre une tonalité particulière selon la place que le sujet occupe à son égard et à l’endroit des environnements, des objets, des personnages, des rôles. Il peut se présenter comme une victime, l’enfant de jadis, l’adulte qui comprend le pourquoi de sa névrose, un témoin de la pulsion, un accusateur de la révolte, un juge surmoïque, un enfant en majesté, un adulte qui regarde aujourd’hui l’enfant qu’il fut. Ces positions ne sont évidemment pas nécessairement conscientes et peuvent varier au cours du même récit.

La parole analytique est donc particulièrement apte à faire apparaître des déplacements qui ne sont pas immédiatement contenus dans le récit conscient du sujet. En effet, parler permet de distinguer, de séparer des questions qui, jusque-là, pouvaient être confondues, de développer des propos qui n’avaient été que contingents, de reprendre et de modifier, parfois imperceptiblement, tous ces mots qui vont nous permettre de déplacer la relation que le sujet entretient avec ce qu’il dit. Et pourtant, rien de mécanique dans tout cela. La résolution des problématiques n’est pas si aisée. Un mot peut recouvrir, travestir, maquiller cependant que le discours peut être défensif, régressif, témoin d’une résistance, d’un blocage parfois, objet d’un déni, d’une dénégation, de la posture radicale de l’annulation rétroactive, agressive de la projection, consolidante jusqu’au clivage, de ces mécanismes par lesquels le sujet se protège de la vérité du réel, qui pourrait lui être trop abrupte. Il peut ainsi rationaliser, minimiser, justifier, détourner, ordonner très, trop promptement. L’élaboration secondaire[25], au sens freudien, démontre précisément que la mise en forme d’un contenu psychique peut déjà comporter une organisation, une sélection, une liaison qui ne sont pas, loin de là, étrangères aux exigences de la pensée consciente[26].
Il ne s’agit pas dans ces organisations de simples falsifications, même si le mensonge, cosmétique le plus souvent, y a sa place, puisque l’élaboration secondaire est un travail fin et motivé de mise en forme. Si la question analytique était de savoir ce qu’il s’était réellement passé, tout le monde pourrait se dire psychanalyste. L’intérêt résiderait alors, selon nous, dans le questionnement consistant à comprendre comme l’expérience, l’événement sont racontés aujourd’hui, et ce que cette expérience, cet événement deviennent dans le fait même d’être racontés.

2. Le récit et la construction de l’histoire du sujet

Autant dire, dans ces conditions, que le récit introduit une autre dimension, et qu’il peut certes dissimuler, omettre, mais qu’il est apte à, surtout, organiser – et, nous le verrons, véritablement élaborer – laissant ainsi à l’interprétation d’une parole unique d’ouvrir une possibilité de compréhension tout autant, d’ailleurs, qu’au débutant de notre discipline, d’imposer une interprétation, trop rapidement satisfaisante, qui au contraire fermerait un mouvement d’élaboration.
Conserver à la parole, dans la situation analytique ou psychothérapeutique, son caractère processuel, garantit la qualité de ce qui est dit derrière ce qui est dit. En d’autres termes, l’intention du sujet qui parle peut laisser apparaître autre chose, de plus subtil, de plus intriqué, de plus important dans l’histoire du sujet. Le retour sur une expression, sur un autre récit, le rapprochement inédit avec du déjà vécu peuvent faire surgir dans le récit une contradiction, une incomplétude, le reflet d’une situation ancienne qui nous éclairera sur une situation actuelle. C’est dire alors que la parole ne se limite plus à restituer une expérience, mais devient un topos dans lequel l’expérience peut être reprise et, peut-être, enfin comprise.
C’est alors que la notion d’élaboration peut atteindre la portée que nous souhaitons lui donner.
Au contraire de l’accumulation, si pertinente soit-elle, d’explications, de rationalisations, de transcriptions, en supposant un travail nouveau – comme Freud parle de travail du rêve, de travail de deuil ou de travail défensif –, l’élaboration (Durcharbeitung) s’applique à désigner une dimension qui tranche, non pas avec l’éclairage de l’intuition, mais avec une compréhension intellectuelle à logique immédiate.
Dès lors, l’élaboration, en ce qu’elle vit d’une mise en relation nouvelle, intersubjective, permet au sujet de développer une histoire, de relier des événements, de situer des personnages, de construire ce que l’on peut souhaiter, des continuités, des logiques. Elle peut ainsi faire apparaître des répétitions, révélatrices dirait l’autre, qui n’étaient pas perceptibles dans l’expérience immédiate.
Dans la cure analytique, de manière quasi similaire à la psychothérapie, quelque incident peut passer d’une forme à une autre sans que nous puissions toujours déterminer exactement le moment où cette modification s’est produite.
Une représentation peut être reprise et modifiée dans un récit, de la même manière qu’un récit peut être interrompu par une parole qui, elle-même pourra faire surgir un souvenir qui, à son tour, pourra être rapproché d’un autre, quitte à faire surgir une idée. Alors, subrepticement, une répétition peut devenir perceptible et déchiffrable, un affect, jusque-là peu représentable en tant que tel, peut trouver une expression qui le définira plus exactement, à la manière du mot choisi d’un poème.
La dimension qu’introduit le récit permettra au sujet de développer une histoire, de relier des événements, de situer des personnages dans des circonstances, de construire des continuités, en particulier grâce aux répétitions qu’il fera apparaître dans son discours. Celui-ci pourra, de même manière, reprendre et redire, autrement, toujours, un récit ancien, archaïque aussi bien qui sera modifié et changé par le fait avons-nous souligné qu’il devient un discours actuel. Ainsi, présent et passé dialoguent tout à son tour.
Il en est ainsi dans le phénomène de l’après-coup, qui nous rappelle qu’un événement, une situation psychique ne bénéficie pas de son sens au moment où il a lieu. Il pourra être revisité plus tard, dans une autre circonstance, une autre relation, une autre représentation qui lui offrira une autre possibilité de compréhension[27].
C’est pourquoi ce sont ces mouvements, plutôt que la seule découverte de contenus supposés nouveaux, qui nous intéressent ici.
L’originalité de la perspective que nous proposons tient précisément à ce déplacement : la compréhension de l’analyse ou de la psychothérapie peut être recherchée moins dans une théorie des contenus que dans l’observation des opérations par lesquelles quelque chose est repris, raconté, interprété et, vraiment, élaboré.
Ce qui importe n’est donc pas seulement ce qui est dit, mais ce qui devient possible parce que cela justement est dit et, entre autres, ce qui nous aidera dans cette notion de modification, qui, à la différence de la transformation, n’implique pas de rupture radicale, de réalisation ni même d’accomplissement. Discours et récit prennent alors une place particulière dans la compréhension de l’histoire du sujet. La modification peut s’appliquer à une représentation, une relation, une signification tout comme à une manière de raconter, voire de comprendre un événement ou une expérience.
Plus nécessaire encore, une modification peut demeurer inachevée, partielle, parcellaire, sans qu’il nous soit besoin de trop schématiquement conférer à l’analyse la fonction de faire produire, au patient comme pour nous, une histoire parfaitement cohérente, laquelle cohérence, conversationnelle, dans son versant régressif par exemple, peut avoir pour fonction une défense ou une résistance à la signification.
Par contre, ce qui comptera, en somme, sera la possibilité de développer pour l’un et de comprendre pour l’autre, le récit en soi.
Le travail, pour reprendre de ce mot l’acception freudienne, de langage, rend possible, peut-être plus justement que tout autre opérateur de la vie psychique, des remaniements, des réagencements, des réorganisations, des modifications de l’expérience, psychique à tout le moins, même si la sublimation pourrait en être, à la fois un soulagement et un accomplissement.
Le langage, à soi seul, n’est pas tout, ni la parole, ni le récit, ni même l’interprétation, parfois supplantée quelquefois sournoisement par le désir, ne sont tout.

Le discours entraîne l’expérience vers la scène actuelle de l’énonciation. Il permet d’observer comment le sujet parle ici et maintenant, à qui il parle, depuis quelle position, avec quelle posture, quelle place, quel rôle, et avec quelles hésitations, quelles certitudes, quelles résistances ou quelles réflexions et inflexions.
Le récit, quant à lui, confère à l’expérience ou à l’événement un développement, une narrativité. Il relie des scènes, des personnages, des moments, il y organise donc une temporalité, un déroulement et il y introduit des continuités, des ruptures, des péripéties, des révélations, des liaisons et des déliaisons.
L’un comme l’autre peuvent être défensifs, et l’un comme l’autre peuvent participer à cette élaboration dont nous parlons.
C’est la raison pourquoi il serait réducteur de faire du discours le lieu de la vérité présente et du récit celui d’une vérité historique, et la cure psychothérapeutique ou psychanalytique ne repose pas sur une telle séparation.
Une chose qui importe est plutôt celle de la possibilité de développer et d’interpréter le récit de soi, ce qui nous ferait choisir l’idée de développement plutôt que celle de reconstruction[28], la notion étant largement préférable dans la mesure ou la cure remettrait en place une structure, autre absurdité s’agissant de la vie psychique, une histoire instituée comme originelle et inaltérée, puisqu’il s’agit moins de retrouver une « histoire » qui aurait été perdue que de faire en sorte que l’histoire racontée se déploie dans un certain nombre de dimensions, se différencie d’une autre, quelquefois idéale ou idéalisée, et, le cas échéant, de se modifier ou de s’altérer ou de se dés-altérer.
Dans ces conditions, le souvenir prend une place particulière. Il peut être conforme à une certaine réalité sur certains points et profondément transformé dans d’autres. Il peut par exemple relater une scène avec une précision remarquable tout en laissant dans l’ombre ce qui, à l’époque des faits, ne pouvait être représenté, et, dans certaines circonstances, devenir un symptôme. Le souvenir peut bien sûr être notablement ou considérablement modifié par rapport à ce que le sujet est devenu, ici et maintenant. Dans ce système d’élaboration, et, nous le verrons, de perlaboration, la représentation est centrale en ce que tous ces éléments que nous avons notés peuvent prendre leur place dans ce vaste travail de l’élaboration ainsi que dans ses prolongements dialogiques, en référence à la relation conversationnelle, dans son versant trophique, psychothérapeutique, non isolable, précisons-le de certaines relations de jadis ou de naguère.
Une expérience, un événement, une situation sont représentables, liés entre eux, et une représentation de chose peut re-trouver une représentation de mots. Les mots peuvent, quant à leur tour, être repris dans un discours qui lui-même saura se développer en récit, récit interrogeable non pas à l’envi, mais au besoin, et, ainsi, l’interprétation de trouver sa place pouvant en modifier certaines significations. Peu à peu, soit en catimini soit à la va-comme-je-te-pousse, le sujet devrait pouvoir reconnaître d’une autre façon ce qui jusqu’ici avait préexisté à son actualité discursive et inconsciente. La mobilité du langage nous prépare à cela qu’il ne peut ni ne doit être enfermé dans sa simple dimension assertive[29].

À cet égard, dans le traitement du souvenir, Proust demeure pour nous une référence singulière, subtile et utile.
Dans la Recherche[30], le souvenir ne revient pas au narrateur simplement comme une information, si détaillée soit-elle, sur le passé. Il détermine une expérience actuelle, dans laquelle des éléments, des vérités, quelque chose du passé trouve une forme nouvelle et éclaire nouvellement le présent. Le temps retrouvé est aussi, de manière optimale, un temps reconstitué et, enfin, la profondeur en plus, un temps compris. L’intuition de l’auteur est plus que puissante, dans la mesure où il incarne ce qui doit être repensé dans l’expérience de remémoration et de compréhension actuelles. Mutatis mutandis, avec une ampleur que seule la littérature peut donner aux choses de l’esprit, c’est l’après-coup freudien que l’on récupère, un événement psychique, ou une expérience que l’on en fait, pouvant recevoir plus tard une signification qui n’était pas accessible au moment où il s’est produit, et c’est ce qui fait que l’histoire du sujet n’est évidemment pas simplement restituable au travers d’une simple chronologie. Elle est susceptible de modifications et de significations rétrospectives.

3. Du souvenir au fantasme et du fantasme au symptôme

Le récit du sujet ne se limite pas au souvenir, bien loin de là. Ce récit peut également accueillir des scénarios, fussent-ils imaginaires, des constructions, des scènes, des attentes, des craintes, des anticipations, des personnages, des figures récurrentes, des pulsions. Le fantasme y apparaît alors non comme une simple invention consciente, mais comme une formation, elle-même présentifiée à plusieurs égards, qui plonge la plupart du temps ses racines dans l’inconscient le plus sombre, et qui peut organiser et vivre une part de l’expérience, de l’événement, de la situation, sans le plus souvent être cependant reconnue comme tels.
Nous pouvons à ce moment de notre développement émettre l’hypothèse qu’ici comme peut-être plus que dans n’importe quelle formation de l’inconscient, hormis celles de la sublimation, d’un niveau éminemment supérieur sur les plans de l’intellection, de la création, de la transformation, discours et récit se rejoignent ici plus profondément qu’ailleurs et révèlent les conjonctions, paradoxales, accordons-le, d’une vérité inédite dans la relation psychothérapeutique et psychanalytique, et qui nous permettront non seulement d’envisager des formes dans et par lesquelles une expérience se dépose et s’entrevoit, mais qui nous permettront d’observer, à travers la répétition des fantasmes et ses déformations spécifiques, les lieux, proleptiques en quelque façon, de son développement et de son élaboration.
Le récit de soi n’est jamais simplement le récit d’une histoire toujours déjà écrite, et, du souvenir au fantasme, il est le développement d’un scénario, ou même d’une scène qui en est la métonymie, à construire ou, plus justement, à inventer. Cela ne signifie pas pour autant que cette construction ou que cette invention soit arbitraire. Elle peut signifier au contraire que, dans la reconsidération de ce qui a nonobstant été vécu, représenté, relaté, tu, oublié ou omis, répété ou déplacé, se montrent avec parfois d’infimes modifications, ceci dans le dessein non nécessairement intentionnel que certaines correspondances apparaissent pourtant.

La littérature du XIXᵉ siècle nous offre ici à cet égard un champ d’étude considérable.
Les romans, en particulier, ont abondamment et richement représenté des vies imaginaires, des scènes rêvées, des doubles imaginés, des persécutions transfigurées, des culpabilités souffertes, des désirs réalisés, des échecs déplorés et des catastrophes et des révélations, qui semblent parfois appartenir moins au réel et au monde qu’à la vie intérieure des personnages qu’ils mettent au jour.
Proust, Dostoïevski, Woolf, Faulkner n’ont pas attendu la psychanalyse pour montrer que l’expérience humaine ne se livre jamais comme une histoire claire et sans détours. Le récit, chez ces auteurs, n’est pas uniquement le contenant à dimension simple que l’on déroulerait sur le simple plan de la lecture. Il est le lieu même, le topos accessible où les temporalités, les voix, les affects, les tonalités, les rythmes, les péripéties, les épisodes, les souvenirs, les fantasmes, bref, les représentations, trouvent progressivement une forme qui se construit, dans les cas les meilleurs, invariablement.
Il ne s’agit pas de faire des œuvres de ces auteurs, quelquefois des chefs d’œuvre, des cas cliniques, ni les démonstrations plus ou moins pertinentes ou originales de problématiques psychiques dont les romans se feraient les tenants et les aboutissants de névroses, de psychoses ou de pathologies narcissiques. La psychanalyse peut tout à son domaine reconnaître dans les œuvres quelque chose de ce que l’expérience clinique donne à penser, autrement que ce qui a été écrit, au premier degré, pourrait-on dire, c’est-à-dire comme un texte secondement apparu. Il ne saurait non plus être question de faire de la littérature ni de ses œuvres ni de ses pompes des illustrations de tel ou tel concept de la théorie psychanalytique, ni, bien évidemment, de faire de la linguistique son fondement. Il est possible, en revanche, de mettre en valeur des correspondances, conceptuelles tout d’abord, entre les façons dont les langages organisent le sens et les manières dont des expériences et, de certaines fois, des expérimentations psychiques progressent, se transforment, s’élaborent pour devenir représentables. À l’occasion, presque par inadvertance, des correspondances émergent en effet et engendrent corrélativement ce que les œuvres nous offrent à voir et ce que la clinique nous propose d’entendre.
Ces correspondances, sortes d’équivalences sur de certains plans, nous semblent pouvoir ouvrir un univers dialogique entre linguistique, sémantique, sémiotique et psychanalyse de sorte qu’elles nous rappellent justement que l’homme raconte aussi ce qu’en son for intérieur il imagine, il redoute et il espère et qu’il ne sait pas toujours qu’il imagine.

La question du symptôme introduit une autre difficulté. Ce n’est évidemment pas un récit, mais il « raconte » pourtant une histoire, certes précaire, ainsi que le souligne Sigmund, car « Dans le traitement, le refoulement est supprimé, les motions inconscientes peuvent alors réapparaître à la conscience, tandis que dans la maladie le refoulé a trouvé, sous forme de symptôme, l’échappatoire d’un piètre compromis[31]. »
Autant dire que la bribe d’histoire racontée par le symptôme – et dont on pourra, en tant que signe, enrichir la portée avec les analyses sémiotiques que l’on en pourra produire – n’est en réalité que l’une de ses composantes les plus brutes, inarticulée, pleine néanmoins, et que ce symptôme est la trace, l’empreinte, et n’a de sens psychothérapeutique qu’en tant qu’il se manifeste, s’impose, se répète, et, selon l’étymologie, « tombe avec » quelque chose, dont on ignore, si l’on peut dire, le récit. Il peut être corporel, comportemental, affectif, relationnel ou mental et, en tant que formation de compromis entre les motions refoulées et les motions refoulantes, il n’en demeure pas moins susceptible d’une lecture[32] pouvant inclure des systèmes complexes de formations réactionnelles et de formations substitutives.
Ainsi, même s’il ne peut s’agir de confondre la lecture du symptôme, que l’on peut reconstituer, avec, s’il est nécessaire, l’idée de procéder à un travail de liaison entre la marque, le symptôme et l’histoire dont il propose un résumé, lequel est focalisé sur un épisode, une relation, une situation de son histoire, qui dépend pour une large part de son interprétation psychanalytique, nous pouvons rappeler qu’une manifestation clinique peut être considérée comme porteuse d’une forme de signification qui ne se donne pas immédiatement à la compréhension. Le symptôme est alors moins un contenu à traduire en termes de psychanalyse (sauvage), qu’une manifestation empruntée à une histoire, dans un premier temps, à entendre.

D’une certaine manière, le rêve constitue aussi, selon Freud, l’organisation évidente d’une énigme à résoudre, faite d’indices à rassembler, entre l’histoire du sujet, le sujet qui raconte son rêve et son récit de rêve.
Le rêve raconte quelque chose de l’histoire, thème, péripétie, épisode, variation, mais ce récit n’est jamais ou presque nécessairement celui du rêveur conscient. Le contenu manifeste présente une histoire, des images, des personnages, des événements, des rôles parfois absurdes. Pourtant, le travail d’interprétation montre que cette histoire ne se suffit pas à elle-même, et que son contenu latent se révèle histoire en référence au réel de l’émotion, du désir, de la frustration, du passé.
Le rêve deviendra alors le cas privilégié de ce que nous cherchons à penser : une formation psychique qui se présente sous une certaine forme, mais dont cette forme ne ferme pas la signification.

4. L’élaboration secondaire : du vécu au représentable

C’est ainsi que la notion d’élaboration secondaire peut adopter toute sa valeur de détermination.
Le terme désigne chez Freud un travail par lequel le contenu du rêve est organisé en une forme plus ou moins cohérente. Ce travail n’est pas extérieur au rêve, il participe à la manière dont celui-ci parvient à se présenter à la conscience[33].
Dans Totem et Tabou, de manière fort détaillée, Freud développe – et invente véritablement – la notion opératoire d’élaboration secondaire, laquelle renvoie au processus par lequel la vie consciente tente de rationaliser, d’ordonner, d’organiser, de rendre logique des formations psychiques, des croyances, des certitudes, des interdits dont les origines réelles et inconscientes ont été refoulées ou – mais ce qui revient au même – oubliées. Sigmund en précisera les caractéristiques selon :
– La rationalisation après coup. Ainsi que dans les systèmes animistes, les peuples « sauvages » – tout de même que les névrosés – élaborent des explications justificatives conscientes, pratiques, superstitieuses, voire morales, souhaitant par là expliquer les règles et les tabous dont la motivation pulsionnelle n’est pas consciente.
– L’analogie avec le rêve. De la même manière que dans la théorie du rêve freudienne, par laquelle l’élaboration secondaire va disposer le contenu onirique afin de lui conférer un semblant de cohérence et de logique narrative, les interdits sociétaux, les coutumes, les mythes obéissent à un lissage rationnel identique.
– Les prohibitions secondaires. Freud fait la distinction entre les prohibitions taboues primitives, qui sont liées aux motions pulsionnelles fondamentales – comme l’inceste ou le meurtre du père dans la Horde primitive -, et les prohibitions de nature secondaire, qui représentent des formes modifiées, déplacées ou simplement dérivées au fil des générations.
– Le masquage de l’ambivalence. Derrière ces sortes d’explications justificatives de l’élaboration secondaire, nous pourrons toujours trouver le conflit psychique fondamental qui les sous-tend, comme par exemple l’ambivalence affective haine/amour en direction de la figure paternelle ou de son autorité.
Cependant, le concept d’élaboration, dans une perspective plus large, ne saurait être réduite à cette seule description. Elle pourra en particulier désigner un mouvement de reprise, de relecture, de liaison, de déliaison, de différenciation, de mise en relation.
Une expérience, un événement, une période peuvent être vécus sans être immédiatement compris, à plus forte raison lorsqu’il s’agit d’un événement ou d’un ensemble traumatique. Ils peuvent être ressentis sans être réellement représentés précisément, ils peuvent être racontés avant même d’avoir été pensés. Le langage n’apparaît que comme un opérateur parmi d’autres, car il ne suffit pas à lui seul à rendre compte de ces expérience, événement, période. Il peut cependant permettre qu’une représentation trouve ou retrouve une représentation de mot, c’est-à-dire qu’une relation devienne dicible, qu’un souvenir puisse être évoqué, qu’un fantasme se fasse jour, qu’une contradiction apparaisse, qu’une expérience, qu’un événement, qu’une période puissent être entendus, autrement.
C’est dans cette perspective qu’il conviendra de comprendre notre expression de travail de langage. Elle ne signifie pas que le langage articulé serait le seul toponyme de l’élaboration psychique. Elle désigne bien plutôt l’une des voies par lesquelles une expérience, un événement, une période peuvent être revus, redits, refaits et rendus aptes à élaboration intellectuelle et analytique. Ce mouvement analytique ne consisterait donc pas nécessairement à mettre au jour de nouveaux contenus inédits ou ignorés, mais il peut consister à exercer la modification de relations entre des contenus déjà existants, et, par surcroit, à faire apparaître des correspondances, à donner une autre signification, plus profonde, plus intime, plus inattendue à un événement ou à une situation, c’est-à-dire à permettre qu’un affect particulier soit reconnu ou simplement qu’un récit soit revisité, repris, entendu à nouveau, en fin de compte, modifié.
Nous inaugurons le terme de modification dans une optique volontairement modeste, même si une modification peut être considérable, bouleversante quelquefois, dans ses effets et dans ses retentissements, sans être époustouflante dans son émergence. En effet, elle peut apparaître dans une phrase, à l’évocation d’un souvenir, dans la répétition d’une péripétie, d’une anecdote semblant contingente, dans la relation d’un événement, la vision d’une période, dans un récit de rêve, dans une suite associative originale, qui n’avait l’air de rien, sinon d’une succession hasardeuse. L’interprétation nous permettra d’y voir plus clair, peut-être pas dans l’idée d’une vérité définitive, mais ouvrant alors, à nos yeux étonnés, une bonne compréhension.

Conclusion : discours, récit et interprétation

Discours et récit se trouvent, nous l’avons vu, étroitement liés, et pour aller vers une intrication élaboratrice, il faut commencer par une désintrication clinique.
Partant, le discours actualise l’expérience, à travers la relation de la situation, de l’événement, de la période dans le geste de parole. Le récit la développe dans une temporalité. Cependant, chacun peut modifier l’autre, rappelons-nous cette fameuse intersubjectivité, et ainsi, un récit ancien peut être repris dans un discours présent et, dès lors, une parole actuelle peut modifier la manière dont le sujet raconte son passé.
Par conséquent, une interprétation peut introduire un déplacement dans cette relation, en référence à des éléments archaïques, par exemple. C’est que l’interprétation ne consiste pas nécessairement à expliquer ce qui était naguère caché. Elle peut être comprise plus humblement à l’instar d’une opération spécifique de reconsidération du sens, en ce qu’elle met en relation ce qui, jusque-là, ne l’avait pas été. Elle peut noter qu’une répétition se produit, faire se rapprocher deux formulations, souligner une contradiction, une incohérence, déplacer ou modifier l’accent, le ton, la tonalité d’un récit, sans pour autant omettre une condition d’importance : qu’elle laisse au sujet une possibilité, une ouverture de travail.
Évidemment, une interprétation qui fermerait immédiatement la signification ou les significations supposées qui devraient pouvoir advenir risquerait de substituer une certitude à une autre et castrer, d’une certaine manière le travail du patient alors que, à un iota près, une interprétation, au contraire, ouvre, accueille.
L’interprétation analytique nous paraît bien sûr avoir intérêt à conserver quelque chose de la mobilité du langage et de ses scintillements sémantiques et sémiotiques.
C’est ici que discours et récit rejoignent le plus profondément la question de l’élaboration, une élaboration dialogique et non contingente. Dans ces conditions, d’éminente manière, le discours donnera à entendre la parole dans son présent et le récit donnera à l’expérience un développement.

Pendant ce temps, l’interprétation, qui introduit des possibilités de lecture, et l’élaboration, telle que nous en proposons la nature, travaillera cette possibilité dans le temps, ce qui fait que la modification pourra apparaître, sans que l’on puisse exactement dire quand elle se sera produite.

Nicolas Koreicho – Octobre 2026 – Institut Français de Psychanalyse©


[1] À l’instar de ce que l’on peut entendre dans le Style polychoral (Style Vénitien) (cf. Giovanni Gabrieli – fin XVIe-début XVIIe) en vogue à la basilique Saint-Marc de Venise, la composition mettait en scène cet effet et consistait à placer plusieurs chœurs ou groupes d’instruments dans différents endroits de l’église pour créer des effets d’échos spatialisés (demande d’un côté, réponse de l’autre, puis écho de la réponse, etc.).

[2] L’énonciation est la mise en fonctionnement de la langue par et dans un acte individuel d’utilisation, qui fait le sujet parlant apparaître dans son discours par l’utilisation d’indices de subjectivité. Cf. Émile Benveniste, « L’appareil formel de l’énonciation », in Langages, 5ᵉ année, n°17, 1970. L’énonciation.

[3] Cf. infra.

[4] La notion de structure est, en psychanalyse, d’une part tout-à-fait obsolète (en tant que dérivé approximatif du structuralisme) et, d’autre part, erroné. L’inconscient n’est pas « structuré comme un langage » mais, a contrario, ainsi que Freud le développe tout au long de son œuvre, fonctionne comme un texte. Cf. la notion de structure dans :
Nicolas Koreicho, « Psychopathologie historique : Éros et Thanatos. Les convulsionnaires », en ligne, Site de l’IFP, Janvier 2021, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/psychopathologie-historique-eros-et-thanatos-les-convulsionnaires/

[5] Émile Benveniste, Problèmes de linguistique générale, t. I, Paris, Gallimard, 1966, notamment « Les relations de temps dans le verbe français » et « L’appareil formel de l’énonciation ».

[6] Sur l’entrelacement du récit et du discours, cf. Emile Benveniste, Problèmes de linguistique générale, 1966-1974.

[7] Cf. l’apostrophe : « Hypocrite lecteur, — mon semblable, — mon frère ! » dont Baudelaire termine son poème « Au Lecteur », liminaire au recueil Les Fleurs du Mal (1861). Le présupposé est d’importance.

[8] Cf. En grammaire française on distingue en principe quatre types de modalités d’énonciation – différentes de la modalisation : modalité déclarative (assertive) ; modalité interrogative, modalité impérative (injonctive) ; modalité exclamative (émotive).

[9] Similaire au topos aristotélicien.

[10] Cf. Paul Ricœur, Temps et récit, 3 vol., Paris, Seuil, 1983-1985.

[11] Cf. le chapitre « Le texte et le réel » in M.P. Schmitt et A. Viala, Savoir-Lire, 1987.

[12] Le mensonge, ou le dénigrement, par exemple, représentent de certaines vérités, celles d’intentions, fussent-elles inconscientes.

[13] Et ici, les modalités du discours sont révélatrices.

[14] Sur la modalité comme expression d’un positionnement et d’un jugement intellectuel ou affectif ou d’une volonté, cf. Charles Bally, Linguistique générale et linguistique française (1932), ouvrage dans lequel l’auteur distingue le modus (le procès modal, c’est-à-dire l’expression du jugement ou de l’attitude du locuteur) et le dictum (le contenu propositionnel ou la représentation objective de l’énoncé).

[15] Cf. Nicolas Koreicho, « Psychanalyse et culture », En ligne, Site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/exegese/, Juin 2026.

[16] Cf. Francis Jacques, Différence et subjectivité. Anthropologie d’un point de vue relationnel (Analyse et raisons). Aubier Montaigne, 1982.

[17] De telle autre manière qu’un texte possède son propre inconscient, qui, dans une large mesure, est différent de celui de son auteur.

[18] Algirdas-Julien Greimas, Sémantique structurale, Paris, Larousse, 1966.

[19] Cf. Nicolas Koreicho, « La Sublimation », en ligne, Site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/la-sublimation/, Mars 2022.

[20] Cf. Nicolas Koreicho, « Émotions, sentiments, affects », en ligne, Site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/emotions-sentiments-affects/ , Mars 2020.

[21] « Je suis un homme malade… Je suis un homme méchant. Un homme repoussoir, voilà ce que je suis. » Incipit de la nouvelle Les Carnets du sous-sol (aussi traduite par Mémoires écrits dans un souterrain), 1864. Cf. également l’expression « théâtre de la cruauté » d’Antonin Artaud dans Le Théâtre et son double, 1937.

[22] Sigmund Freud : « Partout où je suis allé, un poète était allé avant moi ». Freud témoigne de son admiration pour les poètes et les écrivains, qu’il voyait comme des précurseurs et des explorateurs dans la découverte des modalités princeps de l’inconscient et de ses profondeurs, bien avant qu’il ne développe une science de la psychanalyse.

[23] Sigmund Freud, de la Contribution à l’étude des aphasies, 1891 à la Métapsychologie, 1915.

[24] Sigmund Freud, préface au livre d’August Aichhorn, Jeunesse à l’abandon, 1925 ; puis, légèrement atténué,« Il semblerait presque qu’analyser soit le troisième de ces métiers « impossibles » dans lesquels on peut d’emblée être sûr d’un succès insuffisant. Les deux autres, connus depuis beaucoup plus longtemps, sont éduquer et gouverner. » dans Analyse avec fin et analyse sans fin, 1937.

[25] Sigmund Freud, L’Interprétation du rêve, 1900, notamment pour l’élaboration secondaire dans le travail du rêve ; retenons également Totem et Tabou, (1913) pour le très poussé développement dans cet ouvrage de l’élaboration secondaire, lequel décrit précisément le processus par lequel la conscience tente de rationaliser, d’ordonner et de rendre logiques des croyances, des interdits ou des formations psychiques dont l’origine réelle et inconsciente a été oubliée ou refoulée.

[26] Cf. Infra 4. L’élaboration secondaire : du vécu au représenté.

[27] Sigmund Freud, Esquisse pour une psychologie scientifique, 1895-96 ; Sigmund Freud, Joseph Breuer, Études sur l’hystérie, 1895.

[28] En ceci, l’absurde « déconstruction » et autres vains slogans en vogue dans les milieux wokistes sont des impostures et des incomplétudes.

[29] D’où la vanité de bien des slogans lacaniens.

[30] Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, 1913-1927.

[31] Sigmund Freud, Le Délire et les rêves dans la « Gradiva » de W. Jensen (Der Wahn und die Traüme in W. Jensens « Gradiva »), 1907.

[32] Nicolas Koreicho, « Le symptôme », En ligne, Site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/le-symptome/, 2017.

[33] Sigmund Freud, Op. cit., L’interprétation du rêve, 1900 ; Totem et Tabou, 1913.

 34RL1H3   Copyright Institut Français de Psychanalyse

Séminaire de l’IFP

Séminaire mensuel permanent de l’Institut Français de Psychanalyse© 
Rentrée 2026-2027

Tous les 2èmes jeudis du mois – octobre à juin – 18h30/21h30
Exclusivement en visioconférence
 (Teams)

Pulsions

Argument

Il importe et il suffit de regarder le monde, sans nécessairement en contempler tous les aspects, de le voir nous submerger parfois, à travers les images dans le tréfonds desquelles se trouve, bien sûr, quelque chose de nous, pour rencontrer les pulsions : violence, destruction, catastrophe, emprise, sexualité, avidité, manipulation, mensonge, addiction, vertige, passage à l’acte, mais aussi création, don, spiritualité, attachement, recherche de l’autre, quête de soi, amour, désir de savoir, de voir, de comprendre, de transmettre. À l’intérieur des individus comme au plus profond des sujets, par-delà l’illusion des groupes, l’artifice des drogues, les impasses perverses, quelque chose pousse, insiste, se répète, au risque de la vie donnée, mais aussi jusqu’à l’excès, et jusqu’à la mort surgissant, parfois contre la conscience, contre la volonté de celui-là même qui en est traversé, possédé, touché.
Cependant, n’est-ce pas que lorsque nous parlons de « pulsion », une fraction d’instant, tant bien que mal, le terme bouscule tout à coup notre entendement ?
Le mot lui-même porte déjà en son histoire quelque chose du concept. Emprunté (XVIe) au bas latin pulsio, « action de pousser, de repousser », dérivé de pulsum, supin de pellere, « mettre en mouvement, pousser », il appartient d’abord au langage de la poussée – du nom usuel : pulsus, d’où pouls –, du mouvement, de la force, sans que le terme pulsion prenne le dessus. Son histoire française le conduit de la « poussée » aux usages physiques et techniques, issus de la propagation d’un mouvement dans un milieu fluide ou élastique (Voltaire, Newton), ceux-là impliquant d’emblée une opposition et/ou une facilitation, avant que la psychanalyse ne lui donne une portée nouvelle, pour exprimer une force psychique inconsciente qui fait tendre l’organisme vers un but.
C’est avec Freud que la pulsion – en allemand Trieb (de treiben « pousser, mettre en mouvement, actionner »), issu du Proto-Germanique drībana « pousser, chasser, aller vers l’avant » (qui a aussi donné drive en anglais) – devient véritablement un concept : non un instinct, non un simple besoin, mais un point de tension où le corporel et le psychique se trouvent engagés l’un dans et avec l’autre. Dans les Trois essais sur la théorie sexuelle, puis dans la métapsychologie (1905-1915 – 1920 : 1ère et 2ème théorie des pulsions), Freud en fait progressivement, selon diverses acceptions et terminologies, l’un des opérateurs fondamentaux de la vie psychique.
Dès lors, le concept ne cessera de se déplacer, conférant aux successeurs le loisir de l’affiner, d’en proposer quelques fois de courtes extensions. Pulsions sexuelles, pulsions du Moi, pulsions de vie, pulsion de mort : Freud lui-même en modifie les contours, les oppositions et les rapports. La pulsion possède une source, une poussée, un but et un objet ; mais chacun de ces termes ouvre à son tour au moins une question.
Ainsi, que devient une pulsion lorsqu’elle est refoulée, quand elle est déplacée, si elle est retournée contre le sujet, et quand elle est dirigée vers l’autre, et quelle est la nature de sa transformation lorsqu’elle est sublimée ? Que devient-elle lorsqu’elle rencontre le désir, le fantasme, le symptôme, le souvenir ou la répétition ?
D’une manière équivalente, que devient le concept lui-même lorsqu’il passe de la théorie sexuelle à la métapsychologie, puis de la métapsychologie à l’épistémologie de la psychanalyse ?
À la façon d’un développement, nous interrogerons les différents destins de la pulsion : ses destins psychiques, mais aussi les destins du concept de pulsion dans l’histoire de la psychanalyse jusqu’à nos jours.
De Freud à ses premiers successeurs, puis dans ses élaborations contemporaines, la pulsion sera mise à l’épreuve de la psychopathologie fondamentale et de la clinique : névroses, psychoses, perversions, addictions, passages à l’acte, organisations limites, mais aussi formes ordinaires de la vie psychique, des langages et des arts.
Cependant, si la pulsion est ce qui pousse, il nous appartiendra de comprendre ce qu’elle pousse à faire, ce qu’elle contraint à répéter, ce qu’à son tour elle peut transformer, et, peut-être aussi, ce qui, dans l’expérience, peut lui donner un autre destin.
NK – 31/08/2026

Jean-Baptiste Greuze, Tête de jeune fille, 1775, Musée des Beaux-Arts de Nancy.

Renseignements, inscriptions : Séminaire

Pour ne plus recevoir newsletters et articles, répondez à ce mail avec en objet : Désinscrire.

Psychanalyse et culture

Nicolas Koreicho – Juin 2026

Puisque nous sommes au terme de cette saison du séminaire, il me paraît important de souligner une mienne conviction qui a traversé, d’une manière ou d’une autre, notre travail de ces mois passés : la psychanalyse est, certes, une clinique, et la question du soin est centrale, mais elle est aussi, comme nous l’a enseigné Sigmund, une exigence dans la pensée même. En effet, elle exige une attention de tous les instants à la validité des concepts, aux textes qui fondent notre discipline, aux nuances du discours et du récit, aux diverses formes de symbolisation, et donc de connaissances et, dirons-nous, de savoir, lesquels rendent l’expérience de l’homme toujours plus intelligible. Ce cette manière, la mémoire, la culture, les agencements langagiers, la précision de la pensée des choses, loin de nous éloigner de cette expérience, en constituent des formes les plus élaborées de son appropriation, de son incarnation et de son approfondissement.
Comprendre un symptôme, un rêve, un fantasme, un souvenir, un transfert, dans leur possible mobilité, ne consiste pas seulement à observer silencieusement des faits ; cela suppose surtout de les inscrire dans un ensemble de significations, reliées entre elles, en ceci qu’ils sont traversés par des concepts que nos prédécesseurs ont éprouvés. En ce sens, la culture psychanalytique rejoint les cultures philosophiques, linguistique et littéraire dès lors que le réel nous indique que nous devons pour comprendre le sujet interroger les mots, les récits, les discours et les systèmes de valeur qui déterminent et organisent notre rapport à soi-même et à l’autre, aux autres.
Freud était, a minima, un connaisseur plus qu’attentif des mythes puisqu’il en a conçu certaines fondations de notre matière, Lacan fut un lecteur de linguistique, Ricœur un penseur du récit et de l’interprétation. Ce fondateur et ces auteurs nous rappellent qu’il n’est pas de clinique sans travail de pensée, ni de compréhension du sujet sans effort de conceptualisation.

Modestement, mais ma position me permet d’observer nos efforts et il me paraît que je stimule vos tendances à poursuivre cette double tendance : approfondir une sensibilité clinique, laquelle requiert naturellement l’assimilation d’une théorie du sujet, freudien à tout le moins, tout en cultivant le développement de vos savoirs intellectuels et artistiques, et ce que jadis on appelait les humanités. Logiquement, à partir des langages qui n’expriment pas seulement la pensée mais qui contribuent amplement à la constituer, éminemment dans les processus de sublimation, c’est tout uniment dans la conversation entre expérience, observation, lecture et intellection que s’échafaude une pratique analytique valide.
En effet, à l’instar du symptôme qui n’est pas, disions-nous, uniquement un fait mais bien, ceci dit un peu sèchement, un vecteur privilégié de transport du sens, souvent complexe malgré son unicité d’apparence, le récit « historicise » l’expérience, tandis que le discours « subjectivise » la parole. En conséquence, la culture et les savoirs ne sauraient être extérieurs à la psychanalyse fussent-ils pris comme référence ; ils en sont les composants organiques fondamentaux. C’est la raison pourquoi l’analyse intellectuelle transforme cette expérience vécue en expérience pensable, et donc, logiquement, interprétable.
Comme de juste, la psychanalyse nous apprend que l’homme ne se réduit ni à ses comportements ni même à ses affects. C’est aussi un être de mémoire, de langage, et, conséquemment, de récit et de discours, et, ce qui s’ensuit, de modification. Dès lors, la formation analytique, sans fin, exige tout à la fois et autant une fine attention clinique qu’une véritable et profonde culture intellectuelle – textuelle – par-delà le langage. C’est pour ces raisons que lire et écrire ne sont pas des activités incidentes à notre clinique. Elles en sont, dans le projet de l’interprétation juste, les conditions sine qua non.

C’est la raison pourquoi le commerce assidu de la philosophie et de la littérature, de l’anthropologie et de la mythologie, de la linguistique, sémantique et sémiotique ainsi que celui des arts en général ne constitue pas une excursion érudite. Elle permet de construire ce que nous pourrions appeler la sensibilité interprétative du clinicien, le sens clinique, pour subjectif soit-il, et c’est, d’une part, ce qui nous préserve d’une clinique à prise rapide, c’est-à-dire sans culture et/ou sans théorie, qui fait courir le risque de ne considérer, comme quelques centaines de « thérapies », des comportements et, d’autre part, c’est cela justement qui explique que la psychanalyse à toujours entretenu une intense proximité avec les humanités : elle ne cherche pas seulement, loin s’en faut, à expliquer des conduites ou à résoudre des cognitions, mais à comprendre comment, et à partir de quelles contraintes, un sujet donne forme, sens et histoire à son expérience, c’est-à-dire, en fin de compte, à sa vie même.

Quoi qu’il en soit, je vous remercie pour la qualité de votre engagement de lecture et, ce qui répond à ce bref rappel, de votre investissement d’écoute et d’écriture, tout au long de cette année, et je vous souhaite, en même temps que de belles surprises intellectuelles, une excellente continuation dans vos études et vos recherches.

Nicolas Koreicho – Juin 2026 – Institut Français de Psychanalyse©

 34RL1H3   Copyright Institut Français de Psychanalyse

De la mémoire de survie à la mémoire autobiographique

EMDR, symbolisation et retraitement psychique du trauma à la lumière des neurosciences contemporaines

Fabienne Tronsens – Juin 2026

Résumé

Dorothea Tanning, Eine Kleine Nachtmusik, 1943.

L’EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing) est aujourd’hui reconnue comme l’une des psychothérapies traumafocalisées les plus efficaces dans le traitement du trouble de stress post-traumatique. Si son efficacité clinique est désormais largement démontrée, les mécanismes sous-jacents à cette efficacité continuent d’alimenter les débats scientifiques. Les recherches contemporaines suggèrent que le retraitement EMDR mobilise simultanément plusieurs processus impliquant la mémoire de travail, la reconsolidation mnésique, la régulation neurovégétative et les réseaux cérébraux de la menace. Toutefois, la compréhension du psychotraumatisme ne saurait être réduite à une approche exclusivement neurobiologique. Le trauma constitue également une expérience subjective susceptible de rompre la continuité psychique du sujet et de mettre en échec les capacités de représentation et de symbolisation. À partir d’une revue narrative de la littérature récente, cet article propose une lecture intégrative du retraitement EMDR articulant neurosciences, psychotraumatologie et clinique psychodynamique. L’hypothèse développée est que l’EMDR favoriserait le passage progressif d’une mémoire dominée par les mécanismes de survie vers une mémoire autobiographique intégrée, permettant une réappropriation subjective de l’expérience traumatique.

Mots-clés : psychotraumatisme, EMDR, mémoire traumatique, symbolisation, neurosciences, subjectivation, régulation neurovégétative.

∴

Méthodologie

Le présent article s’inscrit dans le cadre d’une revue narrative de la littérature consacrée aux mécanismes neuropsychologiques, psychophysiologiques et cliniques impliqués dans le psychotraumatisme et le retraitement EMDR. La recherche documentaire a été réalisée à partir de publications scientifiques indexées dans les bases de données PubMed, PsycINFO, Scopus et Web of Science. Une attention particulière a été portée aux travaux publiés entre 2020 et 2025 afin d’intégrer les données les plus récentes relatives aux neurosciences du trauma, à la mémoire traumatique, à la régulation neurovégétative et aux mécanismes d’action de l’EMDR. Les travaux fondateurs demeurant des références majeures dans le champ ont également été inclus lorsqu’ils contribuaient à la compréhension théorique du sujet. Cette revue ne prétend pas à l’exhaustivité d’une revue systématique mais vise à proposer une synthèse critique et intégrative articulant données empiriques contemporaines, pratique clinique du psychotraumatisme et réflexion psychopathologique. Le choix de cette méthodologie répond à l’objectif de mettre en dialogue les apports des neurosciences et ceux de la clinique psychodynamique dans la compréhension du retraitement de l’expérience traumatique.

∴

Sommaire

Introduction
1. Le psychotraumatisme : entre effraction psychique et dérégulation neurobiologique
2. Mémoire traumatique, symbolisation et subjectivation
3. Le système nerveux autonome : la mémoire corporelle du trauma
4. Les mécanismes du retraitement EMDR à la lumière des neurosciences contemporaines
5. Vignette clinique : de la reviviscence à l’appropriation subjective
6. Discussion : de la mémoire de survie à la mémoire autobiographique
Ouverture : quelles convergences entre EMDR et pensée psychanalytique contemporaine ?
Conclusion

∴


Introduction

Le traumatisme psychique occupe depuis plus d’un siècle une place centrale dans la réflexion psychopathologique. Des premières conceptualisations freudiennes de l’effraction traumatique jusqu’aux modèles contemporains issus des neurosciences affectives, une même question demeure : comment comprendre qu’un événement passé puisse continuer à produire des effets psychiques, émotionnels et corporels parfois plusieurs décennies après sa survenue ?
L’expérience traumatique se caractérise par la confrontation du sujet à un excès d’excitation qu’il ne parvient pas à élaborer au moment où il survient. Cet excès déborde les capacités habituelles de liaison psychique et compromet temporairement les processus de représentation. Comme le soulignait déjà Freud (1920), le traumatisme confronte l’appareil psychique à une quantité d’excitation qui excède ses capacités de traitement. Plus récemment, les travaux de Janin (1996) et de Roussillon (2013) ont insisté sur la dimension de rupture psychique induite par le trauma, celui-ci étant susceptible de compromettre la continuité de l’expérience subjective et la capacité du sujet à inscrire l’événement dans son histoire.
Parallèlement, les avancées des neurosciences ont considérablement enrichi la compréhension des mécanismes impliqués dans le psychotraumatisme. Les recherches en neuroimagerie montrent aujourd’hui que le trouble de stress post-traumatique (TSPT) s’accompagne d’altérations durables des systèmes cérébraux impliqués dans la mémoire, la détection de la menace et la régulation émotionnelle (Hinojosa et al., 2024). Ces travaux suggèrent que les symptômes traumatiques ne relèvent pas uniquement d’un dysfonctionnement psychologique mais impliquent également des modifications neurobiologiques affectant les circuits de survie.
L’émergence de ces connaissances a profondément transformé le regard porté sur la mémoire traumatique. Celle-ci n’apparaît plus comme un simple souvenir douloureux mais comme une expérience demeurée insuffisamment intégrée au sein des réseaux mnésiques autobiographiques. Le sujet ne se souvient pas seulement de l’événement : il continue, d’une certaine manière, à le revivre. Les images intrusives, les sensations corporelles, les réactions émotionnelles intenses ou les phénomènes dissociatifs témoignent de cette persistance du passé dans le présent.
C’est dans ce contexte que l’EMDR a progressivement acquis une place majeure parmi les traitements du psychotraumatisme. Développée par Francine Shapiro à la fin des années 1980, cette approche thérapeutique est aujourd’hui reconnue comme l’un des traitements de première intention du TSPT par les principales recommandations internationales (de Jongh et al., 2024). Son efficacité clinique est solidement documentée, mais les mécanismes susceptibles d’expliquer cette efficacité demeurent encore partiellement débattus.
Si les premières recherches se sont principalement attachées à comprendre le rôle des stimulations bilatérales alternées, les modèles contemporains tendent à privilégier une compréhension plus globale du processus thérapeutique. Les hypothèses actuelles mobilisent les notions de mémoire de travail, de reconsolidation mnésique, de régulation émotionnelle et de neuroplasticité. Cependant, ces approches restent souvent centrées sur les dimensions cognitives et neurobiologiques du retraitement.
Or, la clinique quotidienne montre que les transformations observées chez les patients dépassent largement la simple diminution de la détresse émotionnelle. Le travail thérapeutique s’accompagne fréquemment d’une réorganisation plus profonde du rapport que le sujet entretient avec son histoire. Les souvenirs deviennent racontables. Les affects deviennent représentables. Les expériences jusque-là vécues sous forme de sensations ou d’états émotionnels massifs trouvent progressivement une place dans le récit autobiographique.
L’objectif de cet article est d’examiner comment les connaissances contemporaines articulent ces différentes dimensions. Nous soutiendrons l’hypothèse selon laquelle le retraitement EMDR favorise non seulement une diminution de l’activation émotionnelle associée aux souvenirs traumatiques mais également un processus de symbolisation et de subjectivation permettant l’intégration progressive de l’expérience dans l’histoire psychique du sujet.

1. Le psychotraumatisme : entre effraction psychique et dérégulation neurobiologique

La compréhension contemporaine du psychotraumatisme nécessite d’articuler plusieurs niveaux d’analyse. Réduire le trauma à une simple dérégulation neurobiologique reviendrait à méconnaître sa dimension subjective. À l’inverse, ignorer les données issues des neurosciences conduirait à négliger des mécanismes essentiels à la compréhension des symptômes observés.
Sur le plan clinique, le traumatisme correspond à une expérience qui excède les capacités habituelles de traitement psychique. L’événement ne peut être ni pensé, ni représenté, ni intégré dans les schémas de compréhension disponibles au moment où il survient. Cette impossibilité d’élaboration immédiate explique en partie la persistance ultérieure des manifestations traumatiques.
Les auteurs psychanalytiques ont souvent décrit le trauma comme une effraction venant rompre la continuité du fonctionnement psychique. Pour Janin (1996), l’événement traumatique produit une rupture dans la capacité du sujet à maintenir une cohérence interne. De son côté, Roussillon (2013) souligne que certaines expériences demeurent insuffisamment symbolisées et continuent à s’exprimer sous des formes non représentées, notamment corporelles et émotionnelles.
Les recherches en neurosciences permettent aujourd’hui de préciser certains mécanismes susceptibles de sous-tendre cette clinique. Lorsqu’un individu est confronté à une menace extrême, plusieurs structures cérébrales sont mobilisées simultanément. Le thalamus assure le relais des informations sensorielles, tandis que l’amygdale participe à l’évaluation rapide du danger. Cette dernière joue un rôle central dans l’organisation des réponses émotionnelles et dans la mémorisation des expériences menaçantes (LeDoux, 2015).
Les études de neuroimagerie montrent qu’au cours du TSPT l’amygdale demeure fréquemment hyperréactive. Cette hyperactivité est associée à une diminution relative du contrôle exercé par certaines régions préfrontales impliquées dans la régulation émotionnelle (Rauch, Shin, & Phelps, 2006 ; Hinojosa et al., 2024). Cette configuration neurofonctionnelle contribuerait au maintien de l’hypervigilance et à la persistance des réponses de menace malgré l’absence de danger réel.
L’hippocampe constitue une autre structure essentielle dans la compréhension du psychotraumatisme. Impliqué dans la contextualisation temporelle et spatiale des souvenirs, il participe normalement à l’inscription des événements dans une continuité autobiographique. Or plusieurs travaux montrent que le stress extrême altère son fonctionnement et compromet l’intégration cohérente des expériences traumatiques (Brewin, 2014).
Cette perturbation participe probablement à l’une des caractéristiques fondamentales de la mémoire traumatique : son absence relative de contextualisation. Le souvenir demeure présent non comme un événement appartenant au passé mais comme une expérience susceptible d’être réactualisée dans le présent psychique du sujet.

2. Mémoire traumatique, symbolisation et subjectivation

La mémoire traumatique constitue probablement l’un des concepts les plus importants pour comprendre la persistance de la souffrance psychique après un événement traumatique. Si les classifications diagnostiques contemporaines décrivent les manifestations symptomatiques du TSPT, elles rendent parfois insuffisamment compte de l’expérience subjective vécue par les patients.
La clinique montre en effet que le traumatisme ne se réduit pas à un souvenir douloureux. Il s’agit davantage d’une expérience demeurée inachevée sur le plan psychique, insuffisamment élaborée et continuellement susceptible de réapparaître sous forme d’images intrusives, de sensations corporelles, de réactions émotionnelles massives ou d’états dissociatifs. Cette caractéristique distingue fondamentalement la mémoire traumatique de la mémoire autobiographique ordinaire.
Les travaux de Brewin (2014) soulignent que les souvenirs traumatiques présentent fréquemment une forte composante perceptive et émotionnelle. Ils demeurent organisés autour d’éléments sensoriels particulièrement vivaces, relativement indépendants des processus narratifs habituellement mobilisés dans les souvenirs autobiographiques. Cette particularité contribue à l’impression rapportée par les patients de « revivre » l’événement plutôt que de s’en souvenir.
Cette conception rejoint certaines observations cliniques anciennes issues de la psychopathologie psychanalytique. Freud (1920) décrivait déjà la répétition traumatique comme la manifestation d’une expérience qui n’avait pu être psychiquement élaborée. Le sujet se trouve alors confronté à une répétition qui ne relève pas de la remémoration mais d’une tentative inachevée de traitement psychique.
Plus récemment, Roussillon (2013) a proposé de comprendre certains phénomènes traumatiques comme l’expression d’expériences demeurées insuffisamment symbolisées. Selon cette perspective, les manifestations corporelles, émotionnelles ou comportementales observées dans le psychotraumatisme sont envisagées comme des formes d’expression d’un vécu qui n’a pas encore accédé au statut de représentation psychique élaborée.
Cette approche présente un intérêt particulier pour la compréhension de la mémoire traumatique. De nombreux patients décrivent en effet des sensations corporelles envahissantes, des affects massifs ou des images fragmentaires qui précèdent parfois toute possibilité de mise en récit. Avant d’être raconté, le trauma est souvent ressenti.
Les recherches contemporaines sur la mémoire apportent un éclairage complémentaire à cette observation clinique. Les travaux portant sur les systèmes mnésiques suggèrent que les expériences traumatiques impliquent simultanément plusieurs formes de mémoire : mémoire épisodique, mémoire émotionnelle, mémoire procédurale et mémoire implicite (Lane et al., 2015). Lorsque les processus d’intégration fonctionnent de manière satisfaisante, ces différentes composantes s’articulent progressivement au sein d’un récit autobiographique cohérent. Dans le cas contraire, certaines dimensions de l’expérience demeurent relativement dissociées du traitement narratif.
Cette perspective permet de comprendre pourquoi la guérison traumatique ne peut être réduite à une simple diminution symptomatique. Le travail thérapeutique vise également à permettre l’émergence d’une forme de continuité psychique là où prévalaient fragmentation, répétition et désorganisation.
L’un des enjeux fondamentaux du traitement consiste alors à favoriser la transformation progressive d’une expérience principalement vécue sous forme sensorielle et émotionnelle vers une expérience susceptible d’être représentée, pensée et intégrée dans l’histoire du sujet. Cette transformation se comprend comme un processus de symbolisation au sens large du terme.
La symbolisation ne consiste pas uniquement à mettre des mots sur l’événement. Elle implique une modification plus profonde du statut psychique de l’expérience. Ce qui était initialement vécu comme une menace actuelle devient progressivement un souvenir appartenant au passé. Ce qui apparaissait comme étranger au sujet est réapproprié comme partie intégrante de son histoire.
Cette évolution clinique constitue probablement l’un des effets les plus remarquables observés au cours des psychothérapies du trauma, et tout particulièrement dans le cadre du retraitement EMDR.

3. Le système nerveux autonome : la mémoire corporelle du trauma

Les recherches récentes ont largement réhabilité la dimension corporelle du psychotraumatisme. Alors que les approches classiques se concentraient principalement sur les dimensions cognitives et émotionnelles, les travaux contemporains soulignent l’importance des mécanismes neurophysiologiques dans le maintien de la souffrance traumatique.
Le système nerveux autonome occupe une place centrale dans cette compréhension renouvelée du trauma. Son rôle est d’assurer la régulation des fonctions physiologiques essentielles à la survie : rythme cardiaque, respiration, pression artérielle, activité digestive ou encore mobilisation énergétique.
Lorsqu’une menace est détectée, l’organisme met rapidement en œuvre une série de réponses destinées à favoriser la survie. Ces réponses impliquent principalement l’activation du système sympathique, responsable de l’augmentation de la vigilance, de l’accélération cardiaque et de la préparation à l’action.
Dans le cadre du psychotraumatisme, cette mobilisation physiologique initialement adaptative tend à persister au-delà de la situation de danger. Les études psychophysiologiques montrent que les personnes souffrant de TSPT présentent fréquemment une hyperréactivité autonome, une augmentation du niveau basal d’activation ainsi qu’une diminution de la variabilité de la fréquence cardiaque, indicateur reconnu de flexibilité physiologique (Thayer & Lane, 2009).
Cette notion de flexibilité apparaît aujourd’hui capitale. Le problème n’est pas uniquement que le système de survie s’active trop facilement ; il est également qu’il éprouve des difficultés à se désactiver lorsque le danger a disparu.
La théorie polyvagale développée par Porges (2011) a largement enrichit cette compréhension en mettant l’accent sur les mécanismes neurophysiologiques impliqués dans la sécurité, l’engagement relationnel et la régulation émotionnelle. Bien que certaines dimensions de ce modèle demeurent discutées sur le plan expérimental, il a permis de souligner l’importance des processus corporels dans l’expérience traumatique.
Cette perspective rejoint de nombreuses observations cliniques. Les patients traumatisés décrivent une sensation persistante de menace, une tension corporelle chronique ou une difficulté à retrouver spontanément un état de sécurité intérieure. Ces manifestations témoignent du fait que le souvenir traumatique demeure associé à une réponse physiologique de survie.
La mémoire traumatique apparaît ainsi comme une mémoire à la fois psychique et corporelle. Les sensations physiques, les réactions végétatives et les états émotionnels constituent autant de composantes du souvenir que les images ou les pensées associées à l’événement.
Cette observation possède des implications thérapeutiques importantes. Elle suggère que le retraitement du trauma implique non seulement une transformation des représentations mentales mais également une modification du lien existant entre la trace mnésique et les réponses physiologiques qui lui sont associées.

4. Les mécanismes du retraitement EMDR à la lumière des neurosciences contemporaines

Depuis plusieurs décennies, les recherches tentent d’identifier les mécanismes susceptibles d’expliquer l’efficacité clinique de l’EMDR. Si les premiers débats se sont concentrés sur le rôle des stimulations bilatérales alternées, les modèles contemporains tendent aujourd’hui vers une compréhension plus intégrative.
Parmi les hypothèses actuellement disponibles, celle de la mémoire de travail bénéficie du soutien empirique le plus important. Selon ce modèle, le rappel d’un souvenir traumatique mobilise les ressources limitées de la mémoire de travail. Lorsque ce rappel est associé à une tâche concurrente, comme les mouvements oculaires ou d’autres formes de stimulation bilatérale alternée, les ressources disponibles deviennent insuffisantes pour maintenir le souvenir dans sa forme initiale.
Les travaux de van den Hout et Engelhard (2012), puis la synthèse réalisée par Wadji, Martin-Soelch et Camos (2022), montrent que cette compétition attentionnelle réduit progressivement la vivacité des images mentales et l’intensité émotionnelle qui leur est associée.
Toutefois, cette hypothèse ne permet pas à elle seule de rendre compte de l’ensemble des transformations observées en clinique. Les patients rapportent fréquemment des modifications beaucoup plus profondes que la simple diminution de la détresse émotionnelle. Les croyances négatives évoluent, les affects se transforment et l’expérience traumatique trouve progressivement une place nouvelle dans l’histoire du sujet.
Ces observations ont conduit plusieurs chercheurs à s’intéresser aux mécanismes de reconsolidation mnésique. Les neurosciences montrent aujourd’hui qu’un souvenir réactivé devient temporairement labile avant d’être à nouveau stabilisé (Nader & Hardt, 2009). Cette phase offrirait une opportunité de transformation de la trace mnésique.
L’EMDR pourrait précisément exploiter cette fenêtre de plasticité. Le souvenir traumatique est réactivé tout en étant simultanément associé à une expérience de sécurité relative, de présence thérapeutique et de régulation émotionnelle. Dans ces conditions, la mémoire serait reconsolidée sous une forme moins menaçante et mieux intégrée.
Cette hypothèse présente un intérêt particulier lorsqu’elle est articulée aux processus de symbolisation précédemment décrits. La transformation observée ne concernerait pas uniquement l’intensité émotionnelle du souvenir mais également son statut psychique.
Ce qui était initialement vécu comme une expérience actuelle tend progressivement à devenir un souvenir. Ce qui était subi peut être représenté. Ce qui demeurait étranger au sujet peut être progressivement réapproprié.
Dans cette perspective, l’EMDR apparaît non seulement comme une thérapie du retraitement mnésique mais également comme une thérapie favorisant l’intégration psychique de l’expérience traumatique.

5. Vignette clinique : de la reviviscence à l’appropriation subjective

Mme A., âgée de quarante-deux ans, consulte pour des symptômes persistants apparus à la suite d’un accident de la voie publique survenu quinze ans auparavant. Malgré l’absence de séquelles physiques majeures, elle présente depuis l’accident des épisodes récurrents d’anxiété intense lors de la conduite automobile, accompagnés de manifestations somatiques importantes : accélération cardiaque, sensation d’étouffement, tension musculaire diffuse et impression imminente de catastrophe.
Lors de l’évaluation clinique, Mme A. décrit une image intrusive particulièrement envahissante : celle du moment précis où elle aperçoit le véhicule venant percuter sa voiture. Cette image s’impose à elle de manière involontaire et déclenche immédiatement une réaction physiologique intense. La cognition négative associée est formulée ainsi : « Je vais mourir ». Bien que consciente du caractère passé de l’événement, elle rapporte avoir le sentiment de le revivre à chaque réactivation.
Cette dissociation entre savoir intellectuel et expérience émotionnelle constitue une caractéristique classique de la mémoire traumatique. Le sujet sait que l’événement appartient au passé mais son organisme continue à réagir comme si le danger était toujours présent.
Au cours du retraitement EMDR, la patiente est invitée à maintenir simultanément à l’esprit l’image cible, les émotions associées et les sensations corporelles présentes. Les premières séries de stimulations bilatérales s’accompagnent d’une forte activation émotionnelle et somatique. Progressivement, toutefois, les associations évoluent. Des souvenirs périphériques émergent, des éléments contextuels jusque-là absents deviennent accessibles et la perception globale de l’événement se transforme.
Après plusieurs séances, Mme A. décrit une modification significative de son rapport au souvenir. L’image demeure présente mais perd son caractère envahissant. La cognition initiale laisse progressivement place à une formulation différente : « J’ai eu peur de mourir, mais j’ai survécu ». Les manifestations physiologiques associées diminuent également de manière importante.
L’élément le plus remarquable concerne cependant l’évolution du récit subjectif. Alors qu’elle décrivait initialement un événement figé, isolé et étranger à son histoire, Mme A. parvient progressivement à l’inscrire dans une continuité biographique plus large. Elle déclare lors d’une séance : « Je sais maintenant que cela fait partie de ma vie, mais ce n’est plus toute ma vie ».
Cette formulation illustre particulièrement bien la transformation recherchée dans le traitement du psychotraumatisme : le passage d’une mémoire vécue comme une menace actuelle vers une mémoire autobiographique intégrée.

6. Discussion : de la mémoire de survie à la mémoire autobiographique

Les connaissances actuelles conduisent à considérer le psychotraumatisme comme un phénomène multidimensionnel impliquant simultanément les systèmes de mémoire, les réseaux émotionnels, les mécanismes neurovégétatifs et les processus de symbolisation.
Les recherches en neurosciences ont considérablement enrichi la compréhension de ces phénomènes. Les altérations observées au niveau des circuits amygdaliens, hippocampiques et préfrontaux permettent aujourd’hui de mieux comprendre la persistance des symptômes traumatiques et la difficulté des patients à distinguer le passé du présent. Les travaux portant sur la mémoire de travail et la reconsolidation mnésique apportent quant à eux des modèles plausibles pour expliquer certains effets observés au cours du retraitement EMDR.
Toutefois, réduire le traumatisme à une simple dysrégulation neurobiologique constituerait une simplification excessive. La clinique rappelle quotidiennement que le trauma engage toujours un sujet singulier, inscrit dans une histoire, une culture et un monde relationnel spécifiques.
L’effraction traumatique ne désorganise pas uniquement les systèmes cérébraux de la menace ; elle altère également la continuité de l’expérience subjective. Ce constat rejoint les perspectives développées par plusieurs auteurs psychanalytiques qui ont insisté sur les effets du trauma sur les capacités de représentation et de symbolisation.
Dans cette perspective, l’intérêt majeur de l’EMDR réside précisément dans sa capacité à articuler ces différents niveaux de fonctionnement. Le retraitement ne se limite pas à une désensibilisation émotionnelle. Il semble également favoriser un travail de liaison psychique permettant à des éléments jusque-là fragmentés de trouver progressivement une cohérence nouvelle.
Les modifications observées en clinique témoignent souvent de cette évolution. Les patients rapportent non seulement une diminution de leur souffrance mais également une transformation de leur rapport à l’événement. Les souvenirs deviennent racontables. Les affects deviennent pensables. Les sensations corporelles cessent progressivement d’être vécues comme des manifestations incompréhensibles et trouvent une signification dans l’histoire du sujet.
Cette évolution se comprend comme un processus de subjectivation. Ce qui était initialement subi comme une expérience étrangère est progressivement réapproprié comme partie intégrante de l’histoire personnelle. Le sujet cesse d’être uniquement agi par son passé et retrouve une capacité de positionnement vis-à-vis de celui-ci.
L’articulation entre neurosciences et clinique psychodynamique apparaît ici particulièrement féconde. Les premières permettent de comprendre certains mécanismes impliqués dans le maintien des symptômes traumatiques. La seconde rappelle que ces mécanismes s’inscrivent toujours dans l’expérience singulière d’un sujet confronté à un événement qui a bouleversé son rapport à lui-même, aux autres et au monde.

Ouverture : quelles convergences entre EMDR et pensée psychanalytique contemporaine ?

Les débats ayant longtemps opposé neurosciences et psychanalyse tendent aujourd’hui à s’estomper au profit d’approches davantage intégratives. Si leurs objets d’étude, leurs méthodes et leurs niveaux d’analyse demeurent différents, ces deux champs apparaissent comme complémentaires dans la compréhension du psychotraumatisme.
Les neurosciences permettent d’éclairer les mécanismes impliqués dans la mémoire traumatique, la régulation émotionnelle et les réponses neurophysiologiques de survie. Elles décrivent les modifications observées au niveau des réseaux cérébraux, des systèmes mnésiques et des mécanismes attentionnels. Elles expliquent comment certaines expériences demeurent associées à une activation persistante des circuits de la menace et comment les processus thérapeutiques modifie progressivement ces organisations neurofonctionnelles.
La clinique psychanalytique, quant à elle, s’intéresse davantage à la manière dont le sujet vit, représente et intègre ces expériences. Elle interroge les effets du trauma sur la continuité psychique, les capacités de symbolisation, les processus identificatoires et la construction de l’histoire subjective. Là où les neurosciences décrivent les mécanismes de la mémoire traumatique, la psychanalyse explore ce que devient cette mémoire dans l’économie psychique du sujet.
Dans cette perspective, l’EMDR apparaît comme une approche particulièrement intéressante. Son efficacité ne semble pas uniquement reposer sur une diminution de l’intensité émotionnelle des souvenirs traumatiques. Les observations cliniques mettent en exergue une transformation du rapport du sujet à son histoire. Des expériences initialement vécues sous forme d’images fragmentées, de sensations corporelles ou d’états émotionnels massifs deviennent progressivement représentables, racontables et pensables.
L’une des hypothèses les plus fécondes considère que le retraitement EMDR transforme une mémoire de survie en mémoire subjective. Le souvenir ne disparaît pas ; il change de statut. Ce qui était vécu comme une menace actuelle devient progressivement un événement appartenant à l’histoire du sujet. Ce qui faisait effraction peut être intégré dans une continuité biographique. Ce qui demeurait étranger à soi peut être progressivement réapproprié.
Ainsi, loin d’opposer neurosciences et psychanalyse, le psychotraumatisme invite peut-être à les penser ensemble. Les premières permettent de comprendre comment le trauma s’inscrit dans les systèmes de mémoire et de régulation. La seconde rappelle que ces mécanismes concernent toujours un sujet singulier, engagé dans un travail permanent de représentation et de construction de soi. C’est probablement dans cette articulation que réside aujourd’hui l’une des voies les plus prometteuses pour comprendre les processus thérapeutiques à l’œuvre dans le traitement du trauma.

Conclusion

L’évolution des connaissances contemporaines permet aujourd’hui de dépasser l’opposition parfois artificielle entre approches neurobiologiques et approches psychodynamiques du psychotraumatisme. Les données scientifiques les plus récentes montrent que les symptômes traumatiques résultent d’interactions complexes entre mémoire, émotion, cognition, régulation physiologique et processus de représentation.
Dans ce contexte, l’EMDR apparaît comme une approche particulièrement intéressante en raison de sa capacité à mobiliser simultanément plusieurs niveaux de fonctionnement. Les recherches actuelles suggèrent que son efficacité repose sur l’action conjointe de mécanismes impliquant la mémoire de travail, la reconsolidation mnésique, la régulation émotionnelle et la restauration progressive de la flexibilité neurovégétative.
Cependant, les transformations observées en clinique invitent à élargir cette compréhension. Le retraitement ne concerne pas uniquement la diminution de la détresse émotionnelle associée au souvenir traumatique. Il favorise aussi un processus plus profond de symbolisation et de subjectivation qui facilite l’intégration progressive de l’expérience dans l’histoire psychique du sujet.
L’hypothèse développée dans cet article est que l’EMDR contribue à transformer une mémoire organisée autour des mécanismes de survie en une mémoire autobiographique intégrée. Ce passage constitue probablement l’un des enjeux centraux de la guérison traumatique. Il permet au sujet de ne plus être continuellement ramené vers l’événement mais de retrouver la possibilité de l’inscrire dans son histoire sans avoir à le revivre.
Ainsi comprise, la thérapie EMDR apparaît non seulement comme une méthode de retraitement de la mémoire traumatique mais également comme un dispositif favorisant la réappropriation subjective de l’expérience traumatique et la restauration de la continuité psychique.

Fabienne Tronsens – Juin 2026 – Institut Français de Psychanalyse©

Références

Alberini, C. M., & LeDoux, J. E. (2013). Memory reconsolidation. Current Biology, 23(17), R746–R750. https://doi.org/10.1016/j.cub.2013.06.046

Baddeley, A. D. (2012). Working memory: Theories, models, and controversies. Annual Review of Psychology, 63, 1–29. https://doi.org/10.1146/annurev-psych-120710-100422

Boccia, M., Piccardi, L., Guariglia, P., & Giannini, A. M. (2016). Neural correlates of psychotherapy for post-traumatic stress disorder: A systematic review. Frontiers in Psychology, 7, 1294. https://doi.org/10.3389/fpsyg.2016.01294

Brewin, C. R. (2014). Episodic memory, perceptual memory, and their interaction: Foundations for a theory of posttraumatic stress disorder. Psychological Bulletin, 140(1), 69–97. https://doi.org/10.1037/a0033722

Brewin, C. R., Gregory, J. D., Lipton, M., & Burgess, N. (2010). Intrusive images in psychological disorders: Characteristics, neural mechanisms, and treatment implications. Psychological Review, 117(1), 210–232. https://doi.org/10.1037/a0018113

Ciccone, A., & Ferrant, A. (2015). Honte, culpabilité et traumatisme. Dunod.

Crocq, L. (2012). Les traumatismes psychiques de guerre. Odile Jacob.

de Jongh, A., de Roos, C., El-Leithy, S., Matthijssen, S. J. M. A., Hornsveld, H., & van den Hout, M. (2024). State of the science: Eye movement desensitization and reprocessing (EMDR) therapy. Journal of Traumatic Stress, 37(2), 245–262.

Ehlers, A., & Clark, D. M. (2000). A cognitive model of posttraumatic stress disorder. Behaviour Research and Therapy, 38(4), 319–345. https://doi.org/10.1016/S0005-7967(99)00123-0

Fenster, R. J., Lebois, L. A. M., Ressler, K. J., & Suh, J. (2018). Brain circuit dysfunction in post-traumatic stress disorder: From mouse to man. Nature Reviews Neuroscience, 19(9), 535–551. https://doi.org/10.1038/s41583-018-0039-7

Freud, S. (1920/2010). Au-delà du principe de plaisir. Payot. (Œuvre originale publiée en 1920)

Golse, B. (2010). Le traumatisme psychique. Presses Universitaires de France.

Guillaumin, J. (1985). Le trauma. Presses Universitaires de France.

Hinojosa, C. A., George, S. A., Ben-Zion, Z., Stevens, J. S., Helpman, L., Etkin, A., & Jovanovic, T. (2024). Neuroimaging of posttraumatic stress disorder in adults and youth. Molecular Psychiatry, 29, 1123–1144.

Janin, C. (1996). Figures et destins du traumatisme. Presses Universitaires de France.

Lane, R. D., Ryan, L., Nadel, L., & Greenberg, L. S. (2015). Memory reconsolidation, emotional arousal and the process of change in psychotherapy. Behavioral and Brain Sciences, 38, Article e1. https://doi.org/10.1017/S0140525X14000041

Lebigot, F. (2011). Traiter les traumatismes psychiques : clinique et prise en charge. Dunod.

LeDoux, J. E. (2015). Anxious: Using the brain to understand and treat fear and anxiety. Viking.

Nader, K., & Hardt, O. (2009). A single standard for memory: The case for reconsolidation. Nature Reviews Neuroscience, 10(3), 224–234. https://doi.org/10.1038/nrn2590

Pagani, M., Amann, B. L., Landin-Romero, R., & Carletto, S. (2017). Eye movement desensitization and reprocessing and slow wave sleep: A putative mechanism of action. Frontiers in Psychology, 8, 1935. https://doi.org/10.3389/fpsyg.2017.01935

Porges, S. W. (2011). The polyvagal theory: Neurophysiological foundations of emotions, attachment, communication, and self-regulation. W. W. Norton.

Rauch, S. L., Shin, L. M., & Phelps, E. A. (2006). Neurocircuitry models of posttraumatic stress disorder and extinction. Biological Psychiatry, 60(4), 376–382. https://doi.org/10.1016/j.biopsych.2006.03.004

Roussillon, R. (1999). Agonie, clivage et symbolisation. Presses Universitaires de France.

Roussillon, R. (2013). Manuel de psychologie et psychopathologie clinique générale. Elsevier Masson.

Sack, M., Lempa, W., & Lamprecht, F. (2008). Assessment of psychophysiological stress reactions during a traumatic reminder in patients treated with EMDR. Journal of EMDR Practice and Research, 2(1), 15–23.

Seok, J. W., Kim, S. H., Lee, H. J., & Kim, J. J. (2024). Neurocognitive mechanisms underlying EMDR therapy: Current evidence and future directions. Journal of Clinical Medicine, 13(18), 5633.

Shapiro, F. (2018). Eye Movement Desensitization and Reprocessing (EMDR) Therapy: Basic principles, protocols and procedures (3rd ed.). Guilford Press.

Siegel, D. J. (2012). The developing mind (2nd ed.). Guilford Press.

Stoklosa, J., Stevens, J. S., Jovanovic, T., & Rauch, S. L. (2025). Neural mechanisms of fear processing and regulation in PTSD: Emerging evidence from large-scale neuroimaging studies. Current Psychiatry Reports, 27(1), 1–15.

Thayer, J. F., & Lane, R. D. (2009). Claude Bernard and the heart–brain connection: Further elaboration of a model of neurovisceral integration. Neuroscience & Biobehavioral Reviews, 33(2), 81–88. https://doi.org/10.1016/j.neubiorev.2008.08.004

Torres-Giménez, A., Garcia-Gibert, C., Gelabert, E., Mallorquí, A., Segu, X., Roca-Lecumberri, A., Martínez, A., Giménez, Y., & Sureda, B. (2024). Efficacy of EMDR for early intervention after a traumatic event: A systematic review and meta-analysis. Journal of Psychiatric Research, 174, 73–83.

Van den Hout, M. A., & Engelhard, I. M. (2012). How does EMDR work? Journal of Experimental Psychopathology, 3(5), 724–738.

Van der Kolk, B. A. (2014). The body keeps the score: Brain, mind, and body in the healing of trauma. Viking.

Wadji, D. L., Martin-Soelch, C., & Camos, V. (2022). Can working memory account for EMDR efficacy in PTSD? BMC Psychology, 10(245). https://doi.org/10.1186/s40359-022-00951-0

World Health Organization. (2013). Guidelines for the management of conditions specifically related to stress. World Health Organization.

Wright, S. L., Karyotaki, E., Cuijpers, P., Bisson, J. I., Papola, D., Witteveen, A. B., et al. (2024). EMDR versus other psychological therapies for PTSD: An individual participant data meta-analysis. Psychological Medicine, 54(8), 1580–1588.

 34RL1H3   Copyright Institut Français de Psychanalyse

Mémoire, perte et transmission générationnelle

L’art de perdre[1] : une lecture psychanalytique

Rim Ghellab – Mai 2026

« Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir. »
Marcel Proust, Du côté de chez Swan, À la recherche du temps perdu, 1913

« C’est donc que ce tintement y était toujours, et aussi, entre lui et l’instant présent, tout ce passé indéfiniment déroulé que je ne savais pas que je portais ».
Marcel Proust, Le temps retrouvé, À la recherche du temps perdu, 1927

∴

Sommaire

Photo©Autorisation Brahim Benkirane
Photographie© Autorisation Brahim Benkirane

Introduction
Mémoire : de la trace à la transformation
Élaboration de la transmission
. Ali : la perte figée
. Hamid : la mise à distance
. Naïma : l’ouverture
Conclusion

∴

Introduction

On parle souvent de la mémoire comme d’un ensemble de souvenirs, comme si se souvenir suffisait à faire mémoire.
Pourtant, ce n’est pas toujours ce que l’on observe. La mémoire ne se confond pas avec le souvenir : on peut se souvenir sans transformer, et aussi être transformé par des expériences dont on ne se souvient pas.
Ce décalage est troublant et il oblige à reconsidérer ce qu’on entend par mémoire.
La mémoire n’est pas seulement ce dont on se souvient. C’est d’abord et aussi ce qui est inscrit, ce qui continue d’agir, longtemps après, sans qu’on le sache. C’est ce qui se transmet d’une génération à une autre, et ce n’est pas toujours une histoire racontée. C’est parfois ce qui n’a pas pu être dit, ce qui n’a pas été reconnu, ce qui est resté sans mots, sans espace pour exister.
La mémoire dans ce sens-là, est moins du côté du passé que du côté de ce qui reste.
Et ce qui reste, souvent, c’est une perte, pas forcément visible ou clairement nommée ; c’est quelque chose qui n’a pas trouvé sa place dans le récit, quelque chose qui n’est jamais devenu ni souvenir ni deuil, et qui continue pourtant d’agir, en silence, dans les peurs, dans certains choix qu’on ne comprend pas toujours, dans les loyautés qu’on n’a pas vraiment choisies.
Parfois, cela passe simplement par les enfants.
C’est cette question, discrète, tenace, qu’Alice Zéniter met au cœur de L’Art de perdre.
A travers trois générations, Ali, Hamid et Naïma, elle montre ce que devient une perte lorsqu’elle ne peut pas être transformée en récit ; ce qu’elle fait aux gens, ce qu’elle leur laisse, ce qu’elle leur transmet malgré eux.
Ce qui m’intéresse ici, ce n’est pas ce que cette perte devient psychiquement, c’est surtout cette question : que se passe-t-il lorsqu’une génération ne peut pas symboliser ce qu’elle a vécu, et que c’est cette impossibilité, précisément qui se transmet à la suivante ?
C’est à partir de cette question que je propose de lireL’art de perdre, en m’appuyant sur quelques notions psychanalytiques : la trace, le trauma, la symbolisation, et ce que Lacan appelle la castration symbolique.

Mémoire : de la trace à la transformation

Freud l’a montré très tôt : la vie psychique ne s’organise pas autour du souvenir conscient, mais autour de la trace. Toute expérience laisse une inscription dans le psychisme, même lorsque le sujet n’en garde aucun souvenir. Ce qui n’est pas remémoré ne disparaît pas, il revient autrement, sous forme de répétition plutôt que de souvenir[2], comme le retour insistant de ce qui n’a pas pu être élaboré[3].
On ne se souvient pas toujours de ce qui nous a marqué, et parfois, on le rejoue, on le met en scène sans le savoir. C’est ce que Koreicho[4] formule ainsi : la mémoire n’est pas un stockage. Elle désigne le processus par lequel une trace peut – ou non – être transformée, représentée, intégrée. Le symptôme comme réminiscence, le rêve comme remaniement, le transfert comme actualisation. Ce qui n’a pas été élaboré ne disparaît pas, il insiste.
Freud souligne également que la perte constitue une expérience psychique fondamentale[5]. Toute perte appelle un travail de deuil, un travail intérieur qui permet de reconnaître ce qui n’est plus et de le transformer progressivement en souvenir ; lorsque ce travail ne peut pas s’accomplir, la perte ne disparaît pas pour autant. Elle reste active et continue d’organiser la vie psychique, parfois de manière entièrement silencieuse.
Ferenczi[6] lui, déplace la question du traumatisme en montrant que ce qui rend une expérience traumatique n’est pas seulement la violence de l’événement lui-même, c’est surtout l’absence de reconnaissance qui l’accompagne. Ce qui n’est pas reconnu par l’entourage ne peut pas être symbolisé, intégré, pensé. L’expérience reste alors comme enclavée dans le psychisme, sans issue. On pourrait dire que le traumatisme c’est ce qui arrive sans témoin, sans la possibilité d’être entendu et donc d’être transformé en récit. De là, se pose la question de la transmission.
Abraham et Torok[7] montrent que certaines expériences non symbolisées ne se transforment pas, elles s’incorporent, comme enfermées dans ce qu’ils appellent une crypte. Ce qui n’a pas pu être dit ou pensé par une génération, peut alors passer à la suivante, non pas sous la forme d’une histoire racontée, mais sous celle d’un silence, d’un malaise, d’affects étranges, dont on ne comprend pas bien l’origine. C’est ce qu’ils nomment lefantôme : la transmission de ce qui n’a jamais été formulé.
Tous les sujets ne répondent pas de la même façon à ce type d’héritage. Winnicott[8] permet de penser une autre forme d’organisation psychique avec la notion defaux self. Lorsque l’environnement ne laisse pas de place à l’expression subjective, le sujet peut s’organiser autour de l’adaptation, s’ajuster pour survivre psychiquement et socialement, ceci au prix d’une mise à distance de certains affects, de certaines parties de lui-même.
La question devient alors celle de la symbolisation. Roussillon[9] insiste sur ce point : symboliser, ce n’est pas simplement se souvenir, c’est transformer une expérience en quelque chose qui peut être partagé, représenté, mis en mots. Cela suppose que l’affect et la représentation puissent se lier. Sans cette liaison, l’expérience reste à l’état brut, elle continue d’agir, mais elle ne peut pas être pensée.
Green, avec la notion de travail du négatif[10] montre que toute perte implique un travail psychique, celui d’intégrer l’absence, d’accepter ce qui manque, de faire une place à ce qui n’est plus. Le négatif n’est pas seulement destruction, il est aussi, paradoxalement, une condition de la pensée. On ne pense vraiment qu’à partir de ce qui fait défaut.
Aulagnier[11], elle, souligne que certains évènements excèdent les capacités de symbolisation, du sujet comme du groupe. Ils ne peuvent pas être immédiatement intégrés, et doivent être repris, retravaillés, réélaborés pour devenir pensables, et éventuellement transmissibles.
Laplanche[12]permet enfin d’introduire une dimension essentielle, selon quoi la mémoire se construit souvent après coup. Une expérience peut rester longtemps sans signification apparente, puis être réinterprétée plus tard, et prendre alors une valeur structurante, ou au contraire, traumatique. La mémoire n’est pas seulement ce qui a été vécu, c’est aussi ce qui est reconstruit, réinterprété à la lumière du présent.
La perspective lacanienne vient replacer tout cela dans une dimension plus fondamentale encore. La perte ne renvoie pas seulement à un événement biographique particulier ; elle intègre une dimension structurale de l’expérience humaine.
La castration symbolique c’est l’acceptation qu’il existe un manque irréductible, qu’aucune restitution totale n’est possible, que quelque chose sera toujours absent[13]. La question n’est donc pas uniquement ce que le sujet a perdu, mais la manière dont il se situe face à ce manque[14], comment il l’habite, comment il le traverse, et ce qu’il en fait.

Élaboration de la transmission : ce qui ne se transforme pas se transmet.

Les trois générations de ce roman ne vivent pas seulement dans l’ombre d’un événement historique. Elles vivent dans l’ombre d’une perte, et chacune de ces générations à sa façon, trouve une manière de faire avec.
Ali reste fixé à cette perte, Hamid tente de s’en détacher, Naïma, essaie, elle, de la regarder en face.
Ces trois positions ne sont pas des étapes d’un progrès. Ce sont trois réponses différentes à une même impossibilité qui est :
On ne revient pas à l’origine, on ne répare pas totalement ce qui a été perdu
C’est ce que la psychanalyse appelle la castration symbolique, qui est, non pas une mutilation, mais l’acceptation que quelque chose manquera toujours, et qu’aucune restitution n’est possible.

Ali : la perte figée

Ali ne parle pas de la perte. Il vit dedans.
La perte de la terre, du statut, du monde dans lequel il avait une place, et tout cela ne trouve jamais d’espace pour être reconnu, nommé, traversé. Alors ça ne se transforme pas. Ça reste là, figé, comme un corps étranger dans le psychisme.

« Pas l’Algérie, non, plus jamais. Il faut oublier l’Algérie. »

Cette phrase n’exige pas l’oubli, elle dit exactement le contraire : quelque chose est trop présent pour être dit, trop lourd pour être mis en mots. L’injonction à oublier, c’est souvent la trace la plus visible de ce qu’on ne peut pas oublier.
Chez Ali, la rencontre ne se raconte pas. Elle s’impose, en devenant la structure invisible à partir de laquelle tout le reste s’organise, sans que personne, lui le premier, n’en soit tout à fait conscient.

Hamid : la mise à distance

Hamid, lui, ne reste pas figé. Il avance, résolument, même. Il apprend la langue, s’intègre, réussit. Il peut parler de l’histoire familiale. Il peut l’évoquer, y faire référence. Seulement, il le fait sans en être affecté, comme si les mots étaient là et que quelque chose manquait derrière. Freud appelait ça l’isolation[15] ; l’affect se trouve coupé de la représentation, neutralisé. On pense sans ressentir, on raconte sans être touché[16] . Winnicott permettrait de lire cela comme une forme d’adaptation, une manière de tenir debout quand l’environnement ne laisse pas de place à ce que l’on ressent vraiment. C’est une solution avec ses limites.

« Le silence n’est pas un espace neutre : c’est un écran sur lequel chacun projette ce qu’il veut. »

Ce que Hamid ne transmet pas ne disparaît pas pour autant. Ce qu’il ne transmet pas change de forme, et arrive quand même à Naïma, autrement mais lui arrive.

Naïma : l’ouverture

Naïma n’a pas vécu l’événement. Elle en porte pourtant quelque chose, non pas sous forme de souvenir, mais sous forme de manque. Un vide, dont elle ne sait pas bien quoi faire au départ, et qui ne la lâche pas. Ce qui change avec elle, c’est qu’elle ne cherche pas à combler le vide, ni à retrouver une origine perdue. Elle cherche à comprendre. Son voyage en Algérie lui montre qu’il n’y a pas de retour. Alors, quelque chose dans cette reconnaissance-là lui permet d’avancer autrement.

« On ne choisit pas son origine. Mais on peut choisir ce qu’on en fait. »

Chez Naïma n’est plus un structure qui s’impose, ni une distance qu’on maintient. Elle devient un travail, quelque chose qu’on peut regarder, toucher, mettre en mouvement, pour peut-être en devenir le sujet.

Conclusion

L’Art de perdre montre quelque chose d’humble, de juste : c’est un roman sur ce que devient une perte quand elle trouve pas de mots.

« Ils veulent une vie entière, pas une survie. »

Entre survivre et vivre, il y a ce travail – là, invisible, souvent douloureux, jamais vraiment fini. Il ne fait pas disparaître la perte, il lui donne une place, une forme dans laquelle elle peut être portée sans tout écraser. Ce que le roman nous suggère, c’est que la transmission entre générations ne dépend pas tant de ce qui a été raconté que de ce qui a pu être transformé. Là où la perte reste brute, elle passe comme silence. Là où elle est tenue à distance, elle passe comme absence. Là où elle a pu être traversée, elle peut devenir histoire, quelque chose qu’on transmet autrement, et devient habitable. La psychanalyse appelle cela la symbolisation. La littérature, à sa manière, fait la même chose. Et c’est peut-être pour ça que ce roman existe, non pas pour raconter ce qui s’est passé, mais pour faire quelque chose de ce qui ne reviendra pas.

Rim Ghellab – Mai 2026 – Institut Français de Psychanalyse©


[1] Zéniter, A., L’Art de perdre. Paris, Flammarion, 2017

[2] Freud, S. (1920).  Au-delà du principe de plaisir (1920). Presses Universitaires de France.

[3] Freud, S. (2009). Deuil et mélancolie (1917). In Métapsychologie. Presses Universitaires de France.

[4] Koreicho, N. (2026).  La mémoire en psychanalyse : Mémoire, affect et représentation

[5] Freud, S. (2009). Deuil et mélancolie (1917). In Métapsychologie. Presses Universitaires de France.

[6] Ferenczi, S. (1932). Confusion de langue entre les adultes et l’enfant. In Œuvres complètes. Paris : Payot

[7] Abraham, N., & Torok, M. (1978). L’écorce et le noyau. Paris: Flammarion.

[8] Winnicott, D. W. (1960). Ego distortion in terms of true and false self. In The maturational processes and the facilitating environment. London: Hogarth Press.

[9] Roussillon, R. (1991). Paradoxes et situations limites de la psychanalyse. Presses Universitaires de France.

[10] Green, A. (1993). Le travail du négatif. Paris : Minuit

[11] Aulagnier, P. (1975). La violence de l’interprétation. Presses Universitaires de France

[12] Laplanche, J. (1992). La révolution copernicienne inachevée. Paris : Aubier.

[13] Lacan, J. (1956-1957). Le Séminaire, Livre IV : La relation d’objet. Paris : Seuil

[14] Lacan, J. (1964). Le Séminaire, Livre XI : Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse. Paris : Seuil.

[15] Freud, S. (1920). Au-delà du principe de plaisir. Presses Universitaires de France.

[16] Freud, S. (1926). Inhibition, symptôme et angoisse. Presses Universitaires de France.

 34RL1H3   Copyright Institut Français de Psychanalyse

L’effacement de la mémoire dans les régimes totalitaires

Guy Decroix – Mai 2026

« La mémoire est la sentinelle de l’esprit. »
William Shakespeare, Macbeth, 1906

L’effacement de la mémoire sous le communisme


Sommaire

Introduction

L’abbaye dans une forêt de chênes, Caspar David Friedrich, 1809-1810. Alte Nationalgalerie, Berlin (Allemagne).

1. « Du passé faisons table rase » : effacement du passé et processus de refoulement
2. « Ce qui fut n’a jamais été camarade » : mécanisme de déni dans l’idéologie
3. « Les dieux ont soif, et il faut que le sang des hommes les désaltère » : la violence au service de l’effacement et du déni
4. Psychopathologie du présent : figures contemporaines du malaise
5. De la chute d’une idéologie à une nouvelle forme d’engagement politique

Introduction                                       

À travers les siècles, les régimes et systèmes idéologiques aspirant à l’hégémonie ont partagé une même économie psychique, au-delà de la domination des hommes : opérer sur les processus de symbolisation du passé afin d’en déterminer les modalités de remémoration au sein du collectif. Dans sa dystopie 1984, George Orwell, énonce, avec la rigueur d’une loi, le principe de « mutabilité » propre aux régimes totalitaires : « Qui contrôle le passé contrôle l’avenir ; qui contrôle le présent contrôle le passé. » Un tel principe trouve d’ailleurs un précédent dans l’Antiquité romaine, avec la pratique de la damnatio memoriae, par laquelle une figure politique était vouée à l’effacement : son nom retranché des inscriptions publiques, ses effigies détruites ou renversées. Il ne s’agissait pas seulement d’effacer une trace matérielle, mais de produire une véritable forclusion symbolique, visant à retrancher le sujet de la mémoire commune, comme s’il n’avait jamais eu lieu dans l’ordre de l’histoire.
Des dérives idéologiques du communisme au Troisième Reich, en passant par certaines formes contemporaines de radicalisation politique (islamisme) ou culturelle (wokisme), une même logique portée par une idéologie à visée de complétude et de clôture, semble hanter l’histoire : éradiquer les mémoires concurrentes afin d’ériger une mémoire unique en souverain absolu. Cette dynamique peut être comprise, dans une perspective psychanalytique, comme une tentative de maîtrise de l’angoisse liée à l’hétérogénéité du réel, par la production d’un récit totalisant et fermé sur lui-même. Quelles que soient les modalités empruntées dans le champ religieux, politique ou culturel, nous sommes toujours saisis par le même vertige : celui d’un monde devenu sourd à l’héritage et réfractaire à la complexité. Censures, massacres, falsifications, épurations morales, réécritures idéologiques. Les moyens varient, mais la visée demeure identique : effacer pour refonder. Dans cette perspective, les processus à l’œuvre évoquent des mécanismes psychiques bien repérés : refoulement du passé, déni des contradictions, clivage des représentations, voire projection des conflits internes sur des figures désignées comme ennemies. Lorsque ces mécanismes s’institutionnalisent, ils produisent non seulement une altération du rapport au réel, mais aussi une homogénéisation forcée des subjectivités. Dès lors qu’une mémoire en efface une autre, qu’une voix devient suspecte ou qu’une vérité s’érige en dogme, la pensée s’appauvrit et la liberté vacille. Comment deux régimes totalitaires, communisme et nazisme, mobilisent-ils, selon des modalités différenciées mais structurellement analogues, des dispositifs psychiques et des formations discursives récurrentes visant à homogénéiser les subjectivités et à neutraliser la pluralité des élaborations mémorielles ? Nous chercherons à analyser, à partir des données historiques, les processus psychiques à l’œuvre dans le champ politique, en opérant un déplacement de certains concepts psychanalytiques vers le domaine du discours politique et de l’idéologie.
Précisons enfin que la mémoire ici interrogée est une mémoire contemporaine, habitée par des sujets qui, au cœur d’un tumulte conflictuel, décident de ne pas oublier. Il fut pourtant un temps où, dans les deux grandes matrices culturelles de la pensée occidentale, la mémoire appartenait aux dieux. Dans la mythologie grecque, tissée d’allégories, Mnémosyne, mère des Muses, veillait sur les récits cosmiques et les exploits humains. La mémoire grecque ne visait pas la restitution fidèle du passé : elle était souffle, liée au poète inspiré – « Chante, ô Muse » – plutôt qu’à l’établissement d’un savoir historique au sens moderne. Si elle est sans héritage, l’oubli (Léthé), en revanche, est redouté. Les morts de l’Hadès qui boivent l’eau du fleuve Léthé s’éteignent dans l’oubli d’eux-mêmes ; inversement, les initiés aux mystères d’Éleusis s’abreuvent à la source de Mnémosyne afin de préserver leur identité dans l’au-delà. Ainsi, mémoire et oubli ne s’opposent pas simplement : ils structurent une économie symbolique où se joue la possibilité même de la permanence du sujet. Dans la Bible, qui n’est pas une mythologie mais un recueil d’histoires qui s’écrivent, la mémoire cesse d’être poétique pour devenir éthique et impérative, indissociable de l’obéissance et de l’alliance avec Dieu : « Souviens-toi que tu étais esclave en Égypte », ordonne le Deutéronome. L’oubli, dès lors, ne constitue pas une simple défaillance mnésique, mais une faute, une atteinte portée au lien symbolique, susceptible d’entraîner la déliaison d’avec l’Autre divin. La plainte récurrente des prophètes le rappelle : « ils ont oublié leur Dieu. » Cette mémoire, sans cesse réactivée par les rites et les fêtes, au premier rang desquelles Pessa’h, opère comme une scène de réinscription. Le « peuple du Livre » se constitue ainsi comme peuple de la mémoire, assigné à la tâche de se rappeler son origine afin d’orienter son devenir. Ce travail de remémoration ne se réduit pas à une conservation du passé : il engage une transmission, au sens d’un passage de témoin, où le récit et le rituel assurent la reprise des événements fondateurs dans l’actualité du présent. Cette mémoire institue une temporalité où le passé ne cesse de faire retour dans le présent, sous la forme d’une injonction.

La mémoire contemporaine témoigne d’un déplacement majeur, en passant du primat du symbolique, autrefois structuré par la Loi, vers une centralité du trauma, liée à la prise en compte historique des crimes de masse et des entreprises d’extermination. Ce déplacement peut être interprété, dans une perspective psychanalytique, comme un affaiblissement des cadres symboliques traditionnels au profit d’un rapport plus immédiat, et souvent plus brut, au réel de la violence historique. Elle se situe dès lors entre le devoir de mémoire pluriel, marqué par les conflits autour des guerres coloniales, des génocides et d’autres violences historiques, avec leur cortège de controverses, de concurrences victimaire, parfois de censures inversées et aux témoignages fragiles des « écrivains de la mémoire » qui s’expriment à la première personne, tels Primo Levi, Elie Wiesel ou Charlotte Delbo, avec une parole fragmentaire, souvent hantée par l’impossibilité même de dire. Dans cette configuration, la mémoire contemporaine apparaît moins comme un savoir stabilisé que comme un champ conflictuel, traversé par des tensions entre transmission, oubli et élaboration. Elle engage le sujet dans un travail psychique toujours inachevé, où le passé ne peut être ni totalement symbolisé ni entièrement effacé, mais persiste comme une trace insistante, au croisement de l’histoire et de l’inconscient.

« Le mensonge organisé tend à effacer la ligne même qui sépare la vérité du mensonge. » 
Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme, 1951 

Notre approche, consacrée aux modalités d’effacement de la mémoire au sein des régimes communistes, choisit de circonscrire son analyse au seul régime soviétique. Cette restriction imposée par des contraintes de format ne procède pas d’une hiérarchisation des expériences historiques mais d’un choix méthodologique. L’expérience soviétique peut être envisagée comme un lieu paradigmatique d’analyse des modalités de l’effacement : celui-ci ne se réduit pas à un simple mécanisme de contrôle autoritaire, mais s’impose comme une opération structurante au cœur même de la fabrique idéologique. Rappelons à cet égard que Hannah Arendt, dans son analyse du totalitarisme, inscrit le système communiste dans la même catégorie que le nazisme. Pour l’auteur, l’idéologie totalitaire ne consiste pas tant à nier le réel, qu’à en opérer une dissolution : elle lui substitue une cohérence fictive, close sur elle-même et indifférente à l’épreuve de l’expérience. Une telle dynamique peut être rapprochée, dans une perspective psychanalytique, du rapport au Réel au sens lacanien : non pas ce qui n’existe pas, mais ce qui, au contraire, persiste comme irréductible, résistant à toute tentative de symbolisation. Par ailleurs, Arendt opère une distinction entre dictatures et régimes totalitaires. Les premières relèvent d’une logique de captation du pouvoir qui, bien qu’autoritaire, laisse subsister des espaces différenciés (religion, vie privée, culture), où le sujet peut encore s’inscrire comme divisé. Les seconds, en revanche, visent une emprise totale, tendant à saturer l’ensemble du champ symbolique : l’idéologie y fonctionne comme un discours sans faille apparente, soutenu par la terreur, et cherchant à suturer toute division subjective, jusqu’à prétendre refonder l’humain lui-même. Sous la censure soviétique (archives verrouillées, photographies retouchées, biographies réécrites, silences méthodiquement orchestrés) se déploie une entreprise plus vaste et plus insidieuse : la reconfiguration du passé, modelé selon les impératifs du pouvoir. La retouche des photographies officielles, qui consiste à effacer les nombreux « ennemis du régime » (Trotski, Boukharine, etc.) de l’ensemble des archives historiques, ne constitue pas seulement une arme de propagande, mais s’apparente à une tentative d’abolition symbolique : faire disparaître les traces mêmes de ce qui, dans l’histoire, introduit de la discontinuité, du conflit et de l’altérité. Ces pratiques de censure excèdent le simple contrôle politique de l’histoire : elles s’inscrivent dans des dynamiques collectives qui mobilisent des mécanismes psychiques individuels tels que l’identification et l’idéalisation du chef, mis en évidence par Freud dans Psychologie des masses et analyse du moi. Le leader y occupe la place d’un idéal du moi, autour duquel se cristallisent les identifications, au prix d’un affaiblissement des instances critiques. Ce processus favorise une régression vers des modes de fonctionnement psychique plus archaïques, caractérisés par une moindre tolérance à l’ambivalence et à la contradiction. Ainsi les foules ne sont pas irrationnelles, mais obéissent à la logique du fantasme, de l’idéal du moi et du besoin de meneur. Alors que la démocratie, à l’instar de la névrose, est un compromis fragile qui tente de gérer les conflits sans les nier, de vivre avec son altérité sans la détruire, le régime totalitaire s’appuie sur ces ressorts inconscients pour homogénéiser les subjectivités et imposer un récit univoque, purgé de toute conflictualité. Loin de se limiter à une simple manipulation du passé, l’effacement de la mémoire dans le régime soviétique engage une transformation profonde du rapport au réel, au symbolique et à la subjectivité elle-même. Dès lors, une question s’impose : comment les régimes communistes parviennent-ils à faire disparaître le passé, entre refoulement et déni ? »

1. « Du passé faisons table rase » : effacement du passé et processus de refoulement

« Le refoulé est indestructible. »
Sigmund Freud, Métapsychologie, 1915

La formule « Du passé faisons table rase », issue de L’Internationale, condense à elle seule l’ambition révolutionnaire d’une rupture radicale avec l’histoire antérieure. Les régimes communistes, dans leurs dérives soviétiques, ne se limitent pas à une transformation politique ou économique mais se distinguent par une modalité radicale de mise à distance du réel historique. Leur rapport à la mémoire se caractérise par une exigence de maîtrise et de réécriture qui conduit à l’effacement systématique de certains événements, tant dans le récit collectif que dans la transmission familiale.                                                  

Les purges staliniennes

Comme le rappelle Romain Ducoulombier[1] : « La grande terreur en Union soviétique est le plus grand massacre d’État jamais perpétré en Europe en temps de paix. En seize mois, d’août 1937 à novembre 1938, plus d’un million et demi de personnes sont arrêtées, 1,3 million sont condamnées et au moins 680 000 sont exécutées : un citoyen soviétique sur cinq est incarcéré, un sur deux mis à mort. » Le principe de la purge régulière du Parti est formulé par Vladimir Ilitch Lénine au début des années 1920 : afin de préserver la cohésion et de maintenir l’intensité de l’engagement militant, il devient nécessaire d’écarter les éléments qualifiés d’« opportunistes » ayant pénétré ses rangs. Cette exigence de pureté peut être rapprochée du mécanisme de refoulement. Il ne s’agit pas seulement d’éliminer physiquement des individus, mais d’effacer leur inscription symbolique dans l’histoire. Le passé est alors lissé, réorganisé, débarrassé de ses contradictions, au profit d’un récit unifié, conforme à l’idéologie dominante. Ce travail d’effacement vise à maintenir hors du champ symbolique tout ce qui pourrait introduire du conflit ou de l’ambivalence. Ce processus témoigne également de la formation d’un idéal commun auquel les sujets sont appelés à s’identifier. Il relève de mécanismes d’identification et d’intériorisation d’un même idéal du moi. Le sentiment de cohésion du groupe, tel que Freud le développe dans Psychologie des foules et analyse du moi, repose précisément sur cette opération : « Une foule primaire est une somme d’individus qui ont mis un seul et même objet à la place de leur idéal du moi et se sont, en conséquence, identifiés les uns aux autres dans leur moi. » Cependant, cette cohésion ne se maintient qu’au prix de mécanismes défensifs tels que le clivageet laprojection. Les éléments incompatibles avec l’idéal sont rejetés à l’extérieur du groupe et désignés comme ennemis, tandis que toute conflictualité interne tend à être déniée. Ce fonctionnement produit une simplification radicale du réel, réduit à une opposition binaire entre le pur et l’impur, le fidèle et le traître.

Les massacres par la famine

Ils constituent une autre modalité extrême de cet effacement. Comme le souligne Thierry Wolton[2] : « La totalité des famines communistes du XXe siècle ont fait autant de victimes que les deux guerres mondiales réunies, soit entre 50 et 70 millions de morts selon les estimations. Tous disparus de nos jours dans le grand trou noir de la mémoire du siècle. On peut mettre cette amnésie au compte de l’immunité communiste, cet anneau de Gygès qui rend aujourd’hui encore invisible les crimes commis au nom de cette idéologie ». Ce passé est perçu comme une menace dans la mesure où il recèle des contre récits et des figures de l’Autre (l’opposant, le traître, le juif), autant de présences dissonantes qui fissurent l’unité du récit collectif. Ce trou dans la trame mémorielle collective, cette faille dans l’origine qu’il faut combler, ravive l’angoisse sourde d’une perte fondamentale, d’un manque constitutif, proche de celle que symbolise la castration.

La Grande Terreur 1937-1938

Le rapport d’Alexandre Sumpf[3]est accablant : « Pendant la Terreur, 30 000 bourreaux ont assassiné environ 1,5 million de citoyens soviétiques. A Belozersk, les assassinats se distinguent par leur sauvagerie : l’ordre de tuer « à l’arme blanche » se transforme en « coups de maillet » et décapitations à la hache… » À cette terreur extrême s’ajoute la peur plus ordinaire du Goulag : un lieu de relégation pour les opposants à la version officielle de l’histoire. Dans L’Archipel du Goulag, Alexandre Soljenitsyne, qui partagea le même sort que douze millions de déportés, décrit cet immense réseau concentrationnaire comme l’un des piliers du totalitarisme soviétique, de 1937 jusqu’à la mort de Staline : un dispositif de répression systématique, de terreur et d’asservissement criminel. Ainsi s’installe un système d’autosurveillance insidieux, dans lequel les interdits extérieurs sont intériorisés sous forme d’exigences surmoïques, renforçant les mécanismes de culpabilité et d’autocensure. Chacun, broyé par la terreur d’État, intériorise la censure et devient complice involontaire de sa propre oppression. Ce dispositif, où chacun devient suspect aux yeux d’autrui comme aux siens, évoque le pouvoir disciplinaire décrit par Foucault : un pouvoir dans lequel le bourreau devient superflu, dans la mesure où le sujet, pris dans les rets invisibles de la surveillance, s’aliène psychiquement par la peur, le silence et l’autopunition. Ce système opère en favorisant, chez les sujets, des processus de refoulement des représentations jugées incompatibles avec les exigences dominantes. On n’exile plus seulement les corps : on expulse les subjectivités, on efface les discours, on réduit au silence les vérités dissonantes. Dans ce processus d’effacement, la Loi est dévoyée, et la figure du Père symbolique cède la place à celle du tyran, au maître jouisseur qui décide arbitrairement de qui peut parler, qui peut vivre et qui doit se taire.
Le Goulag peut être alors compris comme une scène où se manifestent, dans les conduites et les discours, des processus évoquant des mécanismes paranoïaques, notamment dans l’incapacité à tolérer l’altérité autrement que sur le mode de la persécution. L’Archipel du Goulag, tel que le nomme Soljenitsyne, désigne une géographie carcérale, où sont disséminés des camps concentrationnaires, îlots de souffrance et de silence, tels des abcès purulents d’un appareil étatique répressif qui se rêve pur, homogène et sans faille. L’Archipel du Goulag peut dès lors se lire comme un retour du refoulé qui, selon Freud, « ne peut rester inactif ». Ce réel insupportable, fait de douleur, de faim et d’humiliation, refait surface et se fait langage par l’écriture. Par ce geste, le réel nié, tel qu’il persiste dans la vie psychique des sujets, se manifeste : il se dit, s’inscrit dans des récits fragmentaires, témoigne et ouvre une première brèche dans l’édifice de l’oubli. La mémoire des disparus (internés, trahis, exécutés ou simplement effacés) n’aura, pendant des décennies, trouvé aucun lieu symbolique où se déposer. Cette mémoire n’a pas seulement été prohibée : elle a été rendue impossible, maintenue hors des possibilités de symbolisation et de mise en récit. La visée de ce discours totalitaire ne porte pas seulement sur le récit historique et ses falsifications, mais sur la possibilité même, pour le sujet, de s’arrimer à un passé marqué par la perte et l’incomplétude.
La mémoire pourrait néanmoins persister sous des expressions déformées : inhibition du dire liée à la censure et à l’intériorisation des interdits, et récits substitutifs destinés à restaurer une continuité symbolique au prix de l’effacement des contradictions. Ajoutons que, pour Soljenitsyne, l’effacement de la mémoire ne relève pas uniquement de la censure institutionnelle, mais de ce que l’on peut désigner, de manière métaphorique, comme une « économie psychique collective », impliquant les sujets dans un refoulement socialement organisé du réel.Dans Révolution et mensonge[4], l’auteur, à travers la formule : « Que le mensonge règne sur le monde, mais pas par moi », exhorte à refuser d’y consentir, c’est-à-dire de résister en commençant par se réformer soi-même. Cette injonction peut se lire, comme une tentative de desserrer l’emprise des mécanismes de défense, au premier rang desquels le refoulement et le déni, à l’œuvre chez les sujets, et qui participent à la cohésion du dispositif totalitaire. Dans ce mécanisme de dénégation « Je sais bien… mais quand même… » le sujet maintient simultanément la reconnaissance et le rejet d’un contenu psychique à valeur traumatique. Ce mécanisme témoigne d’un clivage du moi, permettant la coexistence de positions psychiques contradictoires face à une réalité psychique vécue comme traumatique. Le mensonge d’État relatif à des événements historiquement traumatiques (purges, famines, camps, disparitions) illustré par la tirade souvent attribuée à l’écrivain : « Ils savent qu’ils mentent, nous savons qu’ils mentent, ils savent que nous savons qu’ils mentent, nous savons qu’ils savent que nous savons qu’ils mentent, mais ils continuent de mentir », ne repose pas sur l’ignorance, mais sur un clivage du savoir : chacun sait, mais chacun agit comme s’il ne savait pas. Ainsi, le discours totalitaire ne requiert pas tant une croyance pleine qu’une adaptation psychique, faite de compromis, de silences et de répétitions, où les sujets deviennent les agents involontaires du maintien du refoulement. Soljenitsyne appelle ainsi les citoyens soviétiques à refuser cette complicité passive en cessant de relayer le mensonge officiel qui impose l’effacement des faits, des victimes et des mémoires incompatibles avec l’idéologie dominante. Rappelons que Soljenitsyne, lauréat du prix Nobel de littérature en 1970, ne recevra cette distinction qu’après son expulsion d’URSS, en 1974.
Si l’effacement du passé repose d’abord sur un processus de refoulement, consistant à reléguer certains faits hors du champ de la mémoire collective, il peut également s’accompagner d’un mécanisme plus radical : le déni, par lequel le passé n’est plus seulement occulté, mais purement et simplement nié.

2. « Ce qui fut n’a jamais été, camarade. » : mécanisme de déni dans l’idéologie

« Premièrement, je n’ai absolument pas emprunté de chaudron ; deuxièmement, le chaudron avait déjà un trou lorsque je l’ai reçu ; troisièmement, j’ai rendu le chaudron intact. »
Freud, L’interprétation des rêves, 1900

Parallèlement, les régimes communistes ont mobilisé une autre stratégie défensive majeure : le déni. Ce n’est plus l’effacement total de la mémoire, mais la réécriture du réel en un récit légitimé, structuré et conforme aux exigences de l’idéologie. Ce mécanisme ne nie pas seulement l’événement, mais en transforme la signification même. Érigés en moments-clés du narratif révolutionnaire, les purges, les massacres, les procès truqués et la terreur sont réinterprétés par le pouvoir comme des instruments légitimes de sauvegarde du projet communiste, jusqu’à être présentés dans certains discours comme des actes quasi héroïques. Le déni opère ici en produisant une inversion de la valeur des faits : ce qui relève de la violence politique est requalifié en légitimité historique, voire en héroïsme. En 1949, David Rousset, ancien trotskiste et député, est accusé par Pierre Daix, alors rédacteur de l’Humanité, de préparer les esprits à un conflit contre l’URSS pour avoir proposé la création d’une commission d’enquête sur le système concentrationnaire soviétique. Le déni se manifeste ici dans la disqualification du discours critique, rendu illégitime par sa simple formulation. Dans ce contexte, David Rousset engage un procès en diffamation contre Pierre Daix, lequel sera reconnu coupable. Au fil des témoignages, la députée communiste Marie-Claude Vaillant-Couturier[5] déclare : « je considère le système pénitentiaire soviétique comme indiscutablement le plus souhaitable dans le monde entier. » Cette affirmation témoigne d’un processus de déni portant sur la dimension de réalité des faits, au profit d’une élaboration idéalisée du système.
De son retour de voyage d’URSS, Jean-Paul Sartre déclare dans une interview accordée à Libération (15 – 20 juillet 1954) : « le citoyen soviétique possède, à mon avis, une entière liberté de critique. » Une fois encore, cette position peut être lue comme relevant d’un mécanisme de déni par surestimation du réel idéologique, consistant à attribuer au système observé des propriétés contredites par de nombreux témoignages.
Quelques décennies plus tard, on assiste à une disqualification du témoin, interprétable comme une modalité indirecte du déni, par une contestation de la source de la réalité. Lors d’un entretien accordé au Nouvel Observateur le 23 juin 1975, Alexandre Soljenitsyne, ancien détenu du Goulag, se voit opposer par Jean Daniel une fin de non-recevoir : « Vous n’avez pas les bonnes informations. ». Ainsi, le processus d’effacement ne se cantonne pas à l’espace interne du régime totalitaire, mais il trouve un relais inattendu dans certaines modalités de réception au sein des sociétés occidentales. Cette inversion du rapport au savoir, où le témoin direct est suspecté d’erreurs tandis que l’observateur extérieur revendique une meilleure connaissance, prolonge, sous une forme atténuée mais significative, le travail d’effacement de la mémoire. Comme l’a montré Hannah Arendt, le totalitarisme ne vise pas seulement à imposer des mensonges, mais à détruire les conditions mêmes de distinction entre le vrai et le faux. Dans un tel contexte, le témoignage perd sa capacité d’autorité, ouvrant la voie à ce que Tzvetan Todorov[6] nomme des « abus de la mémoire », où celle-ci se trouve empêchée.
Par ailleurs, Sartre inscrit sa pensée dans une logique de tabula rasa lorsqu’il affirme, dans L’existentialisme est un humanisme, l’absence de toute essence humaine préalable, au profit d’une primauté radicale de la culture et du projet. L’homme n’est plus défini par ce qu’il est, mais par son devenir. Dans le prolongement de cette perspective, une pensée contemporaine tend à s’imposer comme une forme d’hégémonie culturelle au sens de Gramsci, en soutenant une plasticité toujours plus grande du sujet et de l’identité, jusqu’à rejoindre, chez Deleuze, l’hypothèse d’un « devenir-animal » où toute référence à une essence stable se trouve profondément remise en question. Dans cette perspective, le déni ne porte plus sur des faits historiques exposés précédemment, mais sur les limites structurelles du sujet lui-même, dont la consistance est niée au profit d’une fluidité supposée intégrale. Or, du point de vue psychanalytique, le sujet ne saurait être conçu comme une instance indéterminée ou librement malléable : il est structuré par le langage, assujetti à l’ordre symbolique et traversé par les déterminations de l’inconscient et de la pulsion. Ces procédés convoquent la notion de déni, définie par Freud comme un mode de défense par lequel le sujet refuse de reconnaître la réalité d’une perception traumatisante. Une telle logique de déni opère ici à l’échelle idéologique : elle reconfigure la mémoire en un récit fictif, destiné à préserver l’idéal du moi promu par le parti, soit l’image d’un sujet sans faille, sans faute et préserver de toute vulnérabilité. Le discours officiel fonctionne alors comme une instance surmoïque à l’échelle politique : il trace les frontières du pensable, dicte ce qui est permis de dire, de croire, de se remémorer. Toute déviation devient menace, ennemi de l’intérieur, altérité inquiétante à éradiquer. Cette logique de déni a été excellemment mise en relief par Svetlana Alexievitch[7], lauréate du Prix Nobel de littérature dans La Fin de L’homme Rouge ou le temps du désenchantement, où elle décrit cette mémoire fragmentée et ambivalente, marquée par la coexistence paradoxale du regret et du non-dit. Sur un mode sublimatoire et poétique, elle expose dans son introduction, sa méthode de travail : « Je pose des questions non sur le socialisme, mais sur l’amour la jalousie, l’enfance, la vieillesse […] C’est la seule façon d’insérer la catastrophe dans un cadre familier et d’essayer de raconter quelque chose. De deviner quelque chose… « 
Au-delà de son système répressif, le Goulag apparaît comme un lieu d’attaque de la subjectivité, en ce qu’il prive le sujet de ses repères symboliques. Freud, dans Au-delà du principe de plaisir (1920), définit le traumatisme comme : « Toutes excitations externes assez fortes pour faire effraction dans la vie psychique du sujet ». Dans le contexte du Goulag, cette effraction prend une dimension radicale : l’événement s’impose comme un réel brut, hors sens et ne s’inscrit pas dans le langage. Dans cette perspective, le traumatisme ne se réduit pas à un contenu douloureux, mais désigne une défaillance du processus de liaison psychique, où l’excès d’excitation excède les capacités d’élaboration du sujet.
Sandor Ferenczi, dans son journal clinique, évoque une expression de clivage du moi : face à la terreur, le sujet s’ampute symboliquement de lui-même afin de survivre psychiquement. Dans ce mécanisme défensif, le sujet devient spectateur de sa propre annihilation. Momentanément protégé, des traces persistent : honte, mutisme, culpabilité d’avoir survécu. Dans cette incapacité de témoigner, les survivants portent une mémoire silencieuse, fragmentée, difficilement transmissible. Dori Laub, psychanalyste et rescapé, souligne l’impossibilité de dire le trauma sans la présence d’un auditeur apte à l’entendre. Le silence qui enveloppe le Goulag, qu’il soit politique, familial ou culturel, a longtemps empêché cette mise en récit. L’expérience du goulag produit ainsi des effets de transmission transgénérationnelle, qui se réélaborent dans l’inconscient des sujets à travers les liens de filiation.
En mobilisant certains concepts issus de la métapsychologie freudienne, il devient ainsi possible de dépasser une lecture strictement politique de l’effacement mémoriel à l’œuvre dans les régimes communistes. Refoulement et déni ne relèvent pas ici de simples métaphores empruntées à la clinique : ce sont de véritables opérateurs qui façonnent les subjectivités, les récits historiques et la trame même du discours soumis à l’emprise totalitaire. Ces mécanismes aident à saisir les silences persistants, les douleurs innommables, ainsi que le retour sous des manifestations obliques, d’un passé qui ne passe pas, longtemps après la chute du régime.

« Staline est lâche » aurait déclaré Lacan lors de séminaires avec ses étudiants dans les années 1930-1940, en commentant les mouvements politiques totalitaires. Cette formule ne renverrait pas à un jugement moral, mais à un type de relation au pouvoir et au désir. « Cette lâcheté », que l’on pourrait aussi qualifier de « domination fictive », se manifeste par l’instauration du parti unique, la propagande, la censure, les purges politiques et les camps. Autant de dispositifs qui tendent à neutraliser l’affrontement avec les conflictualités inhérentes à la vie psychique, la pluralité des subjectivités, le désir de l’Autre, le langage et la Loi. Un tel système peut être compris comme une stratégie défensive visant à préserver la « jouissance du pouvoir » au sens où celui-ci se maintient dans une position d’exception, affranchie de toute limite symbolique. Dans cette configuration, il serait loisible d’avancer que Staline n’assumait pas ses actes : il les justifiait au nom d’un bien ou d’un savoir prétendument objectif. La responsabilité se trouve ainsi déplacée, voire effacée, dans la mesure où les décisions criminelles se trouvent légitimées par une finalité supposée supérieure. Dans ce cadre, la répression tient lieu de débat, et l’administration d’une vérité unique se substitue à la politique. Quand le discours politique prétend abolir le manque, supprimer le conflit et neutraliser l’altérité, il tend structurellement vers le totalitarisme. Cette formulation pourrait synthétiser les mécanismes précédemment décrits : refoulement, déni, effacement de la responsabilité subjective et économie de la jouissance du pouvoir.
Nous retrouverons, dans le nazisme, une logique structurellement analogue : celle de la nécessité proclamée de la violence et de l’élimination. Dans les deux cas, un Maître supposé détenir un savoir absolu parle au nom d’un fondement ultime : le triomphe de l’Histoire pour l’un, celui de la race pour l’autre.

3. « Les dieux ont soif, et il faut que le sang des hommes les désaltère » : la violence au service de l’effacement et du déni

« La jouissance exige toujours un sacrifice. »
L’éthique de la psychanalyse, Jacques Lacan

Toutefois, le déni ne peut se maintenir sans le soutien de la contrainte. Pour que le passé nié cesse d’exister jusque dans les faits, les régimes communistes recourent à la violence et au sacrifice, qui en deviennent les instruments d’oppression.                                                                                                           Les révolutions communistes, qu’elles soient soviétique, chinoise ou khmère rouge, s’inscrivent en partie, dans une filiation historique qui les rattache à la Révolution française, et plus particulièrement à la période de la Terreur. Toutefois, cette continuité ne relève pas d’une simple parenté idéologique : elle met en lumière la constitution progressive de formes de violence politique qui trouveront, au XXe siècle, leur aboutissement dans des régimes que l’on peut qualifier de totalitaires. Au-delà des différences de contexte, elles partagent un même impératif de rupture radicale, et de destruction systématique : celui de la tabula rasa, consistant à effacer l’ordre ancien afin de refonder, par la contrainte et la terreur, le mythe abstrait et coercitif d’un « homme nouveau ». Dans cette perspective, Lénine revendique explicitement l’héritage de la « dictature du salut public » de la période de la Terreur (1793–1794) à travers la notion de « dictature du prolétariat », inscrivant ainsi la violence révolutionnaire dans une continuité historique assumée. De même, l’affirmation de Karl Marx[8] selon laquelle « la violence est l’accoucheuse de toute vieille société qui en porte une autre dans ses flancs. » a pu être mobilisée comme justification théorique de pratiques de répression massive, en les inscrivant dans une nécessité historique supposée, qui tente à disqualifier toute opposition. Cet effacement des origines, dont la matrice apparait dès la Révolution française, se révèle notamment dans deux événements emblématiques : la profanation des sépultures royales à Saint-Denis et la négation, par la République, des massacres de Vendée. Il ne s’agit pas seulement d’anéantir des corps, mais d’accomplir la réalisation du fantasme d’un effacement absolu de la mémoire, celle d’un ordre symbolique fondé sur la filiation, la religion et le temps long, constituant ainsi une première expression politique de purification mémorielle. Dans cette optique, la référence lacanienne à la jouissance permet ici d’éclairer la logique à l’œuvre : la violence révolutionnaire ne relève pas uniquement de la nécessité politique, mais engage une économie de la jouissance qui implique une dimension quasi sacrificielle. La violence révolutionnaire tant ainsi à s’automatiser, à se légitimiser par elle-même et à se perpétuer, glissant vers des formes de brutalité systématique propres aux logiques totalitaires, où la destruction peut devenir une fin en soi. L’année 1789 inaugure un nouveau rapport au passé : l’histoire cesse d’être un héritage pour devenir un matériau à purifier.
Toutefois, le déni ne peut se maintenir sans le soutien de la contrainte. Pour que le passé nié cesse d’exister jusque dans les faits, les régimes communistes recourent à la violence et au sacrifice, qui en deviennent les instruments d’oppression.

Le saccage des tombes royales à la basilique de Saint-Denis, durant l’été 1793, en écho à la profanation de sépultures en Russie entre 1917 et 1920, ne saurait être réduit à un simple épisode de violence révolutionnaire. Il incarne cette volonté de rupture absolue avec l’ordre antérieur, une rupture qui vise jusque dans les dépouilles mortelles et la mémoire collective, comme si le pouvoir devait être extirpé jusque dans ses restes. Paul-laurent Assoun, dans Tuer le mort, a magistralement illustré le désir révolutionnaire de l’époque qui engage une dimension inconsciente excédant la rationalité politique. Dans un acte radical qui dépasse le geste iconoclaste du « vandalisme révolutionnaire » relevé par les historiens du XIXᵉ siècle, la Convention décide entre le 12 et le 25 octobre 1793, d’extraire les dépouilles des rois de France de leur mausolée de l’Abbaye de Saint-Denis. Cette décision s’inscrit dans une logique fondatrice propre aux régimes à prétention totalisante : déraciner l’ordre ancien jusque dans ses vestiges les plus concrets afin de rendre impossible toute réinscription symbolique du passé dans le présent : un acte à la fois symbolique et fondateur, destiné à déraciner l’ordre ancien jusque dans ses traces les plus matérielles. Ce geste apparaît comme la mise en acte d’un fantasme : celui du meurtre du père porté à son incandescence, car il ne s’agit pas seulement de tuer le roi vivant, acte déjà accompli, mais de s’assurer de sa mort en tant que figure symbolique.
L’entreprise révolutionnaire, en ce sens, révèle une dimension proprement totalitaire. Ainsi, le cadavre lui-même devient l’enjeu d’une souveraineté nouvelle, qui ne tolère aucun reste, et qui affirme, dans cette violence dirigée contre les morts, son ambition de refonder intégralement l’ordre du réel. Dans une véritable mise en acte de la haine, les rois furent tués une seconde fois, post mortel, en leur mausolée même : un second régicide, qui s’inscrit dans la logique du meurtre symbolique du père, accompli à travers la profanation de la généalogie royale : réitération signifiante qui évoque la compulsion de répétition décrite par Freud, où l’acte revient précisément là où le refoulement n’a pas opéré de manière suffisante, révélant une conflictualité psychique non résolue. Ce second régicide signe l’impossibilité pour le sujet révolutionnaire de tolérer la persistance d’une figure d’autorité archaïque, fût-elle réduite à l’état de vestige. Le cadavre royal devient alors le support d’un investissement pulsionnel ambivalent, à la fois haineux et fasciné. Les révolutionnaires semblent ne pouvoir supporter que les rois ayant régné sur la France continuent de jouir d’un repos, et qu’ils défient encore, depuis la superbe de leurs tombeaux, une forme de présence souveraine. Dès lors, il faut exhumer les tombeaux, exposer les corps, et s’assurer dans une logique scopique de l’état du cadavre, comme pour dissiper l’illusion d’une survivance. Pour Paul-Laurent Assoun, ce geste relève d’un processus de désymbolisation : en pénétrant dans le sous-sol de Saint-Denis, il s’agit de scruter fantasmatiquement la manière dont « jouissent » les rois. Le désir révolutionnaire serait alors d’extraire « l’objet a » du fantasme, de réduire le corps du roi à un reste, à un déchet, afin de lever l’emprise imaginaire qu’il continue d’exercer. Cette opération, qui vise à anéantir toute consistance symbolique résiduelle, s’inscrit dans une logique totalisante où rien ne doit subsister du régime aboli, pas même ce qui, dans la mort, pourrait encore faire signe.
Cette dynamique n’est pas sans évoquer le sentiment d’abjection, divisé entre répulsion et fascination tel que l’a théorisé Julia Kristeva : « Pourquoi y a-t-il “ce quelque chose” qui n’est ni sujet, ni objet, mais qui, sans cesse, revient, révulse, repousse, fascine ? », écrit-elle dans Pouvoir de l’horreur, Essai sur l’abjection[9]. Le cadavre royal, exhumé et manipulé, devient précisément cet objet-limite, où se brouillent les distinctions entre le sacré et l’impur, entre le pouvoir et sa décomposition.                             Dans cette perspective, la profanation des tombes royales de Saint-Denis ne constitue pas seulement un meurtre symbolique du père : elle met en scène le retour du refoulé sous la forme d’un réel insoutenable. En exposant le corps autrefois sacralisé, elle donne à voir ce qui devait rester caché, révélant que l’autorité ne disparaît jamais sans laisser de reste. C’est une exploration de l’abject de la profanation, une purification paradoxale où il s’agit d’effacer le passé monarchique on le touchant, en le souillant, en s’y mêlant. Dans cet acte, la Révolution rejoue, sur un mode pulsionnel, le rapport ambivalent au père, entre destruction et attachement, entre rejet et répétition. Julia Kristeva pourrait repérer sous ce geste politique, une pulsion archaïque : expulser l’impur comme tentative de refondation, sans que celle-ci puisse être pensée comme pleinement accomplie ni exempte de violence. Cette hypothèse fait écho à l’idée formulée par Mona Ozouf, selon laquelle la Révolution « ritualise la destruction » pour mieux marquer sa propre rupture.
Enfin, dans une « version borderline de l’événement », selon l’expression de Paul Laurent Assoun, un commerce de reliques et de fétiches prit corps. Ces acquisitions ne se réduisent pas à un acte marchand : elles mobilisent certains processus psychiques articulés au désir, à la perte, au sacré. Si l’excavation apparait comme une mise à nu obscène du corps paternel, l’achat d’une relique royale, fragment de l’un des « deux corps du roi » au sens de Ernest Kantorowicz, celui du corps symbolique du royaume et du pouvoir détruit, pourrait s’interpréter comme une tentative de réparation imaginaire : après le meurtre, vient la culpabilité. La « relique fétiche » permet de nier une perte radicale en conservant un vestige du père mort. Ces acquisitions manifestent une ambivalence inconsciente : elles signent un acte de profanation et une jouissance certaine dans ce franchissement d’un bord symbolique. Selon Paul-Laurent Assoun « Il est difficile de faire ici l’économie du constat d’un moment psychotique de l’histoire… ». Dans cette folie, l’histoire pourrait se purifier jusqu’à effacer toute mémoire du règne royal, mais ce serait ignorer le caractère increvable du cadavre, qui n’est pas assimilable à une statue. Ce moment théâtral, paradoxalement fait revivre les dépouilles.

Entre 1793 et 1794, la Vendée fut le théâtre d’un conflit civil d’une extrême violence, opposant les contre-révolutionnaires fidèles à la monarchie au gouvernement révolutionnaire. Dans une dynamique que l’on peut rapporter à la pulsion de mort, cet événement se traduisit par une répression systématique et des exécutions de masse : villages incendiés, femmes et enfants massacrés, déportations et noyades collectives de Nantes dites « déportations verticales », perpétrées sous l’autorité du montagnard Jean-Baptiste Carrier, qui causèrent entre 150 000 et 250 000 morts pour une population d’environ 800 000 habitants. L’expression même de « déportations verticales » témoigne d’un travail du langage qui, en euphémisant l’acte meurtrier, en opère une forme de déni. Le meurtre est ainsi dissous dans un « signifiant administratif », qui neutralise l’affect, suspend la responsabilité subjective et autorise la manifestation d’une toute-puissance du pouvoir, affranchie des limites ordinaires.
D’aucuns pourraient évoquer le terme de « populicide », signifiant crée par Gracchus Babeuf en 1794 pour désigner l’extermination d’un peuple, en l’occurrence les populations insurgées de Vendée durant la Révolution française. Il s’agit moins d’un changement de régime que d’une reconfiguration radicale du rapport à la loi, marquée par une tonalité eschatologique : une nouvelle onction baptismale, parodique, authentifiée par la nouvelle sémantique. À l’instar de la révolution paulinienne, il s’agit de « régénérer » la France : « J’ai vu de près la misère du peuple ; j’ai vu combien l’espèce humaine était dégradée ; j’ai senti qu’il était nécessaire de la régénérer. » écrit Maximilien dans son discours de 1792. Ce motif de la régénération peut être lu, comme l’expression d’un fantasme de purification, où la destruction devient la condition d’une renaissance. La violence extrême se trouve ainsi investie d’une fonction quasi rédemptrice, relevant d’une logique sacrificielle. À cet égard, l’analyse de Julia Kristeva sur l’abject éclaire et condamne ce processus : tout sujet individuel se constitue au prix d’une expulsion de « l’abject », reliquat impur qui menace son intégrité et que le sujet doit expulser pour se fonder. Par analogie, ce schème peut être mobilisé au niveau collectif, pour penser la violence d’exclusion comme une condition fantasmatique de la refondation politique. Dans l’excavation des tombes royales, le corps du roi était symbole de « l’abject » monarchique. La Vendée, constitue quant à elle « l’abject » de la République : sa part refoulée, son cadavre dans la cave, le réceptacle de tout ce qu’elle nie d’elle-même : la royauté, la foi, la filiation. L’« abject » À cet égard, l’analyse de Julia Kristeva sur l’abject fournit un cadre de lecture qui met au jour la logique de violence à l’œuvre : tout sujet se constitue au prix d’une désignation et d’une expulsion de « l’abject », reliquat impur construit comme une menace pour son intégrité et que le sujet doit expulser pour se fonder. Par analogie, ce schème peut être mobilisé au niveau collectif, pour penser la violence d’exclusion comme une condition fantasmatique de la refondation politique. Dans l’excavation des tombes royales, le corps du roi était symbole de « l’abject » monarchique. La Vendée, constitue quant à elle « l’abject » de la République : sa part refoulée, son cadavre dans la cave, le réceptacle de tout ce qu’elle nie d’elle-même : la royauté, la foi, la filiation. Dans cette perspective, l’« abject » vendéen ainsi construit relève d’un processus de désignation qui autorise et accompagne des pratiques d’anéantissement, inscrites dans une logique de purification coercitive et de totalisation du corps social.
Selon Paul Ricœur[10], chaque communauté politique se fonde sur une dialectique du souvenir et de l’oubli. Dans la situation de la Vendée, cet oubli volontaire, destiné à préserver la pureté du récit fondateur, se mue en mensonge d’état. L’auteur propose la notion « d’oubli de réserve », une mémoire niée qui maintiendrait la cohérence du mythe révolutionnaire et l’identité collective, L’oubli devient ainsi un procédé de refondation collective que l’on peut lire, comme un travail de refoulement à l’échelle du corps social.  Enfin, dans Les Origines du totalitarisme, Hannah Arendt montre que la modernité révolutionnaire inaugure une nouvelle logique du pouvoir : « la domination totale commence là où l’histoire devient idéologie ». Par la réécriture du passé au nom d’un avenir purifié, la Terreur institue la première « politique de l’effacement ». Dans ce processus de radicalisation, la figure du Vendéen excède celle de l’adversaire : elle est symboliquement expulsée du champ de l’humain. Dès lors que la Révolution française se constitue comme moment fondateur de l’humanité, légitimée par l’avènement de la raison, tout ce qui s’y oppose est relégué du côté de l’inhumain, voire du non-être, afin de préserver la cohérence idéologique du sujet révolutionnaire. Un mécanisme qui peut être rapproché d’un processus de clivage et de projection : l’altérité est chargée des éléments négatifs que le groupe refuse de reconnaître en lui-même, et doit, à ce titre, être éliminée. Notons que, le dirigeant actuel de La France insoumise avait adopté, dans les années 1970, le pseudonyme « Santerre » lors de son engagement au sein de l’Organisation communiste internationaliste (OCI). Ce nom renvoie à Antoine Joseph Santerre (1752-1809), général de division en 1793, impliqué dans la répression des insurrections, notamment dans le contexte de la guerre de Vendée, et plus largement associé à l’exercice d’une violence révolutionnaire dirigée contre les ennemis désignés de la République. Le choix de cette référence ne se limite donc pas à une inscription abstraite dans la tradition révolutionnaire française : il convoque une figure liée à des pratiques de coercition et d’élimination politique. Il peut dès lors être interprété comme un processus d’identification symbolique par lequel le sujet politique se constitue une filiation imaginaire avec une séquence historique marquée par la radicalité de ses modes d’action.

                                                       « Au nom d’une liberté future, on assassine une mémoire vivante. »
Albert Camus, L’Homme révolté, 1951

4. Psychopathologie du présent : figures contemporaines du malaise

L’effacement de la mémoire liée au communisme n’est pas un fait révolu : il demeure un processus toujours actif. C’est une mémoire moralement embarrassante, car elle rappelle une utopie égalitaire ayant engendré des crimes de masse et rend ostensible une souffrance longtemps hiérarchisée : les victimes du nazisme sont honorées, alors que celle du communisme ont souvent été tues. Aujourd’hui encore, l’idée même d’un hommage aux victimes du communisme suscite des résistances.

À Saint-Raphaël, la controverse autour de l’érection d’une stèle commémorative révèle cette gêne persistante : reconnaître ces morts, c’est aussi reconnaître que l’idéologie de la libération a pu engendrer l’oppression. Le maire de la ville assure vouloir « briser un tabou mémoriel » par ce geste « hautement symbolique », et précise : « En érigeant ce monument, nous rendons justice aux dizaines de millions de victimes du communisme et affirmons notre attachement à la liberté, à la vérité historique et la dignité humaine. » Il rappelle enfin « qu’il n’y a jamais eu de procès de Nuremberg du communisme. Ce monument rend hommage aux victimes de cette idéologie[11]. » En clôture de la récente université d’été du Parti communiste français, le porte-parole et sénateur communiste évoquant l’événement, à mimé des guillemets avec ses doigts en parlant des « victimes du communisme ». Il a ajouté : « En France, les seules victimes du communisme, ce sont les nazis et les collaborateurs, et c’est là notre plus grande fierté[12]. » Ainsi, le débat politique met en scène des clivages psychiques individuels qui se cristallisent dans des formes collectives d’opposition symbolique : d’une part, une mémoire officielle s’obstine à ignorer certains crimes pour préserver une image idéalisée ; de l’autre, une reconnaissance douloureuse menace les certitudes identitaires. Ce geste des guillemets, véritable acte de langage, introduit une distance qui suspend leur reconnaissance symbolique et met entre parenthèses ce qui, dans le trauma, témoigne de la rencontre avec le réel. Il peut ainsi s’interpréter comme une formation défensive, signalant une résistance au travail de « deuil collectif ». Dans ce cadre, l’accusation « d’amalgame ignoble » peut être comprise comme une forme de défense psychique visant à maintenir des clivages idéologiques stables La responsabilité et les affects négatifs sont ainsi projetés sur l’autre « camp ». Ce refus de reconnaissance, engendre des difficultés dans la transmission intergénérationnelle des mémoires traumatiques. La reconnaissance des douleurs passées est une condition essentielle du travail de « deuil collectif ». Elle permet de dépasser la logique du clivage et de la projection, et ouvre l’accès à l’élaboration d’une mémoire partagée, susceptible de fonder la construction d’une identité commune plus apaisée.

Dans une logique contemporaine de tabula rasa, le désir d’effacer l’héritage se manifeste lorsqu’un journaliste aguerri[13], invité sur Public Sénat en novembre 2025, déclare, dans un geste peut être rhétorique, mais révélateur de déterminations inconscientes : « Si un jour je suis élu Président de la République… je raserai le château de Versailles », et justifie aussitôt cette provocation en déclarant : « pour que nous n’allions pas là-bas cultiver la grandeur de la France ». À travers ces paroles, ce n’est pas tant le monument qui vacille que ce que Freud nommait l’investissement symbolique : le château de Versailles comme métaphore de la continuité, de la mise en scène de la puissance et de la verticalité nationale. Le désir iconoclaste de « tout raser » ne saurait être tenu pour insignifiant : il traduit un rapport conflictuel et potentiellement destructeur à la transmission, où l’héritage est éprouvé comme une charge plutôt que comme un support symbolique, et la transmission comme une entrave.

Ne désire-t-on pas retrouver un pays rendu vierge, délivré de la verticalité du passé ? C’est le retour d’une tentation adolescente : celle du fantasme de l’auto-engendrement, qui nie symboliquement le Père ou « les pères » dans ce contexte. Détruire Versailles reviendrait à congédier cette figure emblématique, à la fois abhorrée pour l’admiration qu’elle suscite et humiliante par son élévation, qui incarne l’architecture du génie français. À cette passion de l’effacement répond, en écho lointain mais ferme, Charles de Gaulle dans ses Mémoires de guerre : « La France ne peut être la France sans la grandeur. » De Gaulle ne parlait pas de faste, mais d’un principe : sans aspiration vers l’excellence, la nation se défait de son armature symbolique. La grandeur n’est pas ornement, elle est structure psychique. Opposer à cela, la démolition de Versailles, c’est substituer à la verticalité gaullienne une horizontalité post-historique, où l’on se délivre de la mémoire comme d’un fardeau superfétatoire. Dans cette perspective, ce geste peut être rapproché du processus déjà évoqué et décrit par Julia Kristeva, selon lequel le sujet se constitue au prix de l’expulsion de l’abject. Sans transposition directe, certaines configurations discursives collectives semblent rejouer cette logique d’exclusion, en rejetant comme inassimilable ce qui, dans l’héritage fait difficulté. Cette dynamique s’articule enfin à une logique de déni, au sens freudien, dans la mesure où elle implique un refus de reconnaître certains éléments pourtant constitutifs du passé.          

Dans son roman, L’Insoutenable légèreté de l’être (1984), qui se déroule en Tchécoslovaquie sous le régime communiste, Milan Kundera décrit un phénomène idéologique et esthétique, qu’il nomme le Kitsch. Il le définit comme « la négation absolue de la merde », pour désigner une vision du monde qui refuse toute dimension tragique ou ambiguë de l’existence. Il s’agit d’un langage propre au pouvoir totalitaire, qui nie la vérité humaine dans sa complexité en éliminant tout ce qui peut déstabiliser : la mémoire, le tragique et la contradiction. Il écrit : « Le kitsch exclut de son champ de vision tout ce que l’existence humaine à d’essentiellement inacceptable. Il en résulte que le Kitsch fonctionne comme un filtre : il ne laisse passer que ce qui convient à l’émotion commune. » Ce Kitsch existentiel crée un imaginaire collectif homogène, que l’on qualifierait aujourd’hui éléments de langage. Son refus, vous conduit à devenir paria ou dissident. Dans le roman, deux personnages s’efforcent de restituer à l’existence la gravité dont elle a été délestée et de restaurer un lien par l’amour : un lien qui engage le risque, la perte, et une fidélité à une mémoire intime, faisant ainsi de la subjectivité un lieu de résistance. Cette « légèreté » peut être lue comme un effet d’appauvrissement du symbolique, corrélatif d’un affaiblissement du travail de deuil et d’un évitement du négatif. Le kitsch peut ainsi être interprété comme une modalité de déni (Verleugnung) : ce qui est insupportable, la mort, la contradiction, la perte, est simultanément perçu et rejeté.
Dans cette perspective, ne pourrions-nous pas repérer une forme de Kitsch, au sens kundérien, qui nie la réalité en créant un narratif édulcoré, dans certains modes de communication contemporains, notamment dans le discours politique et médiatique ? Ainsi, tandis que les données ministérielles indiquent une augmentation de 300% des actes antisémites depuis le 7 octobre 2023, entre janvier et mars 2024, un dirigeant politique[14] peut néanmoins déclarer : « Contrairement à ce que dit la propagande de l’officialité, l’antisémitisme reste résiduel en France ». Une telle affirmation peut être comprise comme un effet de déni : le réel est perçu mais immédiatement disqualifié, afin de préserver la cohérence d’une représentation idéologique. De même, la déclaration de la présidente de France Télévisions[15], lors de son audition à l’Assemblée Nationale, le 5 juillet 2023 : « On ne représente pas la France telle qu’elle est […], mais telle qu’on voudrait qu’elle soit. » se laisse entendre comme l’aveu d’un déplacement. En privilégiant l’idéal au détriment du réel, le service public ne tend-il pas vers une forme de service clanique ? Cette position, très éloignée d’une attitude phénoménologique, illustre un déplacement du rapport à la vérité : il ne s’agit plus de rendre compte du monde, mais de le conformer à une image désirable.
Dans une hypothèse clinique des discours, ces déclarations peuvent se lire comme des énoncés symptomatiques d’un moment où le réel s’avère difficilement tolérable dans sa conflictualité, voire politiquement inassimilable. De Kundera aux discours politico-médiatiques contemporains, une même tentation se dessine : neutraliser le réel dans sa problématique et ses antagonismes afin de le rendre supportable, au risque d’un désaveu partagé et d’une érosion de la subjectivité. La désignation « d’antisémitisme résiduel », malgré l’augmentation objectivée des actes, procède d’un allégement sémantique : on n’efface pas l’événement, mais on l’empêche de faire trace, dans un mécanisme qui peut être rapproché du processus de déni, où le réel est perçu, mais immédiatement désamorcé dans sa portée signifiante. De même, dans les médias, quand le réel qui n’est pas présenté tel qu’il est, ce qui devrait pourtant relever du travail journalistique, une forme de légèreté compensatoire, proche du panem et circences, tend à amortir les tensions et à neutraliser les conflits. En effaçant certains pans conflictuels du réel pour maintenir un monde habitable, ne risquons-nous pas un retour imminent du refoulé, sous des formes d’autant plus violentes qu’elles auront été longtemps contenues ?
Enfin, dans le registre de la filiation et de la procréation, le désir de refondation pourrait se condenser dans le mot d’ordre : « Des parents faisons table rase », faisant écho à « Du passé faisons table rase », réitérant la même structure discursive, soutenue par un fantasme d’auto-engendrement, qui viserait à s’exonérer de toute inscription dans la chaîne de la filiation. Dans une autre version, à caractère biblique, « Tu honoreras ton père et ta mère », le cinquième commandement se trouve largement entamé, et l’on assiste à une prise en charge, par la société elle-même, de l’éviction du père, devenu superfétatoire, réalisant ainsi le vœu œdipien de tout enfant entre deux ans et demi et cinq ans.
Dans ces deux registres, la transmission, qu’elle soit historique ou généalogique, tend à être éprouvée sur le mode de l’aliénation, tandis que l’effacement de l’antériorité, et donc de la mémoire, est élevé au rang de condition de l’émancipation. Or, du point de vue psychanalytique, c’est précisément cette antériorité symbolique, cette inscription dans une généalogie, qui conditionne l’avènement du sujet. Il ne s’agirait dès lors pas seulement d’une déconstruction du genre humain dans un mouvement d’hostilité à l’égard de la filiation, mais de l’ouverture vers une indifférenciation généralisée, soutenue par un imaginaire de fusion. Dans cette perspective, l’effacement des distinctions tendrait à réapparaître sous des manifestations d’angoisse, voire de violence comme effet d’un défaut de symbolisation. Ce désir de déconstruction du genre humain s’exprime dans une succession de propositions de lois. Ainsi, le 16 novembre 2021, un responsable de La France insoumise, proche de militants transgenres, intervenant à l’Université de Lille dans le cadre d’un débat sur les études de genre, appelait à « déconstruire le faux genre humain », soutenant que l’homme serait violent par construction, face à des « ignorants grossiers ». Alors que, pour Freud, la violence constitue une composante universelle et conflictuelle de la psyché humaine, indépendante d’une assignation stricte au genre, cette formulation relève davantage d’un geste idéologique et polémique de disqualification de l’interlocuteur (« ignorants grossiers ») que d’une ébauche psychologique Le 5 janvier 2023, une nouvelle proposition de loi visait à ouvrir la procréation médicalement assistée aux hommes transgenres, instituant la figure de « l’homme enceint » par le biais des techniques médicales. Notons que l’usage de l’expression « homme enceint » n’introduit pas seulement une aberration d’ordre biologique, puisqu’il désigne, en dernière instance, un corps féminin enceinte, mais qu’il affecte également la langue elle-même, faisant hésiter le locuteur dans un brouillage des repères : celui-ci ne sait plus s’il doit dire « enceinte » ou « enceint ». Comme nous l’avons déjà souligné, la manipulation du langage est concomitante d’une idéologie à visée totalitaire ; nous faisons ici référence à un groupe de militants activistes du planning familial, organisme financé par les impôts publics et diffusant une idéologie. Illustration de la formule attribuée à Jean Jaurès : « Quand les hommes ne peuvent pas changer les choses, ils changent les mots. »

Enfin, le 14 octobre 2025, une dernière proposition de loi (n° 1953) visait à supprimer la mention du sexe sur les cartes nationales d’identité. Ces évolutions peuvent être interrogées à l’aune des processus de déni et de clivage : la différence des sexes, en tant que donnée fondamentalement structurante, tendrait à être déplacée du registre du réel vers celui de la construction discursive. Dans cette dernière proposition, n’assistons-nous pas à un symptôme de reconfiguration du lien entre le sujet, le langage, la filiation et les places au sein du lien social.
Ces propositions illustrent l’analyse développée par Monette Vacquin[16] dans son dernier ouvrage : « Le passage entre les années 1960 (faire l’amour sans faire d’enfants), les années 1980 (faire des enfants sans faire l’amour), les années 2000 (faire des enfants sans être de sexes différents) et les années 2020 (choisir son sexe et en changer à volonté). » On peut y repérer le symptôme d’une mutation profonde du rapport contemporain à la filiation : le passage d’un ordre symbolique fondé sur la différence des places et la transmission vers une logique d’autodétermination, dans laquelle le sujet entend se définir indépendamment de toute antériorité. Dans un précédent article, « De l’émergence du phénomène trans »[17], nous analysions déjà cette dynamique d’indifférenciation, soutenue par certains mouvements politiques et étroitement articulée au développement de la technoscience. Celle-ci, animée par des forces archaïques de maîtrise, tend à s’emparer des grands seuils de l’expérience humaine, au premier rang desquels la transmission. Cette technoscience opère ainsi sur fond d’obsolescence des grands récits qui, jusqu’alors, soutenaient et structuraient l’humain. Déjà, le « mariage pour tous » s’inscrivait dans une relative indifférence à la question de la sexuation. Mais la perspective, délirante, d’un homme qui pourrait accoucher sans utérus ouvrirait la voie à une configuration inédite de la transmission, où de nouvelles formes de parenté émergeraient à partir de la figure d’un « homme enceint », supposé maître de sa paternité. Dans un tel scénario, l’enfant pourrait en venir à appeler « papa » la personne qui l’allaite. Dans une approche lacanienne, les signifiants « père » et « mère » ne renvoient pas d’abord à des réalités empiriques, mais à des fonctions symboliques, inscrites dans le langage, qui ordonnent la filiation et opèrent la différenciation des places. Leur effacement progressif au profit du terme générique de « parent » peut ainsi être interprété non comme une simple évolution lexicale, mais comme une transformation du champ symbolique lui-même. Une telle indifférenciation serait susceptible d’entraîner une désorganisation des places symboliques, exposant le sujet à des formes de confusion, voire, dans les cas limites, à une logique de type psychotique.
Cette dimension se donne à voir de manière paradigmatique dans le mouvement sectaire fondé en 1974 par Claude Vorilhon, dit Raël, lequel revendiquait la naissance du premier enfant cloné de l’histoire, prénommé Ève. Une telle figure de « reproduction à l’identique », sans médiation sexuelle, tend à abolir la différence des générations : l’enfant, à la fois issu et double de sa mère, vient brouiller les places symboliques. Elle évoque ainsi une figure limite, où la mère devient son propre équivalent, comme une « nouvelle Jocaste », c’est-à-dire une mère prise dans une confusion des positions généalogiques.
Dans l’univers de l’indifférenciation, tel qu’il apparaît déjà dans le tohu-bohu de la Genèse, précède l’instauration d’un principe de différenciation relevant de l’ordre symbolique, lequel opère des distinctions et assigne à chacun une place. L’institutionnalisation de la différence des sexes et des générations constitue la condition de possibilités de relations non barbares entre les humains. Son renoncement opère une régression mortifère sur le plan anthropologique. Cette « tyrannie de la tolérance », qui s’exprime de nos jours, notamment à travers l’exigence d’« inclusivité » ou encore dans le processus de « lutte contre les discriminations », tend à s’ériger en vertu cardinale de la modernité démocratique. Or, une société qui ne tolère plus la négativité, entendue ici comme la différence et la séparation, s’expose à toutes les dérives. Comme l’a averti Pierre Legendre : « Les nouvelles générations vont se fracasser contre le mur de la bonté. »

« Bientôt, l’ère toute nouvelle enfantera des hommes qui ne tiendront plus au passé par aucune habitude de l’esprit. »
Paul Valéry, La crise de l’esprit, 1919

5. De la chute d’une idéologie à une nouvelle forme d’engagement politique

« Que serions-nous sans le secours de ce qui n’existe pas ? »
Paul Valéry, Variétés II, La Petite Lettre sur les mythes, 1930

On peut s’interroger sur le destin de l’économie du désir après la chute d’une grande cause idéologique en Occident, comme ce fut le cas après la chute du communisme en 1989, ainsi que sur les déplacements d’investissement libidinal vers de nouveaux objets de croyance ou d’identification. Au-delà de l’affaissement politique, le garant symbolique vacille, entraînant dans sa chute l’effondrement des figures d’idéal du moi à l’échelle collective et l’ouverture d’une crise du sens historique. Le sujet supporte difficilement une forme de « désêtre » lacanien, d’un vacillement de l’être symbolique, et tend alors à se réarrimer à de nouvelles figures d’autorité symbolique, à des formes contemporaines de substitution au Nom-du-Père susceptibles de soutenir son désir, ainsi qu’à une grande fiction structurante, fût-elle de nature fantasmatique. Cette déshérence est d’autant moins supportable que le besoin de croire demeure au cœur de l’économie psychique : le sujet se met alors en quête d’un lieu et d’un signifiant capables de restituer un sens à son désir.
Comme l’indique Freud, le besoin de croire, ce « Dieu-affect » évoqué par Blaise Pascal, trouve sa source dans une double origine : le « sentiment océanique », survivance d’un état primaire d’indifférenciation qu’il décrit dans Malaise dans la civilisation, et le désir de protection paternelle. Dans L’Avenir d’une illusion, la croyance religieuse apparaît ainsi comme une formation substitutive, issue de la projection du désir infantile d’un père garant de sens. Freud reconfigure dès lors les objets métaphysiques en formations psychiques : Dieu devient l’effet d’une intériorisation de la figure paternelle dans le surmoi.
Avec Lacan, la question se déplace : le sujet est structuré par le langage et pris dans une croyance qu’il ignore. Affirmer que « tout le monde est religieux » dans Le Triomphe de la religion (1974), revient à souligner que le sujet parlant est pris dans l’ordre du symbolique (le langage, la loi, le sens), lequel rend inévitable une forme de croyance, souvent à son insu. Dès lors, on peut se demander : à quoi sert Dieu, sinon à parler ? Comme la case vide du taquin rend possible le jeu des lettres, le manque au cœur du langage rend possible la parole. « Dieu » désigne alors cette place vide supposée garantir le sens. Ajoutons que, dans une formulation proche de « Ce à quoi vous aspirez comme révolutionnaires, c’est à un maître. Vous l’aurez », il déclare, à l’Université de Vincennes, le 3 décembre 1969, devant des étudiants maoïstes, qu’ils fonctionnent avec une certitude doctrinale, incarnée par Mao Zedong, relevant d’une structure de croyance comparable à celle de la religion.
Cette nécessité trouve un prolongement dans l’ordre collectif tel que l’analyse Émile Durkheim, où elle se stabilise dans des formes rituelles et institutionnelles. Dans Les formes élémentaires de la vie religieuse, l’auteur intellectuel laïc mais issu de plusieurs générations de rabbins, met en lumière que les rites et les croyances ne relèvent pas seulement d’une adhésion consciente, mais répondent à une nécessité plus profonde : celle d’inscrire le sujet dans un ordre symbolique garant de sens et de cohésion collective. Toutefois, lorsque cette fonction symbolique est captée par le champ politique, elle peut dériver vers des formes de sacralisation idéologique, comme en témoigne la tentative de Robespierre d’instituer un culte civique. Pris dans la dynamique de son fantasme de purification du corps social, il s’inscrit dans une logique de clôture idéologique : en instituant le culte de l’Être suprême, il ne se contente pas de déplacer le religieux, mais réinstaure une instance transcendante destinée à légitimer la violence politique, au prix d’une dérive totalisante.
À distance critique de cette dérive, Karl Popper réaffirme, dans le contexte des tensions idéologiques du XXe siècle, la centralité de l’individu face aux totalitarismes. Dans une conférence prononcée en 1958, intitulée « En quoi croit l’Occident », et inscrite dans le climat anxiogène de la Guerre froide, Karl Popper mobilise la figure du Soldat inconnu comme opérateur symbolique. Celui-ci lui permet de mettre en évidence que l’Occident se soutient, au moins en partie, d’une croyance en la dignité universelle de tout être humain, y compris lorsqu’il demeure anonyme, ordinaire, et sans inscription héroïque singulière. Dans ce climat géopolitique tendu, une telle référence constitue une prise de position implicite. Elle s’oppose aux systèmes qui privilégient la primauté de l’État ou de l’idéologie au détriment du sujet, ainsi qu’aux régimes dans lesquels l’individu est réduit à une fonction interchangeable, voire à une existence sacrifiable.

Cependant, dans le contexte contemporain de déliaison des grands récits, consécutif notamment à la Chute du mur de Berlin, la fragilisation des idéaux collectifs laisse apparaître une vacance du garant symbolique, qui ouvre à une expérience de « désêtre » appelant des tentatives de réarrimage du sujet à de nouveaux signifiants maîtres. Certains discours idéologiques peuvent dès lors être appréhendés comme des dispositifs de réorganisation des investissements libidinaux à l’échelle collective et reposant sur des mécanismes de projection, de clivage et d’idéalisation. Ces processus de projection et de retournement de la conflictualité peuvent être illustrés par la remarque de Frantz Fanon : « Le colonisé est un persécuté qui se rêve en persécuteur ». Par projection, l’opprimé extériorise la violence interne qui l’habite, convertissant sa peur en jouissance du pouvoir et son ressentiment en instrument de domination.
En élaborant des récits totalisants, soutenus par un imaginaire révolutionnaire hérité de 1793, en construisant des figures d’altérité radicale et en promettant une refondation fondée sur l’idéal de la « table rase » et l’attente du « grand soir », ces discours cherchent à combler la faille constitutive du symbolique et à en restaurer une cohérence imaginaire.
Ce désir de régénération, porté par une partie de l’extrême gauche, se déplace aujourd’hui dans les registres de la démographie et de la langue. Là où prévalait naguère un interdit rhétorique empêchant même de nommer le « grand remplacement », une partie de cette mouvance s’approprie désormais ce terme, allant jusqu’à saluer ce basculement démographique par lequel le peuple historique serait appelé à devenir minoritaire sur sa propre terre.
L’académicien Éric Orsenna, quant à lui, évoque, dans une métaphore aquatique, la « grande irrigation » par l’Afrique d’une vieille France sans doute desséchée. De son côté, la langue souhaitée « créolisée » par un responsable de La France insoumise vise à s’inscrire dans un projet anthropologique de contre-colonisation. L’auteur de Les mots émigrés cautionne ce changement en avançant que la langue française serait, en réalité, peu « française », mais relèverait plutôt d’un agglomérat de mots issus de multiples emprunts, notamment à la langue arabe.                                                                                           Cette dynamique rejoint, sur un autre plan ce que Milan Kundera désigne comme le kitsch : une entreprise de négation de tout ce qui, dans l’existence, introduit de la contradiction, de la division et du négatif, au profit d’une représentation unifiée et harmonisée du réel. En ce sens, la visée de complétude qui traverse ces constructions idéologiques peut être comprise comme une tentative d’effacement du manque constitutive du sujet.
Dans cette perspective, les analyses de Pierre Legendre rappellent que toute société repose sur un montage symbolique qui organise la transmission et institue les places. Dès lors, toute tentative d’effacement des différences structurantes, qu’elle prenne la forme du kitsch ou de dispositifs idéologiques totalisants, expose le lien social à un point de rupture : ce qui est dénié dans l’ordre symbolique ne disparaît pas, mais tend à faire retour dans le réel, souvent sous des formes d’autant plus violentes qu’elles n’ont pu être symbolisées.

Au-delà du contexte français, une partie de l’imaginaire de l’ultra gauche occidentale, désormais orpheline des grandes causes sacrées qui, telles que le communisme dans ses déclinaisons historiques, orientaient jadis ses investissements symboliques, semble se reconfigurer par un déplacement des investissements libidinaux vers de nouveaux objets de croyance, susceptibles d’assumer une fonction de cohésion et d’orientation du désir.
Dans cette perspective, on peut formuler l’hypothèse de l’émergence d’une nouvelle « cause sacrée », une idéologie de substitution désignée sous le nom de « Palestinisme ». Ce terme, non réductible à une réalité politique univoque, fonctionne comme un signifiant fortement investi. Il condense des affects, des identifications et des représentations hétérogènes, et tend à s’imposer comme un point de fixation imaginaire, autour duquel s’organisent des logiques d’idéalisation, de projection et de clivage, où la complexité du réel est réduite au profit d’oppositions morales simplifiées.
Ce type d’investissement s’accompagne fréquemment d’une scénarisation qui privilégie des figures d’innocence radicale et de victimisation absolue, propices à soutenir des identifications massives et peu différenciées. Dans cette configuration, le registre religieux apparaît moins comme un cadre symbolique distancié que comme un réservoir de formes disponibles pour la mise en sens affective du conflit. À cet égard, certaines mises en scène symboliques contemporaines témoignent d’un glissement significatif : elles ne se contentent pas de mobiliser des schèmes religieux, mais les réorientent dans le sens d’une lecture univoque du présent. Ainsi, la crèche inaugurée par le Pape François, représentant l’enfant Jésus allongé sur un keffieh, peut-être interprétée non comme une simple actualisation contextuelle, mais comme une opération de superposition imaginaire engageant une prise de position implicite. En associant la figure christique, archétype de l’innocence souffrante et du sacrifice rédempteur, à un symbole politiquement connoté, cette mise en scène tend à produire un effet d’équivalence affective, sinon morale, entre des registres hétérogènes.
Dans une perspective psychanalytique, une telle configuration relève d’un mécanisme de projection et d’identification qui favorise la constitution d’un objet idéalisé, au prix d’un effacement des médiations symboliques. La figure de l’enfant exposé à la violence fonctionne ici comme support d’un investissement imaginaire massif, condensant des représentations de pureté, de persécution et de rédemption. Ce type de montage symbolique peut ainsi être compris comme participant à une forme de sacralisation du politique, dans laquelle le religieux ne joue plus un rôle de mise à distance, mais devient le vecteur d’une lecture affectivement orientée du conflit.
Ces dynamiques s’articulent également à des phénomènes de convergence militante dit d’intersectionnalité où des causes distinctes sont agrégées au sein d’un même espace symbolique, moins sur la base de leurs spécificités que sur celle d’une communauté d’affects et de représentations, par adhésion à un système de croyances que Céline Masson et Caroline Eliacheff ont qualifié de « Sermon d’Hippocrate »[18]. Tout se passe comme s’il ne s’agissait plus de penser, mais de communier. Selon cette rhétorique, les corps trans et les corps palestiniens se répondent et se confondent, unifiés autour d’un fétiche visuel unique : un drapeau aux couleurs fusionnées de la Palestine et des luttes LGBT+ : corps meurtris, corps niés, voire génocidés[19] par une figure représentée comme oppressive et totalisante.
Cette dite « cause palestiniste » peut apparaître comme le symptôme d’une faillite de la transmission, des processus d’identification et des mécanismes d’auto-culpabilisation propre à certaines sociétés occidentales. Érigée en nouvelle croyance universelle, elle exerce un pouvoir quasi hypnotique qui évoque la figure du joueur de flûte de Hamelin. Celui-ci incarne le séducteur archaïque qui court-circuite la Loi symbolique : sa musique agit telle une voie pulsionnelle et préverbale, entraînant une régression fusionnelle, tandis que la ville d’Hamelin incarne en creux une communauté symbolique défaillante. Dans cette configuration, la complexité du réel tend à être rabattue sur des oppositions binaires (opprimé/oppresseur, victime/bourreau), relevant de mécanismes de clivage et de simplification. Une telle structuration discursive peut évoquer, sur un plan formel, des logiques de type paranoïaque, en ce qu’elle suppose un Autre homogène, entièrement assigné à une position de domination et de jouissance.
Le « palestinisme » apparait alors moins comme une revendication nationale que comme une construction imaginaire à visée totalitaire, fondée sur une économie de la victimisation, qui opère avec le signifiant maître : « Palestine », mot-fétiche englobant toute la réalité, qui vient capitonner le sens et stabiliser provisoirement l’expérience subjective.

« L’antisionisme est l’antisémitisme justifié, mis enfin à la portée de tous. Il est la permission d’être démocratiquement antisémite. »
Vladimir Jankélévitch, L’imprescriptible, 1996

Le propos de Lacan dans Le séminaire VII, L’éthique de la psychanalyse,selon lequel « La douleur elle-même peut être jouissance », inclinerait à formuler l’hypothèse d’une « identité collective palestiniste » cristallisée autour d’un noyau victimaire, qui ferait de la souffrance une ressource symbolique. Cette identité collective est à entendue non comme une entité substantielle, mais comme l’effet de processus identificatoires et d’investissements libidinaux partagés. Une telle sacralisation de la souffrance, qui garantit un droit sur l’Autre, rendrait impossible toute résolution de conflit. L’ennemi, l’Autre, alors érigé en figure quasi mythique est supposé jouir du vol, de la domination et de l’humiliation. De cette croyance nait une haine structurante, susceptible de devenir un principe organisateur du lien social et de soutenir l’existence collective : « Ce qui est probablement haïssable, c’est la jouissance de l’autre. » énonce Lacan dans le même séminaire. Ce discours, excluant toute responsabilité, exige corrélativement une culpabilité inépuisable de l’Autre et appelle une réparation totale dans une logique infantile du désir. Cette idéologie fonctionne comme une scène projective, où les enjeux inconscients structurent les identités et les rapports de force.
Dans certains discours contemporains, le « Sud global » tend à fonctionner comme un signifiant condensant des positions subjectives de victimisation, tandis que le « Nord » est configuré comme une instance de domination. Une telle polarisation peut, dans une perspective psychanalytique, être interprétée comme un effet de projection et de clivage, consistant à attribuer à un Autre globalisé des traits homogénéisés de puissance et d’oppression.
Dans ce cadre, certains objets géopolitiques peuvent être investis comme points de fixation privilégiés de ces représentations. Ainsi, Israël peut, dans certains discours, se trouver pris dans ces logiques : la formule « From the river to the sea » fonctionne comme un signifiant d’effacement radical du peuple d’Israël et de sa mémoire, traduisant une volonté de génocide dans l’espace maritime, comme si les destructions passées du Temple n’avaient pas engendré suffisamment de ruines.

Lorsque les oppositions symboliques se figent en configurations totalisantes, le réel cesse d’être élaboré psychiquement pour être investi par le fantasme ; dès lors, ce sont les formations imaginaires qui se substituent à la pensée et organisent la perception du monde.

Guy Decroix – Institut Français de Psychanalyse©

A suivre :
2ème partie


[1] Romain Ducoulombier, De Lénine à Castro, Idées reçues, Le cavalier bleu, [en ligne], https://shs.cairn.info/article/LCB_DUCOU_2011_01_0075?lang=fr&tab=premieres-lignes

[2] Thierry Wolton, Notre mémoire a occulté les exterminations par la famine imputées aux régimes communistes, Le Figaro vox, 3 juillet 2024, [en ligne], https://www.lefigaro.fr/vox/monde/notre-memoire-a-occulte-les-exterminations-par-la-famine-imputees-aux-regimes-communistes-20200716

[3] Alexandre Sumpf, 1937-1938 : La Grande Terreur en URSS, Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe, [en ligne], HTTPS://ehne.fr/fr/eduscol/terminale-g%C3%A9n%C3%A9rale/fragilit%C3%A9s-des-d%C3%A9mocraties-totalitarismes-et-seconde-guerre-mondiale-1929-1945/les-r%C3%A9gimes-totalitaires/1937-1938-la-grande-terreur-en-urss

[4] Alexandre Soljenitsyne, Révolution et mensonge, Fayard, 2018.

[5] Jean Sévillia, Le terrorisme intellectuel, Tempus, 2004.

[6] Tzvetan Todorov, Les Abus de la mémoire, Arléa, 2004.

[7] Svetlana Alexievitch, La Fin de l’Homme Rouge ou le Temps Du Désenchantement, Babel, 2016.

[8] Karl Marx, Le capital, Livre troisième. Éditions sociales. 1975.

[9] Julia Kristéva, Pouvoir de l’horreur – Essai sur l’abjection, Collection Points, 1980.

[10] Paul Ricoeur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Le Seuil, Paris, 2000.

[11] Lucas Hélin, A Saint-Raphaël, L’inauguration d’une stèle en hommage aux victimes du communisme suscite l’indignation du PCF, Le Figaro Nice, 22 août 2025, [en ligne], https://www.lefigaro.fr/nice/a-saint-raphael-l-inauguration-d-une-stele-en-hommage-aux-victimes-du-communisme-suscite-l-indignation-du-pcf-20250822

[12] Quentin Gérard, Stèle à Saint-Raphaël : le porte-parole du PCF Ian Brossat Tourne en dérision « les victimes du communisme », Le Journal du dimanche, 28/08/2025, [en ligne], https://www.lejdd.fr/politique/stele-a-saint-raphael-le-porte-parole-du-pcf-ian-brossat-tourne-en-derision-les-victimes-du-communisme-161353

[13] Jean-Michel Aphatie, « Si j’étais président, je raserai le château de Versailles », On Va Plus Loin, Public Sénat,  2015, [en ligne], https://www.dailymotion.com/video/x51y8ue

[14] La Croix, Pour Mélenchon, « l’antisémitisme reste résiduel en France », 02 juin 2024, [en ligne], https://www.la-croix.com/pour-melenchon-l-antisemitisme-reste-residuel-en-france-20240602

[15] Martine Bernier, « Représenter la France tel qu’on voudrait qu’elle soit » : ce que révèle l’aveu de la présidente de France TV », Figaro Vox, 12 juillet 2023, [en ligne], https://www.lefigaro.fr/vox/medias/representer-la-france-telle-qu-on-voudrait-qu-elle-soit-ce-que-revele-l-aveu-de-la-presidente-de-france-tv-20230711

[16] Monette Vacquin, Le plan hors sexe : Nous affranchir de la sexualité ? Erès Humus,2025.

[17] Guy Decroix, L’émergence du phénomène trans II, Institut Français de Psychanalyse, mai 2025, [en ligne], https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/lemergence-du-phenomene-transgenre-2/

[18] Caroline Eliacheff et Céline Masson, Le Sermon d’Hippocrate, Hors-collection, 2025.

[19] Celine Masson et Caroline Eliacheff, Le trans-palestinisme : une convergence des luttes, Observatoire la petite sirène, 11 octobre 2025, [en ligne], https://www.observatoirepetitesirene.org/post/le-trans-palestinisme-une-convergence-des-luttes

 34RL1H3   Copyright Institut Français de Psychanalyse

La mémoire en psychanalyse

Nicolas Koreicho – Février 2026

Pourtant au moment de ce départ pour Balbec, et pendant les premiers temps de mon séjour, mon indifférence n’était encore qu’intermittente. Souvent (notre vie étant si peu chronologique, interférant tant d’anachronismes dans la suite des jours), je vivais dans ceux, plus anciens que la veille ou l’avant-veille, où j’aimais Gilberte. Alors ne plus la voir m’était soudain douloureux, comme c’eût été dans ce temps-là. Le moi qui l’avait aimée, remplacé déjà presque entièrement par un autre, resurgissait, et il m’était rendu beaucoup plus fréquemment par une chose futile que par une chose importante. Par exemple, pour anticiper sur mon séjour en Normandie, j’entendis à Balbec un inconnu que je croisai sur la digue dire : « La famille du directeur du ministère des Postes. » Or (comme je ne savais pas alors l’influence que cette famille devait avoir sur ma vie), ce propos aurait dû me paraître oiseux, mais il me causa une vive souffrance, celle qu’éprouvait un moi, aboli pour une grande part depuis longtemps, à être séparé de Gilberte. C’est que jamais je n’avais repensé à une conversation que Gilberte avait eue devant moi avec son père, relativement à la famille du « directeur du ministère des Postes ». Or, les souvenirs d’amour ne font pas exception aux lois générales de la mémoire, elles-mêmes régies par les lois plus générales de l’habitude. Comme celle-ci affaiblit tout, ce qui nous rappelle le mieux un être, c’est justement ce que nous avions oublié (parce que c’était insignifiant et que nous lui avions ainsi laissé toute sa force). C’est pourquoi la meilleure part de notre mémoire est hors de nous, dans un souffle pluvieux, dans l’odeur de renfermé d’une chambre ou dans l’odeur d’une première flambée, partout où nous retrouvons de nous-même ce que notre intelligence, n’en ayant pas l’emploi, avait dédaigné, la dernière réserve du passé, la meilleure, celle qui, quand toutes nos larmes semblent taries, sait nous faire pleurer encore. Hors de nous ? En nous pour mieux dire, mais dérobée à nos propres regards, dans un oubli plus ou moins prolongé. C’est grâce à cet oubli seul que nous pouvons de temps à autre retrouver l’être que nous fûmes, nous placer vis-à-vis des choses comme cet être l’était, souffrir à nouveau, parce que nous ne sommes plus nous, mais lui, et qu’il aimait ce qui nous est maintenant indifférent. Au grand jour de la mémoire habituelle, les images du passé pâlissent peu à peu, s’effacent, il ne reste plus rien d’elles, nous ne le retrouverons plus. Ou plutôt nous ne le retrouverions plus, si quelques mots (comme « directeur au ministère des Postes ») n’avaient été soigneusement enfermés dans l’oubli, de même qu’on dépose à la Bibliothèque Nationale un exemplaire d’un livre qui sans cela risquerait de devenir introuvable.
Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleur, À la recherche du temps perdu, 1919

Mnémosyne, Titanide, Déesse de la Mémoire et du Souvenir

∴

Sommaire

Éléments d’épistémologie du terme

La mémoire en psychanalyse

Mémoire, affect et représentation

∴

Éléments d’épistémologie du terme

Selon l’étymologie, memoria se rapporte aux acceptions suivantes : « aptitude à se souvenir ; ensemble de souvenirs », au pluriel memoriae « recueil de souvenirs », en latin ecclésiastique « monuments commémoratifs ». Le mot est dérivé de memor « qui se souvient ; qui fait se souvenir ». En fonction de la racine indoeuropéenne, (s)mer : « préoccupation, souvenir ». On en rapproche le sanscrit smárati « il se souvient », le gotique maurnan « avoir soin de », l’anglais to mourn « déplorer ». On en rapproche aussi memor, memoria, memorare du groupe de memini « se souvenir » (réminiscence).
Il est intéressant de relever les sèmes communs à ces diverses origines dans lesquels on retrouve l’idée, logiquement, du souvenir, de la pensée du souvenir, mais aussi du soin, voire du regret, du pleur, de la déploration.
Le terme relève le plus anciennement et couramment du sens de « champ mental des souvenirs ». Dès le XIIe siècle, nous retrouvons l’« action de se souvenir » de quelque chose ou de quelqu’un. Au sens liturgique sera employée l’ancienne locution faire mémoire de pour « faire que le souvenir soit gardé » dans l’intention d’« évoquer dans les prières de la messe ». Toujours à cette époque on retiendra le sens particulier de « souvenir durable », compte tenu de ce qui est observable dans quelques locutions comme de bonne/de sinistre mémoire (XIIIe), littéraire, à la mémoire de (XVIIe), formule d’inscriptions et d’épitaphes. La faculté de ses souvenir s’atteste dans l’expression de mémoire (XVIIe), après par mémoire (XIIIe). Plus tardivement, on retrouvera mémoire dans le sens d’un dispositif technique dans les calculatrices et les ordinateurs (capacité de mémoire, mémoire vive, mémoire morte..). Enfin la locution pour mémoire réfèrera à l’expression « à titre de renseignement ». Quelques dérivés, non modificatifs du sens tels un mémoire, mémorial, mémorandum, immémorial, immémoré, -ée (XVIe puis Chateaubriand), remembrance, sont établis.

Les termes de diverses sortes de mémoire sont employés dans l’idée d’une mémoire du corps, des sens, du social ou de la physique. Ainsi en est-il dans la mémoire auditive, gustative, visuelle, sensorielle, mais aussi dans la mémoire collective – l’inconscient collectif n’existe pas, l’inconscient étant un concept éminemment individuel –, héréditaire, panoramique – signe d’un danger mortel descriptible dans la crise d’épilepsie ou dans le traumatisme (effraction mortifère) –, biologique (inhérente à la cellule vivante).

En philosophie, la mémoire représente une fonction psychique relative à la conscience de soi, liée à l’imaginaire, qui concourt à l’unité du moi en reproduisant un état de conscience passé reconnu comme tel par le sujet (Cf. Bergson).

En psychologie, on parlera de mémoire immédiate, différée, affective, mécanique, de mémoire volontaire, involontaire. La mémoire est une fonction cognitive essentielle qui permet d’encoder, conserver et restituer des informations issues de nos expériences et de notre environnement. Elle est indissociable de notre identité, soutient la réflexion, guide nos comportements et rend possible la projection dans l’avenir.
En psychopathologie, on recensera parmi les fréquents troubles de la mémoire, les altérations[1], les délires, les amnésie, hypermnésie, paramnésie.
Facteurs qui influencent la mémoire
– Vieillissement : la plasticité diminue, ce qui explique certaines difficultés de mémorisation.
– Réserve cérébrale et cognitive : la capacité à résister aux lésions cérébrales dépend du volume neuronal, du nombre de synapses et de l’efficacité des réseaux. Elle est influencée par l’éducation, la stimulation intellectuelle, l’activité physique, les relations sociales, le sommeil et l’alimentation.
– Sommeil : favorise la consolidation mnésique, notamment le sommeil lent.
– Émotions : peuvent renforcer ou perturber la mémoire. Les émotions positives améliorent la mémorisation, mais un stress intense ou un traumatisme peut provoquer des troubles (TSPT, amnésie dissociative).
Un souvenir correspond à une activation spécifique de neurones reliés par des synapses. La plasticité synaptique (renforcement, affaiblissement, création de connexions) est le mécanisme fondamental de la mémorisation. Des protéines (comme la PKM zêta) favorisent la consolidation des souvenirs et leur maintien à long terme.

En neurologie, On distingue plusieurs formes de mémoire, interconnectées mais reposant sur des réseaux neuronaux partiellement distincts. On différenciera la mémoire à court terme (de travail)[2], de la mémoire à long terme.
Pour cette dernière, on catégorisera :
    – la mémoire déclarative, explicite,
. épisodique rétrospective, ou autobiographique, qui consiste à se remémorer les événements passés. C’est la mémoire des événements personnels situés dans le temps et l’espace, indispensable pour se projeter dans l’avenir. Elle s’élabore dès l’enfance (vers 3-5 ans) et se transforme avec le temps par un processus de sémantisation ;
. épisodique prospective, se remémorer les actions futures à réaliser. La mémoire épisodique concerne le rôle de l’hippocampe et du cortex préfrontal ;
. sémantique, mémoire des connaissances générales (langage, concepts, faits sur le monde et sur soi), qui se construit tout au long de la vie. Elle concerne le rôle du lobe temporal médian, l’hippocampe, l’amygdale.
    – la mémoire non déclarative, implicite :
. procédurale, c’est la mémoire des automatismes et savoir-faire inconscients (marcher, conduire, jouer d’un instrument de musique). Elle s’acquiert progressivement et se consolide par la répétition. Elle concerne le rôle du striatum et l’amygdale ;
. perceptive, en tant que liée aux sens elle enregistre inconsciemment des images, sons, odeurs, etc., facilitant les repères et habitudes. Elle concerne les aires sensorielles, et langagière ;
. des conditionnements – réponse émotionnelle, rôle de l’amygdale ; réponse musculaire, rôle du cervelet
. des apprentissages non associatifs, rôle des voies réflexes;
. de l’amorçage, rôle du néocortex;
    – la mémoire visuo-spatiale (noms écrits, objets et lieux dans l’espace, trajets, orientation).

La mémoire en psychanalyse

La psychanalyse est travail de mémoire, de restitution ou de reconstitution : le symptôme est réminiscence, le rêve est réaménagement et voie de retour – et de recours lorsque l’on ne se souvient plus de ses rêves, il reste toujours des bribes – de ce qui fut inscrit. Le refoulement, avorton du souvenir et constitution de l’oubli, conserve les représentations a minima indésirables dont le sujet se protège. Et la mémoire se réorganise autour des cratères, des failles, des creux laissés par le traumatisme souvent en créant des « après-coups » successifs. Quel que soit le cadre clinique, le travail analytique cherche à restaurer ou à installer un mode de pensée qui puisse accueillir la remémoration et permettre le retour du passé par les voies du transfert, lequel peut prendre de multiples formes « positives » (amour, amitié, tendresse, confiance, motions facilitantes), quelquefois successivement, et/ou « négatives » (haine, antipathie, répulsion, défiance, motions conflictuelles plus complexes selon l’itération de la pulsion de mort) et, quelquefois, du contre-transfert, susceptible d’être – facilement par l’analyste – analysé.
Pour Freud, la mémoire est l’occasion pour l’inconscient de se manifester à travers les propos et les actes conscients et préconscients. Elle est constituée de réminiscences actives qui proposent au sujet un travail psychique de transformation et d’actualisation, que ce soit dans les rêves, dans les symptômes, dans les souvenirs, dans les oublis, dans les transferts (Cf. L’interprétation des rêves), lesquels remplacent les souvenirs oubliés, en particulier les souvenirs d’enfance. Dès lors, on peut parler d’empreintes, d’impressions, de réminiscences, de traces mnésiques, d’échos, d’esquisses, de restes qui peuvent être représentés, figurés, éclaircis, complétés, analysés, reliés. A partir de ce dont on se rappelle sans s’en souvenir, des plaisirs, des jouissances, des peurs, des angoisses, on peut reconstituer (Cf. la reconstitution judiciaire) ce dont on ne se souvient pas, ce dont on n’a pas envie de se souvenir, voire ce qu’on refoule, à travers les discours, les récits, les souvenirs-écrans, les rêves, les transferts, les symptômes.
Nous sommes, jusqu’à un certain point, prisonniers des réminiscences dont on ne peut faire que patiemment, progressivement le récit (du signifiant vers le signifié, puis les origines, les causes, la logique, l’énoncé, l’énonciation). C’est le cas pour les addictions, les obsessions, les perversions, les traumatismes, les symptômes, les transferts et les contre-transferts qui demeurent obscurs tant qu’ils n’ont pas été travaillés, et confiés.
Cliniquement, c’est, outre l’interprétation des transferts[3] (en prenant en compte les cadres[4]) dans la biographie des affects du sujet en particulier, qui n’empêche d’ailleurs pas sa durée ni ses qualités, les anamnèses, réminiscences, fantasmes, révélations oniriques, symptômes appréhendés, se dévoilant peu à peu, qui permettent un réaménagement du passé, plus souple, moins contraignant, toujours plus accessible, dans la mesure de ce à quoi il est nécessaire d’accéder.
Les réseaux de la mémoire construisent l’identité, et développent la personnalité, idéalement dans la capacité à s’adapter au monde et, éventuellement à se et le transformer, ou au moins leurs environnements. Les gènes mêmes se modifient (épigénétique) et s’expriment en fonction des après-coups des expériences vécues.
Depuis Freud, les formes du travail de mémoire dans la culture se modifient : l’histoire interroge l’interprétation du passé, la littérature explore ses infinis retours, l’anthropologie décrit les dispositifs commémoratifs qui soutiennent le devoir de mémoire et du deuil tandis que le législateur se penche sur le droit à l’oubli.
Il faut se souvenir pour oublier.
La mémoire est, sous une acception définitionnelle globale, une faculté équivalente à un champ mental dans lequel les souvenirs, proches ou lointains, sont « enregistrés, conservés et restitués ». Cela nous entraine ipso facto vers l’idée de la psychanalyse d’une part en la conception formulée par Freud « La conscience naîtrait là où s’arrête la trace mnésique[5] » (1920) dans son processus de transformation et d’actualisation de l’implicite (en neuropsychologie, mémoire non déclarative ; inconscient ; les affects) vers l’explicite (en neuropsychologie, mémoire déclarative ; préconscient, conscient ; la représentation).
D’autre part, cette vaste idée de transformation et d’actualisation ne se fait qu’à la condition de comprendre l’origine de la mémoire expérientielle que sont les affects[6], à partir des émotions, qui ancrent les affects principalement dans l’inconscient, et qui vont devoir trouver une forme, mnésique, discursive, intellectuelle, pour trouver un développement dans le préconscient et dans le conscient, grâce aux réminiscences.
C’est la fameuse distinction freudienne entre l’affect et la représentation[7].

Mémoire, affect et représentation

L’impact des émotions que nous ressentons est utilisé par notre cerveau pour mémoriser nos expériences. Ainsi, nous pouvons distinguer dans chaque expérience vécue une partie affective (émotion ressentie, pouvant donner lieu à un discours) et une partie intellectuelle (formulée, pouvant donner lieu à un récit).
Dès lors, Sigmund Freud pouvait distinguer clairement l’affect et la représentation dans sa théorie psychanalytique, notamment dans le cadre de sa première topique (inconscient, préconscient, conscient) et à partir de sa réflexion sur l’hystérie.

Nous partirons de la représentation, afin de nous emparer de la partie la plus facilement appréhendable, puisque les textes métapsychologiques freudiens proposent une double fonction, celle de délégation, de tenant lieu (représentance) et celle de rendre à nouveau présent, de présenter à nouveau, puis nous irons vers l’affect, de manière à saisir ce qui est réellement utile à reconnaître en analyse, pour faire se réintriquer la pulsion de mort à la pulsion de vie, tant la représentation s’éloigne parfois presque totalement de l’émotion première à laquelle elle se réfère.

La représentation (Vorstellung) apparaît en un contenu psychique structuré. Elle désigne le contenu mental, l’idée ou l’image associée à un souvenir, un fantasme, un rêve, un symptôme correspondant à une pensée, une émotion, un sentiment, un désir.
Nous pouvons déjà, à ce stade, penser en cela à certaines parties du discours et du récit, telles qu’elles sont exhaustivement proposées en linguistique. Nous en reparlerons.
La représentation correspond à la trace psychique d’une expérience, stockée dans l’appareil psychique.
Les différents types de représentation peuvent être conscients ou inconscients. Ils forment le « matériel » sur lequel travaille l’organisation psychique tel que les expériences fondatrices ou déstructurantes, les souvenirs, les fantasmes, les images du rêve, les associations spontanées.
L’événement traumatique ou le fantasme d’un désir refoulé, d’une crainte sont à ce titre profondément imprimés dans la mémoire sous une forme représentative. C’est alors que la représentation prend toute sa symbolique comme signifiant psychique. Elle peut ainsi prendre la forme d’une image, d’un mot, d’une scène évoquant des émotions anciennes auxquelles elle est attachée.
Les représentations refoulées comme les désirs interdits ou les traumatismes inenvisageables sont particulièrement inaccessibles à la conscience sans un début de travail analytique, c’est-à-dire, dans un premier temps, de formulation, de compréhension et d’acceptation. C’est ce passage par le préconscient qui fait des représentations, rendues accessibles, les éléments de pensées complexes à déchiffrer.
Les associations qui pourront se produire, dans le langage, à partir de ces représentations, donneront lieu à liaisons, déliaisons, selon l’interprétation, le plus souvent différée, du psychanalyste.
Le travail rhétorique autorisé par les représentations inconscientes ordonne une logique associative permise par exemple dans la condensation (métonymie) ou le déplacement (métaphore), ainsi qu’il en est du rêve, des lapsus, des actes manqués.
Ainsi, dans L’Homme aux rats (1909), le patient associe de manière compulsive l’idée de « rats » à des angoisses liées à son père. La représentation « rats » est le substitut symbolique d’un conflit inconscient (culpabilité, ambivalence envers le père).
De la sorte, lorsque nous parvenons à formuler une expérience, un souvenir, un fantasme, une association onirique, nous pouvons travailler plus avant. Car, à l’intérieur[8], si l’on peut dire ainsi, de la représentation, de la réminiscence, se trouve le matériau à partir duquel il est possible de comprendre l’impact, l’effet de ces expérience, souvenir, fantasme, association onirique, sur notre développement ultérieur. Voici comment la représentation permet de saisir l’élément tour à tour pulsionnel, émotif, affectif, déterminant pour le développement de la personnalité et de ses troubles, sous la forme du signe, du sème, du symbole ou du récit qui s’y rattache. Aussi bien, dans la mesure ou l’analysant accueille la représentation, il nous est loisible de retrouver ce qui mérite de parvenir à la conscience du sujet.
Ce qui ne parvient pas, par la représentation, à la conscience adoptera maints oripeaux, névrotiques dans le meilleur des cas, psychotique pour le pire, narcissique pour qui aime la complexité et le risque, afin de s’imposer au sujet sous des formes plus ou moins déplorables.

Si la représentation, comme nous l’avons dit, est relativement facile d’accès, grâce à la remémoration, bien que sous une forme modifiée, altérée ou sublimée, que ce soit sous la forme représentative d’une réminiscence, d’un fantasme, d’une image de rêve, d’une association spontanée, l’affect (Affekt), lui, ne peut s’entendre d’abord que par ce qu’il manifeste d’énergie pulsionnelle. En effet, l’affect consiste en la charge émotionnelle ou énergétique (énergie liée à la pulsion) associée à une représentation. Il s’agit premièrement de la quantité d’excitation (énergie pulsionnelle) associée justement à l’image, au souvenir, au fantasme, à l’association onirique du sujet procurée dans sa mémoire par l’évocation suscitée. Dès lors, l’affect peut être conscient de lui-même, et équivaloir en cela facilement pour le sujet à l’une ou l’autre des émotions fondamentales telles la surprise, la peur, la colère, le dégout, la tristesse, la joie, ou inconscient, tel que surgi dans l’angoisse, la douleur mentale, le mépris, la honte, le sentiment de culpabilité, le déni, la résignation, le chagrin. Sigmund souligne que l’affect peut se détacher de sa représentation originelle, notamment dans les névroses. Il en est ainsi lors d’une peur intense qui, associée à un souvenir refoulé, jaillit au ventre, ou l’angoisse sans cause apparente qui, selon une circonvolution inattendue de votre esprit, vous saisit à la gorge ou encore l’amour qui, associée à une voix depuis longtemps éloignée, vous prend aux cheveux. Dans sa dimension quantitative, Freud emprunte à la physique l’idée d’une énergie pulsionnelle qui « charge » la représentation. L’affect en est le poids, l’intensité, sans que l’on puisse détacher cet affect de sa nature qui, en quelque sorte, le conditionne. On parlera de quantum d’affect pour qualifier la quantité[9] d’énergie psychique dans la production qui accompagne une impression psychique, mesurable[10] bien entendu par sa nature mais ici, quantitativement, par son intensité comme lors d’une colère explosive, d’une sourde angoisse, d’un profond chagrin qui auront bien évidemment une influence sur ce qu’il en adviendra dans la mémoire. Le destin des affects, comme ailleurs celui des pulsions, peut consister en celui du refoulement, faisant que l’affect peut être détaché de sa représentation et se manifester ailleurs sous la forme d’une angoisse flottante, ou d’un symptôme corporel, dont l’origine est souvent moins aisée à identifier.
Se manifestant de manière plus évidente, et plus facile à identifier, la conversion hystérique (paralysie, douleurs, cécité etc., sans cause organique) fait se déplacer l’affect vers le corps comme selon l’exemple de cet éminent rhumatologue qui voit arriver sur un brancard sa patiente raide comme un passe-lacet et qui, une vingtaine de minutes plus tard, ressort du cabinet du professeur, qui aura su parler avec elle, gambadant tel le cabri.
Parmi le destin des affects, celui qui va se manifester par la parole, par exemple chez un sujet confronté au sentiment de culpabilité sous-jacent, archaïque, prenant sa source dans l’ombre puissante et ancienne d’un parent abusif, pourra s’imposer au sujet révélant à l’occasion une agressivité à l’égard d’un proche plus brillant, lorsque la jalousie aura pris, un temps, le dessus sur le respect. Ainsi, dans Dora (1905), l’affect de colère envers un proche est refoulé et se manifestera par une violente toux nerveuse, prototype inabouti de l’oralité. La représentation (dans ces deux exemples, le conflit transférentiel avec le proche) est inconsciente, mais l’affect persiste sous forme de symptôme, agressif ou fruste.
Freud illustre parfaitement cette distinction dans le cas d’Anna O. (Études sur l’hystérie, 1895) : la patiente présente des symptômes physiques (toux, paralysie) qui sont des conversions d’affects liés à des représentations refoulées.
Enfin, sous les atours d’une transformation radicale de ses pulsions libidinales possiblement les plus imposantes, l’artiste mettra en œuvre, dans la représentation des corps et des visages à travers les siècles, la sublimation[11] selon la forme la plus aboutie de la transformation des affects, au départ et en partie, sexualisés en une activité hautement civilisatrice.

Nous devons formuler quelques remarques sur le fonctionnement central de la dissociation de l’affect avec la représentation, en tant que mécanisme clé, à l’intérieur de pathologies archétypiques comme l’hystérie, que Freud étudie dans la transformation de cet affect en une représentation symptomatique. En effet, dans ce cas bien illustratif de l’hystérie, la représentation refoulée, devenue inconsciente, laisse l’affect persister sous une transformation corporelle, « piètre compromis », chargée d’angoisse. Cette dissociation explique pourquoi certains symptômes, comme la paralysie hystérique que nous avons illustrée précédemment, n’ont pas de cause organique, mais expriment, avant toute élaboration analytique, un conflit psychique incompris.
Cette dissociation a pour objet, sur le plan de l’économie psychique, de permettre au refoulement d’éviter au sujet une souffrance consciente, un passage à l’acte préjudiciable, cependant que l’affect « errant » cherche une issue insatisfaisante sans la représentation de l’épisode qui l’a créé, ici sous la forme du symptôme, ailleurs sous celle de l’acte manqué, de l’accident, de l’image de rêve, du souvenir oublié et revenu, du fantasme. C’est alors qu’il nous faut apparier l’affect à la représentation idoine, afin que le symptôme soit levé.
Un certain nombre de mécanismes de défense mettent en œuvre une représentation consciente, mais dont l’affect est neutralisé, et ce sera l’isolation, comme dans le fait de décrire un traumatisme sans émotion (sous sa forme la plus névrotiquement définitive dans l’alexithymie), dont l’affect est nié ; comme dans le déni, mais dont la représentation persiste (tremblement corporel de colère cependant que l’affirmation ne reconnaît pas cette colère) ; comme dans l’accident dans l’idée non pensée qu’il ne s’agit pas d’un acte manqué, mais dont la fonction véritable est pourtant d’éviter la confrontation avec l’autre présent ou du passé.
Ce phénomène de dissociation est comparé par Freud à une mauvaise connexion électrique. L’affect est « débranché » de sa représentation, mais la décharge se fera sous la forme du symptôme, de l’acte manqué, du lapsus, de la parole intempestive.

Pour conclure provisoirement sur les distinctions à faire entre l’affect et la représentation, insistons sur la réalité selon laquelle elle permet de comprendre comment l’appareil psychique gère les conflits devenus internes. En séparant l’affect de sa représentation, le sujet peut « éviter » la souffrance consciente, mais au prix de symptômes, de mauvais choix ou de passages à l’acte, toujours plus ou moins préjudiciables.
Les implications de la compréhension des distinctions fondées sur la différence et les liens entre l’affect et sa représentation sont, pour la cure psychanalytique, d’une importance capitale.
Tout d’abord en ce que l’un des buts éminents de l’analyse est, en rétablissant les liens entre les représentations et les affects qui les sous-tendent, de rétablir ou d’établir le principe de liaison[12], afin que le patient puisse comprendre l’origine et le fonctionnement de ses symptômes, de ses troubles, de ses pathologies. En parlant, en formulant, en mentant, en se trompant, en agressant verbalement, en définitive, et plus sûrement, en se confiant, le patient oriente l’analyste vers la compréhension des liaisons manquantes et qu’il peut retrouver, non seulement à travers ses pleurs, ses rires, ses chausse-trappe, ses pièges accueillis, puis acceptés, puis traités, dans lesquels le patient peut ne pas tomber du fait de la présence attentive, précise, distinctive de l’analyste.
La cure, de ce fait, s’impose bien comme visant principalement à associer affect et représentation, de telle sorte que l’angoisse, l’agressivité, la perversité, la détresse ou le désarroi ou l’ignorance le plus souvent du patient prenne une forme, propre à la sincérité d’un Moi retrouvé ou trouvé, qui préfère, bien entendu, l’élaboration régulière, selon le terme surmoïque du Préconscient, du principe de réalité plutôt que l’échec dû à la primauté de l’impasse du Ça inavoué.

À ce moment même, dans l’hôtel du prince de Guermantes, ce bruit de pas de mes parents reconduisant M. Swann, ce tintement rebondissant, ferrugineux, interminable, criard et frais de la petite sonnette, qui m’annonçait qu’enfin M. Swann était parti et que maman allait monter, je les entendais encore, je les entendais eux-mêmes, eux situés pourtant si loin dans le passé.
Alors, en pensant à tous les événements qui se plaçaient forcément entre l’instant où je les avais entendus et la matinée Guermantes, je fus effrayé de penser que c’était bien cette sonnette qui tintait encore en moi, sans que je pusse rien changer aux criaillements de son grelot, puisque, ne me rappelant plus bien comment ils s’éteignaient, pour le réapprendre, pour bien l’écouter, je dus m’efforcer de ne plus entendre le son des conversations que les masques tenaient autour de moi. Pour tâcher de l’entendre de plus près, c’est en moi-même que j’étais obligé de redescendre.
C’est donc que ce tintement y était toujours, et aussi, entre lui et l’instant présent, tout ce passé indéfiniment déroulé que je ne savais pas que je portais.
Marcel Proust, Le temps retrouvé, À la recherche du temps perdu, 1919

Nicolas Koreicho – Février 2026 – Institut Français de Psychanalyse©


[1] La mémoire peut être altérée par :
– Des causes sévères : traumatisme crânien, AVC, tumeurs, maladies neurodégénératives (Alzheimer, Parkinson, Huntington).
– Des causes transitoires ou réversibles : dépression, anxiété, fatigue, médicaments, ictus amnésique.
Les troubles affectent différemment les systèmes mnésiques : Alzheimer touche surtout l’épisodique, Parkinson la procédurale, la dépression la mémoire.

[2] Mémoire du présent, permettant de maintenir et manipuler brièvement des informations nécessaires à une tâche en cours. Elle repose sur deux systèmes : la boucle phonologique (informations verbales) et le calepin visuospatial (informations visuelles).

[3] Acte, pensée, sentiment par lequel un affect éprouvé pour un objet est étendu à un objet différent. Se fait principalement par association. Le transfert représente dans les processus d’accompagnement, psychanalyse, psychothérapie, coaching, mais aussi vis-à-vis du médecin, de l’avocat, de l’enseignant, etc. la projection, par l’analysant, l’étudiant, le patient, le client, etc. de contenus issus de son propre inconscient et provenant d’expériences infantiles, sur la personne de l’accompagnant, qui lui apparaît dotée de qualités, d’intentions, d’affects différents de la réalité de l’accompagnant. « La reviviscence de désirs, d’affects, de sentiments éprouvés envers les parents dans la prime enfance, et adressés cette fois à un nouvel objet ». Le contre-transfert est la projection par l’accompagnant des contenus issus de son inconscient et de ses expériences sur la personne de l’analysant, du patient, du client, de l’étudiant de motions affectives  » (Francis Pasche – 1975).
En analyse, plus spécifiquement, Freud propose, dans Remémoration, répétition et élaboration (1914) que, “Dans le cas où le patient se borne simplement à respecter les règles de l’analyse, nous réussissons sûrement à conférer à tous les symptômes morbides une signification de transfert nouvelle et à remplacer sa névrose ordinaire par une névrose de transfert dont le travail thérapeutique va le guérir”. Ainsi c’est grâce à l’analyse du transfert et à son interprétation que l’occasion est donnée aux patients d’accepter de se représenter et développer le cœur des conflits psychiques qui se répètent dans sa vie et dans les relations avec l’analyste, afin de comprendre les motions pulsionnelles et libidinales qui constituent son fonctionnement depuis l’enfance. Ceci va lui donner, pour peu qu’il parvienne à se dégager de ces ornières anciennes la possibilité de modifier ses relations avec lui-même avec son analyste et avec les autres. Pour Freud le transfert négatif se situe du côté d’une résistance à la guérison qui hélas conduit le sujet à trouver dans la cure un espace de satisfaction de son masochisme et de sa culpabilité primaires relatives à la pulsion de destruction. Pour résumer, le transfert est un déplacement de l’investissement vers l’analyste propre à l’être vivant (compulsion de répétition) à répéter les expériences du passé, d’amour et de haine vers le sujet propre et les objets, ce qui implique que plusieurs sortes de transferts sont tour à tour mobilisés.

[4] Le cadre, les cadres, donc, sont, dans l’ordre d’influence : relationnel (transfert, contre-transfert), personnel (le non-verbal), conversationnel (discursif), référentiel (éthique, théorico-clinique), contractuel (l’objectif), matériel (lieu, temps).

[5] Sigmund Freud, « Au-delà du principe de plaisir », in Essais de psychanalyse, 1920.

[6] Nicolas Koreicho, Émotions, sentiments, affects, en ligne, Site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/emotions-sentiments-affects/, Mars 2020.

[7] Sigmund Freud, Contribution à la conception des aphasies : une étude critique, 1891, puis Études sur l’hystérie, 1895, puis Esquisse pour une psychologie scientifique, 1895, puis Métapsychologie, 1915, puis L’interprétation des rêves, 1926.

[8] Comme pour le doubitchou où « il y a une espèce de deuxième couche à l’intérieur ».

[9] Dans Métapsychologie (1915), Freud en arrive à définir les affects non plus seulement selon une perspective économique mais en les considérant aussi bien comme la traduction subjective des qualités de l’énergie pulsionnelle.

[10] Sigmund Freud, Les psychonévroses de défense, in Névrose, psychose et perversion, 1894 : « quelque chose qui peut être augmenté, déplacé, déchargé et s’étale sur les traces mnésiques des représentations un peu comme une charge à la surface des corps ».

[11] Nicolas Koreicho, La Sublimation, en ligne, site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/la-sublimation/, mars 2022.

[12] Nicolas Koreicho, Liaison-Déliaison, en ligne, Site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/liaison-deliaison/, juin 2025.

 34RL1H3   Copyright Institut Français de Psychanalyse

L’émergence du phénomène transgenre III

Guy Decroix – Juillet 2025

3ème partie

Sommaire 

Jérôme Bosch, La nef des fous, vers 1500-10, musée du Louvre. Paris.

Introduction
I Émergence d’un différentialisme et des identités
II Un moment orwellien ou l’inversion des valeurs
Liberté, égalité, fraternité, laïcité
Le langage ou la perversion des mots
Censure et intimidation
Les marges en place du centre
Le présent et le futur en place du passé
La sensibilité en place de l’intelligibilité
La victime en place du héros
L’animal en place de l’homme ou l’antispécisme
Du féminisme des années 70 aux néo-féministes
L’irrationnel en place du rationnel
Un pulsionnel mortifère à l’œuvre
III Limite et paradoxe de l’intersectionnalité
IV Vers une idéologie transhumaniste
V Sur la position du psychanalyste à l’épreuve du contemporain

∴

D’un point de vue métapsychologique, c’est-à-dire inconscient, les liens institutionnels et politiques peuvent s’entendre comme la somme d’individus qui introjectent le même idéal du moi et qui s’identifient en conséquence dans leur moi en partageant un même objet.  Ce sont ces liens, y compris socio-familiaux, que nous avons repérés dans notre première partie, qui se sont progressivement effrités, ouvrant la voie à de nouveaux types de liens totaux mortifères et à l’engagement de certains dans le phénomène de transition.
Dans notre seconde partie, nous avons tenté de circonscrire des éléments favorables à l’accueil de cette nébuleuse trans et de son idéologie, en pointant et critiquant l’idéologie de l’autodétermination dans différents secteurs, les effets d’une toute-puissance infantile non régulée et l’inscription de ce phénomène dans le champ de l’indifférenciation.
Nous nous proposons dans un dernier temps de repérer l’inscription de ce transgenrisme dans le wokisme, un phénomène articulé à une inversion des valeurs, à l’intersectionnalité et enfin à une idéologie transhumaniste.

Le transgenrisme que nous avons abordé dans l’article intitulé « Wokisme, une déraison mortifère »[1] se rattache à des discours idéologiques associés à la mouvance décoloniale et intersectionnelle. Ces discours, marqués par une binarité récurrente et une incapacité à dialectiser, considèrent l’Occident comme une entité dominante, coloniale, blanche et patriarcale, tandis que toutes les minorités (femmes, personnes LGBT+, groupes raciaux, personnes transgenres) se perçoivent comme des victimes de cette domination, appelées à se révolter contre leurs oppresseurs. Cette logique binaire du wokisme qui empêche toute reconnaissance de l’ambivalence psychique, apparaît quelque peu paradoxale pour les mouvements LGBTQ+ qui précisément, s’efforcent de dénoncer la binarité. Dans ce contexte, un dirigeant politique de « La France insoumise » plaide pour inscrire dans la Constitution la liberté du choix de genre, lors d’un vibrant plaidoyer pour promouvoir les études de genre à l’université de Lille. Ce responsable politique exhorte à « déconstruire le faux genre humain », soutenant que l’homme serait violent par construction, basant son argumentation sur les études de genre face « aux ignorants grossiers ». Il conclut en soulignant la nécessité « de former les professeurs pour qu’ils fassent face à quelque chose qui va à rebrousse-poil de la construction genrée de la société telle que nous la connaissons aujourd’hui ».[2]
Cette mouvance a pris corps à la suite des travaux de Terra Nova en 2011, qui ont prôné l’abandon du peuple français ainsi que de la laïcité au profit de l’émergence d’un néo-peuple articulé autour du wokisme, de l’islamo-gauchisme et du néoféminisme.

I Émergence d’un différentialisme et des identités

                          « D’autant que l’âme est plus vide et sans contrepoids, elle se baisse plus facilement sous la charge de la première persuasion. »
Michel de Montaigne, Les Essais, 1580.

L’année 1983 marque un tournant décisif pour la gauche au pouvoir. Des slogans comme « Black Blanc Beur », qui remplace le traditionnel Bleu Blanc Rouge, et « Touche pas à mon pote », avec sa référence à la main jaune évoquant l’étoile jaune, se rapportent à une identité raciale et ethnique qui entame l’universalisme républicain au profit d’une logique communautaire. Cette mutation du rapport au symbolique, à l’identité et à la Loi au sein de la société française illustre le passage d’un paradigme symbolique, où le citoyen était un concept abstrait, un sujet défini par son intériorisation de la Loi, à une réalité plurielle, incarnée par des corps réels, visibles, sexués et racialisés. Cette mutation demeure une source de morcellement et d’enfermement identitaire. Ce mouvement prône « le droit à la différence » plutôt qu’à la ressemblance. Cette dynamique, associée à l’instauration de la discrimination positive, se traduit par la reconnaissance d’identités variées (gays-raciales-noires) en lien avec des revendications d’égalitarisme, dans le contexte du wokisme naissant en France. La lutte contre toutes formes de discrimination, qu’elles soient basées sur le sexe, la race ou l’orientation sexuelle, devient l’horizon des démocraties contemporaines qui ont renoncé à toute idée de progrès social et d’émancipation collective.
Parallèlement, la mondialisation et ses conséquences en matière de délocalisations, qui engendrent un marché de consommateurs à l’échelle mondiale, contribuent à l’effritement de la classe ouvrière. Dans ce mouvement, un groupe de réflexion progressiste, Terra Nova, publie une étude le 10 mai 2011, affirmant qu’un « mythe fondateur de la gauche française est brisé[3]. » Terra Nova évoquerait la « nouvelle terre » à reconquérir symboliquement dans ses fondements et potentiellement à reconfigurer un lien social. L’article souligne que le divorce entre le Parti socialiste et la classe ouvrière, « en déclin », est prononcé. Les signataires préconisent de s’adresser à un nouvel électorat urbain composé de « diplômés », de « jeunes », de « minorités des quartiers populaires » et de « femmes » : tous rassemblés autour de « valeurs culturelles et progressistes ».
Un nouveau peuple est désormais en mouvement, focalisé sur les minorités ethniques, religieuses, culturelles et sexuelles.  Dans cette société marquée par l’individualisme et le consumérisme, chacun est invité à façonner sa propre identité, qui relève d’une projection narcissique, ignorant tout déterminisme historique ainsi que toute donnée biologique et sexuelle. Chacun brandit en étendard sa prétendue identité, en participant à une marche des fiertés permanente ! Les identités, qui mutent en diverses « fiertés », ne se définissent plus par ce qu’elles accomplissent, mais par leur essence.  Notons que ces parades périodiques et festives des fiertés, comme les Gay Pride, pourraient soutenir l’idée du « fait social total » déjà évoquée. Les conquêtes socio-politiques laissent place à l’émergence permanente de représentants issus du combat juridique.
Dans ce contexte, les différents groupes sexuels, dont le transgenrisme trouveront leur essor. Historiquement, jusqu’à la fondation du Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR), le militantisme LGBT+ prônait une forme d’assimilation revendiquant le droit à l’indifférence. Aujourd’hui, ce mouvement aspire à cultiver sa différence jusqu’à devenir un puissant lobby revendiquant sa propre culture.
L’assimilation, inscrite dans le Code civil, cédait ainsi la place au droit à la différence, à la diversité et à l’exclusivité des groupes, ouvrant ainsi la voie à divers types de communautarismes. Le slogan de McDonald’s « Venez comme vous êtes » devenait le motto de l’école, de la société et, récemment, la devise de la refondation d’un parti politique français[4].
Comme le souligne Natacha Polony[5], l’identité nationale qui nous rassemblait autour d’une mémoire commune et d’un narratif collectif, où chacun avait sa place dans la société, est désormais la seule identité véritablement bannie. Nous pourrions rappeler que cette communauté nationale, hier qualifiée de patrie, était invoquée dans les appels à l’unité et chantée dans nos écoles : « Allons, enfants de la patrie ! »
À l’instar des États-Unis, un quotidien français[6] recense les parlementaires selon leur pigmentation pour dénoncer une assemblée qui « reste blanche ». Pendant son mandat, le président Obama représentait l’archétype dumonde de la diversité à venir, associant en sa personne sexe et race : afro-américain, blanc et noir, tout en présentant une fragilité féminine, presque « métis et hermaphrodite[7] » générant ainsi une véritable Obamania. Il convient de souligner que les minorités ont trouvé protection dans l’universalisme, acceptées non pas pour leurs différences, mais pour leur similitude au sein de notre humanité partagée. Dans un retournement majeur, le social a cédé la place au « sociétal », un néologisme qui a affecté les mœurs et les modes de vie privés. Alors que le social est le terrain fondateur du lien intersubjectif, du langage et de l’inconscient dans la structuration du sujet, qui n’existe que par son inscription dans un ordre social et symbolique, le sociétal s’inscrit dans des mutations culturelles qui altèrent le mode de subjectivation et tendent vers une désymbolisation par un brouillage des repères et une confusion des places.
En marge de ces diversités, nos sociétés sont traversées par un élan de commisération. Un zèle compatissant envers les démunis, les déshérités et les exclus ne cesse de se manifester dans l’arène politique.  À tel point que, comme le note Myriam Revault d’Allonnes[8], « les dirigeants n’hésitent plus à faire de leur aptitude à compatir un argument décisif en faveur de leur droit à gouverner ».
En 1902, Lénine se posait la question fondamentale : « Que faire ? », alors qu’aujourd’hui, il semble que les politiques se préoccupent davantage de « Que dire ? » en quête de soi-même et visent moins les mouvements d’émancipation que la défense des minorités « menacées ».
La désormais célèbre anaphore d’un candidat à la présidence de la République, « Moi, président », fait référence à l’individu en tant que personne privée, en opposition à l’expression « si je suis président », où le pronom « je » désigne un sujet. Loin est l’époque de Roosevelt, grand homme d’État, paralysé par une poliomyélite invalidante et jamais présenté dans son appareillage pour tenir debout. L’éthique des journalistes consistait alors à dissimuler la vie privée d’un dirigeant.
Cette autoaffirmation de soi, métabolisée en hypertrophie du moi, signe notre époque. Les « vécus » des auteurs fleurissent comme jamais dans la littérature, et les ouvrages consacrés aux émotions et aux sentiments connaissent un essor considérable dans les rayonnages des livres de développement personnel.
Comme l’indique Élisabeth Roudinesco[9], des expressions telles que « Je pense donc je suis », « Ça pense là où je ne suis pas » ou encore « Je est un autre » et « Je suis Charlie » affirment l’existence d’une identité universelle, à la fois consciente et inconsciente, toujours divisée, toujours « autre », tout en restant soi-même et en incluant l’étranger en soi. Cependant, l’affirmation « Je suis Charlie » reste discutable, dans la mesure où elle ne représente qu’un volet face à la barbarie. Comme elle le souligne, chacun aspire à « être soi-même comme un roi » et non pas comme un autre. Nous pourrions également entendre, en ces temps narcissiques, chacun cherche « à être soi, m’aime »…
L’émergence de ces diversités identitaires s’est accompagnée de « souffrances narcissiques identitaires » repérées par René Roussillon. Cela témoigne de l’évolution d’une société centrée sur le surmoi, qui représente des intérêts collectifs, à une société valorisant l’idéal du moi et les intérêts narcissiques.

II Un moment orwellien ou l’inversion des valeurs

                                                                                         « La guerre, c’est la paix, la liberté, c’est l’esclavage, l’ignorance, c’est la force. »
George Orwell, 1984.

Le concept de déconstruction, forgé par Martin Heidegger et revisité par Jacques Derrida, s’est transformé progressivement en une idéologie nihiliste visant la destruction des assises de notre civilisation par une inversion de nos valeurs fondamentales. Ce processus s’attache à déconstruire ce qui est souvent désigné comme « le privilège blanc » et ses multiples facettes : la langue française, la structure familiale, ainsi que les notions de genre et de sexe. Nous tenterons d’explorer quelques-unes de ces inversions narratives, avant d’y repérer une pulsion de mort à l’œuvre.

Liberté, égalité, fraternité, laïcité

Au nom de la liberté individuelle, nous assistons paradoxalement à une entrave à la liberté d’autrui, qui se manifeste par différentes formes de nuisances, d’insultes, voire de violences. Nous constatons des perturbations ou des annulations de conférences, ainsi que des intimidations et des menaces de mort liées à la présentation d’ouvrages comme Transmania[10].  La liberté, qui doit être encadrée par des lois (c’est-à-dire des limites, des frontières et des institutions), semble désormais menacée.
Dans ce contexte, ma liberté, envisagée à travers le prisme du « moi je », s’affranchit de toutes formes d’aliénation déjà mentionnées par Platon. Nous glissons insidieusement de la liberté vers un système de contrôle, en dénaturant ainsi le projet d’émancipation inscrit dans la promesse républicaine et en contrariant l’esprit démocratique, qui doit résoudre les différends par le dialogue et non par la violence. L’idée d’un « homme qui s’empêche », selon l’expression d’Albert Camus, semble, aujourd’hui frappée de caducité, comme si le sujet moderne ne rencontrait plus d’obstacles intérieurs pouvant freiner sa jouissance. En l’absence d’introjection des interdits, le surmoi s’est érodé et l’homme contemporain ne s’empêche plus : il s’abandonne.
Une autre forme d’atteinte à la liberté se manifeste aujourd’hui dans une sorte de jouissance punitive de dénonciation, par le biais de la censure pratiquée par les pairs, remplaçant ainsi la censure verticale imposée par les autorités.
Annie Ernaux, la première femme écrivain française à recevoir le prestigieux prix Nobel, écrit pour « venger sa race », tout en ne renonçant pas aux honneurs du monde d’en haut, peuplé de ces « dominants » qu’elle pourfend, rapporte le journal Le Point [11]. Elle s’indigne face à la publication de Langue fantôme[12], un essai critique sur le multiculturalisme, et obtient le départ de Richard Millet du comité de lecture de Gallimard après avoir initié une pétition, signée par environ cent-cinquante écrivains, et publiée dans les colonnes du Monde [13]. Faut-il rappeler la phrase d’Albert Camus lors de son discours de réception du prix Nobel en 1957 ? « Les vrais artistes ne méprisent rien ; ils s’obligent à comprendre au lieu de juger, et s’ils ont un parti à prendre en ce monde, ce ne peut être que celui d’une société où, selon le grand mot de Nietzsche, ne règnera plus le juge, mais le créateur, qu’il soit travailleur ou intellectuel. »

L’égalité, second volet de la devise républicaine, s’avère également dévoyée en un vice égalitariste. Quelques illustrations :
Le Planning familial peut affirmer dans ses brochures : « Un homme peut être une femme » ou encore « Un pénis est un pénis, pas un organe sexuel mâle ! » Ces énoncés incohérents illustrent comment la conception de l’égalité des droits, qui est un principe démocratique, se transforme en une forme d’égalitarisme, semblable à une véritable religion de l’égalité. Ce processus infini vise à uniformiser et à indifférencier, en écrêtant toute distinction et en annihilant toute reconnaissance. Ce phénomène est amplifié dans un contexte de relativisme, où les autorités sont affaiblies et où règne l’horizontalité des réseaux sociaux. Cette jouissance sans limites d’un surmoi collectif, identifié par Lacan, qui pourrait s’exprimer sous l’injonction « Jouissez pareillement ! »,  n’exprime-t-elle pas une dérive imaginaire en réaction à la structure symbolique du manque ?
Cet égalitarisme, en place de l’excellence, se déploie notamment à travers l’écriture inclusive, qui vandalise la langue et nous sépare d’un passé supposément inégalitaire. Adieu aux beautés des alexandrins, si nous devions écrire « le vainqueur et la vainqueuse » ! Flaubert, inquiet de la dégradation possible de la langue, affirmait : « Je n’écris pas pour le lecteur d’aujourd’hui, mais pour les lecteurs qui se présenteront tant que la langue vivra. »  Ce nouveau signifiant maître, l’inclusion, cherche à définir tout individu par sa différence, remplaçant ainsi la notion d’égalité dans l’école publique. L’objectif est d’inclure dans le savoir[14], qui doit être désormais à la portée de tous, tout en occultant que cette inclusion implique nécessairement une forme d’exclusion.
Lacan[15] le soulignait en précisant que tout ensemble procède d’une exclusion du fait de l’identité à un trait commun. Ce principe d’inclusion, qui s’oppose à toute forme de méritocratie, s’avère être une chimère. Le sigle LGBT en est l’expression, par l’inflation de signes qui s’attachent à ces initiales.  Comment pourrait-on visibiliser tous les genres (femme, trans, personne non binaire…), ce qui est une visée de l’écriture inclusive, dans une langue qui, par sa nature même, fonctionne sur le principe de l’exclusion, à savoir que, ce qui est énoncé implique toujours ce qui ne l’est pas ?  Cette tentative de modifier le symbolique par le politique, de rectifier le Réel (l’impossible du sexe) et de réparer la castration par la syntaxe répond à un fantasme de maîtrise du langage. Pour Lacan, l’écriture inclusive pourrait être une tentative « d’écrire le rapport sexuel » en un lieu où il n’existe pas symboliquement.
Cet égalitarisme se déploie dans l’éducation des élèves en vue d’instaurer une véritable égalité des sexes au sein de l’école. Paradoxalement, une initiative censée promouvoir l’égalité, à savoir le port d’un uniforme scolaire, pensé comme un moyen d’abolir la rivalité des apparences et l’emprise des marques, suscite la réticence, voire le refus, d’une part significative du corps enseignant. Et ce, alors même qu’elle fut portée par un ancien Premier ministre au nom d’un idéal républicain d’unification.
N’est-il pas contradictoire de soutenir que le symbolique exerce une action causale (exprimée par exemple dans la volonté d’ajouter un e à professeur), alors que l’imposition de l’uniforme à l’école est rejetée ? Cette même approche égalitariste tend à aplatir la différence générationnelle, générant une relative difficulté des parents à occuper leur place.
Les concepts sont ainsi pervertis, menant à des falsifications qui peuvent engendrer, libérer et encourager l’expression de la haine. Cette idéologie égalitariste évoque les langues totalitaires des sociétés modernes, que Tocqueville qualifiait de « despotisme doux » en démocratie. Il s’agit d’une forme de « totalitarisme sans le goulag » [16], où la seule option qui s’offre à chacun est de se conformer à la doxa, sous peine d’être qualifié de réactionnaire. Jean-Pierre Chevènement[17], dans son ouvrage Res Publica, fait remarquer que « l’égalité devant la loi est devenue, par un singulier glissement, l’égalité des identités, ce qui n’a strictement rien à voir et nous vaut un relativisme généralisé maquillé en tolérance ».

La notion de fraternité désigne les liens forgés par les luttes pour l’émancipation. La ferveur unificatrice se manifeste lors de la fête de la Fédération du 14 juillet : « Nous jurons de demeurer unis à tous les Français par les liens indissolubles de la fraternité », déclamait Lafayette.  Actuellement, cette fraternité se traduit par ce nouveau syntagme doucereux du politique, réitéré tel un mantra : « le vivre-ensemble », sous-entendant que le fait d’être côte-à-côte ferait lien social. Ne peut-on pas vivre ensemble dans l’indifférence ou la conflictualité ? Seule la référence à nos principes républicains et non à un « vivre ensemble » serait de nature à protéger de la peur d’enseigner, par exemple, à en croire Jean-Pierre Obin dans son dernier ouvrage « Les profs ont peur[18] ». Par ailleurs, une telle expression est étrangère à la psychanalyse, car l’inconscient ne désire pas un « vivre ensemble », mais repose sur l’exclusion d’un tiers et sur des désirs inconscients asociaux en quête de jouissance. Freud nous rappelle que « L’homme est un loup pour l’homme ». Seuls le refoulement et la répression des pulsions favorisent un certain lien social.
Cette fraternité républicaine tend à s’effacer aujourd’hui dans certains lieux, au profit d’une fraternité religieuse. Ernest Renan, lors de sa célèbre conférence « Qu’est-ce qu’une nation ? » prononcée à la Sorbonne le 11 mars 1882, en donnait le contour en précisant, entre autres, une volonté de faire société, un désir de cohabiter. Le vivre-ensemble repose sur un trait identificatoire commun, impose des références implicites communes, un langage commun où les mots ne sont pas interchangeables et des mœurs communes. N’assistons-nous pas aujourd’hui dans certains territoires français à une tendance à des replis communautaires ? À titre d’exemple, comment « vivre ensemble » avec des pratiques culturelles de contrôle du corps des femmes, contraires à nos mœurs, comme l’illustre ce slogan : « Les vacances, c’est fait pour s’amuser, pas pour être mutilée, l’excision ne doit pas faire partie du voyage », figurant sur l’affiche d’une campagne nationale du ministère de l’Égalité entre les hommes et les femmes ? Cette excision ou mutilation du féminin est une castration réelle du corps vécue comme une violence non symbolisable, source de clivage ou de dissociation par l’enkystement de la sexualité dans le traumatisme.

Enfin, la laïcité, qui n’est pas une valeur, mais un principe fondamental, repose sur l’élaboration d’un espace neutre, aconfessionnel, dans lequel chacun peut exprimer ce qui est commun et non ses différences individuelles : Expression de la discrétion. L’autorisation pour certains du port du voile au nom d’une certaine laïcité dite « ouverte », en d’autres termes, accommodante, participe de la confusion des esprits.  Selon Sami Naïr, il n’existe pas de « laïcité ouverte ou fermée » : seule existe la laïcité, quatrième pilier de la République. En matière de laïcité, gardons en mémoire un des préceptes de la « lettre aux instituteurs » de Jules Ferry : « Demandez-vous s’il se trouve, à votre connaissance, un seul honnête homme qui puisse être froissé de ce que vous allez dire.Demandez-vous si un père de famille, je dis un seul présent à votre classe et vous écoutant, pourrait de bonne foi refuser son assentiment à ce qu’il vous entendrait dire. »
Aujourd’hui, pour le tartuffe woke ayant un rapport perverti à la réalité, « il faut voir ce que l’on dit et non dire ce que l’on voit ». Un exemple manifeste récent en témoigne : la déclaration de la présidente de France Télévisions lors d’une audition à l’Assemblée nationale : « Je tiens à dire qu’on ne représente pas la France telle qu’elle est, on essaie de représenter la France telle qu’on voudrait qu’elle soit. » Il revient à tous les médias de témoigner de la réalité, de tendre vers la vérité, et il incombe aux politiques élus de changer la société, non aux journalistes en tant que tels, ni aux magistrats dans l’exercice de leurs fonctions. Quand un juge se donne cette responsabilité, cela aboutit à la célèbre tirade de Baudot : « Ne vous contentez pas de faire votre métier […] Vous avez un rôle à jouer […] Soyez partiaux […] Ayez un préjugé favorable pour la femme contre le mari, pour l’ouvrier contre le patron, pour le voleur contre la police. »
Dans l’idéal platonicien de la cité juste, chaque individu trouve sa juste place selon sa nature propre, et s’y consacre en accomplissant sa mission. Cette perversion, qui est une position subjective par rapport à la Loi et au désir, fait du pervers un « faiseur de loi » qui détourne le sens des mots (transphobe, homophobe, islamophobe…) à des fins de manipulation des esprits. Notre époque est désormais enfermée dans « une cage aux phobes », selon l’expression de Philippe Muray, dont les trans sont les derniers avatars. Rappelons que toute phobie, « phobos », désigneune peur spécifique de situations ou d’objets ! Ainsi, l’homophobie ne fait pas référence à une peur ou haine du même, mais à une crainte ou haine de celui qui éprouve de l’amour pour le même sexe. Paradoxalement, le démophobe, qui définit la peur du peuple de la part de nos élites, ne figure pas dans la litanie des « phobes ». Rappelons que la démocratie est un système de gouvernement où le peuple est souverain. La répétition de slogans, la mise en scène et la propagande instaurent un espace pulsionnel destiné à assujettir les individus. Les slogans s’avèrent être des instruments efficaces de manipulation, d’autant plus qu’ils s’adressent davantage à l’émotion qu’à la raison. Gérard Rabinovitch[19] dénonce les perversions du langage ainsi que l’antinomie entre la résistance et le terrorisme. Il souligne que « le résistant se fait violence d’entrer dans cette voie quand le terroriste se promet d’en jouir ». Tandis que le premier inflige la mort à l’ennemi pour préserver la vie, le second sacrifie sa vie pour propager la mort. Nous avons récemment pu observer combien le terrorisme pouvait chosifier, dégrader, voire nazifier celui qui est attaqué. Cette confusion ruine le droit à la résistance et, par un subterfuge, par une imposture, sanctifie la violence terroriste.

La « langue genrée » d’une minorité agissante s’applique désormais à la maternité.
Un nouveau manuel[20] issu d’universitaires et de sage-femmes progressistes vise à promouvoir la « décolonisation du genre » et la « justice reproductive » par le biais de rectifications linguistiques. Au nom de l’inclusivité, les mères qui accouchent sont déshumanisées, spoliées de leur corps et de leurs gestes en devenant « parent gestationnel » ou « personne enceinte ». L’expression « allaitement maternel » est muée en « allaitement thoracique » et le « lait maternel » est rebaptisé « lait humain » ou « lait du parent nourricier ». Le père devenu superfétatoire est désigné « membre de l’équipe de soutien ». Dans une « mise en scène de la vie quotidienne » que l’on pourrait qualifier de psychiatrisée, et pour refléter la diversité du genre et des sexualités, nous pouvons voir opérer un « spécialiste en santé reproductive » à la place du traditionnel gynécologue. « L’effort pour rendre l’autre fou[21] » dans ce scénario s’étaye sur la novlangue devenue la norme. Quand le langage se paupérise par sa binarité, qu’il n’est plus habité dans ses nuances et qu’il se délite par son incapacité à dialectiser, alors les notions d’exigence et de mérite s’effondrent et la transmission défaille. Le langage n’est certes pas la réalité, mais tenter de modifier la langue pour transformer le monde, c’est confondre le signifiant avec la chose. Cette aspiration à faire coïncider le mot avec la chose, en adoptant, par exemple des pronoms neutres comme « iel » ou « celleux », révèle d’une volonté d’abolir l’écart fondateur entre le signe et le réel : Elle constitue, en ce sens, une négation du symbolique.
Le langage cesse d’être un lieu d’équivoques et d’ambiguïtés pour devenir un outil de pouvoir.
Ce langage neutre qui prétend englober toutes les identités, sans distinction de sexe ou incorporant les deux, est le fantasme d’un signifiant maître absolu sans faille. Cette plongée dans le réel où le mot est la chose, rappelle l’enfant psychotique repéré par Lacan dans L’Étourdit. Cet enfant est dans le langage, mais hors discours. Faute d’un discours établi pour l’enfant, le symbolique n’est pas articulé comme chaîne signifiante pouvant border la jouissance. Aussi, cette perversion des idées et des concepts constitue une falsification susceptible de provoquer, de libérer et d’autoriser l’expression des haines. La violence devient la seule voie de décharge. Rappelons avec Francis Ponge que « la meilleure façon de servir la République est de redonner force et tenue au langage ».

Censure et intimidation

Observons ce nouveau paradoxe, où, à l’heure du recul des préjugés à l’endroit des homosexuels, des associations militantes dénoncent dans un climat de terreur l’homophobie d’un certain nombre d’intellectuels sous le slogan « l’homophobie tue ». La conférence de Sylviane Agacinski prévue sur « l’être humain à l’époque de sa reproductibilité technique » a été annulée, car des groupuscules associatifs radicaux (Riposte trans, Mauvais Genre-s), désignés par le journal Marianne [22] comme « milices fascistes », avaient menacé de perturber l’évènement « par tous les moyens ».
Dans ce mouvement de déconstruction, certaines universités s’engagent dans ce combat avec la caution intellectuelle et institutionnelle des studies, promeuvent une police du langage et de la pensée et exercent un terrorisme par le biais de la censure. Consterné aurait été l’auteur des Essais d’assister à ce spectacle au sein de l’université portant son nom, en ce lieu dédié à la disputatio et à la controverse argumentée. Adieu au projet humaniste qui invitait à penser contre soi, à « limer sa cervelle contre celle d’autrui », à se dépasser par le savoir… Montaigne revient, avec la promptitude propre aux esprits qui ne dorment jamais : ils sont devenus fous ! Ces censures expriment une des facettes de l’idéologie woke qui n’est que pure négation et totale destruction. Un autre exemple, l’ouvrage de Daniel Lindenberg[23], le Rappel à l’ordre, où l’auteur disqualifie les voix dissidentes qui, dans un désir de retour du refoulé, de l’ordre symbolique, dénoncent le relativisme ambiant, le multiculturalisme et l’héritage de mai 68. À la manière d’un retour aux listes noires, cet ouvrage ne se contente pas de contester la pensée adverse : Il la disqualifie en l’assignant à une mouvance réactionnaire (Pierre-André Taguieff dénonce une « inquisition intellectuelle »), et adopte ainsi la posture d’une dénonciation morale, excessivement surmoïque. Le cinéaste américain Ami Horowitz déclare en guise d’incipit dans son documentaire diffusé en juillet 2024, un paradoxe de taille : « le soutien des LGBTQ aux Palestiniens dans le conflit les opposant à Israël [24]. »  En Palestine, non seulement on ne prône pas une telle convergence des luttes, mais on traque, torture, viole et assassine les personnes homosexuelles, alors que certaines d’entre elles trouvent refuge en Israël et peuvent participer éventuellement à la magistrale Gay Pride de Tel-Aviv.

Les marges en place du centre

                                                                                                  « La vérité surgit toujours dans les marges. » Jacques Lacan.

Déclarer que les marges sont devenues le centre, exprime que certaines identités, historiquement minorées ou invisibilisées jusqu’alors (transgenres, handicapées…) occupent désormais l’espace dominant de la société dans les débats médiatiques ou culturels et contestent les normes dominantes par l’imposition idéologique de la « wokisation ». Les identités trans actuelles pourraient incarner le retour du refoulé de l’ordre sexuel et révéler la béance structurale entre les sexes. Ce refoulé se manifeste actuellement par une sur-visibilité et une certaine radicalité.
Ainsi, des groupes marginaux se constituent en lobby, s’exposent dans des manifestations internationales ou s’imposent dans les écoles en légitimant et en banalisant le tout possible : « Au planning, on sait que les hommes aussi peuvent être enceints ! » Ces groupes marginaux tendent à s’expatrier à l’étranger avec la création d’un poste d’ambassadeur de France pour les droits LGBT+. Néanmoins, une conférence prévue au Cameroun sur l’orientation sexuelle et l’identité de genre n’a pas pu avoir lieu en raison du refus de ce pays d’accueillir l’ambassadeur. Ce triomphe des passions identitaires travaille à un enfermement de l’homme dans le cercle étroit des identités de sexe, de genre, de religion, d’ethnicité au détriment de l’unique identité qui nous dépasse : l’identité nationale. On assiste à une tentative de réorganisation du pouvoir et de transformation du lien social, qui serait moins fondé sur le refoulement et la loi que sur le ressenti et la jouissance minoritaire, dans un désir d’éradiquer le manque et la dette structurant le sujet.

Le présent et le futur en lieu et place du passé

« Tous les pays qui n’ont plus de légende, seront condamnés à mourir de froid […]. »
Patrice de la Tour du Pin, 1946.

L’histoire semble vécue comme un affront narcissique insupportable. Effacer le passé, ses œuvres, ses réalisations et ses enseignements au profit d’un surinvestissement du présent, c’est renoncer à une certaine modestie, c’est annihiler la mémoire, effacer l’identité, refuser la dette symbolique, déliter les liens humains, fuir devant le réel du trauma historique et favoriser l’émergence d’une horde sauvage livrée à ses pulsions primaires.
Le mouvement woke juge le passé et ses structures mentales, censées être sexistes, racistes et homophobes, de manière anachronique en refusant la contextualisation.
Notons une exception pour le pogrom du 7 octobre 2023, où la contextualisation est évoquée par les présidents de certaines universités des États-Unis. Cette exception témoigne d’une certaine porosité entre le wokisme et l’antisémitisme.
Hannah Arendt,[25] dans « La crise de l’éducation », décrit le monde comme un espace façonné par l’humanité sur terre. Il faut, dit-elle, « expliquer aux enfants que le monde dans lequel ils vivent est plus vieux qu’eux, c’est-à-dire les introduire au monde du passé : ne pas instruire du passé les enfants, c’est introduire une brèche entre le passé et l’avenir, c’est rompre le fil de l’humanité, c’est empêcher les enfants d’être pleinement humains ». Cependant, à quelles fins offrir aux élèves les œuvres du passé qui ont perduré jusqu’à ce jour, si l’on considère, sans discernement, que le monde précédent était mauvais, raciste et colonialiste ? L’école française est une structure universaliste qui accueille tous les élèves à visée d’apprentissage, indépendamment de leur sexe, de leur statut économique, de leur culture d’origine ou de leur couleur de peau…  « Un peuple qui oublie son histoire se condamne à la revivre », disait Winston Churchill. Enfin, Hannah Arendt nous rappelle dans Vies politiques que « toute époque pour laquelle son propre passé est devenu problématique à un degré tel que le nôtre doit se heurter finalement au phénomène de la langue, car dans la langue ce qui est passé a une assise indéracinable, et c’est sur la langue que viennent échouer toutes les tentatives de se débarrasser définitivement du passé. »

La sensibilité en place de l’intelligibilité

Nous sommes nés à quêter la vérité ; Il appartient de la posséder […].
Michel de Montaigne.

Le « woke » se doit de réagir à toutes les formes de discrimination (sexisme, misogynie, homophobie, transphobie…) avec une sensibilité absolue. Ainsi, certains défenseurs de cette « cause » perçoivent la moindre énonciation d’opinions ou de pensées qui divergent des leurs comme une « micro-agression », une offense, un cautère dans les entrailles. Ils imposent une confiscation de la parole, une annulation de conférences, par leur incapacité à affronter le débat et l’altérité, qualifiant alors « tout opposant » de transphobe, d’homophobe ou d’islamophobe. Une politique du ressenti claquemure l’individu dans la clôture de ses sensations, l’isole de l’universel. Cette division binaire du monde entre deux subjectivités antagonistes avec le retour de la dualité (phileo et phobos) rend tout débat impossible. Daniel Sibony engage fréquemment un parallèle avec l’Islam, une religion qui, selon lui, « fonctionne selon une logique binaire » : « Pour le Coran, il y a les soumis (les musulmans) et les insoumis (les incroyants). » De même que l’islam désigne l’autre comme infidèle, le wokisme qualifie l’homme Blanc et hétérosexuel de raciste et de colonialiste, en essentialisant des identités.
Par ailleurs, l’hypersensibilité actuelle s’articule à la question des identités. User du registre des identités, c’est-à-dire se prononcer en tant que représentant d’une minorité et non user du registre des idées, pervertit le débat et prive d’une liberté de parole, dans la mesure où l’identité présente une sensibilité particulière à la flagornerie ou à la critique. Rappelons que, pour Winnicott, la sentimentalité est un attribut qui s’origine dans le refoulement de la haine.
Le wokisme, qui présentait à l’origine des vertus louables en désirant réveiller les consciences sur les injustices, aura dérivé vers une idéologie intransigeante dès lors qu’il a fait de la moindre offense un préjudice, une blessure propre à la vie sociale, un dommage atteignant l’intégrité de la personne. Cette inversion aura ouvert la porte à une tyrannie illimitée, à une purification moralisatrice. Ce fantasme de pureté pourrait répondre à une défense contre le réel de la division du sujet en tant que ce dernier est toujours traversé par des ambivalences, des pulsions et des contradictions. Une vérité universelle peut-elle encore subsister, dès lors que toute remise en question de ma vérité est perçue comme une atteinte à mon intégralité, voire comme une blessure ?» Il fut un temps, celui de l’affaire Dreyfus, où les débats idéologiques faisaient rage, mais où la littérature et le patriotisme réunissaient les opposants comme Léon Blum et Maurice Barrès durant la Grande Guerre. Les haines actuelles et l’absence d’un bien commun semblent désormais rendre cette alliance improbable.
Une conférence sur les nouveaux défis rencontrés par les parents, à laquelle Caroline Eliacheff devait intervenir à la mairie de Paris centre, a été annulée sous la pression exercée par des militants transgenres. La municipalité défend publiquement sa position : « la mairie est engagée contre toutes les discriminations et contre la transphobie », tout en qualifiant les intervenants de « chercheurs aux positions controversées ». La polémique est ainsi vécue comme une offense ou une agression à censurer. Ainsi, dans cette ambiance de quérulence, chacun met en avant sa propre identité, en exhibant ses souffrances, en dénonçant les offenses, en signifiant son besoin de visibilité et de reconnaissance. Une « société du ressenti », donc d’individualités, tend à une destruction du bien commun. Comment coexister avec autrui, dès lors que, m’adressant à un individu barbu, ce dernier exige d’être appelé mademoiselle ? Une société sans référent commun tendrait à s’animaliser, selon l’expression de Philippe Murray.
La politique actuelle se prête à cette question de la sensibilité, notamment avec l’abrogation de l’épreuve de français au concours des grandes écoles d’ingénieurs. Cette épreuve, qui n’était pas une dissertation de type agrégatif, mais plutôt un QCM, est jugée « anxiogène » et « pouvait être socialement discriminante ». La priorité n’est plus de maîtriser la langue française ou de détecter des talents, mais plutôt de « s’adapter aux réalités des étudiants » et d’éviter de heurter l’hypersensibilité des élèves « qui ne se sentent pas toujours prêts ».
Un député demande l’éviction de l’expression « travail au noir », la considérant comme péjorative et ignorant à l’évidence la référence à l’interdiction du travail de nuit. Cette intervention de type paranoïde impose une police du langage et de la pensée sans toutefois véritablement contribuer à la lutte contre les discriminations ou au travail clandestin.
Cette polarisation sur le binôme dominant-dominé, entrainant la culpabilisation des dominants selon Michel Foucault et des classes favorisées selon Pierre Bourdieu, et articulée à la dénonciation récurrente de la domination, représente pour Nathalie Heinich[26] une posture mentale liée au ressentiment. Ce primat du vécu émotionnel, cette centralité de la souffrance subjective ainsi que cette quête de réparation, signent la projection de blessures narcissiques non élaborées sur la scène sociale. Cette position d’une identité victimaire figée prive le sujet de toute responsabilité tout en éludant le symbolique au profit de l’imaginaire : « Je ressens, donc j’ai raison. » Une fois encore, parler au nom de son ressenti, c’est oublier, comme Freud l’a illustré dans L’interprétation des rêves (1905), que le sujet n’est pas transparent à lui-même. Ce que chacun croit dire consciemment masque des formations de l’inconscient, tels que des désirs, des fantasmes et des ambivalences.
Ainsi émerge le postmodernisme qui ouvre la voie au despotisme des ressentis et aux vérités subjectives. Nous observons une inversion radicale de la conception de la vérité, qui se dissout dès lors que chacun s’autorise sa vérité, menant à une position mortifère. Dans un négationnisme d’atmosphère, la vérité ne compte plus. La pensée s’agence autour de narratifs dont la véracité reste secondaire.

La victime en place du héros

                                                                « Le vrai génie du mal est de faire de la victime un modèle. »
Albert Camus, L’Homme révolté.

On observe une confusion entre deux figures archétypales : celle du héros et celle de la victime. Le héros était doté de vertus cardinales : un choix, une volonté, un idéal chevaleresque, du courage et des valeurs non marquées par une logique égalitaire. En revanche, la victime contemporaine érige en vertu une posture doloriste permanente, dans un cadre égalitariste ou toute forme de distinction est proscrite, et où l’admiration elle-même paraît suspecte.
Une nouvelle médaille nationale a été créée pour honorer les victimes du terrorisme. La plaque commémorative dédiée à Arnaud Beltrame, un gendarme assassiné, précise : « Victime de son héroïsme. »
Hier, les poilus de la Première Guerre mondiale étaient considérés comme des héros défendant leur patrie et non comme des victimes. La figure du héros est devenue suspecte en tant qu’elle véhicule une valeur de courage qui s’apparente aujourd’hui à l’image de la domination. Cette substitution de la figure héroïque a commencé à s’illustrer dans le film Les héros sont fatigués, au titre évocateur.
Pascal Bruckner[27] illustre à quel point nous avons glissé vers une humanité victimaire où prime le souci des humiliés : « La victimisation comme chantage sur autrui et la pathologie de la reconnaissance sont les envers de ce progrès. » Ce changement de posture, favorable aux vécus minoritaires, génère une culpabilité collective qui ravive ainsi notre dette symbolique envers le souffrant. Nous baignons dans un dolorisme ambiant d’où émerge la figure du martyr. Deux grandes passions sont à l’œuvre : le ressentiment et la vengeance. Selon Marcel Gauchet,[28]dans cette nouvelle démocratie dite « néolibérale », les droits des délinquants prévalent sur ceux des victimes. Cette sacralisation de la victime, figure emblématique du wokisme, s’exprime avec une infatuation à être du côté du vrai et du bien.
Lors du procès d’Outreau, la victime incarnait la vérité : « L’enfant dit le vrai », affirmait une ex-ministre de l’Éducation qui s’auto-désignait « la ministre des enfants » ; des déclarations corroborées dans le rapport sur « l’action publique contre la maltraitance des enfants »[29]. La victime représente la vérité : « Le racisme anti-Blanc n’existe pas. »[30] Cette figure de la victime ne découle-t-elle pas de la déchristianisation contemporaine, précédemment évoquée, dans la mesure où, pour donner un sens à la souffrance, la victime pourrait symboliser la figure du sacré sans religion, remplaçant ainsi les martyrs chrétiens ?  Cette inclinaison à ressentir de la culpabilité attribuée à l’homme blanc occidental pourrait trouver ses racines chez les Grecs, à travers le destin d’Œdipe, qui en raison de sa faute, se crève les yeux, mais qui prendra toute son ampleur avec le christianisme et sa conception du péché originel face à Dieu.
Florent Poupart[31] fait remarquer que le conflit psychique n’est plus traité au sein des instances internes, mais externalisé. Désormais, la charge de la responsabilité incombe à autrui, c’est-à-dire à celui qui est perçu comme le coupable des contraintes qui entravent la jouissance du sujet. Il en résulte la revendication spécifique rencontrée chez « l’individu woke ».
Une question que l’analyste pourrait formuler, en présence du névrosé adoptant une posture quérulente, revendicatrice et teintée de morbidité, comme une plainte obstinée de l’enfant en quête de reconnaissance face à l’adulte, pourrait s’énoncer ainsi : « Cette plainte qui semble vous habiter, ne pourrait-elle pas, par les bénéfices secondaires qu’elle procure et la culpabilité qu’elle fait peser sur autrui, tenir lieu de déclaration d’innocence ?» Cette remarque freudienne rejoint la position de Lacan lorsqu’il souligne que la souffrance peut devenir un véritable capital dans l’économie subjective du sujet.
Il est pour le moins inattendu que ce capital souffrance puisse s’inscrire dans un dispositif institutionnel soutenu par certains gouvernements. Au Canada, un dispositif officiel permet d’évaluer le degré de victimisation en fonction de l’identité déclarée ; dans cette hiérarchie de la souffrance, la figure trans occupe la première place.
Si l’une des visées reste pour l’analysant de prendre conscience de sa solitude et d’assumer son destin, quel type de travail peut-on engager avec une catégorie qui s’institue victime, et par conséquent, comme des sujets irresponsables qui évacuent ainsi le rapport au destin, contrairement au héros qui choisit sa voie ? Si l’une des visées de l’analyse demeure pour l’analysant de prendre conscience de sa solitude et d’assumer son destin, quel travail peut-on encore engager avec une subjectivité qui s’institue victime et qui, ce faisant, se dérobe à toute responsabilité ? Car en se soustrayant à l’épreuve du destin, elle s’éloigne radicalement de la figure du héros, celui qui, lui, choisit sa voie. Finalement, comment faire société avec des « groupes de victimes » constitués d’individus repliés sur eux-mêmes, créant ainsi les conditions d’un conflit civil des mémoires antagonistes ? Pascal Bruckner[32] évoque la victimisation comme une « carrière », une variante de « discrimination positive sauvage », une manière de s’octroyer un passe-droit quand tous les recours juridiques des politiques viennent à manquer ». Ainsi émerge le paradigme binaire et généralisant de notre temps : dominants-dominés, ou sa variante oppresseurs-opprimés, accompagnée d’une inversion des rôles. Ce phénomène est observable dans un contexte géopolitique où, hier persécuté et victime de la Shoah, le juif en tenue rayée, devenant soldat, est transformé en oppresseur nazifié. Selon Michel Wolkowicz, Gaza est le lieu fétiche de cette inversion qui fonctionne comme la réalisation hallucinatoire d’un désir de destruction et de la rencontre de deux quêtes identitaires complètes : d’une part l’Islam, où la cause palestinienne permet de faire masse pour combler les manques et échecs, et d’autre part un Occident européen, honteux de son passé lié à la Shoah. Soulignons à cet égard, l’interprétation de deux expressions : « Je sais bien que Gaza n’est pas un génocide, mais quand même » révèle une forclusion, un désaveu pervers de la réalité. Quant à l’énoncé « Israël a le droit d’exister » se présente comme une affirmation explicite mais qui pourrait avoir valeur de dénégation, c’est-à-dire signer un refus implicite inconscient, dans la mesure où tout État reconnu n’a nullement besoin d’une légitimation de son existence. Enfin, nous pourrions constater combien il est saisissant qu’au sein d’un même discours militant fait de slogans chargés de contradictions, puissent co-exister l’accusation d’une logique d’effacement, celle d’un « génocide à Gaza » et l’exigence d’une Palestine « from the river to the see », révélant d’une logique d’effacement équivalente : l’anéantissement du peuple juif. L’étymologie de génocide, selon le dictionnaire de l’Académie française (9e édition), précise sa composition : il provient du grec genos (naissance, race), et de cide, qui dérive du latin caedere, (abattre, tuer). Ce terme désigne l’extermination physique, systématique et planifiée d’un groupe humain en raison de ses origines. Comment dès lors appréhender, au-delà de la manifestation d’un négationnisme consubstantiel de l’extermination, cette obsession jouissante mais inappropriée à employer le terme de génocide en écho au « déicide historique » ? Selon Daniel Sibony[33], c’est une perversion qui consiste à dénoncer chez l’autre ce que l’on pratique soi-même, une réalité ancrée dans la tradition radicale de l’Islam dans le Coran. Nous pourrions ajouter que cette pulsion pourrait être organisée par un fantasme où le juif occupe une place spécifique dans l’imaginaire antisémite musulman, dans la mesure où il incarne une limitation de la jouissance encadrée par des lois ainsi qu’un refus des idoles qui s’oppose radicalement à toute extrémisme.

« La politique est la grande génératrice et la littérature la grande particularisatrice, et elles sont dans une relation non seulement d’inversion, mais aussi d’antagonisme… Quand on généralise la souffrance, on a le communisme. Quand on particularise la souffrance, on a la littérature[34] ».

L’animal en place de l’homme ou l’antispécisme

« L’humanisme est mort le jour où l’on a voulu faire du porc un frère. »
Michel Onfray, Le ventre des philosophes.

Le spécisme, dont se réclame Élisabeth de Fontenay[35] dans le silence des bêtes, reflète une préoccupation légitime et bénéfique pour le bien-être animal. Toutefois, il convient de souligner que la sollicitude de l’animal envers l’homme n’existe pas. Cette notion d’antispécisme apparaît comme un symptôme contemporain visant à naturaliser l’homme et à humaniser l’animal. Cette idée signe une déclinaison de l’égalitarisme, une lutte contre les discriminations systématiques subies par toutes les espèces extérieures à l’humanité et une déconstruction de notre rapport à l’animal. L’antispécisme abolit la distinction entre nature et culture en créant un continuum entre l’homme et l’animal, dans lequel un savoir inné serait à recouvrer, car brisé par la culture, le langage et le symbolique, ainsi que le désir de s’affranchir de la dissymétrie entre l’homme et l’animal. En niant la spécificité du sujet humain, l’antispécisme refuse le langage instituant, refoule la castration symbolique structurante du sujet et se livre à une transgression vers un stade naturel idéalisé pré-langagier où l’humain se vit alors sans division ni loi. C’est une forme de déni infantile du réel, un fantasme de l’unité perdue.
Cette idéologie de l’indifférenciation et de l’inclusion conduit le philosophe Peter Singer[36], considéré comme le fondateur de l’antispécisme, à déclarer en 2003 que la zoophilie pouvait être considérée comme un choix sexuel légitime et finalement banal. Sans limite, nous n’habitons plus l’humanité, mais la nature, où l’adéquation et les rapports sexuels existent chez les animaux. Rappelons cette distinction : seul l’homme est constamment préoccupé par la sexualité, à la différence de l’animal qui traverse des phases de repos. Enfin, en ce qui concerne le racisme comparé au spécisme, qui serait « le pire des maux[37] » pour certains antispécistes, Lacan avance cette thèse, lors de son séminaire VII, que toute fraternité repose sur une ségrégation : « Tout ce qui existe est fondé sur la ségrégation et, au premier temps, la fraternité. » Cette prise de conscience pourrait être de nature à limiter le pire, en tant qu’un désir idéaliste de fraternité et de justice générerait une nouvelle forme de ségrégation.
Sous couvert d’écologie, d’idolâtrie de la terre Gaïa et de la défense animalière, Bérénice Levet[38] démontre dans son ouvrage la motivation enivrante de ces défenseurs, qui vise une cible : l’homme blanc occidental. Ce dernier s’inscrit dans le grand récit intersectionnel, dont la chronique se résumerait à l’élaboration de victimes identitaires (femme, noir, musulman, LGBT, animal) face à la « masculinité toxique » du prédateur occidental. Dans une forme de « barbarie douce » décrite par Jean-Pierre Le Goff, il s’agirait de modifier nos comportements afin d’en finir avec le modèle de civilisation occidental désormais considéré comme coupable et prédateur.
Dans une autre perspective, Régis Debray corrobore cette conversion de civilisation dans son ouvrage Le Siècle vert, un changement de civilisation,[39]où il identifie l’homme prométhéen comme un conquérant maître et possesseur de la nature, dans la vision « Aux armes citoyens », supplanté par l’homme vert, honteux de son passé, divinisant l’animal et la nature sous le cri « Aux arbres citoyens » tout en occultant la nature de l’homme. Il s’agit d’un renversement du sacré, dans le passage du Dieu (masculin) de l’histoire au paganisme de la déesse Gaïa (féminine), qu’il n’hésite pas à qualifier de « crépuscule », en évoquant l’écologisme de Hitler, qui avait inscrit dans la législation le culte des animaux et de la forêt. Cette « écologie profonde » idéalisant la nature répondait chez Hitler à un fantasme de pureté ethnique, de terres ancestrales (le Blut und Boden, « le sang et le sol »), au service d’une pulsion de mort, celle de détruire les « humains impurs », tels que les juifs et les étrangers.

Du féminisme des années 70 aux néo-féministes

« Les 2 sexes mourront chacun de son côté. »
Alfred de Vigny, La colère de Samson.

Sans remonter aux suffragettes qui désiraient être reconnues comme des sujets de droit et non plus comme des objets du désir masculin, nous assistons au remplacement d’un féminisme égalitaire, universel et républicain, héritier des luttes du MLF (mouvement de libération des femmes) des années 70 qui plaidait pour l’égalité entre hommes et femmes ainsi que pour la libre disposition de son corps (contraception et avortement), par des néo-féministes qui s’inscrivent dans la tyrannie des minorités, dont les trans, prônant les droits à la différence. Ces néo-féministes adoptent une posture moralisatrice, criminalisent les hommes et cantonnent les femmes à une position infantilisante de victimes chroniques dans les relations entre les sexes, abandonnant ainsi la véritable cause féministe. C’est une perversion des principes égalitaires en prescriptions tyranniques.
Dans un article publié dans le Monde,[40] la philosophe Camille Froidevaux-Mettrie précise sa cause : « Je crois que, quand on est féministe, on est nécessairement misandre. », ajoutant que « la misandrie est aussi un projet dans le lesbianisme politique qui propose de vivre sans les hommes au sein de communautés séparées… ».  N’est-ce pas la tentation du séparatisme entre hommes et femmes dans cette culture du narcissisme par peur de l’altérité et de l’engagement ? Ces féministes reconduisent un profil essentialiste, une ontologie féminine spécifique, une naturalisation du type de l’éternel féminin telle que décrite par Goethe.
Notons que, pour la psychanalyse lacanienne, « LA Femme n’ex-siste pas ». Selon Lacan, « on ne peut pas la ranger dans une catégorie qui ne convient pas aux femmes » et il précise dans sa logique poétique : « on ne peut pas dire La femme, car si on la dit, on la dit-femme, on la diffame. » Enfin, dans son Séminaire XX (Encore), il déploie une théorie du féminin psychique reposant sur le concept de « femme, pas toute ».
Les néo-féministes attaquent la société qui leur a permis l’accès aux libertés, en pointant une « masculinité toxique » et un « privilège blanc », tout en imposant l’absurdité d’une langue dite inclusive. « Choisir le terrain linguistique pour mener cette bataille nécessaire, en mélangeant règle grammaticale et marques de sexe, c’est confondre les luttes sociales et le badinage de salon », souligne Alain Bentolila.[41] La terreur politique de 1793 n’aura pas autorisé une telle manipulation de la langue. Ainsi, Olympe de Gouges féministe a été exécutée, entre autres raisons, pour cette confusionentre homo (l’être humain) et vir (l’homme par opposition à la femme) à l’occasion de la parution des Droits de la femme et de la citoyenne.
Autres attaques de la société : la promotion d’une justice populaire médiatique, fondée sur l’émotion, contre le droit qui, rappelons-le, est étayé sur le principe contradictoire et la présomption d’innocence. Désormais, la plaignante est désignée victime et une police des mœurs et de la pensée s’est instaurée, influençant les différends conjugaux en faisant appel à « une culture du viol » basée sur le syntagme « violences sexistes et sexuelles », ce qui autorise un continuum de non-discrimination entre la blague grivoise et le viol. À l’opposé, elles refusent de soutenir les femmes iraniennes qui combattent la dictature islamiste en rejetant le voile, au risque de leur vie, tandis qu’elles militent pour le voilement des femmes en France (burkini, hijabeuses) en arguant d’un embellissement ou d’une expression de la féminité : un étendard de leur servitude volontaire. Pour ces néo-féministes, l’excision ne serait pas systématiquement rejetée au nom du respect des cultures, alors que le machisme des quartiers dits « sensibles » est occulté.  Caroline de Haas préfère faire élargir les trottoirs plutôt que de lutter contre le harcèlement de ces mêmes hommes.
Enfin, il conviendrait de souligner que ce féminisme misandre dénonçant en permanence la masculinité toxique et la culture du viol pourrait masquer un désir masochiste inassumable.  Dès 2003, Charles Melman[42] pointait ce féminisme misandre qui conduisait à une dévirilisation en livrant l’homme, en tant que tel, à la prédation. Cela pourrait susciter l’émergence d’une société ouverte à des phénomènes de radicalisation où les hommes pourraient être de plus en plus fascinés par une idéologie fasciste et totalitaire, en recherchant un maître incarné, que l’on croit en tant que tel, ce qui illustre une des facettes de la psychose définie par Lacan.

L’irrationnel en place du rationnel

« De l’astronomie, apprends toutes les règles, mais laisse-moi l’astrologie et l’art de Lullius [= l’alchimie], comme autant d’abus et de futilités. »
Rabelais, Lettre de Gargantua à son fils Pantagruel

Selon Michel Maffesoli, le rationalisme, qui constitue l’un des trépieds de la modernité aux côtés de l’individualisme et du progressisme, fait désormais place à l’émotionnel et à l’irrationnel.
La théorie du genre promeut la création d’un homme nouveau, déconstruit, et à l’instar de tout régime totalitaire, elle sape les fondements anthropologiques de l’humanité en niant le corps et en faisant usage de la puissance du performatif : « Je suis ce que je dis ou ce que je ressens. » Cette théorie bénéficie du soutien d’organisations militantes telles que le planning familial ou de « formateurs » intervenants dans l’institution scolaire. Les formations font florès : « Violences sexistes sexuelles », projets ANR qui proposent des recherches participatives menées par un laboratoire de sociologie et une association de personnes transgenres, ainsi que des colloques sur la « décolonisation des savoirs », la « démasculinisation des sciences » et les thématiques relatives au genre et à la médicalisation.
Ces « études du genre » investissent aujourd’hui toutes les disciplines universitaires, en validant leur fondement basé sur la dichotomie dominants/dominés tout en œuvrant à une dénonciation permanente des injustices que des oppresseurs imposeraient à des victimes de cette domination. La création d’un homme nouveau, déconstruit, résonne avec le projet civilisationnel de marchandisation des corps de l’Europe maastrichtienne, où l’enfant apparaît comme un projet modifiable (par interruption médicale de grossesse) pour motif psychosocial, jusqu’à neuf mois, et où chacun peut louer un utérus selon ses désirs. Pour Éric Marty[43], le genre (gender) représente le dernier grand message idéologique que l’Occident adresse au reste du monde Une députée EELV, interrogée par Charlie Hebdo au sujet de la mouvance éco-féministe, nous offre cette réponse improbable : « Le monde crève de trop de rationalité […], je préfère des femmes qui jettent des sorts plutôt que des hommes qui construisent des EPR. »Au-delà de la promotion d’une spiritualité New-Age, essentialisante et antiféministe renvoyant les femmes à leur foyer et à un imaginaire collectif d’effroi et d’ostracisme, on note que la figure scientifique est rejetée au profit de la sorcière, symbole du savoir interdit. Cela illustre l’expression de la forclusion du symbolique, qui ouvre à une position fusionnelle du savoir non encadrée par les lois du langage. Dans une identification imaginaire et un fantasme de persécution, on pourrait lire : « je demeure du côté des dominées, même si cela m’oblige à privilégier l’irrationnel sur l’institution dominante ». La dénégation est manifeste : « Je sais bien que c’est irrationnel, mais quand même… Je choisis de me ranger du côté des opprimées. »
Dans le même registre, l’université britannique d’Exeter propose un master of arts[44] équivalent à un master en magie et sciences occultes. La directrice du programme précise que la décolonisation, l’exploitation d’épistémologies alternatives, le féminisme et l’antiracisme sont au cœur de ces études. De plus, la queer archeology [45] tente de démontrer la non-binarité d’un défunt à partir d’ossements de Vikings et d’explorer la nature contextuelle de l’identité humaine.
Reviens parmi nous, Freud, « ils sont devenus fous », pour nous rappeler ta citation adressée à Albert Einstein : « L’État idéal résiderait naturellement dans une communauté d’hommes ayant assujetti leur vie instinctive à la dictature de la raison.[46] »
« La jeunesse occidentale subit un véritable lavage de cerveau dont l’antisémitisme universitaire est l’ultime avatar », déclare Alain Finkielkraut.[47] Pour illustration, nous pourrions évoquer la démission de la présidente de l’université de Harvard, Claudine Gay, pour des propos jugés ambigus en rapport avec la recrudescence de l’antisémitisme.
Soulignons ce dernier paradoxe du wokisme, qui consiste à mener des combats déjà remportés, en s’insurgeant contre l’esclavagisme dans les sociétés qui l’ont aboli, en condamnant le colonialisme à l’ère postcoloniale, en défendant les droits des femmes dans des sociétés dans lesquelles l’égalité entre homme et femme est établie, tout en ignorant les véritables pays où le patriarcat reste féroce et où l’homosexualité ainsi que le transgenrisme sont passibles de mort.
Rappelons que ces sociétés patriarcales exercent une violence non seulement aux femmes, mais également aux hommes astreints à un modèle de virilité difficile à réaliser. D’une part, ces derniers sont castrés symboliquement par un patriarche tout-puissant, et d’autre part, la société intime à ces hommes d’incarner une virilité exacerbée. Pour compenser ce sentiment d’impuissance imposé par le patriarche, les hommes essaient de consolider leur identité masculine en adoptant des comportements stéréotypés masculins et en opprimant les femmes dans un processus d’identification à l’agresseur.
Dans une tentative d’éradication des vestiges du patriarcat, on a anéanti la fonction paternelle par une interprétation erronée. En l’absence de passeurs des commandements de la loi, émergent des grands frères en quête de jouissance.

« Ce à quoi vous aspirez comme révolutionnaires, C’est à un maître. Vous l’aurez.»
Jacques Lacan aux étudiants de Vincennes, 1968.

Un pulsionnel mortifère à l’œuvre

L’Occident semble travaillé par une pulsion de mort repérable dans un double registre : d’une part, celui de l’endormissement d’un peuple (Hypnos et Thanatos, les jumeaux, personnifiant le sommeil et la mort) et, d’autre part, l’idéologie nihiliste portée par le wokisme, marquée par une inversion des valeurs, une haine de soi et une aversion vis-à-vis de la culture.

Du registre de l’endormissement d’un peuple.

« Il est triste quand on s’endort dans une bergerie de trouver au réveil les moutons changés en loup. »
Hippolyte Taine, Les origines de la France contemporaine, 1875.

Selon Bichat, « la vie est l’ensemble des forces qui résistent à la mort ». La pulsion de mort qui n’est pas synonyme de meurtre, mais qui habite la vie, qui travaille à sa destruction et qui est une trace de l’inorganique dans l’organique, est à repérer dans le déni, le refus d’entendre et de voir le danger de substitution de valeurs, de maintenir le statu quo, d’éviter tout remous, de débattre du sexe des anges, et de fuir sur le mode « ne pas faire le jeu de… ». Daniel Sibony[48] illustre parfaitement la pulsion de mort à l’œuvre, lors du 7 octobre 2023 en Israël. Habitées par un conservatisme, un présent identique par nécessité de vivre et une pulsion de vie suspendue qui serait capable d’encaisser les coups d’altérité et de les remanier avec fécondité, toutes les forces israéliennes ont refoulé le rêve d’une altérité extérieure qui est de vous anéantir.
La course vers l’autodestruction serait également en partie liée à l’impuissance relative des instances politiques, au langage perverti, où deux langues quasiment incompréhensibles s’affrontent : Une expression de l’hypnose similaire à celle du renard et des poules d’Inde de La Fontaine.
Des éléments révélateurs : selon le rapport démographique de 2023 de l’Insee, les taux de natalité sont au plus bas depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, avec une chute de la fécondité (une baisse de 6,6 % en 2023 par rapport à 2022). Déjà, Auguste Comte nous enseignait que « la démographie c’est le destin », pour souligner la dynamique démographique difficile à renverser à court terme d’une croissance faible majoritairement portée par le solde migratoire. Ne devrions-nous pas « avoir raison avec Raymond Aron », qui avait mis en garde les nations occidentales contre le risque d’un « suicide par dénatalité » ? Cette baisse de la sexualité constatée pourrait être attribuée à une permissivité excessive, à l’absence de contraintes qui annihilent le manque et, par conséquent, le désir. Le nombre d’interruptions volontaires de grossesseenregistré en 2022[49] a atteint un sommet inédit depuis 1990, affichant un taux de 30,7 pour 1000 dans les départements et régions d’outre-mer. Rappelons que, dans le cadre du projet de loi sur la bioéthique, un amendement autorise une interruption médicale de grossesse jusqu’à neuf mois en cas de « détresse psychosociale ». Le pouvoir apparait plus préoccupé par les questions d’euthanasie et de ses dérives possibles que par celles concernant les naissances chez les populations allochtones. « La Voix du Vatican » évoque une « culture du déchet » qui tend à exclure quiconque ne répond pas aux critères déterminés de santé, de beauté et de valeur. Une nouvelle version du « traité de Tordesillas » qui répartissait les territoires (à l’est, la langue portugaise, et à l’ouest, la langue espagnole) pourrait planer sur nos têtes en raison d’une crise identitaire dans l’hémisphère nord, dans l’indifférence et le nihilisme de l’État…On peut également noter la baisse du niveau scolaireen France, avec le classement Pisa[50], ainsi que l’affaissement du champ lexical, essentiel à la réflexion (les résultats des élèves de 15 ans révèlent une chute historique de 21 points, les plaçant en dessous de la moyenne de l’OCDE dans les domaines fondamentaux des mathématiques et de la compréhension écrite), ainsi que l’effondrement de la transmission,réduite aujourd’huiau patrimoine dans une vision anthropologique matérialiste, déjà dénoncée par Bernanos dans son ouvrage La France contre les robots publié en 1947, où il dépeignait une société focalisée uniquement sur « l’efficience et le rendement ». L’affaiblissement des lois du langage et de la transmission symbolique, initié par certains théoriciens de Mai 68 avec leur slogan « cours camarade, le vieux monde est derrière toi », combiné à l’éclipse des grands récits d’émancipation, ouvrirait des failles propices à des conflits civils, via l’horizontalité des réseaux sociaux et certaines formes de radicalisation. La phrase de Voltaire bien appropriée : « ils se sont fait dévots de peur de n’être rien » fait écho aux propos de Lacan lorsqu’il aborde dans son séminaire sur l’Éthique de la psychanalyse (1960) les trois modalités d’appréhension du vide : par la religion qui tente de le combler, par la science qui choisit de l’ignorer, et par l’art qui « compose avec » sur un mode sublimatoire
Julia Kristeva nous invite à penser la perte du langage et de la mémoire dans son ouvrage Les nouvelles maladies de l’âme : « Quand le langage transmis s’effondre, l’être devient exilé même de lui-même. » La perversion du langage conduit à une babélisation des langues, une incapacité à dialectiser, à freiner toute forme d’échange et à s’exprimer dans une bêtise abyssale : selon Pierre-André Taguieff [51] : « La bêtise woke se reconnaît notamment à son lexico-centrisme paranoïaque, inquisiteur et purificateur. » Ses représentants s’évertuent à accomplir quotidiennement de micro-révolutions langagières qui consistent à éliminer et à remplacer des mots pour purifier la langue. Notre histoire, qui se joue à l’entrecroisement d’une civilisation en déclin et d’une autre en émergence, expose sa signature dans l’inauguration des Jeux olympiques, où le spectacle de la parade substitue le rituel par l’image, le réel par le virtuel, le tragique par le ludique et l’histoire par la fiction. De plus, dans le cadre de cette « société du spectacle », Il a été donné à voir, d’une part, l’expression d’un temps archaïque à travers la fusion troublante des tableaux dépourvus de transcendance, telles que la cène laïque et inclusive ainsi que les bacchanales transgressives, témoignant d’une dissolution des identités flottantes et d’un effondrement des structures, et d’autre part, est le symptôme d’une société en proie à la pulsion de mort, traversée par une crise du lien social, dû à l’exaltation de la jouissance immédiate de l’ère postmoderne. Dans ce cadre, le pulsionnel sert un surmoi tyrannique incapable de soutenir le manque et le désir, dans une célébration sans Loi qui ne relie plus. Cette manifestation festive dispendieuse et étrange dans un pays endetté n’évoque- t-elle pas les sociétés en déclin à l’orée de leur chute, telles que la République de Venise ou l’Empire Romain ?
La libération sexuelle a autorisé, via la contraception, de vivre une sexualité sans procréation. Nous assistons à une inversion, celle d’engendrer des enfants sans avoir à se rapporter à la sexualité masculine anatomique. Obtenir le produit de l’accouplement sans avoir recours au coït signerait une appréhension ou une aversion envers l’organe masculin et traduirait un fantasme d’abstraction de l’autre sexe.
L’Occident semble être encore travaillé par la pulsion de mort, dans l’explosion incontrôlée des techniques biomédicales : cryogénisation d’embryons, surplus d’embryons par une transposition des pratiques de l’élevage intensif, insémination post-mortem… Cette biotechnique autorise à se dispenser de la sexualité. On assiste à l’accomplissement des fantasmes infantiles de toute-puissance : l’illusion d’un auto-engendrement, la négation de la différence des sexes et des générations qui structurent tout individu. En une génération, nous avons échangé le modèle du cadavre chaud pour celui de l’embryon congelé, évoluant de « la mort de l’après-vie » vers « l’avant-vie de la mort », dans une fascination qui résonne comme un état hypnotique.
Il s’avère que, d’une part, les questions adressées à la science ne sont plus de l’ordre de la pulsion épistémophilique mais de la jouissance, et d’autre part, la biomédecine a pour vocation de soulager la souffrance, non de nous guérir de la condition humaine. Enfin, face à la pandémie de COVID-19, au nom d’une politique sanitaire, une rupture anthropologique a été imposée aux familles, les privant des derniers instants auprès de leurs aînés dans les établissements médicalisés, ainsi que des traditions funéraires habituelles. Ces personnes sont décédées moins de la COVID que de l’isolement affectif continu : un travail de déliaison entre Éros, Hypnos et Thanatos. Comme l’exprime Vladimir Jankélévitch[52] : « Si la mort n’est pensable ni avant, ni pendant, ni après, quand pourrons-nous la penser ? »
Cette pulsion de mort est revendiquée par Lee Edelman[53], un des fondateurs de la théorie queer. L’auteur conteste la dimension futuriste du « croissez et multipliez » au motif de l’injonction oppressive pour l’humanité à se reproduire, en opposition aux attentes de procréation dans une société qui n’avait pas encore cédé à l’individualisme. Ce mouvement se rapproche des écologistes qui désirent préserver la planète et non la terre habitée, parfois au prix de l’acceptation de l’extinction de l’espèce humaine dans une logique sacrificielle absurde. En écho, le mouvement No kids représente le choix conscient de ne pas avoir d’enfants. Cette aspiration peut être lue, dans sa dimension sociale, comme un symptôme contemporain dominé par un individualisme triomphant et qui pourrait s’exprimer par le refus d’entrer dans l’ordre symbolique de la transmission et de ne pas « laisser trace » ou encore se soustraire à la mort symbolique du moi tout-puissant incarné par l’enfant qui introduit une altérité radicale. Une fois encore, la seule position de la psychanalyse dans ce secteur pourrait se résumer ainsi :  » Qu’est-ce que cela dit de votre désir ? « 
Il est à souligner que seuls les pays en voie de développement connaissent des poussées démographiques, tandis que l’Occident ouvre la voie à Thanatos, en travaillant aux formes d’euthanasie à mettre en œuvre. Notons que, dans une certaine duperie, la décision ne portera pas tant sur la mort elle-même que sur un état de sommeil sans réveil.
Enfin, la question des frontières se pose. « Au commencement était la peau : frontière, limite et liens », pourrait-on soutenir. Le vivant émerge de la soupe primitive par l’élaboration d’une membrane, d’une première ébauche d’enveloppe physique, qui délimite l’intérieur de l’extérieur.  En effaçant les formes diverses ainsi que toutes les frontières, les différences entre les sexes, entre l’homme et l’animal, entre le privé et le public, notre contemporain tend vers un retour à un état indifférencié mortifère. L’archétype de ce mouvement est incarné par Martine Rothblatt transgenre et transhumaniste qui écrit que le mouvement transgenre est la première étape d’une nouvelle révolution, celle de la liberté « de forme ». Refuser ces distinctions pave la voie à un monde qui exclut l’altérité et provoque l’effondrement de la culture. Selon Régis Debray[54] : « L’indécence de l’époque ne provient pas d’un excès, mais d’un déficit de frontières. » Il n’y a plus de limites à parce qu’il n’y a plus de limites entre. « Entre le citoyen et l’individu, le nous et le moi-je. »

Du registre de l’idéologie nihiliste.

« Avec le nihilisme, pas de discussion possible ; car le nihilisme logique doute que son interlocuteur existe, et il n’est pas bien sûr d’exister lui-même. »
Victor Hugo, Les Misérables, 1862.

On peut repérer un déchaînement de la pulsion de mort dans cette passion pathologique narcissique, purement imaginaire, qui se revendique sans Autre, dans l’auto-détermination et l’auto-engendrement, qui anéantissent toute forme d’altérité.
Selon Freud, la pulsion de vie impose d’en passer par l’autre. Lacan avait pressenti et repéré dès 1936 dans Les complexes familiaux, en lien avec « l’évaporation du nom du père » comme manifestation de la transmission symbolique, une forme d’autisme ou de solipsisme chez le sujet n’ayant d’autre réalité que la sienne.
Julien Rochedy[55]souligne qu’un certain nombre des promoteurs de cette idéologie étaient habités par la mort et qu’une position nietzschéenne ne dissocierait pas les hommes de la construction de leur œuvre : Gilles Deleuze, auteur de L’île déserte et autres textes, se suicidera en se défenestrant ; Maurice Blanchot, dans L’écriture du désastre, louera le cancer ; Louis Althusser, qui articulait marxisme et déconstruction, décèdera dans un hôpital psychiatrique après avoir assassiné sa femme lors d’un de ses sérieux épisodes maniaques ; Roland Barthes sera hanté par la mort notamment dans Journal de deuil ; Michel Foucault, fasciné par la souffrance et la mort, tentera à plusieurs reprises de se suicider ; Enfin, Jacques Derrida confiera « son envie de se tuer » dans Circonfession.
Autant de suicidaires nihilistes instigateurs des principes de la déconstruction.
Ce nihilisme contemporain pourrait également s’enraciner dans le ressentiment lié à La condition de l’homme moderne telle que présentée par Hannah Arendt : « Le premier accès de l’homme à la maturité est que l’homme a fini par en vouloir à tout ce qui est donné, même sa propre existence, à en vouloir au fait même qu’il n’est pas son propre créateur ni celui de l’univers ».
On pourrait noter que toutes ces inversions de valeurs ainsi que des comportements tels que les insultes, l’hypocrisie, l’exclusion et le pouvoir de la rue sont des manifestations d’une idéologie révolutionnaire déjà théorisée par Hippolyte Taine, qui s’interrogeait sur le déclin de la France dans son œuvre majeure, entreprise au lendemain de la débâcle de 1870 : Les Origines de la France contemporaine.
Laissons résonner la voix de Freud, dont les mots dans L’Avenir d’une illusion, tels des échos lointains, viendront sceller nos propos : « Inutile de dire qu’une civilisation qui laisse insatisfaits un aussi grand nombre de ses participants et les conduit à la rébellion n’a aucune perspective de se maintenir de façon durable et ne le mérite pas. »

III Limite et paradoxe de l’intersectionnalité

« L’homme n’est pas seulement ce qu’il subit, il est aussi ce qu’il fait de ce qu’il subit. »
Sigmund Freud.

De quelques troubles au sein de l’intersectionnalité.

Ce projet d’intersectionnalité qui se veut une convergence des luttes, une unité des « minorités », une combinaison d’identités victimaires et une sacralisation de la diversité, dans une radicalité politique qui fait cause commune avec l’islam politique, s’avère progressivement un lieu de fragmentation, de section, voire de haine et de dissension.
Cette tentative de fusion des luttes politiques s’exprime dans l’iconographie de la marche des fiertés 2025 où se côtoient des symboles politiques : personnages aux couleurs de l’arc-en-ciel représentant la diversité sexuelle, réduits à leur appartenance (une personne en sari, barrée d’une écharpe trans ; une femme arborant un pin’s palestinien ; une autre femme voilée défilant pour les droits LGBT) jumelés devant un homme en noir et blanc, étendu au sol et inanimé, orné d’une croix celtique au cou, un signe de ralliement des mouvances nationalistes, tenu en laisse à l’aide de sa cravate par un manifestant au sourire goguenard.
Cet agglomérat « nous », les membres de la communauté queer, contre « eux », les réactionnaires, traduit une projection de la haine et du manichéisme du clivage kleinien d’un moi avec le « bon objet » minoritaire queer et le « mauvais objet » ennemi réactionnaire blanc. Cette inversion de la marche des fiertés, faite hier d’éclats festifs, évoque le retournement fantasmatique « actif-passif », décrit par Freud dans Les 3 essais sur la théorie sexuelle, où le sujet anciennement victime rejoue le scénario de l’agression en changeant les rôles.
L’affiche qui arbore, entre autres, les logos de la ville de Paris et de la région Île-de-France, s’inscrit dans une filiation communiste : « Contre l’internationale réactionnaire, queers de tous les pays unissons-nous. » Cette affiche a suscité des critiques, notamment celles de l’association Fiertés citoyennes qui se revendique « non partisane« . Selon eux, » le message contradictoire qui en résulte, traversé par un biais idéologique manifeste, finit par flouter les revendications autour des personnes LGBT+ au point de les rendre absurdes ».
Deux autres événements récents illustrent l’illusion et le paradoxe de cette convergence.
Le journal Marianne[56] rapporte une nouvelle fois l’avis de « Fiertés citoyennes », sur certains groupes LGBT+ animés par une « idéologie indigéniste et coloniale ». Selon cette association, il y a une indignité et une incohérence à soutenir des slogans comme « Queers for Palestine » ou « LGBT+ avec les Palestiniens », dans un pays où l’on exécute avec atrocité des personnes pour le simple fait d’être homosexuelles.
Pour certains commentateurs, ces slogans qui circulent sur les campus occidentaux pourraient résonner avec « Turkeys for Christmas ». Dans cette cohorte d’identitaires antagonistes, face à la question « comment pouvez-vous vous retrouver dans le Hamas ? », certains queers peuvent répondre « je sais bien, mais quand même » … Cette conviction « quand même » formulée par Octave Mannoni et qui persiste en dépit des perceptions, signe l’énoncé paradigmatique dans sa dimension sociale du déni de réalité.
Cette attitude, repérée par Freud dans Psychologie des masses et analyse du moi, répond à un délire psychotique collectif visant à faire partie d’un tout, d’une identité totale, protectrice et réparatrice, dans le registre narcissique, qui vient combler un vide identitaire. L’antisémitisme reste emblématique du monde pulsionnel sans limites, sans contradiction, de la psychose collective qui peut s’exprimer par des accusations portant sur les juifs, les qualifiant à la fois de bolcheviques et de capitalistes, inventeurs d’un Dieu unique et meurtriers de ce même Dieu.
Figaro vox[57] relate une situation « imprévue » dans la ville de Hamtramck, aux États-Unis.
L’arrivée de musulmans dans cette localité a reçu le soutien de la communauté LGBT locale, qui déplore désormais la « menace » pesant sur « ses » droits, dont l’interdiction des drapeaux LGBT dans les lieux publics, et se sent trahie par le conseil municipal, majoritairement musulman.
Les « nouveaux damnés de la terre » vivent cette situation inconcevable avec un sentiment de « trahison ». Nous pourrions encore évoquer la tristesse et la colère de la communauté homosexuelle à la suite de l’assassinat du premier imam au monde ayant affirmé son homosexualité dans un pays comme l’Afrique du Sud, souvent présenté comme le prototype en matière de droits LGBTQI+ : nouvelle expression violente de dissensions entre les minorités sexuelles présentes dans certaines religions.
En réponse à la question d’une journaliste, sur le point commun positif entre un musulman salafiste, une personne dite « transgenre » et un Noir qui vit en Occident, Pierre-Valentin auteur de Comprendre la révolution woke, explique que leur seule unité potentielle réside dans une critique : le système blanc serait considéré comme « islamophobe », « transphobe » et « systématiquement raciste ». Illustration si besoin était, d’une prétendue « intersectionnalité » qui brouille les distinctions entre inclusion et diversité, identitarisme et essentialisation des citoyens, ainsi que la désignation et l’extermination d’un bouc émissaire dont la fonction est de rassembler la société des frères. Cela pourrait être considéré comme un meurtre, qu’il soit externe ou interne, dans le cadre d’une lutte fratricide. Cet aspect du wokisme qui fait rapprocher par identification victimaire des minorités éventuellement opprimées et qui s’allient à l’islamisme exprime un masochisme chez certains groupes et révèle une véritable tyrannie délirante maccarthyste. Le concept de « narcissisme des petites différences » pourrait demeurer opérant pour appréhender cette impasse ainsi que la fragmentation des minorités. Ces « oppressions » croisées génèrent une politique du traumatisme et une posture de victimes permanentes incriminant les systèmes de domination sociale, tout en occultant les dimensions intrapsychiques ambivalentes de la souffrance généralement liée au sexuel. Cette approche intersectionnelle, en prétendant cerner le sujet dans la totalité de ses déterminations, occulte la faille constitutive de son être façonné par le langage, jamais totalisable, toujours pris dans un maillage de signifiants qui le dépasse et alimente l’illusion de la réparation d’une société empreinte d’inégalités et de conflits. Cette position conduit à des impasses telles que le rejet de la contradiction, la surinterprétation des intentions et un militantisme puritain.

IV Vers une idéologie transhumaniste

« Nous vivons un temps particulièrement curieux, nous découvrons avec surprise que le progrès a conclu un pacte avec la barbarie ».
Sigmund Freud, L’homme Moïse et la religion monothéiste.

L’idéologie trans qui refuse le donné biologique, la mort et toute forme d’héritage entretient des liens étroits avec celle du transhumanisme. Repérons quelques domaines :

 Récusation du biologique
Orlan, une artiste trans féministe et activiste, se montre fascinée par le transhumanisme, qui conteste le « déterminisme naturel, social, politique et toute forme de domination ». En s’appropriant le slogan féministe « mon corps m’appartient », l’artiste, dans un mouvement paroxystique, fait de son corps un support d’inscription de tous les désirs, un matériau modulable en implantant des cornes sur le front et des bribes de mâchoire de bœuf, à des fins de création d’un « nouveau masque » opposé à celui de « l’inné ».
La quatrième clause de la déclaration transhumaniste de 2012 introduit l’idée d’une amélioration radicale, en affirmant le droit à la liberté de transformation morphologique,[58] tout en refusant tout donné biologique et toute forme de passivité des corps. Le transhumanisme transcende les frontières de la réalité biologique, à l’instar du transgenrisme qui vise au changement de sexe et qui permettrait aux hommes d’enfanter.
Ray Kurzweil, dans son ouvrage Humanité 2.0, la Bible du changement [59], dépasse aujourd’hui les théoriciens du genre en prônant une libération des bases de la génétique. Après l’homme augmenté H+ du transhumanisme, défini par deux signes, nous pourrions déceler dans le titre de l’ouvrage une substitution du nom du Père par un chiffre, en équivalence peut-être au déchiffrage du génome humain, dans une quête désespérée de quelques messages codés de nos pères, résumés en quatre lettres. Ne rechercherions-nous pas la Loi par manque de repères symboliques, mais à travers l’instrumentalisation de l’Homme ?

Désaffection pour un corps altérable.
Les théoriciens des études de genre pourraient se référer au gnosticisme, un courant chrétien accusé d’hérétique, qui soutenait que l’âme humaine était prisonnière d’un corps et d’un monde matériel mauvais, dont il fallait se libérer après la mort grâce à la « connaissance ». Ray Kurzweil déclare que « au début des années 2030, il n’y aura plus de distinction claire entre l’humain et la machine, entre la réalité virtuelle et la réalité réelle ». Le mot « vie » disparaît de cette vision. Il devient aussi nécessaire de se défaire de ce que certains transhumanistes appellent « viande » pour échapper à la dégradation. On assiste à une haine du corps comme lieu de la jouissance et du symptôme due à une objectivation de ce corps et une négation de sa dimension symbolique et inconsciente.

Éviction de l’altérité.
Cette volonté d’éviction, déjà repérée dans le transgenrisme, se manifeste également dans le transhumanisme qui aspire à réaliser le rêve, qui serait un véritable cauchemar, d’avoir une existence infinie et d’abolir la mort, c’est-à-dire de se libérer de toute forme d’altérité, une ambition exprimée dans la Gnose. Il s’agit du mythe de l’homme nouveau, affranchi des formes de l’altérité, en opposition avec la tradition gréco-judéo-chrétienne, qui impliquait une altérité nécessitant une quête de croissance.
Un fantasme de toute-puissance s’exprime dans cette vision d’un corps immortel et sans faille. Pure illusion, dans la mesure où le sujet humain est marqué par la castration et ne se constitue que dans et par la perte.

Désir d’une société fluide et d’abolition des formes.
Ces deux idéologies partagent un idéal de fluidité, sans frontières, une demande toujours croissante auprès d’une technoscience délirante, ainsi qu’une abolition des identités nationales. Martine Rothblatt[60], femme transgenre militante, férue d’intelligence artificielle et adepte du courant transhumaniste, développe une variante transgenre de ce dernier.
Sa revendication historique est de désindexer le biologique du genre par le biais de la technique en devenant un « cyborg ». Dans son ouvrage, elle soutient que le mouvement transgenre est la première phase d’une révolution, d’une « liberté de forme », et précise que « notre corps disparaîtra, mais il n’y a pas de raison logique que cela soit vrai pour notre personnalité, que l’on pourra préserver sous forme digitale ». L’idée d’implants numériques chez l’homme, couplée à d’autres pièces mécaniques, pourraient correspondre à la définition du rire bergsonien : « de la mécanique plaquée sur du vivant ».
Cette position n’est pas sans évoquer une variante du « syndrome de Cotard », où le sujet perçoit son corps comme illimité, immortel et dépourvu d’organes. Il s’agit d’une pathologie mélancolique d’un univers chaotique sans séparation. Pour Paul-Laurent Assoun[61], la limite tient au réel de l’empêchement, à l’imaginaire par le corps propre et au symbolique par l’interdit.
À l’exception de quelques psychotiques incapables d’être dupes, toutes les relations humaines obligent à du « semblant », mais ces deux idéologies semblent faire du « semblant » l’alpha et l’oméga dans les deux registres de la prothèse-fétiche et de l’artifice, qui est, par définition, construit de toutes pièces.
Si la psychanalyse fut subversive, en déchiffrant, à l’instar de Champollion, un autre sujet en soi, l’inconscient, la prétendue révolution actuelle de cette communauté cherche à évincer toute division du sujet par une idéologie machinale, passant du sujet castré à l’homme augmenté…

Transgression des limites.
Ce projet posthumaniste s’adosse à la réflexion postcartésienne de l’homme « comme maître et possesseur de la nature » ainsi qu’à l’idée heideggérienne selon laquelle « le projet de la technique est d’arraisonner le monde ». Il désire mettre l’homme en « trans » en transgressant les limites. Le symbole étant l’homme H+. En évacuant le symbolique et en tentant d’éradiquer la castration, le corps, la sexualité et la mort, en réduisant l’homme à ses organes, il s’autorise toutes les transgressions. Deux fantasmes délirants, mégalomaniaques, émergent de cette pensée magique maquillée en science : l’immortalité, qui n’ambitionne rien de moins que d’éradiquer la mort par la technoscience, « tuer la mort », et concevoir un homme parfait en dissociant procréation et sexualité. « Dans l’inconscient, chacun de nous est convaincu de son immortalité » écrivait, Freud en 1915…
Le « transgenrisme », proche du courant transhumaniste déshumanisant, s’avère plus fascinant que tout travail psychique d’exploration d’un désarroi, d’un rapport à l’identification, en soulignant la nécessité d’une figure paternelle pour qu’un homme puisse s’affirmer en tant qu’homme. Rappelons par ailleurs que la vocation de la biomédecine est de soulager la souffrance et non de nous guérir de la condition humaine.

V Sur la position du psychanalyste à l’épreuve du contemporain

                                                                     « Le psychanalyste ne se recrute pas parmi ceux qui se livrent tout entier aux fluctuations de la mode en matière psychosexuelle. »
Jacques Lacan, 1956.

La psychanalyse n’est pas indifférente à la mutation de ces discours, que l’on peut appréhender comme l’expression d’un malaise dans la culture et qui s’exprime dans le registre des symptômes du sujet, tout en distinguant la souffrance du trans de l’idéologie contemporaine trans qui s’étaye sur un puissant discours propagandiste.
Si Lacan invitait le psychanalyste à « rejoindre à son horizon la subjectivité de son époque[62] », il ne préconisait certainement pas une attention particulière au militantisme communautaire, ni une adaptation aux valeurs du moment ou à l’esprit du temps (Zeitgeist), qui inclinerait à s’orienter vers des psychanalyses spécifiques en fonction des identités. Il vise la singularité du sujet qui ne se réduit pas à son genre, à son identité sexuelle ou à son statut de victime.
Au-delà des prises de position sur le transgenrisme et de la visée subversive de la psychanalyse, qui introduit un vide dans les discours totalisants, celui du manque et du désir, le praticien doit avant tout demeurer un clinicien.  Sa vocation demeure, quelle qu’en soit l’issue, l’accompagnement dans leurs sinuosités des sujets en souffrance dans leur corps et leur psychisme. En d’autres termes, il doit se tenir au service d’un sujet dans son rapport à son désir. Le praticien, doit entendre ce qui se joue dans la réalité psychique du patient sur la scène de l’inconscient, accueillir et soutenir sa souffrance ainsi que sa parole singulière dans son histoire, son rapport aux autres, ses idéaux, ses angoisses. De plus, il doit également être habité par l’éthique analytique comme un acte de résistance à ces dérives de purification symbolique du langage, du sexe, du genre, qui ratent l’inconscient et génèrent des « naufragés de la subjectivité ».
Enfin, si le psychanalyste doit rester un clinicien dans son cabinet, il ne peut pas ne pas s’ouvrir au social à l’instar de Freud pour qui « le sexe était l’indécent… qui ne se laisserait pas définir facilement » et repérer que cette question d’identité de genre est un symptôme social actuel, spécifique aux démocraties occidentales. La dynamique psychique singulière du sujet restera donc en ligne de mire, en modérant les repères identitaires et en privilégiant le jeu fluctuant des identifications, pour promouvoir une autonomie accrue dans la relation à soi-même et aux autres.
Les discours sociopolitiques d’un gauchisme progressiste, porteur d’un idéal de réparation d’une faille subjective, en écho au discours capitaliste défini par Lacan, favorisent l’émergence magistrale de « l’objet petit a » et confinent le « petit autre » dans sa jouissance immédiate et illimitée. Tous ces discours conduisent au déni de la différence des sexes et des générations, de l’altérité et de l’autorité, entravant une certaine institutionnalisation du sujet, qui nécessite un étayage symbolique par la présence du « grand Autre » qui chute aujourd’hui et d’une articulation soutenante des deux cariatides que sont la langue et le droit. Érasme nous rappelle qu’« on ne naît pas homme, on le devient ».

Quand Antigone se lèvera-t-elle pour résister aux apôtres de cette déferlante idéologique délirante et aux petits hommes gris pusillanimes qui altèrent la psychanalyse ? Antigone, la flamboyante insurgée refusant la soumission et la tyrannie qui s’arroge un droit sur les corps jusqu’à leur mort, Antigone assoiffée de liberté et sans compromission, refusant une existence médiocre, Antigone, enfin, dont Lacan fera le paradigme d’une résistance face à l’arbitraire, Antigone qui ne cédera pas sur son désir.

Guy Decroix – Institut Français de Psychanalyse©

Précédemment :
1ère partie
2ème partie


[1] Guy Decroix, Institut Français de Psychanalyse, Le wokisme, une déraison mortifère, 2023. En ligne : site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/wokisme-et-cancel-culture-une-deraison-mortifere-i/

[2] Bernard Guyot, Front populaire, 16 novembre 2021. En ligne, https://frontpopulaire.fr/politique/contents/jean-luc-melenchon-veut-inscrire-la-liberte-du-choix-du-genre-dans-la-const_co697937

[3] David Doucet, Terra Nova : il y a 10 ans, la note qui fracturait la gauche et pavait la voie à Macron, maudite note, Marianne, 9 mai 2021.

[4] EELV reprend le slogan de McDonald’s, « Venez comme vous êtes », JDD, 9 février 2024.

[5] Natacha Polony, Changez la vie. L’Observatoire, 2017.

[6] Mediapart, Malgré des efforts à gauche, l’assemblée reste blanche, bourgeoise et éloignée de la société mobilisée. 10 juillet 2024.

[7] Jacques-Alain Miller, métis et hermaphrodite, qui dit mieux ? interview journal « Le Monde » 12 avril 2001.

[8] Myriam Revault d’Allonnes, L’Homme compassionnel, Seuil, 2008.

[9] Élisabeth Roudinesco, Soi-même comme un roi, Seuil, 2021.

[10] Dora Moutot et Marguerite Stern, Transmania, enquête sur les dérives de l’idéologie transgenre, Magnus, 2024.

[11] Said Mahrane, Annie Ernaux, l’autre syndrome de Stockholm, Le Point, 13 décembre 2022, En ligne, 

[12] Richard Millet, Langue fantôme, Essai sur la paupérisation de la littérature, Ed. Pierre-Guillaume de Roux, 2012.

[13] Les univers du livre, Actualités, 24 juin 2024.

[14] Loi n°2013-595 du 8 juillet 2013 introduisant dans le Code de l’éducation la notion d’école inclusive.

[15]Jacques Lacan, Le Séminaire, livre IX, « L’identification », leçon du 24 janvier 1962.

[16] Mathieu Bock-Coté, Le totalitarisme sans le goulag, La Cité, 2023.

[17]Jean-Pierre Chevènement, Res Publica, Éditions Plon, 2024. En ligne,

[18] Jean-Pierre Obin, Les profs ont peur, L’observatoire, 2023.

[19] Gérard Rabinovich, Terrorisme et résistance, d’une confusion lexicale à l’époque des sociétés de masse, Le Bord de l’eau, 2014.

[20]Emily Joshu, How dare you say woman ! New woke bible for midwives urges termes like ‘gestational parent’, Mail Online 17 octobre 2024, En ligne,  https://www.dailymail.co.uk/health/article-13736637/midwife-woke-dictionary-gender-neutral-language.html

[21] Harold Searles, « L’effort pour rendre l’autre fou », Gallimard, 2001.

[22] Natacha Polony, « Sylviane Agacinski censurée : le nouveau visage du fascisme universitaire », Marianne, 27 décembre 2019.

[23] Daniel Lindenberg, « Le Rappel à l’ordre, Enquête sur les nouveaux réactionnaires », Seuil, 2016.

[24] Jean Degert, « Il vaut mieux être gay ou lesbienne en Israël qu’en Palestine ». Causeur, 18 décembre 2022.

[25] Hannah Arendt, La crise de la culture, Gallimard, 1972.

[26] Nathalie Heinich, « Sublimer le sentiment ». Elias, « Les 5 voies vers une autre sociologie », in 

  Consommer, donner, s’adonner. 2014/2 n° 44.

[27] Pascal Bruckner, Je souffre, donc je suis. Grasset, 2024.

[28] Marcel Gauchet, Le Nœud démocratique, Gallimard, 2024.

[29] « L’action publique contre la maltraitance des enfants », dossier d’étude numéro 65, p. 61, février 2005.

[30] Alain Policar, « Le racisme antiblanc n’existe pas », Libération, 23 octobre 2018.

[31] Florent Poupart, « La psychologie clinique à l’ère de la morale totale », dans Emmanuelle Henin, Xavier-Laurent Salvador, Pierre Vermeren, « Face à l’obscurantisme woke », PUF, 2025.

[32] Pascal Bruckner, La Tyrannie de la pénitence, Grasset, 2006.

[33]Daniel Sibony, Génocide à Gaza ?En ligne, https://www.youtube.com/watch?v=RH0wm une limitation de la jouissanceKVaeOY

[34] Philip Roth, J’ai épousé un communiste, Gallimard, 1998.

[35] Élisabeth de Fontenay, Le Silence des bêtes, Point, 1998.

[36] Nicolas Journet, Pour ou contre la zoophilie ? Sciences humaines n° 273.

[37] François Jacquet, « Le pire des maux : éthique et ontologie du spécisme », Elliott, 2024.

[38] Bérénice Levet, L’écologie ou l’ivresse de la table rase, L’Observatoire 2022.

[39] Régis Debray, Le Siècle vert, un changement de civilisation, Gallimard, 2020.

[40] Camille-Froidevaux-Mettrie, On peut être misandre et vouloir impliquer les hommes dans les luttes féminines. Propos recueillis par Celia Laborie. Le Monde, 25 mai 2025. En ligne, https://www.lemonde.fr/m-perso/article/2025/05/25/camille-froidevaux-metterie-on-peut-etre-misandre-et-vouloir-impliquer-les-hommes-dans-les-luttes-feministes_6608328_4497916.html

[41] Alain Bentolila, La grammaire n’est pas une injustice sociale ! Revue Causeur, 5 février 2025.

[42] Charles Melman, L’Homme sans gravité, Denoël, 2003.

[43] Eric Marty, Le sexe des modernes. Pensée du neutre et théorie du genre. Seuil, 2021, p.11.

[44] Un diplôme de « magie et de sciences de culte » lancé par une université britannique, Le Parisien, 6 octobre 2023, En ligne : https://www.leparisien.fr/societe/un-diplome-de-magie-et-science-occulte-lance-par-une-universite-britannique-06-10-2023-U63AJKHELFEIDOV4FUMSHF2DOI.php

[45] Mikhaïl Kostylev, Viking femme ou non-binaire ? Quand la « science » woke s’entredéchire, En ligne :  https://decolonialisme.fr/vikings-femme-ou-non-binaire-qu

[46] Lettre de Sigmund Freud à Albert Einstein, « Pourquoi la guerre », 1932.

[47] Alain Finkielkraut, entretien dans le journal Le Figaro du 4 janvier 2024.

[48] Daniel Sibony, Les non-dits d’un conflit, Le Proche-Orient après le 7 octobre, Éditions Intervalles, 2024.

[49] DRESS, Études et résultats, N° 1281, du 27 octobre 2023.

[50] Public Senat, classement Pisa, chute historique du score de la France, En ligne, www.publicsenat.fr – Actualité-éducation-classement Pisa, 5 décembre 2023.

[51] Pierre André Taguieff, le wokisme une bêtise enrubannée ou la folie dissimulée ?

Préface du livre de Nadocculia Geets, Woke ! La tyrannie victimaire, Édition F. Deville, Bruxelles, 2024.

[52] Vladimir Jankélévitch, La mort, Éditions Flammarion, 2017.

[53] Lee Edelman, Merde au futur, théorie queer et pulsion de mort. EPEL 2016.

[54] Régis Debray, Éloge des frontières, Gallimard, 2010.

[55] Julien Rochedy, Philosophie de droite, Hétairie, 2022.

[56] Journal Marianne, LGBT pro Hamas : Autant dire que les dindes votent pour Noël, Tribune collective 20 novembre 2023.

[57]Anne-Elen Chompret, Pour le jeune occidental urbain, l’islam ne peut être coupable de rien et certainement pas d’homophobie, Figarovox, 1 mars 2021.

[58] Steve Fuller, Morphological Freedom and the question of Responsibility and representation in Transhumanism, Confero, vol. 4, n°2, 2016.

[59] Ray Kurzweil, Humanité 2.0 : la Bible du changement, M21 Éd., 2021.

[60] Martine Rothblatt, Le transhumanisme, une anthologie, Hermann, 2020.

[61] Paul-Laurent Assoun, Interdit et limites, Press, 2020.

[62] Jacques Lacan, Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse, Écrits, Seuil, Paris,1966.

Liaison-Déliaison

Nicolas Koreicho – Juin 2025

Sommaire

Antonio CANOVA (1757-1822), Psyché ranimée par le baiser de l’Amour, 1787-1793, Le Louvre
  • Préambule
  • Actualité des pulsions de vie
  • Actualité des pulsions de destruction
  • Origine du concept double en psychanalyse
  • Pulsions fondamentales
  • Traitement des corps
  • Civilisation de la raison
  • Sublimation, principe de liaison
  • L’art et la liaison

Préambule

Notre démonstration débutera par une référence relative à la deuxième théorie des pulsions, laquelle propose un point d’entrée satisfaisant pour introduire ce que représente le concept double Liaison-Déliaison applicable à toutes les topiques.
Les années 1915 ont permis à Freud de développer la manière dont un premier dualisme, l’opposition pulsions sexuelles – pulsions d’autoconservation ou pulsions du Moi constitue un processus dynamique de compréhension des énergies psychiques[1].
Les années 1920 ont offert, à l’occasion de la description par Freud d’un second dualisme, la plus fructueuse théorie psychanalytique concernant la conflictualité qui construit à la fois psychopathologies et organisation de l’inconscient, en l’espèce l’opposition pulsions de destruction – pulsions de vie[2].

Actualité des pulsions de vie

Les pulsions de vie nous amèneront ipso facto à la considération du concept de Liaison dans la mesure où elles permettent de constituer des unités toujours plus grandes, à les maintenir et à proposer des processus de construction-assimilation-transformation, depuis Empédocle jusqu’à Freud[3], vers la possibilité d’agencement et de compréhension qui fait tendre vers l’équilibre de la personne.
Cet équilibre trouve sa meilleure expansion dans la manière dont le corps est représenté, selon une expression non refoulée de la sexualité, ainsi qu’il en est dans l’élation artistique de la civilisation, tableaux, sculptures, images montrant des corps d’êtres humains, naturels, maquillés, vêtus, nus, groupés, suggérés, dans l’érotisme, l’allégorie, l’action, la pensée, tous éléments signifiant l’appel de la vie à elle-même, sous les multiples formes et écoles développées dans la civilisation occidentale. Laisser les femmes et les hommes se montrer dans tous les miroitements de leur beauté, de leur singularité, de leur visage et de leur corps, donne à la pulsion de vie sa plus forte démonstration.

Actualité des pulsions de destruction

Dans la mesure où les pulsions de mort qualifient des processus de destruction-désassimilation-fixation, nous observerons la dimension réactionnelle provenant du manque de discernement des mouvements qui traversent nos sociétés en tant que l’on peut les considérer sur un même plan que les pulsions du Ça, mortifères en leur origine[4].
Ainsi, le point commun des idéologies déconstuctionnistes se ramène, dans la réalité effective des humains et du monde, à un désir mortifère répondant à la pulsion de destruction : transgenrisme (interventions chirurgicales de changement de sexe, hormono-transplantations, bloqueurs de puberté – avec, au passage, une perte de 7 à 15 points de QI –), multiplication des drogues (avec décompensations psychotiques, désorientation, hallucinations, états paranoïdes, crises de panique, angoisses profondes parfois irréversibles, baisse de motivation, déficit de la mémoire, déficit de l’attention, risque d’infarctus x 5, risque d’AVC x 5, accidentologie décuplée[5]), dysorthographie et effondrement syntaxique (écriture inclusive et ses conséquences dyslexiques et dysorthographiques chez les élèves), négligence civilisationnelle (dégradation d’œuvres d’art, violence contre les services publics et les représentants de la loi, incendie des édifices religieux chrétiens particulièrement, tenues discriminantes en faveur de l’inégalité homme-femme, promotion politique de l’islamisme).
À partir d’une évidente régression intellectuelle et morale, se déterminent l’abolition des différences (des sexes, des générations, des places), l’inculture et la réduction ad minimorum de l’enseignement, du soin, de la justice, du commerce, conséquence des déplacements de population, de l’usage des drogues, de la délinquance, et s’impose, comme dans les trois psychopathologies princeps – psychoses, psychopathies, perversions – le primat de la pulsion de destruction éminente dans les pathologies limites.
Ceci correspond, en droite ligne de la précarité intellectuelle et culturelle du mondialisme, au refoulé de la sexualité, de l’autorité, de l’art, de la littérature, au déclin de la sublimation, conséquence de la primauté des questions wokistes sociologistes, l’absence de représentation des corps et de la compréhension de leurs affects, à la correspondance de la négligence pour les corps[6], humains et animaux, et ce qui en découle, viols, violences, crimes et délits.

Origine du concept double en psychanalyse

En psychanalyse, les deux termes liaison-déliaison désignent des états, des processus, des mouvements énergétiques, associatifs, directs et indirects, issus de l’observation de la circulation et de la fixation de l’énergie psychique selon des forces qui expriment les dynamiques internes des pulsions, des affects et des représentations mentales, le plus souvent inconscients.
Liaison et déliaison, si elles impliquent, pour l’une, organisation, intégration et compréhension, et pour l’autre, désintégration, dissociation et incohérence, font référence à des mouvements interprétables dans la réalité de l’être au monde des personnes au travers de leurs actions.
Ainsi, la liaison s’applique aux pulsions dans la mesure où elles sont liées à des représentations de mots ou de choses et que, dès lors, elles correspondent à des idées, des périodes, des situations qui peuvent aisément se concrétiser selon les valeurs du sujet, en accord avec un environnement moral reconnu comme tel.
La liaison peut également s’appliquer aux affects à la condition qu’ils puissent être distanciés et intentionnellement reliés à des rêves, des souvenirs, des fantasmes eux-mêmes devant pouvoir s’appuyer sur des situations, des domaines, des périodes spécifiées par le sujet apte à établir verbalement l’organisation d’une logique entre ces rêves, ces souvenirs, ces fantasmes et le réel de sa biographie et de ses environnements.
Par suite, la liaison peut amener le sujet à organiser des déroulements structurés en discours, de manière qu’il puisse développer un sens aux différents mouvements et expériences qu’il a traversés, autrement dit de façon que le sujet puisse faire quelque chose – récit, expérience, changement – de ce qui lui est arrivé.
La déliaison, quant à elle, est impliquée dans l’absence de logique, de rationalité, de langage cohérent, elle est éloignée d’une profondeur de sincérité et de correspondance avec l’équilibre entre le principe de plaisir et le principe de réalité. Elle peut s’appuyer sur l’abstraction de la pensée articulée – le lexique en particulier – et détacher les mouvements naturels pulsionnels de la prise en compte et du respect de l’autre. Elle peut également faire se dissocier les émotions, les éprouvés, les ressentis, de l’origine des périodes, des épreuves, des traumas. Enfin, les images qui, normalement, devraient renvoyer à des récits constitués, peuvent se trouver fragmentées, morcelées, détachées d’une logique à tout le moins esthétique ou, à tout le moins, cohérente.
Le concept double est prépondérant dans toute tentative de compréhension non seulement des pulsions, mais encore dans l’effort de maintien d’un équilibre en le sujet, particulièrement subordonné à la conflictualité qui règne, quoiqu’on fasse, dans la vie psychique de chacun.
C’est probablement une des missions principales de toute psychothérapie digne de ce nom (psychothérapie, psychanalyse, psychologie, psychiatrie[7]) que d’accompagner le Moi du sujet en difficulté à rétablir la liaison entre des éléments mortifères, si détachés, morcelés ou incohérents, rétifs aux processus de sublimation.
De manière plus générale, la liaison se déploie, dans la thérapie analytique vers l’idée de faire se conjoindre équilibre psychique, adaptation au monde, à l’autre, à soi, et développement mélioratif des facultés du sujet.

En guise de synthèse sur la place du concept double en psychanalyse, nous pouvons dire que la liaison est susceptible de caractériser, dans sa mise en œuvre, un investissement régulier, stable, d’ensembles de représentations profondément logiques et articulées concernant des relations d’objet, internes et externes, appropriées – correspondant à la fois à son propre désir et à la prise en compte de l’altérité –, le maintien d’un ensemble psychique cohérent et non mortifère (non immédiatement pulsionnel) qu’on souhaitera au moins en développement, la prétérition d’un ensemble psychique de cohésion (le Moi), l’élaboration soutenue du processus secondaire (pensée rationnelle, langage, logique).
La déliaison, quant à elle, va représenter des séries de discontinuités dans les régimes d’investissement obligés (angoisse annihilante, conséquences des traumas, passages à l’acte psychotiques et psychopathiques, perversion), précarité des états-limites, au travers de la dérégulation du processus primaire (visualisation, symbolisation, déplacement – métaphore –, condensation – métonymie –).
Ainsi la déliaison autorisera la circulation libre, mais chaotique, de l’énergie psychique dans le but d’une satisfaction immédiate des pulsions (comme dans les rêves, dans les impulsions et les compulsions). Ce processus peut être bénéfique dans certaines situations non élaborées, comme à l’adolescence, où il permet de défaire ce qui a été lié précédemment pour intégrer de nouvelles expériences, d’apprendre dans le dessein que puissent s’établir de nouvelles liaisons.
Notons la place particulière occupée par les états limites par rapport à cette dialectique liaison-déliaison dans la mesure où, tel Sisyphe, le sujet lutte alternativement et, c’est peut-être là le drame de ces pathologies, conjointement, dans la construction immédiate, instinctive, de réponses à des motions trop peu explicitées, donc peu énonciatives, dans le sens non pas d’un approfondissement mais d’une consolidation de processus contradictoires.

Pulsions fondamentales

Du côté de chez Sigmund, et selon la suite donnée par lui aux travaux de Gustav Theodor Fechner (1801- 1887), Freud pose[8] bien solidement les formations psychiques comme dynamiques énergétiques et processus associatifs répondant à sa 1ère topique (1900 : Ics, Pcs, Cs), puisque l’hypothèse freudienne implique qu’un état lié de l’énergie associée au Moi assure la cohésion des éléments constitutifs du processus secondaire (pensée rationnelle, langage, logique), processus à dynamique lente, cependant qu’à l’inverse, les phénomènes constitutifs des associations et représentations pulsionnelles (visualisation, symbolisation, condensation, déplacement) constitutives du processus primaire, lequel processus opère sous énergie libre à dynamique rapide pouvant créer, par exemple, rêves, hallucinations, fantasmes non médiés, et qui participe à la formation des symptômes, des actes manqués, des mots d’esprit, des lapsus.
Pour illustrer l’opposition entre processus de liaison, du côté duquel œuvrent les pulsions de vie, et de déliaison, vers quoi travaillent les pulsions de destruction, Freud, en 1920[9], indique que les névroses traumatiques sont la preuve de l’échec des processus de liaison menaçant la cohésion et l’intégrité du Moi, la tendance de la pulsion de mort étant de se diriger vers des états, certes, en fin de processus, stables, mais à énergie nulle, ainsi qu’il en est du nirvaña[10].
Plus précisément, un système dynamique, la compulsion de répétition, laquelle réactualise indéfiniment les motifs d’une « expérience », décrite dans Au-delà du principe de plaisir[11], viendra compléter et réactualiser soit la liaison, soit la déliaison, selon que cette compulsion se manifestera, pour la liaison, en vertu de motions pulsionnelles appartenant à la pulsion de vie, et pour la déliaison, en fonction de retours relatifs à la pulsion de destruction[12]. C’est, indirectement, l’occasion pour lui de décrire de manière empirico-déductive une forme polysémique de conflit obligé, si l’antagonisme relevé apparait comme prépondérant, Freud observe néanmoins que les deux pulsions et les deux mouvements de lutte au sein de chacun des phénomènes de liaison et de déliaison peuvent s’établir dans « l’action conjuguée » des deux pulsions originaires et offrir une intrication propice à la régulation des processus vitaux. Notons l’intérêt dans la pensée freudienne pour « […] la théorie de Ewald Hering, (physiologiste prussien) dans l’opposition qu’il formule entre les processus de construction-assimilation (pulsion de vie) et les processus de destruction-désassimilation (pulsion de mort)[13]. »
Par ailleurs, les systèmes d’opposition des motions observées sont nettement illustrés dans leurs grandes tendances, conflictuelles, dans les processus de liaison et de déliaison en cohésion avec les pulsions de mort et les pulsions de vie : « Ces deux pulsions, incompréhensibles selon un abord direct, ne nous sont connues que par leurs représentants psychiques. Freud isole alors quatre représentations de la pulsion de mort : la destructivité, la déliaison, la compulsion de répétition dans son acception « démoniaque » et le principe de nirvâna. Parallèlement, il distingue quatre figurations de la pulsion de vie : l’autoconservation et la sexualité, la liaison, la compulsion de répétition dans son versant adaptatif et le principe de plaisir[14]. »

Traitement des corps

Pour ce qui est du corps et de son traitement[15], lorsque l’on intègre à notre réflexion la question des pulsions et leur place « entre le psychique et le somatique », en tant que « représentant psychique des excitations », nous ne pouvons qu’acquiescer à l’assertion freudienne qui concerne les trois principes qui conditionnent le destin des pulsions et, en particulier, le principe de constance selon lequel « […] la quantité de sollicitations somatiques et psychiques oblige le sujet au maintien de l’appareil psychique à un minimum d’« excitations » régulées par les « décharges » pour éviter un trop plein de déplaisir, le principe de plaisir, qui vise à la décharge immédiate, grâce à la satisfaction, réelle ou fantasmatique, le principe de réalité, qui contribue à ajourner la satisfaction et à poser les limites nécessaires à l’équilibre, avec soi-même et avec l’Autre, lesquels déterminent les principes de liaison et de déliaison[16] ».
Selon André Beetschen dans son article sur la déliaison et la destructivité[17], la déliaison en tant que motion « […] démoniaque, indomptée, fondamentalement hostile au Moi […]» est présente au cœur même de la sexualité, et qui aurait son origine dans la sexualité infantile. En cela il prend la suite de Jean Laplanche pour qui la déliaison est en lien avec la pulsion sexuelle de mort, laquelle provient du Ça, instance par définition non liée. Nous pouvons compléter par l’idée, en écho avec la proposition de Laplanche, que la déliaison, dès lors qu’elle se transpose en acte, trouve son énergie et sa dimension mortifère dans l’absence d’intégration du refoulement en situant, dans ces conditions, la caractérisation perverse de l’acte du côté de l’« inconciliable », comme il en est dans les mouvements sociaux sexuels et politiques radicaux, entre la pulsion et sa mise en acte fondées sur l’incompréhension de l’objet total – et donc du sujet – à l’avantage, malheureusement, de l’objet partiel et, par définition, incompris dans son intégrité.
À ce moment de notre développement, en fonction des invariants fondamentaux de la découverte freudienne – l’inconscient, la pulsion, le refoulement –, Éros, pulsion de vie, apparait comme la force de liaison par excellence, totalisante et qui absorbe « l’indompté » du sexuel dans l’amour pour le Moi et pour l’objet, cependant, à l’inverse, qu’il s’agit pour Thanatos, pulsion de destruction, d’une force de déliaison démoniaque, « inconciliable » et se complaisant dans « l’indompté » du sexuel en tant qu’hostile à l’autre et au Moi, issue de la pulsion sexuelle infantile refusant de transiger avec les notions plus subtiles du refoulement apprivoisé, de la distanciation acceptée et de la différenciation temporelle.
Enfin, et pour opposer le traitement des corps par les humains et celui qui est appliqué par les animaux, nous prendrons l’exemple du loup, une sorte de monstre d’humanité telle qu’il n’existe pas chez les hommes, qui, lui, ne mange jamais de cadavres, contrairement aux hommes, ni d’animaux, ni d’humains, qui passe toute sa vie en couple avec une seule compagne, dans une perfection monogame – si sa partenaire meurt, il reste seul jusqu’à la fin de sa vie –, qui ne commet pas l’inceste, tel que l’accouplement avec ses parents ou sa fratrie, qui protège ses petits jusqu’à leur vie d’adulte, qui aide ses parents, même infirmes, même malades, en leur apportant leur pitance, qui organise les déplacements de sa meute d’une manière extrêmement rationnelle et « humaine » en y plaçant chacun de ses membres en fonction de leur âge, de leur état de santé, de leur vigueur.

Civilisation de la raison

Nous prendrons comme métaphore du rôle de la liaison pour le rétablissement et le développement des personnes, en patientèle aussi bien, l’idée de « l’impératif catégorique[18] », concept de la philosophie morale d’Emmanuel Kant selon lequel la raison – qui s’oppose aux pulsions brutes, pulsion de mort –permet au sujet de se représenter une loi morale selon laquelle il faut agir – comportement, Loi symbolique – de telle manière que la maxime de notre action – principes de vie, sujet-objet, pulsion de vie – puisse être élevée au rang de maxime universelle. Ainsi, l’impératif est dit catégorique dans la mesure où l’agent – de liaison – moral doit agir par devoir, lequel est régulateur de l’action, digne et intègre, en tant qu’être rationnel, capable de délibération morale, capable de douter, de se remettre en question et d’évoluer, puisqu’il est apte à examiner la maxime (le principe subjectif) de son action afin de s’assurer de la dimension morale de celle-ci.
Considérons la dite maxime comme emprunte de l’idée de normalité au sens où cette idée – idéal – de normalité en psychanalyse n’est pas l’absence de symptômes mais la capacité pour le sujet de se dégager de la répétition et d’accroître ses capacités développementales pour accéder à un compromis satisfaisant entre soi et le monde, entre soi et l’autre, entre soi et soi, c’est-à-dire, en définitive, entre ses exigences pulsionnelles et les contraintes de la réalité et de soi et de l’autre. Cela ne signifie pas qu’il faille au sujet se conformer à la réalité et au monde, mais il lui faudra à coup sûr se dégager de la conformité ancienne, archaïque, aux périodes et aux moments traumatiques qui ont empêché son Moi d’élaborer un établissement et/ou un rétablissement, à partir d’une capacité de penser les nouvelles donnes, souvent à venir encore, de sa vie et, dès lors, de développer des solutions satisfaisantes – non perverses, non psychotiques, non psychopathiques, dans la prise en compte des limites – pour réajuster ses propres instances pulsionnelles bien distinctes de celles de l’enfant.
Cette ambition est simplement la norme de l’adulte qui, par-delà transfert et névrose de transfert et dans la délivrance de la satisfaction du masochisme primaire, de la culpabilité primaire et des pulsions de destruction régulièrement trouvées dans la résistance à l’ « aller mieux », se met à vouloir acquérir des éléments d’une connaissance nouvelle qui relègue les motions pulsionnelles et libidinales de l’enfant à l’arrière-plan du désir de vie dans l’idée de redessiner des relations de qualité à soi et aux autres.

Si, au XIXe, l’idée d’une disjonction entre facultés mentales et mouvements affectifs (facultés morales à l’époque) se fait jour et vient préserver ce qui peut être maintenu d’un reste de raison, le XVIIIe annonce l’altération, pour les « aliénés », des « facultés morales ». D’un point de vue subjectif, sujet affectif et sujet raisonnant sont séparés – ce qui nous renvoie directement au concept double liaison-déliaison -, et il ne tient qu’à l’histoire – mais surtout à ce que le sujet fait de son histoire – de les relier ou de les délier.
Le lien entre la folie et la passion nous amène à considérer la pertinence du concept de liaison-déliaison. Sans doute, entre autres, parce que la folie – dont les « passions tristes » : haine, jalousie, ressentiment –fait basculer immanquablement du côté de la pulsion de mort et que, du côté de la pulsion de vie, c’est la passion – dont les « passions joyeuses » : amour, puissance, satisfaction – qui tient le haut du pavé, en ce qu’elle peut se tourner vers la sublimation.

Sublimation, principe de liaison

La liaison est la condition même de la sublimation et, par conséquent, de la civilisation.
La déliaison, réalisation sous une forme ou sous une autre de la pulsion de destruction ou pulsion de mort, marque l’échec de la sublimation[19], qui se développe dans les œuvres de transformation à composante artistique, sociale (affective, spirituelle), et intellectuelle, dans leurs déclinaisons scientifique, littéraire, analytique.
Jean Laplanche et André Green ont développé, chacun à leur façon, l’idée d’une pulsion sexuelle de mort, fondamentalement hostile au Moi (Laplanche) et dont il a noté la dimension « inconciliable » avec le développement du Moi[20], fonction d’un dualisme au sein même de la pulsion sexuelle. Ainsi en est-il du basculement de la pulsion sexuelle de vie vers la pulsion de destruction – pulsion de mort – lorsqu’elle ne prend pas le chemin de la sublimation, et qu’elle empreinte la décharge complexe de la perversion, qui, dans le meilleur des cas, est un crime inabouti. La déliaison se tient là dans la mesure où le sujet lâche toute idée de responsabilité du Moi vis-à-vis de l’objet et, pire peut-être, vis-à-vis de lui-même, et que la pulsion l’emporte sur une régulation possiblement névrotique.
André Green, quant à lui, développe dans ses extensions du concept de narcissisme, les narcissismes de vie et de mort[21] qui peuvent selon lui rendre compte « […] des ensembles dans lesquels s’insèrent hystérie et cas limite, les différences qui les séparent ainsi que le cadre conceptuel qui peut les réunir […], dans la mesure où le corps hystérique rejoint dans la déliaison la catégorisation limite des pathologies perverse, psychotique, psychopathique. L’auteur proposera le terme de « chiasme[22] » pour rendre compte de « […] la zone d’intersection [– déliaison –] entre hystérie et états limites […].
Dès lors, la déliaison « réalise » sous une forme concrète et agie de l’interdiction d’exposition et de représentation des corps, la pulsion de destruction – pulsion de mort – et marque l’échec de la sublimation.
À l’inverse de cette situation inconciliable se situe, de manière triviale (introduction du tiers conceptuel), la liaison et sa possibilité de choix vers le libre arbitre et la responsabilité du sujet, ouvrant la voie vers la sublimation[23], qui elle, se développe dans les œuvres de transformation à composante artistique, sociale (affective, spirituelle, philosophique), et intellectuelle dans ses déclinaisons scientifique, littéraire, analytique, là où l’Éros, au sens le plus large du principe de vie et de son expansion vers lui-même, l’emporte. Ce mouvement vers la sublimation rend possible la Civilisation.

L’art et la liaison

La liaison implique une appréhension directe de la civilisation, par le biais de la sublimation, vers la possibilité de compréhension, artistique et civilisationnelle, des corps, reléguant la déliaison, c’est-à-dire le refoulement de la sexualité, du plaisir, du désir, de l’intellection, de l’éthique et de l’esthétique de l’expansion et, finalement, de la vie même, en déniant les composantes mortifères de la délinquance politique et/ou religieuse, de l’obscurantisme sectaire et de l’amoralité universitaire wokiste, dans lesquels, comme en miroir saturé de refoulement et de croyance paresseuse, la représentation et la relation des corps ordinaires n’existe pas ou doit être dénaturée ou discréditée.
En effet, l’épanouissement artistique civilisationnel s’exprime d’abord par le regard – et les autres sens –  vers la condition humaine et, ipso facto, vers les corps, montrés et assumés au quotidien et/ou messagers sublimés dans les multiples Écoles artistiques et philosophiques des pays occidentaux au premier chef à travers, au commencement d’un développement artistique élaboré principalement par la civilisation gréco-latine – antiquité grecque, période hellénistique, antiquité romaine, période paléochrétienne, art roman, art gothique, renaissance, les grands siècles[24] –, outre les déclinaisons des beaux-arts que sont l’architecture, la sculpture, la peinture, la musique, la littérature, le théâtre, le cinéma.
La liaison, du regard et des sens vers les corps et ses représentations, rend en effet légitime cette « unique matinée de printemps » alors rendue possible.

Nicolas Koreicho – Juin 2025 – Institut Français de Psychanalyse©


[1] Sigmund Freud, Pulsion et destin des pulsions, 1915

[2] Sigmund Freud, Au-delà du principe du plaisir, 1920

[3] Nicolas Koreicho, Éros et Thanatos : d’Empédocle à Freud – Les deux théories des pulsions, 2020, En ligne, Site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/eros-et-thanatos-dempedocle-a-freud-les-deux-theories-des-pulsions/

[4] « La haine, en tant que relation à l’objet, est plus ancienne que l’amour ; elle prend source dans la récusation, aux primes origines, du monde extérieur dispensateur de stimulus, récusation émanant du Moi narcissique. En tant que manifestation de la réaction de déplaisir suscitée par ces objets, elle demeure toujours en relation intime avec les pulsions de conservation du Moi, de sorte que pulsions du Moi et pulsions sexuelles peuvent facilement en venir à une opposition qui répète celle de haïr et aimer. » Sigmund Freud, 1915, op. cit.

[5] De manière générale, les addictions représentent 30% des hospitalisations, la moitié des cancers, 10 ans d’espérance de vie en moins.

[6] Question de la sublimation.
« D’abord in absentia. Représentation des corps : inexistence, dans certaines aires et dans une culture de plus en plus absente de la formation des étudiants, de tableaux, sculptures, images représentant des corps d’êtres humains, naturels ou suggestifs, d’érotisme, d’actions, de scènes, de pensées, d’allégories, du quotidien, réalistes ou figuratifs – liste infinie dans les multiples écoles occidentales…-, et, par voie de conséquence, émergence de monstres chez les adeptes de la frustration, à partir du refoulé, suscitant meurtres, viols, terrorisme, violence et barbarie, les passages à l’acte reproduisant ce qui pourrait exister dans l’art, dans la littérature, à travers les systèmes de représentation qui permettraient de médier le réel. » Cf. Nicolas Koreicho, La Sublimation, 2022, En ligne, Site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/la-sublimation/
Sublimation : transformation de la partie nocive – destructrice – de la sexualité

[7] Rien d’autre. Foin de ces multiples soi-disant « thérapies »et « psychanalyses » – ceci fait pour, plus ou moins, échapper à la loi de 2004-2012 https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/activites/travail-analytique-et-psychoterapique/le-titre-de-psychoterapeute/ tels les psychothérapies et psychanalyses du soi (Winnicott), interpersonnelle (Sullivan), humaniste, intégrative, relationnelle, appliquée,dasein-analyse, analytique (Jung), individuelle (Adler), kleinienne, schizo-analyse ( !), écopsychothérapie,
psychosomatoanalyse, actuelle, féministe, contemporaine, symbolique, trans-générationnelle, queer-analyse (!), psychorésonante, systémique, stratégique, systématicienne, interculturelle, animiste, existentielle, psycho-organique, psychosomatoanalytique… Les (soi-disant) thérapeutes, psychopraticiens, experts en santé mentale, e-spécialistes, etc. étant à l’avenant.

[8] Sigmund Freud, Naissance de la psychanalyse, 1895.

[9] Op. cit., Sigmund Freud, 1920.

[10] Le principe de nirvaña est un concept créé par Barbara Low, après Schopenhauer, puis utilisé par Freud qui le rapproche de son concept de pulsion de mort, pour désigner la tendance du psychisme à ramener vers zéro, vers le néant, toute excitation, toute quantité d’énergie ou tension, interne ou externe.

[11] Op. cit., Sigmund Freud, 1920.

[12] Nicolas Koreicho, « Psychopathologie historique : Éros et Thanatos – Les convulsionnaires », Site de l’IFP, Janvier 2021, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/psychopathologie-historique-eros-et-thanatos-les-convulsionnaires/

[13] Idem, Nicolas Koreicho, Janvier 2021.

[14] Ibid., Nicolas Koreicho, Janvier 2021.

[15] Cf. notre article écrit à la suite de la manière dont les corps des femmes, filles, fillettes ont été traités le 7 octobre 2023 in Nicolas Koreicho, « Le traitement des corps. Actualité, psychopathologie, civilisation », Site de l’IFP, Avril 2024, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/le-traitement-des-corps-actualite-psychopathologie-civilisation/

[16] Nicolas Koreicho, « Éros et Thanatos : d’Empédocle à Freud – les deux théories des pulsions », En ligne, site de l’IFP, Octobre 2020, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/eros-et-thanatos-dempedocle-a-freud-les-deux-theories-des-pulsions/

[17] André Beetschen, (2015), « L’inconciliable : déliaison et destructivité », Annuel de l’APF, 2015(1). https://doi.org/10.3917/apf.151.0217.

[18] Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, 1785.

[19] Nicolas Koreicho, « la Sublimation », Site de l’IFP, 2022, en ligne, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/la-sublimation

[20] Jean Laplanche, « La pulsion de mort dans la théorie de la pulsion sexuelle », La Révolution copernicienne inachevée, 1984.

[21] André Green, Narcissisme de vie, narcissisme de mort, 1983.

[22] Chiasme : inverser deux groupes de mots (« bonnet blanc et blanc bonnet » ; « apprendre pour enseigner et enseigner pour apprendre »).

[23] Nicolas Koreicho, la Sublimation, 2022. En ligne, Site de l’IFP, https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/la-sublimation/

[24] Écoles de peinture en particulier avec les catégories génériques les plus importantes, XVIe-XVIIIe : maniérisme, classicisme, baroque ; XVIIIe : rococo, néo-classicisme ;  XIXe : photographie, cinéma, romantisme, réalisme, impressionnisme ; XIXe-XXe : art nouveau ; XXe : expressionnisme, fauvisme, cubisme, surréalisme, dadaïsme, futurisme.

 34RL1H3   Copyright Institut Français de Psychanalyse

Irma Grese, un moi féminin ou la métamorphose en un monstre nazi

Olivier Fourquet – Mai 2025

Irma Grese, Miguel Garcia Vega©

L’une d’elles, surtout, attirait les regards. Irma Grese, une jeune femme âgée de 22 ans, élégamment habillée, aux traits gracieux, aux yeux bleus, dotée d’une chevelure blonde bouclée. Derrière ce masque du « visage d’ange » se dissimulait la férocité agentique d’une auxiliaire SS, surnommée la « Hyène d’Auschwitz ».

Nous sommes durant la période de guerre de 39/45, où, selon Jacques-Alain Miller[1], « l’un tout seul » avait décidé de sa loi et de ses crimes atroces de tout un peuple. Sans l’identification au père symbolique, écrit l’auteur, le sujet demeure seul, avec sa jouissance, ses « plus à jouir » hors castration. Une jouissance liée à une épreuve traumatique primaire qui se répèterait comme une forme d’addiction. Le sujet serait en panne de l’autre ! Le récit d’un homme, celui transfiguré en dictateur et incarnant une déconstruction psychique : il orchestrera la désintégration des autres dans de multiples inclinations vers la perversion et certaines dispositions pathologiques. Cet homme aurait-il voulu être quelqu’un d’autre pour supporter le peu de lui-même ?

Le mot est écrit : « perversion », ou le narcissisme d’un moi clivé qui s’était mis en scène de façon hystérique pour s’offrir en spectacle pour haranguer la foule. L’homme se fera le porte-parole du groupe et ainsi hurlera ses discours pour être vu et entendu par l’excitation d’une foule délirante. Une disposition psychique pour venir se faire l’objet du manque pour l’autre. Selon Sigmund Freud[2] : « Les rapports de l’individu à ses parents, ses frères et sœurs, à son objet d’amour, à son professeur, son médecin, donc toutes ses relations qui ont fait l’objet privilégié de l’investigation psychanalytique, peuvent revendiquer d’être considérés comme phénomènes sociaux. »

La personnalité du dictateur aura inoculé l’illusion au peuple qu’il possédait « le manque », celui d’un « nous » collectif qui aurait pu apaiser l’angoisse des « je ». Le signe de ralliement, le cri du nom du bourreau ainsi qu’un bras levé raide tel « un phallus » fait signe d’une pulsionnalité scopique pour la jouissance symptomatique du despote. Rappelons-nous que le phallus est un objet encombrant, inexistant pour les deux sexes. Il indique le « ratage » de l’objet de satisfaction, celui après lequel chacun(e) court et qui fera « trou » dans notre rapport au réel.  Ce « trou » signifie pour Jacques Lacan le « manque-à-être », ce qui fait que nous sommes des êtres de désirs. Nous viendrions combler notre manque fondamental, et cela, sans jamais l’assouvir complètement. Pour l’auteur, nous ne sommes pas des êtres pleins.

Nous sommes traversés par le langage en quête de ce manque originel. Et tout l’enjeu pour l’animal parlant que nous sommes sera d’atteindre la castration symbolique de ce manque imaginaire…

D’après Laurence Kahn, les plus grands tyrans du XXᵉ siècle, qu’ils soient paranoïaques, sadiques, pervers narcissiques ou gravement complexés, ont tous souffert de névroses liées à leur sexualité.

L’Office of Strategic Services (OSS) des États-Unis écrivait que Hitler aurait apprécié les actes engageant « la défécation », qualifiés de « sexe caca ». Notons que le contrôle sphinctérien confère à l’enfant une perception de maîtrise et d’autonomie. Les pulsions anales nous révèlent les conflits internes liés au contrôle, à la maîtrise de soi et aux liens avec l’autorité parentale. Mein Kampf parle d’une idéologie qui se veut vraie ou reflète une obsession pour le contrôle total et la toute-puissance mondiale.

Le monstre représentera une figure fascinante pour l’excitation de la masse qui exercera une fonction désobjectivante, une libido vers la dérive morbide. Notons que la pulsion de mort exprime une organisation psychique pour l’autodestruction, à un état inorganique, voire à l’agressivité. Sigmund Freud[3], dans Psychologie des foules et analyse du moi (1913), déploie que les foules provoquent l’effacement, voire la disparition des différences individuelles. Hitler fera vivre une tension entre son moi et l’objet « foule » où il se fera objet du manque de l’autre. Durant cette période de chaos, nous pourrions énoncer l’emprise et la jouissance libidinale d’une identification du moi aux autres moi ; une continuité de collage à l’objet d’amour premier, une persévérance de relation initiale fusionnelle à l’âge supposé adulte. Par sa voix, l’autocrate va incarner l’objet primordial pour une masse en difficulté de tolérer l’indifférenciation, la séparation, voire son individuation. Ainsi, pour de nombreux Allemands, les institutions démocratiques n’ont pas su apporter une vie meilleure : celles-ci seront remplacées par la dictature d’Hitler. Disposé à renoncer à leurs droits individuels et à leurs libertés, le peuple attendra que le dictateur relance la dynamique économique. Ensuite, qu’il mette fin à la menace communiste pour rendre à l’Allemagne sa puissance et sa fierté[4].

Aujourd’hui, la foule des réseaux sociaux ne représenterait-elle pas l’architecture narcissique d’un « nous » en difficulté pour accéder à un « je » prenant la parole en première personne ? Ces tissus sociaux numériques figureraient des « scènes » où le moi consentirait à s’exhiber. La quête serait de chercher la reconnaissance qui sera validée par le groupe à travers des « likes » et autres commentaires. L’individu s’effacera derrière une identité façonnée et qui transformera le « je » en un « nous » narcissique, où l’appartenance et la validation vont primer sur l’identité du sujet. Il demeure alors le produit d’une dialectique entre le moi et la vue collective et qui, dit « produit », nous amène à penser « la persona » selon Carl Jung ou « faux self » selon Winnicott.

Dans son article sur « La société du spectacle », Guy Debord (1967) atteste que la société contemporaine modifie nos vies en représentations continues, où l’image prévaut sur l’épreuve réelle. Les réseaux sont un théâtre sur lequel nous projetons un personnage idéalisé approchant de la perfection. Qu’en est-il alors de la sublimation ? La sublimation, selon Sigmund Freud, est le processus par lequel nos désirs et pulsions refoulés seraient transformés en actions civilisatrices et autres objets de créations socialement valorisés. Selon Jacques Lacan, la sublimation s’articule indéfiniment avec la répétition d’un manque sans pouvoir le combler.

Sur ces réseaux, la sublimation semble prendre la forme d’une auto-représentation idéale qui permettrait de dissimuler nos angoisses, nos failles à travers des images retouchées, voire mythifiées. Serions-nous dans une société dite moderne où l’homme serait augmenté dans une organisation psychique avec des sujets « hors de » et du coup hors symbolisation ?

Actuellement, notre sphère sociale nous dévoile que toutes ces mutations technologiques et idéologiques viendraient fragiliser le champ du langage. La langue, lorsqu’elle vient toucher le corps, agis sur nos affects : elle peut aussi bien intoxiquer que revitaliser les sujets dans un espace de créativité. Ces évolutions transhumanistes pourraient conduire l’homme vers des voies psychiques pathologiques où celui dit « augmenté » sera séparé d’un processus nécessaire de symbolisation. Une dynamique psychique qui ouvre un lien significatif pour la construction d’une subjectivité.

Irma Grese, d’adolescente à gardienne de camp de concentration

Irma Grese illustre le parcours de certaines jeunes femmes devenues auxiliaires des crimes nazis. Née de parents agriculteurs à Berlin, elle avait été décrite comme timide. En 1936, à treize ans, sous ses yeux, elle vivra le traumatisme du suicide de sa mère. Elle aura vécu la violence réelle de la perte de l’objet sous son regard. La chute de la figure maternelle (« mater » et éternelle) qui lui fera perdre brutalement la douce idylle voire l’illusion de son lien mère/fille.

Son père, Alfred Grese, fervent catholique conservateur, infligeait une éducation rude et violente, corrigeant ses enfants pour se faire obéir. La transmission des traumatismes restés à l’état brut dans l’inconscient de ses parents, dans l’impossibilité de mutation en éléments alpha, selon Wilfred Bion, aura été transmise à Irma. Elle aura hérité d’un poids historique, émotionnel, traumatique, enkysté à « l’état brut » sans symbolisation, ni élaboration. En héritage pour cette jeune femme, des troubles psychiques qui se révéleront durant ses années comme gardienne de camp.

Des traumatismes psychiques n’auront eu de cesse de s’inscrire dans le corps d’Irma. Ce qui l’amènera sur la scène idéologique nazie, c’est la construction d’une persona, selon l’expression de Carl Jung. La persona serait un outil adaptatif pour paraître socialement doté d’une construction psychique clivée.

Elle abandonnera l’école à l’âge de 15 ans. Elle exercera pendant deux ans la fonction d’aide-soignante dans un sanatorium de la SS. Son rêve était de devenir infirmière, la bourse du travail rejettera sa demande. À cette époque, la société allemande est imprégnée par la doctrine nazie. Irma, en demande de reconnaissance et de repères, se laissera séduire par les serments du régime et leurs substances empoisonneuses. La fragilité d’Irma n’aurait-elle pas été instrumentalisée par un discours politique où le langage aurait façonné en elle un désir hypnotique autre ? N’aurait-elle pas été en proie au désir de ses manques où ses mouvements de manque l’auraient dominée ?

Elle correspondra à l’idéal des critères physiques des nazis, (« ça colle »). Un ça qui n’aurait pas décollé d’une instance moïque et qui la conduira à répondre à celle correspondant « au père idéalisé » pour un travail près du camp de femmes de Ravensbrück. Elle occupera l’emploi de gardienne des femmes avec la promesse d’une bonne rémunération et d’un hébergement, des éléments gratifiants offerts à la malléabilité d’une jeune femme de la ruralité. À noter que son « papa », antinazi, s’y opposera. Il la reniera, elle le dénoncera.

Serait-ce le conflit œdipien, hors la loi, enfermé derrière les barreaux ? La « loi du père », d’un point de vue symbolique, ne pourrait coexister avec la violation réelle de l’inceste, ce qui relèverait d’une pathologie criminelle et non d’un processus civilisateur. Alors, c’est la voix, le discours entendu d’un autre père monstrueux qui imposera ses vérités qui lui feront vivre sa destinée délirante. Pour Irma, cette perception auditive pourrait être entendue comme un langage qui serait venu toucher le corps ; un lien avec l’affect. Rappelons-nous que ce premier son est celui qui viendra soutenir les liens originels à l’Autre, ses angoisses, ses désirs, alors même que les mots ne sont pas encore présents. En ces instants, ne serait-ce pas la voix « d’un maître » entendue sous une forme hypnotique, assujettissante, jouissante ? Jacques Lacan parle de la voix comme d’une pulsion invocante différente des pulsions anales et orales. La demande psychique initiale (infans) est adressée à l’Autre où celui-ci transformera le cri en paroles signifiantes, ce qui inscrira le sujet dans le langage. Dans le cas qui concerne Irma, on pourrait penser avoir entendu un hurlement commun dans la continuité d’un malentendu ; une conduite du côté de la confusion des langues ! Une langue, autre, qui aura été parlée à sa place.

Notons que le langage précède le sujet, assujetti aux lois, et qui organisera le rapport à soi et à autrui. Lacan, lui, parle de la destinée tramée par le langage, comme si dans la vie, nous cheminions en suivant des trames filaires d’un large tissu conçu avant l’arrivée d’un moi en révélant son propre fil. Bourdieu exprime que « le langage est un code de mal entendu, de sous-entendu », etc.

L’organisation psychologique d’Irma paraît construite du côté de la psychose, par la racine d’un délire, du côté d’une surcompensation d’un « noyau profond d’angoisse », plaçant lien entre extériorité et intériorité, selon Marc Lebailly[5]. La question posée : « Où serait passé le sujet, celui qui devait se détacher du nous, celui de la perte pour trouver un sens de l’existence ? »

La démonstration d’un « je » sacrifié pour la place d’un « nous », une identification pour Irma au totalitarisme et à leurs violences, un ça négatif, infantile, demeuré actif. Une « liberté » pour sa personnalité psychotique de celle qui n’aura pas été prise dans la chaîne signifiante. Le fou, dit Jacques Lacan, serait celui qui ne serait pas aliéné comme le névrosé qui, lui, pourrait l’être.

Jacques Lacan : « Les hommes libres, les vrais, ce sont précisément les fous ». Il n’y a pas de demande du petit a, son petit a il le tient, […]. Le fou est véritablement l’être libre. […] « Disons qu’il a sa cause dans sa poche, c’est pour ça qu’il est fou[6]. »

Les décharges pulsionnelles d’Irma agiront vers des dispositions perverses polymorphes. Selon Freud[7], la perversion serait une régression à une fixation antérieure de la libido.

Pour Irma, c’est l’investissement dynamique d’une régression, de ses fixations qui vont se développer du côté de la perversion dans le sens psychopathologique. Le narcissisme pervers d’Irma sera organisé sous la pulsionnalité d’emprise, sadique, agressive qui se manifestera dans la relation aux objets, notamment des femmes prisonnières dont elle est la gardienne.

Si Baudelaire exprime son attirance, sublimée, pour les « choses » sombres ou immorales dans Les fleurs du mal, Grese sera dans le réel décrite comme la surveillante la plus cruelle d’Auschwitz. L’un des témoins lui attribuera jusqu’à trente décès par jour. La femme, l’aide-soignante, va se montrer perverse dans ses exactions.

Un moi en déliaison accolé à un processus primaire pour des satisfactions pulsionnelles immédiates. Un retour infantile transféré sur ces détenues pour exercer des répétitions et autres excitations, jouissances symptomatiques subies.

Une construction subjective psychique perverse restée fixée en déni de la castration symbolique. Rencontrer la toute-puissance despotique de ce « père » n’était-ce pas incarner et se faire objet pour venir combler son manque ? Une disposition perverse crée comme un dispositif visant à confronter ce « père » et ses lacunes, pour ensuite s’offrir comme l’objet capable de le compléter en jouissant tant de sa mise à mal que de l’action censée venir la colmater. « Une hystérique, c’est une esclave qui cherche un maître sur qui régner[8]. » Dixit Jacques Lacan.

Irma Grese était considérée comme une femme sadique, monstrueuse, prenant un plaisir à infliger des souffrances. Luba Triszinska, une survivante de l’Holocauste, a affirmé lors du procès de Bergen-Belsen qu’Irma Grese avait une habitude sadique qui consistait à assassiner les détenus en les abattant de sang-froid. Elle aimait aussi utiliser un fouet tressé pour écraser les seins des femmes, de préférence de belles juives et bien faites, jusqu’à ce qu’elles meurent. L’instance surmoïque tyrannique dotée d’une jouissance mortifère, où la répétition du passage à l’acte ainsi que le sadisme extrême d’Irma nous révèlent la domination de Thanatos sur la pulsionnalité d’Éros. Irma Grese aura perdu le contact avec la réalité, elle l’aura réorganisée selon ses propres lois (délires, hallucinations, perversion), à cause d’un élément fondamental d’une réalité symbolique qui lui aura fait défaut. Ces troubles traumatiques l’auront fait chuter du côté de la perversion ou version du père dans un noyau psychotique.

Toutes les exactions qu’elle aura fait subir à ses prisonnières vont s’inscrire dans un lien pulsionnel infantile enfermé du côté d’un moi narcissique primaire (destructivité de l’objet) en tuant le père réel, l’originel du langage !

Les cibles privilégiées d’Irma Grese comprenaient aussi bien les personnes en bonne santé, les malades, les faibles et les incapables qu’elle visait sans distinction dans ses manœuvres cruelles. Ceux qui, malgré leur faim et leurs difficultés, continuaient à manifester un peu de leur beauté d’antan, étaient les premiers à être sélectionnés[9]. L’agressivité d’Irma était dirigée vers la haine de la beauté rescapée et d’un désir de destructivité de l’objet manquant où elle exercera sa toute-puissance. Une destruction sadique visant à annihiler toutes les formes de jalousie et de frustration. À entendre certains témoignages, celle-ci aurait violé certaines détenues, alors ses viols commis ne seraient-ils pas ceux d’une pulsionnalité enracinée par la conflictualité profonde d’une homosexualité inconsciente ?

Relevons que les barbaries commises par Irma Grese ont poursuivi les survivantes, à troubler leur existence largement après la fin de cette guerre. Cette jeune femme aura présenté la figure archaïque d’un moi monstrueux qui aura dévoilé ses ombres et ses pulsions pathologiques les plus caverneuses. La fiction d’un sujet entre ses tensions, ses conflits intrapsychiques et toutes ses dérives. Ainsi que la perte dyadique de ce lien qui s’était élaboré. Élaboré tel un mythe de quelque chose qui n’existait pas au début et qui s’était construit, l’impensable de la chute !

Rappelons-nous que Jacques Lacan disait que nous jouissons de nos symptômes non pas dans un sens plaisant, ils viennent combler un vide, donner un sens qui viendrait mêler le corps et le langage…

L’histoire d’un sujet féminin qui aura été confronté à la folie d’événements traumatiques et qui aurait été dépossédé, voire désorganisé psychiquement. Comment être à nouveau ? Alors, c’est un processus de défense qui prendra place avec une identification aux agresseurs. Suivant Sándor Ferenczi[10], l’identification à l’agresseur permet au sujet de survivre psychiquement à l’agression en s’identifiant à l’adulte agresseur. Ce mécanisme prendra une place chez Irma qui aura été confrontée à des dangers et à des traumatismes.

Ce propos aborde la trajectoire du moi d’Irma confrontée aux traumatismes parentaux enkystés, qui aura produit un vertige existentiel, une perte de repères entraînant un recours à des mécanismes de défense. L’identification aux agresseurs s’inscrira au cœur de son processus psychique dans une dynamique première, celle de la figure du « papa » originaire puis celle du « père » phallique ou fantasmatique.

Notons que pour le moi de l’enfant, le « papa » aura un rôle fondamental. Il évoquera la protection, ainsi qu’une première altérité pour le petit d’homme. Il créera les premiers fantasmes, les attentes, etc. Progressivement, l’évolution psychique mènera l’enfant vers le complexe d’Œdipe. Ainsi, la figure du père se modifie : il sera le « père » phallique, le détenteur du signifiant phallique, l’incarnation de la Loi et l’interdit de l’inceste. La rupture permettra à l’enfant de se libérer du collage à la mère. Ce « père » n’est plus réduit à un individu réel. Il devient une instance symbolique qui produira le désir avec l’accès au langage, et à la pensée pour une subjectivité.

Cette identification à l’agresseur recoupe plusieurs mécanismes visant la condamnation à réprimer des pulsions de l’espace psychique intérieur, ainsi qu’une défense contre les objets extérieurs créateurs d’angoisse. Irma évoluera ainsi du statut de victime à celui d’agresseur en s’appropriant certaines propriétés du pouvoir de l’autre. La démonstration d’une fixation d’un narcissisme primaire, qui l’amènera à se construire en monstre vis-à-vis de son semblable, dans la forclusion d’une subversion libidinale et l’exclusion de ses affects. Le vécu pour Irma d’un pervertissement du moi par tout son sadisme agressif. Entrer au sein de ce parti, c’était interdire son « je » pour un « nous » avec ses normes, opposé à un autre nous, devenus eux ; les mauvais objets juifs. Le sacrifice en marche d’un « je » pour endosser l’habit physique, psychique d’une uniformisation au féminin. La ritualisation d’un « encore/en-corps » pris dans la répétition, où le corps sera tenu par la répétition et ses angoisses.

Employer le mot féminin dans l’histoire d’Irma Grese revient à la ramener à la singularité d’une identité. Une différence avec la féminité qui pourrait être envisagée par des rôles, des attitudes et autres mascarades définissant la femme. Si Sigmund Freud admettait que le féminin était resté pour lui un « continent noir », voire une « énigme » pour Jacques Lacan, « la femme n’existe pas ». En effet, celle-ci nous montre son unicité en dehors des structures symboliques d’une société et de ses normes culturelles. En d’autres termes, « La Femme » avec un grand « L » pourrait représenter toutes les femmes de manière uniforme, ce qui n’existe pas car la féminité est multiple et ne peut être réduite à une seule essence.

Irma Grese va nier les accusations déclarées contre elle et se présentera comme une simple exécutante, une fonctionnaire ordinaire. « C’était notre devoir », dira-t-elle lors du procès. L’état agentique d’Irma l’aura conduite du côté d’une identification surmoïque collective. Elle aura intégré les normes et autres ordres d’une autorité, une identification qui l’aura anesthésié de toute forme de culpabilité. Hannah Arendt parle de « banalité du mal ». C’est l’histoire d’Irma, une personne ordinaire qui aura commis des actes sanguinaires monstrueux. Sous l’emprise d’une autorité absolue, de la défaillance du moi, elle s’est trouvée aliénée par une toute-puissance. Elle n’aura été qu’un instrument, un objet façonné aux discours idéologiques hypnotiques entendus de la voix de son « maître » !

Elle écrira une dernière lettre à son papa avant son exécution ou la répétition d’une quête de reconnaissance du père symbolique demeuré dans sa psyché. Elle déclarera partir « courageuse, innocente et toujours fière », et demandera à son père de ne pas avoir honte d’elle.

Le 13 décembre 1945, au moment de sa pendaison, sa présentation glaciale, teintée d’une certaine arrogance, choquera l’opinion publique qui la qualifiera de « monstre ».

Qui est monté sur l’échafaud « La hyène d’Auschwitz » ou le corps d’une femme attaché à la psyché de la petite « fille à papa » ?

« Le moi n’est pas maître en sa demeure », disait Sigmund Freud.

Olivier Fourquet – Mai 2025 – Institut Français de Psychanalyse©


[1] Jacques-Alain Miller, L’Un-tout-seul. L’Orientation lacanienne », Édition de la Martinière, 2017

[2] Sigmund Freud, Essais de psychanalyse, Petite Bibliothèque Payot, 2001

[3] Sigmund Freud, Psychologie des foules et analyse du moi, Édition Payot, 2012

[4] https://encyclopedia.ushmm.org/content/fr/question/what-conditions-and-ideas-made-the-holocaust-possible

[5] Marc Lebailly, Esquisse d’une clinique psychanalytique structurale de la paranoïa, séminaire, 2016

[6] Jacques Lacan. Le Séminaire, livre III, les psychoses, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1981

[7] Sigmund Freud, Trois essais sur la théorie sexuelle, Edition Payot, 2014

[8] Jacques Lacan, Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, (1969-1970)

[9] https://historiahoy.com.ar/la-historia-irma-grese-la-temida-y-sadica-miembro-las-ss-que-trabajo-los-campos-concentracion-n4376

[10] Sándor Ferenczi, Confusion de langue entre les adultes et l’enfant, Paris, Payot, 1982

 34RL1H3   Copyright Institut Français de Psychanalyse